L’ENVERS DE LA PHILHARMONIE D’ANVERS

 

 

 

Par Patrice Bégin

 

 

 

 

 

 

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                                                             PREMIÈRE PARTIE

 

 

            De l'allée jalonnant la nef, l'on pouvait distinguer les jambes fines de Simone se profilant nettement derrière le rideau de serge opaque du confessionnal. Emmaillotées d'un fin nylon, elles ne cessaient de remuer, relevant un peu plus à chaque mouvement la jupe, qui auparavant les protégeait de la fraîcheur des derniers jours de l'hiver belge.

            Ce spectacle suscitait depuis un petit moment l'éveil du sacristain. Accroupi sur le parquet, l'homme feignait piètrement de lacer et de relacer ses godasses vernies. Pleinement concentrée, l'attention rivée sur son confesseur, la jeune femme ne devait certes pas se douter de l'écart du sacristain, autrement la frayeur qu'il lui témoignait l'eût vite incitée à camoufler toute trace d'obscénité.

            La lune venait de céder place aux premiers rayons du soleil. Simone, comme à chaque matin de semaine, était arrivée peu avant l'office pour se laver de ses péchés. Elle n'avait qu'un infime trajet à faire pour atteindre l'église; le couvent où elle pensionnait se situait tout près, en haut de la butte austère qui borde le cimetière.


            La contrition matinale de Simone était devenue une forme de rituel auquel elle se livrait avec un zèle qui ravissait les religieuses avec qui elle partageait son existence. Elle n'y dérogeait jamais depuis qu'elle avait quitté son Liège natal, hormis une fois où soeur Ursule l'avait forcée de demeurer au lit en raison d'une violente crise intestinale.


            «Voyons mon enfant, vous n'êtes pas si vilaine que cela! lui avait alors assuré la religieuse. Le bon Dieu comprendra votre congé.

  - Oui, le Seigneur comprendra, avait répondu Simone. Mais pourrai-je avoir l'insolence d'être exigeante dans mes prières?»

            L'explication avait semblé confondre la bonne Ursule, qui de toute évidence ne connaissait pas suffisamment Simone pour discerner le sens précis de sa phrase. Sitôt le lendemain, elle reprenait le chemin de la cabane sacrée.

            Elle affirmait souvent qu'il lui fallait avoir pour fonctionner, cette impression de pureté et de régénération qu'elle puisait en s'accusant de ses fautes. Certes, l'intention était louable, cependant Simone ne se cachait pas que ce qui l'attirait à l'église était, bien davantage qu'à la piété, relié au seul plaisir de s'entretenir avec le bon père Courbet, avec qui elle nourrissait une relation à la fois profonde et chaleureuse. L'ecclésiastique était une des rares personnes à Anvers auprès de qui elle pouvait véritablement se révéler et espérer trouver un sincère réconfort.

            Plus qu'un ami, il représentait d'abord et ce, depuis l'époque où toute petite elle avait été confiée à ce couvent de Liège où simple prêtre il était rattaché, un tendre protecteur qui voyait à son bien-être autant qu'à sa félicité. Il avait fréquenté les parents de Simone à une certaine époque et, bien que n'étant pas vraiment intime de la famille, ce lien, il aimait se le rappeler, suffisait à justifier le souci qu'il prenait à veiller sur leur fille, depuis que la mort les avait fauchés tous deux consécutivement alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

            Nominé à la cure d'une importante paroisse d'Anvers, le devoir les avait par la suite éloignés, mais Courbet, fidèle à sa promesse, n'avait jamais perdu contact avec sa chère Simone et avait, pendant de nombreuses années, préparé le terrain pour la ramener auprès de lui. Devenu rapidement influent dans la communauté anversoise, il avait la réputation de calculer son dévouement et d'être un mécène dangereusement généreux. Et si à priori, certaines gens avaient imputé à sa fervente mélomanie l'obstination qu'il prenait à défendre les intérêts et soulager les coffres de la formation musicale locale, d'autres avaient aussi jugé fort nébuleuses, les circonstances entourant l'adhésion de Simone Machon, au sein de l'orchestre Philharmonique d'Anvers, il y aura six ans le 31 août 1956. De son côté évidemment, Simone ignorait bien des détails concernant les charitables manoeuvres de l'homme; Courbait en avait décidé ainsi, préférant éviter que le doute ne s'empare d'elle et qu'elle ne confonde générosité et talent.

            Le regard spartiate de l'organiste, nouvellement apparue dans l'allée, incita le sacristain à vite achever son laçage. Les premières notes de la messe n'allaient guère tarder à se faire entendre.

  - Je dois vous laisser, Simone, dit le père, la main prête à refermer la petite porte par où circulent confessions et pardons.

  - Mais pour mes péchés? demanda-t-elle timorée.

  - Vos péchés?

  - Oui... Ce pourquoi je suis ici.

  - Votre cuite d'hier? Allons! Le vin coulait plus à flot à Cana!

  - Je ne voulais pas parler de ma... bien que j'en aie honte, soyez-en assuré. Non, c'est plutôt...

            Voyant qu'il grimaçait à travers la grille, Simone jugea bon de vite préciser:

  - Vous savez? Ces odieuses pensées qui me hantent sans cesse et qui impliquent mes confrères et consoeurs de travail.

            Il hochait la tête.

  - Certainement. Nos passages du coq à l'âne me font oublier les fins initiales de nos rencontres. Soit! Allez en paix, Dieu vous absout!

  - Est-ce tout?

            Courbet ne comprenait guère le soudain acharnement de Simone. A son âge, après tant d'années où stoïquement il avait porté la robe, après un combat interminable contre son âme où il en arrivait même à remettre en question son orgueil et la stupide fierté qui lui avait permis d'accomplir le preux sacrifice de la chair, il n'avait plus envie de jouer le jeu de la religion. S'accordant l'octroi d'une retraite vainement acquise, il ne pratiquait plus que pour le statut et pour garder le pouvoir qu'il possédait encore. Il ne se présentait guère à l'église, depuis quelques mois, que pour y tenir son confessionnal, où il confondait volontiers dessein religieux et côté social de ses entretiens, expédiant commodément le pardon du bon Dieu, d'autant facilement aux jolies brebis peuplant son royaume.

  - Est-ce tout? répéta-t-elle, impatiente.

  - Je le crois, dit-il, peu sûr de lui.

  - Pourquoi, à chaque fois, faut-il seulement que j'avoue pour repartir pure comme rosée?

            L'homme parut ennuyé.

  - Qu'espéreriez-vous?

  - Des pénitences, des rosaires à réciter, des paroles moralistes. N'importe quoi pour que je puisse ressentir, ne serait-ce qu'un brin de culpabilité.

  - Que vient faire la culpabilité?

            Il enleva ses lunettes et frotta ses paumes contre ses yeux. Courbet faisait partie de ces gens qu'on affectionne naturellement et Simone, depuis toujours, elle se demandait d'ailleurs en ce moment même pourquoi, avait toujours été séduite par cet homme qui faisait sûrement plus du double de son âge. Il présentait un aspect presque troublant avec ses grands yeux noirs globuleux, dont l'un était serti de mystérieuses paillettes cuivrées, et sa peau ravinée, qui fonçait depuis que ses cheveux avaient blanchis.

            Elle préféra en arrêter là la démonstration de son attirance, convenant que l'envoûtement de l'homme ne pouvait être considéré dans l'amalgame de ses traits rudement mis à l'épreuve par les années. C'était sa prestance singulière qu'il fallait soupçonner, prestance qu'il savait exploiter avec tact et aussi avec une grande circonspection qui lui avait permis de se hisser rapidement dans la pyramide cléricale.

            Courbet embua ses lunettes puis, tout en les essuyant soigneusement contre sa soutane, réfléchit. 

  - Votre zèle soudain me donne l'impression que pour une rare fois vous êtes heureuse, Simone. Je me trompe?

            Elle s'éloigna de la grille en poussant un long soupir.

  - Simone, pourquoi vous sentez-vous obligée de réprouver chacun des moindres petits instants de bonheur que vous connaissez? Vous avez, vous aussi, plein droit d'y goûter.

            La seconde et interminable expiration, par laquelle elle réagit, révéla au père Courbet qu'elle ne connaissait que trop son exposé.

  - Vous êtes trop indulgent envers moi, lui fit-elle remarquer. Acquittez-vous tous vos paroissiens de cette manière?

            Trahi par l'oscillation nerveuses de ses narines, il eut du mal, Simone le remarqua, à refouler l'élan verbal qu'il s'apprêtait à déferler.

  - Écoutez-moi bien. J'ai rompu avec la méthode pénitentielle, parce que je crois que la miséricorde ne s'accorde pas comme on prescrit des pilules! D'abord qu'est-ce que c'est que cette notion de pardon? Me considérez-vous comme un blanchisseur d'âmes?

            Courbet s'attendit à quelques ripostes de la part de son interlocutrice, mais il ne dut se contenter que d'un léger hochement de tête. Simone avait certes senti vibrer ses cordes vocales, mais le faible «non» qu'elle croyait avoir soufflé n'avait pu manifestement franchir ses lèvres. Il préféra reprendre son homélie intime, là où il l'avait laissée.

  - Nous sommes en 1956, chère Simone! Est-il plus important d'expier ses fautes ou bien de reconnaître humblement qu'on a eu tort? Mon rôle n'est pas de vous châtier, bien qu'en apparence, je possède de par ma situation toute l'autorité sur vous: celle de Dieu. Mais je me verrais affreusement embarrassé de vous juger, alors qu'étant humain, je pêche comme vous et comme tous ceux et celles qui nous ont précédés dans ce confessionnal; de votre côté... comme du mien!

            Il émit un faible éclat de rire, mais il reprit aussitôt son sérieux. Simone le regardait, tout à fait béate.

  - Je pourrais, reprit-il, vous infliger ces pénitences, mais est-ce que cela vous rendrait meilleure?

            Courbet profita du fait qu'elle avait les yeux baissés pour la considérer un moment. Il sembla inquiet. La femme qu'il voyait lui parut sans éclat. Il rejeta une partie de la faute à ce tricot terne et grossier dans lequel elle flottait, mais il n'en jugea pas moins son visage réellement inexpressif. Il reprit.

  - De toute façon - et ce n'est plus le père qui parle mais l'ami -, je crois que vous aviez toutes les raisons du monde de penser ces vilaines choses à propos de ces vilaines gens.

            Simone, qui depuis un moment tenait sa tête inclinée, la releva d'emblée, abasourdie par ce que le père venait d'ajouter.

  - Je ne suis pas certaine de vous comprendre, lui révéla-t-elle, bien que certaine de l'avoir saisi.

  - Le temps hélas me manque! s'exclama-t-il.

            Tiraillé par l'expression confondue de la jeune femme, il ne pouvait se résigner à clore ainsi leur entretien.

  - J'essaie de vous dire que le repentir ne...

  - Non! l'interrompit-elle prestement. La dernière partie, je vous prie.

  - Si je n'étais pas aussi bousculé.

  - Parlez!

            Son ton impératif le saisit. Il cherchait les mots appropriés.

  - Comment dire? Je crois qu'il est tout à fait légitime pour une personne normalement constituée de songer un jour ou l'autre à sortir de la situation d'oppression dans laquelle elle gravite. Ainsi, vos prétendues mauvaises pensées deviennent bénéfiques, puisqu'elles amorcent le déclenchement de votre délivrance. Croyez-moi: "Dieu" préfère vous voir lutter que de vous savoir opprimée.

            Il avait une étonnante façon de prononcer le mot "Dieu", un timbre déconcertant dans lequel on pouvait identifier un composé d'ironie et d'indifférence, témoignant une évidente distance sur le sujet. Simone s'en était déjà étonnée, mais jamais avant ce matin elle n'avait perçu avec autant de discernement le brin de mépris qui s'en dégageait au-delà du signifié.

            Elle oublia cette considération pour ne penser qu'au fond de la phrase. Elle en parut insultée.

   - Un instant, mon père, rétorqua-t-elle. Je ne crois pas être une opprimée. D'accord, j'avoue avoir menus conflits de personnalité avec mes collègues, mais rien qui vous permette de conclure à ce terme.

  - Tout dépend du sens que vous accordez au mot opprimé, cher Simone.

  - Je ne suis pas une martyre, si c'est ce que vous insinuez.

            Voyant le regard sceptique du père Courbet, elle crut bon de se justifier:

  - Tout au plus, disons que je suis importunée par une bande d'ingrats qui m'envient allègrement.

            Le menton énergique de l'homme prit appui contre sa main. Décidément, ou bien mentait-elle lamentablement ou alors était-elle trop intensément abusée par ses convictions.

            «L'impertinente!», ne pouvait-il s'empêcher de penser.

            Courbet détestait l'obstination avec laquelle Simone proclamait son impuissance dans cette affaire qui ne manquait jamais de provoquer chez lui une certaine exaspération. Elle préférait raconter n'importe quoi pour paraître robuste et avant tout, pour se convaincre elle-même.

  - Je crois que vous voyez compétition où il ne semble nullement en être question, se contenta-t-il de répondre.

            Contrariée, elle plaqua son nez contre la grille qui les séparait et s'écria:

  - Moi? Mais c'est eux qui la voient la compétition. Je ne fais rien, moi. Je ne bronche point, moi. Je suis de glace face à eux; tout ce qu'il y a de plus indifférente, mon père.

  - Voilà! s'exclama-t-il avec une verve proche du sarcasme.

  - Quoi? dit-elle sèchement.

  - La voilà, la faille: vous n'êtes pas encore parvenue à vous intégrer à l'orchestre.

            Elle se retenait pour ne pas rompre la fragile cloison grillagée.

  - M'ont-ils jamais accordé l'occasion de me sentir à l'aise? s'insurgea-t-elle. Dès le premier jour, on me considérait dédaigneusement parce que je ne suis à leurs yeux que la «triviale préposée au triangle». Mais qu'ils se méprennent: je suis une musicienne, au même titre que n'importe lequel d'entre eux.

            Simone jouait du triangle à l'orchestre philharmonique d'Anvers. Ce petit instrument métallique dont la forme inspire le nom, elle en était curieusement l'unique garante. Simone ne jouait obstinément que du triangle et n'était rétribuée, en vertu d'un complexe et pointilleux engagement, que comme tel. On ne pouvait pas même parler d'elle comme d'une percussionniste, ni même l'inclure dans cette famille. Non. Elle ne s'occupait ni des petits tambours, ni du célesta, des cymbales ou encore des castagnettes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle ne s'était produite, au cours de ses six années à Anvers, que derrière le sistre triangulaire. Avec tout le sérieux du monde, Simone se prétendait être la première véritable «trianguliste» de l'histoire, néologisme présomptueux qu'elle avait elle-même imaginé pour bien se démarquer des autres percussionnistes.

  - Je ne doute pas un seul instant de vos aptitudes, fit remarquer Courbet.

            Son ton légèrement ambigu fit sentir à Simone l'obligation de refaire l'apologie de son passé.

  - Je sens la musique, moi. Le rythme m'est infus. Je ne savais pas encore utiliser une fourchette que je m'en servais déjà à accompagner les plus fameux orchestres qui tournaient incessamment sur le gramophone de mes parents. Toute jeune, au pensionnat, rejetée par les autres, je meublais mes maints temps morts d'esseulées à tenter de pénétrer la musique pour en saisir l'âme. J'étudiais méticuleusement le répertoire de nos plus brillants compositeurs, desquels je dépouillais inlassablement les partitions pour en déchiffrer le langage sacré.

            Courbet profita du fait qu'elle régénérait sa salive pour interrompre son récit.

  - Il fallait pousser plus loin. Pourquoi se buter sur le triangle?

  - Diriez-vous la même chose d'un violoniste qui consacre sa vie à essayer de dominer son instrument? Non, pour lui la chose est évidente. Mais pour le triangle, ça vous semble dérisoire. Ce n'est pas suffisant de devoir lutter pour obtenir l'estime des gens, encore faut-il se battre pour leur faire comprendre notre passion. Croyez-moi, rien ne m'empêchera de vouer mon exclusivité au triangle. En toute humilité, mon père, je crois que personne n'est encore allé au-delà de toutes les possibilités qu'il peut offrir. Avec lui, je serai reconnue en véritable virtuose ou alors je crèverai dans l'oubli total.

  - Ne croyez pas que je méjuge votre travail, Simone. Mais vos ambitions sont grandes et je crains seulement que vous ayez à essuyer d'amères déceptions.

  - Je les assumerai, car j'aurai fait ce choix, en accord avec mes intuitions enfantines. Ce sont souvent les plus justes, avouons-le. J'aurai eu la prétention d'espérer briller en me destinant à l'un des plus occultes, des plus inexplorés et des plus déconsidérés instruments de l'orchestre. J'aurai refusé les opportunités que vous m'offriez de parfaire ma formation et ce, pour que jamais l'on tente de briser mon rêve ou de laver mon esprit de principes ou de théories contraires aux miens. Non. Jamais, je ne regretterai.

  - Peut-être. Mais la vie n'est qu'une énorme contrariété nous forçant à composer en conséquence.

  - Je préfère prendre le risque que mon rêve soit déçu plutôt que de me résoudre à violer la route que j'ai si laborieusement tracée.   

  - Le petit Chaperon Rouge promettait un truc semblable à sa mère, avant d'être enjôlé par le loup.

            Elle ne porta aucune attention aux allusions candides de l'homme.

  - De toute façon, se hâta-t-elle d'ajouter, je sais que tôt ou tard la notoriété illuminera mon existence. En attendant, c'est moi qui regarde altièrement mes sots collègues. Oeil pour oeil, dent pour dent.

  - Votre philosophie n'est pas dénuée d'intérêt, mais je crois que votre indifférence ne contribuent qu'à alimenter cette oppression.

  - Vous vous contredisez car ne suis-je pas en train de suivre vos bons conseils? Sortir de l'oppression, c'est bien là ce que je tente de faire.

  - Vous feignez l'insensible qui laisse croire aux autres que personne n'est à sa hauteur. Vous devez vous faire respecter, non pas vous isoler.

  - Je suis loin d'être celle que vous croyez. Et si je les méprise, c'est bien moins par riposte, que parce qu'ils ne sont que méprisables.

  - Il s'agit d'un jeu qui hélas, se joue à deux.

            Simone s'esclaffa faussement.

  - Voilà pourquoi cette guerre froide dure depuis six ans.

            Sur cette phrase, le père Courbet débita une prière inaudible en latin et laissa échapper:

  - Bonheur, rogne, regret ou vengeance: il serait peut-être temps d'apprendre à mettre de l'ordre dans vos sentiments.

            Il hocha la tête courtoisement et fit coulisser brusquement la petite porte. Simone demeura pantoise. De toute évidence, le père la connaissait admirablement et ses efforts pour lui exposer sa froideur et son flegme avaient été vains. Il n'avait pas mordu à ses belles paroles témoignant sa force de caractère et sa maîtrise de la situation. Car s'il est une chose qu'elle désirait plus que tout, Courbet visait juste, c'était bien de se dégager de cette condition impossible qui l'étouffait.

            Elle se signa de la croix et sortit amère du confessionnal. Confinée dans cet endroit obscur depuis une bonne demi-heure, elle avait peine à se diriger dans l'allée, éblouie par la trop vive réverbération qui y régnait ou alors, désarçonnée par sa cuite de la veille. Elle se tourna pour saluer Courbet, mais celui-ci ne se retourna pas comme à l'habitude. Il s'avançait froidement vers le choeur, de sa démarche noble presque austère qui avait contribué à quelque part au renom de la paroisse.

            Les quelques vingt habitués de l'office de sept heures étaient dispersés, comme toujours, aux quatre coins de l'église, trop coincés sans doute - même après plusieurs années de contiguïté - pour s'agglomérer dans une même section. L'organiste, en attendant le début du service, profitait de l'occasion où elle disposait de l'imposant orgue à tuyau pour improviser une fugue macabre, de compositeur non identifié. Le sacristain, au passage de Simone, lui adressa un regard interlope, qui la glaça dans tous ses membres. Elle le trouvait chaque jour plus laid que la veille et elle se hâta aussi de regagner le parvis. Rares étaient les matins où elle décidait de rester pour la messe, donnée celui-là, par un nouveau prêtre, plus jeune et plus agréable, mais ne possédant incontestablement pas le charisme de Courbet. La plupart du temps, Simone préférait rentrer immédiatement pour se détendre, repos devenant d'autant plus nécessaire, les avants midis où elle avait une pratique au Philharmonique.

            Il pleuvait. Où étaient passés ces gais rayons auroraux?

            «Probablement repartis se coucher?» devait conclure Simone, bien facilement.

            L'air était plutôt frais pour l'approche de l'équinoxe. La météo avait pourtant promis aux Anversois un réchauffement ou tout au plus, leur avait fait miroiter le retour du spectre solaire. Simone savait bien qu'on ne pouvait guère se fier aux fallacieuses prédictions de la speakerine, mais elle était aussi du genre à oublier volontairement son parapluie de peur d'encourager inutilement dame nature.

            Frissonnant à l'idée de longer le cimetière, elle s'efforçait de conserver son regard droit devant. Sa rencontre avec le père Courbet l'avait de toute évidence épuisée et les préceptes de l'homme teintaient encore ses pensées, ponctuées en alternance par un sombre chant grégorien. Elle ne se souvenait pas que la butte fût aussi abrupte. Ce devait être le dur combat qu'elle livrait avec le vent qui lui procurait cette impression; fourbe vent qui, abusant de ses effets lancinants, coloraient lâchement son visage blafard.

            «Comme la ville est grise avant qu'éclosent les bourgeons!» pensait-elle en regardant danser les branches dénudées des hauts platanes.

            Les fredonnements de sa chorale imaginaire se fondaient maintenant à la fugue déconcertante qu'avait interprétée plus tôt, l'organiste. Elle sentait la mort roder et ondoyer sur son passage. Une lueur d'espoir l'envahit bientôt, lorsque se profila au haut de la côte, la silhouette du Couvent des Soeurs wallonnes. Il lui sembla que jamais elle n'allait arriver à destination. Pourtant, l'imposante masse baroque se dressa bientôt à ses pieds. Trempée et prostrée, elle en gravit rondement les marches et pénétra à l'intérieur du bâtiment. Elle reprit peu à peu son souffle, accotée contre la porte. Â peine apaisée, elle eut un léger rire.

            «Tu devrais arrêter de boire, ma fille! s'admonesta-t-elle caustiquement. Tu délires!»

            Simone habitait au couvent depuis le tout premier jour où elle était débarquée à Anvers pour rejoindre la Philharmonie. Ce gîte familier mais peu banal, lui avait été proposé par le père Courbet qui en avait fait expressément la demande à la Supérieure. Usant de son charme auprès de cette femme, qu'il redoutait depuis qu'il s'était un jour surpris à la désirer, il l'avait enjointe de veiller sur sa jeune amie. D'abord réticente, elle finit par consentir à la prendre sous son aile, jusqu'à ce qu'une fois accoutumée à la ville, elle ne prenne logis ailleurs. Mais Simone, ne cherchait pas. Encroûtée dans une routine où on la traitait aux petits oignons, elle se contentait de mentionner mensuellement - question de principes - qu'elle ne trouvait pas, au grand bonheur des religieuses qui, sincèrement l'avait pour la plupart adoptée. Cela l'eût d'ailleurs énormément contrainte de devoir quitter le confort de ce nid rassurant et paisible pour se fixer dans un logement guère plus salubre que son maigre salaire ne pourrait lui permettre. Certes, Courbet pouvait l'héberger ou l'épauler financièrement. Cependant, il préférait de beaucoup cette situation où de façon indirecte et subtile, il avait tout loisir de conserver son joug sur Simone, à deux pas du presbytère, dans la noble maison de ces bonnes soeurs de souche wallonne.

            Il se rappelait aussi la condition formelle que lui avait scrupuleusement posée Simone avant d'accepter de s'établir à Anvers: «Jamais je n'apprendrai le flamand*.» Elle disait préférer chômer en français à Liège, plutôt que d'user de cette langue, qu'elle disait barbare, inintelligible et non chantante. Courbet qui avait déjà accepté sans mot dire tous ses petits caprices, n'avait pas reculer devant ce dernier. Il crut d'abord que cette situation ne serait que transitoire, que c'était le fruit des virulents conflits qui opposaient Wallons et Flamands en ces temps de crise. Néanmoins, après bientôt six ans d'implantation, constatant que Simone ne savait guère dire davantage que Goedemorgen ou Dank u* et ne comprendre que ce qu'elle voulait bien entendre, il dut se rendre à l'évidence qu'elle ne dérogerait pas à ses convictions. De toute façon, il ne cherchait pas non plus à connaître les causes exactes de cette fermeture obstinée.

            Côté langue, Simone n'avait d'ailleurs strictement aucun effort à déployer. Tout son monde évoluait pratiquement en français: le père Courbet, les religieuses, de même que bon nombre de musiciens et de membres de la direction du Philharmonique étaient Wallons, Français ou sinon bilingues. Simone lisait obstinément le quotidien La Métropole et n'avait probablement jamais poussé le bouton de son appareil radio au-delà des échos de la R.T.B.**

            L'épais par-dessus de la jeune femme dégouttait à flot sur le plancher fraîchement ciré. Aussi, traversa-t-elle furtivement le couloir de l'aile transversale du couvent sur la pointe des pieds, telle une gamine qui eût omis de s'essuyer les pieds sur le paillasson.

            Elle avait une mine affreuse ce matin-là, les cheveux blonds au garde-à-vous, le visage d'une morte facticement tonifié par le vent et par une grosse bouche peinte d'un rouge écarlate. Ses grands yeux bleus transpiraient le cafard sous ses lunettes rondes remplies d'une buée tardant à disparaître. Des joues creuses, une taille squelettique même avec cet épais jupon, Courbet brûlait depuis un certain temps de lui proposer de voir un médecin. Lui qui n'hésitait jamais à la qualifier de jolie, il avait frémis, un peu plus tôt, de l'imaginer sans peine, étendue dans un cercueil, reposant en paix.

            À priori, destinée à être ce genre de femme ignorée, Simone n'en savait pas moins, quand elle s'en donnait la peine, tirer avantage de ses jolis traits sans faille et d'une dentelle savamment nouée, d'un ruban criard ornant ses chaussures ou d'un falbala délicieusement cousu, attirer sur sa personne les regards même des plus réservés. Courbet avait préféré relier son abandon aux remous d'un dur hiver.

            Arrivée au bout du corridor, elle monta d'un pas lourd les trois escaliers qui menaient à sa chambre, une mansarde exiguë mais confortable où il faisait chaud toute l'année. Elle en ouvrit la porte. Effrayée à la vue du désordre effarant qui prévalait, elle se fraya un chemin à travers les reliques de sa paresse et se laissa tomber sur un fauteuil en soupirant bruyamment.

            «Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir un serviteur à ma disposition!» ne pouvait-elle s'empêcher de penser en voyant le monceau de vêtements jonchant le sol.

            Demeurant assise, elle se mit à se déshabiller, lançant casanièrement ses vêtements mouillés d'un bout à l'autre de la pièce. De sa main, elle écrasa sa houppe humide et sécha énergiquement ses courts cheveux. Elle se recala dans les coussins. Elle avait faim ou soif, elle ne le savait pas trop, mais combla vite ce besoin, la vue de son disque préféré, prisonnier sous une blouse de lin, lui donnant envie de mettre un peu de musique. En plus de la détendre, cela devrait lui chasser définitivement de la tête cette damnée petite musique funèbre.

            «Si seulement je pouvais atteindre le disque avec mon pied, se dit-elle nonchalamment, je n'aurais qu'à me pencher pour le ramasser...»

            Elle n'avait pas encore terminé de formuler sa pensée, qu'elle menait le projet à exécution. Usant habilement de ses orteils au vernis négligé, elle parvint à dépouiller le microsillon de sa pochette et à l'approcher suffisamment pour que ses mains puissent prendre la relève. Après l'avoir quelque peu dépoussiéré, elle réalisa que l'enveloppe contenait le mauvais disque. Le bon se trouvait déjà, comme toujours évidemment, sur la table tournante adjacente. Elle l'activa aussitôt et se renfonça dans son épais fauteuil à larges carreaux.

            Le long-jeu crépitait, ce que Simone - probablement pour justifier sa négligence et le manque d'entretien qu'elle prêtait à ses affaires - disait fort apprécier. De toute manière, dans moins d'une seconde, n'allait exister que Franz Liszt: le fabuleux.

            Simone adorait Liszt, mieux, elle l'idolâtrait. Ceux qui pénétraient dans son âtre trouvaient loufoque de voir, qu'à presque vingt-huit ans, elle tapisse encore ses murs de portraits et de gravures de son favori: Liszt et la comtesse D'Agoult, Liszt et Wagner, Liszt au piano, Liszt par Lehman... Mais Simone affirmait seulement rendre hommage au génie incommensurable du musicien hongrois.

            «Les églises sont bien surchargées de statues de saints tout à fait insignifiants!» avaient-elle un jour rétorqué à l'antipathique soeur Armande qui tentait en vain de la psychanalyser sur son comportement ingénu.

            Franz Liszt trônait, à son humble avis, au cénacle des héros modernes. Il était le premier compositeur qui se fût risqué à améliorer le sort du triangle et à lui conférer par le fait même, toute la place lui étant due; il était le premier qui ait osé écrire un solo de triangle dans son Concerto pour piano et orchestre en mi-bémol majeur et ce, voilà plus d'un siècle, dès 1849.

            «Pour le cran qu'il a démontré, disait-elle, je le vénérerai jusqu'à ma mort!»

            C'est précisément ce même concerto qu'interprétait présentement sur le tourne-disque, le London Orchestra. Nul n'eût pu s'imaginer le nombre phénoménal de fois qu'avait tourné cette pièce, chacune d'elle devenant toujours plus divine, plus saisissante que la précédente. Au début, orchestre et piano alternaient avec véhémence et virtuosité. Puis, vers le milieu, enchaînaient les premiers tintements du triangle. Purs, délicieux et précis, ils allaient bercer l'auditeur aux limites de l'ivresse et conduire la pièce dans une apothéose déconcertante. Cette frénésie enflammait Simone d'idées complètement saugrenues. Son coeur palpitait alors; son pouls s'activait. Son esprit remuait en elle des ambitions viscérales, des rêves de gloire et de célébrité maintes fois ressassés. Elle désirait alors plus que jamais conquérir le monde, être adulée partout où elle débarquerait, à Anvers comme ailleurs. Les gens se masseraient pour l'entendre et l'applaudir. On créerait des concertos entiers pour mettre en valeur son talent. Son nom serait gravé pour la postérité: elle serait une trianguliste virtuose. Malheureusement, au terme de l'allegro marziale animato*, mouraient par la même occasion ses beaux songes dorés. Les dernières notes creusaient dans son esprit, chaque fois un vide accablant, lequel elle comblait en refaisant aussitôt jouer le morceau.

            Certes, Simone avait bien du potentiel, seulement rien qui laissait présager qu'elle pût sortir de la routine à laquelle on la destinait. Sans papier d'une institution renommée et ne se concentrant que sur le triangle, elle se doutait - malgré l'extrême assurance qu'elle affichait en public - que ses aspirations relevaient des chimères. N'osant plus se rabattre sur les obligeances du ciel, elle attendait passivement, continuant à espérer secrètement être l'élue des martyres terrestres. Mais Courbet savait qu'elle valait beaucoup mieux.

            Elle s'apprêtait à refaire jouer le disque, lorsqu'elle distingua sur sa table de chevet, un paquet de cigarettes américaines.

            «Willem a probablement dû l'oublier en quittant la chambre, cette nuit» se surprit-t-elle à penser machinalement.

            Il ne lui en fallut pas davantage pour se lever et pour s'en allumer une aussitôt. Se rasseyant, elle sursauta.

            «Willem? répéta-t-elle, éberluée. Elle caressait lentement le paquet de cigarettes. Alors ce n'était pas un rêve? Willem a dormi ici!»

            Elle se leva et alla se poster devant la fenêtre. Son regard se perdait au loin, en direction du clocher affilé de l'église, perdu derrière la tête dense, mais nue, d'un platane.

            «Ainsi donc, se dit-elle, le père Courbet aurait raison, une fois de plus: je suis censée être heureuse ce matin! (Elle eut un sourire de satisfaction.) Oui, je me rappelle: une promenade au port... Willem y était, Willem le beau choriste américain... Je vois aussi beaucoup de bière! Oh! Oui, tout ceci est bien réel.»                 

 

            Elle, qui s'étant réveillée seule ce matin - l'homme ayant audacieusement quitté par la fenêtre dès l'aube, bien avant le lever des nonnes - avait cru en un rêve, comprenait maintenant l'origine de sa mine maussade et ascétique: l'alcool venait de brouiller peut-être la plus belle aventure de sa vie.

            Elle eut soudain une vive convulsion à l'idée de revoir Willem à la répétition du Philharmonique, cet avant-midi. Rêveuse, elle courut s'étendre dans les draps souillés, provocante dans ses sous-vêtements fins, fixant les fissures du plafonnier en fumant vulgairement ces cigarettes dont elle trouvait, en temps normal, l'odeur si abjecte. Son exaltation se mêla soudain à la crainte. Elle se redressa d'un bond et écrasa par terre le mégot qu'elle poussa sous le lit. Elle respirait fort.

            «Mon dieu, s'il se révélait être comme les autres!» s'exclama-t-elle intérieurement.

            Elle se calma, croyant se rappeler soudain que cet amant fût tendre et attentionné envers elle; du moins, un tantinet plus que ses prédécesseurs. Était-il l'exception à cette série de rustres partenaires qui se rejoignaient trop souvent dans leurs intentions? Elle osait le croire, encore.

            Simone se laissait prendre aisément au piège de l'amour. Ses amants, puisés presque exclusivement à même le corps mâle de l'orchestre, avaient la fâcheuse manie de cueillir le fruit et de repartir aussitôt. Pourtant, à chaque fois, elle fermait les yeux, se livrant avec la même docilité, prête à voir en celui lui chantant la pomme, le prince tant convoité. Depuis, l'expérience lui avait bien montré que le plus avenant de ses princes était au moins aussi bestial que son fichu cheval blanc! Mais elle préférait courir le risque de recommencer, plutôt que de vivre avec la perspective de clore seule ses jours. Elle espérait donc chaque fois que l'occasion serait la bonne et de toute façon, croyait-elle, Willem n'est sûrement pas comme les autres, c'est évident.

            Elle se surprit à s'allumer une autre cigarette. Sa pratique, elle l'envisageait maintenant avec une emphase teintée d'impatience. Willem sera là, charmant, devant son lutrin. Curieusement, elle était contente que l'on réservât au programme de la première partie, la répétition de la Symphonie No. 4 de Tchaïkovski, pièce peu chargée en triangle; cela allait lui permettre de contempler l'homme à sa guise, chose qu'elle n'eût jamais prétendue, hier à peine.

            L'angle d'où lui apparaissait Willem était parfait; deux degrés plus à gauche et elle ne pouvait se délecter de son profil chaleureux; trois degrés plus à droite et disparaissait le doux gonflement de ses joues soufflant dans son cor. Willem avait rejoint l'orchestre voilà un peu moins d'un trimestre. Au début, Simone était loin de se douter qu'elle éveillerait chez cet homme de qualité, un quelconque intérêt - encore moins de l'attirer dans son lit! Dans le meilleur des cas, les spécimens qui repartaient dès qu'on les avait satisfaits étaient le seuil des proies auxquelles elle pensait pouvoir aspirer. Willem venait briser cette barrière de convenances qu'elle s'était érigée.

            Elle l'avait connu davantage, un peu par hasard, au port d'Anvers, plus tôt en début de semaine. Simone, qui flânait régulièrement le long des quais, partageait manifestement avec Willem la même inclination pour ce port, où chacun en solitaire, venait abandonner ses tourments et chercher la paix de l'âme; elle, rabâchant ses rêves de gloire éternellement dessinés; lui, sollicitant des jours meilleurs dans une Europe à qui il confiait maintenant son avenir, jadis laissé à son Amérique si chère, mais qui lui était devenue invivable. Leurs crépuscules avaient souvent pris ces mêmes nuances portuaires et pourtant, avant ce soir-là, jamais ils ne s'y étaient croisés. Il ne s'étaient d'ailleurs pas non plus aventurés à se parler. Ils se connaissaient forcément par le travail, mais sans plus. C'est Willem qui le premier était allé vers elle, la saluer. Malgré sa profonde exaltation vis-à-vis cet homme, Simone avait vainement cherché à l'éviter, mais leur petit parcours d'ermite avait convergé et terminant leur promenade ensemble, ils s'étaient découverts maintes affinités. Ils étaient revenus le lendemain et tous les soirs subséquents, tous deux fascinés par le respect mutuel qui enveloppait leurs rapports. On ne posait pas de question; on se contentait d'écouter ce que l'autre disait. Elle taisait sa jeunesse et le mépris de ses confrères (il en avait déjà bien assez conscience); lui n'effleurait jamais tout ce qui le rattachait aux États-Unis. Simone voyait qu'il ne cherchait pas à profiter d'elle et elle avait confiance en lui. Il jugeait sans doute préférable de forger une amitié durable, plutôt que de tisser le fil délicat d'une autre liaison, plus souvent qu'autrement, hasardeuse.

            Elle appréciait sa galanterie et les mots plaisants qu'il avait toujours à la bouche. Ni allègre, ni morose, il possédait un caractère apparemment constant, mais qui se voyait fréquemment brisé par une fougue qui se manifestait sans crier gare et qui témoignait chez lui d'une agréable folie naturelle. Leur nuit de beuverie, dont elle avait peine à se souvenir, lui prouvait qu'il ne reculait pas devant l'excès et elle adorait cela.

            Mais de leur liaison, dictée par l'inconscient, presque vide de sens parce qu'oubliée, pouvait-elle établir la confirmation d'un sentiment aussi insaisissable que l'amour? Et pourquoi préférait-elle expliquer cette aventure dans la solitude de l'étranger qui n'avait probablement fait que démontrer de la gratitude envers la première personne lui affichant un peu de sympathie? Simone ne se serait pas aventurée à songer au véritable amour, cette chimère après laquelle elle courait désespérément; elle avait trop peur de se réveiller sur-le-champ.   


 

 

                                                             DEUXIÈME PARTIE

 

 

                     Que la Machon feigne les bégueules,

                     Pour un rien cela ne nous turlupine;

                     Car aussitôt se soûle-t-elle la gueule

                     Que ne tombe sa sacro-sainte crinoline...

                     Donzelle, cessez donc vos airs hautains;

                     Nous savons reconnaître une putain!      

        

            Ulcérée, Simone arracha fougueusement le papier qui pendait sur son casier. Son regard, si aimant voilà à peine un instant, se contracta. L'ire la conquérait à mesure qu'elle relisait l'épigramme.

            «Le salaud! s'écriait-elle intérieurement. Il est bien comme tous les autres.»

            Elle enleva son par-dessus au col en imitation de renard et le posa avec rage sur le crochet. Regardant tout autour, elle vit, affichées ça et là sur les murs, des dizaines de copies de cette même chanson et de surcroît, dans les deux langues. Blessée au plus profond de son être, elle se mit à courir fébrilement d'un bout à l'autre des vestiaires, résolue à effacer toute trace du fielleux petit couplet. Elle freina néanmoins son projet rapidement, présumant qu'il était trop tard de toute évidence et qu'on devait déjà, à cette heure-ci, fredonner le refrain de sa plus récente aventure. Se voyant à bout de souffle, elle se trouva ridicule.

            Elle sortit de la pièce. Elle s'avançait, la mine basse, le regard éteint, dans le grand couloir qui donnait tout au fond, sur la salle de répétition du Philharmonique. Réticente à y affronter ses antagonistes, elle n'eut pas le courage d'ouvrir la lourde porte, sur laquelle pendouillait lâchement l'épigramme. Elle se laissa tomber sur un banc attenant.

            Elle sentit perler le long de sa joue sèche, une larme épaisse, laquelle elle préféra imputer à la rage.

            «Non! se dit-elle en songeant au propos du père Courbet. Je ne leur ferai pas le cadeau de pleurer. Vaincre l'oppression... Impassible je suis, noble je demeure. Sage est la patience, preux le silence. Un jour, renommée musellera ces sots!»

            Réfléchissant, elle constata qu'elle venait de trahir un serment qu'elle s'était secrètement fixée: ne plus se laisser emporter par ses sentiments. Puisque les larmes ne lui avaient jamais été d'aucun soulagement, il ne restait pour elle qu'à dominer sa sensibilité et à afficher l'indifférence. Elle relia sa défaillance au désespoir de voir se confirmer ses doutes au sujet de Willem, un autre homme qu'elle osa croire franc.

            Car pour l'accueil, ce n'était vraisemblablement pas la première fois qu'on lui en réservait un semblable. Elle, qui n'assistait en moyenne qu'à une répétition sur deux, - les pièces exécutées ne comportant souvent aucune partie pour triangle - avait depuis ses débuts ici, été accoutumée à encaisser de féroces épigrammes sur sa personne. Elle ne s'en formalisait plus et avait même appris à en apprécier leur poésie évidente.

            Détestée ou méprisée, dénigrée, enviée ou jalousée, Simone avait pleinement conscience qu'elle ne laissait personne indifférent. Il en avait été toujours ainsi depuis qu'elle était toute petite. Du mystère entourant son étonnante adhésion jusqu'à sa costaude réputation d'allumeuse, elle savait qu'elle ne faisait guère l'unanimité au sein de l'orchestre et qu'elle semait autour d'elle un vent de cancans incroyable. Ses caprices, de même que sa fâcheuse attitude frisant les limites de la préciosité n'aidaient certainement pas sa cause, déjà qu'on s'accommodait mal du traitement de faveur qu'on lui réservait manifestement. Nombreux étaient-ils à avoir encore sur le coeur sa pseudo-grève de l'automne, alors qu'elle avait refusé de s'acquitter, lors d'un Prokofiev, du tambour et du triangle. On en voulait surtout à la direction d'avoir plié à ses exigences. Simone était certes allée trop loin et Courbet avait dû user de toute son emprise pour réparer l'incident. Sérieusement mise en garde, elle se tenait tranquille depuis et s'était au cours de l'hiver, vraisemblablement beaucoup pratiquée aux castagnettes, lesquelles elle s'était même prêtée volontaire lors d'un concert antérieur.

            Simone estimait que sur les quelques soixante-dix musiciens du Philharmonique, une trentaine s'amusait à la médire et que de ce nombre, au moins la moitié souhaitait la voir disparaître de la formation. On semblait avoir trouvé en l'épigramme, l'arme idéale pour y parvenir. Quelques strophes bien venimeuses, l'éclat général, la risée collective et un perpétuel état de souffre-douleur avaient déjà, par le passé, acquis leurs lettres de noblesse. Souvent avait-on vu partir des pairs, peu appréciés dit-on, lesquels n'avaient pu souffrir longtemps la bagatelle. L'épigramme s'avérait, c'était de notoriété publique, l'outil de communication interne privilégié au sein du Philharmonique d'Anvers, mais Simone, malgré l'aigreur et la férocité témoignée à son endroit, avait appris à conserver un calme inébranlable devant ses détracteurs. Bien qu'elle avouait n'avoir jamais pu en déceler véritablement les auteurs, elle possédait tout de même une idée assez précise de qui ils pouvaient être.


            De ce nombre, elle soupçonnait fort la majeure partie de ses anciens amants, du libertin misogyne Jan Van Laer à Albert Lafont, l'illustre premier joueur de basson, en passant par Edgar Lemont, un Suisse marié à une douce Flamande, Alphonso Brunetti, le trompettiste bouffi, Franz Petersen, le violoncelliste brutal, époux infidèle lui aussi, Édouard Van Leonarden un éjaculateur précoce au jonc de plastique, de même que Yan Maxwell un petit violoniste cynique.

            Les noms de quelques consoeurs, en proportion assez élevée, considérant le peu de femmes que dénombrait la formation, - pourtant avant-gardiste pour l'époque en matière d'égalité des sexes - s'ajoutaient à la liste. Très compétitives les unes par rapport aux autres, les musiciennes ne s'aimaient pas beaucoup et ce sentiment globalement partagé se traduisait par une sécheresse étonnante des unes envers les autres. L'hostilité et le dédain que certaines démontraient à l'égard de Simone étaient frappants. Parmi celles-ci, elle suspectait volontiers Jeanne Courgelle, une violoniste du second pupitre fort vaniteuse comme l'une des initiatrices du groupe de médisants tout comme son amie Elizabeth Ruzenstein, la fière contrebassiste et Rutz Van Lehar, une tête forte des premiers pupitres qui critiquait sur tout et sur rien. Peut-être aussi y avait-il Clara Olsen dont l'affabilité à son endroit lui paraissait équivoque.

            «Et quel autre encore?» se demanda-t-elle.

