L’ENVERS DE LA PHILHARMONIE D’ANVERS

 

 

 

Par Patrice Bégin

 

 

 

 

 

 

Téléchargez la version MS Word : www.anarchistecouronne.com/anvers.doc

 

 

 

Pour contacter Patrice Bégin : patbegin@caramail.com

44E The Grove, Isleworth, Middlesex, London, TW7 4JF, UK

Tél/Fax: +44 (0)20 8847 5586

 


 

 

                                                             PREMIÈRE PARTIE

 

 

            De l'allée jalonnant la nef, l'on pouvait distinguer les jambes fines de Simone se profilant nettement derrière le rideau de serge opaque du confessionnal. Emmaillotées d'un fin nylon, elles ne cessaient de remuer, relevant un peu plus à chaque mouvement la jupe, qui auparavant les protégeait de la fraîcheur des derniers jours de l'hiver belge.

            Ce spectacle suscitait depuis un petit moment l'éveil du sacristain. Accroupi sur le parquet, l'homme feignait piètrement de lacer et de relacer ses godasses vernies. Pleinement concentrée, l'attention rivée sur son confesseur, la jeune femme ne devait certes pas se douter de l'écart du sacristain, autrement la frayeur qu'il lui témoignait l'eût vite incitée à camoufler toute trace d'obscénité.

            La lune venait de céder place aux premiers rayons du soleil. Simone, comme à chaque matin de semaine, était arrivée peu avant l'office pour se laver de ses péchés. Elle n'avait qu'un infime trajet à faire pour atteindre l'église; le couvent où elle pensionnait se situait tout près, en haut de la butte austère qui borde le cimetière.


            La contrition matinale de Simone était devenue une forme de rituel auquel elle se livrait avec un zèle qui ravissait les religieuses avec qui elle partageait son existence. Elle n'y dérogeait jamais depuis qu'elle avait quitté son Liège natal, hormis une fois où soeur Ursule l'avait forcée de demeurer au lit en raison d'une violente crise intestinale.


            «Voyons mon enfant, vous n'êtes pas si vilaine que cela! lui avait alors assuré la religieuse. Le bon Dieu comprendra votre congé.

  - Oui, le Seigneur comprendra, avait répondu Simone. Mais pourrai-je avoir l'insolence d'être exigeante dans mes prières?»

            L'explication avait semblé confondre la bonne Ursule, qui de toute évidence ne connaissait pas suffisamment Simone pour discerner le sens précis de sa phrase. Sitôt le lendemain, elle reprenait le chemin de la cabane sacrée.

            Elle affirmait souvent qu'il lui fallait avoir pour fonctionner, cette impression de pureté et de régénération qu'elle puisait en s'accusant de ses fautes. Certes, l'intention était louable, cependant Simone ne se cachait pas que ce qui l'attirait à l'église était, bien davantage qu'à la piété, relié au seul plaisir de s'entretenir avec le bon père Courbet, avec qui elle nourrissait une relation à la fois profonde et chaleureuse. L'ecclésiastique était une des rares personnes à Anvers auprès de qui elle pouvait véritablement se révéler et espérer trouver un sincère réconfort.

            Plus qu'un ami, il représentait d'abord et ce, depuis l'époque où toute petite elle avait été confiée à ce couvent de Liège où simple prêtre il était rattaché, un tendre protecteur qui voyait à son bien-être autant qu'à sa félicité. Il avait fréquenté les parents de Simone à une certaine époque et, bien que n'étant pas vraiment intime de la famille, ce lien, il aimait se le rappeler, suffisait à justifier le souci qu'il prenait à veiller sur leur fille, depuis que la mort les avait fauchés tous deux consécutivement alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

            Nominé à la cure d'une importante paroisse d'Anvers, le devoir les avait par la suite éloignés, mais Courbet, fidèle à sa promesse, n'avait jamais perdu contact avec sa chère Simone et avait, pendant de nombreuses années, préparé le terrain pour la ramener auprès de lui. Devenu rapidement influent dans la communauté anversoise, il avait la réputation de calculer son dévouement et d'être un mécène dangereusement généreux. Et si à priori, certaines gens avaient imputé à sa fervente mélomanie l'obstination qu'il prenait à défendre les intérêts et soulager les coffres de la formation musicale locale, d'autres avaient aussi jugé fort nébuleuses, les circonstances entourant l'adhésion de Simone Machon, au sein de l'orchestre Philharmonique d'Anvers, il y aura six ans le 31 août 1956. De son côté évidemment, Simone ignorait bien des détails concernant les charitables manoeuvres de l'homme; Courbait en avait décidé ainsi, préférant éviter que le doute ne s'empare d'elle et qu'elle ne confonde générosité et talent.

            Le regard spartiate de l'organiste, nouvellement apparue dans l'allée, incita le sacristain à vite achever son laçage. Les premières notes de la messe n'allaient guère tarder à se faire entendre.

  - Je dois vous laisser, Simone, dit le père, la main prête à refermer la petite porte par où circulent confessions et pardons.