            Mais que ce soit devant ennemis révélés ou innocents insidieux, Simone s'efforçait de garder sa dignité et à défaut de pouvoir différencier les honnêtes des scélérats, elle considérait tout le monde avec le même petit air hautain, ce qui avait pour effet d'ajouter au nombre des scélérats, des gens qui, à priori, n'étaient pourtant nullement impliqués dans ces démêlés. Elle préférait de toute manière gonfler le chiffre de ses adversaires et demeurait sur ces gardes sitôt qu'elle pénétrait à l'intérieur de ce bâtiment. Elle nuisait à sa cause certes, mais de pair avec sa philosophie, elle arguait que leurs invectives comme leur personne ne méritaient pas qu'elle s'y attarde.

            Pour Simone, ignorer, refouler, mépriser, haïr et espérer secrètement être vengée, étaient devenus les verbes d'usage pour survivre dans ce milieu. Ne se sentant pas de taille à entreprendre la guerre, elle feignait de repousser leurs offensives, mais au plus profond de son être, un maillet sournois enfonçait un peu plus à chaque attaque, le clou de sa désillusion.

            «Des fruits corrompus s'agitent en nos rangs et nuisent à la quête de l'harmonie si indispensable à la prestance d'un orchestre» avait-elle un jour déclaré à Baptiste, son seul véritable copain musicien, un percussionniste maître des cymbales qui lui, ne l'avait jamais baisée, bien que cette éventualité le rendait malade.

            Simone, si elle disait vrai, se méprenait aussi quelque peu. Certes, la philharmonie avait perdu l'inestimable harmonie qui l'avait un temps caractérisé, mais ses ennemis n'en étaient pas les seuls fautifs; à vrai dire, plusieurs facteurs nuisaient au bon fonctionnement de la formation. Depuis deux ans, les conditions financières étaient des plus fluctuantes. Tant l'État que la Ville ne semblaient vouloir accroître leurs subventions et on doutait que les contributions personnelles et l'apport du clergé pourtant considérable ne suffisent à prolonger la survie de l'orchestre au-delà du terme de la saison. L'ensemble était irrémédiablement voué à la perte et l'urgence de le préserver ne se faisait plus sentir depuis qu'un autre orchestre, jeune et prometteur, s'était établi il y a peu, à Anvers. Il devenait également utopique, à ce stade, de compter sur le seul public pour redresser la situation, d'autant que celui-ci, depuis la parution d'un article des plus désavantageux, le boudait franchement; des habitués avaient même clairement fait entendre qu'ils ne renouvelleraient pas leur abonnement, l'automne prochain.

            Meredith Van Eyck, chroniqueuse à la plume incisive, bien connue à Anvers, écrivait dernièrement au sujet du Philharmonique:

            «Des musiciens de talent qui semblent davantage préoccupés par leurs linges sales que par Brahms ou Bruckner!»

            La direction avait fermement rejeté les propos de la femme, prétextant les ennuis économiques comme uniques responsables du manque d'homogénéité. Mais celle qu'on surnommait, à juste titre, la Mussolini de la critique musicale avait décelé l'essence même du problème. Certes, elle avait raison de dire que les musiciens n'avaient pas la tête à la musique. Mais à l'interne, le blâme n'avait pas été spontanément jeté sur les musiciens et ces considérations avaient relancé un débat intense où les bureaucrates, frémissants et subitement affairés, se virent forcés de se dégourdir pour rassurer les donateurs et chercher une issue à la crise. Ils savaient qu'on regardait principalement en haut et c'est bien ce qui faisait trembler la direction.

            Cet hiver, conformément aux exigences de l'ensemble des créanciers, un comité avait été formé afin d'étudier la situation du Philharmonique et tenter d'apporter des mesures concrètes visant à en assurer la survie. Le comité rassemblait un représentant municipal ainsi qu'un de la couronne, en plus des plus importants membres du conseil administratif de l'orchestre et de quelques musiciens et cotisants, parmi lesquels M. le baron Van Gotchen, membre émérite du cercle de diamant depuis que son don annuel excédait les 100 000 francs belges, assurait la présidence d'honneur. Invité à siéger, Courbet avait refusé d'associer son église à ce cirque. Il préférait traiter de façon plus discrète, directement auprès de Georges Kurbine, le directeur général. Il savait exactement manipuler ce petit Français avide qui s'excitait exagérément devant les recettes de la dîme.

            La première recommandation du conseil avait amené Georges Kurbine à se demander sérieusement qui prenait les décisions. Bien que d'abord incertain de pouvoir le garantir, il avait été forcé de convenir devant tout le monde que dorénavant, c'est lui qui mènerait entièrement la barque, tout en se demandant bien comment il pourrait s'en sortir, lui qui devait concilier avec les grâces de nombreux mécènes généreux qui se croyaient volontiers permis de fourrer leur nez dans ses affaires.         

            Naturellement, la direction se blanchit dès les premières audiences de toute responsabilité reliées aux difficultés financières du Philharmonique. On accusa l'État, la Ville, le public, même le roi fut invoqué, mais on se refusa d'admettre la lourdeur de la machine administrative. Quant à la question musicale, qui fut peu débattue en comparaison au débat concernant l'utilité même de cette machine jugée suffisamment efficace pour la conserver intacte, on largua très facilement les réprimandes au seul Christian Von Rubert, le plus récent des cinq ou six chefs d'orchestre, qui s'étaient succédés en presque autant d'années.             Kurbine alla même jusqu'à regretter publiquement Olgut Holberg en pleine séance.

            «Ce chef spartiate avait beau, comme il le dit, avoir été détesté pour sa rigueur excessive et ses méthodes dites draconiennes, il pouvait au moins se targuer de posséder la poigne nécessaire pour attiser les différences individuelles et conserver l'unité de l'ensemble. Nous ne nous sommes jamais remis de la perte du maestro Holberg, voilà déjà sept ans et aucun de ses successeurs ne s'est révélé à la hauteur de son oeuvre.»

            Même si Kurbine avait eu le courage de dire haut ce que les autres pensaient bas, le comité jugea son intervention incongrue. Certes, l'indiscipline s'était emparée des musiciens qui ne tardèrent pas à abuser de la souplesse de chefs d'orchestre trop mous, mais on admit que Von Rubert n'avait pas la tâche facile, depuis sept ans un perpétuel roulement à la tête de l'ensemble n'apportait qu'un éternel état de recommencement et qu'un autre chef ne ferait pas nécessairement mieux.

            «Tel l'animal possédant plusieurs maîtres en vient à ne plus savoir lequel écouter, nos musiciens demeurent perplexes devant la nouveauté et beaucoup préfèrent s'en tenir à un seul maître: eux-mêmes.» Ainsi vint plaider Christian Von Rubert.

            S'il voulut reconnaître qu'une bonne partie de son énergie était déployée à régler la suite ininterrompue de querelles disparates, parmi lesquelles, souligna-t-il en regardant le représentant de la couronne, trônait toujours l'épineuse question linguistique, il ne se fit pas prier pour accuser à son tour la direction, qui ne se formalisait guère de laisser au second niveau, ce qui devait pourtant, être une priorité: la musique.

            C'est probablement Joseph Lachelier, un harpiste siégeant au comité, qui eut la meilleure intervention ou du moins qui lança celle qui fit le plus réfléchir.

            «Certes, en tant que musicien, je veux bien accepter mes responsabilités dans cette affaire et endosser les propos de Meredith Van Eyke. Ils sont réels. Divergences linguistiques, politiques, sociales et religieuses, mésententes sur le fonctionnement de l'orchestre, rivalités entre musiciens et conflits de personnalité, oui je suis conscient qu'ils contribuent à enclencher le cercle vicieux. Nos altercations empoisonnent l'orchestre qui ne peut trouver son harmonie; piètres performances, mauvaise critique, baisse du public, diminution des subventions, déficit, donc moins d'argent, etc., etc. Cependant, permettez-moi de vous relancer: a-t-on besoin d'un comité exorbitant avec tous ces vieux croûtons pour en arriver à la conclusion que nous sommes les victimes de la galère que vous avez, vous-mêmes, semée?»

            Madame Radegonde, la grosse bibliothécaire du Philharmonique, sourit en repensant soudainement à cette tirade, qu'elle avait surprise par hasard, alors qu'elle rapportait dans la grande salle de conférence où siégeait le comité, un livre d'histoire des grands orchestres contemporains.

            Radegonde s'approchait de Simone d'un pas pesant, les bras chargés d'une énorme pile de partitions. Affublée d'une robe pâle anticipant l'été qui dénudait ses bras massifs tout écrasés en chair molle, elle chancelait sous le poids des feuillets.

            Toujours assise sur le banc attenant à la salle de répétition, Simone avait entendu de loin ses vieilles semelles user le plancher. Bien que connaissant le visage derrière ces pas, elle releva machinalement les yeux vers elle et le regretta aussitôt. Elle crut remarquer que la dame n'avait pas, comme à l'habitude, remonté en chignon sa toison blanche qui retombait crûment jusqu'au milieu de son dos, et même le regard baissé, Simone conserva l'impression qu'une sorcière fonçait vers elle.

            Animée par ses instincts bourrus, Radegonde administra, sur la belle chaussure noire à talon plat de Simone, un vif coup de pied qui la fit sursauter.

  - Holà ma jolie! dit-elle, renfrognée. Encore en retard. Vous rentrez ou vous renâclez vos souvenances sur ce banc?

            Simone paraissait quelque peu décontenancée.

  - Je viens... Je...

            Les deux femmes se considérèrent de longues secondes. Radegonde décontracta son visage, plus fardé, mais paraissant étonnamment plus serein que la plupart des jours. Désignant de la tête l'épigramme pendouillant sur la porte attenante, la bibliothécaire reprit, avec plus de compassion.

  - Pas joli hein?

   Simone haussa les épaules.

  - Vous savez, il en est ainsi depuis mon arrivée à Anvers*.

  - Anverse! Anverse! s'exclama Radegonde vivement. Vous me fatiguez à la fin! Pourquoi les gens prononcent-ils un «e» où il n'y en a pas! Dites-vous bien que je suis tolérante et que je sais vivre. D'où je viens, on vous reprendrait à chaque fois.

            Cette leçon pétulante et inattendue de prononciation abasourdit quelque peu Simone, qui ne trouva pas la force d'ouvrir la bouche.

  - N'empêche... dit la vieille femme, ayant subitement repris son calme. C'est pas jojo leurs trucs!

            Pensive, Simone laissa échapper, presque instinctivement:

  - Vous savez, la médiocrité humaine peut justifier les pires médisances.

            Presque confondue et soudainement honteuse de son emportement, Radegonde trouva préférable de se taire. S'aidant d'un de ses mentons, elle poussa lestement une partition qui tomba sur le sol. Simone la regarda tomber impassible et continua à la fixer un moment. La dame, se sentant tout à coup éreintée par son fardeau, parut choquée.

  - Attendez-vous que le plancher se soulève! dit-elle sèchement. Allons, prenez!

            Simone s'empara indolemment du cahier, lequel elle posa sur ses genoux.

  - Bonne nouvelle! poussa la dame, dans un nouveau souci d'amabilité.

            Ayant trahi le ton sec de sa voix rauque, elle souriait.

  - On attaque Malher! Vous serez contente; j'ai cru y remarquer de belles parties pour triangle.

            Simone perdait son regard sur la couverture de la partition.

  - Symphonie No. 1, lut-elle spontanément.

  - Vous connaissez? s'enquit son interlocutrice.

  - Peut-être.

  - Eh quoi, vous la connaissez oui ou non?

            Simone ne réagit point, se contentant de fixer le cahier.

  - Bon! si le chat vous a mangé la langue, je n'insiste pas.

            Et elle rajouta:

  - Pour une fois, ne tardez donc pas à entrer. Je crois savoir que Kurbine, notre pimpant directeur, doit prendre la parole dans peu de temps. Il doit venir nous rabattre les oreilles avec son stupide comité!

            La vieille femme regarda Simone en poussant un long soupir de dépit, puis elle disparut aussitôt dans la salle de répétition.

            Simone paraissait étourdie par le passage de la Radegonde. Faconde et déjà bien pourvue en présence, la dame avait tendance à parler fort et d'un débit ininterrompu. Passant sans contextualisation d'un sujet à un autre, du murmure presque imperceptible à ses fameux rugissements qui lui agitaient intempestivement la jugulaire, son ton transparaissait toujours scrupuleusement chacun de ses moindres petits humeurs, ce qui au bout de cinq minutes, fatiguait inévitablement l'interlocuteur. Simone entretenait malgré tout avec elle une relation retenue certes, mais incontestablement intègre. C'était une femme respectueuse derrière sa redoutable spontanéité et qui savait, par moment, se taire pour écouter. Simone se montrait même plutôt empathique envers cette rude vieille fille qu'elle ne pouvait voir autrement que très malheureuse; une empathie qu'elle s'adressait à elle-même, d'une certaine manière, comme le dur retour du miroir nourrissant l'obsession maladive qu'elle avait de finir ses jours dans la solitude.

            Simone, après avoir inspiré et expiré longuement, se leva pour la répétition, obéissant involontairement au commandement de Mme. Radegonde.

            Un écrasant silence s'installa dès qu'elle franchit le seuil de la salle de répétition. Taciturnes, les musiciens ajustaient leur instrument devant leur pupitre, certains le faisant de façon presque artificielle, un petit sourire narquois dessiné au coin des lèvres, le regard louchant provisoirement vers elle. La vieille bibliothécaire distribuait à chacun les nouvelles partitions. Empruntant un pas solennel, Simone s'efforçait de traverser cette pièce grouillante d'ennemis, de la démarche la plus fière possible. Elle semblait s'examiner les pieds, mais en réalité, elle ne voulait pas que ses ennemis puissent se nourrir du malaise qui se lisait dans ses yeux. Elle marchait rondement, libérant sur son passages la douce effluve de son parfum parisien, dont plusieurs - ils furent trahis par l'avivement de leurs narines - avaient eu l'occasion d'humer à la source.

            Animée par le doux spectre de l'amour, secouée par la volonté pertinente de se faire belle au nom du désir, elle avait passé un temps précieux devant sa coiffeuse, livrant bataille aux cernes et aux traits tirés, se faisant l'amie du peigne et de la poudre, excitée comme une jeune fille, inspirée par l'idée seule de revoir son amant. Elle avait retrouvé un éclat propre au printemps. Noble et fraîche dans sa délicate blouse de soie chinoise, sous laquelle, - elle se rappela la remarque du dernier soupirant - ses petits seins rosacés pointaient si subtilement, elle eut soudainement et peut-être pour la première fois de sa vie, conscience du pouvoir que ses charmes lui permettaient d'excercer. Elle se sentit tout à coup parfaitement en maîtrise de la situation et put relever les yeux pour avancer la tête haute. Se faufilant entre ces fourbes fauves pour rejoindre l'arrière-salle, elle souhaitait même que ceux-ci bondissent pour riposter à son tour.

            «Allez! attaquez-moi! se disait-elle. Injuriez-moi! Vous ne parviendrez jamais à bout de Simone Machon.»

            Cependant, personne n'osait souffler mot. On se contentait de la scruter du coin de l'oeil; il était vain de ne pas crochir le regard devant cette absence évidente de soutien-gorge, et ce, autant chez ces messieurs que chez ces dames, malgré leurs motifs bien distincts. Il eût été encore plus difficile pour le profane, en voyant cette quiétude apparente ou sinon cette banale manifestation concupiscente, d'imaginer que la Philharmonie d'Anvers était le siège de fumantes conflagrations. Encore plus abstrait de croire qu'un petit groupe parmi eux exerçait leur esprit à entacher l'une des leurs, celle-là même qui en ce moment éveillait leur plus vive convoitise.

            «Bande d'hypocrites! rageait-elle. Ils n'ont même pas le cran d'aller au bout de leurs actes.»

            Sa colère s'atténua vite lorsque son regard alla se poser malgré elle, sur le harpiste, Joseph Lachelier. Il était l'un des rares musiciens à oser croiser son regard et cette témérité, venant de cet homme imprévisible qu'elle ne connaissait peu ou pas, la prit réellement au dépourvu. Aussi, animée par un inexplicable malaise, elle ne put tenir longtemps cet échange et termina rondement sa parade en allant regagner sa place. Baptiste, son voisin et ami cymbalier, lui sourit complaisamment, l'écume à la bouche, cachant sans grande subtilité les traces vaines du désir qu'il éprouvait à son égard. Songeuse, elle lui resta de glace.

            Non loin d'elle, un autre musicien cherchait désespérément son regard; c'était Willem, visiblement confus et mal à l'aise. Le sang froid, dont Simone faisait preuve, le gardait hésitant. Elle se plaisait à se dire que sa coquetterie, s'il en avait été l'instigateur, ne lui était plus adressée. Et si elle était fière de l'effet qu'elle venait de provoquer, elle se persuada que contrairement à ce qu'elle croyait, l'expression de la beauté ne prenait pas son sens dans la seule volonté de plaire aux hommes, mais bien dans celui de se plaire à soi-même d'abord.

            «C'est en ces termes qu'il s'énonce, le véritable pouvoir des femmes, pensa-t-elle.»

            Elle réalisa aussi que trop longtemps, sans hommes à ses côtés, elle s'était négligée. Satisfaite comme si elle venait de remporter une victoire, elle releva les yeux vers Willem. Il lui envoya un signe courtois de la main, lequel elle préféra ignorer. Inquiet, presque chancelant, il posa alors son cor et se dirigea vers elle d'une démarche incertaine. Son intrépidité donna aussitôt lieu à quelques jeux de coudes railleurs chez certains instrumentistes.

  - Hi Simone! balbutia-t-il, embarrassé de la veille et surtout de la tournure des événements.

            Elle se tourna vers Baptiste, dont elle pouvait deviner le mépris, alors qu'il ne cessait de dévisager son bel Américain. Froide et stoïque, Simone faisait mine de rien, s'efforçant de rester indifférente dans cette position intenable entre les deux hommes, plantant ses ongles dans la serviette en peau de reptile qu'elle gardait fermement sur ses genoux. Willem, tout aussi tendu jugea bon d'achever cette intenable situation. Ne faisant ni une ni deux, il osa effleurer l'épaule de Simone qui sursauta, d'autant que Baptiste réagit en faisant vibrer délibérément ses cymbales. Un frisson sournois et tortueux parcourut le dos de la femme, qui demeura paralysée tant que l'écho tonitruant de l'instrument ne se soit complètement éteint. Sans même ouvrir les yeux, elle se retourna lentement vers Willem. Se gardant bien de ne pas sourciller, celui-ci s'efforçait de sourire ingénument.

  - Eee... You... Tu... You're OK? lui demanda-t-il poliment.

            Malgré son aisance déjà surprenante en français, il lui arrivait encore, surtout quand le malaise s'emparait de lui, de chercher ses mots.

            Les lèvres de Simone se cambrèrent.

            «Alors en voilà un culotté! pensa-t-elle. Jamais encore, un homme n'avait osé me relancer avec une telle insolence après m'avoir trompée et salie de la sorte.»

            Prenant le dur parti de l'impassibilité, elle posa sa serviette et en sortit son triangle et ses baguettes comme s'il n'y était pas.

  - Écoute Simone... (Il ignorait pourquoi, mais il se surprenait désespérément à chercher à poser ses mains sur elle, comme s'il devait s'y appuyer pour ne pas s'affaisser.) Je ne sais pas... eeh... comment ils ont su pour hier, but... Maybe should we talk about this epigram?

            Sa voix était ardente, presque langoureuse et il était difficile de résister à son français fortement embaumé par ce suave accent des états du Sud. Ses lunettes circulaires lui conféraient un petit air cérébral, que tempérait un physique vigoureux. Grand brun au teint méridional, ses yeux, coiffés de cils infinis, semblaient constamment maquillés et ses petites lèvres cuivrées donnaient l'impression d'une dentition abondante, mais impeccable. Il possédait une ligne de visage qu'on se plait à examiner longuement, plus toutefois pour chercher l'origine de la faille  pouvant agacer, que pour s'en extasier vraiment.

            Apercevant à proximité, quelques malveillants tentant d'épier leur conversation, Willem préféra reporter leur entretien.

  - Après la répétition, au café d'à côté. It will be O.K.?

            Elle se leva et, dans un anglais fort précaire, elle lui chuchota à l'oreille:

  - I have nothing to say to you, Sir... Leave me alone!

            Promptement, elle se précipita vers la sortie. Sans se soucier des autres, il ne put s'empêcher de crier:

  - Simone! Je ne suis pour rien! God! Believe me! 

            Des murmures assourdissants jaillirent dans la salle. Les yeux prêts à déferler, Simone se calfeutrait devant d'éventuels aveux de l'homme. Elle savait que ce qu'il lui restait de mieux à faire, c'était de le fuir. Quelques belles paroles de sa part auraient suffi pour qu'elle le gracie; des sanglots s'échappant de sa voix fiévreuse et elle courrait se pendre à son cou.

            «Non Simone! se reprit-elle, alors qu'elle se dirigeait vers la sortie. Plus de larmes. Tu t'es suffisamment faite duper; s'il te reste un peu d'amour propre, ignore-le. Il est temps de te faire respecter. Montre-leur qu'on ne peut pas t'utiliser et te jeter impunément après usage.»

            Elle atteignait le corridor, lorsqu'elle fut interceptée par Christian Von Rubert, marchant au-devant de Kurbine, qui discutait avec M. Vandervent, son adjoint ainsi que Jacob, son secrétaire.

            Personne n'aurait pu dire en voyant la démarche assuré de Georges Kurbine qu'il avait longtemps boité dans son enfance et le pas cadencé qu'il imposait à ses confrères, rappela momentanément à Simone celui des soldats nazis entrant dans sa ville. Cette impression la pétrifia.

            Von Rubert considéra à peine Simone. Il ne s'arrêta que pour arracher l'épigramme tenant encore sur la porte, qu'il chiffonna résolument avant d'entrer dans la salle de répétition.

            La remarquant, immobile, les bras croisés derrière le dos comme si elle craignait d'être grondée, Kurbine s'interrompit de parler.

  - Encore en retard, Simone? dit-t-il gravement. 

  - Non... À vrai dire, je...

            Elle ne remarqua pas dans son embarras, le regard aventureux de l'homme franchir impudemment sa personne, s'attardant longuement dans le parcours vertical de l'axe de son corps, sur ses deux affriolantes ordonnées.

  - Vous êtes radieuse aujourd'hui, dit-il gouailleur.

            Puis, se retournant vers ses confrères, Kurbine leur fit un clin d'oeil complice et rajouta un petit commentaire en flamand qui les firent s'esclaffer. Simone rougit, certaine d'avoir compris.

  - Allons, rentrez, dit-il. J'ai à m'adresser à vous tous.

            Il entoura le cou frêle de la jeune femme, qui ne put réagir autrement qu'en acceptant docilement son escorte vers la salle.

Humiliée de devoir y refaire son entrée - celle-là autrement moins éclatante - , se sentant ridicule au bras de son directeur, Simone cherchait vainement à retrouver l'assurance dont elle se targuait cinq minutes auparavant. Petite et avec un port moins altier qu'à sa première apparition, elle retourna s'asseoir à l'arrière, devant son lutrin. Sentant le poids du regard des autres, mais surtout celui de Willem, elle combattait farouchement contre son âme surmoïque pour ne pas succomber à la tentation de le croiser.

            «Ressaisis-toi, Simone! Domine ta sensibilité!»

            Frustré ou déçu de l'entêtement de son amante, Willem était d'autant plus torturé à la vue du rassemblement impromptu de la direction. L'atmosphère papelarde d'il y a à peine quelques minutes était maintenant alourdie de tension. De quoi venait-on les entretenir? Qu'est-ce que le comité avait encore statué? S'il restait une unité au sein de l'orchestre, elle résidait bien dans l'indignation partagée des musiciens devant le grotesque d'un comité qui, depuis deux mois, exigeait presque d'eux qu'ils s'affligent cinq heures strictes de gammes à tous les soirs.

            Les quatre hommes se postèrent à l'avant. Ils étaient lents à s'installer et ce suspense inutile donnait presque, à la limite, l'impression d'avoir été machiné par le comité. Kurbine prit la parole le premier. Malhabile en néerlandais, il annonça qu'il énoncerait son discours en français, mais qu'il s'interromprait fréquemment afin de laisser le temps à M. Vandervent, son directeur adjoint, de le traduire.

            Il s'engagea donc dans une longue introduction cérémonieuse faisant l'éloge du passé du Philharmonique avant de glisser tranquillement dans ces remous que tout le monde connaissait et qui n'avaient nullement besoin d'être soulignés une fois de plus. Von Rubert, alors qu'on détaillait les séances du comité, fut même surpris à pousser un bâillement grossier et légèrement feint. Si cette indélicatesse allégea quelque peu le climat, on ne pouvait en dire autant des bribes d'humour vaines et quasi-déplacées de Kurbine épiçant son discours, autrement morbide. Il finit d'ailleurs par le réaliser et sans passer par d'autres chemins fastidieux, il comprit qu'il valait mieux en finir au plus vite.

  - Le comité a pris la décision de retrancher dix-neuf musiciens parmi vous, dit-il sans hésitation. Nous regrettons sincèrement, mais nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d'un orchestre de près de quatre-vingt têtes. Du moins, tant que les finances ne sont pas plus en santé. Nous comprenons l'amère déception des partants. Toutefois, la conjoncture actuelle ne nous laisse guère d'autres alternatives. Nous agissons pour le seul bien du Philharmonique d'Anvers.

            Le silence envahit de nouveau la salle. Jamais le bourdonnement des lampes n'avait paru aussi insupportable. De l'arrière gauche, un cri retentit, suivi de la plainte douce d'une harpe.

  - Mon cul! lança Joseph Lachelier, en se redressant. Vous ne me ferez pas gober que j'étais aux chiottes, quand le comité a pris cette décision!

            Un éclat de rire ardent, mais sonnant un peu faux jaillit dans la pièce. Kurbine regarda son adjoint qui prit la parole.

  - M. Lachelier, dit Vandervent, le comité a été formé pour amener des solutions, non pour mettre en application des mesures précises. Vous avez fait votre part en ce sens et nous vous en remercions.

  - On est en démocratie, oui ou merde! Que vous décidiez de jeter une bombe sur le bâtiment, je m'en fous. Mais ne me demandez pas

d'assister au complot qui fomente l'acte!

            Kurbine coupa sec la discussion.

  - Vous voulez M. Vandervent, pria-t-il, faire la lecture de la liste des partants.

            Outré, Lachelier se rassit. Agité, Vandervent scrutait vainement les poches de son veston, espérant y dénicher ses lunettes. L'attente était infernale. Après de vaines recherches, ne pouvant trouver, de toute évidence, ses "yeux", il dut passer le billet à Jacob, le secrétaire. Tel un bourreau appelant ses victimes au supplice, celui-ci lut les noms à haute voix, en ordre alphabétique, s'arrêtant entre chaque, comme pour vérifier leur réaction.

  - Alors je lis: Antoine Beneden, Morine Brükner, Alphonso Brunetti, Karl Cluytens, Paula DuRocher, Jean Fontage, Joseph Knapperchum, Edouard Lalande, Peter Leonard et Simone Machon...

            L'instant qui avait suivi l'interruption de l'homme avait été court, mais empreint d'un sentiment collectif à la fois si troublant et si ambigu qu'il parut finalement infini. Le silence semblait s'être emparé de la salle, alors que paradoxalement un fond sonore constant mais non distinct s'élevait dans l'air; un soupir général d'effarement avait été poussé, alors que chez la plupart des musiciens, une lueur pernicieuse de soulagement venait de s'allumer dans leur regard, comme si la lecture d'un seul nom avait suffi à annuler, le choc que provoquait les neuf autres qui l'avaient précédé. Pas plus nerveux qu'il ne le faut pour sa peau et surtout furieux, Joseph Lachelier, qui avait abandonné sa place en plein milieu de l'énumération, s'était immobilisé devant la sortie, à l'appel du nom de Simone. Baptiste et Willem s'étaient retournés simultanément vers Simone, qui décidément fixait le plancher. Pendant ce bref instant, plusieurs croisements singuliers de regards s'étaient ainsi établis aux quatre coins de la pièce, ni franchement compatissants, ni directement mesquins, simplement équivoques.

            Une toux aigre et à la fois bien soutenue de Kurbine, alors qu'il dévisageait son fidèle Jacob, acheva rapidement ce sourd tapage. Venant de remarquer la rature bleue encore fraîche effectuée sur le dernier nom, Jacob sursauta et se révisa aussitôt.

  - Oh! pardon! dit-il, le coeur tout palpitant. J'ai dû mal lire. Simone Machon ne figure pas sur la liste.

            Les musiciens parurent à nouveau déconcertés, mais leurs sentiments ne conservaient manifestement plus guère d'ambiguité. Le départ de Lachelier en claquant la porte, exprimait bien leur aversion générale. Trop absorbée par ses pensées, repliée sur elle-même, Simone ne réagissait pas. Elle ne se sentait pas même concernée par ce qui se passait.

            Jacob reprit son souffle et redémarra de plus bel:

  - Paul Noyon, Edouard Poiteau, Elizabeth Ruzenstein, Hans Sawatch, Florent St-Jean, Vincent Vanbrugh, Anton Vanderbelde, Max Van de Velde, Henry Van Heemskerck, Jan Van Laer. Cela fait donc, dix-sept, dix-huit; en fait, dix-huit en tout.

            Il poussa un faible éclat de rire imbécile. Plusieurs de ceux qui venaient d'être nommés, n'avaient pas attendu la conclusion de Kurbine ou des autres pour s'esquiver.

  - Mme Radegonde! s'écria Kurbine. Vous seriez aimable de passer immédiatement à mon bureau.

            La vieille bibliothécaire, qui s'était sitôt mise à ramasser les partitions des partants, parut étonnée.

  - Je termine et je vous suis, dit-elle d'un ton hésitant.

  - Laissez, protesta-t-il.

  - Ça ne prendra qu'une minute.

            Lassé de ce flafla qui le rendait malade, désirant sortir rapidement de ces murs étouffants, Kurbine ne se sentait plus la force de marcher sur des oeufs.

  - Si vous voulez savoir, il vient un temps dans la vie où l'on doit penser à sa retraite; j'ai bien peur que ce temps soit venu.

            Glacée, la dame déposa lourdement les partitions et sortit d'une démarche misérable, qui ne lui ressemblait guère.

            Von Rubert, le chef d'orchestre, s'excusa à son tour avant de prendre la décision de reporter la répétition au lendemain, sur quoi Kurbine fit remarquer discrètement à son secrétaire:

  - Tu vois la différence entre Von Rubert et Holberg? Holberg, non seulement aurait exigé qu'il y ait une répétition, mais encore il aurait forcé les partants à y assister!  

  - M'ouais! et en les obligeant à sourire, en plus!

            Les deux hommes rirent discrètement, puis se retirèrent. La salle s'évacua rapidement. Soulagé de se voir lui-même, ainsi que Simone demeurer au nombre de ceux qui restent, Willem voulut aller la rejoindre pour partager son euphorie. Il dut se rasseoir lorsque, s'approchant, il la vit quitter la salle au bras de Baptiste. Attristé du traitement qu'elle lui réservait, il ramassa ses affaires et s'en alla à son tour. 

  - Ouf! s'exclama Baptiste. J'ai eu chaud pour toi!

  - Pourquoi? répondit Simone.

  - Quand Jacob t'a nommée avant que Kurbine ne le rectifie.

  - Je n'ai rien entendu.

  - Tu blagues! Où t'étais? Sur Pluton!

            Elle oublia son interlocuteur quelques secondes, le temps de se retourner vers Willem, qui avait fait défection. Elle soupira puis, revenant à Baptiste:

  - Tu disais?

            Il remarqua l'objet de sa distraction.

  - C'est donc lui qui te tiraille? dit-il.

  - Quoi?

  - L'Américain... Tu l'aimes?

  - L'aimer? Tu veux rire, se défendit-elle avec empressement. Ce type n'existe plus pour moi.

            Sceptique, il plissa du nez. Simone ne pouvait pas supporter l'air qu'il faisait quand il la regardait de cette manière. Ils regagnèrent le grand couloir extérieur.

  - Pourquoi Simone? Pourquoi tu t'entiches toujours de vauriens?

  - Ne me juge pas... Je... j'ai cru qu'il était différent.

  - Tu crois toujours qu'ils sont différents.

  - Tout le monde a droit au crédit.

  - Non! Ces mecs sont des salauds! Tu comptes pas pour eux. Ils n'ont pour toi, aucune considération. Ils veulent juste te baiser.

  - Et toi?

            Intimidé, il ignora sa dernière remarque.

  - Tu n'es que l'enjeu de leurs ignobles paris. Ça valait pour les autres autant que pour cet Américano.

  - Tu ne le connais même pas.

            Il arracha de sur un mur une copie de l'épigramme et le froissa impétueusement:

  - Ah! pour le connaître tu le connais, toi! Oui, je vois. Vous êtes faits pour vous entendre. Charmant, hein?

  - Ce n'est pas... Oh! et puis tu ne comprendrais pas.

  - C'est vrai, je ne comprends pas les femmes, leur illusion, leur masochisme. Quoi? Faut-il qu'un homme vous malmène pour le désirer?

  - C'est pas ça... Enfin. Se peut-il que certaines personnes nous semblent, au départ, loyales dans leurs sentiments? Merde! Je peux pas croire que la bière soit l'unique responsable de cette illusion. Il m'apparaissait honnête, doux et prévenant; ivre ou non. Et en plus, il était beau.

  - Quand l'extérieur est trop beau, l'intérieur est souvent pourri! L'enveloppe est trompeuse, Simone. Combien de déceptions j'ai eues à Noël, étant petit, parce que je me fiais aux emballages dorés et aux beaux rubans!

            Simone baissa le regard.

  - Crois-tu que je sois cette putain?

            Les cheveux de l'homme se dressèrent. Il regarda autour d'eux comme pour s'assurer que personne n'aie pu entendre.

  - Non! s'empressa-t-il de répondre.

  - Mais je voulais coucher avec lui, riposta-t-elle, exaspérée. Il ne m'a pas contrainte. Oh! et puis, je ne sais pas pourquoi je me tue à t'expliquer? Je gouverne ma vie comme j'entends. Ma réputation de cuisse-légère est sans doute fondée.

            Il fronça les sourcils et lui fit signe de baisser le ton.

  - De toute façon, dit-elle, je n'ai pas l'habitude de t'agacer avec mes ennuis de coeurs.

  - Surtout épargne-moi ton orgueil. Je sais que tu te mens à toi-même... Ta mélancolie crève les yeux, Simone.

            Elle resta un moment hésitante à se ronger l'ongle de l'index, se montrant insensible. Mais rapidement, elle s'approcha de sa poitrine chaude, cherchant un peu de réconfort en se blottissant contre lui.

  - Excuse-moi Baptiste. Je croyais m'être habituée à ces épigrammes; je dois confesser que celui-ci m'a blessée plus que je ne le croyais.

  - T'as pas à craindre tes émotions.

  - Les émotions effritent notre intégrité. Si par malheur, elles nous échappent, de leur élan découle la médiocrité.

  - Personne ne te veut parfaite.

            Elle posa ses mains sur les siennes et lui sourit tendrement.

  - Tu mérites tout l'amour du monde, dit-il. Si seulement tu m'accordais la chance de te l'offrir.

            Simone rougit. C'est vrai, elle le réalisa, de tous les hommes qu'elle côtoyait, jamais elle n'avait envisagé Baptiste, comme candidat à une aventure potentielle. Elle se demandait bien pourquoi. Il paraissait aussi convenable, sinon à bien des égards mieux d'une grosse coche que bon nombre de ses anciens prétendants. Elle le trouvait même plutôt sympathique avec ses petites rondeurs et sa tenue soignée, lui qui se présentait toujours bien rasé, bien peigné et l'allure fraîchement pressée dans ses vêtements qui sentaient la lavande.

            Elle parut tout de même embarrassée et préféra transformer ses propos en facétie.

  - Ha! Ha! rit-elle faussement. Le cymbalier et la trianguliste; ça ferait scandale!

            Il se força pour rire lui aussi. Puis, ils se remirent tous deux à marcher et traversèrent presque tout le couloir sans se parler. Arrivés au vestiaire curieusement désert, Baptiste rompit le silence. 

  - Dis donc, ils sont partis drôlement vite nos collègues!

            Simone ne voulut pas répondre et arracha sur sa case la nouvelle copie de l'épigramme fraîchement apposée. Baptiste poursuivit tout en faisant la combinaison de son cadenas.

  - Ils ne doivent pas digérer que nous, les subalternes comme ils disent, gardions notre place dans l'orchestre au détriment d'autres vaillants violonistes ou flûtistes!

  - Les prochaines semaines seront déterminantes. Je veux être à la hauteur de cette décision. Je ne veux plus que personne ait à dire quelque chose contre moi.

  - C'est nouveau!

            Elle lui fit mine qu'il ne l'amusait guère pendant qu'elle ouvrait à son tour son casier. Baptiste l'aida à enfiler son manteau de couleur et de la texture d'une pêche. Il ne put d'ailleurs s'empêcher de le caresser entre ses omoplates, à son insu alors qu'elle s'affairait à nouer son écharpe, dos à lui. Fermant les yeux un moment, il oublia aussi sa théorie de l'emballage et osa s'imaginer la saveur du fruit sous cette pelure veloutée. Il fut freiné dans son envolée de volupté, lorsque celle-ci se retourna subitement. Simone ne put s'empêcher de rire en le voyant, les paupières mi-closes, effleurer le vide de sa main. Se sentant quelque peu ridicule, il s'assit pour enfiler ses bottes. Simone s'accroupit à son tour pour lacer les siennes.

  - Cette fois, poursuivit-il, ils vont te ficher la paix.

  - Ils reviendront avec plus de vigueur.

  - Tu viens aujourd'hui d'obtenir ta revanche.

  - ô comme ils doivent trouver la vengeance légère!

            Elle rit faussement en se relevant.

  - D'accord, je gagne sur un point: je reste alors qu'on espérait me voir disparaître. Mais dès demain, ils auront oublié ma pseudo-victoire. Ils recommenceront leurs manèges et je me retrouverai dans la même situation. Non. Il n'y a qu'une façon de les châtier.

            La bouche de la femme s'arqua avec amplitude.

  - Devenir la meilleure; être plus reconnue que ceux qui me calomnient.

            Le nez de l'homme se plissa à nouveau.

  - Quoi? réagit-elle courroucée.

  - Eh ben, avoue que des triangulistes virtuoses, on en connaît peu!

  - Plaît-il? Oh Dieu! pardonnez-lui, il ne sait pas ce qu'il dit!

  - Je ne dis pas qu'il n'y ait pas d'excellents percussionnistes,

mais hélas combien brillent au catalogue des grands noms de la musique? Faut pas se leurrer; notre fonction consiste à amplifier le caractère de certains passages d'une pièce; de colorer l'orchestration.

  - Pince-moi Baptiste, pince-moi! Mais comment veux-tu que les autres respectent notre travail si toi-même, un percussionniste hautement diplômé, tient un tel discours?

  - Attends Simone, je ne dénigre pas les percussions. Mais avoue que le triangle est moins à l'honneur dans les compositions. Enfin, moins que les cordes ou les bois. C'est normal, c'est... comme ça.    - Le triangle exige précision et un doigté pour en acquérir la maîtrise. Je peux me faire sentir distinctement en pianissimo comme en plein fortissimo. Et je regrette, Baptiste, le triangle n'est pas utilisé comme «simple coloration». Je ne supporte pas ta vision moyenâgeuse. Le triangle... il est bien aussi indispensable que n'importe lequel autre instrument.

  - Mais je sais tout ça, Simone.

  - Sinon comment expliques-tu qu'on m'ait gardée dans les rangs de l'orchestre?

            Cette dernière phrase empreinte d'une présomption à la fois naïve et inconsciente fit sourire Baptiste. Bien que ne doutant nullement des facultés de Simone, il ne put s'empêcher - et s'en voulut - , de repenser à ce que des mauvaises langues se plaisaient à proférer au sujet de Simone, à savoir, qu'un puissant mécène achetait la direction avec ses dons abondants. Bien que le tout lui paraissait plausible, vu le maigre passé musical de Simone, il s'efforça, ne serait-ce que par amitié pour elle, de vite chasser cette odieuse version de son esprit. Il jugea aussi préférable de clore la discussion.

  - J'adore mon travail, Simone, dit-il, mais c'est comme ça.

  - Eh bien! Fie-toi sur moi, ça changera! Oh! ça je te le promets!


 


 

 

                                                             TROISIÈME PARTIE

 

 

            Ce soir-là, l'auditorium ne devait pas être rempli plus qu'au tiers de sa capacité. On sentait que le contact entre l'orchestre et le public ne parvenait pas à s'établir. La Symphonie No. 1 de Mahler avait durement été houspillée. Quelques puristes inconditionnels de Mahler ou alors des spectateurs simplement outrés avaient même profité de l'entracte pour écourter en douce leur soirée.

            Le hall de ce grand bâtiment aux lignes typiquement flamandes, cet important foyer des arts où depuis toujours la philharmonie s'exécutait, paraissait ce soir empreint d'une telle désolation, qu'il eût été difficile de croire que le lieu avait connu dans un passé pas si lointain, une animation et une intense fébrilité qui avait fait les belles soirées d'Anvers et promulgué les concerts du Philharmonique en tête du carnet mondain de toute une population. C'était dans ce hall que les vrais amateurs de musique autant que les simples friands consommateurs de mondanités se croisaient, public fidèle et ardent, s'attardant longtemps après la représentation pour échanger entre eux et pour refaire le monde. Aujourd'hui, le lieu s'évacuait bien rondement et les gens semblaient davantage soucieux d'éviter un éventuel engorgement au stationnement que de multiplier les rappels. Et si les dames se faisaient aussi élégantes, l'intérêt de leurs toilettes avaient déclassé de loin celui des prestations de l'orchestre proprement dit.


            De sa loge, assis aux côtés de son secrétaire, Kurbine pouvait  apercevoir dans l'assistance, la silhouette terrifiante de Meredith Van Eyck, dont le chignon trônait immanquablement sur sa tête. Elle était assise comme toujours à la droite d'André Muller, le critique musical du quotidien La Métropole.

            «Elle sera impitoyable!» pensait-il.

            Il trouvait, toutefois, un certain réconfort dans le fait que cette fois au moins, il aurait l'excuse de cette vague inopinée de congédiements pour se blanchir de leur sinistre performance. Depuis un moment, il préparait tout bas, la formule qu'il utiliserait si on lui posait quelque question.

            Le premier violon se leva pour annoncer aux musiciens l'immanquable séance d'accord des instruments, qui elle-même sonna faux. Von Rubert réapparut sur scène sous des applaudissements polis. Il n'avait guère l'air plus reposé qu'au début de l'entracte et l'on pouvait déjà sentir dégouliner sur son front, une chaude sueur qui éméchait ses cheveux étonnamment jaunes sous les éclairages de scène. Il ne prit pas la peine de s'éponger craignant que sa baguette ne lui glisse entre ses doigts. Il cogna deux fois celle-ci contre son lutrin, se positionna, puis donna l'envolée.


            La Symphonie No. 4 de Tchaïkovski augura sur une note plutôt agréable, mais Kurbine, qui était bien tout aussi crispé que Von Rubert, se dit qu'il ne pourrait recommencer à respirer que quand les derniers instruments se seraient tus.


  - Regarde-moi ce pitre de Von Rubert! chuchota-t-il à son adjoint Jacob, avec mépris. Observe-le bouger. Autant de pompe pour si peu.   - Donnez-lui une chance, répondit Jacob. Il mène l'orchestre depuis septembre seulement.


            Ne quittant pas du regard celui qu'il n'osait appeler maestro, Kurbine ne sembla pas entendre, car une minute plus tard, il se ravivait:

  - Dès la première semaine, Holberg, lui, manoeuvrait à son gré ses hommes et ses femmes. Il faisait d'eux ce qu'il voulait.

            Jacob parut indigné.

  - Holberg est mort! M.O.R.T: mort! Quand vous accepterez ce fait, peut-être que les choses iront mieux.

            Kurbine ne voulut rétorquer. Jacob reprit:

  - Virez-le, s'il vous déçoit à ce point.

            Une étincelle jaillit dans son regard, mais se reteignit illico.

  - Non. Non. Aucun chef ne dirige de la même façon. Puis, les musiciens ont déjà suffisamment été déstabilisés. 

  - Alors encouragez-le, plutôt que de constamment invoquer un fantôme.

            Kurbine fronça ses larges sourcils velus.

  - De toute manière, dit-il, il m'apparaît de plus en plus clair que la conjoncture ne nous contraigne à suspendre nos activités.

  - Vous dites cela sur un ton tellement impassible.

  - Je n'ai pas intérêt à assister à la disparition du Philharmonique. Cependant, je ne te le cacherai pas, Jacob: on m'a fait une offre. Offre très alléchante d'ailleurs. à Lyon; la ville de mes ancêtres.