  - Mais pour mes péchés? demanda-t-elle timorée.

  - Vos péchés?

  - Oui... Ce pourquoi je suis ici.

  - Votre cuite d'hier? Allons! Le vin coulait plus à flot à Cana!

  - Je ne voulais pas parler de ma... bien que j'en aie honte, soyez-en assuré. Non, c'est plutôt...

            Voyant qu'il grimaçait à travers la grille, Simone jugea bon de vite préciser:

  - Vous savez? Ces odieuses pensées qui me hantent sans cesse et qui impliquent mes confrères et consoeurs de travail.

            Il hochait la tête.

  - Certainement. Nos passages du coq à l'âne me font oublier les fins initiales de nos rencontres. Soit! Allez en paix, Dieu vous absout!

  - Est-ce tout?

            Courbet ne comprenait guère le soudain acharnement de Simone. A son âge, après tant d'années où stoïquement il avait porté la robe, après un combat interminable contre son âme où il en arrivait même à remettre en question son orgueil et la stupide fierté qui lui avait permis d'accomplir le preux sacrifice de la chair, il n'avait plus envie de jouer le jeu de la religion. S'accordant l'octroi d'une retraite vainement acquise, il ne pratiquait plus que pour le statut et pour garder le pouvoir qu'il possédait encore. Il ne se présentait guère à l'église, depuis quelques mois, que pour y tenir son confessionnal, où il confondait volontiers dessein religieux et côté social de ses entretiens, expédiant commodément le pardon du bon Dieu, d'autant facilement aux jolies brebis peuplant son royaume.

  - Est-ce tout? répéta-t-elle, impatiente.

  - Je le crois, dit-il, peu sûr de lui.

  - Pourquoi, à chaque fois, faut-il seulement que j'avoue pour repartir pure comme rosée?

            L'homme parut ennuyé.

  - Qu'espéreriez-vous?

  - Des pénitences, des rosaires à réciter, des paroles moralistes. N'importe quoi pour que je puisse ressentir, ne serait-ce qu'un brin de culpabilité.

  - Que vient faire la culpabilité?

            Il enleva ses lunettes et frotta ses paumes contre ses yeux. Courbet faisait partie de ces gens qu'on affectionne naturellement et Simone, depuis toujours, elle se demandait d'ailleurs en ce moment même pourquoi, avait toujours été séduite par cet homme qui faisait sûrement plus du double de son âge. Il présentait un aspect presque troublant avec ses grands yeux noirs globuleux, dont l'un était serti de mystérieuses paillettes cuivrées, et sa peau ravinée, qui fonçait depuis que ses cheveux avaient blanchis.

            Elle préféra en arrêter là la démonstration de son attirance, convenant que l'envoûtement de l'homme ne pouvait être considéré dans l'amalgame de ses traits rudement mis à l'épreuve par les années. C'était sa prestance singulière qu'il fallait soupçonner, prestance qu'il savait exploiter avec tact et aussi avec une grande circonspection qui lui avait permis de se hisser rapidement dans la pyramide cléricale.

            Courbet embua ses lunettes puis, tout en les essuyant soigneusement contre sa soutane, réfléchit. 

  - Votre zèle soudain me donne l'impression que pour une rare fois vous êtes heureuse, Simone. Je me trompe?

            Elle s'éloigna de la grille en poussant un long soupir.

  - Simone, pourquoi vous sentez-vous obligée de réprouver chacun des moindres petits instants de bonheur que vous connaissez? Vous avez, vous aussi, plein droit d'y goûter.

            La seconde et interminable expiration, par laquelle elle réagit, révéla au père Courbet qu'elle ne connaissait que trop son exposé.

  - Vous êtes trop indulgent envers moi, lui fit-elle remarquer. Acquittez-vous tous vos paroissiens de cette manière?

            Trahi par l'oscillation nerveuses de ses narines, il eut du mal, Simone le remarqua, à refouler l'élan verbal qu'il s'apprêtait à déferler.

  - Écoutez-moi bien. J'ai rompu avec la méthode pénitentielle, parce que je crois que la miséricorde ne s'accorde pas comme on prescrit des pilules! D'abord qu'est-ce que c'est que cette notion de pardon? Me considérez-vous comme un blanchisseur d'âmes?

            Courbet s'attendit à quelques ripostes de la part de son interlocutrice, mais il ne dut se contenter que d'un léger hochement de tête. Simone avait certes senti vibrer ses cordes vocales, mais le faible «non» qu'elle croyait avoir soufflé n'avait pu manifestement franchir ses lèvres. Il préféra reprendre son homélie intime, là où il l'avait laissée.

  - Nous sommes en 1956, chère Simone! Est-il plus important d'expier ses fautes ou bien de reconnaître humblement qu'on a eu tort? Mon rôle n'est pas de vous châtier, bien qu'en apparence, je possède de par ma situation toute l'autorité sur vous: celle de Dieu. Mais je me verrais affreusement embarrassé de vous juger, alors qu'étant humain, je pêche comme vous et comme tous ceux et celles qui nous ont précédés dans ce confessionnal; de votre côté... comme du mien!