  - Le retour au bercail. Bravo Monsieur, bravo!


  - Chacun tire comme il peut son épingle du jeu. Je n'y peux rien.     

Jacob soupira, puis s'emporta:


  - Je ne comprends pas qu'on puisse laisser s'éteindre une formation comme la nôtre. Les gens oublient vite. Je pense qu'on a fait nos preuves par le passé.

  - Qu'est-ce que ça veut dire «faire ses preuves» quand il importe de rester les meilleurs. Une seule chose compte vraiment en ce milieu: l'argent et le public.

            Jacob ne se souvenait pas d'avoir vu une salle aussi vide, aussi consternante. Il pensait à sa femme qui attendait leur troisième enfant; il s'emporta en désignant ostensiblement les musiciens.

  - Bon sens! Est-ce qu'ils vont se rentrer dans leurs foutues têtes, que leurs malentendus sont en train de nous tuer? Vous qui ne vous laissez pas prier pour dénoncer le comité, n'êtes-vous pas en mesure de trouver un moyen pour démêler toute cette pagaille?

  - Ce que je devrais faire? dit Kurbine d'un ton flegmatique. Les virer, les uns après les autres et former un nouvel orchestre avec des individus n'ayant aucune différence individuelle, ce que j'appelle, des automates! Nous ne sommes pas les seuls à être frappés par les affres de la vie politique: le pays tout entier est en crise Jacob, tu oublies?

  - Au moins, si nous n'étions que des Flam...

  - Que des Flamands. Le mot te gêne devant un Français. Ça ne me fâche pas. Certes, ça réglerait un problème; mais retrouverions-nous, pour autant, l'harmonie? Je crois que ce ne serait qu'appliquer un sparadrap sur la plaie béante.

            Jacob se tut. Kurbine ne lui en voulait pas, jugeant fort légitime cette obsession manifestée devant l'éventualité de se retrouver à la rue. Il aurait bien voulu faire quelque chose pour son ami, mais il ne savait ni quoi dire, ni quoi faire. Au reste, il croyait avoir tout dit et il se sentait épuisé, dépassé par les événements. Il n'avait qu'une seule envie, déguerpir au plus vite pour recommencer dans son pays.

            Malgré une nouvelle vitalité vis-à-vis son engagement envers la philharmonie, Kurbine s'avouait, depuis belle lurette, totalement impuissant devant le fossé qu'il avait vu s'y creuser. S'il n'avait pas cru aux bienfaits du comité, il n'espérait guère plus de résultats dans ces coupures insensées de personnel; il ne s'était contenté, comme il lui arrivait souvent ces dernières années, que d'exécuter ce qu'on proposait. Dans le coeur de Kurbine, il se l'avouait maintenant, son règne s'était véritablement achevé avec le départ d'Olgut Holberg, de qui il n'était jamais parvenu, Jacob visait juste, à chasser le fantôme. Il ne se cachait pas non plus que ses ambitions étaient mortes en même temps que l'homme et qu'alors il avait perdu définitivement confiance en son orchestre.         

            Georges Kurbine considérait qu'il avait fait plus que sa part. Depuis quinze ans qu'il était arrivé à Anvers, alors sous occupation allemande, pour prendre les rênes de la formation, il ne pouvait plus voir cette ville instable et se trouvait fou de dépenser sa précieuse énergie à tenter de sauver un ensemble qui avait déjà connu son heure de gloire, heure qu'il estimait bel et bien passée. Il ressentait un urgent besoin de sang neuf, que la France, - une chance qu'il n'espérait plus - venait lui offrir. Et s'il se préoccupait encore de la réputation de l'orchestre, s'il s'efforçait plus que jamais de conserver intact son rôle de meneur absolu et qu'il caressait toujours les mécènes pour empêcher le trépas du Philharmonique, on pouvait davantage y déceler la volonté d'un homme cherchant à sauver les apparences, que de prétendre à un excès de commisération. Il s'agissait pour Kurbine d'accomplir un dernier tour pour ne pas arriver à Lyon en minable vaincu; un sprint final contre le spectre de l'échec. Il puisait sa force dans le caractère provisoire de l'effort, impatient qu'il était de voir poindre à l'horizon, son entrée en fonction à Lyon, vers la fin du mois d'août.

            Une courte pause, succédant l'andantino in modo di canzone*, enclencha dans l'assistance, la rituelle épidémie de toux. Néanmoins, au moment où débutait l'allegro, la séance de toussotements semblait miraculeusement terminée.

            Le troisième mouvement débutait d'un ton endiablé, dont la cadence fortuite surprit Kurbine autant que l'ensemble des spectateurs. La quatrième de Tchaïkovski, il est vrai, tout comme les compositeurs russes en général, faisait partie d'un répertoire assez bien maîtrisé par la philharmonie dont quelques heures de répétition suffisaient en gros selon les oeuvres pour dégraisser. On ne pouvait en dire autant des Allemands et de Mahler plus spécifiquement avec lequel Von Rubert ne s'était jamais réellement senti à l'aise et qu'en dépit d'ardentes protestations, il n'avait guère pu obtenir plus que la semaine pour la parcourir en entier avec son troupeau. Pour l'instant, l'orchestre se débrouillait avec une aisance surprenante et pour peu, on eût cru qu'on tentait de réparer le massacre de la symphonie de Mahler.

            Mais ce mouvement, comme les deux autres qui l'avaient précédé, était dépourvu de partie pour triangle. Reléguée dans un état plutôt inactif, Simone toujours assise en arrière-scène, sentit une lourdeur soudaine dans ses paupières.

            Depuis le début du concert, elle n'avait pu chasser son état pensif et n'arrivait pas à conserver sa concentration. La semaine avait été ardue. Les répétitions avaient été fréquentes et épuisantes. Tout le monde avait dû mettre les bouchées doubles pour minimiser le chambardement causé par le départ déraisonnable des dix-huit musiciens. Si la presse avait longuement débattu dans l'affaire et critiquait sévèrement la haute direction, Simone, parmi les siens, était tout aussi pointée du doigt et avait dû encaisser, encore ces deux dernières semaines, de nombreux épigrammes peu tendres à son endroit. Malgré ses bonnes volontés et son ardeur au travail, tout ceci l'avait intérieurement beaucoup remuée, d'autant que Willem la travaillait fort pour chercher à lui prouver son innocence; fidèle à sa promesse, elle l'avait ignoré jusqu'au bout, mais chaque soir, la froideur de ses draps lui pesait et elle souffrait vraiment d'avoir interrompu ses promenades au port, de peur de l'y rencontrer.

            Rêveuse, Simone sentit soudain qu'elle somnolait. Effrayée à l'idée de sombrer accidentellement dans les bras de Morphée, elle se réveillait en sursaut au moins à chaque trente secondes. Elle avait de plus en plus de difficultés à garder ses yeux ouverts.

            «Réveille-toi, Simone» lui soufflait sans relâche une petite voix intérieure.

            Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Certes, elle avait coutume de se coucher à des heures tardives, mais jamais elle n'avait eu à en subir les séquelles, surtout pas au beau milieu d'un concert. Elle avait beau avoir sa semaine imprégnée dans les os, son récent serment de performer eût dû suffire à la tenir en état d'alerte. Simone, qui en temps normal aimait bien Tchaïkovski, refusait de croire que l'auteur du ballet La belle au bois dormant fût responsable de cette crise soudaine de narcolepsie!

            Toutes ces craintes, qui jusqu'ici la gardaient éveillée, se résorbaient et n'allaient bientôt plus suffire à empêcher son sommeil. Un sentiment de bien-être l'envahissait. Elle se laissait bercer par la langueur doucereuse de la mélodie. Ses mouvements oculaires se faisaient plus lents, sa respiration irrégulière. Ses muscles se relâchaient; elle s'enfonçait indolemment dans sa chaise. La musique ne constituait plus qu'un fond sonore apaisant. Elle s'était profondément assoupie...

            De par sa position tout au fond de la scène, on ne constata pas, dans un premier temps, la torpeur qui la frappait. Mais quelques chuchotements ne tardèrent pas à retentir dans l'assistance et très vite, des rires s'y entremêlèrent. Les cous s'allongeaient, les têtes s'agitaient. Les regards se rejoignaient maintenant vers l'arrière-gauche et l'on ne se gênait nullement de pointer la trianguliste endormie.

            De sa loge, Kurbine découvrit à son tour, l'origine de l'agitation.

  - Nom de Dieu! s'exclama-t-il d'une voix éteinte. Mais elle dort!

  - Voyons, c'est ridicule! rétorqua Jacob. On n'a jamais vu ça. Peut-être se sent-elle incommodée?

  - Elle dort! répéta-t-il éberluée.

            Jacob plissait des yeux pour mieux repérer Simone. Il laissa planer cette phrase qui fit exploser Kurbine.

  - Et ni Von Rubert, ni ses voisins ne s'en rendraient compte?

  - Des incapables! tonitrua-t-il. Tous des incapables!

  - Chhhut! Calmez-vous, je vous prie. Il faut la réveiller, c'est tout.

  - La sotte! Oh! je m'en vais te la foutre à la porte.

  - Vous oubliez Courbet? N'allez pas trop vite. Je descends en coulisses voir ce qui se passe.

            Il s'y rendit, tandis que Kurbine s'arrachait les quelques cheveux qui lui ceinturaient encore le crâne. S'éventant avec le programme, il ne pouvait s'empêcher de se répéter:

            «On va se faire crucifier dans les journaux. Lyon va se moquer de moi.»

            Avant que Jacob ne regagne l'arrière-scène, Baptiste, tout à fait par hasard, se tourna vers Simone et la surprit endormie. Son premier réflexe fut de la trouver belle, mais il s'affola rapidement. Énervé, il ne trouva mieux à faire que de l'interpeller à voix basse, pour qu'elle reprenne conscience. De près, la situation donnait dans le meilleur vaudeville.

            La symphonie poursuivait son cours, mais Simone manifestement, était plongée dans un dense sommeil. Aussi, constatant l'échec de ses appels, Baptiste se risqua à donner un léger coup de pied sur sa chaise. Terrifiée, Simone, qui croyait avoir manqué sa partie, bondit mécaniquement en tintant d'une façon excessive son triangle, qu'elle échappa par terre, ce qui occasionna un fracas déconcertant...

            Un malaise profond sembla d'abord affecter cette assistance, si traditionnellement rigoriste - du moins la croyait-on. Mais bientôt, grâce aux remarques délirantes de quelques individus désinvoltes, l'embarras, qui en fait relevait plus d'un vif effarement général, se canalisa en un fou rire outrancier qui s'empara, telle la bruine devenant averse, de l'assistance au grand complet.

            Décontenancés, les musiciens cessèrent de jouer en décrescendo les uns après les autres et se tournèrent ahuris vers Simone, encore toute engourdie. Tout aussi médusé que les autres, Von Rubert, qui avait envie d'aller s'enfoncer dans sa loge, marcha sur son orgueil, brandit sa baguette et fit reprendre la symphonie, quelques mesures plus tôt. De sa part, cet effort de réparer l'ineptie de la femme était louable. L'orchestre redémarra avec une unité saisissante, digne de l'harmonie passée; mais la foule n'écoutait plus...

 

                                                                             *

 

            Simone n'avait pas encore franchi la porte du bureau de Kurbine, que celui-ci hurlait déjà:

  - Comment Simone? Comment avez-vous pu vous endormir en plein concert?

            Encadrée sur le seuil, paralysée, ses deux yeux bleus profondément affligés, elle inclina la tête, honteuse. Elle n'avait pas eu le temps de passer au vestiaire - elle ne s'y serait pas aventurée de toute façon - pour se changer et son visage était vraiment blême dans cet uniforme austère noir. Elle se sentait étouffée sous sa boucle de satin noire, mais elle n'eût pas le courage de défaire ce noeud trop serré, qui lui marquait le cou. Avant même d'attendre quelque explication, Kurbine vociféra:

  - Ne dites surtout rien. Aucune raison ne peut justifier votre maladresse. Tout ce que vous direz sera vain. Vos arguments ne pourront jamais me convaincre et je me ferme devant vos excuses.

            Simone parut estomaquée par cette expéditive accusation, elle qui n'avait pas même eu le courage de découvrir les dents.

  - Petite peste! rajouta-t-il, vous choisissez de vous endormir, le soir où Meredith Van Eyck se trouve dans la salle.

  - Plaît-il, Monsieur?

            L'innocence avec laquelle elle répondit, le calma quelque peu. Il sortit de sa poche un mouchoir et essuya son front suintant.

  - Allons. Asseyez-vous.

            Pusillanime, elle s'avança, tira délicatement une chaise devant lui et s'assit sans bruit.

            Kurbine la considéra un moment. Elle osa faire de même.

            Tout était très noir chez lui; ses cheveux restants, ses yeux suspects, ses sourcils épais, sa barbe forte et ses membres très poilus. C'était un bonhomme de quarante-cinq ans, mais qui faisait largement plus vieux. Son mètre quatre-vingt-cinq et ses quelque cent kilos lui conféraient par ailleurs un port vivement impressionnant. Jeune, il avait souffert de cette carrure de géant qui avait trahi précocement son enfance pour le conduire très tôt aux travaux agricoles. Perdu sur la terre paternelle au nord de Lyon, il rêvait d'être un pianiste, en dépit des sarcasmes de ses frères cadets qui raillaient ses grosses mains de fermier et qui le harcelaient pour qu'il se taise, lorsque le soir, au retour des champs, il trouvait tout de même l'énergie pour exécuter quelques gammes et se plonger dans Ravel ou Debussy.

            Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, Georges n'avait jamais quitté sa région natale, prisonnier de la terre dont il avait hérité après la mort de son père. Exempté du service militaire en raison de sa légère malformation au pied gauche, il avait su trouver dans la guerre, sa libération. Aussi peu de temps avant même la capitulation, avait-on perdu toute trace de sa personne en France; il avait vendu la ferme et était parti en Belgique, où il s'était marié et où étonnamment vite, il avait su se tailler une place dans le milieu musical anversois.

            Embarrassée, n'ayant pu soutenir son regard, Simone frottait maintenant sur ses paumes et ses doigts des souillures imaginaires.    - Dur travail? fit-il remarquer, sarcastiquement.

  - Plaît-il?

  - Simone, Hoo-hou! Vous êtes ici, oui ou non?

  - Si... Mais, je vous assure que je voudrais être ailleurs.

            Cette dernière phrase l'amusa. Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes et lui en présenta une.

  - Non merci, s'empressa-t-elle de dire. Je ne fume pas.

  - La fumée ne vous incommode pas, j'espère.

  - Si, mais ne vous occupez pas.

            Il s'alluma, puis souffla gracieusement l'allumette sous le regard inquisiteur de la femme. Se sentant épié dans sa manoeuvre enfantine, il rit.

  - J'adore l'odeur du souffre, expliqua-t-il.

            Elle eut un sourire forcé. Il se justifia:

  - J'ai toujours éteint les allumettes de cette manière. C'est une vilaine marotte que j'ai prise avec mon père étant petit.

  - Nous avons tous nos petites manies. Moi... (Elle hésita.) c'est de m'endormir parfois en concert.

            Il se leva et tout en la désignant violemment avec son gros index, il tonitrua:

  - N'essayez pas de vous disculper, Simone, et ne vous foutez surtout pas de ma gueule.

            Il se rassit et tira une grosse bouffée qui le fit presque disparaître. Il parut adouci.

  - Vous êtes une futée!

            Ce qualificatif sembla la flatter. Elle se gonfla d'orgueil. Kurbine enchaîna:

  - Vous me plaisez aussi...

            Simone découvrit ses petites dents blanches. Il lui sembla rougir; elle posa ses mains sur ses joues brûlantes.

  - Moi? dit-elle avec fraîcheur.

            Cette minauderie avait empourpré sa belle peau de lait et ses yeux brillaient sous le mascara. Elle souriait toujours et osait maintenant affronter le regard songeur de l'homme.

            «Parfois, j'en arrive à comprendre Courbet, pensait-il. Il la veut, le salaud!»

            Ses lèvres se cambrèrent. Il revint soudainement à lui.

  - Sans mon indulgence, vous seriez bonne pour un ticket direction sortie. Vous le savez, ça, Simone?

            Empruntant un ton peu convainquant, elle se sentit obligée de s'excuser:

  - Je suis sincèrement navrée, Monsieur.

  - Vos compagnons vous en veulent; Von Rubert vous voudrait très loin; plusieurs membres de notre éminent comité, que je viens de croiser à l'instant m'ont vivement recommandé votre renvoi sur le champ.

            Se sentant maintenant tout à fait sûre d'elle-même, elle osa demander:

  - Et vous dans tout cela?

  - Â votre avis?

            Elle haussa les épaules.

  - M'oui, grommela-t-il. Je veux que vous restiez. Je ne vous cache pas que l'envie m'est venue de vous chasser. Mais après tout, vous êtes... une bonne musicienne.

            Simone souriait avec plénitude.

  - Vous en êtes certain?

            Il ne répondit pas, mais elle crut percevoir dans son regard un sentiment affirmatif. Elle parut honteuse.

  - J'avoue avoir du mal à comprendre ce qui s'est passé, Monsieur, confessa-t-elle. Je n'y vois que l'effet d'une désolante manipulation. J'irai jusqu'à dire qu'on m'a droguée.

            Il s'esclaffa.

  - Droguée? Ho! Ho! Iriez-vous trop au cinéma, ma fille?

  - Ils sont prêts à tout pour me nuire, M. Kurbine. Vous avez vu leurs épigrammes et leur...

  - Si vous croyez que j'ai le temps de me préoccuper de ces choses frivoles.

            Simone parut réellement choquée.

  - Eh bien vous venez de voir, ce soir, jusqu'où ces "choses frivoles" peuvent mener. S'ils continuent, c'est l'orchestre tout entier qui va s'en ressentir, déjà que...

  - Suffit! l'interrompit-il sèchement. Si vous croyez que je vais me mettre à faire de la discipline. D'accord, l'atmosphère n'est pas à la bonne entente. Mais je vous défends de raconter que certains de nos musiciens auraient pris le risque de disgracier la Philharmonie pour mettre à profit quelques enfantillages.

            D'un ton peu certain, il rajouta:

  - Pourquoi ferait-on cela?

  - Les gens se laissent parfois abuser par leur envie.

  - N'essayez pas de rejeter le tort sur d'autres que vous. Vous êtes l'unique fautive de cette gaucherie.

            Georges Kurbine avait nettement changé de ton et Simone savait qu'elle ne pourrait plus espérer l'amadouer avec ses belles dents. Elle avait frisé les limites de l'insolence, elle le remarquait dans la physionomie de Kurbine, et tout ce qu'elle dirait maintenant pourrait entacher sérieusement son dossier.

            Le dos rond, les épaules rabaissées, elle se contenta de soupirer docilement, un souffle très perceptible bien qu'étouffé, chargé de remords. Kurbine ne manqua pas d'exciter davantage ce sentiment de culpabilité, en jouant sur des phrases vagues et toutes faites, qu'il sentait à moitié et en insistant sur sa propre humiliation devant cet outrage fait au Philharmonique. Il l'accusa d'avoir réduit à néant, les efforts honnêtes de toute une équipe pour redorer l'image d'un ensemble qui était capable du meilleur, -«comme du pire», s'était empressée de rajouter Simone.

            Quoi qu'il en soit, Kurbine lui fit peser lourdement le poids de sa présence. Et malgré la subtilité démontrée dans l'étalage sans ombrage qu'il fit de la pluie d'attaques qu'il recevra sitôt qu'on saura qu'elle n'a pas été renvoyée et son extrême habilité à exhiber la palette exhaustive des responsabilités qu'impliquera pour elle cette décision, si difficilement justifiable en cette période de licenciements, Simone, au grand dam de l'homme, ne démontra aucun signe clair d'affaiblissement. Au plus, elle eut l'espace d'une seconde, le réflexe de vérifier finalement les rumeurs qui planaient à propos de faveurs qu'on lui accordait, apparemment. Elle s'en retint. Sentant plus que jamais le poids du déshonneur, elle demeura les yeux fermés et promit mièvrement que plus personne n'aura à se plaindre d'elle, ce sur quoi Kurbine lui confia qu'il fallait agir dès maintenant avant que ses excès ne ruine sa carrière.

  - Vous êtes l'unique garante de votre succès, dit-il. Oubliez les autres, vos origines, votre langue vos démêlés et jouez comme jamais vous ne l'avez fait.

            Sagement, Simone se leva de son siège en lui répétant qu'elle serait à la hauteur. Kurbine lui sourit, puis se redressa à son tour pour l'accompagner vers la porte. Avant qu'elle ne l'ouvre, il plaça sa grosse main velue sur celle menue de Simone, déjà posée sur la poignée. D'une distance très rapprochée de son visage et sur un ton nouvellement équivoque, il rajouta:

  - Nul besoin ai-je de vous dire que c'est la dernière fois que je passe l'éponge. Â la prochaine bévue, c'est la rue!

            Elle sentit cette main serrer légèrement la sienne, sensation hautement désagréable qui se termina peu après lorsqu'il l'aida à tourner la poignée. La porte s'ouvrit, Simone sortit de la pièce en remuant légèrement les lèvres. Ce n'était sans doute pas avec une grande fierté, que Kurbine la regarda s'éloigner dans le couloir mais au moins, il put se consoler en se disant que Simone s'était elle-même sérieusement engagée sur la corde raide et qu'il possédait visiblement une certaine emprise sur elle.

  - Hé! Simone! lança-t-il, soudain.

            La jeune femme s'arrêta pour voir ce qu'il voulait.

  - Je vous conseille le jeûne absolu avant les concerts. Question d'éviter d'éventuels empoisonnements!

            Il pouffa bruyamment pendant que se retournant froidement, Simone croisa Jacob, qui la considéra âprement. Celui-ci entra, à son tour, dans la pièce, où Kurbine, s'étant allumé une autre cigarette, riait encore.

  - Est-ce si amusant de congédier son employée? demanda-t-il en remarquant l'air enjoué de Kurbine.

  - Je ne l'ai pas congédiée, répliqua-t-il.

            Passant sa main sur sa mâchoire osseuse fraîchement rasée, Jacob fit mine de réfléchir.

  - Courbet, n'est-ce pas? lâcha-t-il enfin.

  - Que veux-tu, je suis enchaîné à mes engagements. Je devais être complètement fou, il y six ans, pour accepter de prendre, coûte que coûte, sa protégée.

  - Courbet fut généreux et vous n'aviez guère le choix. Sans ses contributions, nous n'existerions plus depuis des lunes... Simone est au courant de l'arrangement du père?

  - Je ne crois pas. Elle ne doit jamais savoir. C'est la principale clause de l'accord.

  - Les gens en parlent pourtant.

  - Ce ne sont encore que des rumeurs.

  - Pour combien de temps? Que lui avez-vous invoqué alors?

  - Que nous avions besoin d'elle; qu'elle a du potentiel.

  - Vraiment!

  - Oh! ce n'est pas qu'elle n'ait aucune aptitude. C'est plutôt qu'elle ne nous cause que des ennuis. Les autres ne sont pas dupes. On commence à se douter du traitement de faveur que nous sommes forcés de lui réserver; on n'aime pas cela. J'appréhende la venue de nouveaux conflits. Ils n'ont pas tout à fait tort; Simone n'a pratiquement aucune formation musicale, elle a peu d'ancienneté et ne joue bien que du triangle. Elle aurait dû figurer au nombre des partants, lors des tout premiers retranchements. Plusieurs s'en plaignent. Je m'en veux de dire ceci, mais je crois qu'il est tout à fait plausible que ses rivaux aient tenté de la droguer.

  - Ce soir? dit Jacob, interloqué

  - Ils jouent aux kamikazes. Je crois qu'ils veulent mesurer jusqu'où on est prêt à plier pour ne pas la renvoyer.

  - Ils croient qu'ils n'ont rien à perdre. Que ferez-vous alors?

  - La virer: j'aimerais. Mais je crois que je devrai prier pour qu'elle gagne le respect de ses confrères et consoeurs; ce qui n'est pas chose faite.

  - Ce démon de Courbet. Si je comprends bien, quoi qu'on fasse il nous tient.

            Kurbine eut un petit sourire en coin, faussement modéré.

  - L'argent mène tout, je vous l'ai déjà dit, Jacob. Et Courbet et sa foutue Église, Dieu sait qu'ils en ont!

 

                                                                             *

 

            Lorsque les premières lueurs commencèrent à teinter le ciel d'un gris terreux, le Concerto de Liszt entamait déjà sa quatrième révolution. Dans le cendrier, la dernière cigarette du paquet, jadis oublié par Willem, grillait encore, tandis que sur la table, refroidissait une tasse de thé. Simone n'avait pas fermé l'oeil de la nuit ou alors si peu. Elle n'avait cessé de rabâcher les événements de la veille. Une honte immense l'obsédait.


            «Et moi qui voulais être la meilleure de toutes! songeait-elle. Me voilà suspectée, menacée, ridiculisée.»

            Les traits tirés, les cheveux au garde-à-vous, elle rongeait maintenant ses ongles, grimaçant au contact du vernis. Lisant sur le pendule cinq heures quarante-six, elle s'empressa de débuter sa toilette. Pour une fois, elle voulait arriver à temps au petit déjeuner des religieuses, à six heures. Elle avait grandement besoin de se faire changer les idées et soeur Mariette allait certainement la distraire.

            Elle commença par se bassiner le visage, essayant de remédier à l'affliction qui s'y lisait. Contrairement à son habitude depuis deux semaines, elle se para assez sobrement, négligeant tout accessoire superflu, qui la caractérisait. Le temps de peindre ses lèvres et de lisser ses cheveux et elle était déjà en route vers la salle à manger.

            Elle arriva quelque peu après les premières prières. Elle attendit patiemment qu'on eut terminé, avant de regagner sa place habituelle. Soeur Mariette, sa voisine, ne se trouvait pas à table.    - Vous avez bien dormi? s'enquit la Mère supérieure. 

            Simone hocha la tête et s'empressa de demander:

  - Soeur Mariette ne se joint pas à nous?

            La Supérieure sembla contrainte.

  - Elle est sortie. Elle devrait déjà être rentrée.

            La soeur cuisinière servit à Simone une bouillie de céréales chaude, laquelle elle se contenta de remuer. L'atmosphère était si dense autour de la table, sans les facéties de Mariette, que Simone commençait à croire qu'elle eût mieux fait de demeurer dans sa chambre. Les soeurs mangeaient silencieusement, ne quittant le plus souvent pas leur gamelle des yeux, dans cette immense pièce blanche et triste, aux murs totalement dépouillés, si ce n'est du sempiternel crucifix au christ exagérément décharné, qui dominait celui du fond.

  - Alors ce concert? lui demanda la Supérieure soudainement.

            Simone eut une palpitation comme si elle craignît qu'on sache.

  - Vous avez bien joué? ajouta-t-elle.

  - Euh... Je... Oui, comme toujours.

            La dame prit une gorgée de thé en se demandant pourquoi Simone paraissait aussi nerveuse. C'était une belle dame bien en chair, très altière, avec un regard pâle et franc. Dotée d'un caractère à priori rêche et rigoureux, celui-ci témoignait pourtant d'une justesse et d'une bonté ineffables. Ses cheveux, toujours bien dissimulés sous le voile, on les devinait roux, trahis qu'elle était par sa peau très claire, légèrement ridée, aux fins grains de sons.

   - Tout va bien au moins, se hasarda à demander soeur Ursule, de sa voix sensible.

  - Si, si, dit-t-elle. N'ayez crainte.

            Pour vaincre l'embarras, Simone se remit à jouer dans sa bouillie déjà refroidie. Se sentant observée par la Supérieure, elle se força d'en prendre une bouchée. Consciente de son effort, la Supérieure jugea bon de reprendre la parole.

  - Simone, j'ai une nouvelle qui, je l'espère, fera recouvrer votre sourire, annonça-t-elle, décidément de bonne humeur, ce matin.

  - Mais je ne l'ai pas perdu, ma mère.

  - J'ai réfléchi et j'ai pris une décision: désormais, vous pourrez rester sous notre toit, tant et aussi longtemps que vous le voudrez bien.

  - Après six ans, vous devez être bien fatiguée de scruter la ville à la recherche d'un logis, dit ironiquement, Armande, la soeur grincheuse.

            La Mère supérieure lui jeta un coup d'oeil sévère. Le silence se réinstalla. Simone était trop préoccupée pour être contente de cette nouvelle. Elle se contenta de sourire à la mère supérieure.

            L'arrivée subite de soeur Mariette dans la salle à manger, lui fit espérer une demi-heure plus volatile. Simone posa un regard amical vers celle-ci, mais elle ne la voyait apparemment pas. Exhibant un journal, elle beuglait presque:

  - Regardez! Regardez là, sur la première page! C'est Simone!

            Voyant soudainement Simone autour de la table, elle parut intimidée:

  - Oh! Pardon, je ne savais pas que tu étais levée.

  - Asseyez-vous! lui ordonna sèchement la Supérieure.

            Mariette alla s'asseoir sur la pointe des pieds à côté de Simone en prenant soin de camoufler sur ses genoux, le journal qu'elle tenait.

            Elle accepta la bouillie que la cuisinière lui apporta et plongea son regard dans l'assiette alors qu'elle se mettait à manger goulûment, en attendant les réprimandes qui tardèrent à venir.

            Lorsque la Supérieure débuta après avoir terminé son thé, tout le monde semblait fixer la table.

  - D'abord, me direz-vous ce qui vous a pris de sortir à pareille heure et de pousser l'audace à arriver en retard au petit déjeuner?

            Mariette prit une bouchée qu'elle avala rondement avant de se justifier.

  - L'aube était si belle, que je suis allée au parc me promener. J'implore votre clémence ma mère: blâmez ma lenteur, mais ne m'en voulez pas de vouloir humer la rosée.

  - Ce sont des puérilités! Vous devriez avoir honte!

            Mariette inclina la tête pour mieux s'efforcer d'avoir l'air repentante. La Supérieure n'était pas dupe, mais elle préféra changer de sujet, histoire de ne pas altérer sa bonne humeur.

  - Alors me direz-vous ce que vous tenez sur vos genoux?

  - Un journal!

  - Oui, j'imagine. Mais alors, qu'est-ce qui vous enflamme tant?

            Mariette n'osait répondre en présence de Simone.

  - Alors?

            Elle se retourna vers celle-ci, l'air contraint.

  - Poursuivez, insista la mère.

            Mariette continua à considérer Simone, puis se tournant vers la Supérieure, elle lui révéla:

  - J'étais sur le coin de la rue Oudaan, quand j'ai vu Johann; c'est le petit camelot.

  - Depuis quand fraternisez-vous avec les galopins du quartier? répliqua soeur Armande, avec dédain.

            Mariette ne porta pas attention aux insinuations de la soeur et continua son récit.

  - Il sait que Simone habite parmi nous, alors il m'a fait cadeau d'une Métropole. Je me suis permise d'accepter.

            Simone tremblotait. La Mère supérieure ne se faisait pas prier pour montrer son impatience.

  - Et puis, dit-elle.

  - Et puis quoi?

  - Ce journal; que raconte-t-il au sujet de notre amie?

  - Eh bien...

  - Allons.

  - C'est à dire...

            Excédée, la Supérieure lança sur un ton grave:

  - Montrez... Mais montrez-moi donc!

            Désoeuvrée, Mariette lui présenta le journal, non sans réticences. La Supérieure prit La Métropole, déjà ouverte au cahier des arts et lut le gros titre à haute voix:

 

            «Philharmonique d'Anvers: une musicienne s'endort au son de Tchaïkovski!»

            Elle ouvrit le journal à la page indiquée et poursuivit sa lecture:

   «La saga des pépins se poursuit pour notre valeureux orchestre. Après la série de congédiement de la semaine dernière, voilà que la percussionniste Simone Machon pique un roupillon en plein concert.»        Elle ne put s'empêcher de répéter:

  - Roupillon?

            Elle sauta au dernier paragraphe:

   «... Il fallait bien à notre orchestre, une pareille sottise pour que la foule applaudisse enfin pour quelque chose! Aussi à qui doit-on accorder le mérite: à Von Rubert ou à Machon?»

  - L'article est d'André Muller.

            Les religieuses n'osèrent pas lever les yeux vers Simone, qui, pétrifiée sur sa chaise, se voyait maintenant bien loin d'un virtuose à la Paganini. Il n'avait suffi que d'une brise pour que ses rêves s'effondrent.

  - Navrée, lui murmura soeur Mariette, je ne voulais pas te faire de peine.

            Les deux femmes se serrèrent chaleureusement la main, puis Simone, après s'être excusée, se retira de table.

  - Pauvre enfant! déclama Soeur Ursule. Le désespoir suintait de son visage... Tant d'ironies... Prions, mes soeurs, prions pour que le Seigneur allège ses douleurs.

 

            Les soeurs se prêtèrent aussitôt à sa demande. Soeur Mariette brisa le silence.

  - Croyez que ce n'était que l'opinion du fantasque André Muller, fit-elle remarquer. Je prie pour que Meredith Van Eyck n’ait pas été au concert, hier soir.

            Simone accourut aussitôt à l'église. Elle avait dévalé la butte fort rapidement, hantée par l'idée que les branches des arbres à l'agonie, ne la capture. Ayant intercepté dans le portail, le sacristain qui y fumait nonchalamment, elle demeura quelques instants paralysée. 

  - Hé! c'est vous que j'ai vue dans la Gazet! s'exclama-t-il, dans un accent à forte consonance néerlandaise.

            Les pommettes de la femme rougirent. Longeant le mur, elle cherchait à s'éloigner de cet homme terrifiant qui, de ses grands yeux de batraciens, la scrutait des semelles aux dernières mèches de ses cheveux.

  - Ma foi, je devrais aller aux concerts plus souvent! ajouta-t-il, gouailleur.

            Elle se retourna et apercevant au fond de la nef le père Courbet, elle courut se tapir dans ses bras.

  - Mon père! Mon père! criait-elle au bout de son souffle. C'est terrible! Tout est fini! Je suis perdue!

  - Inutile de vous époumoner davantage, Simone, je sais tout.

  - Oh mon père! Je suis si consternée. Pourquoi la honte gruge-t-elle autant?

            Elle se pressa vivement contre lui. Embarrassé par la désinvolture de cet enlacement, il la repoussa délicatement.

  - Venez. Venez vous asseoir.

            Ils allèrent s'installer sur la première rangée de bancs.

Il prit alors ses mains toujours aussi menues et si douces, comme il avait l'habitude de le faire quand elle était petite fille.

  - Pourquoi être confuse pour si peu? demanda-t-il.

            Elle parut perplexe.

  - Parlons-nous des mêmes faits, mon père?

  - De votre "assoupissement"!

            Simone baissa la tête.

  - On ne vous a pas renvoyée, dit-il, et vous êtes toujours vivante.

  - Mais peut-on appeler ça une vie? Toutes mes espérances sont compromises. Comme l'autruche, je devrai enfouir ma tête dans le sable... Toute la ville se moque de moi. Par ma bêtise, je suis condamnée à clore mes jours dans l'infamie. Je crois que... J'aimerais mieux être morte, en ce moment.

  - Demain, vous rirez de cette mésaventure... Et vous reprendrez votre train de vie normal.

            Elle se dégagea fermement de ses mains.

  - Eh bien non justement! Je suis lasse de ce train; je n'en puis plus... Par vos obligeants conseils, je m'étais résolue à sortir de mon oppression. J'avais enfin cru apercevoir la lumière; je m'efforçais de devenir quelqu'un de grand... Mais je m'illusionnais. Et si pendant longtemps, je me suis contrainte à pardonner à mes ennemis, je maudis aujourd'hui les damnés artisans de mon malheur! Puisse les flammes de l'enfer embraser leurs entrailles et ronger leur âme pour l'éternité.

  - Il est bon de laisser échapper ses foudres. Cela m'arrive à moi aussi. Mais je me demande vraiment pourquoi vous faites une montagne de ce qui n'est en réalité qu'un monticule?

            Elle frappa solidement son poing contre le banc. Sa voix tonitruante résonna fortement dans l'écho caverneux de l'église.

  - Faut-il que je vous fasse un dessin? cria-t-elle. J'ai mal dans mon intérieur, mon père! Le couteau, qui depuis toujours me tâtait, est finalement parvenu à transpercer mon coeur.

            Elle se tut quelques instants. Ses yeux acqua se vitrifièrent. Elle ne put bientôt retenir le flot de larmes qui réussit, malgré elle, à retrouver le lit, déjà creusé, sur sa joue.

  - Au fond, j'ai toujours su que j'étais née perdante. Je savais que je passais sur cette terre pour mourir dans l'indifférence et dans l'oubli. Si, malgré tout, j'ai réussi à traverser ces années infernales, c'est parce que je gardais, à quelque part, l'espoir, qu'un jour je sortirais de l'ombre; que je triompherais de la médiocrité et que je me vengerais de tous ceux qui m'ont persécutée. Mais ces rêves qui me maintenaient en vie n'existent plus... Et je n'ai plus le courage de lutter contre mes sentiments. Tous ces simulacres de femmes robustes; toute cette vanité et cet orgueil feints; tous ces préceptes ascétiques que je m'imposais, pour ne pas crouler dans la cruauté de ce monde: je n'en puis plus de souffrir d'être une autre. Mais être soi-même, est-il possible dans notre société? Toute ma vie, j'ai cru préférable de vivre occultée sous des masques opaques, pour me dérober de la réalité; réalité qui est mienne et que je n'accepte pas. Votre Dieu, sans cesse, j'ai prié pour obtenir de lui cette notoriété. Je sais que c'est mal, mais est-il humainement permis d'espérer être immortel? Je crains de mourir comme un vulgaire insecte, qu'on écrase sans remords, simplement parce qu'il naît inférieur.

            Courbet fut bouleversé. Il essuya simultanément de ses pouces les torrents de larmes de sa petite protégée, alors que de son côté, lui-même, faisait des pieds et des mains pour ravaler les siennes. Il voulait la serrer contre lui, mais les allées et venues du sacristain, l'incita à freiner ses élans émotionnels. Durement, il se qualifia de monceau de chair ridicule, incapable de s'abandonner à une réconfortante chaleur humaine pour préserver sa sainte image si ardente en son intérieur. Après avoir réfléchi, il ne trouva qu'à rétorquer placidement, avec toute l'originalité de sa profession:

  - Tout être est éternel, Simone. C'est ce sur quoi notre religion se fonde.

  - Non, je parle de la vraie immortalité. De cette immortalité palpable, où votre nom est indélébile et votre gloire, à jamais témoin de votre passage sur la terre. Je voudrais que dans cent ans ou dans mille ans, on puisse dire: «Ci-gît Simone Machon, celle qui enrichit le monde de la musique du vingtième siècle.»

  - Est-il besoin que son nom figure dans quelque encyclopédie poussiéreuse, pour que son voyage terrestre fût salutaire? L'accomplissement de soi n'est pas synonyme de renommée, Simone? Et ces "immortels", comme vous dites, ne sont-ils pas condamnés au même sort que ceux qui ne le sont pas?

  - La différence, c'est que des types, tels que Beethoven ou Mozart sont maintenant loués comme jamais!

  - Ce qui n'empêche pas que l'un soit mort sourd et reclus et l'autre si pauvre qu'on l'a inhumé dans une fosse commune.

  - Je voudrais que mon corps serve d'appât à sardines pour connaître le même succès après ma mort. 

            Derrière son affliction, le père Courbet parut excédé.

  - Je n'ai jamais vu être aussi bornée! soupira-t-il. La célébrité n'est qu'un statut que l'homme s'est inventé pour étiqueter certains de ses semblables; rien de plus. Bon sens, Simone! changez votre conception, ou alors vous serez malheureuse toute votre vie.

  - Si tel est mon destin... Aussi loin que je me souvienne, j'étais destinée à être celle qu'on oublie. Mes parents ne m'ont pas aimée, les hommes m'ont méprisée; je n'ai jamais eu de véritables amis. Et j'ai dû contrarier, déplaire, choquer pour attirer sur moi, quelques maigres attentions.

  - Mais on a tendance à voir davantage ceux qui nous négligent, que ceux qui nous apprécient.

            Le regardant, elle eut un léger sourire. Elle lui embrassa tendrement la joue.

            Courbet parut soudainement plus serein. Il riposta à ce baiser en lui en offrant un autre, incertain mais chaleureux. Il sembla fier de son geste. Puis tranquillement, il osa l'amener dans ses bras. Elle se laissa faire docilement. Courbet ferma les yeux un court instant. Il ne put retenir une larme, la seule, qui alla choir dans la chevelure si magnifiquement odorante de sa protégée.

  - Vous, je sais que vous m'aimez bien, dit-elle affectueusement.

            Il s'approcha pour mieux s'imprégner de son parfum.

  - Ah petite Simone! chuchota-t-il. Si vous saviez à quel point je serais prêt à tout pour vous voir heureuse.

  - Je dois être célèbre...

  - Aujourd'hui vous l'êtes! répondit-il. Nommez m'en des musiciens du Philharmonique qui se sont retrouvés sur la première page du Van Aantwerpen et de la Métropole?

  - Ne plaisantez pas! Me voilà la tête de Turc du tout Anvers!

  - Certes, les gens aiment se nourrir de l'infortune des autres. Mais il y a une chose que vous semblez ne pas considérer...

  - Je ne suis pas certaine de vouloir l'entendre!

  - Cliché des clichés s'il en est un, il recèle pourtant une vérité dont on ne peut nier l'évidence: qu'on parle de vous pour vous encenser ou bien qu'on parle de vous pour vous dénoncer; vous ne croyez pas que l'important, c'est qu'on parle de vous?      

Simone demeura pensive...


 


 

 

                                                            QUATRIÈME PARTIE

 

 

            En dépit de la pluie diluvienne qui s'abattait inexorablement sur Anvers, une foule inespérée se massait aux portes de la célèbre adresse du Philharmonique. Armés de leur parapluie, ces gens tuaient tant bien que mal le temps, échangeant sur tout ou rien en attendant qu'on les laissât pénétrer à l'intérieur. Bon nombre d'entre eux étaient postés devant la bâtisse depuis deux bonnes heures et parfois même davantage pour certains. Les plus pessimistes, inquiets de la stagnation de leur position, commençaient à craindre qu'on affiche bientôt complet.

            On invita, en premier lieu, les quelques privilégiés qui possédaient une loge à s'avancer. Tout le monde savait que ces personnes fût d'origine wallonne* principalement et ce favoritisme, qui fut jugé presque ségrégationniste, ne manqua pas de susciter les réactions les plus hostiles au sein de la foule, qui s'allongeait maintenant jusqu'au pâté de maisons suivant.


            Craignant d'être taxés de complaisance, les portiers se hâtèrent de vite laisser entrer un autre groupe de personnes, plus disparate celui-là. Il n'en fallut pas davantage pour que cette file, tantôt ordonnée, cède place à de vives bousculades. La panique s'installa rapidement chez le public; une crue étonnante de gens, dans un ultime élan qui leur éviterait de moisir sur le trottoir, chercha aussitôt à s'infiltrer à l'intérieur de l'une des deux portes vitrées qui permettaient d'accéder au lieu.

            Il avait été décidé à la dernière minute qu'on réduirait au minimum les accès au hall afin de faciliter aux deux seuls portiers en poste ce soir-là, un contrôle pointilleux, prérogatives des abonnés obligent, des entrées dans le bâtiment. On ne pouvait guère apercevoir quelque trace de courtoisie sur les lèvres de ces portiers, qui ne sachant souvent plus où donner de la tête, ne se formalisaient plus de rudoyer les spectateurs trop dissipés. Affairés comme jamais ils ne l'avaient été, regrettant presque le calme des derniers temps, ils grommelaient contre cette politique et se disaient qu'elle aurait, quant à eux, pu au moins foutre le camp, pour un soir.

            L'affluence était à ce point exceptionnelle et inattendue, qu'il eût été délicat de rejeter le blâme sur quiconque au sujet de cette déficience manifeste du dispositif d'accueil et de sécurité. Qui aurait pu prévoir, en effet, que la philharmonie d'Anvers connaîtrait en seulement deux semaines une hausse aussi spectaculaire de fréquentation? Qui aurait pu envisager ce regain insondable d'intérêt envers un orchestre qu'on condamnait avec tant d'inflexibilité encore à l'avant-dernier concert?

            «La semaine dernière, j'ai passé l'éponge, mais demain, j'exige une augmentation, pensa le plus petit des portiers, alors qu'il tentait de libérer son pied, coincé sous celui d'un colosse de deux mètres.»

            Pour immobiliser les ardeurs d'un attroupement un peu trop hâtif, il poussa un cri tonitruant qui retentit jusqu'au coin de la rue et obstrua l'entrée en attendant que le hall se libérât un peu.    - C'est moi le maître, ici! beugla-t-il en toisant farouchement une dame altière, bizarrement chapeautée, qu'il avait vu jouer volontiers du coude lors du dernier mouvement de masse, pour arriver à cette position en avant.