            Il émit un faible éclat de rire, mais il reprit aussitôt son sérieux. Simone le regardait, tout à fait béate.

  - Je pourrais, reprit-il, vous infliger ces pénitences, mais est-ce que cela vous rendrait meilleure?

            Courbet profita du fait qu'elle avait les yeux baissés pour la considérer un moment. Il sembla inquiet. La femme qu'il voyait lui parut sans éclat. Il rejeta une partie de la faute à ce tricot terne et grossier dans lequel elle flottait, mais il n'en jugea pas moins son visage réellement inexpressif. Il reprit.

  - De toute façon - et ce n'est plus le père qui parle mais l'ami -, je crois que vous aviez toutes les raisons du monde de penser ces vilaines choses à propos de ces vilaines gens.

            Simone, qui depuis un moment tenait sa tête inclinée, la releva d'emblée, abasourdie par ce que le père venait d'ajouter.

  - Je ne suis pas certaine de vous comprendre, lui révéla-t-elle, bien que certaine de l'avoir saisi.

  - Le temps hélas me manque! s'exclama-t-il.

            Tiraillé par l'expression confondue de la jeune femme, il ne pouvait se résigner à clore ainsi leur entretien.

  - J'essaie de vous dire que le repentir ne...

  - Non! l'interrompit-elle prestement. La dernière partie, je vous prie.

  - Si je n'étais pas aussi bousculé.

  - Parlez!

            Son ton impératif le saisit. Il cherchait les mots appropriés.

  - Comment dire? Je crois qu'il est tout à fait légitime pour une personne normalement constituée de songer un jour ou l'autre à sortir de la situation d'oppression dans laquelle elle gravite. Ainsi, vos prétendues mauvaises pensées deviennent bénéfiques, puisqu'elles amorcent le déclenchement de votre délivrance. Croyez-moi: "Dieu" préfère vous voir lutter que de vous savoir opprimée.

            Il avait une étonnante façon de prononcer le mot "Dieu", un timbre déconcertant dans lequel on pouvait identifier un composé d'ironie et d'indifférence, témoignant une évidente distance sur le sujet. Simone s'en était déjà étonnée, mais jamais avant ce matin elle n'avait perçu avec autant de discernement le brin de mépris qui s'en dégageait au-delà du signifié.

            Elle oublia cette considération pour ne penser qu'au fond de la phrase. Elle en parut insultée.

   - Un instant, mon père, rétorqua-t-elle. Je ne crois pas être une opprimée. D'accord, j'avoue avoir menus conflits de personnalité avec mes collègues, mais rien qui vous permette de conclure à ce terme.

  - Tout dépend du sens que vous accordez au mot opprimé, cher Simone.

  - Je ne suis pas une martyre, si c'est ce que vous insinuez.

            Voyant le regard sceptique du père Courbet, elle crut bon de se justifier:

  - Tout au plus, disons que je suis importunée par une bande d'ingrats qui m'envient allègrement.

            Le menton énergique de l'homme prit appui contre sa main. Décidément, ou bien mentait-elle lamentablement ou alors était-elle trop intensément abusée par ses convictions.

            «L'impertinente!», ne pouvait-il s'empêcher de penser.

            Courbet détestait l'obstination avec laquelle Simone proclamait son impuissance dans cette affaire qui ne manquait jamais de provoquer chez lui une certaine exaspération. Elle préférait raconter n'importe quoi pour paraître robuste et avant tout, pour se convaincre elle-même.

  - Je crois que vous voyez compétition où il ne semble nullement en être question, se contenta-t-il de répondre.

            Contrariée, elle plaqua son nez contre la grille qui les séparait et s'écria:

  - Moi? Mais c'est eux qui la voient la compétition. Je ne fais rien, moi. Je ne bronche point, moi. Je suis de glace face à eux; tout ce qu'il y a de plus indifférente, mon père.

  - Voilà! s'exclama-t-il avec une verve proche du sarcasme.

  - Quoi? dit-elle sèchement.

  - La voilà, la faille: vous n'êtes pas encore parvenue à vous intégrer à l'orchestre.

            Elle se retenait pour ne pas rompre la fragile cloison grillagée.

  - M'ont-ils jamais accordé l'occasion de me sentir à l'aise? s'insurgea-t-elle. Dès le premier jour, on me considérait dédaigneusement parce que je ne suis à leurs yeux que la «triviale préposée au triangle». Mais qu'ils se méprennent: je suis une musicienne, au même titre que n'importe lequel d'entre eux.

            Simone jouait du triangle à l'orchestre philharmonique d'Anvers. Ce petit instrument métallique dont la forme inspire le nom, elle en était curieusement l'unique garante. Simone ne jouait obstinément que du triangle et n'était rétribuée, en vertu d'un complexe et pointilleux engagement, que comme tel. On ne pouvait pas même parler d'elle comme d'une percussionniste, ni même l'inclure dans cette famille. Non. Elle ne s'occupait ni des petits tambours, ni du célesta, des cymbales ou encore des castagnettes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle ne s'était produite, au cours de ses six années à Anvers, que derrière le sistre triangulaire. Avec tout le sérieux du monde, Simone se prétendait être la première véritable «trianguliste» de l'histoire, néologisme présomptueux qu'elle avait elle-même imaginé pour bien se démarquer des autres percussionnistes.

  - Je ne doute pas un seul instant de vos aptitudes, fit remarquer Courbet.

            Son ton légèrement ambigu fit sentir à Simone l'obligation de refaire l'apologie de son passé.

  - Je sens la musique, moi. Le rythme m'est infus. Je ne savais pas encore utiliser une fourchette que je m'en servais déjà à accompagner les plus fameux orchestres qui tournaient incessamment sur le gramophone de mes parents. Toute jeune, au pensionnat, rejetée par les autres, je meublais mes maints temps morts d'esseulées à tenter de pénétrer la musique pour en saisir l'âme. J'étudiais méticuleusement le répertoire de nos plus brillants compositeurs, desquels je dépouillais inlassablement les partitions pour en déchiffrer le langage sacré.

            Courbet profita du fait qu'elle régénérait sa salive pour interrompre son récit.

  - Il fallait pousser plus loin. Pourquoi se buter sur le triangle?

  - Diriez-vous la même chose d'un violoniste qui consacre sa vie à essayer de dominer son instrument? Non, pour lui la chose est évidente. Mais pour le triangle, ça vous semble dérisoire. Ce n'est pas suffisant de devoir lutter pour obtenir l'estime des gens, encore faut-il se battre pour leur faire comprendre notre passion. Croyez-moi, rien ne m'empêchera de vouer mon exclusivité au triangle. En toute humilité, mon père, je crois que personne n'est encore allé au-delà de toutes les possibilités qu'il peut offrir. Avec lui, je serai reconnue en véritable virtuose ou alors je crèverai dans l'oubli total.

  - Ne croyez pas que je méjuge votre travail, Simone. Mais vos ambitions sont grandes et je crains seulement que vous ayez à essuyer d'amères déceptions.

  - Je les assumerai, car j'aurai fait ce choix, en accord avec mes intuitions enfantines. Ce sont souvent les plus justes, avouons-le. J'aurai eu la prétention d'espérer briller en me destinant à l'un des plus occultes, des plus inexplorés et des plus déconsidérés instruments de l'orchestre. J'aurai refusé les opportunités que vous m'offriez de parfaire ma formation et ce, pour que jamais l'on tente de briser mon rêve ou de laver mon esprit de principes ou de théories contraires aux miens. Non. Jamais, je ne regretterai.

  - Peut-être. Mais la vie n'est qu'une énorme contrariété nous forçant à composer en conséquence.

  - Je préfère prendre le risque que mon rêve soit déçu plutôt que de me résoudre à violer la route que j'ai si laborieusement tracée.   

  - Le petit Chaperon Rouge promettait un truc semblable à sa mère, avant d'être enjôlé par le loup.

            Elle ne porta aucune attention aux allusions candides de l'homme.

  - De toute façon, se hâta-t-elle d'ajouter, je sais que tôt ou tard la notoriété illuminera mon existence. En attendant, c'est moi qui regarde altièrement mes sots collègues. Oeil pour oeil, dent pour dent.

  - Votre philosophie n'est pas dénuée d'intérêt, mais je crois que votre indifférence ne contribuent qu'à alimenter cette oppression.

  - Vous vous contredisez car ne suis-je pas en train de suivre vos bons conseils? Sortir de l'oppression, c'est bien là ce que je tente de faire.

  - Vous feignez l'insensible qui laisse croire aux autres que personne n'est à sa hauteur. Vous devez vous faire respecter, non pas vous isoler.

  - Je suis loin d'être celle que vous croyez. Et si je les méprise, c'est bien moins par riposte, que parce qu'ils ne sont que méprisables.

  - Il s'agit d'un jeu qui hélas, se joue à deux.

            Simone s'esclaffa faussement.

  - Voilà pourquoi cette guerre froide dure depuis six ans.

            Sur cette phrase, le père Courbet débita une prière inaudible en latin et laissa échapper:

  - Bonheur, rogne, regret ou vengeance: il serait peut-être temps d'apprendre à mettre de l'ordre dans vos sentiments.

            Il hocha la tête courtoisement et fit coulisser brusquement la petite porte. Simone demeura pantoise. De toute évidence, le père la connaissait admirablement et ses efforts pour lui exposer sa froideur et son flegme avaient été vains. Il n'avait pas mordu à ses belles paroles témoignant sa force de caractère et sa maîtrise de la situation. Car s'il est une chose qu'elle désirait plus que tout, Courbet visait juste, c'était bien de se dégager de cette condition impossible qui l'étouffait.