            La femme le considéra avec un certain mépris.

  - Avant, il aurait fallu vous payer pour vous attirer, marmotta-t-il d'un ton hargneux. Et voilà qu'en seulement deux concerts, vous infestez la place. C'est quoi l'idée?

            Pas du genre à s'étouffer avec les scrupules, la dame, qui se sentait très sûre d'elle maintenant que la pluie ne l'inondait plus et qu'elle pouvait toucher à la petite chaînette de sécurité, ne put s'empêcher de lui répliquer froidement:

  - Mais nous venons voir Pataude la Virtuose, voyons!

  - Qui? demanda-t-il, surpris que quelqu'un réagisse à la plainte qu'il s'adressait tout haut.

  - Travaillez-vous ici, oui ou non? ajouta-t-elle avec un affront digne de la nette conscience qu'elle possédait devant l'écart de classe qui l'opposait à lui.

            L'homme grimaça à cette femme que le maquillage noyé rendait vraiment hideuse. L'époux de la dame, plus modéré mais tout aussi pédant, intervint alors, dans le but d'éteindre cette prémisse de tiraillement.

  - Chérie! Ce monsieur ne doit pas vouloir confondre le volet artistique à son travail.

            Le portier parut choqué. Lui qui avait passé sa vie dans ce bâtiment, pouvait-on lui reprocher à l'approche de sa retraite, de ne plus s'intéresser à la musique classique?

            Le mari de la femme au chapeau, ayant senti la rogne du portier, éprouva la nécessité de se racheter.

            «Ce serait trop dommage de risquer de compromettre aussi bêtement notre position enviable, se dit-il en se retournant vers la queue interminable, histoire de se convaincre de leur outrecuidance déplacée.»

            Il reprit.

  - Par Pataude la Virtuose, mon brave, mon épouse veut évidemment parler de... Tiens, comme c'est étrange! Je ne me souviens plus de son nom.

            Un jeune étudiant, stationné juste derrière, dont la copine dormait accotée contre sa poitrine, épiait depuis un petit moment leur conversation pour meubler cette attente infinie. Il jugea l'occasion parfaite pour s'y introduire:

  - Simone Machon! s'empressa-t-il de lui souffler, visiblement excité.

            On entendit aussitôt la copine du garçon qui, sans se redresser ni ouvrir les yeux, ajouta d'un air blasé:

  - C'est juste! Pataude la Virtuose est Simone Machon; Simone Machon est Pataude la Virtuose. 

            Le portier ne réagit pas, mais le commentaire d'une petite fille turbulente en mante de pluie rose, qui descendait et montait sans arrêt sur les épaules de son papa, retint soudainement l'attention de quelques personnes.

  - C'est elle, la madame au petit triangle? cria-t-elle en tirant fortement les oreilles de son papa.

            Le portier se mit à rire grassement.

  - Simone! s'exclama-t-il désopilé. La joueuse de triangle?

            L'étudiant et sa copine, le père de la petite et le couple maniéré le regardèrent simultanément avec le même air étonné.

  - Vous la connaissez? demanda rapidement la femme au chapeau, à demie crédule.

  - Un peu.

            Se sentant soudainement l'objet d'un intérêt évident, le portier parut confondu. Il se gratta le crâne avec son index.

  - Vous voulez dire que tout ce monde est ici pour la voir, elle?

            Employant toujours son ton aimable, quelque peu affecté, l'époux, entourant la taille matelassée de sa femme, répondit:

  - J'ignore si c'est le cas pour tout le monde, mais ma femme et moi, venons effectivement voir, cette Pataude la Virtuose. André Muller a aiguisé notre curiosité. Ah ces médias! On aura beau dire ce qu'on voudra, ils réussissent toujours à nous appâter!

            La dame considéra tendrement son époux, plus toutefois d'un air «voyez quel génie est le sien», que d'un oeil simplement amoureux et montra au portier son beau dentier scintillant qui venait d'être refait.

            Le portier ne comprenait pas. S'il s'était bien amusé voilà deux semaines en apprenant le "coma" de Simone en plein concert, on avait omis manifestement de le tenir au courant de la suite des événements. Et le moins qu'on pût dire, c'est qu'il ne parvenait pas à établir, à partir de la grossière maladresse d'une parfaite inconnue qui s'exécutait ici depuis plus cinq ans, les liens permettant d'expliquer cet enchaînement qui avait abouti au retour des bonnes vieilles soirées du Philharmonique d'Anvers.

            Constatant l'effarement du portier, l'étudiant se fit un devoir de demander:

  - Ainsi vous n'avez pas entendu parler de ses récents coups de théâtre ahurissants? On ne vous pas relaté les folles lubies auxquelles elle obéit comme s'il s'agissait d'instincts primaux qu'elle doit assouvir?

            Pour la première fois sans doute dans toute l'histoire de la musique, quelqu'un osait transgresser la stricte conformité de ce petit monde archaïque, hautement élitique, et c'est sur cette considération offensive de liberté fortuite que le garçon insista dans son interprétation à saveur fermement révolutionnaire, de l'attitude de Simone. Certes, l'avant-gardisme du Philharmonique d'Anvers lui semblait acquise par la présence d'un nombre aussi appréciable de femmes à l'intérieur de ses rangs; tout cela ne lui faisait aucun doute, pourtant malgré qu'il connût les difficultés de l'orchestre, il ne put que se résoudre à accorder à l'esprit d'initiatives et au souci d'innovations, la liberté que l'ensemble laissait à leur musicienne, d'agir à sa guise et d'aller au bout de ses lubies. Du moins, c'est ce qu'il croyait.

            En réalité, et c'était dans sa vision globale qu'il se méprenait, Simone oeuvrait sans filet, délibérément seule et surtout contre tout la philharmonie. Georges Kurbine, comme Christian Von Rubert, le comité, comme la grande majorité des musiciens; tous condamnaient âprement la nouvelle conduite de Simone, qui consciente du poids qu'avait soulevé la simple étourderie qu'elle avait commise en s'endormant sur scène, avait su déceler le filon lumineux qu'un peu de spontanéité et d'originalité sauraient lui procurer. Un méfait bien placé, un peu de piquant et d'inattendu, la fraîcheur de la nouveauté; le public se montrait réceptif et sûrement moins fermé, moins traditionaliste et rébarbatif qu'on ne le présumait.

            Les paroles du père Courbet ne s'étaient pas dissipés dans l'air vicié de son église; elles étaient restées solidement burinées dans sa tête et avaient secoué sa volonté de femme exaspérée avec un remous tel, qu'avant même la fin de ce fameux douloureux lendemain, ses larmes asséchées, son dépit oblitéré, elle avait envisagé le concert ultérieur avec un ardent empressement, qui dominait de mille fois les vagues réjouissances qui anticipent une rencontre amoureuse.

            Profitant du tourbillon de sa faute, s'emparant de l'occasion où pour la première fois de sa vie, et jugea-t-elle, peut-être l'unique à ce train, son nom faisait manchette et sa personne ressortait du maigre cercle, elle décida de jouer sa carrière, son honneur, sa vie sur le même numéro et de tout risquer sur un coup de dé. Ce qu'on racontait sur elle n'avait aucune importance; il ne s'agissait que d'extraire la sève avec doigté.

            Les rouages du destin ou la méchanceté de ses ennemis venaient lui tendre la plus belle perche de sa plate existence; elle ne pouvait plus la jeter, le danger de se casser le cou eût été trop élevé. Il fallait la saisir fermement et se laisser transporter par elle, quitte à ne jamais savoir jusqu'où celle-ci la mènerait. De toute façon, qu'avait-elle à perdre, cette femme-enfant, égarée quelque part entre un passé sombre et un futur flou, qui à vingt-sept ans, s'accordait le dur constat qu'elle était parvenue à épuiser ses rêves à trop avoir grassement vécu à leur crochet?

            Alors que l'étudiant s'affairait à raconter les faits au portier qui, depuis un petit moment déjà, n'avait pas fait entrer un chat dans le hall, Simone apparut sobrement à une fenêtre perdue, nichée au haut du bâtiment. Personne ne la remarqua, elle-même avait pris peur à la vue de cette foule et s'efforçait, derrière la tenture opaque, de ne pas trop découvrir son visage.

            Elle était montée furtivement, souhaitant seulement vérifier de ses yeux si l'affluence, dont on recevait les échos en coulisses, était vraie. Elle ne fut parcourue d'aucun doute en voyant cette foule déconcertante quant à savoir ce qui l'avait amenée réellement et considéra d'emblée que ce fut pour elle seule qu'on se massait. Elle sentit son coeur battre rondement à l'intérieur de sa poitrine. Un chaud frisson lui traversa le corps. Une fine sueur apparut sur son front. Confiante et sûre d'elle-même, elle tira le rideau et ferma les yeux. L'étendue de la file qu'elle voyait encore dans la noirceur lui prouvait bien que les spectateurs avaient un réel désir de la voir dépoussiérer l'univers sacré de la musique; que malgré qu'elle ne fit pas l'unanimité, en dépit des menaces et des attaques proférées à son endroit pour la dissuader, on venait lui manifester son appui et son admiration. Elle se sentit forte.

            Simone était devenue un phénomène dont on avait beaucoup bavardé à Anvers ces derniers jours, et ce tant au sein de la population flamande, que celle wallonne. André Muller, dans l'édition dominicale de La Métropole, avait laissé voguer son imagination pour trouver ce sobriquet de Pataude la Virtuose pour la désigner; Pataude pour maladroite; virtuose pour la virtuose des maladroites. L'expression courut sympathiquement et rapidement sur toutes les lèvres des Wallons, au grand plaisir de Simone qui, derrière le sarcasme évident recelé dans les propos de Muller, se voyait fort flattée de cette considération. Elle qui avait l'habitude de lire ses critiques dans La Métropole connaissait bien sa réputation de grand blasé, ayant tout vu et rien fait; elle se souvenait aussi de l'affaire de la rétrospective de Rubens au palais de *** et de l'esclandre qu'il avait alors causé dans le milieu culturel anversois, en qualifiant les oeuvres de ce peintre émérite et fétiche, de «duplicata pompeux de la peinture rembrantienne».

            Simone affirmait que Muller conservait son recul par parure, et que derrière le ton condescendant et l'ironie qu'il prenait pour tempérer son entrain, au fond il s'était laissé prendre comme tout le monde par ses prouesses singulières. Elle ne pouvait malheureusement dire la même chose du Van Antwerpen et de son austère Mussolini qui se faisait très virulente à son endroit en désapprouvant en gros caractères ses agissements.

            «De toute façon, plaisantait-elle, les critiques se voient forcés de modeler leurs opinions; quand l'un dit noir d'ivoire, il faut bien que l'autre dise blanc de titane, sinon on serait obligé de croire que ce qu'ils disent, c'est la vérité!»

            Au reste, elle trouvait du réconfort en se disant que si Meredith Van Eyke, la source vénérée des Flamands férus de culture, avait pu influencer l'opinion de ceux-ci, elle n'avait pu, par contre, freiner leur curiosité. Wallons comme Flamands s'étaient entichés de celle qui pour les uns était Pataude la Virtuose alors que pour les autres, devenait ***, pendant néerlandais de l'expression de Muller.

            Avant de repartir, Simone redécouvrit la tenture de la fenêtre. Dehors, il avait cessé de pleuvoir et l'éclaircie éblouissante qui trouait ce ciel gris l'aveugla violemment. Ce soleil crépusculaire miroitait sur le pavé humide, faisant naître une nuée scintillante de petits diamants. Simone se sentit soudain inébranlable. Devant ce spectacle hallucinant, elle ne pouvait qu'être en paix avec elle-même; elle croyait sincèrement au bien-fondé de ses actes. La file s'allongeait encore; on venait la voir, elle, hier à peine cette inconnue. En retour, elle les étonnerait, les surprendrait; ils en redemanderaient encore.

            Le père Courbet avait, une fois de plus, eu raison et Simone riait en se l'avouant. Elle qui, dans un premier temps, réfutait toujours férocement ses conseils, finissait toujours inconsciemment par y adhérer. C'était là l'expression d'un joug indubitable, dont l'homme se savait trop conscient, pour qu'il n'osât s'en féliciter vraiment.

            Sortant de ses réflexions, elle afficha l'expression inébranlable de la victoire. Incognito, elle referma le rideau satisfaite et redescendit vers les coulisses.

            Dehors, depuis l'arrivée tardive du soleil, déjà prêt à se coucher, la foule s'était mise à s'impatienter vivement. Les situations dans cette ligne ne s'améliorant guère comparativement à celle gardée par l'autre portier, plusieurs rageaient et criaient pour que celui-ci ne dégageât le passage. Il ne s'en préoccupait pas, toujours à l'écoute des paroles du jeune étudiant.

  - Elle est sensationnelle, Monsieur! dit-il. La première fois, elle s'est endormie sur scène. La fois d'après, elle s'est pointée au concert vêtue d'une robe fort moulante ornée de paillettes! Elle a même poussé l'audace à transformer le troisième concerto pour piano de Beethoven en ajoutant des tintements de triangle ici et là, selon son gré. Le pire: c'était prodigieux! J'en ai eu mon content, je vous jure! Toute cette aura qui entoure ses faits et gestes... J'ai hâte de voir ce qu'elle manigance pour ce soir!

  - Et je crois que tu n'es pas le seul, rajouta sa petite amie lassée en se retournant vers l'arrière. Achève sinon on va se faire piétiner.

            Les bras croisés, les traits figés, le regard vide, le portier paraissait songeur.

  - Simone? laissa-t-il échapper d'un air dubitatif.

            L'étudiant posa sa main sur l'épaule de sa copine, qui fit signe à la dame au chapeau de défaire elle-même la petite chaînette obstruante. Celle-ci regarda son époux, qui voyant bien la torpeur du portier, opina du bonnet. Pendant que la dame se conformait à la prière de tous, l'étudiant, toujours aussi enflammé, reprit:

  - J'étais présent aux deux derniers concerts du Philharmonique et je vous assure que jamais, je ne me suis autant amusé!

            Sur cette phrase, le portier se retira machinalement de devant la porte et laissa entrer une autre poignée de spectateurs menée par la dame au chapeau qui courait hystériquement dans le hall en tenant son mari par la main.

 

                                                                             *

 

            Il régnait en coulisses une atmosphère au moins aussi chargée et fébrile qu'à l'extérieur. C'était dans cette pièce, sise dans les voûtes de l'arrière-scène, que les musiciens avaient l'habitude de s'entasser avant d'entrer en scène ou alors pendant les entractes. Depuis longtemps, Simone n'y mettait plus les pieds, ne voulant pas ébranler inutilement sa concentration. D'ordinaire, elle s'installait très tôt sur scène pour pratiquer ou bien elle préférait errer dans les couloirs avant l'heure fatidique.

            Mais ce soir, elle n'avait pas hésité une seconde à s'exposer fièrement dans cette pièce aux murs recouverts de retailles de cet inestimable bois de rosiers, si favorable à l'accoustique de l'amphithéâtre principal. Retirée dans son coin, assise sur une chaise droite, mais admirablement située, ses jambes longilignes visiblement croisées à travers la fente mignonne de sa robe, Simone pouvait apercevoir Willem qui cherchait désespérément son regard. Depuis un moment, elle s'amusait à l'esquiver délibérément, ne se gênant pas non plus pour lui échanger à l'occasion quelques sourires à allures plutôt vindicatives.

            Elle était particulièrement jolie ce soir, le visage empreint du seul attrait de la quiétude, la silhouette fort mise en valeur dans cette nouvelle robe en velours violacé, rehaussée d'une écharpe de taffetas dorée; le moins qu'on pût dire, c'est qu'elle détonnait infiniment au milieu de cette exubérance de noir, dont étaient inévitablement affublés l'ensemble des musiciens.

            Un peu partout de petits clans s'étaient formés entre ceux-ci et l'on murmurait. On l'ignorait complètement, ce qui loin de la surprendre, lui confirma un gain manifeste de reconnaissance. Elle voyait à sa droite, Ruth Van Lehar, Clara Olsen, Jeanne Courgelle et leurs sourires perfides qui semblaient gravés en permanence sur leurs lèvres; les trois femmes s'entretenaient avec d'étranges signes guindés, pendant qu'un peu plus au loin, Simone assistait à la formation d'un cercle d'anciens amants.

            Elle eut un petit rire intérieur:

            «Qui se ressemble s'assemble, pensa-t-elle sardoniquement. Les quatre étaient tous aussi piètres!»

            Malgré qu'un peu partout, les musiciens choisissaient de discuter en flamand, Simone savait que ce parti pris fût parfaitement délibéré; en outre, elle était certaine qu'on parlait d'elle.

            «Peut-être craint-on d'éventuelles innovations, de ma part?» supposa-t-elle, en s'éventant avec prestance à l'aide de sa main qui ne tenait pas la précieuse serviette en peau de reptile posée sur ses genoux et qui contenait son cher triangle.

            Depuis un petit moment, elle répétait dans sa tête le programme de la soirée. Elle révisait les quelques rebondissements qu'elle réserverait à ce public nouveau, avide d'imprévus. Elle attendait avec un empressement intenable que la grande aiguille de l'horloge donne son coup de main final à la petite, pour qu'elle atteigne le huit. Elle s'imaginait une entrée en scène éclatante, avec des admirateurs enflammés qui ne tariraient ni d'applaudissements, ni de chaudes acclamations.

            «Peut-être me couvrira-t-on de fleurs après le récital! se plaisait-elle à anticiper.»

            Elle avait pratiqué, tout au cours de la semaine, certaines petites retouches, qu'elle jugeait tout à fait exquises, à une symphonie haydnienne, totalement exempte de triangle et elle avait bien hâte d'en vérifier l'impact auprès du public.

            Simone aperçut, non loin d'elle, Baptiste qui se démenait avec son noeud papillon. Il ressemblait à un corbeau, quand les soirs de concerts, il dressait ses lourds cheveux noirs en pic sur le dessus de sa tête.

            Elle rit d'abord, puis se leva pour lui proposer son aide.

  - Attends, laisse-moi faire.

            Il regarda docilement les mains de la femme saisir son large cou et arranger le noeud avec agilité.

  - Je te trouve bien silencieux, Baptiste. Ça va?

  - Moi oui. (Il se mit à chuchoter.) Mais observe-les, eux; je prête l'oreille et j'entends constamment ton nom; ils parlent de toi.

  - Je ne suis guère surprise.

  - Tu ne trouves pas ça bizarre que personne n'ose converser en français?

  - Si Wallons ou Français sont résolus à trahir leur langue pour cette "autre", alors que Molière daigne les foudroyer!

  - Sois sérieuse, Simone. Il se trame quelque chose...

  - Tu parles qu'il se prépare quelque chose! Attends de voir ce que j'ai retenu au programme de la première partie.

            Légèrement déconcerté, Baptiste saisit le bras de Simone et la conduisit à l'écart des autres.

  - Mais ils jouent Haydn; tu seras hors-scène, comme moi.

  - Psst! (Posant sa main sur son épaules, elle lui faisait signe d'approcher son oreille.) Je prévois faire une entrée surprise à la finale... Du Haydn à son meilleur, crois-moi.

  - Ça va pas! dit-il en serrant les lèvres pour éviter de parler fort. Tu ne crois pas qu'il est temps d'arrêter ça?

  - Mais me suis-je déjà acharné sur Haydn? demanda-t-elle avec une innocence qui fit soupirer lourdement Baptiste.

            Serrant sa serviette contre sa poitrine, elle s'éloigna de lui et retourna errer dans la foule, déambulant avec une grâce toute maniérée et le sceau d'arrogance étampé sur sa physionomie reposée.

            «Pourquoi freiner quand on ne transgresse point les limites permises? se mit-elle à réfléchir. L'autre jour, Baptiste doutait que je puisse percer avec mon instrument «bien insignifiant» et voilà que je caresse un prestige certain... Oui, il n'existe qu'un seul moyen d'obtenir vengeance: devenir plus reconnue que mes adversaires.»

            Baptiste revint talonner Simone.

  - Je ne te reconnais plus, lui avoua-t-il, visiblement contrit.

  - Tu devrais te réjouir que je goûte enfin au bonheur.

  - Ça n'a rien à voir. Je crains seulement...

            Elle ne lui laissa pas poursuivre sa réserve.

  - Ta prévenance m'est chère, Baptiste, mais je la juge aussi fort inutile. Que peuvent-ils contre moi, à présent que je leur ai prouvé que je suis vitale à l'orchestre?

  - D'accord disons que tu leur as prouvé ton importance et plus vite qu'il ne le faut. Tu t'es vengée, alors cesse maintenant!

            Elle parut écorchée.

  - Cesser? répéta-t-elle. Te disais-tu la même chose, l'autre midi, lorsque après t'être gavé à l'excès, tu t'empiffrais d'une énorme pâtisserie fourrée?

            Muselé par la honte, Baptiste s'inclina.

            Simone déclama alors:

  - Il est aisé de clamer des préceptes, que l'on sait incontestables; cependant, il est ardu de toujours les respecter. Dans le cas échéant, mieux vaut se les garder pour soi.

            Pinçant la joue replète de Baptiste, elle rajouta.

  - La gourmandise est assurément une bien vilaine tare, mais c'est aussi la plus savoureuse de toutes.

            Elle poussa un rire très volatil puis, se dressant sur le bout des pieds, l'embrassa sur le front.

            Christian Von Rubert fit subitement irruption dans la pièce. Tous se retournèrent alors, étonnés de voir celui qui s'enfermait toujours scrupuleusement dans sa loge terreuse avant un concert.

            Le rapide panoramique qu'il fit effectuer à sa tête, démontra qu'il cherchait quelqu'un, malgré sa hantise de se hasarder plus loin que la chambranle. Caché par les musiciens, il palliait à sa petite taille en se balançant habilement sur la pointe de ses souliers déjà hauts en talons. Son regard trouva bientôt celui de Simone. Il lui fit signe de le suivre. Celle-ci jeta un oeil intrigué à Baptiste et obéit à Von Rubert.

            «Pas moyen d'avoir la paix, ici! pensa-t-elle avec lassitude. Bientôt, moi aussi je vais être en droit d'exiger ma propre loge!»

            Ils gagnèrent le fond de l'arrière-scène et empruntèrent un escalier torsadé métallique, qui les conduisit au sous-sol. Ils marchèrent encore un peu et pénétrèrent dans une petite salle dérobée où l'on humait fort la moiteur et la poussière.

            Kurbine ouvrit la lumière et referma la porte sur eux. L'endroit restait obscur et très rapidement, Simone, dont les bras étaient dénudées, se sentit congelée.

  - Dieu, était-ce nécessaire de descendre aux enfers pour discuter? dit-elle sur un ton impertinent, en frottant ses mains croisées, sur son épiderme ambré dans cette pénombre.

            Von Rubert, avec son flegme et son orthodoxie inévitables, demeura de glace devant les paroles de la femme.

            C'était un homme à la prestance agréable, mais dont l'apparente inertie du caractère le rendait fade au goût de plusieurs. Ce Flamand aux particularités nordiques, fier héritier du côté scandinave de sa mère, avec ses cheveux blonds abondants, ses yeux acier et sa peau livide encore intacte à quarante ans, possédait un cynisme dans le regard qui avait tendance à provoquer un offensement réel chez ceux qu'il fixait plus d'une dizaine de secondes.

            Christian Von Rubert avait été dans son enfance, un véritable prodige au violon, mais il n'avait pu traverser la rude étape de l'adolescence. Il s'était alors désintéressé de son instrument pour s'initier à la direction d'orchestre dans laquelle il consacra la majeure partie de ses études. Après plusieurs années passées à conduire un choeur d'enfants dans sa bourgade, il parvint à diriger l'orchestre de l'université d'Anvers où sa présence fut passablement remarquée pour qu'on fit finalement appel à ses services à la tête du Philharmonique d'Anvers, un souhait qu'il caressait depuis fort longtemps. Lui qui n'avait guère hésité à l'époque pour saisir cette rare opportunité de gravir naturellement les échelons, regrettait maintenant cette époque, où il éprouvait encore de la satisfaction dans son travail, comme quand il menait ses étudiants.

            De ces jours, chacun de ses coups de baguettes lui semblait aussi pénible que s'il avait tenu une massue et il maudissait ce masochisme sournois qui tenait lamentablement occulté dans un tiroir de son esprit, l'allégresse qu'il pouvait éprouver à recréer de la musique pure, pour privilégier les exigences d'un amour-propre qui avait fini par le couronner maître du Philharmonique d'Anvers; du moins, tout cela, il le croyait voilà un peu moins d'un an. Un paradoxe intenable le tiraillait depuis et il ne parvenait pas à s'en défaire.

            Simone, soupçonnant l'austérité et la solennité derrière cette rencontre inopinée, s'assit sur le coin d'une petite étagère vide, toute oxydée. Elle se promit d'être intraitable quoi que Von Rubert lui dirait. Celui-ci le flairait, car on le sentait hésitant à démarrer l'entretien.

  - Je vois, dit-il, que vous n'êtes toujours pas revenue à notre uniforme.

  - Si vous pensez que je vais troquer mes superbes robes pour remettre votre friperie suffocante tout juste bonne pour le deuil?

  - Pourquoi faites-vous tout pour vous faire détester, Simone?

  - Moi? dit-elle en se désignant avec conviction. Me faire détester? à d'autres, mon cher, à d'autres!

            Il savait qu'il ne voudrait rien entendre, il décida de ne pas se fatiguer et d'aller droit au bout.

  - Simone, je suis ici pour vous demander une faveur. Croyez-moi, ce n'est pas mon habitude.

  - Une faveur? dit-elle avec un débordement feint d'excitation.

            Elle se tempéra aussitôt:

  - Dites, on verra...

            Il tendit la main et toucha délicatement le coude de Simone, croyant que son message se comprendrait davantage en établissement un contact physique.

  - Simone, je veux, que dis-je, je vous implore de vous tenir tranquille ce soir.

            Elle ferma les yeux, puis les releva brusquement.

  - Je n'ai rien fait d'illicite, Monsieur.

  - Je suis sérieux.

            Agacée de la similitude étonnante de son langage à celui de Baptiste, elle afficha une expression contrariée.

            «Bon, un autre qui vient me chanter le refrain!»

  - Croyez-vous, dit-elle, que je ne suis pas sérieuse?

  - Simone, cessez vos extravagances.

  - Qui parle d'extravagances? J'essaie de sauver notre sort et ça marche! Vous devriez m'en être reconnaissant!

  - Vous êtes en train de détruire votre carrière.

  - Et ces foules qui se pressent?

            Pendant un instant, Von Rubert se sentit réellement cloué par cette affirmation pour le moins péremptoire et son front se recouvra d'étranges ridules. Il chercha une piste pour argumenter.

  - J'ai l'impudence de croire que vous êtes un peu plus lucide, dit-il. Depuis toujours, les bouffons retiennent la faveur populaire. Vous prétendez aimer la musique: mais êtes-vous au service de la musique en ce moment?

            Von Rubert la regarda franchement; elle ne put le supporter.

  - Non, répondit-il à sa place. Vous amusez une bande de voyeurs, voilà tout. La farce est bonne, j'en conviens... Oser faire ces pitreries, en cet univers si conservateur; quelle idée! Ça intrigue, ça charme même. Mais vous savez comme moi, que les gens se lassent vite des plaisanteries, qu'elles soient bonnes ou mauvaises... Le public vous aime; vous lui plaisez. Mais ce public, il ne vous doit rien. Et lorsque le jeu sera terminé, il sera trop tard! On vous oubliera et plus personne ne pourra vous faire confiance.

            Simone se redressa devant lui et se mit à l'applaudir avec effronterie.

  - J'avoue: vous êtes convainquant; pendant une minute, j'étais prête à renoncer. Mais j'ai été reléguée aux oubliettes trop longtemps, oppressée, écrasée par des plus sots que soi, pour avoir perdu l'espoir de trouver un jour la lumière. Et je l'ai découverte cette lumière qui permet à chacun de s'épanouir.

            Énervé, il tourna le dos à Simone, prêt à partir. Elle lui retint le bras énergiquement et le força à l'écouter jusqu'à la fin. Son ton était ferme, spartiate et elle s'était approchée très près de son oreille pour qu'il la comprenne bien.

  - La vie, Monsieur, est une jungle où l'altruisme est un concept périmé. Chacun veille à son propre bonheur, c'est connu. L'individu trace seul son destin. Oh! j'ai mis du temps à le réaliser. Longtemps, j'ai cru pouvoir me venger de la société en me cloîtrant chez-moi. Mais un jour, on s'aperçoit que le monde se fout totalement de sa petite personne. On peut bien crever dans son terrier, la terre continuera de tourner comme avant et sinon mieux! L'ermite n'existe pas en ce monde.

            Von Rubert, exaspéré, regarda à sa belle montre suisse dorée.

Simone se recula pour mieux lui jeter tout son mépris. Il ne pouvait rien contre elle et tout, entre les silences de ses phrases, concordait à fortifier chez-elle cette intense et douce conviction. Pour la première fois, il lui était permis de regarder de haut ce petit homme froid, qui toujours lui avait témoigné une rare indifférence.

            Elle avait fini par s'accorder qu'il n'existât rien en ce monde qui pût égaler la satisfaction de se sentir aimée, acceptée et surtout, respectée. La célébrité ne constituait en fait que la résultante à plus grande échelle, de ces trois sensations; c'était elle qui venait parfaire le tout, dans la démonstration tangible de sentiments aussi indescriptiblement envoûtants, pour le plaisir du plus grand nombre. C'était cette même sensation qu'avait éprouvée Simone, un peu plus tôt, en découvrant cette foule passionnée qui bravaient la pluie pour venir la voir. Le pouvoir de la reconnaissance lui était apparu comme un instrument inespéré, presque dangereux pour une femme compulsive, d'un tempérament incontestablement boulimique, véritable puit sans fond lorsque excitée. Et pas une crainte, pas une spéculation ne saurait l'arrêter, à l'aube de la renommée.

            Von Rubert, qui convenait maintenant en l'échec de son intervention, voyait l'heure du concert arriver grandement.

  - Vous profitez de la situation, Simone. Jamais on ne vous endurerait folâtrer si l'orchestre ne connaissait pas ses ennuis financiers. Vous attirez les foules et vous êtes suffisamment intelligente pour vous en apercevoir.

  - Parfaitement.

            Simone se croyait aujourd'hui quasi intouchable. Des rides avaient le temps de lui dévaster le visage avant que n'entre en vigueur les sempiternels ultimatums de Kurbine. Celui-ci avait encore plié devant ses lubies, mais cette fois, elle n'avait pas eu besoin de Courbet pour lui assurer sa protection. A elle seule, cette jeune trianguliste venait panser en grande partie les plaies du Philharmonique d'Anvers et malgré l'aspect peu reluisant de ses procédés, qui pouvait trouver à redire devant ce déconcertant, mais ô combien efficace dénouement? Se montrant plus perspicace qu'un complexe mais impuissant comité, Simone apportait à l'ensemble un espoir de survie. Mais en dépit de cette action, à priori fort louable, l'orgueil de chacun plongea vite la philharmonie dans un effarement insupportable qui sema inévitablement auprès de chacun un vif conflit entre la fierté et la survie. Kurbine, le premier, se vit chamboulé par cette délicate question, qui impliquait avant tout la sainte impression qu'il susciterait dans la société lyonnaise: ainsi, serait-il mieux perçu s'il sauvait la philharmonie en acceptant les folies de Simone ou s'il le laissait crever d'une condamnation indéniable, mais sans ce tapage?    Von Rubert s'avança vers la porte. Il eut le réflexe de dire à Simone que lui, il aurait préféré voir mourir l'orchestre dans la dignité plutôt que de la voir faire un cirque avec; il s'en retint, croyant lui concéder la victoire par cet aveu. Il se persuada que tout ceci ne serait que passager. S'il y avait une chance de voir la santé du Philharmonique se refaire, Simone serait mise à la porte et réprouvée de tous. Sinon, elle finirait bien par craquer d'elle-même ou mieux, le public finirait par s'en lasser. Il se sentit rassuré, tout en se demandant bien comment il parviendrait à composer avec ces diversions plus longtemps.

  - Vous êtes maligne, Simone. Mais vous casserez le gros bout du bâton à le tenir si fort.

            Un rire faux jaillit de la bouche de la femme, chargé de sous-entendus.

  - Ainsi, je ne suis pas la seule à m'accrocher...

            Von Rubert se sentit piégé.

  - Si j'avais des couilles, concéda-t-il, je me barrerais illico!

            Elle ne put s'empêcher de jeter un regard vers les objets précédemment nommés. Elle poussa un rire ironique.

            Von Rubert rougit.

  - Vous pensez avoir trouvé votre lumière, dit-il, mais ce n'est que lumière artificielle. Tôt ou tard, votre ampoule brûlera. Et croyez-moi, vous paierez cher cette prétention.

            Posant sa main sur la poignée, il rajouta:

  - J'ai demandé aux autres de ne pas s'occuper de vous quoi que vous fassiez. En ce qui me concerne, vous n'existez plus.

            Von Rubert la considéra gravement, puis entendant au loin la séance d'accordement des instruments, sans faire ni une ni deux, il sortit de la pièce en claquant la porte.

            «Que m'importe qu'il continue à m'ignorer maintenant que je suis seule à exister pour le public.»

            Lorsque Simone se dirigea à son tour vers la porte, elle constata à son grand étonnement que le bouton était bloqué. Elle le força, mais sa tentative se révéla vaine.

            «C'est ridicule! pensait-elle. Tous ces gens qui sont venus m'acclamer! Je ne peux tout de même pas restée enfermée ici.»             Expliquant cette obstacle par une grossière plaisanterie, elle se convainquit qu'on viendrait la libérer d'une minute à l'autre. Elle demeura passiblement flegmatique. Mais l'éveil des instruments creusa dans son esprit un doute de plus en plus réel. Portant son attention sur la pièce en cours, elle fut surprise de ne pas reconnaître l'air: cela ne ressemblait nullement au concerto de Haydn qui était prévu. Soudain, tout lui parut limpide: on l'avait coffrée dans cette pièce exiguë. On souhaitait se passer de ses services, pour ce soir. Ainsi, de ce changement de programme subit à son insu, à sa réclusion dans ce local, on avait tout machiné; tout comploté, pour profiter du public qu'elle amenait, tout en prenant soin d'éviter ses incartades. Baptiste avait raison de se méfier.

            La fureur irradiait ses iris, excessivement arrondis. Elle réalisait, que même malgré le succès, elle aurait à se battre, et peut-être avec plus d'acharnement et d'implacabilité.

            Débordée par les événements, elle s'accroupit sur le sol et se mit à scruter l'endroit. Elle n'avait pas remarqué, tout à l'heure, qu'elle se trouvait en fait dans l'ancienne salle des archives du Philharmonique. Sur les étagères, de hautes piles de partitions semblaient dormir, depuis des décennies.

            Dérivant d'une occurrence qu'elle attribua au hasard, elle aperçut en dessous d'une pile, un recueil complet des oeuvres de Franz Liszt. Elle eut soudain envie de l'en dégager. Certes, il lui serait venu instinctivement à l'idée de le consulter, - ne serait-ce que par l'enthousiasme que l'homme lui inspirait - mais cette fois, c'est sa raison seule qui avait motivé ce désir, convenant qu'il s'agissait de la meilleure occupation pour tuer la peine qu'on semblait résolu à lui faire purger.

            Sans plus attendre, elle tenta de tirer délicatement le manuel, mais elle ne parvint qu'à faire écrouler la pile. Une terrifiante nuée de poussière envahit la pièce. Cet effondrement de partitions lui révéla mystérieusement la présence d'un coffre d'une grandeur moyenne, dormant sur la tablette.

            Elle jugea fort étrange que celui-ci ne fût pas enfariné par la poussière ambiante. Le bois semblait fraîchement verni et les lamelles dorées, qui étanchaient les coins, réfléchissaient les minces faisceaux de lumière qui y convergeaient. Elle ressentit soudain, toute l'émotion que devait ressentir les pirates devant leur butin. Attisée par les messages que lui lançait sa curiosité, elle ne put s'empêcher de s'approcher du coffre et de l'ouvrir.

            Sa déception fut grande de n'y découvrir que des chemises de carton. Aussi, inconsciemment, elle repensa à la théorie de l'emballage, que lui avait énoncée Baptiste. Elle visita sans grand intérêt, presque machinalement le contenu du coffre avant de se rendre compte d'un détail plutôt insolite: chacune des chemises correspondait à un nom. Elle retira d'ailleurs une première chemise au hasard et reconnut d'ailleurs le nom d'un membre du personnel du Philharmonique, soigneusement orthographié. Intriguée, elle scruta avec plus d'attention les chemises. Chacune d'elle contenait un dossier et était classée selon l'ordre alphabétique. Cette découverte raviva chez elle un intérêt plus accru. Aussitôt, elle ouvrit une autre chemise au hasard, y lut «Joseph Lachelier». Constatant qu'elle était tout près de la lettre "M", elle prit la troisième chemise suivante et tomba aussitôt sur une chemise identifiée à son nom.

            Toute excitée, elle commença à feuilleter son contenu plutôt volumineux. Elle fut terriblement troublée de trouver d'abord toutes les épigrammes, qui avaient été écrites à son sujet depuis son arrivée, soigneusement classées chronologiquement, le tout, suivi de deux pages roses contenant des informations diverses, tapées à la machine, pour le moins éparses.

            Elle se mit à lire:

            «- Simone Machon, née à Lièges, le 25 juin 1928.

             - Refuse de parler flamand... Aucun diplôme... Est parvenue     à entrer au sein du Philharmonique d'Anvers, le 25 août 1950,   sous les pressions du père Courbet, curé à Anvers et principal donateur de l'orchestre... Kurbine le craint...»

            «Alors, je n'avais donc aucun talent! murmura-t-elle. Et voilà donc, la raison pour laquelle depuis le début, on m'a accordé ce traitement de faveur.»

            Elle omit quelques lignes, pour passer précipitamment à un paragraphe plus intime sur sa personne, au bas de la page: 

            «- Femme troublée, entêtée mais peu loquace, artificiellement    condescendante, solitaire, rêveuse donc malheureuse.

            «- Cette femme a un passé ténébreux: offerte à un couvent de      Liège à cinq ans quand...»

            Curieuse, elle passa à la page suivante, mais elle se rendit compte que la phrase ne s'y poursuivait pas, comme s'il manquait une page. Elle put lire plutôt:

            - Fausse prude à la cuisse-légère : le 10 octobre 1950, elle         avait pour amant Rodrigues Dumont; le 30 novembre, c'était Erik Johansen...»

            Et la liste s'allongeait, scrupuleusement mise à jour. Ils y étaient tous, tous ses amants même ceux qu'elle s'était efforcée d'oublier. Elle tourna la page; il s'agissait d'une page blanche, semblant mise en annexe afin de recevoir les noms d'éventuels candidats. Simone réalisa qu'elle tenait dans ses mains, le catalogue complet de ses aventures; elle en fut offusquée.

  - Qui donc a le culot de s'immiscer dans ma vie privée? vociféra-t-elle.

            Elle eut prestement le désir d'aller voir si la chemise de Willem existât: de fait, elle la sortit et en commença la lecture:

            «Willem Hoover, né à LaFayette, Louisiane, États-Unis, le 24 novembre 1920... Grands-parents français...

            - Études universitaires à la Nouvelle-Orléans...   

            - Titulaire de plusieurs prix nationaux, pour le cor...

            - A rejoint la philharmonie d'Anvers, le 27 décembre 1955... - Timidité propre aux étrangers en terre nouvelle... Bel homme, d'une prestance exquise... Il eut pour maîtresse Simone Machon, le 20 mars 1956...»

            «Dieu, il est à jour!» se dit-elle.

            «- Marié, peut-être l'est-il encore?...»

  - Marié? répéta-t-elle, ahurie.»

            Simone entendit soudainement le grattement d'une clé s'introduisant dans la serrure. Apeurée, elle voulut replacer en vitesse la pile de partitions devant le coffre, mais elle fut prise en flagrant délit dans sa tentative; des semelles usées frottaient le plancher. Quelqu'un venait. Simone se sentit vivement menacée dans la perspective en contre-plongée qu'elle avait de cette silhouette obscure qui s'avançait vers elle.

            L'intrus traversa le faisceau lumineux de la lampe; Simone put reconnaître alors Mme. Radegonde, l'ancienne bibliothécaire du Philharmonique.

            La vieille dame parut estomaquée.

  - Qu'est-ce que vous faites ici? s'écria-t-elle, avec un timbre témoignant autant d'embarras que d'étonnement.

            Simone, se sentant fermement fautive, tremblait.

  - Je... Je... C'est-à-dire, qu'on m'a enfermé...

  - Posez ce coffre! lui ordonna Radegonde sèchement. 

  - Il vous appartient?

  - Le concert est commencé, allez regagner votre place.

            Simone ferma les yeux et serra le coffre contre elle.

  - Ma place? Non! Ce soir, je ne peux pas.

  - Alors on vous flanquera à la porte, vous aussi, et ce sera bien fait dans votre cas!

            Simone ignora ses commentaires. Elle ouvrit tranquillement le coffre sous le regard tourmenté de la Radegonde, paralysée dans son imperméable de caoutchouc grisâtre qui, dégouttant encore, révéla à Simone l'éphémérité de l'éclaircie. Elle sortit au hasard un dossier et le montrant à la dame, elle demanda:

  - Mme Radegonde, c'est vous qui avez écrit toutes ces choses?

  - Mêlez-vous de ce qui vous regarde!

            Simone rangea la chemise, referma le couvercle du coffre et se leva.

  - Vous êtes plutôt culottée dans votre genre, dit-elle. Pour qui travaillez-vous? Le KGB?

  - Mêlez-vous de ce qui vous regarde, ai-je dit!

            La corpulente femme s'empara aussitôt du coffre avec brusquerie, puis reprenant la direction de la porte elle lança:

  - Oubliez ces sornettes, ça vaudra mieux.

  - Attendez! vociféra Simone.

            La dame ne s'en préoccupa guère.

  - Pourquoi êtes-vous revenue chercher ce coffre, spécialement ce soir? demanda Simone.

            Radegonde, sans se retourner, s'immobilisa.

  - Ce coffre est... toute ma vie, dit-elle. Ce soir?... Parce que c'est ce soir que je dois me couper de ce passé qui m'obsède.

  - Mais...

  - Et quoi encore, impertinente? répliqua-t-elle en se tournant pour dévisager Simone. On ne vous a pas appris que la réserve est une vertu?

  - Vous êtes mal placée pour parler, ho!

  - Mais moi, je suis une vieille femme!

  - Vous me manquez pourtant...

            Les grosses pommettes de la Radegonde mûrirent sous cet aveu. C'était peut-être la seule trace de vie sur ce visage tuméfié, aux pupilles nettement éteintes sous le charbon encroûté de ses paupières striées.

            Radegonde soupira, puis elle se décoiffa de son lourd fichu de laine trempé, exposant son crâne chétivement duveté et décoloré.

            Simone s'affola.

  - Vos cheveux? demanda-t-elle, complètement déconcertée.

  - Tondus, dit-elle avec dépit. Je vous l'ai dit, j'ai besoin de me couper de tout ce qui me relie au passé.

            Ayant oublié son malheur devant le délabrement évident de la dame, Simone s'avança vers elle et posa sa main sur son épaule. Radegonde laissa alors échapper une larme. L'épongeant, elle poussa un léger rire:

  - Je crois bien que je viens de débloquer ma tuyauterie!

  - Le plombier n'est guère utile en ce genre de fuite, répliqua Simone.

            Elles se sourirent affectueusement. Puis Radegonde s'effondra en larmes.

  - Trente-deux ans de loyaux services et c'est comme ça que l'on vous traite.

  - Ne désespérez pas, Madame. Un jour, vous trouverez votre lumière.

            Elle laissa échapper un rire gras, gorgé de doutes.

  - A mon âge! s'exclama-t-elle. Les seules lueurs que je verrai, ce seront les feux de l'enfer! Et plus vite qu'il ne le faut.

            Saisissant le mouchoir que Simone lui tendait, elle colmata l'épaisse coulée de fard noir sur sa joue, puis ajouta:   

  - Vous y croyez, vous, à ces histoires de lumières?

  - Bien sûr!

  - Et au père Noël? railla-t-elle. Car, vous savez, c'est du pareil au même! Des contes de bonnes femmes qu'on nous apprend pour nous faire endurer notre vie terrestre.

            Simone se mordit bien la lèvre, mais elle ne put s'empêcher de répliquer:

  - Et si je vous affirmais que je l'ai trouvée?

            Radegonde qui, bien que coupée du monde depuis un moment, n'avait pu éviter d'entendre parler des péripéties de Simone, hocha la tête sceptiquement.