            Elle se signa de la croix et sortit amère du confessionnal. Confinée dans cet endroit obscur depuis une bonne demi-heure, elle avait peine à se diriger dans l'allée, éblouie par la trop vive réverbération qui y régnait ou alors, désarçonnée par sa cuite de la veille. Elle se tourna pour saluer Courbet, mais celui-ci ne se retourna pas comme à l'habitude. Il s'avançait froidement vers le choeur, de sa démarche noble presque austère qui avait contribué à quelque part au renom de la paroisse.

            Les quelques vingt habitués de l'office de sept heures étaient dispersés, comme toujours, aux quatre coins de l'église, trop coincés sans doute - même après plusieurs années de contiguïté - pour s'agglomérer dans une même section. L'organiste, en attendant le début du service, profitait de l'occasion où elle disposait de l'imposant orgue à tuyau pour improviser une fugue macabre, de compositeur non identifié. Le sacristain, au passage de Simone, lui adressa un regard interlope, qui la glaça dans tous ses membres. Elle le trouvait chaque jour plus laid que la veille et elle se hâta aussi de regagner le parvis. Rares étaient les matins où elle décidait de rester pour la messe, donnée celui-là, par un nouveau prêtre, plus jeune et plus agréable, mais ne possédant incontestablement pas le charisme de Courbet. La plupart du temps, Simone préférait rentrer immédiatement pour se détendre, repos devenant d'autant plus nécessaire, les avants midis où elle avait une pratique au Philharmonique.

            Il pleuvait. Où étaient passés ces gais rayons auroraux?

            «Probablement repartis se coucher?» devait conclure Simone, bien facilement.

            L'air était plutôt frais pour l'approche de l'équinoxe. La météo avait pourtant promis aux Anversois un réchauffement ou tout au plus, leur avait fait miroiter le retour du spectre solaire. Simone savait bien qu'on ne pouvait guère se fier aux fallacieuses prédictions de la speakerine, mais elle était aussi du genre à oublier volontairement son parapluie de peur d'encourager inutilement dame nature.

            Frissonnant à l'idée de longer le cimetière, elle s'efforçait de conserver son regard droit devant. Sa rencontre avec le père Courbet l'avait de toute évidence épuisée et les préceptes de l'homme teintaient encore ses pensées, ponctuées en alternance par un sombre chant grégorien. Elle ne se souvenait pas que la butte fût aussi abrupte. Ce devait être le dur combat qu'elle livrait avec le vent qui lui procurait cette impression; fourbe vent qui, abusant de ses effets lancinants, coloraient lâchement son visage blafard.

            «Comme la ville est grise avant qu'éclosent les bourgeons!» pensait-elle en regardant danser les branches dénudées des hauts platanes.

            Les fredonnements de sa chorale imaginaire se fondaient maintenant à la fugue déconcertante qu'avait interprétée plus tôt, l'organiste. Elle sentait la mort roder et ondoyer sur son passage. Une lueur d'espoir l'envahit bientôt, lorsque se profila au haut de la côte, la silhouette du Couvent des Soeurs wallonnes. Il lui sembla que jamais elle n'allait arriver à destination. Pourtant, l'imposante masse baroque se dressa bientôt à ses pieds. Trempée et prostrée, elle en gravit rondement les marches et pénétra à l'intérieur du bâtiment. Elle reprit peu à peu son souffle, accotée contre la porte. Â peine apaisée, elle eut un léger rire.

            «Tu devrais arrêter de boire, ma fille! s'admonesta-t-elle caustiquement. Tu délires!»

            Simone habitait au couvent depuis le tout premier jour où elle était débarquée à Anvers pour rejoindre la Philharmonie. Ce gîte familier mais peu banal, lui avait été proposé par le père Courbet qui en avait fait expressément la demande à la Supérieure. Usant de son charme auprès de cette femme, qu'il redoutait depuis qu'il s'était un jour surpris à la désirer, il l'avait enjointe de veiller sur sa jeune amie. D'abord réticente, elle finit par consentir à la prendre sous son aile, jusqu'à ce qu'une fois accoutumée à la ville, elle ne prenne logis ailleurs. Mais Simone, ne cherchait pas. Encroûtée dans une routine où on la traitait aux petits oignons, elle se contentait de mentionner mensuellement - question de principes - qu'elle ne trouvait pas, au grand bonheur des religieuses qui, sincèrement l'avait pour la plupart adoptée. Cela l'eût d'ailleurs énormément contrainte de devoir quitter le confort de ce nid rassurant et paisible pour se fixer dans un logement guère plus salubre que son maigre salaire ne pourrait lui permettre. Certes, Courbet pouvait l'héberger ou l'épauler financièrement. Cependant, il préférait de beaucoup cette situation où de façon indirecte et subtile, il avait tout loisir de conserver son joug sur Simone, à deux pas du presbytère, dans la noble maison de ces bonnes soeurs de souche wallonne.

            Il se rappelait aussi la condition formelle que lui avait scrupuleusement posée Simone avant d'accepter de s'établir à Anvers: «Jamais je n'apprendrai le flamand*.» Elle disait préférer chômer en français à Liège, plutôt que d'user de cette langue, qu'elle disait barbare, inintelligible et non chantante. Courbet qui avait déjà accepté sans mot dire tous ses petits caprices, n'avait pas reculer devant ce dernier. Il crut d'abord que cette situation ne serait que transitoire, que c'était le fruit des virulents conflits qui opposaient Wallons et Flamands en ces temps de crise. Néanmoins, après bientôt six ans d'implantation, constatant que Simone ne savait guère dire davantage que Goedemorgen ou Dank u* et ne comprendre que ce qu'elle voulait bien entendre, il dut se rendre à l'évidence qu'elle ne dérogerait pas à ses convictions. De toute façon, il ne cherchait pas non plus à connaître les causes exactes de cette fermeture obstinée.

            Côté langue, Simone n'avait d'ailleurs strictement aucun effort à déployer. Tout son monde évoluait pratiquement en français: le père Courbet, les religieuses, de même que bon nombre de musiciens et de membres de la direction du Philharmonique étaient Wallons, Français ou sinon bilingues. Simone lisait obstinément le quotidien La Métropole et n'avait probablement jamais poussé le bouton de son appareil radio au-delà des échos de la R.T.B.**

            L'épais par-dessus de la jeune femme dégouttait à flot sur le plancher fraîchement ciré. Aussi, traversa-t-elle furtivement le couloir de l'aile transversale du couvent sur la pointe des pieds, telle une gamine qui eût omis de s'essuyer les pieds sur le paillasson.

            Elle avait une mine affreuse ce matin-là, les cheveux blonds au garde-à-vous, le visage d'une morte facticement tonifié par le vent et par une grosse bouche peinte d'un rouge écarlate. Ses grands yeux bleus transpiraient le cafard sous ses lunettes rondes remplies d'une buée tardant à disparaître. Des joues creuses, une taille squelettique même avec cet épais jupon, Courbet brûlait depuis un certain temps de lui proposer de voir un médecin. Lui qui n'hésitait jamais à la qualifier de jolie, il avait frémis, un peu plus tôt, de l'imaginer sans peine, étendue dans un cercueil, reposant en paix.

            À priori, destinée à être ce genre de femme ignorée, Simone n'en savait pas moins, quand elle s'en donnait la peine, tirer avantage de ses jolis traits sans faille et d'une dentelle savamment nouée, d'un ruban criard ornant ses chaussures ou d'un falbala délicieusement cousu, attirer sur sa personne les regards même des plus réservés. Courbet avait préféré relier son abandon aux remous d'un dur hiver.

            Arrivée au bout du corridor, elle monta d'un pas lourd les trois escaliers qui menaient à sa chambre, une mansarde exiguë mais confortable où il faisait chaud toute l'année. Elle en ouvrit la porte. Effrayée à la vue du désordre effarant qui prévalait, elle se fraya un chemin à travers les reliques de sa paresse et se laissa tomber sur un fauteuil en soupirant bruyamment.

            «Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir un serviteur à ma disposition!» ne pouvait-elle s'empêcher de penser en voyant le monceau de vêtements jonchant le sol.

            Demeurant assise, elle se mit à se déshabiller, lançant casanièrement ses vêtements mouillés d'un bout à l'autre de la pièce. De sa main, elle écrasa sa houppe humide et sécha énergiquement ses courts cheveux. Elle se recala dans les coussins. Elle avait faim ou soif, elle ne le savait pas trop, mais combla vite ce besoin, la vue de son disque préféré, prisonnier sous une blouse de lin, lui donnant envie de mettre un peu de musique. En plus de la détendre, cela devrait lui chasser définitivement de la tête cette damnée petite musique funèbre.

            «Si seulement je pouvais atteindre le disque avec mon pied, se dit-elle nonchalamment, je n'aurais qu'à me pencher pour le ramasser...»

            Elle n'avait pas encore terminé de formuler sa pensée, qu'elle menait le projet à exécution. Usant habilement de ses orteils au vernis négligé, elle parvint à dépouiller le microsillon de sa pochette et à l'approcher suffisamment pour que ses mains puissent prendre la relève. Après l'avoir quelque peu dépoussiéré, elle réalisa que l'enveloppe contenait le mauvais disque. Le bon se trouvait déjà, comme toujours évidemment, sur la table tournante adjacente. Elle l'activa aussitôt et se renfonça dans son épais fauteuil à larges carreaux.

            Le long-jeu crépitait, ce que Simone - probablement pour justifier sa négligence et le manque d'entretien qu'elle prêtait à ses affaires - disait fort apprécier. De toute manière, dans moins d'une seconde, n'allait exister que Franz Liszt: le fabuleux.

            Simone adorait Liszt, mieux, elle l'idolâtrait. Ceux qui pénétraient dans son âtre trouvaient loufoque de voir, qu'à presque vingt-huit ans, elle tapisse encore ses murs de portraits et de gravures de son favori: Liszt et la comtesse D'Agoult, Liszt et Wagner, Liszt au piano, Liszt par Lehman... Mais Simone affirmait seulement rendre hommage au génie incommensurable du musicien hongrois.