  - Finalement qu'est-ce que c'est que cette pseudo-lumière? dit-elle. Une illusion; un court moment où l'on croit avoir atteint la réalisation de soi-même. Mais tout reste précaire. J'ai sans doute donné au Philharmonique les plus belles années de ma vie; il a été pendant trente-deux ans le centre de ma vie et je m'y suis consacrée pleinement; c'est ici, que j'ai trouvé mon bonheur véritable. Pourtant, voyez quel couperet m'est tombé dessus... Faut-il conclure que j'ai trop joui de ce bonheur, au détriment d'autres, plus conforme à ce qu'on semble attendre de nous?

  - La lumière est incluse en nous... perdue quelque part. Il ne suffit souvent que de peu pour trouver l'interrupteur.

  - Je trouve ces paroles vraiment bizarres, venant de vous. Vous sembliez tellement malheureuse.

  - C'est vrai. Mais les choses ont changé depuis votre renvoi.

            Radegonde, qui parut froissée de ce qu'elle qualifiait d'arrogance juvénile, feignit de ne pas être au courant.

  - Tant mieux, pour vous! se contenta-t-elle de riposter.

  - On m'apprécie maintenant.

  - Ah bon! que faites-vous emprisonnée ici, alors?

  - Souvenez-vous, Madame: «La médiocrité humaine peut justifier les pires médisances.» Au moment où je vous l'ai dit, je ne le croyais pas vraiment. Mais aujourd'hui, je sais pertinemment que c'est juste.

  - Vous ferez quoi pour que cessent les médisances de vos adversaires?

  - Je l'ignore.

  - Alors que vous soyez opprimée ou bourreau, ma chère, toute votre vie, on vous méprisera.

  - Qu'importe qu'une minorité me dédaigne, si je détiens l'amour et l'estime du public.

  - On ne sait rien à votre âge, taisez-vous!

            Simone fut sidérée par cette dernière réplique. Radegonde savait que la trianguliste ne méritait pas d'essuyer sa fureur. Ce n'était d'ailleurs pas à celle-ci qu'elle en voulait et elle se réjouissait certainement du succès de Simone. Cependant, ce soir, elle ne pouvait tolérer les illusions vaines d'une jeune femme de vingt-sept ans qui tenait un langage, qui ressemblait trop à celui qu'elle avait eu jadis et que depuis, la vie cruelle lui avait prouvé l'inexactitude.

            Reconnaissant tout de même qu'elle était allée trop loin, avec plus de modération, elle essaya de se reprendre:

  - Je peux me permettre une suggestion? Oubliez ces rêves vains. Prenez mari et fondez vite une famille. Ne commettez pas les mêmes erreurs que moi. Ne misez pas sur votre passion; optez pour le concret, plutôt que de courir après quelques chimères, peut-être à priori plus gratifiantes, mais sûrement moins durables... Enfin. Au revoir et bonne chance!

  - Attendez! s'écria à nouveau Simone alors que Radegonde regagnait la sortie.

            La vieille dame s'arrêta à nouveau, puis soupira:

  - Décidément, vous n'avez aucune manière!

  - Dites-moi comment vous avez su que je suis rentrée au Philharmonique par les grâces du père Courbet?

            Elle parut songeuse, puis rit.

  - Je savais tout à ce qui touche l'orchestre. C'était ça, ma passion à moi? Si les prosaïques tricotent, les licencieux s'ébattent et les téméraires s'aventurent, moi je montais ces dossiers.

  - Mais comment avez-vous pu, enfin savoir toutes ces choses?

  - La question n'est pas comment j'ai pu savoir ces choses, mais plutôt quelle chose je n'ai pas su.

            Le regard de Simone se noyait dans le sien. Ensorcelée par son visage quémandeur qui lui inspirait sur le moment une confiance inexpliquée, Mme. Radegonde poursuivit:

  - Ma chère, vous n'avez pas idée de tout ce que j'ai pu entendre, entre les murs de ce bâtiment... Rien ne m'a échappé. J'avais en mains les clés qui ouvrent toutes les portes, les passe-partout ouvrant tous les fichiers, les mots qui ouvrent tous les coeurs... Les gens pensent, comme je suis bavarde, que je ne sais pas écouter et que j'oublie tout. Erreur! Prenant mes victimes en pleine crise de loquacité, je devenais la confidente idéale, celle de qui on pense que tout rentre par une oreille pour ressortir aussitôt par l'autre... Je n'aimerais pas imaginer leur tête s'ils découvraient que leurs petits secrets peuplent mes chemises!

  - Voyez la mienne! répondit Simone.

  - Souvent on me croyait absorbée par mon travail, alors qu'en réalité, je me nourrissais des plus piquantes conversations, des conflits les plus endiablés, des passions les plus secrètes... Vous saviez, vous, que Von Rubert couchait avec la Courgelle?

  - Vous plaisantez! dit Simone.

            Radegonde sourit, puis fixant le coffre, elle y laissa tomber une larme amère qui fut bien vite, rattrapée par quelques semblables.

  - Et voilà qu'en me retrouvant à la rue, reprit-elle, j'ai tout perdu de cet univers qui nourrissait ce coffre. Ce soir, le passé doit s'effacer; le coffre doit disparaître.

  - Oh non, il n'en est pas question! déclara Simone intempestivement.

  - Quoi?

  - Je vous exhorte, Madame, de ne pas détruire ce coffre!

  - Il m'appartient! se vexa-t-elle. J'en ferai ce que je veux.

  - Si le coffre meurt, vous mourrez avec! S'il reste, vous resterez aussi.

  - Ne recommencez pas votre verbiage, je vous en prie!

            Simone, défiant la résistance de Radegonde, lui arracha le coffre des mains. Elle eut une expression qui finalement, devait bien s'apparenter à celle des pirates assouvis.

  - Madame, nous tenons un trésor!

  - Barbare! lança la Radegonde. Redonnez-moi ce coffre ou je vais me fâcher.

            Elle se précipita vers Simone, qui plus grande qu'elle et tenant le coffre à bout de bras, l'empêchait de l'atteindre. Radegonde hurlait comme une gamine à qui on eût extirpé son jouet. La situation paraissait réellement étrange et enfantine et les deux femmes ne purent s'empêcher d'éclater de rire lorsque le coffre, durement ballotté, finit par tomber sur le sol.

  - Vous possédez de la dynamite, Madame, vous le savez?

            La dame qui s'était penchée pour ramasser le coffre, se boucha aussitôt les oreilles avec ses mains.

  - Je ne comprends pas, poursuivit Simone, que vous n'en ayez pas encore trouvé le bon usage.

  - Taisez-vous! dit Radegonde.

            Simone tendit ses deux paumes prêtes à recevoir le coffre devant le visage de la dame encore accroupie et la fixa d'une manière caressante. Radegonde grimaça mais consentit à lui confier son coffre, hésitante, les sourcils anguleusement froncés. Elle tendit à son tour une main pour que la jeune femme l'aide à se redresser.

            Simone souriait avec conviction en flattant le coffre.

  - Vous voulez reprendre vos services au Philharmonique et moi, je veux mettre fin à leurs médisances pour toujours.

            Un éclair traversa le regard de Radegonde, mais elle s'en empêcha aussitôt. Elle fut surtout inquiète de voir l'expression euphorique de Simone qui salivait presque en regardant le coffre.

  - C'est simple: vous me prêtez votre coffre et moi je révèle au peuple l'envers du Philharmonique d'Anvers!

  - Miracle! s'exclama Radegonde sur un ton gouailleur, comme pour changer le sujet. Vous avez enfin prononcé Anvers correctement!

  - Ça m'a échappé! dit Simone. Ce doit être à cause du jeu de mots; pour faire la rime quoi! Alors?

  - Pas question.

  - Vous avez la matière, j'ai le statut. Ensemble, nous pouvons décontaminer l'orchestre de la vermine qui le ronge et obtenir enfin notre revanche.

  - C'est non, dit froidement la vieille femme.

  - Pourquoi?

  - Croyez-vous que je n'y ai pas songé?

  - Il fallait le faire.

  - Vous êtes folle! s'objecta-t-elle. J'en ai assez pour faire excommunier un pape! Voyons! Croyez que je me suis formellement interdit l'utilisation de ce coffre à des fins malintentionnées.

  - Nous dirons juste ce qui sera nécessaire à la réalisation de notre double intention.

            Radegonde réfléchit. Simone semblait boire son regard et cela l'énervait grandement.

  - Je ne veux pas qu'on m'associe à votre vengeance.

  - Vous me prêtez le coffre, je provoque quelques éclats à Anvers, je m'assure une suprématie sans borne et je vous fais revenir. Votre nom restera en dehors de l'affaire, vous avez ma parole.

  - Je ne sais pas si je pourrai avoir la conscience nette après.

  - Mais eux, se sont-ils demandés s'ils auraient la conscience tranquille, quand ils vous ont virée?

            Simone venait de toucher une corde sensible, Radegonde le savait et malgré son profond désaccord envers le procédé, elle n'avait plus la force de s'y opposer.

  - Rêvez, rêvez! soupira-t-elle. Tant que le rêve demeure, l'espoir se concrétise.

  - Le coffre est là, il n'attend que de vivre. 

  - Vous me le rendrez, dès que vous aurez fini vos trucs. Promettez.

  - Croyez-moi, Madame, dit-elle le regard pétillant en soufflant les poussières fraîches sur la précieuse boîte, je peux insuffler à votre coffre le peu de vie qu'il lui manque pour devenir humain...


 


 

                                                             CINQUIÈME PARTIE

 

 

            Ce qui surprenait Simone en examinant Leah Vilkner, la speakerine du deuxième programme en provenance des studios régionaux de la B.R.T. à Anvers, c'était de voir à quel point son visage conservait jouvence et éclat. Cette voix stridente et ampoulée qui perçait les ondes des matinées dominicales et qui inspirait aux auditeurs l'image d'une femme crépusculaire aux allures sèches et austères trahissait la véritable incarnation de sa détentrice.

            De la salle réservée aux invités où elle feuilletait rondement un magazine en attendant son entrevue-radio, Simone était à même de le constater à travers la vitre du grand studio.

            Curieusement, Leah Vilkner était peut-être la seule Flamande qui inspirait à Simone des mansuétudes. Souvent, elle avait caressé le projet d'élargir les horizons de son poste de radio, mais elle n'était jamais passée à l'action. Simone connaissait cependant l'émission de la Vilkner. Comme tout bon Anversois y était religieusement branché à chaque dimanche, nombreuses s'étaient présentées les occasions où elle avait pu l'entendre et elle en pensait du bien, bien qu'avouant n'y comprendre pas grand chose. Alors que tous convenaient que le timbre de voix de Leah évoquait davantage celui d'une cantatrice en déclin à celui d'une speakerine émérite, Simone disait pour sa part, priser cette tonalité particulière qui était parvenue à aiguiser ses tympans.


            Mais son admiration envers l'animatrice ne devait pas être l'unique mobile pour lequel elle avait consenti à participer à un programme de langue flamande; le souci de s'affranchir auprès du plus vaste auditoire devant transcender nettement celui de cultiver quelques vielles réticences.

            De toute façon, ce n'était ni la ville, ni le peuple du Lion qu'elle abhorrait; sa démarche s'accordait simplement au respect d'un pacte conclu avec elle-même, lui interdisant une trop vive familiarisation avec cette langue qu'elle jugeait, pour des motif obscurs, maudite. En concert, les gens doivent en arriver à ne plus posséder de traces de leur identité propre; le public n'a qu'une âme commune: voilà ce à quoi rimait à peu près sa philosophie.

            Un individu au menton volontaire sortit prestement la tête du studio de réalisation, fit un signe hermétique à la secrétaire, qui hocha affirmativement et retourna à son poste. Peu après, un homme au veston kaki et à la cravate maculée d'imprimés psychédéliques pénétra dans le hall, posa son imperméable sur la patère et s'approcha vers Simone, dont le regard s'égarait sur une réclame de croisière subtropicale.

  - Bonjour! Vous devez être Simone? dit-il de sa voix la plus aimable.

            Lorsqu'elle releva la tête machinalement, une main était tendue et attendait qu'on la serrât. Échappant à son état de méditation, Simone se prêta aux attentes de la main.

  - Simone, Simone Machon, c'est bien ainsi que l'on m'appelle. Pardon de ne pas te connaître... Tu es?

  - Votre traducteur, Paul Brügen.

            Simone sourit gentiment à cet homme qui ne devait avoir guère plus de vingt-deux ans, enfin un âge qui lui permettait de le tutoyer, bien qu'elle avait toujours pris scrupuleusement l'habitude de vouvoyer tout le monde pour éviter justement ce genre d'erreur.

            Elle lui fit signe de s'approcher.

  - Dis-moi Paul, es-tu absolument certain qu'un traducteur peut rendre avec fidélité toute l'éloquence d'une langue, s'il doit la transposer dans une autre, disons-le, plus grise?

  - En russe, en serbo-croate je l'ignore! Mais en flamand, bien sûr! répondit-il avec une dérision qui le plaçait bien au-dessus de tous ces conflits linguistiques.

  - Dis, ce sera encore long avant d'entrer en ondes? lui demanda-t-elle pour mettre fin à son rire tonitruant qui l'importunait.

            Il leva les yeux vers la grande horloge.

  - Nous avons encore un peu de temps. Vous voulez parler?

  - Si c'est toi qui m’abordes. Je ne me sens pas inspirée.

            Il ne trouvait de tout évidence rien à dire sur le moment. Aussi, à cours de sujet et ne pouvant soutenir le silence, il s'assit à ses côtés, sur cette chaise froide au coussin rembourré.


  - Vous pouvez vous détendre, en attendant le début de l'émission, lui proposa-t-il, un peu naïvement.

  - Pour cela, peut-être faudrait-il d'abord que je sois tendue! répliqua-t-elle d'un air qui se révéla plus farouche qu'elle ne l'eût voulu.

            Il crut bon de s'excuser.

  - Navré! Je croyais que c'était votre première interview?

  - Oh si! ça l'est!

            Et elle rajouta plaisamment, comme pour se reprendre:

  - Mais je crois fermement que j'étais une grande vedette dans une vie antérieure.


            L'homme eut une expression qu'elle interpréta comme étant de l'enjouement ou de l'étonnement. Il profita de ce sujet pour prendre la parole.

  - Alors vous aussi, vous croyez aux vies antérieures? C'est drôle, ma mère me dit toujours que je devais sûrement être un papillon.

  - Un papillon?

  - Oui... Enfin, c'est juste que quand j'étais petit, je ne souhaitais qu'une chose: voler.

  - Pourquoi un papillon? demanda bêtement Simone. T'aurais bien pu voler et être un abeille ou même tiens, une autruche.

  - Les autruches sont incapables de voler.

  - Ça je m'en balance! C'est seulement pour dire qu'il n'y ait pas que les papillons qui soient dotés d'une paire d'ailes.

  - Ce n'est pas le genre d'interrogation qu'on se pose quand on est gosse.


            Simone rit puis laissa échapper la première idée lui caressant l'esprit:

  - Serait-ce que sous tes ailes chatoyantes, se cachent une vilaine chenille velue?

            Il demeura un instant muet, paralysé par cette spontanéité. Simone s'esclaffa avec véhémence. Après quelques réserves, il l'imita.

  - Vous savez Simone, lorsqu'on m'a dit hier soir, que je devrais vous assister en entrevue, j'ai eu peur.

  - Peur? Pourtant t'as dû en voir d'autres, à cette émission.

  - Frank, mon collègue, m'a presque foutu la trouille.

  - Suis-je donc si redoutable?

  - Il m'a dit: «Attention Paul, c'est cette excentrique du Philharmonique d'Anvers; rien ne l'arrête. Elle serait bien capable de te plonger dans une situation insoutenable.»

            La figure de la jeune femme, pourtant mutine dans les minutes précédentes, exhala un assombrissement instantané. La dernière phrase de l'homme l'avait plongée dans un profond état de suspicion. Repensant au pourquoi de sa visite ici, à savoir le coffre de la Radegonde, elle se questionnait sérieusement. Elle savait - depuis la veille - qu'il était interdit que les émissions soient contraires à l'intérêt général, à l'ordre publique ou encore aux bonnes moeurs et, bien qu'elle sût que bon nombre de personnes à Anvers parlaient français, elle craignait que l'on tente de censurer ou alors de simplifier ses paroles dans la traduction.

            Quelque chose ne va pas? s'enquit Paul, perplexe.

  - Je me demande s'il faut que je sois flattée des propos de votre ami? répondit-elle.

  - Bah! tout Anvers parle de vos exploits. Certains vous exècrent, la plupart vous adule. Mais tous veulent en savoir davantage sur vous: percer le mystère de cette trianguliste qui sort d'on ne sait trop où et qui est devenue du jour au lendemain une tête d'affiche.           

Elle perçut ses propos avec beaucoup de flatterie et demeura songeuse. Puis, semblant s'être détachée de ses inquiétudes, elle réagit:

  - Le mystère, je vais te le confier, Paul: vivre les périodes sombres avec l'espoir de concrétiser un jour ses rêves.

  - Si je comprends bien, partant de votre doctrine, je pourrai voler un jour?

  - L'espérance seule tissera ton cocon, chère chenille!

  - Et vous... Quels étaient les rêveries de votre jeunesse?

  - Toujours je n'en ai eu qu'un seul: devenir la plus grande musicienne de toutes.

  - C'est drôle! Pourquoi avoir choisi le triangle en ce cas?

            Simone, qui avait récemment gagné assez d'assurance pour ne plus s'emporter par cette stupide question devenue habituelle, lui servit la phrase qu'elle s'était forgée afin d'y répondre.

  - Mais mon cher, n'a-t-on pas davantage de mérite, lorsque aucune route n'a été tracée préalablement?

            Paul ne put qu'acquiescer devant cet argument. Ils restèrent quelques instants silencieux. Leurs grands yeux, d'un bleu opposé, s'hybridaient intensément. Ce moment de contemplation mutuelle parut troubler Paul, puisqu'il ne put s'en tenir au délice du calme intense de cet échange pourtant fort exubérant.

  - Je vous avouerai Simone, que je m'attendais à voir une folle névrotique ou un de ces clowns bidon qui ne cherche qu'à faire son numéro. Mais je me leurrais: la femme que je vois est nantie de la sagesse de Socrate, est servie par la perspicacité de Sherlock Holmes et est choyée d'une beauté à faire jalouser Aphrodite.

            Bien que jugeant sa poésie pour le moins candide, elle parut flattée. Se rapprochant de l'oreille de l'homme, elle lui chuchota:

  - Chercherais-tu à me séduire, Paul?

  - Quelle raison auriez-vous de le croire?

  - Tes lèvres... Tu sembles les ravaler.

  - Qui moi?

  - T'as pas envie de m'embrasser?

  - Ici?

  - Embrasse-moi, Paul.

  - Mais... Les studios sont vitrés. J'ai l'impression qu'on nous observe.

  - Ils travaillent...

  - La secrétaire, juste à côté.

  - Quoi, tu la trouves plus jolie que moi?

  - Non... Enfin... Elle nous épie.

  - Et alors?

  - Je la connais. Et là-bas, derrière la fenêtre...

  - Eh bien?

  - Il y a le grand studio.

  - Et...

  - A l'intérieur, Leah Vilkner.

  - Vraiment!

  - On ne devrait pas tarder à nous y faire rentrer.

  - Paul...

  - Quoi?

  - Pourquoi souffles-tu si fort dans le creux de mon cou?

  - Et vous?

  - Paul.

  - Quoi?

  - Crois-tu que deux personnes, totalement étrangères voilà à peine dix minutes, puissent devenir follement amoureuses?

  - Passionnées, peut-être... Amoureuses, je l'ignore.

  - Paul.

  - Quoi?

  - Crois-tu que nous ayons été amants dans une vie antérieure?

  - Qui sait.

            Paul, frémissant, enivré, eut l'audace de s'approcher de la nuque de Simone. Elle sentait bon, l'eau de Paris. Sa langue, remonta doucement le long de son cou.

  - Une dernière question, Paul...

            Affairé, il ne répondit pas.

  - Promets-moi de traduire à la lettre, tout ce que je dirai tout à l'heure?

  - Je suis là pour ça!

            Il consentait à pousser l'élan final, vers les lèvres de la femme, lorsque se levant d'un bond, elle s'en esquiva agilement. Déconcerté, Paul cherchait une explication à ce revirement inattendu, quand tout à coup, le régisseur leur fit signe de pénétrer dans le studio à l'instant.

  - Tu viens, Paul? demanda-t-elle innocemment. L'interview va commencer.

  - Euh, je viens, balbutia-t-il.

            Ils entrèrent dans le grand studio. Simone parut vivement impressionnée par la quantité de boutons et de disques, qu'elle pouvait apercevoir par la vitre de la régie centrale adjacente. Leah Vilkner se leva pour aller vers eux. Elle embrassa chaleureusement Paul avec une exubérance toute familière avant de se retourner vers elle.

  - Bonjour Simone, dit-elle avec un excès d'enthousiasme dans son français assez incertain.

            Elle lui fit la bise à son tour. Leah était une dame bien mise ayant un port très fier, mais sa petite taille surprit Simone, qui depuis tout à l'heure, l'avait vue assise. Elle se trouva d'ailleurs beaucoup moins intimidée par cette femme, qu'elle voyait maintenant comme une vieille tante qui s'exciterait de voir à quel point ses neveux ont grandi. Leah les invita à s'asseoir face à elle, autour d'une grande table en bois d'acajou, sur laquelle trois micros étaient installés, avec autant de verre d'eau. Comme pour s'assurer que l'eau était bien versée pour elle, Simone en but immédiatement une gorgée, ce qui fit sourire Leah.

            Simone continuait à fixer aux quatre coins du studio. Son coeur se mit à palpiter, en voyant le technicien principal assis devant la console. Elle se disait qu'à l'extérieur, des dizaines de milliers d'auditeurs étaient directement reliés à cette pièce par la magie des ondes et seraient dans moins d'un instant totalement suspendus à ses lèvres. Pour la première fois, on lui accorderait le privilège sacré de prendre la parole et elle n'aurait pas à se battre pour se faire écouter. Elle se sentit terriblement excitée et porta ses mains tremblantes et humides à ses oreilles brûlantes pour les tempérer.

            «*Surtout faites comme chez vous et sentez vous bien à l'aise!» lança Leah pour placer Simone en confiance.

            Simone lui sourit aimablement sans même écouter la traduction que Paul, placée à sa droite, lui faisait fidèlement.

            La musique thème de l'émission défila. Le régisseur fit le décompte avec ses doigts et Leah put entamer la présentation de la trianguliste, qui n'en déchiffra que les dernières paroles.

  - Goedemorgen! s'était résignée à prononcer Simone, la voix étrangement enrouée, convaincue que concéder un gage de ses six années d'implantation en territoire flamand en débutant l'émission, ne pouvait qu'amadouer le public et par conséquent, le préparer à accueillir son message qu'elle se promettait d'être cuisant.

  - Alors Simone, enchaîna l'animatrice, je commence toute de suite avec le sujet chaud de la semaine: pourquoi n'êtes-vous pas apparue lors du dernier concert du Philharmonique, jeudi soir dernier?

            Saisie par un vif stimuli, Simone prit une grande respiration et pendant que Paul lui reformulait la question en français, l'écoutant à moitié, elle ne put s'empêcher de se dire cette phrase bien commune qui la gonflait à bloc: «à la guerre comme à la guerre!»

  - Si je vous disais, démarra-t-elle, qu'on m'a enfermée afin que je ne déstabilise pas trop notre chef d'orchestre.

            Le regard de Leah se faisait plus inquisiteur à mesure que Paul traduisait ses paroles.

  - Enfermée? Pouvez-vous expliquer à nos auditeurs, ce que vous entendez par là?

  - En fait, j'emploierais plutôt le terme séquestration. Avant le concert, Von Rubert, notre chef d'orchestre, m'a fait venir en privé pour me prier de cesser "mes extravagances", comme il dit. Je me suis vite aperçue en voulant sortir, qu'il m'avait tendu un piège. Je me suis retrouvée prisonnière.

  - Vous ne croyez pas que vous auriez dû vous soumettre aux ordres de votre chef, comme doit le faire tout employé devant son patron?

  - Vous savez Madame, j'essaie simplement de faire ma part pour redresser la situation précaire du Philharmonique. Les foules n'ont jamais autant accouru de toute l'histoire de l'orchestre. Nous étions voués à la perte, notre survie est maintenant assurée.

  - Alors vous prétendez faire tout cela uniquement dans l'intérêt du Philharmonique? La célébrité vous est indifférente, vous qui êtes devenue en peu temps, une sorte de "prima donna" à Anvers.

  - La célébrité est un statut fort alléchant, j'en conviens. Mais elle est également très fragile. Il est difficile, voire impossible de prévoir ce qui va éveiller la faveur des gens ou ce qui les fera hurler.

  - Mais vous marchiez sur du velours; le scandale a toujours su enjôler même les plus réticents.

  - Le scandale est le moyen que prend les ignorés pour se faire écouter. J'ai pris le risque que les gens apprécieraient davantage mon travail si je leur faisais réellement ressentir. Et je crois frôler mon but. Désormais le tintement du triangle ne passera plus jamais inaperçu dans une symphonie ou un concerto.

  - C'était une chance énorme que vous preniez? A mon avis, en dehors d'Anvers, on vous répudierait sévèrement. 

  - Je ne crois pas? Je savais que le public embarquerait à cette formule. Enfin, j'ai toujours trouvé que le monde de la musique était inutilement conventionnel, ancré dans des ornières pré-établies depuis des siècles et non-dérogeables. Nous avons amorcé la dernière moitié de ce siècle; il est temps que les choses changent. Les gens en ont assez de ces salles de concert pénibles, où l'on se fait dévisager si on a le malheur de tousser au milieu de l'andante. Il faut décongestionner cet univers avant qu'il n'éclate. On doit tendre à ce qu'il soit plus léger et moins protocolaire. Mon nouveau style me permet d'aller chercher un public plus vaste encore, en plus de raviver notre ancien.

            Paul ne savait plus où donner de la tête. Il essayait tant bien que mal de condenser fidèlement ce flux de paroles, jusqu'à ce que Leah annonce une pause musicale, qui permit à tout le monde de reprendre son souffle et à Simone de s'humecter le gosier. Elle se dit qu'elle commençait à prendre goût à l'entrevue.

            Pendant les deux minutes qui suivirent, Simone, Paul et Leah restèrent muets, semblant réfléchir chacun de leur côté. Leah fixait Simone d'un air troublé, dès qu'elle en avait l'occasion, lui adressant vite son sourire faussement affable quand celle-ci croisait son regard. Elle se disait que Simone était une coriace.

            Leah était une animatrice ouverte et assez innovatrice qui aimait se croire un pouvoir de persuasion particulier, qui lui permettait d'amener ses invités dans des sentiers qu'elle savait préparer adroitement afin d'entendre ce qu'elle voulait bien entendre. Il faut dire qu'elle avait la réputation de ne partager les ondes de son émission qu'avec les personnalités qu'elle affectionnait et aimait follement. Ce détail séduisant, mais aussi très pernicieux, influait généralement sur la volubilité des invités, qui se sachant désirés, se retrouvaient plus souvent qu'autrement dans l'eau bouillante, piégé par cette confidente rusée, qui parvenait à leur faire oublier le micro et les milliers d'auditeurs qui épiaient leur entretien. Pas Simone. Elle conservait tout à fait la situation en main et Leah, légèrement contrariée, préféra relier cet état aux barrières de la langue. Elle se promettait d'ailleurs de vérifier le fond de l'histoire avec Paul, son fidèle traducteur, qui semblait également préoccupé.

            Le régisseur leur fit à nouveau le décompte et Leah, après un sourire et une brève introduction, se plongea vite dans le vif du sujet dans l'espoir de marquer des points.

  - On raconte que vous vous accordez le droit d'apporter des modifications à des oeuvres notoires, ce qui fait crier Meredith Van Eyke au sacrilège.

            Retournée vers Paul qui traduisait toujours la conversation un peu absent, Simone hochait négativement la tête.

  - Je ne prétends nullement avoir les aptitudes pour me mesurer à ces génies de la musique. Mes gestes sont significatifs. Je ne fais qu'exécuter ce que ceux-ci auraient sans doute fait s'ils avaient vécu aujourd'hui. Je sais qu'ils pardonnent mon audace. Car il est évident qu'ils auraient accordé davantage de place au triangle, si celui-ci eût été moins tabou à leur époque... Liszt fut pour ainsi dire mon précurseur.

            Leah parut fort interloquée par son argumentation, pour le moins insolite et enchaîna.

  - Vous ne craignez pas que l'on vous accuse de ternir la noble image de la musique classique?

  - Que ceux qui n'ont jamais péché me lancent la première pierre!   - Avez-vous déjà pensé à ce qui arriverait si tous les musiciens, comme vous, n'en faisaient qu'à leur tête?

            Simone sentit l'occasion propice pour entrer dans le vif du sujet qui l'intéressait réellement en venant ici.

  - Il faut dire que ces chers virtuoses ont eux aussi par le passé fait des leurs. La différence, c'est qu'ils oeuvraient en catimini. Le public ne pouvait pas voir leurs méfaits; du moins, directement. Le peu d'harmonie qui régnait témoignait bien leur sournoiserie. Je ne généralise pas. Mais vous savez, Leah, la Van Eyck n'avait pas tout à fait tort, en écrivant que «les musiciens sont davantage préoccupés par leurs linges sales.»

  - Pouvez-vous donner un exemple pour nos auditeurs?

  - J'ai le meilleur exemple qui soit: mon expérience. Avant de devenir quelque peu connue, j'ai été le bouc émissaire d'une bande d'infatués qui croyaient pouvoir s'octroyer le droit de mépriser «leurs pairs du second ordre». Les épigrammes les plus étriquées ont été colportées à mon égard. Certains, à maintes reprises, ont essayé de faire obtenir mon renvoi par les méthodes les plus abjectes. Des hommes souvent mariés s'amusaient à des jeux peu reluisants d'où j'étais l'objet et je peux citer sans remords ces messieurs Van Leonarden, Maxwell, LeMont, Petersen, etc.

  - Mais ma pauvre! s'exclama-t-elle en regardant Paul, déjà assez embarrassé. N'étiez-vous pas à blâmer?

            Il hésita avant de traduire l'affirmation de Leah, mais il s'y résigna par souci de professionnalisme.

  - Certes, je portais le blâme sur moi, répondit Simone. Mais d'un autre côté, lorsque je prends du recul, je me dis que n'importe laquelle femme, dans ce contexte hautement élitiste et masculin, se serait faite duper par ces maîtres chasseurs à l'affût. 

            Leah regarda Paul avec prudence avant de renchaîner, poussée par la curiosité.

  - Et vos consoeurs? Étaient-elles aussi i "naïves" devant les ardeurs de ces gentlemen?

  - Ces précieuses ridicules! Ces envieuses insidieuses qui crient à la probité et à la vertu... Elles sont aussi déplorables que moi, croyez-moi. Une de nos chères violonistes, Mlle. Van Lehar, est sans doute l'une des premières à critiquer, mais je sais qu'elle couche avec Von Rubert. Sa consoeur, Mlle. Courgelle, par ailleurs, n'a pas hésité et ce à deux reprises, à recourir à plus d'un toubib pour empêcher que sa carrière ne soit compromise par le fruit de ses aventures.

  - Chercheriez-vous à vous venger d'eux?

  - Longtemps je me suis astreinte à pardonner. Mais une personne, pour qui j'ai énormément d'estime, m'a montré qu'un abus d'indulgence finit par devenir dangereux pour la personne qui en fait usage. Dieu lui-même partage ce point de vue, je le sais!

  - Et vous n'appréhendez pas que vos paroles ne suscitent davantage de différends au sein de l'orchestre?

  - Que sont mes allégations dans la conjoncture actuelle? Croyez-vous que nous soyons insensibles au conflit Flamands/Wallons qui sévit? Vous savez, l'orchestre n'est que le reflet, en plus petite proportion, de ce que nous avons fait de notre nation.

  - Critiqueriez-vous le système?

  - Je suis loyale envers Sa Majesté, contrairement à d'autres... M. Füller, Mlle. Van Dyck ou M. Beaumont, des traîtres qui poussent l'outrage à condamner et à blasphémer irrévérencieusement notre Roi, seraient mieux placés à ce chapitre pour vous répondre.

            Leah se ferma les yeux tandis que Paul parlait. Elle sentait l'entrevue lui échapper de plus en plus et elle n'aimait pas cela. Aussi, croyant que Simone l'avait entraînée trop loin sur un terrain glissant, elle jugea préférable de reprendre le contrôle de la situation avant qu'il ne soit trop tard.

  - Je ne pense pas que les opinions ou la vie privée des musiciens ne soient dans l'intérêt publique, Simone.

  - Oui, pourvu que les gens n'en soient pas affectés, ce qui n'est pas le cas. L'argent qu'ils ont versé pour tous ces concerts médiocres doit être compensé par la vérité, vous ne croyez pas? L'artiste appartient d'abord à son public, je suis donc d'avis qu'il doit être translucide devant lui. C'est le prix à payer pour dépendre de lui. Et je suis formelle: tant qu'on cherchera à cacher l'envers du Philharmonique d'Anvers, les spectateurs ne pourront pas espérer retrouver l'harmonie qui nous a caractérisé. Et ce n'est pas en laissant agir un directeur qui semble davantage absorbé par une offre attrayante en France, que les choses changeront.    

            Paul fronçait maintenant les sourcils en répétant les insinuations de la femme. Elle allait trop loin, il le savait lui aussi. Il ne pouvait s'empêcher à repenser à la mise en garde de son copain Frank et à la promesse de Simone. Il était furieux.

            Leah Vilkner paraissait elle-même tout à fait décontenancée. Le régisseur lui annonça la conclusion dans trente secondes et elle en parut soulagée.

  - Vous semblez fort bien informée, c'est le moins qu'on puisse dire, marmotta-t-elle pour en finir. Alors rapidement, dites-nous quels sont vos projets pour le futur?

  - J'espère continuer à sensibiliser les gens au triangle, tout en aidant à purifier l'orchestre pour qu'il regagne son prestige. Ah! et je tiens à rassurer mon public: je ne serai plus absente des concerts.

  - Alors Pataude la Virtuose, merci!

  - Dank u! répéta-t-elle à son tour, amusée.  

            Leah enchaîna à la pause musicale, en l'occurrence, le Concerto pour piano No. 1 de Franz Liszt. Simone, excitée à l'extrême, bruita avec sa bouche l'envolée brusque de l'orchestre, puis avec ses doigts mimait sur la table, le réveil austère du piano. Paul, pour qui l'énigme était maintenant résolue, adressait à Simone une moue de courroux, qu'elle feignait de ne pas remarquer. Les paupières mi-closes, la bouche gondolée, elle semblait cuver son triomphe, perdant son regard quelque part dans le studio voisin.             Cette célébrité soudaine semblait affiner son visage ou tout au plus, l'incitait à soigner chaque jour son image. Sa chevelure, coiffée de dentelle, avait recouvré, avec le début du printemps, cette couleur orge qui harmonisait son teint. Elle portait une jolie blouse rouge sanguinaire légère et ample contrastant avec sa jupe verte, d'où naissait à la mi-cuisse, un ornement floral cousu par elle-même à partir d'une fine nappe de dentelle brugeoise, qu'elle avait un jour dérobé dans la salle à manger du couvent. Mars lui avait souri sur toute la ligne et elle envisageait avril avec encore plus d'emphase.

            Leah retira son casque d'écoute de ses oreilles et, tout en s'étirant, elle s'exclama:

  - Alors quand vous frappez, vous frappez fort, vous!

            Paul n'avait, à présent, plus du tout le goût de transcoder leur charabia. Tout ce qu'il lui brûlait, c'était de s'expliquer avec Simone sur l'ignominie de sa conduite.

  - Paul, répète à Mme. Vilkner que j'ai été ravie, l'enjoignit-elle. Et surtout, assure-lui que je serai toujours disponible pour ce genre d'interview.

            Il se plia à sa requête. Simone salua Leah qui s'efforçait de garder un air bienveillant et quitta le studio. Paul voulut marcher à sa suite, mais Leah le retint.

            Lorsqu'il sortit à son tour du studio, quelques minutes plus tard, il semblait encore davantage furieux. Il la vit à l'entrée, qui finissait de mettre ses bottes et il se dirigea vers elle.

            Il la regarda un moment, hésitant avant de se hasarder à lui demander:

  - Alors? Vous êtes satisfaite de vous?

  - C'est le plus beau jour de ma vie, répondit-elle, d'un ton méditatif.

            Il hochait de la tête, comme s'il s'attendait à ce qu'elle poursuive. Il essayait de canaliser dans sa tête, les mots qu'il voulait lui dire, mais les allures puériles dont elle s'enrobait apaisaient l'indignation qu'il s'était juré de lui déferler une minute auparavant. Sa lâcheté le torturait. Tourmenté par son inconscient, il finit par saisir le bras de la femme.

  - Qu'y a-t-il, Paul? réagit-elle en se tournant pour qu'il l'aide à enfiler son long manteau à capuchon.

  - Bien je...

            Simone plissa du nez à la manière de Baptiste.

  - Enfin, je voulais dire que je n'ai pas aimé votre...

  - Tu viens te balader au port avec moi? lui proposa-t-elle subitement tout en nouant son écharpe de soie.

  - C'est que...

  - Bon, alors j'imagine qu'il faille nous dire adieu.

            Simone lui posa un petit baiser furtif sur la bouche et sortit.

  - Attendez! cria-t-il. Je... Je viens tout de suite.

            Il enfila son imperméable et courut à sa suite.

 

                                                                              *

 

            Très haut dans l'azur de ce ciel pailleté quelques mouettes, qui venaient d'apparaître du halo solaire, engagèrent un vol plané au-dessus de l'Escaut*, attirées par le déchargement de conteneurs de thons au dock numéro cinquante-six. Marins, dockers et touristes, assemblés sur les quais, profitaient de la chaleur de l'astre diurne qui tentait de compenser le vent vif et glacial, qui balayait le port. Des navires en provenance des quatre coins du monde dessinaient sur les quais leur colossale silhouette, amenant à l'intérieur de leur ébauche une fraîcheur indigne du printemps qui incitait les promeneurs à vite renouer avec les chauds rayons du soleil.

            Simone et Paul étaient sur le point d'échapper de la pénombre d'un vaisseau portugais. Elle marchait d'une cadence si rapide qu'il semblait constamment en train de la talonner. Simone se plaisait dans cette situation de dominatrice. Ses aventures lui avaient souvent prouvé qu'il était facile de mener une personne, chez qui la passion aveugle la conscience et elle voulait, pour la première fois en tenter l'expérience avec Paul.

            Lourd dans sa démarche, on eût cru qu'une laisse diaphane le retenait à la femme. La tignasse rousse dressée en éventail sur le crâne, le visage tacheté d'un grain du même ton, qui avait dû tout au long de son enfance inspirer les plus triviaux sobriquets, ce luron trop grand et trop mince, avait en soi peu de traits lui servant, sinon ce regard glauque, qui attendrissait toutefois plus qu'il ne fascinait. 

  - J'adore errer dans le port! s'exclama Simone, après avoir  pleinement humé les odeurs éparses qui embaumaient l'air.

            Simone n'était pas revenue au port depuis son histoire avec Willem et on sentait dans son ton, dans sa démarche comme dans sa figure, un réel sentiment de bien-être, comme si elle se retrouvait pour la première fois depuis longtemps, véritablement dans ses affaires.

            L'homme haussa les épaules. Toujours sans le regarder, elle rajouta ironiquement:

  - Je parie que c'est la première fois que tu y viens.

  - Bien sûr que non! J'y suis venu avec mon père... Mais ça fera bientôt seize ans qu'il est mort.

  - C'est ce que je pensais.

  - N'oubliez pas que j'étais papillon et non crustacé.

            Gloussant entre ses dents, elle voulut se retourner vers lui mais elle s'en défendit, préférant poursuivre le jeu. Cependant, son pas décidé se rompit, alors que prise d'une panique soudaine, elle se figea sur le quai.

  - Tout va bien? s'enquit l'homme.

            Le souffle de Simone reprenait peu à peu son rythme.

  - Tu vois ce navire allemand là-bas, en amont? Tu vas rire. Chaque fois que j'aperçois un bateau arborant le pavillon de l'Allemagne, je garde l'impression pendant une seconde qu'il va sortir ses canons et se mettre à nous bombarder.

  - Les guerres laissent de profondes cicatrices chez les gens.

            Elle reprit son parcours, suivie par Paul, songeur.

  - Je n'ai pas connu la guerre, confia-t-il soudain.

  - Tu étais trop jeune.

  - J'étais loin, sous le soleil de notre fière colonie. J'ai vécu toute ma jeunesse en Afrique. Ma mère avait de la famille là-bas.

  - Ta peau, si blanche: comme tu as dû souffrir? lança-t-elle sarcastiquement.

            Déjà perdu dans ses songes, il ne répliqua pas.

  - Je n'ai pas connu l'occupation, le rationnement, les bombardements, la mort... Et pourtant, je me surprends à envier les gens d'avoir connu la guerre. C'est fou!

  - J'aurais volontiers changé de place avec toi.

  - Maman et moi sommes rentrés au pays, peu de temps après l'armistice. Je venais d'avoir dix ans. J'ai souvent ressenti le mépris, voire la haine de camarades de classe, parce que je n'avais pas souffert comme eux. Je connus à mon tour ma guerre; elle fut atroce car j'étais le seul à la vivre. Encore aujourd'hui, je garde l'impression d'être différent. Je me sens davantage Congolais. Je crois que je ne serai jamais Belge.

            Repensant à son enfance, Simone soupira.

  - Les autres peuvent être tellement étroits... Pourtant, c'est dans la différence que l'être humain se reconnaît. En tout cas, moi, je ne t'aurais pas méprisé, Paul.

            Il lui sourit affectueusement. Trop émotif pour demeurer prisonnier de ce moment, il le brisa gauchement.

  - Pendant que nous nous plaignons, je suis là à geler vivant! Pas vous?

  - Ça va.

  - Le bord de l'Escaut est glacial en ce temps de l'année.

  - Je reste encore.

  - Allons ailleurs, si vous souhaitez.

  - Le port est la seule place à Anvers qui mérite attention.        Malgré les cent quatre-vingts degrés qu'il fit exécuter à sa tête, Paul trouva bien peu de choses autour susceptibles de stimuler ses sens, mises à part peut-être, les tours aiguisées du Stean qu'ils pouvaient apercevoir au loin. Le port d'Anvers débordait de vie certes, mais il y avait une nuance à avancer qu'il s'agissait du seul attrait de la ville. Il aurait voulu défendre les attraits de la Grand-place, de la Kathedraal ou encore des splendides quartiers aux demeures à pignons témoins du riche passé, mais il s'en garda, concluant que le haven était sans doute le seul lieu à la hauteur d'un personnage aussi fantasque que Simone.

  - Je crois que je me suis attachée à Anvers plus que je ne l'aurais voulu, dit-elle alors qu'il grelottait sur place. Moi qui avais toujours cru que je mourrais à Liège, là où je suis née, ai grandi et où je vivais habitée par mes souvenirs, voilà qu'aujourd'hui la ville que je redoutais me sourit, m'ouvre grand les bras et je me surprends à l'aimer. (Regardant tout autour d'elle.) Cet endroit m'aurait manqué.

            Comme il la fatiguait avec ses petits sautillements, elle rajouta, histoire de l'échauffer un peu:

  - Willem aimait bien y venir, lui aussi.

            Tel que prévu, Paul arrêta de sautiller illico.

  - Willem; qui c'est?

  - Quelqu'un que tu ne connais pas.

            Il sembla insatisfait par cette réponse.

  - Disons un type de la pire espèce! rajouta-t-elle.

  - Ah! Un galant?

  - Déchu! Je l'ai plaqué.

  - De la même manière que vous l'avez fait avec ces hommes dont vous faisiez mention tout à l'heure?

            Simone parut surprise. Elle se sentit presque prise au dépourvue. Paul s'approcha d'elle lentement. Elle n'osait le regarder, préférant fixer le sol avec avidité.

  - M'aimez-vous vraiment Simone ou alors vous avez simplement cherché à m'utiliser?

            «O-Oh! la plaisanterie a assez duré!» pensa-t-elle.

            En dépit de sa foi envers la réussite de son expérimentation sur la passion, Simone n'avait pas prévu que la victime pouvait se soulever - en tout cas, elle, elle ne l'avait jamais fait. L'homme n'était manifestement pas aussi niais et elle ne savait quoi répondre.

  - Avant de vous suivre ici, débuta-t-il, j'ai essayé de vous faire part de mes impressions, mais vous ne m'en avez pas laissé la chance, étant sur votre nuage.

            La figure de Simone transpirait l'effarement.

  - Simone, je veux savoir: est-ce que vous m'aimez?