            «Les églises sont bien surchargées de statues de saints tout à fait insignifiants!» avaient-elle un jour rétorqué à l'antipathique soeur Armande qui tentait en vain de la psychanalyser sur son comportement ingénu.

            Franz Liszt trônait, à son humble avis, au cénacle des héros modernes. Il était le premier compositeur qui se fût risqué à améliorer le sort du triangle et à lui conférer par le fait même, toute la place lui étant due; il était le premier qui ait osé écrire un solo de triangle dans son Concerto pour piano et orchestre en mi-bémol majeur et ce, voilà plus d'un siècle, dès 1849.

            «Pour le cran qu'il a démontré, disait-elle, je le vénérerai jusqu'à ma mort!»

            C'est précisément ce même concerto qu'interprétait présentement sur le tourne-disque, le London Orchestra. Nul n'eût pu s'imaginer le nombre phénoménal de fois qu'avait tourné cette pièce, chacune d'elle devenant toujours plus divine, plus saisissante que la précédente. Au début, orchestre et piano alternaient avec véhémence et virtuosité. Puis, vers le milieu, enchaînaient les premiers tintements du triangle. Purs, délicieux et précis, ils allaient bercer l'auditeur aux limites de l'ivresse et conduire la pièce dans une apothéose déconcertante. Cette frénésie enflammait Simone d'idées complètement saugrenues. Son coeur palpitait alors; son pouls s'activait. Son esprit remuait en elle des ambitions viscérales, des rêves de gloire et de célébrité maintes fois ressassés. Elle désirait alors plus que jamais conquérir le monde, être adulée partout où elle débarquerait, à Anvers comme ailleurs. Les gens se masseraient pour l'entendre et l'applaudir. On créerait des concertos entiers pour mettre en valeur son talent. Son nom serait gravé pour la postérité: elle serait une trianguliste virtuose. Malheureusement, au terme de l'allegro marziale animato*, mouraient par la même occasion ses beaux songes dorés. Les dernières notes creusaient dans son esprit, chaque fois un vide accablant, lequel elle comblait en refaisant aussitôt jouer le morceau.

            Certes, Simone avait bien du potentiel, seulement rien qui laissait présager qu'elle pût sortir de la routine à laquelle on la destinait. Sans papier d'une institution renommée et ne se concentrant que sur le triangle, elle se doutait - malgré l'extrême assurance qu'elle affichait en public - que ses aspirations relevaient des chimères. N'osant plus se rabattre sur les obligeances du ciel, elle attendait passivement, continuant à espérer secrètement être l'élue des martyres terrestres. Mais Courbet savait qu'elle valait beaucoup mieux.

            Elle s'apprêtait à refaire jouer le disque, lorsqu'elle distingua sur sa table de chevet, un paquet de cigarettes américaines.

            «Willem a probablement dû l'oublier en quittant la chambre, cette nuit» se surprit-t-elle à penser machinalement.

            Il ne lui en fallut pas davantage pour se lever et pour s'en allumer une aussitôt. Se rasseyant, elle sursauta.

            «Willem? répéta-t-elle, éberluée. Elle caressait lentement le paquet de cigarettes. Alors ce n'était pas un rêve? Willem a dormi ici!»

            Elle se leva et alla se poster devant la fenêtre. Son regard se perdait au loin, en direction du clocher affilé de l'église, perdu derrière la tête dense, mais nue, d'un platane.

            «Ainsi donc, se dit-elle, le père Courbet aurait raison, une fois de plus: je suis censée être heureuse ce matin! (Elle eut un sourire de satisfaction.) Oui, je me rappelle: une promenade au port... Willem y était, Willem le beau choriste américain... Je vois aussi beaucoup de bière! Oh! Oui, tout ceci est bien réel.»                 

 

            Elle, qui s'étant réveillée seule ce matin - l'homme ayant audacieusement quitté par la fenêtre dès l'aube, bien avant le lever des nonnes - avait cru en un rêve, comprenait maintenant l'origine de sa mine maussade et ascétique: l'alcool venait de brouiller peut-être la plus belle aventure de sa vie.

            Elle eut soudain une vive convulsion à l'idée de revoir Willem à la répétition du Philharmonique, cet avant-midi. Rêveuse, elle courut s'étendre dans les draps souillés, provocante dans ses sous-vêtements fins, fixant les fissures du plafonnier en fumant vulgairement ces cigarettes dont elle trouvait, en temps normal, l'odeur si abjecte. Son exaltation se mêla soudain à la crainte. Elle se redressa d'un bond et écrasa par terre le mégot qu'elle poussa sous le lit. Elle respirait fort.

            «Mon dieu, s'il se révélait être comme les autres!» s'exclama-t-elle intérieurement.

            Elle se calma, croyant se rappeler soudain que cet amant fût tendre et attentionné envers elle; du moins, un tantinet plus que ses prédécesseurs. Était-il l'exception à cette série de rustres partenaires qui se rejoignaient trop souvent dans leurs intentions? Elle osait le croire, encore.