            Tordant fébrilement le ceinturon de son manteau, elle restait muette. Il reprit.

  - à la B.R.T., vous avez senti mon intérêt pour vous. Avouez que vous avez aussitôt profité de ma faiblesse, pour la mettre à votre avantage. Vous réclamiez de moi un baiser, mais en réalité, vous vouliez avoir la certitude que je répète toutes vos saletés! Votre fulgurante ardeur envers moi s'est éteinte bien vite après ma promesse, non?

            Simone se durcit; ses mâchoires se serrèrent.

  - Pourquoi tu m'as suivi si c'est pour me sermonner? T'aurais voulu que je te propose le mariage?

  - Non, juste que vous soyez honnête envers moi.

  - Ce n'est pas la question.

  - Ainsi vous accostez n'importe lequel type pour vous embrasser, comme ça, quand ça vous plaît?

  - Je ne suis pas ce genre de femme, jeune homme.

  - Pourtant vous vous êtes tapée toute la philharmonie.

            Simone lui balança une gifle et rebroussa chemin après l'avoir dévisagé austèrement.

  - Je suis désolé, dit-il en revenant vers elle.

  - Va-t-en! rétorqua-t-elle en hâtant son pas.

  - Pardonnez-moi, Simone. Ce n'est pas ce que je pense.

  - Ce qui est dit est dit.

  - La parole est plus rapide que la pensée.

  - Eh bien vous saurez qu'il faut penser avant de parler.

  - Voyons, c'est ridicule! C'est moi qui devrais vous en vouloir et c'est vous qui me réprimandez.

  - Par ton insolence!

  - Mon insolence? Mais puisque je vous dis que je regrette. Et vous: regrettez-vous de vous être servie de moi?

  - En aucune manière!

  - Alors vous êtes exactement comme tous ces hommes qui vous ont abusée.

  - Si tu veux savoir, je n'avais pas le choix d'agir comme je l'ai fait... C'est une question d'honneur. Je devais montrer à mes ennemis que je peux être plus dangereuse qu'eux.

  - Pour ça, vous n'étiez pas obligée de m'amadouer.

  - J'ai eu peur à cause de ce que tu m'as révélé au sujet de ton ami. J'ai cru que peut-être, tu craindrais de te compromettre.

  - C'est à la station d'imposer sa censure. Moi, je ne suis qu'un interprète. Je dis ce qu'il en est et les gens en font ce qu'ils veulent.

  - Je voulais m'assurer que tout le monde sache... J'ai été bête! Tu m'en veux?

            Le ton pleinement repentant de Simone l'adoucit facilement.

  - Disons que le rideau est tombé sur cet acte.

            Elle lui prit les mains aimablement et lui sourit. Délicatement, Paul amena une de ses petites mains à sa bouche et la baisa avec galanterie.

  - Vous êtes toujours à mes yeux, la femme la plus loufoque, la plus étrange et la plus délicieuse que j'ai connue.

  - Sois sérieux, Paul, répliqua-t-elle en essayant de camoufler la rougeur qui colorait ses joues.

  - La vérité est souvent traîtresse, la franchise souvent douloureuse, mais il y a une chose que je suis certain: après les fumisteries de la passion, oui je peux conclure, que je suis amoureux de vous, Simone. Oui, je veux croire que nous étions amants dans une vie antérieure.

  - Allons, c'était du baratin! Pour faire connaissance. Ça change des récits sur la pluie et le beau temps, non?

  - Vous m'aimez un peu?

  - Il me semble te l'avoir déjà dit.

            Il lui sourit tendrement puis, lentement, il posa ses lèvres sur les siennes. Surprise, elle le repoussa d'emblée. Ce geste le sidéra.

  - Mais qu'y a-t-il de mal à ce que je vous embrasse? Si vous m'aimez.

  - Je crois qu'on s'est mal compris, Paul.

  - Vous venez de me dire que vous m'aimez.

  - Tu es jeune, mais tu as la mémoire courte.

  - Alors vous n'éprouvez rien à mon égard?

            Elle lui fit signe que non.

  - J'avoue qu'en te voyant épris de moi, j'ai été flattée, mais de là à t'aimer... Tu es gentil, mais pour la première fois, je crois que je me sens bien dans ma peau. Je ne veux pas risquer de perdre cette paix en me replongeant dans une relation amoureuse. Cependant, j'aimerais bien te revoir en ami...

  - Pour que vous me traîniez dans vos promenades portuaires comme un p'tit caniche docile, non merci!

            Elle voulut poser sa main sur son épaule, mais il l'écarta d'emblée.

  - Laissez-moi, petite envenimeuse! Allez conquérir votre place au soleil. Soyez méprisable! Empiétez sur votre prochain! Retournez faire aux autres ce que vous haïssiez qu'on vous fasse, pour qu'on puisse vous vénérer enfin. Crevez et pourrissez dans votre cercueil d'opale, enfouie sous votre mausolée de marbre avec les mites et les vers.

            Ulcérée, Simone le regardait s'éloigner de sa démarche frondeuse de galopin. Promptement, elle se mit à hurler à son tour:

  - Disparais, impie! Côtoie la médiocrité et meurs vautré dans le... Oh! et puis ne meurs donc pas! Lorsque tu seras assez vieux pour que ta peau s'effrite comme une feuille sèche d'automne, tu imploreras bien le Ciel pour qu'on vienne te chercher.

            Elle disparut à son tour, dans la direction opposée, faisant claquer violemment les talons des souliers qu'elle étrennait.

            Quelques déchargeurs portugais, installés pour le dîner sur un conteneur à l'ombre de leur vaisseau, eurent payé cher pour comprendre ce que débitaient les deux jeunes personnes pour s'agiter de la sorte.



                                                               SIXIÈME PARTIE

 

 

            «Dieu, empêchez ma main de partir! Je ne sais pas ce qui me retient de la gifler.»

            De l'extrémité de ce couloir caverneux, on pouvait entendre encore l'écho funeste des paroles prononcées par Kurbine. Martelant avec intensité son large poing sur son bureau, celui-ci tentait de se délivrer de la colère, qui semblait émaner de ses pores. Asphyxié par cette soudaine montée de tension, il se désengorgea de sa cravate et enfila d'un trait le café noir qui fumait près d'une pile de papiers.

            Assise devant lui, la posture frondeuse, les jambes croisées de façon évocatrice, Simone pianotait incessamment sur son genoux, attendant que les fureurs de l'homme se dissipent. Depuis un petit instant, Kurbine s'était immobilisé pour l'étudier.

  - Je parie que ça vous plaît d'effectuer tous ces trucs, laissa-t-il échapper.

            Elle baissa les paupières pour lui attester son mépris.

  - J'ai souvent eu affaire avec des numéros dans votre genre. Vous n'êtes pas un phénomène exclusif, grand Dieu non! Des toquades de jeunes artistes en quête de grandeur, j'en ai vues dans ma longue carrière et certains étaient bien plus rusés que vous, Simone! Mais je peux vous jurer que je n'en ai connu aucun qui ait complètement réussi leur manège; tôt ou tard, je les ai contrecarrés. Les plus chanceux s'en sont tirés indemnes. Mais pour d'autres... Ce fut la disgrâce la plus totale.

            Il s'interrompit soudain, s'attendant à quelques réactions de la part de la femme. Mais celle-ci, devant ses propos pour le moins péremptoires, demeurait aussi froide qu'un cadavre.

  - C'est absurde, reprit-il. Comment pouvez-vous vous prétendre une grande musicienne en vous livrant à ces éclats ignobles? Et surtout, comment vous pouvez croire que cela durera? Vous tenez un couteau tranchant entre vos mains.

            Fatiguée de ces turlutaines, elle émit un léger bâillement. Kurbine en parut choqué.

  - Ça vous excite de nous voir courber l'échine devant votre petite personne? Vous tenez vraiment à voir quel effet ça fait d'avoir ce rôle? Au fond, vous n'avez toujours été et ne serez toujours qu'une allumeuse. Ces gars qui vous ont baisée, c'est vous qui les avez aguichés avec vos airs de sainte nitouche empruntés, vous le savez cela. Et je miserais ma chemise que vos orgasmes les plus chers, vous les avez eus avec vos amants les plus sordides.

  - Insultez-moi si telle est votre intention, Monsieur, mais il reste que c'est moi qui tient les ficelles maintenant... Toutes les ficelles.

  - Eh bien je les couperai si c'est pour vous empêcher de nous discréditer davantage.

  - Je vous en prie, M. Kurbine. Ne jouez pas les dévots patrons. Pas avec moi. J'arriverais nue sur scène que vous vous en ficheriez totalement! Allons! Avouez que depuis l'offre de Lyon, vous avez peu d'intérêt à ce que la philharmonie subsiste. Vous vous tirerez vite fait à la première occasion. D'ici là, c'est votre réputation qui vous tiraille. Vous n'avez pas digéré que je dénonce à la radio, toute la merde dans laquelle nous baignons. Vous craignez de quitter vos fonctions avec l'amère sensation d'échec que ressentirait n'importe lequel directeur forcé de se soumettre aux caprices d'une employée. Vous appréhendez peut-être qu'il vienne à l'esprit de ces beaux messieurs français que vous ne savez pas gouverner un orchestre?

            Kurbine ne trouvait rien à dire sinon qu'à faire bouger ses sourcils. Simone l'observait, un petit sourire cynique au coin des dents. Elle se permit de conclure son élocution avec une petite morale qui le fit sursauter.

  - Tout ça parce que vous avez accepté l'argent de Dieu ou du moins, celle des paroissiens!

  - Comment êtes-vous au courant pour le père Courbet?

  - Je sais tout! Enfin, sur la philharmonie.

  - S'il savait que vous saviez...

  - S'il ne sait pas que je le sais, c'est que je ne l'ai pas revu depuis.

  - Où puisez-vous vos sources?

  - Ne vous occupez pas de mes sources. Ni du lit que la rivière a pu creuser! Considérez seulement son embouchure: c'est tout ce qui nous intéresse! Vous m'offrez une cigarette?

            Les yeux de l'homme s'écarquillèrent. Il se prêta au souhait de la femme et fit sortir élégamment du paquet une cigarette qu'elle se fit un plaisir d'allumer.

  - Puis-je souffler l'allumette ou... vous préférez que je vous réserve cette exclusivité? lui demanda-t-elle innocemment.

            L'ironie de cette réplique le surprit à un point tel, qu'il ne put s'empêcher de pouffer bruyamment.

  - Ah Simone! Finalement, vous êtes peut-être aussi rusée que les artistes dont je faisais l'éloge, voilà cinq minutes!

  - Non! certainement davantage, Monsieur... Car moi, vous ne réussirai pas à me contrecarrer.

            Le directeur préféra passer outre cette remarque.

  - Ah ma chère! dit-il. Après mon fulminant emportement, je propose d'arroser d'un brandy la verve charmante qui se cache derrière votre insolence!

            Il sortit de son tiroir deux verres de cristal, ainsi qu'une bouteille de brandy à peine entamée. Il lui en versait une pleine ration, quand elle s'objecta.

  - Merci, merci, Monsieur! Je ne bois pas...

  - C'est cela! Et vous me devancerez, une prochaine fois, en m'implorant de vous servir la bouteille? Allons, ma vieille! Pas de fausse bigoterie! Buvez!

            Simone accepta le brandy qu'elle ingurgita aussitôt. Il fit de même et remplit à nouveau les verres.

  - Que faites-vous de la répétition de onze heures, Monsieur? Vous n'êtes pas raisonnable! Il est à peine dix heures!

  - Dix heures! s'exclama-t-il. Et je n'ai même pas pris mon petit déjeuner!

            Ils gloussèrent et avalèrent sans délai leur second verre. 

  - Vous savez, je m'interroge, dit Simone quelque peu réchauffée. N'eut été de Courbet, aurais-je eu une chance de joindre les rangs de cette formation?

  - Je vous l'ai déjà dit, Simone: vous êtes, en dépit de tout, une musicienne compétente.

  - Bon, admettons que je manie mon instrument avec une justesse supérieure à celle qu'aurait n'importe lequel musicien converti en trianguliste d'occasion... Ne me dites quand même pas que je compte pour cet orchestre? Comment vous avez pu vous laisser entraîner dans cet arrangement avec le père Courbet?

  - Même si je suis, comme vous dites, fort attiré par ce poste à Lyon, il est faux d'affirmer que je souhaite la mort du Philharmonique. Vous n'avez pas idée de ce que j'ai pu faire pour servir cet orchestre. Ça fait des années que je vis à Anvers et croyez-moi, je me suis beaucoup plus accompli ici, que durant toute ma vie en France. Mais rien n'a été facile pour moi et j'ai dû plus souvent qu'autrement prendre des engagements, risqués certes, mais que j'avais obligation d'honorer.

            Simone hocha la tête, un brin railleuse.

  - Magnanime que ce bon père! dit-elle. Quand mes parents sont morts, c'est lui qui m'a recueillie. Je l'aime bien! Il est le père que je n'ai pas eu...

            Elle demeura un moment muette, perdue dans ses pensées, elles-mêmes commençant à être noyées par l'alcool. Inopinément, elle renchérit.

  - Ce n'est plus Courbet qui vous tient, c'est moi.

            Kurbine préféra ne rien ajouter même s'il savait qu'elle disait vrai. Il ne put toutefois s'empêcher de croire préférable l'ancienne situation.

  - Cher Monsieur, dit Simone. Cessez donc de vous ronger à savoir si vous conserverez votre honneur intact auprès des Lyonnais. Restez donc ici, à Anvers. Nous pouvons coopérer.

            Tandis qu'elle parlait, il s'offrit une cigarette en s'entourant de son perpétuel cérémonial.

  - Vous savez Simone, répondit-il, les gens sont bien moins souples d'esprit qu'ils ne le laissent transparaître. Il est évidemment merveilleux de voir la salle comble et toutes ces files... En deux semaines, nous avons vendu l'ensemble des abonnements pour la prochaine saison; c'est prodigieux! On peut être sauvé! Mais je dois regarder à plus long terme. Car si, présentement, le public nous lancent les orchidées, demain ils nous jetteront la jatte!

            Bien que futile, Simone trouva fort charmante la légère retouche que venait d'apporter l'homme au dicton. à la rigueur, cette trouvaille esthéto-linguistique l'incita à affiner son timbre de voix.

  - Oubliez le futur un moment, Monsieur, et dites-moi honnêtement quel est votre avis en ce qui me concerne.

  - Disons que je vous trouve téméraire...

            «Téméraire, se répéta Simone, dont la consolation était mitigée.»

            C'est par ce terme que Georges Kurbine lui affirma spontanément ce qu'il pensait de son comportement. Elle jugea aussi qu'il lui parut à priori favorable, mais prudent. Certes, l'homme ne manqua pas de lui faire remarquer l'ambivalence dans laquelle elle l'avait plongé. Il se sentait piégé, elle le savait. Piégé parce qu'elle lui ramenait le public, chose qu'il n'espérait plus, et qu'elle contribuait par le fait même à boucler une fin de saison qui sinon, se serait annoncée catastrophiquement déficitaire. Kurbine fit très attention dans le choix de ses mots pour ne pas qu'elle puisse sentir chez lui la moindre trace de soulagement ou alors d'encouragement. Il s'efforça de garder son ton neutre, à tendance nettement alarmiste, déterminé à lui faire comprendre qu'il ne pouvait en tant que directeur d'orchestre, ami cher de la musique et ayant toujours souffert que le destin ne lui permette de devenir le pianiste qu'il souhaitait, accepter sa conduite.

            Simone avait vu juste, l'honneur occupait une place déterminante dans l'argumentation péjorative de l'homme. Elle voulut longuement débattre sur le fait que le moment était plutôt mal placé de discourir de convenance en une période où il ne pouvait être question que de secours et de survie, mais Kurbine coupa court à cette piste hasardeuse en lui rappelant qu'il ne pouvait prendre ses décisions sans penser à la réaction des autres musiciens, de l'administration, de Von Rubert et du fameux Comité. Cette réflexion donna d'ailleurs l'impression à Simone que Kurbine ne disait pas ce qu'il pensait vraiment et qu'il était lui-même fort tiraillé à force de jongler avec une complexité sans cesse accrue entre le bien et le mal. Il ne manqua pas de lui répéter qu'une majorité de tout ce beau monde ressentait toujours un profond état de furie à chaque fois qu'il manquait à son devoir de la renvoyer et il prévit qu'ils ne pourront l'être que davantage suite à son interview à la radio, qu'il se permit de qualifier de malveillant et d'inconvenable.

            Simone, qui cette fois avait pris l'initiative de ravitailler les verres, n'avait pas terminé le remplissage de celui de Kurbine, qu'elle sirotait déjà les dernières gouttes du sien. L'alcool à cette heure de la journée laissait ses traces, mais elle en avait aussi grandement besoin pour traverser encore une fois cette épreuve des justifications. Elle puisait dans la bouteille avec une familiarité étonnante.

            Il lui prit l'envie, tandis que Kurbine lui venait d'ouvrir la voie, de revenir sur son entrevue avec Leah Vilkner. Elle riait d'ailleurs avec exagération, au grand étonnement de celui-ci.

  - Je suis en train de repenser à la tête que la vieille femme a fait lorsque j'ai dit qu'on m'avait emprisonnée?... Ha! Il fallait entendre sa voix s'élever à chacune de mes affirmations!

            Mélangeant toutes les consonances flamandes qui lui effleuraient l'esprit, elle imitait l'intonation de la speakerine:

  - Ik Goedemorgen 'derdag Antwerpen wij Zijn 'binden een niets!

Ce que je me suis amusée!

  - Vous avez causé un immense scandale. Peut-être un des plus orageux qu'ait connu Anvers. Vous avez sali froidement l'honneur de vos coéquipiers comme de la direction, c'est inexcusable.

            Elle lui jeta un regard qui semblait en dire long sur le dédain qu'elle pouvait exprimer.

  - L'honneur! soupira-t-elle. Vous n'avez que ce mot-là à la bouche! Je leur sauve la peau aussi, à mes amis virtuoses!

  - Mais vous vous imaginez bien que cette histoire n'en restera pas là. Préparez-vous à essuyer d'impitoyables rebuffades. On voudra savoir ce que chacun pense de tout cela. Et non Simone, je ne vous approuverai pas. Ce serait donner le briquet au pyromane!

  - Le briquet au pyromane! répéta-t-elle en riant.

            Elle délaya son hilarité par des gorgées qu'elle prenait maintenant directement dans la bouteille.

  - Soit! dit-elle ayant retrouvé un semblant de sérieux détonnant avec la tonalité théâtrale qu'elle prenait en s'exprimant. Ne clamez pas ma bénédiction. Condamnez-moi si vous voulez, mais de grâce, laissez-moi agir!

            Il pouffa. Elle bondit alors de sa chaise en serrant son verre contre elle. Elle resta calme, mais son ton se faisait plus grave.

  - C'est tout ce que je vous demande, Monsieur. Je pourrais bien exiger une compensation monétaire en échange de mes efforts pour ramener le public. Soyez content, que mon système de valeur ne place pas en tête l'odeur putride de quelques francs de pacotille et que le respect et l'estime me suffisent largement.

  - Le brandy vous va mal, Simone: vous dites n'importe quoi!

            Au moment où même les jeux de mots les plus plaisants de la part de Kurbine auraient pu difficilement la contenir, Simone s'efforçait de garder son sang-froid.

  - Retournez vous coucher, dit-il. Nous reparlerons de tout cela une autre fois.

            «C'est donc cela, cette soudaine complaisance à mon égard? pensa Simone. »

            Kurbine procédait de façon à ce qu'elle manque la répétition de ce matin; à ce qu'elle se retire pour éviter, elle présumait, d'éventuelles frictions? Allons. Elle n'était pas dupe. L'alcool, les bontés; tout cela sonnait faux dans la bouche de l'homme et elle jugeait son astuce lâche et odieuse. Simone croyait pourtant qu'il avait compris, lorsqu'elle lui avait affirmé qu'elle connaissait tout de l'envers du Philharmonique d'Anvers.

            Elle voulut s'en assurer.

  - Savez-vous que je possède tout ce qu'il faut pour que l'on vous pointe du doigt à tout jamais, Monsieur; et même...

            Étonné par ce chantage, il lui empoigna le bras et la conduisit subtilement vers la porte.

  - Vous avez bu, Simone! Rentrez à la maison.

            Furieuse, elle tenta en vain de s'en dégager.

  - Vous profitez de la situation, dit-elle. Mais lorsque je me verrai contrainte à dévoiler en ondes votre histoire et ce que vous avez fait pour vous retrouver à ce poste, vous saurez que mon état du 9 avril 1956 était parfaitement éclairé.

            Sans lâcher ses bras qu'il serrait avec vigueur, il la dévisagea d'un oeil quémandeur, sceptique, mais à la fois excessivement apeuré. Simone le sentit blêmir. Elle crut bon d'insister.

  - Faut-il que je vous rappelle le sort qu'ont connu d'autres collaborateurs comme vous?

            Paralysé et torturé, Kurbine la lâcha. Il avait l'impression d'avoir pris vingt ans d'un coup et sa jambe droite lui sembla curieusement douloureuse; il se laissa crouler pesamment dans un large fauteuil de cuir et s'alluma une cigarette. Une curieuse veine, laquelle Simone supposa être celle de la consternation, s'était dessinée sur son front.

  - Comment? grommela-t-il d'une voix cafardeuse en expirant la fumée.

  - Vous voyez, Monsieur? Le brandy n'enlève rien à ma lucidité. Et s'il y a une chose qu'il m'ôte, c'est la gêne de vous dire que vous êtes sûrement le type le plus lamentable que je connaisse.

  - Quel est votre prix? demanda-t-il, d'un ton aussi apathique que sentencieux.

  - Puisque je vous dis que l'argent m'indiffère. Je ne revendique qu'une garantie.

  - Une garantie?

  - La garantie de votre protection absolue.

  - C'est tout?

  - C'est bien assez! Mais si vous insistez, je peux être plus gourmande. Tiens, je vous suggère de rappeler les services de Mme. Radegonde. Les partitions n'ont jamais subi pareil délabrement depuis son départ. Son expérience ne saurait qu'être bénéfique au retour de notre chère harmonie.

  - Ai-je le choix?

  - On a toujours le choix... Même si parfois, j'avoue qu'il est préférable de choisir qu'il vaut mieux ne pas avoir le choix.

            S'efforçant de rester impassible, Kurbine fit flamber le paquet d'allumettes qu'il tenait entre ses doigts. Plus qu'en raison des déboires du Philharmonique ou des craintes pour l'honneur, il était tout à coup profondément troublé et Lyon lui apparut soudainement futile. Simone le tenait en laisse et il s'en trouvait décontenancé. Où avait-elle pu apprendre ce qu'elle venait de lui laisser entendre? Il prévoyait le pire. Simone venait lui jeter impunément son passé en plein visage, passé peu reluisant qu'il parvenait difficilement à oublier. Que savait-elle exactement? Elle semblait au courant qu'il avait collaboré avec les nazis pendant la guerre, mais savait-elle qu'il leur devait son poste? Connaissait-elle toutes les circonstances? Savait-elle qu'il avait manoeuvré pour faire disparaître le directeur qui l'avait précédé, un Juif qu'il avait sciemment balancé à la Gestapo? Ou pire, que l'ascension fulgurante du Philharmonique, bien avant l'ère Holberg ou le mécénat de Courbet, il l'avait gagné au profit d'un sombre pacte qu'il ne se pardonnait pas encore et qui lui avait fait liquider l'ensemble des Juifs que comptait alors son orchestre?

            Kurbine était ailleurs. Il avait beau s'être convaincu que c'était le contexte et la guerre qui l'avait fait agir ainsi, le seuil de sa bonne conscience était fragile. Devant le sourire fourbe de Simone, il se surprit plus que jamais à l'haïr, voire pendant un instant, à la souhaiter morte. Lui exhibant avec une satisfaction évidente ses belles dents, elle s'exclama avec innocence en tendant son verre:

  - Servez-moi illico, un autre brandy. Pour sceller notre marché!

 

                                                                              *

 

            Du fond du couloir où elle déambulait fièrement, Simone tendit l'oreille et y ouï la séance d'accordement des instruments. Manifestement, la gloire lui était trop fraîche pour que ses habitudes ne changent et comme toujours, son lutrin était inoccupé quand commençait la répétition.

            Elle n'avait pas mis les pieds dans ce lieu, depuis ce jeudi, jour où on l'avait faite prisonnière. La dernière fois qu'on l'avait vue, elle jouissait d'une verte victoire, victoire dont on se méfiait certes, mais dont on n'avait pas considéré, à ce moment, toute l'ampleur. Elle venait de prouver à tous, que dorénavant, elle ne se priverait nullement d'user des procédés les plus radicaux pour récolter plus de liberté et de prestige. L'étourdie en quête de vengeance, qu'on croyait qu'elle fût, s'avérait être plus astucieuse et plus coriace qu'on ne l'eut présumé.

            Subissant les effets du brandy de Kurbine, Simone trottinait gaiement dans le corridor, fredonnant une rhapsodie hongroise de Liszt, qu'elle harmonisait au leste battement de ses bras.

            «Si l'autruche ne vole pas, elle peut au moins se targuer d'être le plus grand des oiseaux! pensait-elle avec amusement.»

            Elle aboutit aux portes de la salle de concert. Elle s'épongea le front, puis les ouvrit avec une distinction qu'elle n'eût pas amplifiée davantage, s'il s'était agi des portes du paradis.

            Surpris de la voir apparaître, les musiciens en répétition s'arrêtèrent brusquement de jouer en un mouvement d'ensemble. Von Rubert, juché sur son podium, la baguette en l'air, se retourna vers Simone qu'il dévisagea durement. S'efforçant de camoufler du mieux possible le léger vacillement qui l'affectait, elle s'avança vers sa place, en bravant les regards austères de l'ensemble. Elle ne put s'empêcher de revoir Baptiste avec un certain soulagement et plus avant, la présence de Willem la réconforta grandement. Ceux-là au moins, elle avait la certitude qu'ils n'étaient pas des ennemis. Même si Simone gardait toujours ses distances à l'endroit de Willem, elle savait que c'était bien davantage par orgueil, que parce qu'elle lui en voulait encore réellement. Willem n'était pas un méchant garçon et malgré tout, n'avait-il pas tenté à maintes reprises de s'excuser, chose qui le différenciait nettement de ses prédécesseurs qui eux, ne l'avaient que rarement fait. Depuis quelques temps, Simone avait même réappris à lui sourire. Elle l'aurait peut-être invitée à s'expliquer, mais sa connaissance de l'état marital de l'homme, l'en avait refroidie. De toute manière, le moment semblait plutôt mal choisi pour songer à l'amour; en avait-elle réellement le temps, elle qui avait aussi jugé bon de se priver des services de son confesseur?

            Devant tous ces visages d'enterrement posés sur sa personne, Simone crut bon d'effectuer son retour dans l'humour.

  - Dieu, que c'est sinistre ici! s'exclama-t-elle joyeusement.

            Il n'en fallut pas davantage à Franz Petersen, un violoncelliste déjà reconnu pour ses manières rudes, pour se lever aussitôt et se mettre à lui déblatérer une suite d'injures en flamand, de laquelle Simone ne retint que talurelekker van t'gasthuis*.

            Courgelle, la consoeur qui avait été profondément atteinte par les allégations de Simone en ondes, suivit l'élan de l'homme avec encore plus de virulence.

  - T'as un sacré culot de te repointer le nez ici, sale traînée!   

- Va-t-en vermine! s'écria solidairement sa voisine violoniste, Clara Olsen. Ridiculiser tes amants ce n'était pas suffisant, il a fallu que tu dénigres aussi tes coéquipières!

            Von Rubert, dans le but d'alléger l'atmosphère, invita Simone à vite regagner sa place, tout en prenant la peine de lui spécifier que la pièce qu'ils avaient entamé ne comportait cependant, aucune partie pour triangle.

  - De toute façon, va donc frapper ton bout de métal ailleurs! s'écria Van Lehar, la maîtresse désormais révélée, du maestro.

  - J'ai le droit d'être ici! se défendit Simone avec vigueur. Je suis musicienne au même titre que vous!

  - Écoutez ça! rétorqua la Courgelle, la voix chargée de mépris. (La désignant.) Non mais peut-on appeler ça une musicienne?

  - Le mot charognard lui siérait mieux! ajouta Ruth Van Lehar.

            Une partie des musiciens s'esclaffèrent à cette remarque. Von Rubert, se satisfit un bon moment, se délectant savoureusement de la situation incommodante de la femme, avant qu'il ne juge bon de s'imposer pour quémander le silence. 

  - Alstublieft! Alstublieft!* Cessez donc ce chahut!

            Non sans quelques hésitations et d'autres supplications du chef d'orchestre, les musiciens finirent par se taire.

            Von Rubert reprit:

  - Je vous en prie, essayons d'enterrer cette histoire, compromettante je l'avoue, mais qui appartient maintenant au passé.

  - Au passé! rétorqua le Suisse, Edgar LeMont. Ce matin, quand je me suis réveillé, ma femme avait ramassée toutes ses affaires et était repartie pour Genève avec les gosses... Tout ça, à cause des excès de volubilité de cette...

  - Broubbeleer*! lui souffla son confrère Van Leonarden.

  - La mienne m'a fait une scène atroce, ajouta Yan Maxwell. Elle jure que maintenant elle aura l'oeil sur moi...

  - Vous l'avez bien cherché! dit Simone sans pitié.

  - Tu vas la fermer, putain! cria Lemont, encore sous le choc.

  - T'aurais jamais dû venir hanter Anvers! ajouta Maxwell. Les faveurs ont assez duré; qu'on la flanque à la porte!

            Suivant la phrase de l'homme, une bonne partie de l'orchestre se mit à scander en choeur:

            «Les faveurs ont assez duré; qu'on la flanque à la porte!»

            Simone les laissa s'enflammer un moment.

  - Si je pars, vous crèverez! finit-elle par rétorquer en criant pour qu'ils se taisent.

            Ils ne s'interrompirent guère. Prenant tout son souffle, beuglant presque, Simone tenta de leur rappeler la réaction glaciale de la foule au concert du jeudi dernier, lorsqu'on l'avait enfermée. Ses opposants, n'écoutèrent manifestement pas son argument et haussèrent même le ton pour enterrer ses paroles.

            Lassé de toute cette turbulence, Von Rubert frappa résolument sa baguette contre son pupitre.

  - Taisez-vous! lança-t-il d'un ton quasi-dictatorial, qui en surprit plusieurs. À quoi aboutirons-nous si vous vous déchirez de la sorte?

  - Cette femme est en train de nous achever! déclara un clarinettiste moustachu, d'une petite voix mielleuse.

  - Achever? releva Simone. Et qui est-ce qui a commencé? J'essaie de réparer le tort que vous avez causé.

  - Tu cherches à te venger de ceux qui t'ont persécutée! dit Bragler, le timbalier. Pourtant, je ne t'ai jamais rien fait moi Simone, alors que toi, en outrageant la philharmonie, tu m'outrages également.

  - Inconséquent, sans mes éclats, il est fort à parier que tu te retrouverais à la rue dans quelques mois.

  - Rien n'est certain! répliqua Françis Verner, le premier violoniste qui commençait sérieusement à craindre pour les invitations que certains grands orchestres nationaux et européens lui avait faites.

            Il rajouta:

  - Ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose. Comment voulez-vous qu'on me prenne au sérieux avec tout ce remue-ménage?  

  - Égocentrique! lui cria Simone. Toi, tu trouveras certainement ailleurs, mais pour d'autres, c'est le chômage qui les attend!

  - Et maintenant, dit-il, c'est la risée qui nous guette!

  - La risée n'a jamais fait crever personne de faim!

Vos paroles me confirment ce que j'ai toujours pensé. Je ne suis pas sotte, contrairement à ce que vous avez pu croire pendant des années. Je vois bien ce qui vous choque: vous n'acceptez pas que je vous vole la vedette! Vous ne tolérez pas que ce soit la trianguliste qu'on acclame; que ce soit elle qui attire les foules. Elle est bien dans le fond de la fosse, à l'ombre de vous, vous vous dites. Frappe et repars! Tinte et taie-toi!

            Les bras croisés derrière son dos, Simone se mit à tournoyer sur le parterre.

  - J'imagine que ce sont les considérations qu'est en droit d'attendre, une couarde. Mais l'audacieuse mérite davantage! Plus que de la considération, j'exige d'avoir le respect.

            Plusieurs se mit à la huer. Simone s'objecta.

  - La popularité fut accidentelle.

            Simone attendit que les huées s'éteignent avant de se justifier.

  - Si mes procédés vous indignent, sachez que les vôtres n'ont guères été plus reluisants à mon égard.

            Simone s'arrêta comme pour laisser à ses adversaires le soin de répliquer. Étrangement, personne n'osa s'emparer de la parole. Von Rubert soupira en regardant Ruth Van Lehar, sa maîtresse.

            Sans se préoccuper de lui, Simone poursuivit.

  - Il temps de nous mettre à l'esprit que l'orchestre émérite, nous l'avons égaré dans l'océan de nos conflits et de nos divergences. Nous n'avons perdu toute crédibilité, dit-elle en ne manquant pas de regarder son chef d'orchestre.

            Se sentant provoqués, les musiciens s'emportèrent et se remirent à parler bruyamment de partout dans la salle. Simone voulut leur dire que l'occasion était propice pour découvrir l'orchestre de la nappe de rigorisme qui les voile depuis toujours et qu'il était temps d'offrir public un divertissement qui semble leur convenir davantage; il s'en montrait prêt. Cependant, on ne lui laissa pas la chance de terminer sa pensée. Plusieurs s'étaient remis à jouer de leur instrument, ce qui créait une cacophonie assez infernale qui exaspérait Von Rubert au plus haut point.

            Il fallut attendre l'interruption du harpiste Joseph Lachelier pour que les musiciens se calment. Lui qui jouissait d'une certaine influence dans l'orchestre depuis sa brillante participation au Comité, n'avait eu qu'à crier fort pour qu'un certain silence s'installe.

            S'accompagnant alors de son instrument, Joseph leur pria de prêter l'oreille à ce qu'il dit avoir composé de son cru; un couplet fort mordant qu'il entonna doucement.

 

                Tel un éléphant dans une échoppe de porcelaine,

                Pataude elle est née et demeure...

                Éhontée, elle mendie son pain d'un puissant mécène,

                Et par ses fesses, le graisse de beurre...

                Machon, vous avez dépassé le seuil,

                En confondant célébrité et poignée de saletés.

                De la Philharmonique faites votre deuil,

                Oyé Oyé! Larguons la traînée de monsieur le curé!

 

            Le refrain déclencha chez les autres musiciens un énorme éclat de rire. Puis en moins de temps qu'il ne faut, on se mit à le répéter allègrement.

            Simone cambrait fermement les lèvres. L'assouvissement, qu'elle croyait avoir trouvé en leur clouant le bec, s'était envolé. Il cédait place à la plus pure des irritations. Immobile à l'avant scène, elle promenait son regard brouillé sur cette bande de ricaneurs ingrats.

            Ce qui surprenait le plus Von Rubert, c'était de voir avec quelle complicité les musiciens agissaient lorsqu'il était question de Simone, depuis qu'elle connaissait ses heures de gloire. Â croire qu'on s'était unanimement coalisé pour contrer cette nouvelle menace. Les éclats de Simone, s'ils écorchaient tout le monde, avaient toutefois eu comme conséquence heureuse de ramener une cohésion incontestable entre les membres de la formation et cela transpirait dans les concerts - étonnamment! Comme si dans l'adversité, était paradoxalement ressorti un semblant d'harmonie.             Les mésententes individuelles, politiques et culturelles qui avaient tant meublé la vie des coulisses du Philharmonique, par le passé se voyaient surclassés par l'attention d'une seule et même personne. Même les pointilleuses altercations linguistiques se faisaient plus rares. Désormais l'emploi du français ou du flamand était régi par un code, pour le moins mesquin, visant à atteindre ou au contraire, à tenir éloignée Simone des bavardages. 

            Captant le regard de Willem, au passage, Simone demeura prisonnière, un instant, de ses grands yeux mordorés qui lui jetaient la clémence. Puis, tombant sur Baptiste, elle fut étonnée que celui-ci se dépêche de l'éviter. Ennuyé ou alors simplement distrait, il s'était aussitôt mis à polir ses cymbales.

            Joseph Lachelier, retint bientôt toute son attention.

            «Le voilà donc, le fripon à la plume désinvolte!» se dit-elle, alors qu'elle l'observait s'égosiller de plus bel.

            Ainsi, l'un des principaux instigateurs des épigrammes venait de se démasquer de lui-même et son patronyme vagabondait librement dans l'esprit de la femme.

            «Lachelier... Lachelier... Lachelier...»

            Simone ne s'était jamais particulièrement arrêtée sur ce type, bien qu'elle conservait depuis le premier jour, l'impression de le connaître. Joseph Lachelier était un des rares musiciens wallons qui ne lui avait jamais soufflé mot. Aussi, par le fait même, il s'avérait probablement la dernière personne qu'elle eût placé dans le panier des fruits corrompus. Encore une preuve qui lui confirmait la désormais fameuse théorie de l'emballage de Baptiste. Celui qui lui paraissait si réservé et si discret venait de trahir le mystère qui l'enveloppait en se proclamant froidement l'instigateur de toute cette intolérance à son égard. Pourquoi avait-il engagé toute cette polémique? Quel intérêt voyait-il à répandre dédain et haine envers elle? Elle eût bien voulu pouvoir répondre à ces interrogations.

            Les chants et les rires, qui fusaient de toute part de la salle, lui bourdonnaient maintenant et allaient s'échouer contre sa carapace; elle n'écoutait plus...

            Fatigué à l'extrême, Von Rubert émit un dernier cri - du moins, l'espérait-il - qui perça l'amphithéâtre.

  - Au prochain qui se permettra de troubler la paix...

            On attendit impatiemment quelle répression il réserverait à d'éventuels fautifs, mais on dut demeurer sur sa faim, puisqu'il ne termina jamais sa phrase.

  - Prenez vos partitions, dit-il sèchement. Et notez-moi le léger changement de tempo à la dixième mesure...

            Après avoir durement retrouvé la tranquillité qui prévalait avant l'arrivée de la trianguliste, la répétition put reprendre son cours normal. Préférant attendre que Kurbine ne replace les choses, Simone se résigna à quitter la salle, sans mot dire.

            Surpris ou soulagé de cette forme de renonciation, Von Rubert se hasarda à lui demander:

  - Vous vous en allez?

  - C'est ce que vous souhaitiez, non?

  - Je... Euh... Non.

  - J'en ai assez entendu pour ce matin. Je me tire!

            Croyant avoir vaincu, les musiciens se mirent à applaudir avec enthousiasme. D'un air fulminant, Von Rubert se retourna vers eux en levant sa baguette; ils s'arrêtent brusquement. Il fut d'abord surpris, mais finit par afficher un petit sourire comblé.

            Simone ne put s'empêcher de lui répondre:

  - Vous semblez enchanté que vos ouailles vous obéissent au doigt! Mais quelle mérite avez-vous puisque vous êtes, à titre, leur pasteur? De mérite, j'en ai bien davantage, croyez-moi! Car vous verrez bientôt, un frêle petit agneau conduire le troupeau.

            Von Rubert arbora une expression confondue.

  - Je pars, rajouta-t-elle, mais je vais revenir vite! Et ce jour très proche, les choses auront changées, fiez-vous sur moi. Kurbine aura tout le temps de vous expliquer... Au revoir messieurs, dames!

            Simone quitta les lieux sous les regards inquisiteurs et les chuchotements constants. Mais tout de suite, elle rouvrit la porte de l'auditorium et y glissant sa tête, elle dit:

  - Une dizaine de journalistes attendent dans le couloir, M. Von Rubert; ils veulent savoir s'ils peuvent rentrer?

  - D'ordinaire tu prends seule les décisions, répondit l'homme d'une manière cassante.

            Elle s'esclaffa légèrement et disparut.

  - Où en étions-nous? demanda Von Rubert, distrait. Ah! bien sûr, le tempo... Alors, je veux allegro sur... Oh! et puis, ça suffit pour aujourd'hui! Déguerpissez tous!

            Selon son commandement, les musiciens se mirent à ramasser leurs affaires sans délai et la salle s'évacua.

            Rutz Van Lehar, qui s'était délibérément fait lente pour demeurer seule avec son amant, s'approcha doucement de lui. Alors qu'il réfléchissait, appuyé contre un lutrin, elle lui enlaça le cou.

  - Tu songes à ce que tu vas dire à ces journalistes?

  - Je ne pense à rien; est-ce que ça veut dire que je ne leur dirai rien?

  - Dis-leur que tu voudrais voir cette garce sur le bûcher!

            Il rit.

  - Je t'ai trouvé bien tolérant envers elle, poursuivit Rutz. T'as oublié ce qu'elle a osé dévoiler à notre sujet?

            Von Rubert haussa les épaules.

  - On aurait fini par l'apprendre un jour ou l'autre.

  - T'aurais dû les laisser se payer sa tête.

  - Pour qu'on blâme encore ma mollesse? Non, je devais m'imposer, m'en déplaise. Que notre liaison soit connue au yeux de tous... Je n'ai pas honte de mes sentiments.

            Elle lui baisa tendrement la joue.

  - N'empêche que cette femme me rend dingue, Rutz, soupira-t-il. Elle me fera perdre la face, je le sens.

  - Ciel, Christian!

            Il lui jeta un oeil harassé.

  - Bon d'accord, tu ne peux la renvoyer... Mais alors fuyons! Partons loin! Quittons Anvers, la philharmonie et cette dégénérée! Allons faire notre musique ailleurs; au bout du monde, s'il faut!

  - Non Rutz. Cette femme n'est pas une dégénérée. Ces années où elle est demeurée muette, repliée sur elle-même, tout le monde l'a cru stupide. Mais en causant avec elle, l'autre jour, j'ai vu qu'on se trompait: cette femme est redoutable; dangereuse, parce qu'elle croit qu'elle n'a rien à perdre.

  - Je n'ai aucune pitié pour les femmes de ce genre.

  - Je pense qu'elle mijotait son coup bien avant son arrivée à Anvers. Et elle a bien compris, que je m'accroche désespérément au Philharmonique, armé de ma piteuse renommée.

  - C'est ridicule!

  - Mais c'est la pathétique vérité.

  - à t'entendre, on croirait presque que tu l'admires.

  - Je hais cette femme au plus haut degré, Rutz! Appelle-la garce si tu veux, calamité ou désastre, mais reconnais au moins, qu'elle est perspicace.

  - Elle calque les romans, rien d'extraordinaire! Tant qu'à moi, elle peut bien s'embarquer pour Tombouctou ou Mars si elle veut!

  - Dommage qu'elle ait appris à se faire respecter aussi tard; je suis convaincu qu'elle aurait été une musicienne remarquable...

 


 

                                                              SEPTIÈME PARTIE

 

 

            Depuis quelques jours, le bruit courait à Anvers à l'effet que le roi serait en ville, à la fin du mois, pour clôturer la saison du Philharmonique. Bien qu'autant la radio que la presse se fussent gardé d'avancer quoi que ce soit au sujet de cette hypothétique visite, plusieurs langues avaient aisément veillé à nourrir les échos qui s'étaient curieusement renforcis avec l'apparition des premières douceurs de mai. L'affaire avait pris des proportions d'autant plus étonnantes que chaque jour le récit s'amplifiait un peu plus et s'épiçait de rumeurs fraîches aussi cocasses que saugrenues. On pouvait même ouïr récemment que le roi profiterait de son passage à Anvers pour décorer la trianguliste Simone Machon.      Les billets de ce concert final, qui s'étaient envolés depuis quelques temps déjà, faisaient l'objet d'étranges spéculations et leurs détenteurs suscitaient la convoitise des plus fins connaisseurs de musique comme de ses plus rustres amateurs. Un richissime inconnu s'était même offert un espace dans chacun des quotidiens de la ville où il titrait: «Mélomane mordu propose somme mirifique pour billets de l'OPA.»

            Cette vague de publicité entourant la philharmonie n'avait cessé d'accroître la fièvre et l'engouement du public chez qui, tant pour la minorité wallonne que pour la majorité flamande, Simone représentait plus que jamais le symbole indubitable de la détermination.

            La tempête d'avril s'étant éloignée, un vent d'accalmie soufflait maintenant sur l'orchestre. La crainte de voir son secret trahi paraissait avoir merveilleusement opéré sur Kurbine, puisqu'au cours des dernières semaines nul ne s'était hasardé à causer quelqu'obstacle au travail de Simone. Ceux qui s'opposaient aux nouvelles règles du directeur général ne pouvaient que s'y assujettir docilement ou alors quitter les rangs de la formation; pas d'autres alternatives. Très récemment, une dizaine de musiciens élites avait préféré partir vers l'incertain avant que l'absurde ne leur ait causé trop de dégâts, au grand désespoir d'un Von Rubert prisonnier, dont le crâne foisonnait d'idées oscillants entre la furie et le dépit; lui-même ne savait pas trop.