            Simone se laissait prendre aisément au piège de l'amour. Ses amants, puisés presque exclusivement à même le corps mâle de l'orchestre, avaient la fâcheuse manie de cueillir le fruit et de repartir aussitôt. Pourtant, à chaque fois, elle fermait les yeux, se livrant avec la même docilité, prête à voir en celui lui chantant la pomme, le prince tant convoité. Depuis, l'expérience lui avait bien montré que le plus avenant de ses princes était au moins aussi bestial que son fichu cheval blanc! Mais elle préférait courir le risque de recommencer, plutôt que de vivre avec la perspective de clore seule ses jours. Elle espérait donc chaque fois que l'occasion serait la bonne et de toute façon, croyait-elle, Willem n'est sûrement pas comme les autres, c'est évident.

            Elle se surprit à s'allumer une autre cigarette. Sa pratique, elle l'envisageait maintenant avec une emphase teintée d'impatience. Willem sera là, charmant, devant son lutrin. Curieusement, elle était contente que l'on réservât au programme de la première partie, la répétition de la Symphonie No. 4 de Tchaïkovski, pièce peu chargée en triangle; cela allait lui permettre de contempler l'homme à sa guise, chose qu'elle n'eût jamais prétendue, hier à peine.

            L'angle d'où lui apparaissait Willem était parfait; deux degrés plus à gauche et elle ne pouvait se délecter de son profil chaleureux; trois degrés plus à droite et disparaissait le doux gonflement de ses joues soufflant dans son cor. Willem avait rejoint l'orchestre voilà un peu moins d'un trimestre. Au début, Simone était loin de se douter qu'elle éveillerait chez cet homme de qualité, un quelconque intérêt - encore moins de l'attirer dans son lit! Dans le meilleur des cas, les spécimens qui repartaient dès qu'on les avait satisfaits étaient le seuil des proies auxquelles elle pensait pouvoir aspirer. Willem venait briser cette barrière de convenances qu'elle s'était érigée.

            Elle l'avait connu davantage, un peu par hasard, au port d'Anvers, plus tôt en début de semaine. Simone, qui flânait régulièrement le long des quais, partageait manifestement avec Willem la même inclination pour ce port, où chacun en solitaire, venait abandonner ses tourments et chercher la paix de l'âme; elle, rabâchant ses rêves de gloire éternellement dessinés; lui, sollicitant des jours meilleurs dans une Europe à qui il confiait maintenant son avenir, jadis laissé à son Amérique si chère, mais qui lui était devenue invivable. Leurs crépuscules avaient souvent pris ces mêmes nuances portuaires et pourtant, avant ce soir-là, jamais ils ne s'y étaient croisés. Il ne s'étaient d'ailleurs pas non plus aventurés à se parler. Ils se connaissaient forcément par le travail, mais sans plus. C'est Willem qui le premier était allé vers elle, la saluer. Malgré sa profonde exaltation vis-à-vis cet homme, Simone avait vainement cherché à l'éviter, mais leur petit parcours d'ermite avait convergé et terminant leur promenade ensemble, ils s'étaient découverts maintes affinités. Ils étaient revenus le lendemain et tous les soirs subséquents, tous deux fascinés par le respect mutuel qui enveloppait leurs rapports. On ne posait pas de question; on se contentait d'écouter ce que l'autre disait. Elle taisait sa jeunesse et le mépris de ses confrères (il en avait déjà bien assez conscience); lui n'effleurait jamais tout ce qui le rattachait aux États-Unis. Simone voyait qu'il ne cherchait pas à profiter d'elle et elle avait confiance en lui. Il jugeait sans doute préférable de forger une amitié durable, plutôt que de tisser le fil délicat d'une autre liaison, plus souvent qu'autrement, hasardeuse.

            Elle appréciait sa galanterie et les mots plaisants qu'il avait toujours à la bouche. Ni allègre, ni morose, il possédait un caractère apparemment constant, mais qui se voyait fréquemment brisé par une fougue qui se manifestait sans crier gare et qui témoignait chez lui d'une agréable folie naturelle. Leur nuit de beuverie, dont elle avait peine à se souvenir, lui prouvait qu'il ne reculait pas devant l'excès et elle adorait cela.

            Mais de leur liaison, dictée par l'inconscient, presque vide de sens parce qu'oubliée, pouvait-elle établir la confirmation d'un sentiment aussi insaisissable que l'amour? Et pourquoi préférait-elle expliquer cette aventure dans la solitude de l'étranger qui n'avait probablement fait que démontrer de la gratitude envers la première personne lui affichant un peu de sympathie? Simone ne se serait pas aventurée à songer au véritable amour, cette chimère après laquelle elle courait désespérément; elle avait trop peur de se réveiller sur-le-champ.   


 

 

                                                             DEUXIÈME PARTIE

 

 

                     Que la Machon feigne les bégueules,

                     Pour un rien cela ne nous turlupine;

                     Car aussitôt se soûle-t-elle la gueule

                     Que ne tombe sa sacro-sainte crinoline...

                     Donzelle, cessez donc vos airs hautains;

                     Nous savons reconnaître une putain!      

        

            U