            De son côté, Simone se réjouissait de voir partir quelques uns de ses plus virulents adversaires: les Courgelle, Lemont, Maxwell et elle regrettait seulement que Joseph Lachelier, ce nouvel et troublant ennemi, ne figure pas sur la liste. Malgré le retour d'une apparente accalmie au Philharmonique, Joseph Lachelier laissait présumer à Simone l'existence d'ennemis insoupçonnés, comme lui-même l'avait été. De plus, elle craignait qu'il ne profite de ce nouveau régime de terreur pour entraîner d'autres personnes à partager son antipathie envers elle. Elle cherchait bien un moyen pour qu'il se tienne tranquille, elle ne pouvait rien contre lui. Elle avait beau posséder un coffre regorgeant de détails croustillants sur tout un chacun, l'arme absolue qui pouvait lui permettre de clouer au silence la plupart de ses rivaux, elle devait se contenter pour le cas Lachelier que d'une fiche quasi-vierge, sur lequel ne figurait que des informations insipides; tout au plus son nom, lieu et date de naissance ainsi que celle de son entrée au Philharmonique. Visiblement aucune faille, ni secret compromettant ni rien d'extraordinaire au sujet de cet homme énigmatique qu'elle accusait d'être à la tête de la vile campagne de salissage à son égard. Ne s'était-il pas trahi lui-même? Simone avait bien cherché à connaître les raisons de cette lacune auprès de Mme. Radegonde qui, embarrassée, n'avait pu que s'avouer vaincue devant le mutisme de cet homme.

            Abusant du prestige dont elle jouissait en ce moment, Simone avait commenté publiquement le départ de ses chers confrères d'un style cinglant, qui témoignait bien la haine qu'elle portait à leur égard.

            «Les traîtres se manifestent, Dieu merci! Nous pourrons dorénavant nous consacrer pleinement à notre précieuse harmonie.» En réalité, Simone savait l'incident critique, mais n'était-ce pas son jeu d'atténuer l'ampleur de la chose? Elle devinait bien que le peuple, aveuglé par ses exploits, ne se formaliserait point que le principal joueur de basson ou même que le premier violoniste lève les voiles; surtout après qu'ils se soient dressés contre leur idole.

            «Avec la fierté qu'ont les Anversois envers leur orchestre, ils ne pourront que crier haro sur les déserteurs!» avait-elle rajouté, tout aussi caustiquement.

            Le désistement de ces musiciens coïncidait paradoxalement avec une période où les élans de Simone s'étaient considérablement tempérés. Bien sûr, elle réservait toujours ses coups de théâtre notoires qui l'avaient révélée à tous, mais à la différence que ceux-ci étaient maintenant pré-arrangés. En fait, elle devait seulement y réfléchir à l'avance pour en aviser son chef d'orchestre.

            Comme Von Rubert avait dû s'avouer incapable de contenir Simone par la force, il avait cherché à se replier sur la raison. Avec discernement, il lui avait donc exposé toute l'importance de connaître à l'avance ses intentions, histoire d'être en mesure d'ajuster le jeu des musiciens et ainsi ne pas trop perdre la face devant le public. Astucieuse, Simone avait, en tout premier lieu, refusé catégoriquement ce marché, allant jusqu'à le qualifier de dérisoire et de mesquin:

            «Pour qui donc me prenez-vous? dit-elle. Croyez-vous que j'irais vous présenter sur un plateau d'argent le moyen le plus simple de vous retourner contre moi?»

            Simone craignait, en effet, que Von Rubert n'emploie ce subterfuge afin de l'entraîner dans un piège; qu'il use de cette bienveillance afin de répandre à ce public assoiffé d'insolite, que les initiatives de Pataude la Virtuose sont désormais organisées à l'avance. En vérité, le maestro n'avait pas réfléchi à cette pourtant manifeste possibilité. Indéniablement, sa démarche, loin de viser à nuire à la renommée de Simone, n'avait autre dessein que de se couvrir lui-même, histoire de probablement s'éviter un infarctus sur scène, d'où son vif ahurissement devant la pertinence de l'objection de la femme - ou était-ce de l'admiration?

            Von Rubert jura néanmoins que leur entente ne serait jamais révélée puisque comme il le dit, il ne voyait aucun intérêt à ce que le public se détourne d'eux, une fois de plus. A cette phrase, Simone n'hésita plus, persuadée que la philharmonie d'Anvers représentait l'ultime issue musicale de l'homme. De toute façon, quoi qu'il pouvait déclarer, elle soupçonnait que le fait de diriger l'orchestre le plus populaire au pays, ne devait pas le laisser tout à fait indifférent. Son argument lui avait donc paru satisfaisant pour qu'elle daigne opiner à l'offre. Pourquoi?... Le savait-elle? Peut-être avait-elle pitié du pauvre homme? Ou bien, elle craignait de s'essouffler? Quoi qu'il en soit, ses caprices passaient désormais par le truchement de Von Rubert. Il savait, dès les répétitions, quel geste elle projetait poser ou encore, quelle variation elle se promettait d'apporter aux pièces exécutées.

            Mais une telle marque de compréhension et de largesse d'esprit ne relevaient pas exclusivement d'un surplus de complaisance. De là, s'expliquait peut-être son comportement? D'accord, elle s'était soumise à ses volontés, mais en retour, elle se trouvait en position toute légitime pour revendiquer quelques dédommagements. Aussi, elle avait aussitôt prié la direction de convertir l'uniforme des musiciens en un qui conviendrait davantage au côté éclatant dont elle voulait parer les futurs concerts. Elle leur soumit quantité de croquis qu'elle avait elle-même dessinés alors qu'elle n'était que l'opprimée rêveuse et desquels elle se réservait le costume le plus excentrique.

            Évidemment, l'Administration freina immédiatement ce projet grotesque et inutilement onéreux. Mais Kurbine, une fois de plus, accorda raison à la jeune femme, secondé curieusement par un Von Rubert accablé, mais tout de même flegmatique... De l'illusoire stade d'ébauche, les costumes se trouvaient en phase de confection et Simone, toute excitée, espérait bien les recevoir à temps pour le dernier concert de la saison, duquel seule l'hypothèse que le Roi y assisterait parvenait à la convulser.

            Et comme si cette requête n'était pas suffisante, Simone était devenue assidue, voire zélée quant aux pratiques de l'orchestre, au grand déplaisir de ses opposants. Rares se déroulaient maintenant les répétitions où l'on pouvait espérer se délester de sa personne. Le programme de fin de saison avait été modifié selon ses volontés et les pièces inscrites comportaient le plus souvent, une généreuse partie pour son instrument ou alors, lorsqu'elles en étaient exemptes, l'habile trianguliste se promettait bien d'en réviser les mesures. On disait même de Simone, qu'elle avait inspiré à un compositeur local peu banal, un projet de concerto pour triangle et orchestre. Il prévoyait même vraisemblablement l'achever pour le fameux concert final, enflammé par le désir de rendre hommage à l'audace de cette femme qu'il admirait.

            Installée aux pratiques près de Von Rubert, toisée farouchement par les musiciens, qui ignoraient tout de leur récente connivence, Simone s'était mise, depuis peu, à assister le maestro, relevant à tout instant les détails les plus anodins qui lui caressaient l'esprit. Elle se permettait même de corriger le travail de l'homme qui, bien qu'on le sentait bouillonner, n'en restait pas moins ouvert à ses réflexions.

            Ceux qui auraient connu l'atmosphère accablante du Philharmonique des mois derniers, eussent sans doute flairé, en ce cadre récent, un parfum d'artificiel. En apparence, la stabilité semblait revenue au sein de l'orchestre - bien qu'avait-elle déjà existé? Depuis peu, un nombre étonnant d'instrumentistes semblait même avoir développé quelques affinités avec la jeune femme. Affinités feintes ou réelles sympathies, on ne s'en préoccupait guère; le mot d'ordre étant la tolérance. Quoi qu'elle faisait maintenant, personne n'osait plus critiquer. On ne chuchotait même plus. Question d'éviter l'éclatement de l'orchestre, Kurbine avait exigé des musiciens qu'ils ignorent Simone totalement. Nonobstant cette pratique, pour certains mortifiante, on sentait bien qu'il n'eût suffi que d'une étincelle pour que le tout s'embrase. 

   «Simone, celle qui s'épanouit au rythme du printemps.» écrivait-on à son propos cette semaine dans le "Ons Land". Et en regardant son portrait, crevant la page frontispice de l'hebdomadaire, on ne pouvait qu'acquiescer à cette affirmation. Émanant d'un sombre décor nébuleux, le regard éhonté d'une gamine, les épaules dénudées, son triangle tenu contre son plexus par ses mains graciles, entrecroisées pour cacher ses seins, Simone rappelait ces bustes livides de déesses indéterminées. Il était vain en examinant cette femme aux traits de jeune première d'imaginer qu'il s'agissait en vérité, d'une musicienne du Philharmonique et encore davantage de croire qu'un tel déploiement de grâce avait longtemps passé inaperçu. Pataude la Virtuose soulevait la même fascination qu'eût éveillé n'importe laquelle star du genre; la gente féminine l'enviait presque et quant à celle masculine, elle vibrait à son égard, d'une concupiscence bien innocente. Simone était devenue, en quelques semaines, la personnalité de l'heure à Anvers, voire de plus en plus à Bruxelles et partout en Belgique. Il pouvait certes paraître étonnant, qu'une simple trianguliste sème autant d'exaltation auprès des foules. Peut-être cette effervescence découlait-elle de son approche inédite impliquant le scandale ou encore du fait que Simone se présentait elle-même comme la femme qui ose décloisonner le monde de la musique. Peut-être enfin, son cas s'accordait simplement avec une recrudescence de la présence des femmes dans les orchestres contemporains? Journalistes, chroniqueurs, pseudo-spécialistes ou psychanalystes charlatans étaient nombreux à tenter d'en élucider le mystère.

            Car conséquence indissociable de la célébrité, on remuait sans cesse sa vie privée. Simone avait désormais peine à se promener au port ou dans la rue sans qu'on ne l'arrête pour la féliciter ou pour la réprouver, bien qu'on ignorait quelle fraction représentaient les conservateurs entêtés, les mécontents ou les insurgés, ceux-ci préférant taire leurs remontrances par peur des réactions des nombreux fanatiques - connus - de la femme. La population anversoise connaissait aussi bien les creux de son âme, que les détails de son pénible cheminement vers sa spectaculaire ascension. Malgré cela, Simone n'était point de celles qui, au faîte de la gloire, ressentent une pudeur outrancière pour la confidentialité de leur existence. Au contraire. Elle semblait bien résolue à assumer toutes les contraintes qu'exige le statut, contraintes qui, selon elle, n'en constituaient pas vraiment.

            «Je me dois aux architectes de mon succès: je suis l'esclave de mon public!»

            Elle aimait bien se confier ouvertement sur les ondes, prenant plaisir à rendre hommage à telle personne ou à dénoncer telle autre. Sa personne alimentait assidûment les conversations, faisant souvent oublier les tumultes incessants de la crise linguistique. Mais entre la star extravagante, la pauvre fille sorti du néant et la femme parfaite, il y avait une marge à respecter. Malgré un récent dégagement à raconter les souffrances de son passé, Simone savait doser subtilement le futile et le tabou. Et même sous l'apparence du dénuement, Simone ne demeurait que celle qu'elle voulait bien laisser croire...

            Aux soirs de concerts, la salle se remplissait à craquer. Comme Simone se trouvait tout au fond de la fosse de l'orchestre, la lunette d'approche s'avérait, pour les spectateurs avisés, un outil des plus indispensables et ce, de quelque section où l'on était. Tout au long de l'interprétation, l'on se faisait un délice d'épier chacun des gestes et mimiques de la trianguliste comme ceux bien sûr de Von Rubert et des autres musiciens. On essayait de prévoir à quel moment elle s'animerait, la scrutant minutieusement et accordant parfois l'ingéniosité à ce qui n'était en réalité, qu'un simple hochement instinctif. Chacun de ses tintements, aussi insignifiant fût-il, était accueilli triomphalement et lorsque enfin elle se manifestait, l'ambiance s'enflammait et on l'acclamait alors avec une exubérance indicible. La venue d'admirateurs sur scène, défilant dans le but d'embrasser ou de submerger de fleurs leur idole marquait généralement la fin du spectacle. Quant à tous ces autres qui n'avaient pas le privilège d'assister aux concerts, ils se tenaient instruits en surveillant religieusement les quotidiens des lendemains, espérant y rencontrer cette désormais coutumière phrase:

            «Pataude la Virtuose frappe encore à la Philharmonique!»

            De toute évidence, Simone avait toutes les raisons de croire que l'on se moquât que la crème des musiciens ne se retire des rangs de l'orchestre. Les récitals n'étaient devenus prétexte qu'à d'immenses exhibitions bouffonnes où l'on s'agglomérait pour voir jusqu'où une jeune femme pourrait pousser son audace et exercer son imagination. La musique ne constituait plus hélas, qu'un fond sonore destiné à justifier la présence d'un tel événement. Ainsi rimaient ces concerts tant prisés du Philharmonique d'Anvers.

            La consécration devait bien omnubiler Simone, elle qui en temps normal était une mélomane exaltée, pour qu'elle accepte que la musique soit placée au second plan. Ainsi, celle qui ne jurait que par une route formellement tracée ne s'était manifestement pas faite priée pour y diverger sous les poussées d'un loup encore bien plus perfide: la célébrité. Chose certaine, ce n'était pas ce à quoi elle s'attendait à peine deux mois auparavant; mais il appert que même les rêves originels sont impunément violables lorsqu'on croit être parvenu à les surclasser.

            Minuit devait approcher. Cela faisait maintenant un petit moment que Johann Strauss, victime momentanée d'une sublime résurrection, avait regagné les frontières du silence. Le concert de ce soir appartenait à ceux auxquels on eût voulu qu'ils ne prennent jamais fin tant le plaisir éprouvé était intense. Les spectateurs ne semblaient d'ailleurs pas tout à fait assouvis, puisqu'une poignée d'entre eux débattaient encore dans le hall du bâtiment, à propos de la grâce de l'ensemble - bizarrement! - et d'une Simone prodigieuse. Ils se tenaient là, discutaillant bêtement, comme s'ils s'attendaient à ce qu'on les siffle pour assister à un rappel inespéré, les uns pérorant et s'enfargeant dans quelque théorie musicale savante, les autres se contentant d'exprimer spontanément leurs impressions.

            À quelque pas de là, dans la loge de Simone, la fête battait son plein et il était, sur l'heure, davantage question de détente et de fadaises que d'éventuelles prestations. C'est dans un petit local tout au fond des coulisses, récemment mis à la disposition de la dame, que se rassemblait un joyeux cercle composé d'amis, de petits aristocrates, de riches mécènes fervents, de critiques d'art et autres journalistes renommés ou simplement de sympathisants, que Simone sélectionnait parmi ceux se faisant les plus originaux dans leurs compliments.

            À l'intérieur, les invités bavardaient, badinaient et buvaient et ce n'était ni la chaleur des corps agglutinés, ni l'épaisse nuée lacrymogène flottant au-dessus des têtes qui pouvaient affecter la bonhomie ambiante. Autant d'enjouement faisait oublier aisément l'étroitesse des lieux. Sur le mur du fond, un vieux portrait gondolé de Franz Liszt semblait présider la réception; à droite, un simple babillard, sur lequel étaient épinglées les découpures de presse consacrées à la trianguliste jusqu'à ce jour, masquait le mur. Près de la porte, une table, drapée d'une fine dentelle, accueillait les quelques plateaux de crudités, sandwichs et canapés, ainsi que d'impressionnants tonneaux de bière offerts généreusement par un riche marchand désirant justifier par là, sa présence ici.

            Mme Radegonde, qui tournoyait fébrilement depuis un petit moment déjà près de Simone, profita de la première occasion où celle-ci se trouvait seule pour l'accoster:

  - Quand allez-vous me redonner mon coffre? s'enquit-elle abruptement.

  - Mme. Radegonde, je vous en prie, soupira Simone. Combien de fois vous ai-je répété que vous l'aurez quand toutes nos affaires seront terminées.

  - Nos affaires? Dites plutôt, vos affaires!

  - N'avez-vous pas, grâce à moi, retrouvé votre cher emploi?

  - Eh bien il a changé, mon cher emploi? La magie a disparu en même temps que la confiance. Que suis-je, moi, sans la confiance dans ce fichu boulot? Oh! on se doute bien que j'ai parlé. Le lien s'est vite établi entre mon retour et vos éclats tapageur. On me fuit comme la peste.

  - Vous vous faites des idées. Ils sont bien trop bêtes pour déduire à ce point. Si on semble vous éviter, c'est simplement que l'atmosphère est plus pesante, c'est tout.

  - Vous avez brisé des familles, entaché d'honorables noms. Certains ont préféré partir pour parer la disgrâce. Et dire que c'est moi qui vous ai tuyautée. Oh! je n'aurais jamais dû.

  - Mais vous l'avez fait.

  - Damnée! j'étais si déconfite que j'aurais pu vous vendre mon pancréas ce soir-là! Sachez que mon intention, par ce coffre, n'a jamais été de causer du tort à ces gens. J'ai réagi sous le coup de l'impulsion.

  - Vous étiez consternée et je vous ai apaisée. Patience, bientôt je vous le redonnerai.

  - J'aurais dû m'écouter et brûler ce coffre.

  - Et clore vos jours malheureuse? 

            La vieille dame grommela encore un moment. Puis, elle fusilla Simone du regard et s'éloigna. Elle voulut revenir peu après, pour réclamer plus fermement son coffre, mais Simone s'était déjà accrochée au bras du père Courbet.

  - Comme je suis contente que vous soyez venu, lui confia-t-elle avec emphase.

  - Je suis heureux moi aussi, répondit-il, d'un ton pas plus assuré qu'il ne le faut.

  - Soeur Mariette n'est pas avec vous?

  - Quelle raison avez-vous de croire qu'elle serait avec moi?

  - Je ne sais pas. Dommage qu'elle ait si peu de liberté.

  - Il faut admirer ces femmes de consacrer leur vie à Dieu.

  - Ou les plaindre... Leur condition rappelle celle atroce du mariage, à la différence qu'il leur est impossible de compenser leurs tourments aux déduits!

  - Pourtant, le temps n'est pas si loin où vous cherchiez encore chaussure à votre pied.

  - Jusqu'au jour où on en a marre de ne tomber que sur de vieilles godasses!

  - Vous méprisez maintenant le mariage et le voile?

  - Épouses ou nonnes, il n'y a que des similitudes: gênées par un mari ou gênées par Dieu, elles passent totalement à côté de la vie!

  - Qu'est-ce donc pour vous, Simone, la vie?

  - Regardez autour de vous. Ces gens... Ils sont ici, pour moi. La vie, c'est tout ce dont on espère.

  - Et si ce dévouement correspond à ce qu'elles espéraient?

            Elle sembla incertaine.

  - Prier du matin au soir pour se faire punir parce qu'on se permet de sortir pour marcher dans l'aube qui nous éblouit; non ce n'est pas ça la vie.

            Simone prit une chope de bière et en avala une grande gorgée. Elle empoigna ensuite le rosaire de l'homme qui pendait à son cou et, tout en le serrant dans son poing, elle lui déclara sur un ton goguenard:

  - Ce soir, je crois qu'il serait préférable de le remiser!

  - Vous n'avez pas à vous sentir intimidée parce qu'on se trouve en présence d'un objet sacré.

            Simone s'esclaffa, avec un brin de mépris.

  - Je voulais que vous oubliez, un instant, votre statut pour que vous puissiez vous amuser un peu.

  - Le statut ne me gêne guère, croyez-moi! Et puis, qu'est-ce qui vous fait croire que je ne m'amuse pas?

  - Votre air patibulaire. Vous ne vous mélangez pas au monde. Qu'est-ce qui vous contrarie? Est-ce le concert que vous n'avez point aimé ou c'est mon attitude qui vous dérange?

  - Attitude très insolite certes, mais plaisante!

  - Pourquoi vous ne venez pas plus souvent aux concerts?

  - Pourquoi vous ne venez plus me rencontrer à l'église?

  - C'est donc ça qui vous démange? J'avoue ne pas y avoir vraiment songé. Mais vous, vous avez toutes les raisons d'encourager l'orchestre: vous le subventionnez.

  - Et vous, vous payez la dîme, où est la différence?

  - Disons que j'ai changé. Je ne viens plus parce que je peux maintenant me sentir bien dans ma peau, sans pour autant ressentir le besoin de me faire confesser.

  - Dans ce cas, disons que j'ai des disques. Je ne viens plus parce que je peux écouter de la musique sans pour autant être obligé d'assister aux concerts.

  - Vous vous moquez.

  - Vous vous désistez.

            Ils se considérèrent un moment silencieux. Lassée, Simone préféra lui concéder le dernier mot. Elle avait fait des efforts, elle n'avait maintenant plus envie d'écouter ses sermons. Il lui parut avoir beaucoup changé, le bon père, en seulement quelques semaines de non-fréquentation. Chose certaine, elle sentit de nombreux reproches dans son ton et il ne l'amusait guère. De crainte qu'il ne pénètre dans d'autres sujets plus cafardeux, elle s'en esquiva en lui feignant un sourire empesé. Il la vit, peu après, s'immiscer au sein d'un petit attroupement de connaisseurs précieux, dont il jugeait les causeries bien plus pointilleuses sur le contenant que sur le contenu.

            Observant Simone agir parmi eux, il éprouva un léger frémissement, à l'intérieur duquel s'allia bientôt le désespoir. Peut-être n'avait-il jamais connu cette jeune femme insondable, après tout? Peut-être la conception qu'il avait d'elle était faussement décodée par un jugement altéré par un amour extrême? Cette thèse ne fut pas suffisante pour apaiser son affliction. Son regard s'embrouilla, ses songes se bousculèrent. C'était comme s'il ne reconnaissait plus celle qui retenait son attention; comme si son image, pourtant si nette et si présente dans sa tête, n'était devenue qu'un tout abstrait dans la réalité. Était-ce pour qu'elle se métamorphose en cet être insatiable et immodérément ambitieux que depuis lors, il veillait à son bien-être et à son bonheur? Était-ce pour qu'elle se détourne ainsi de lui, pour qu'elle soit froide et distante, plus à l'aise avec une bande de thuriféraires ostentatoires qu'avec ses véritables amis, qu'il avait souhaité son émancipation? Quelques impulsions égotistes émanèrent de son esprit. L'homme simple et vulnérable qu'il fût renoua avec son instinct indomptable de possessivité. Il ne put s'empêcher de s'avouer qu'il aimait mieux la Simone opprimée, que celle qui clamait sans relâche les vertus de son épanouissement. Il savait qu'il était mal de penser ainsi, mais rien ni personne n’aurait pu lui enrayer cette impression. Pour peu, il regrettait ses longues tirades endiablées sur l'oppression et ses vives incitations à en sortir, alors qu'il savait pertinemment que l'ascension de Simone relevait directement de son influence sur elle. Elle n'avait fait que suivre méticuleusement chacun des avis et conseils de son confesseur et c'est bien ce dont il se reprochait le plus. S'il avait souffert de la voir solitaire et malheureuse, il se torturait maintenant de la trouver illustre et radieuse, parlant de rêves comme si elle les avait tous réalisés. Il savait que son comportement s'avérait compréhensible vu son passé et à la limite, qu'il ne serait que provisoire. Cependant, combien de temps coulerait avant que les effets du succès ne se dissipent et qu'elle ne réapprenne à vivre comme elle le faisait antérieurement? Il appréhendait que son cher bon Dieu ne vienne le récupérer bien avant. Pétrifié, il demeura encore un moment absorbé, considéra Simone avec désolation, puis s'éclipsa.

            La conversation rôdait autour de la mode printanière quand tout à coup on vit s'engager dans la pièce trois hommes à complets sombres, qui n'avaient vraisemblablement pas été conviés. Simone crut entendre que ces messieurs venaient de Bayreuth, en Allemagne.   

  - Qui est-ce? demanda-t-elle presque craintive à son voisin de gauche, alors que les étrangers se frayaient un chemin entre les invités.

  - J'en sais rien, répondit-il. Probablement des gens importants.

  - Ils avancent par ici.

            Le trio s'immobilisa devant Simone. Plus un son ne parcourait la pièce; tous les cercles s'étaient brisés et on attendait insidieusement que ne s'engage la conversation. L'homme qui se trouvait au centre des trois enleva révérencieusement son large chapeau et fit un signe courtois de la tête à la dame qui répondit de même.

  - Je suis ravi de vous rencontrer! dit-il.

            Les seuls mots qu'il prononça d'un fort accent entrecoupé, ranima sans équivoque dans l'esprit de la femme quelques réminiscences de la dernière guerre; il s'agissait bien d'un Allemand, aussi, instinctivement demeura-t-elle méfiante, un sourcil légèrement froncé.

  - Je m'appelle Fritz Kuhn, et voici Herr Nietzshe et Herr Landshut. Nous venons de Bayreuth de la part de Wolfgang Wagner.

            Subitement, les traits du visage de la femme s'adoucirent quelque peu.

  - Vous avez bien dit Wagner?

  - Certainement Fraulen! Wolfgang Wagner, petit-fils du grand Richard Wagner et intendant au Festpielhaus de Bayreuth.

            Elle jeta un oeil au portrait de Liszt, puis déclama:

  - Bayreuth! Franz Liszt y est mort?

  - En effet. C'est aussi de ce compositeur que nous sommes venus vous entretenir.

  - Les mots me manquent pour décrire son génie. Que dire? C'est le plus fabuleux de tous.

  - Oui, l'on nous a parlé de votre admiration à son égard. C'est d'ailleurs pour cela et pour vos exploits que nous...

            Flattée à l'exacerbation, elle l'arrêta sans scrupule.

  - Quoi? On parle de moi chez-vous?

  - Enfin... Oui. Dans le milieu, beaucoup de gens vous connaissent déjà.

            Les lèvres incroyablement arquées, le regard pétillant, elle sentit le besoin de redemander:

  - On me connaît en Allemagne?

            Son interlocuteur laissa échapper un faible rire.

  - C'est évident Fraulen. On a seulement à voir vos manèges pour constater que vous êtes véritablement... un phénomène.

  - Vous étiez au concert, ce soir?

  - Naturellement.

            Sa bouche s'ouvrit lentement, comme si elle quémandait des détails supplémentaires ou quels commentaires allait-il rapporter dans son pays. Il réfléchit un instant:

  - Vous êtes très - comment dire? - distincte.

  - Et...

  - Ich liebe!

            Simone grimaça. L'homme répéta.

  - J'aime!

  - Ahhh! Très honorée cher Monsieur Herr Kuhn!

            Rassurée, elle lui tendit la main poliment.

  - Vous n'êtes pas sans savoir, dit l'homme, que cette année marque le soixante-dixième anniversaire de la mort de Franz Liszt.

            Prenant pour point d'origine cette année 1886, elle fit un bref décompte, descendant par tranches d'une décennie et acquiesça:

  - Ma foi, c'est pourtant bien trop exact, Monsieur Herr!

            Il s'esclaffa de nouveau, trouvant fort hilarant sa façon pléonastique de l'interpeller.

  - Dire que je n'y avais pas pensé, moi la plus ardente de ses inconditionnelles!

  - C'est justement afin d'éviter qu'un tel maître ne tombe dans l'oubli que nous avons songé exceptionnellement à inclure cette année au Festival de Bayreuth, un hommage à Franz Liszt*. Hommage d'autant plus logique, quand on sait que Liszt était grand copain de Wagner, et aussi son beau-père.

  - C'est bien vrai, répondit-elle sans plus. Puis, après avoir réfléchi brièvement, elle sursauta:

  - Mais... L'homme qui vous envoie ici serait...

  - L'arrière-petit-fils de Liszt, exactement. C'est en entendant parler de vous et de votre vive exaltation pour ce compositeur, qu'il lui est venu l'idée de vous offrir un rôle au festival de Bayreuth, en juillet prochain, en tant que, comment vous dites, trianguliste soliste, lors de l'interprétation du fameux concerto pour piano et orchestre No. 1.

            À cette annonce, les convives, qui sagement faisaient le planton, applaudirent énergiquement.

  - Oh mon Dieu! je crois que je vais faillir!

            La nouvelle qu'on venait de communiquer à Simone, l'incommoda réellement. Ses membres lui paraissaient tout d'un coup incroyablement flasques. N'eût été de son voisin, sur qui elle portait le poids de son corps, il était fort à parier qu'elle aurait flanché.

  - Ce serait bien trop d'honneur, Monsieur Herr Kuhn, dit-elle lymphatique. Vous m'auriez demandé de jouer Berlioz ou Enesco, que j'eusse accepté avec empressement. Mais Liszt... Croyez-vous que je sois assez compétente pour m'y attaquer?

  - Où est la différence? dit-il déboussolé.

  - Elle est immense, Monsieur. Elle est immense! Comment pourrais-je me croire suffisamment apte à rendre le génie de celui qui, toute ma vie, fut mon modèle spirituel?

            Fritz Kuhn, comme la plupart des invités parurent interloqués par cette réaction modestement appréhensive. Était-il possible qu'une telle démonstration d'anxiété se puisse, de la part d'une femme aussi combative? Malgré toute l'estime témoignée à son égard, on commençait à croire que cette réaction dénotait un brin de fallacieux; qu'elle sonnait un tantinet faux. Simone Machon possédait un sens incroyable du spectacle ou alors, elle était désaxée! Pourtant, Simone restait profondément sincère envers elle-même: Liszt demeurait, à son humble perception, nul autre qu'un génie. Elle aurait été bien capable de tirailler sans vergogne, Dieu le père lui-même, pour qu'il daigne déplacer de sa droite, Jésus-Christ, son fils, et qu'il n'y fasse asseoir plutôt, ce cher Franz Liszt.

  - Vous savez, dit-elle, j'ai pu faire tourner, je ne sais plus combien de milliers de fois, ce concerto, et cependant, je puis vous certifier que jamais, il ne m'est venu à l'idée qu'un jour j'aurais la prétention de l'interpréter...

            Simone s'arrêta subitement, effrayée par ce qu'elle s'apprêtait à ajouter. Le sentiment de ne pas être à la hauteur, qui jusqu'ici polarisait tout son esprit, s'estompait à mesure qu'elle prenait conscience de toute la portée du choix. Son regard chercha une seconde fois le portrait de Liszt. Promptement, la terreur se lut sur son visage. Elle eut l'impression que le musicien la dévisageait, comme s'il réprouvait sa conduite. Elle frissonnait maintenant en repensant à la réaction des Allemands face à ce qu'elle leur avait répliqué une minute auparavant. Car si la consécration s'avérait être un concept authentique, c'était sa chance d'y accéder et elle venait presque de s'interdire d'y prétendre. Les projecteurs de toute l'Europe n'étaient pas encore rivés sur elle, qu'elle avait déjà tenté de les éteindre. À la limite, elle refusait de croire qu'elle venait de lancer ces âneries devant un nombre si grand de témoins.

            «Plus question de puériles lubies», pensa-t-elle.

            Sa vie entière dépendrait certainement de ce qu'elle dirait dans les prochaines secondes pour se sortir d'impasse. S'armant de précaution, elle se convainquit de débiter quelques petites formules sensées pour réparer sa terrible gaucherie.

  - Soit! Si tel est ma destinée, s'exclama-t-elle du ton qui lui parut le plus juste. Si je ne suis pas prête maintenant, j'imagine que je ne le serai jamais? Concerto No. 1, hein?

  - Alors vous acceptez? crut-il bon de demander afin de s'assurer qu'elle ne change pas d'avis une seconde fois.

  - J'accepte... M. Liszt, qu'on me condamne si par quelque maladresse, ma performance ne parvient point à résonner au coeur du tout Bayreuth, jusqu'aux parois de votre cercueil!

            Les trois hommes se regardèrent plutôt étrangement. Simone se promit de filtrer encore davantage ses paroles. L'un des Allemands sortit de la loge et revint aussitôt, accompagné de deux garçons les bras chargés de lourdes caisses de champagne.

  - Mes amis, s'écria Fritz, trinquons à Simone. Levons tous nos verres à la plus truculentes des triangulistes!

            Les convives agréèrent à sa charmante proposition et, les cercles s'étant reformés, la fête reprit avec encore plus d'ardeur. Entourée par les trois Allemands, qui ne la quittait plus d'une semelle, Simone, excitée et à la fois avide, ne cessait de réclamer des détails sur Bayreuth, sur le festival et sur Liszt. Mais ceux-ci, leur mission accomplie, ne semblaient plus concernés par toutes ces vétilles. D'abord, flattée par leur galanterie excessive et l'élégante collusion avec laquelle il ne cessait de faire l'allégorie de sa beauté, Simone les jugea rapidement ignoblement entreprenants. Elle, qui, pourtant ne dédaignait pas être la cible de courtisans obséquieux, se découvrait un véritable dégoût envers un tel manque de délicatesse.

            «Ainsi, une fois les ordres de leurs patrons exécutées, ils redeviennent plus fascinés par mon minois que par mes réelles habiletés» pensait-elle.

            Elle cherchait depuis un petit moment à leur échapper en douce, allongeant outrancièrement les séances d'accolades avec les gens qui venaient, de temps en temps, la féliciter de son tout dernier couronnement.

            Soudainement, une main lui piqua doucement l'épaule. Elle surprit Leah Vilkner, resplendissante au bras de Paul, son fidèle traducteur. La speakerine l'embrassa brusquement et fort chaleureusement tout en laissant échapper quelques phrases en flamand sur un ton grandiloquent. Elle s'arrêta soudain pour laisser à Paul le soin de traduire son charabia, mais celui-ci n'osa point ouvrir la bouche. Intimidée à l'extrême, il regardait au loin, droit devant. Simone, troublée à son instar, sourit ingénument à Leah. Furieuse de l'entêtement de l'homme, celle-ci déferla une interminable allocution que la jeune femme n'avait guère de mal à saisir. La dame devait se retirer peu après avoir tapé posément la main de Simone, un brin de sarcasme dans l'oeil. Ce geste la confondit quelque peu, d'autant plus que le gaillard était resté planté droit comme un piquet, à ses devants.

            Fixant toujours son point stationnaire, il marmotta:

  - Vous devez être bien contente de tout ce qui vous arrive?

  - Je suis emballée, c'est vrai. Mais, je dois dire que je suis aussi morte de trouille.

  - Je souhaite que tout aille pour le mieux.

  - C'est gentil.

            Ce discours affecté les engouffra dans un silence inquiétant.

  - Vous devez bien vous demander à quoi tout cela rimait? dit-il soudainement.

            Elle ne répondit pas, occupée à vérifier si les Allemands l'attendaient encore. Manifestement, ils s'étaient lassés, puisqu'elle les vit boire au bar.

  - Mme. Vilkner, poursuivit Paul. C'est-elle qui a insisté pour que je vous présente mes excuses.

  - Ah bon!

  - Je lui ai tout raconté... À propos de notre dispute.

            Sa gêne ne pouvait plus le contenir à éviter le regard de la femme. Aussi, il y plongea carré.

  - Eh bien Simone, je suis profondément navré.

            Simone lui sourit.

  - C'est pas la peine. J'ai été désagréable, dit-elle.

  - J'ai été possessif.

  - J'ai été cruelle.

  - J'ai été un con! Mme. Vilkner est bien d'accord là-dessus!

            Ils rirent faiblement. Les bras croisés derrière le dos, il lui souriait gentiment. Elle répondait de même. Le pauvre! Il exhalait tant de sympathie dans son embarras, qu'on ne pouvait que s'en attacher davantage.

  - Je suis bien content, à présent que Mme. Vilkner ait facilité notre réconciliation.

  - Oui. On se sent toujours mieux après.

  - J'ai cru que je ne vous reverrais jamais plus.

  - Dans le milieu, il était inévitable que tôt ou tard, nous nous recroisions, Paul.

  - J'avais peur de vous braver, Simone. Pourtant, pas un jour ne s'est écoulé sans que votre image ne me hante un peu plus.

  - Décidément!

  - Je m'étais jurée de ne pas recommencer... Seulement, c'était avant de revoir vos yeux... Tel l'alpiniste, je ne serai rassasié que lorsque j'aurai franchi le sommet le plus élevé: en l'occurrence vous.

  - Et vous seriez mort d'ennui une fois le défi atteint. Puis, à défaut de trouver plus hauts monts, il vous prendrait le goût de les gravir du côté le plus escarpé et ensuite, les yeux bandés.

  - Vous poussez encore le ridicule à ses limites.

  - Alors attention, le ridicule tue.

  - J'accepterais de mourir si c'était pour vous.

  - Eh bien pas moi! rétorqua-t-elle sur un ton excédé.

            Elle sabla la première flûte qui lui tomba sous la main. Paul s'avança derrière elle et souffla désespérément à son oreille:

  - Pourquoi n'accorde-t-on pas aux laids la moindre chance de montrer comment ils sont beaux?

  - Allons, tu n'es pas laid, Paul. Ce n'est pas que tu ne me plaises pas... C'est... C'est ainsi!

  - Pourquoi l'amour est-il si complexe? Par quelle malice une femme peut-elle allumer la flamme d'un pauvre homme qui s'en priverait bien s'il savait que celle-ci le condamnerait à laisser cet amour se fatiguer?

  - Je ne voudrais guère m'hasarder sur ce terrain...

            Elle s'interrompit machinalement, lorsque, se retournant vers Paul, elle aperçut, tout près derrière lui, Willem qui discutait musique avec un universitaire et une jeune femme qui semblait être sa copine.

  - Qu'y a-t-il? demanda Paul, stupéfait.

            Simone ne l'entendit pas, trop absorbée par Willem. Intrigué, Paul se retourna à son tour, pour découvrir de lui-même ce qui lui dérobait l'attention de la femme. Le regard de celle-ci aboutissait sur un homme aux cheveux foncés et à la figure plaisante, qui relevait sans arrêt les petites lunettes lui encerclant les yeux. Voyant qu'elle n'échappait toujours pas de son état de fascination, Paul s'enquit:

  - Qui est-ce?

  - Plaît-il? répondit-elle, à demie sortie de la torpeur.

            Le désignant du doigt:

  - Ce type que vous buvez des yeux.

  - J'sais pas.

            Le déclic se fit dans son esprit.

  - Serait-ce le galant déchu? Willem, c'est bien cela?

            Tandis que Paul posait sa question, Willem croisa spontanément le regard de Simone. Comme toujours, ils demeurèrent un court instant prisonniers du regard de l'autre, incapables de s'en détacher. Cette sensation fit traverser un courant inexpliqué dans le dos de Simone. Revoyant le coup d'oeil sarcastique de Leah Vilkner, alcool aidant, elle comprit que ce soir était celui des affrontements.

            Interceptant, l'un des garçons qui faisaient le service du champagne, elle cueillit une nouvelle coupe, qu'elle vida aussitôt de son contenu et revenant à Paul, elle lui demanda:

  - Que disais-tu au juste?

  - À quel sujet?

  - À propos de l'amour qui se fatigue?

 

 

                                                              HUITIÈME PARTIE

 

 

            Depuis peu, les premières lueurs du jour traçaient avec une précision toujours plus accrue les contours inertes des corps longitudinalement enlacés sur le lit. La brise qui accompagnait l'aube faisait battre sporadiquement le volet contre la fenêtre entr'ouverte et embaumait la chambrette d'une fraîcheur moins glaciale que délicieuse, malgré que les amants fussent dénudés. Nouvellement éveillé, Willem, l'air comblé, savourait ce moment parfait, où Simone, reposant contre sa poitrine, semblait lui appartenir enfin. Il était là, réchauffant sa muse en la ceignant vigoureusement de ses bras avec l'assurance d'un conquérant et humant le parfum tonifiant de sa chevelure qui chatouillait son visage. Le souvenir d'une nuit merveilleuse enflamma son désir. Retournant sa belle, qui poussait les premiers bâillements du matin, il l'allégea du fardeau du réveil en la couvrant de ses avides baisers. Ses lèvres onctueuses suivaient délicatement le trajet galbée de son corps, s'attardant plus longuement sur ses seins.


            Sortant soudain de la torpeur, elle sourit. Tout en lui soulevant le menton, elle soupira d'une voix éteinte:

  - Tu n'en as jamais assez? 

            Il la considéra d'un regard transpirant la passion.

  - Toutes ces semaines où nous avons été éloignés, dit-il. Je n'aurai pas assez du reste de ma vie pour rattraper ce temps perdu.

            Il se remit aussitôt à la tâche. Elle le laissa agir un moment, puis répondit sardoniquement:

  - Décidément, que vous soyez Américains, Flamands ou Français, on a droit au même baratin!

  - Que veux-tu dire par baratin?

  - Disons votre façon de séduire.

  - L'amour doit être universellement le même.

            Sans sourciller, elle réfléchit. Il montrait tant de fièvre dans ses caresses, pouvait-elle le blâmer pour cette douceur? Pourtant, elle le repoussa une seconde fois.

  - Quand cesserez-vous de jouer les bergers adorateurs? Ai-je une auréole au-dessus de la tête!

            Il prit cette remarque plutôt légèrement, en dépit du ton cuisant sur lequel elle avait été lancée.

  - C'est si bon d'être avec toi! dit-il avec une certaine insouciance naïve. Ta rigueur m'a tant fait souffrir.

  - Vraiment? répondit-elle, peu convaincue.

  - Pourquoi a-t-il fallu qu'un bête malentendu nous sépare?

  - Malentendu?

  - Cette ridicule histoire... The epigram, you know?

  - Je ne l'ai pas oublié.

  - Je veux que tu saches enfin que je n'y étais pour rien.

  - Inutile de revenir là-dessus.

  - Tu ne m'as jamais laissé le temps m'expliquer.

  - C'est inutile.

  - Je suis si peu à l'aise dans l'orchestre. Tu crois que j'aurais pu étaler ainsi ma vie privée?

  - Pour te rendre intéressant?

  - Me rendre intéressant, comment?

  - Je ne sais pas... En souillant la plus souillée de toutes, la probabilité qu'ils t'intègrent était quasi-totale.

  - What do you mean?

  - Mes rivaux... Tu les connais, Willem.

  - God! Je n'en ai rien à faire d'eux! Tu as été mon premier contact avec la Belgique, avec la philharmonie. C'est toi que je veux, toi seule, Simone. Les autres ne m'intéresse pas. Le lendemain, quand t'es venue à la répétition, tu m'as pas écouté; je n'ai eu aucune chance. Je n'ai rien compris de ta réaction et je ne comprends toujours pas.

            Il partit pour prendre son fameux paquet de Marlboro, mais comme il était vide, il lui fit exécuter un violent vol plané.

  - J'ai cru cher Willem, que tu pouvais leur ressembler.

  - Et tu le crois toujours?

            Elle demeura muette. Il murmura aussitôt:

  - Je veux être sûr que tu crois que je n'y étais pour rien. Quelqu'un nous a vu ou je ne sais pas! Et puis quelle importance? God! As-tu honte?

  - Je ne parle pas de honte mais de respect.

  - God! I didn't talk!

  - Quelle preuve en ai-je?

  - Comment des preuves? Ce n'est pas mon genre, c'est tout! Je ne parle pas de ces choses-là.

  - Allons! les hommes pavoisent toujours de ces choses-là!

  - So, I'm not a man! cria-t-il, outré.

            Malgré l'expression contrariée de Willem, Simone ne put retenir son rire.

  - Pas un homme!

            Elle souleva lentement le léger drap qui moulait son corps puis, fixant son entrejambe, un zest de taquinerie dans l'oeil, elle le laissa retomber aussitôt.

  - Tu te moques de moi! dit-il, furieusement.

            Il se jeta promptement sur elle et l'embrassa férocement. Elle se contentait de remuer les lèvres.

  - Je voudrais tellement être certaine de tes sentiments, parvint-elle à marmonner, pendant qu'il reprenait son souffle.

  - Je t'aime Simone, comme je n'ai jamais aimé personne avant.

  - Plus encore que Sarah?

            Il se figea automatiquement.

  - What? dit-il, estomaqué.

  - Sarah, ta femme.

  - I don't understand.

  - Tu veux quand même pas que je répète anglais?

  - Sarah est loin... Comment t'as su pour elle? Je n'en ai jamais parlé.

  - C'est bizarre, tu parles jamais de rien et pourtant tes secrets finissent par se savoir!

            Affichant un regard austère, il mit un terme définitif à ses embrassades.

  - Pourquoi caches-tu ce mariage, Willem?

            Il se laissa glisser sur l'oreiller. Son souffle seul déchirait le calme de la pièce.

  - Je ne le cache pas, laissa-t-il soudain échapper. Il n'y a rien à dire... Un mariage raté. Nous étions si différents: a mistake! Elle détestait ma musique. Je l'ai quittée. Je suis parti, par le premier bateau, avec mon cor. J'ai accosté ici, par hasard. Après, il y a eu la philharmonie. Et toi. C'est tout!

            Un long silence succéda. Simone déposa à son tour, sa tête sur un oreiller.

  - Elle est jolie?

  - Presque autant que toi!

  - Je t'en prie.

  - Ça m'embête, Simone, de parler d'elle.

  - Pourquoi?

  - Parce qu'elle m'embête!

            Simone ferma les yeux et feigna de dormir. Il fit de même. Ils demeurèrent ainsi un instant.

  - J'espère, dit-il, que notre relation ne changera pas parce que tu sais que je suis marié.

            S'enveloppant d'un drap, Simone se leva alors subitement.

  - Où tu vas? demanda-t-il perplexe. Mais reviens!

  - Le soleil brille depuis déjà un moment. Les nonnes ne vont pas tarder à se mouvoir; tu ferais mieux de partir, Willem.

  - Je me demande si j'en ai envie?

  - Il le faut, allons!

            Elle lui lança son pantalon et se mit aussitôt à scruter la pièce; elle semblait chercher quelque chose.

  - Tu ne viens pas m'embrasser une dernière fois?

            Sans l'écouter, Simone s'arrêta. Elle réfléchit.

  - Voyons, il doit bien être à quelque part...

            Elle étala fébrilement la haute pile de disques, posée sur le sol.

  - Liszt, merde, j'ai besoin de toi! pensa-t-elle tout haut.

  - Simone, quoi... Tu m'ignores?

            Elle rétorqua spontanément:

  - Habille-toi s'il te plaît, Willem.

            Il parut offusqué. Voilà une minute, c'est elle qui réclamait les baisers et là, elle semblait vouloir le foutre à la porte. Accroupie, elle vérifiait le contenu de chacune des pochettes de ses disques.

  - Un de ces jours, il va falloir que je classe ces damnés microsillons... Liszt, où te caches-tu?

            Willem s'approcha d'elle et tout en l'enlaçant, il la contint un moment.

  - A quoi ça rime, tout ça?

  - Laisse-moi! Je dois retrouver ce foutu concerto pour piano!

  - Simone, God! Pourquoi cette soudaine paranoïa?

  - Mais tu ne comprends donc rien! Bayreuth, Willem! Bayreuth! Le festival! Liszt! Le concerto! Ce ne sont pas les anges qui vont me venir en aide! J'ai besoin de l'entendre; je dois le pratiquer. Oh! je devais être folle ou ivre morte hier pour accepter pareille offre.

  - Je te crois pas! Allons, tu es forte! T'as pas l'habitude de t'énerver de la sorte.

  - Qu'est-ce que tu en sais? Tu ne me connais pas. D'ailleurs, je ne te connais pas non plus. On ne se connaît pas!

  - Alors c'est ça! En réalité, je te tourmente, bien plus que Liszt!

            Il arracha vivement l'affiche représentant le musicien peint par Lehman, au dessus du lit. Ce geste déplut à Simone:

  - Pose ça tout de suite!

  - Alors... C'est encore l'épigramme qui te tiraille ou alors c'est parce que tu sais que je suis marié? 

            Elle se retourna vers lui et le fixa intensément.

  - Des épigrammes, dit-elle, j'en ai vu défiler des dizaines, mon cher monsieur... Des hommes mariés, il en est défilé également des dizaines dans ce même lit!

  - Étaient-ils aussi patients que moi? demanda-t-il ironiquement.

            Elle négligea son commentaire et se remit à chercher. De son côté, il s'habilla enfin. L'atmosphère demeura des plus froides. Nouant sa cravate, d'un ton hésitant, il demanda:

  - Quand nous reverrons-nous?

  - Ce midi, à la répétition, soupira-t-elle, exaspérée par le truisme de la question.                 

  - Non, je veux dire...

  - Quand coucherons-nous? se hâta-t-elle de terminer la phrase. Je l'ignore, mon beau, je l'ignore!

            Willem décrocha son par-dessus.

  - Je ne te suis vraiment plus, Simone, dit-il confondu.

  - C'est pourtant clair Willem. T'es de ces types auxquels il est dangereux d'espérer davantage. Nous coucherons bien encore. Mais je ne saurais dire quand. Je te le ferai savoir, OK?

            Lassé, il s'avança près d'elle et dit:

  - Tu n'as pas confiance en moi. Mais c'est naturel: je dois payer pour le tort de mes prédécesseurs.

            Frondeuse, elle colla son nez au sien.

  - D'un sens, je les remercie de m'avoir appris: maintenant, c'est moi qui cueille le fruit, quand je veux et comme je veux.

            Willem s'apprêtait à réagir, mais il se désista. Il se recula et mit son manteau.

  - Goodbye Simone! 

  - Goodbye, Sir! répéta-t-elle sur un ton gouailleur.

            Avant de franchir le seuil, il lui dit:

  - À propos de Liszt... Tu devrais d'abord vérifier sur le plateau de la table tournante? Je parie qu'il n'a pas vu un autre disque depuis dix ans!

            Il sortit. Simone obéit bêtement au conseil de l'homme: le disque se trouvait bien sur le plateau, prêt à jouer. Pour peu, elle se sentit choquée.

            L'orchestre venait à peine d'entamer le deuxième mouvement du concerto, quand on cogna à la porte de la chambre. Juchée sur le rebord de sa fenêtre, Simone, absorbée par la musique ne sembla pas avoir entendu, puisqu'elle ne réagit pas. On frappa de nouveau. Cette fois, elle sursauta.

            «Va au diable Willem!» cria-t-elle machinalement.

            Il y eut un silence, puis les coups sur la porte se firent plus assurés. Intriguée, elle arrêta la musique, enfila en vitesse un peignoir et alla ouvrir.

  - Mariette?

            Soeur Mariette se tenait en effet, devant elle, visiblement confuse, la mine basse.

  - Simone, la mère Supérieure désire vous voir, se hâta-t-elle de dire.

  - Me voir? répéta-t-elle.

            La religieuse hocha faiblement la tête. L'affolement se lut sur les yeux de Simone.

  - Quelle heure est-il? s'enquit-t-elle.

  - Tout près de huit heures.

            Elle demeura un instant, le visage camouflé par ses mains.

  - Il y a des matins où même le soleil nous trahit. Je sais bien ce qu'elle me veut. Attendra-t-elle au moins, que je termine mes valises? 

   Mariette la regardait avec ses petits yeux compassifs.  

  - Peut-être sera-t-elle indulgente? dit-elle.

  - Je n'y compte pas, conclut Simone.

            Le silence se fit.

  - Je sais ce que ton regard semble me dire, Mariette. Je sais, tu me l'as cent fois répété, j'en conviens, c'était risqué. N'empêche! Cela aura duré quand même cinq ans. Plusieurs matins, je me serai sentie trahie, sale, abusée... mais pas celui-ci. Mariette, je l'ai revu, tu te rends compte, lui, Willem!

  - Oui je sais.

            Simone lui fit un signe étrange du doigt. Mariette comprit qu'elle voulait qu'elle entre. Elle s'assura que le couloir fût désert, puis elle referma la porte et alla s'asseoir sur le fauteuil carrelé. Mariette venait souvent rendre de furtives visites à son amie. Ensemble, elles avaient développé un code simple, permettant de faciliter leurs rencontres. Ce code représentait le symbole incontestable de leur amitié.

  - Je ne pourrai pas demeurer longtemps, dit Mariette. La Supérieure sait que je suis venue vous avertir et elle vous attend.

  - Soit, qu'elle attende!

            La soeur soupira fortement.

  - Allons! dit Simone. C'est peut-être la dernière fois que nous nous voyons, ici.

            Et elle rajouta plaisamment:

  - Nous lui dirons, que je n'étais pas encore remise de l'ardeur de ma nuit passée!

            Mariette eût voulu accompagner ses rires, mais elle se retint.

  - Je dirai que tu n'étais pas prête, ce qui est plus véridique! Raconte, mais commence à te préparer.  

            Simone se mit à chercher à travers le tas de vêtements, les morceaux qui allaient constituer sa tenue de la journée.

  - Toujours aussi à l'ordre! laissa échapper railleusement, Mariette. Alors dis-moi, cet Américain...

  - Je me souviens l'avoir vu tournoyer dans ma loge, hier. Mais j'ai dû boire un peu trop... Je sais, tu vas me dire que ça m'arrive un peu souvent, mais que veux-tu?

  - Oh! je n'ai rien dit!

  - Mais l'alcool, pour une fois, fut bienfaisant, Mariette. Il fut miséricorde: la première chose que je sus ce matin, c'est que j'étais dans ses bras. 

  - C'est ce que tu souhaitais?

            Elle passa les boutons de son chemisier et répondit pensivement:

  - Je l'ignore. Tout ce que je sais, c'est que depuis le jour où j'ai senti sa trahison, cet homme sème chez-moi un conflit insoutenable: ma tête me conjure de l'haïr, mon coeur me dicte de lui pardonner.

  - Et ton corps?

            Simone parut étonnée par cette remarque, venant de la vertueuse Mariette.

  - Excuse-moi, Simone! Ça m'a échappé.

  - Plus que tout, mon corps le sollicite.

            Tout en se caressant le cou, elle lui expliqua:

  - Quand il me touche, je sens que ma peau brûle d'un feu que je serais en peine de décrire. Nos sens communient, nos corps se façonnent, nos âmes s'embrasent...

  - Cet état, jamais je ne pourrai l'atteindre, dit Mariette, presque nostalgique.

            Simone lui sourit tendrement. Elle rougit aussitôt. Simone s'approcha d'elle, afin qu'elle remonte la fermeture de sa jupe.

  - Mariette, j'ai toujours voulu éviter le sujet, mais aujourd'hui j'ose te demander: pourquoi t'es entrée au couvent?

            Elle haussa les épaules.

  - Était-ce bien ton choix? demanda Simone.

            Mariette les haussa une seconde fois.

  - Sans doute, répondit-elle, peu convaincue.

  - Nous avons le même âge, je crois. N'as-tu jamais eu envie de jouir de ta pleine liberté?

  - Pour être libre, je le suis.

  - Confinée ici, animée par un horaire strict, régie par des règles étroites, dictée par une religion exigeante et contrôlée par une Supérieure stoïque: peut-on appeler cela, la liberté?

  - Il est vrai que ce régime est parfois astreignant. Mais la liberté ne se limite pas au seul fait de pouvoir faire ce que l'on veut, quand on veut. Non. Je suis libre, Simone. La liberté est un état qui ne prend son sens que lorsqu'il est accompagné d'un sentiment de bien-être en soi. Et j'ai trouvé ici, ce bien-être qui me détache de ces contraintes et qui me rend heureuse.

  - Naturellement, à cause du Seigneur! répondit Simone, d'un air lassée, qui anticipait ce qu'elle ne voulait pas entendre.

  - Tu te trompes. C'est drôle cette conception que tout le monde a de nous, les religieuses! à croire que nous sommes en adoration perpétuelle devant Dieu! Non. J'ai sur cette terre, une vie à vivre, comme toi. Tu devrais le savoir, après six ans! J'ai des corvées, des passe-temps, des rêves... Le sexe? (Elle gloussa.) Peut-on manquer de ce qu'on n'a jamais connu?

            Timide, elle rajouta:

  - Bien sûr, il m'arrive d'en éprouver, à certain moment, quelques curiosités, quelques tentations. Mais bien avant le Seigneur, comme tu dis, une chose plus puissante me retient ici, laquelle j'aurais trop peur de ne pas retrouver ailleurs: la paix. La paix avec moi-même.

            Elle se tut un moment.

  - Mais je comprends que tu ne vois pas les choses de la même manière. Quand je suis entrée au couvent, j'étais certaine de tout sauf de ma décision.

  - Pourquoi avoir fait ce choix, en ce cas?

  - Moi, pas savoir? Ma fraîcheur, ma beauté, et ma liberté de jeune fille ne m’apportaient pas la paix. C'est ici seulement que je l'ai enfin trouvée.

            Simone ne comprenait toujours pas plus. Elle convînt qu'il n'y avait sans doute rien à y voir.

  - Je respecte ton choix, Mariette, dit-elle. Mais désolé, je ne le partage pas. C'est trop triste!

  - Triste pour toi; nos valeurs ne sont pas les mêmes.

  - La notoriété, les hommes, l'alcool! Crois-tu que celles-ci soient les miennes?

  - En tout cas, elles prouvent un désir certain et tout à fait légitime: te faire aimer.

            Simone l'embrassa affectueusement. Puis, elle versa de l'eau limpide dans une bassine et s'en aspergea les cheveux et la figure. Tout en s'épongeant, elle déclara:

  - Je me méfie de l'amitié. Avec toi, bien sûr, c'est différent. Mais tu sais, je crois que les amis sont faits pour se succéder. Il est utopique de penser que deux personnes puissent demeurer loyales à tout jamais, sous le simple couvert de l'amitié. Tôt ou tard, surgira la discorde ou la rivalité pour venir brouiller les cartes. A la rigueur, en amour c'est possible, car il y a le sexe pour pallier.

  - Voyons, on en connaît des amitiés durables.

  - Durables, mais toujours mensongères... La franchise est souvent difficile à accepter, même pour les meilleurs amis.

            Mariette préféra laisser tomber, pensant que Simone devait parler sous le coup de la contrariété. Celle-ci commençait à peine son maquillage, quand la soeur lui demanda posément:

  - Et toi, tu l'as trouvée, ta paix, ma belle?

  - Jusqu'à hier soir, je le croyais... Maintenant, il y a ce fichu festival qui me tue!

  - Oui, j'ai lu dans le journal, ce matin... Oui, j'hume toujours la rosée... Et je rencontre toujours le petit camelot de la rue Ouadan! J'essaie juste d'arriver à temps pour la prière... Tu vois Simone que je suis libre!

            Elles s'échangèrent un sourire affectueux. Mariette hésita, puis demanda:

  - Et la paix... avec ton Américain... Tu l'as trouvée?

  - Il ne le sait pas encore... mais je l'aime.

  - Alors dis lui?

  - Holà, avec ce qu'il m'a fait, je ne vais pas lui laisser croire qu'il est irrésistible!

  - Allons! Laisse tomber cet orgueil ridicule! Sincèrement, Simone, as-tu déjà cru qu'il était coupable?

  - Bien, pendant les trente minutes qui suivirent la découverte de l'épigramme, oui. Après...

  - Il t'aime, tu l'aimes! Ne cours pas le risque de le perdre seulement pour contenter ton amour-propre. Tu as déjà gaspillé trop de temps à l'éviter.

            L'application de son rouge à lèvre annonçait le terme de sa sommaire, mais efficace toilette.

  - Qu'est-ce que je fais de Paul, alors? demanda-t-elle.

  - Qui est-ce?

  - Le traducteur... Il me semble t'en avoir parlé.

            Mariette opina de la tête.

  - J'ai eu droit à un autre volet de sa cour, hier.

  - Décidément!

            Simone la regardait dans la glace.

  - Il me drague comme un gamin; c'en est amusant! Gauche autant qu'il peut être direct, il m'a entrepris avec un acharnement tel, que pour peu, je dirais que sa balourdise me fait de l'effet.

Depuis le début, je n'ai pas été correcte avec lui. Au moins, il est gentil! Le pauvre! S'il savait que d'autres avant lui, m'ont eue en faisant cent fois moins d'efforts et surtout en étant mille fois plus désagréables et moches, de surcroît! Ma froideur à son égard le désespère... Il me plaît, je crois.

  - Tu possèdes l'art de compliquer les choses! Enfin, j'espère que tu sais ce que tu fais.

            Simone demeura impassible, plus occupée à enlever les petites granules blanches qui pigmentaient son veston marine.

  - Viens Mariette, dit-elle. Viens, avant que la Supérieure ne se torture!

            Elles sortirent. Simone jeta un dernier regard à travers la porte entr'ouverte et soupira:

  - Au fond, peut-être ne serait-ce pas une si mauvaise chose de quitter cette chambre? Trop de souvenirs hantent céans! et pas toujours plaisants!

            Lourdement, elle laissa la porte se refermer.

 

                              * * *  

 

            Il faisait de plus en plus beau. Ce n'était officiellement encore que le printemps, mais comme la température rappelait davantage l'été, on se surprenait déjà à vivre à cette heure. Les bourgeons explosaient, la ville s'était colorée et reprenait subitement la vie qu'on lui croyait perdue. Les grands platanes qui bordaient le cimetière et que Simone trouvait si moroses, s'étaient, après l'impudence de l'hiver, revêtus de leur mise toujours aussi verte et avaient recommencé à ombrager la butte, qui monte jusqu'au couvent. D'imposants échafauds, dans l'élan de fraîcheur et de renouveau qui caractérise la saison, enveloppaient maintenant la bâtisse d'inspiration baroque. Fière de ses quelques trois cent années, le bâtiment n'en quémandait pas moins depuis un temps, des soins. De la vitre du cabinet de la Mère Supérieure, le père Courbet observait les ouvriers depuis un moment.

  - Vous êtes bien silencieux, mon père? dit la Supérieure.

            Une religieuse grassouillette pénétra dans la pièce, ce qui évita au père Courbet de répondre. Elle portait un plateau sur lequel était disposé le service à thé en or plaqué, qu'on réservait aux invités de marque. Elle le déposa délicatement sur la table en bois d'ébène, nouvellement importée d'Afrique et qui faisait tant la fierté de la mère Supérieure.

  - Merci, ma soeur, ce sera tout!

  - J'ai mis du citron, comme vous l'aimez, mon père, dit soeur Marthe en s'imposant.

            L'homme hocha la tête évasivement.

  - Très bien, soeur Marthe, merci! répondit la Supérieure pour se délester de sa présence.

            La femme sortit en adressant un sourire ampoulé à Courbet.

  - Vous prendrez bien un peu de thé, mon père? demanda poliment la Supérieure.   

  - Je ne saurais refuser, dit-il d'une voix plus dépitée qu'il n'eût voulu.

            Elle, qui se rendait bien compte de l'humeur du curé, lui versa une tasse, feignant de ne rien deviner.

  - Merci, murmura-t-il en prenant la tasse.

            Il se remit à inspecter les travaux, taciturne. La dame afficha une expression ennuyée.

  - Vous ne m'avez toujours pas dit comment vous trouvez ma petite table?

  - En effet c'était bien le temps qu'on le restaure!

            Elle parut intriguée. Afin de se rendre intéressé, il demanda:

  - Quelle année ça été commencé, ici? 1620, 1622?

  - 1956! répondit-elle avec ironie.

  - Pardon?

  - La table... Un bijou d'art primitif! Je l'ai commandée directement; l'artisan ne l'a fait pas plus tard qu'en janvier.

  - Ah! dit-il confondu.

            Elle le laissa dans son apparente quiétude. Au bout d'un moment, lassée, elle ne put s'empêcher de mettre un terme à ce trouble.

  - Bon, ça suffit! lança-t-elle sèchement.

  - Pardon?

  - Excusez-moi, mon père, mais je n'aime pas vous voir dans cet état.

  - Que voulez-vous dire?

  - Quand bien même vous me bouderiez, jamais je n'accepterai de reprendre Simone Machon, sous mon toit.

            Il se grattait la tampe.

  - Je crois, dit-elle, avoir été suffisamment indulgente.

  - Mais bien entendu.

  - Combien d'années est-elle demeurée ici? Cinq? Six ans? Pourtant, vous vous souviendrez mon père, qu'il était entendu que son séjour ici ne serait que transitoire... Au reste, vous savez comme moi, qu'elle n'a jamais cherché.

  - N'étiez-vous pas toutes ravies, qu'elle habite avec vous?

  - Il est vrai... Mais ce qu'elle a fait est inacceptable.

  - Cela la rend-t-elle moins humaine? N'est-elle pas toujours la même personne?

  - Vous saviez qu'elle recevait des hommes, chez nous?

  - Chez elle! rectifia-t-il, promptement.

            Elle lui administra un regard plein de courroux.

  - Simone, continua l'homme, n'est ni religieuse, ni stagiaire, elle n'est qu'une jeune femme pensionnant à votre couvent.

  - Il y a des règles dans cette maison et cette jeune femme les a transgressées. Elle s'est moquée de nous. Elle nous a trompées et je ne puis l'accepter. Mon père, vous qui sachiez: vous me décevez!

  - Je n'ai pas à vous révéler ce que mes paroissiens me confient! Simone a toujours voulu être aimé; est-ce sa faute si elle n'a jamais su comment s'y prendre? Faut-il la châtier?

  - Je ne tiens pas un bordel! C'est un lieu de prières et de recueillement, ici.

  - C'était tout de même sa chambre! Un bordel! Vous exagérez, ma mère.

            Elle ne trouva rien à ajouter. Elle demeurait les sourcils profondément froncés.

  - Vous êtes trop inflexible.

  - J'écoute seulement ce que ma conscience me prescrit.

  - Votre conscience n'est pas dictée par la voix de Dieu! dit-il presque sur un ton arrogant.

            Cette phrase parut la choquer profondément.

  - Peut-être me suis-je méprise en l'envoyant, mais comme je ne suis pas divine, je peux me tromper!

            Un lourd silence les paralysa.

  - Je n'ai jamais compris pourquoi vous vous acharniez tellement à protéger cette femme.

            Il se mit à marcher tranquillement devant la fenêtre. Un rire succinct jaillit de sa bouche. La Supérieure, assise inconfortablement, attendait une réponse.

  - Je crois que je ne me suis jamais vraiment posé cette question, tant elle me semble indéniable... Je me souviens de Simone, enfant... Une sinistre affaire venait de frapper sa famille; elle n'avait pas cinq ans, qu'elle se retrouvait seule pour affronter la vie... On l'a amenée au couvent de Liège; j'y étais prêtre avant de devenir votre curé.

  - Je sais.

            Ses yeux tendres s'embuèrent.

  - J'ai été aussitôt ému par cette fillette, charmante, timide, rêveuse, troublée... D'aussi loin que je me souvienne, elle ne s'est jamais mêlée aux autres. Quand, un enfant se met dans la tête qu'il n'est pas accepté, il grandit en conservant cette idée et c'est souvent lui-même, plus que les autres, qui se contraint à s'exclure. Le retard qu'il prend dans son cheminement en société est néfaste et il n'est pas rare que le contact avec celle-ci, se fasse plus laborieusement. Quand Simone est arrivée à Anvers, elle avait toujours vécu en retrait; cela n'a pas été facile avec son entourage. Voyez, même aujourd'hui... Enfin. J'aurai toujours été son ange gardien ou le père qu'elle n'a pas eu.

            Il regarda soudainement à l'extérieur. La Supérieure n'osait souffler mot.

  - Vous promettez de garder pour vous ce que je vais vous dire?

            Curieuse de savoir la suite, elle fit un signe instinctif de la tête. Il poursuivit:

  - Quand j'ai quitté Liège, après la guerre, je m'étais juré que cet influent poste ne me ferait jamais abandonner, celle qui avait été et sera toujours ma fille... Je connaissais son désir de faire partie d'un orchestre et pourtant, j'étais convaincu qu'on ne l'engagerait jamais, en raison de son entêtement. Je dois aussi avouer que l'idée de la rapprocher de moi, me plaisait énormément. Sitôt entré en fonction, je faisais pression auprès du clergé, pour que l'on devienne un important donateur du Philharmonique d'Anvers. En quelques années, nous devînmes le principal. Je savais que cela m'accorderait un statut privilégié, d'autant plus qu'après la mort d'Olgut Holberg, nous représentions véritablement le sang de l'orchestre. Au printemps 1950, moment que je jugeai opportun, je leur proposai Simone, qui n'avait cessé de pratiquer la percussion et surtout son fameux triangle. Elle vint à l'audition, qu'elle échoua, naturellement! Le jury considéra bien sa valeur sur le plan musical, mais on jugea sa personnalité trop excentrique et ses connaissances trop limitées. Vous connaissez sa conception en matière de musique. Eh bien, croyez-moi, elle leur a servi exactement le même discours!

  - Au moins, elle est authentique!

  - Déjà que le fait qu'elle soit autodidacte les gênait, son authenticité allait lui être fatale! Mais je fis pencher la balance, en faisant affaire avec Kurbine; c'est le directeur. Je le menaçai de retirer notre aide, s'il ne l'embauchait pas. Cette sommation fut assez persuasive pour que Simone gagne les rangs de la formation... et y demeure toujours, malgré les fluctuations.

  - L'Église est décidément partout! dit-elle, sûrement scandalisée à quelque part. Et la corruption existe bel et bien dans tous les milieux.

  - L'Église a toujours eu beaucoup de pouvoir... et de tous les temps, elle en a joui, ma mère. L'Église a toujours été bonne pour clamer bienheureux les pauvres et pourtant, voyez notre pape: il gravite dans l'or et le marbre!

  - Je n'aime pas qu'on parle ainsi de notre religion.

  - C'est pourtant la réalité.

  - Vous avez changé, mon père.

  - Je ne crois pas. Ce sont les temps qui changent, ma mère. La société évolue. Nous devons nous ajuster en conséquence.

  - Je vous estimais tant.

  - Je suis humain. Et j'aime Simone, comme si elle était mon enfant.

  - Mais maintenant cette femme est robuste... Le pouvoir absolu que vous déteniez sur la philharmonie, c'est votre petite protégée qui vous l'a ravi. Elle n'a plus besoin de vous.

  - Vous avez raison, ma mère et c'est bien ce qui me fait peur.   J'ai toujours eu de l'influence sur Simone. Depuis des années, je l'exhorte à s'affranchir... Et affranchie, elle l'est enfin. Je ne peux pas dire que je suis en désaccord avec ses méthodes? Je vois du brillant dans sa façon d'attirer l'attention, même si le hasard y fut pour beaucoup... Le problème, c'est qu'elle s'est mise dans une double impasse: si elle cède, ils la mettront à la porte, quoi qu'ils lui promettent et si elle continue, elle ne peut que crouler dans un futur prochain et être perdue pour jamais. D'un côté, comme de l'autre, je ne pourrai rien faire.

  - Eh bien servez-vous de votre influence sur elle, pour lui rendre la raison!

            Il chercha un fauteuil et s'assit. Il releva la mèche de ses cheveux grisâtre qui pendait au-dessus de son front.

  - C'est qu'elle a changé, répondit-il d'une voix sanglotante. Je ne la vois presque plus. Aux dernières nouvelles, elle réside chez des admirateurs... ou alors dans sa loge.

  - Et vous êtes encore en train de me demander de venir à son aide?

            Conservant son calme, il énonça:

  - Ma mère, Simone est très influençable. J'ai peur qu'elle ne se fasse embarquer dans des histoires.

  - Quand il s'agissait de votre influence, ça allait! Mais de l'influence des autres, alors ça non! Excusez-moi, mais je crois que vous êtes trop possessif, mon père.

            Confronté à la pure vérité, il n'osa désapprouver.

  - Vous avez parfaitement raison... J'aime la savoir près de moi.

            La Supérieure se leva. Marchant, derrière lui, elle semblait réfléchir.

  - Je regrette, mon père, dit-elle soudain. Ma décision est ferme...

            La tête de l'homme fléchit mollement sous l'abattement.

  - Et irrévocable...

            La mère n'avait pas terminée, que le père Courbet s'était jeté à ses genoux. Ceignant vivement ses jambes fermes, qu'il sentait sous l'épaisse robe, il déclama:

  - Je vous implore ma mère, reprenez-la!

            Affreusement embarrassée, elle se hâta, sans se poser de questions, de mettre fin à cette séquence.

  - Pour l'amour! s'écria-t-elle en tentant de le soulever. Relevez-vous, mon père!

            Il se faisait pesant. Avec une insistance plus accrue, il exprima:

  - Ma mère, à genoux je vous implore: faites que les derniers jours d'un vieux pécheur puissent être heureux.

            La femme parut décontenancée.

  - Que voulez-vous dire? dit-elle spontanément.

            Il la considéra sensiblement. Leurs yeux pétillaient.

  - Je vais mourir, ma mère, je vais mourir, murmura-t-il avec une neutralité déconcertante.

            Puis haussant le ton, il vociféra:

  - Impitoyable cancer! ton compte à rebours est en marche!

            La mère Supérieure paraissait visiblement sous le choc. Consternée, elle osait à peine relever les yeux vers lui.

  - Simone est tout ce qu'il me reste. Je veux l'avoir près de moi, durant les derniers jours. Je veux savoir où elle est, avoir de ses nouvelles, d'ici à ce que la mort vienne me chercher.

  - Faites-lui part de vos volontés, mon père; elle comprendra. Faut-il pour cela que je la rende prisonnière ici, dit la Supérieure avec une sagesse nouvelle. Elle comprendra.

   Contrarié, il se releva d'un bond.

  - Non, elle ne doit pas savoir que je vais mourir!

  - Pourquoi?

  - Parce que je refuse qu'elle néglige sa carrière à cause de moi.          

Il se posta devant la fenêtre. Son visage, sous la vive lumière du soleil, apparut aux yeux de la mère Supérieure, bel et bien malade. Elle l'observait maintenant avec une compassion, dont il eût bien voulu se passer.

  - J'ai beaucoup réfléchi ces derniers temps. J'ai même prié pour qu'elle redevienne la pauvre femme d'avant. Mais je dois m'oublier et songer à elle d'abord. Je mourrai probablement en la voyant distante de moi, cependant je refuse que ma mort change le cours des choses. Tout ce que je demande c'est qu'elle revienne habiter au couvent, pour que je la sache entre bonnes mains quand je rendrai l'âme. Simone doit profiter de cet instant de gloire, tandis qu'il passe. Il sera bien assez éphémère. Pour rien, je ne veux qu'elle puisse un jour me reprocher de le lui avoir dérobé.

            La Supérieure parut touchée.

  - Vous voyez notre chère Église catholique romaine, dit-il. Elle est impuissante devant mon mal et me regarde mourir... J'ai changé, comme vous l'avez remarqué, ma mère. Mais il est trop tard... Toute ma vie, j'ai prêché, sermonné, menacé à grands coups d'enfer et de purgatoire des gens qui me remettaient leur confiance! J'ai réalisé bien tardivement mon aberration. Qui étais-je pour leur fermer aveuglément les portes du paradis? Que savais-je de plus qu'eux sur le paradis, moi, qui confronté à ma mort imminente, en est jusqu'à douter de son existence? Ma mère, j'ai compris bien des choses depuis que je sais que je vais mourir. Vous me répondrez que tout le monde sait qu'il mourra un jour et vous aurez raison! Pourtant, je vous répondrai que l'humain n'accepte de vivre en se sachant mortel que dans la mesure où il ignore le moment de sa condamnation. Annoncez-lui la date de son trépas, il perdra sa quiétude pour jamais; indiquez-lui en l'heure précise, son être, son âme et sa vie entière se conditionneront en fonction de cette heure fatidique.

            Une larme coula le long des joues creuses de la femme.

  - Vous êtes tellement bon, mon père, dit-elle doucement. Je me résous à vos doléances.

            Repentante, elle inclina la tête.

  - Ne regrettez rien, murmura Courbet. Dites-vous que jamais vous n'auriez su pour ma maladie si vous n'aviez pas la tête aussi dure!

            Ils rirent gauchement avant de se serrer dans leurs bras. Puis, ils ne purent se contenir et pleurèrent chaudement.

 

 


 

                                                             NEUVIÈME PARTIE

 

 

            Même excessive, l'excentricité prend des allures de routine, quand s'évapore au nez des populations, l'odeur d'incongruité qui la distingue de la convenance. Peut-être faut-il simplement croire que les Anversois soient exceptionnellement dotés d'un naturel ouvert. Encore que... les Gantois, les Bruxellois, les Liégeois, les Namurois, les Luxembourgeois, chez qui la Philharmonie s'était récemment exécutée, lui avaient réservé ce même enthousiasme.

            Cela faisait quoi? Trois mois, que Simone avait débuté ses fantaisies et l'on ne comptait plus qu'une minorité du grand public pour s'en révolter. Cette situation était devenue tellement usuelle à Anvers qu'un orchestre "normal" s'y étant produit, eût dû offrir une interprétation miraculeuse pour éveiller un intérêt comparable.

            La saison régulière étant terminée, les musiciens n'avaient pu jouir que d'un repos éphémère pour se remettre de ces mois agités. la philharmonie d'Anvers avait en effet programmé à la dernière minute, une importante tournée qui la mènerait, jusqu'à la mi-juillet, dans plusieurs villes de Belgique, du Luxembourg, de France, de Suisse et d'Hollande. Cette initiative, avait évidemment été prise par Simone, qui voyait d'un mauvais oeil le long congé qui augurait avant Bayreuth. Elle envisageait par ce voyage l'allègement du fardeau que représentait pour elle son exécution prochaine du concerto de Liszt, fardeau qui croissait à mesure que les nuits tombaient et que le fatidique 31 juillet approchait. Le défi étant devenu moins grand à Anvers où on était gagné d'avance par ses actions, elle croyait que cette tournée, en l'occupant à conquérir de nouveaux publics, canaliserait ses pensées. De toute façon, entre deux valises, elle se torturerait sûrement moins que si elle était restée inactive à Anvers, toutes ces semaines.


            Malgré ses visées bien égocentriques, elle n'avait pas eu, curieusement, à se battre pour faire accepter le projet. Elle avait évidemment manoeuvré pour qu'on ne considère que le l'opportunité de jouir de la publicité favorable pour se présenter à l'extérieur. Il peut paraître bizarre qu'on ait mordu à ses belles phrases tout en voyant le ridicule de déployer le mérite d'un orchestre qui se moque de lui-même! Mais, estimait-on, les coffres sont bons, les profits seront intéressants et ce n'est pas tous les jours que les grandes salles ouvrent si chaleureusement leurs portes. De toute façon, en ce qui concerne la tête décisoire, en l'occurrence Kurbine, la tentation de se présenter dans son pays, à Lyon surtout, avait suffi pour le convaincre. Comme il présageait la chute certaine de Simone, il espérait que ses compatriotes se souviennent de lui malgré tout, comme l'excellent directeur d'une excellente formation. Sa crédibilité serait à jamais assurée.

            Depuis le début de cette tournée, jamais encore en ville, avait-on senti une présence aussi forte de l'orchestre et surtout de Simone. Ils sillonnaient le pays, mais pas un jour ne s'écoulait sans que leur nom ne se lise dans les quotidiens ou ne se fasse entendre sur les ondes de la radio ou de la télé. On suivait et relatait bien sûr leur périple, mais c'était surtout le dernier concert de la saison qui retenait l'attention, même après trois semaines, en raison de l'immense scandale dont il avait été la scène. Ce scandale, qui opposa Simone à la mezzo-soprano italienne invitée, Francesca Pacci, restera gravé dans la mémoire collective. Nul doute qu'on se souviendra longtemps de l'apparition saisissante et effrontée de la trianguliste en robe gargantuesque à la Marie-Antoinette au beau milieu de la troisième aria de Pacci. On se remémorera avec délice ses accompagnements outrageux de triangle qui provoquèrent la sortie de scène fracassante de la soliste; on connaîtra par coeur l'allocution de celle-ci:

            «Anvers que j'aimais tant sera à jamais proscrit de mon agenda! On m'avait recommandé de rompre mon engagement, mais j'ai refusé de croire que ceux qui m'invitaient ici, laisseraient "la chose" se manifester!»

            Enfin, on rira aux larmes en se rappelant la contre-attaque mordante de Simone:

            «Pacci a avoué savoir à quoi s'en tenir! Or, elle est venue! Je crois qu'elle n'a pas digéré que sa toilette passe inaperçue devant la mienne!»

            Ce récital, même si le Roi pour des raisons imprécises n'avait pu y assister, avait joui et jouissait encore d'une couverture de presse sans précédent. Cette fois, les avis étaient partagés en ce qui concerne la conduite de Simone. Était-elle allée trop loin? Meredith Van Eyck semblait croire que la plaisanterie a outrageusement duré et elle souhaitait bien ouvrir les yeux du public.

            Dans une série d'articles de fond parus cette semaine dans la Gazet van Antwerpen, elle se questionnait sur le danger réel qui menace la musique, avec l'effet d'entraînement déclenché par certains illuminés influents, qui se cachent sous le couvert de fausses théories avant-gardistes. Elle pouvait comprendre la curiosité des gens devant la nouveauté et le tumulte, mais elle rejetait farouchement et craignait l'admiration presque divine qu'on accorde à une musicienne rebelle, au détriment d'une musique pure et d'un orchestre appréciable. Son rappel à l'ordre portait certes à réfléchir, mais la nouveauté était encore trop fraîche et promettait trop pour que les nombreux supporters de Simone se sentent délictueux envers la musique. L'héroïnomane au crochet des poussières évanescentes se demandent-il s'il détruit sa santé? En tout cas, s'il s'en inquiète, la dépendance est trop forte pour qu'il ne tente d'y remédier. Tant que la satisfaction y est, il y trouve son compte et poursuit dans la même voie.

            André Muller, le critique insolite de La Métropole et le rival incontesté de la Van Eyck, savait qu'il était visé par cet appellation "d'illuminés". Il s'en moquait. Lui qui avait toujours jugé Meredith, coincée et âpre dans ses jugements autant que dans sa personne, ne voyait que la preuve de ce qu'il soutenait depuis toujours. Se faisant nouvellement l'ardent défenseur de Simone, c'était à lui qu'on devait cette phrase cynique, suite à ce fameux concert:

            «Le Roi n'a pu qu'avoir tort d'être absent!»

            Simone pour sa part, devant l'impossibilité des tailleurs d'achever ses fameux costumes scéniques, avait été presque contente de l'empêchement inopiné du souverain. D'ailleurs, comme il était probable que la philharmonie termine sa tournée à Anvers, elle espérait que le retour coïnciderait avec la venue du Roi pour les célébrations de la Fête Nationale, le 21 juillet, et qu'alors, les vêtements seraient enfin prêts et éblouissants pour cet événement mémorable où l'on commémorera de plus, le cinquième anniversaire de son règne*.

            D'un autre côté, comme le concerto pour triangle du mystérieux admirateur venait d'être terminé, elle pouvait supposer qu'on l'y présente en grande première. Tout ceci l'excitait et d'ici là, même en tournée, elle veillait attentivement à ce que Von Rubert place le concerto à l'ordre du jour des répétitions.

            Les échos de son dernier scandale avaient résonnés au-delà de la Belgique. Pourtant, malgré l'indignation des uns, cette histoire accroissait l'avidité des autres. Et on attendait avec une impatience plus intense, le moment où l'on pourrait découvrir cette trianguliste régie par son excentricité, qui attire les foules en choquant et en surprenant.

            «Simone n'est pas un miracle, avait un jour déclaré Leah Vilkner. Elle représente le symbole de la folie, de la liberté, de l'espoir, du rêve et c'est sans doute cela, bien plus que notre soif de nouveauté, qui explique sa popularité.»

            Le raisonnement de la speakerine démontrait une finesse incontestable sur le plan de la psychologie humaine. Encroûté dans une société prosaïque où sous des apparences de vaine liberté il évolue, l'être humain se voit incapable de s'acquitter de la charge paradoxale qu'il s'est lui-même imposée: bourreau de sa conformité, prisonnier des autres et de lui-même, il se détache de sa folie naturelle et perd son pouvoir de rêver... Simone préférait encore ne pas chercher à résoudre le mystère de son fulgurant succès.

            C'est sous une aube, où flottait une fine brume impressionniste, qu'on vit scintiller au loin, les lumières de Paris. Le jour se levait déjà, insomniaque d'une époque qu'on appelle solstice, mauve et fatigué d'avoir si peu dormi. C'était la première fois que Simone voyait Paris - du moins, elle ne souvenait guère de celles où on l'avait amenée étant petite - et elle ne regardait même pas à l'extérieur, pour apprécier la cité qui s'offrait à elle.

            Le voyage Luxembourg-Paris tirait à sa fin; il avait été agréable et de courte durée. Alors que Simone eût dû utiliser ces précieuses heures à dormir, le hasard l'avait plutôt forcé à faire connaissance avec ses compagnons de compartiment, trois étranges et bruyants frères, qui s'étaient embarqués à Bonn et qui, déjà pompettes à Luxembourg, n'avaient cessé de rire et de la taquiner complaisamment jusqu'à Paris. Les trois frères, au contraire de Simone, s'étaient faits discrets sur leur occupation et comme celle-ci insistait depuis un bon moment pour en savoir davantage sur leur compte, ceux-ci, légèrement ennuyés, inverseraient les rôles et refaisaient son interrogatoire, pourtant complété.

  - Alors comme cela, madame la Trianguliste est invitée à Radio-France, à sept heures, ce matin? demanda le plus petit des trois hommes, qui se tenait à sa droite.

  - Oui, Monsieur! répondit-elle d'un ton badin, qui montrait bien qu'elle acceptait d'embarquer dans ce jeu de la redondance, qui durait depuis une bonne dizaine de kilomètres déjà.

  - Et votre fameux orchestre ne vous a pas suivi, Madame?

  - Non, Monsieur! Moi seule doit être rendue à Paris pour si tôt! L'orchestre est resté... couché... à Luxembourg... Mais il arrivera en après-midi, si cela peut vous apaiser!

            Tous trois rirent avec facticité.

  - Qu'êtes-vous allé faire à Bonn et que venez-vous faire à Paris, Messieurs? se hasarda-t-elle à redemander, tandis que le jeu l'en permettait, sans passer pour franchement indiscrète.

  - Holà! c'est nous qui posons les questions, Madame! s'objecta Charles, celui qui grillait machinalement les cigares nauséabonds.

  - Madame veut seulement savoir.

  - Vous promettez de garder le secret...

            Il s'approcha de son oreille et murmura:

  - Nous venons à Paris pour kidnapper la tour Eiffel!

            Tous les quatre se tournèrent lentement vers la fenêtre du compartiment. A l'horizon, l'on pouvait apercevoir la silhouette élancée de la fameuse tour, qui se perdait dans le brouillard. Ils se regardèrent à nouveau et s'esclaffèrent tous ensemble. Elle resta un moment les yeux fixés sur Edgar, le plus réservé, qui, taciturne, la dévisageait depuis un moment déjà.

  - Je vais vous dire, lança-t-elle promptement pour se sortir de cet embarras. Vous m'avez dit être les frères Desplaines: Charles, Alfred et Edgar. Forcément, je présume que vous êtes Parisiens!

  - Quoi? dit Charles en regardant ses frères. On voit bien qu'elle ne connaît rien à l'accent parisien, cette dame!

  - Laissez-moi parler, je vous prie, Messieurs, que j'essaie de deviner qui vous êtes. Si j'y parviens, vous me le confirmerez?

  - Trouvez vite alors! répondit Alfred. Paris approche!

  - Vous faites régulièrement la navette entre Paris et Bonn?

  - Bien... Oui, mais Bonn c'est vite dit!

  - Je vois, vous parcourez l'Europe?

  - Comme de vrais terroristes!

  - Terroristes, allons! Vous êtes bien mis, la gueule bien rasée, les cheveux bien lissés; vous portez des costumes un peu démodés, mais tout de même, de bon goût. Vous buvez du scotch et vous sentez le Cologne de Paris.

  - Euh, l'eau de... Cologne! corrigea Alfred. Le cologne de Cologne! C'est en Allemagne! Vous savez la cathédrale!

  - Je sais c'est où! En outre, vous avez, oui de gentilles manières. Et un plaisant sens de l'humour; absurde et un peu lassant à la longue, mais jamais facile.

  - So, Miss Marple? Do you know who we are? demanda finalement Alfred en se donnant un caricatural accent british.

  - Je crois savoir. Vous êtes dans le spectacle! Chanteurs? Musiciens? Jazzmen?

            Edgar eut un petit sourire en coin.

  - Considérant qu'un terroriste est avant tout un artiste, peut-être, oui! répondit Charles le plus sérieusement du monde.

            Pointant, la tour Eiffel, Alfred rajouta:

  - Surtout, regardez-la bien! Ça risque d'être la dernière fois!

            Simone fronçait les sourcils.

  - Dieu ce que vous pouvez être exaspérants! soupira-t-elle, fatiguée du jeu et de leur retenue ridicule.

  - Dieu! répéta Charles, insolemment. On voit que le couvent a laissé des traces, chez-vous!

            Ayant soudainement confondu le jeu et la réalité, regrettant de s'être ouverte à eux, alors qu'ils se fermaient résolument à elle et se permettaient de la narguer, Simone s'écria presque froissée:

  - La ferme! Je vous ai déjà dis que je n'y habite plus!

            Pendant un instant, elle avait pensé à Mariette qu'elle n'avait pas vue depuis un mois, puis à la Supérieure tantôt cruelle et draconienne, tantôt indulgente et suppliante. Simone n'était pas revenue au couvent. Faisant fi de sa sensibilité, elle avait pris l'option de la liberté, autant par choix que par amour-propre.

  - Vous ne dites plus rien! renchaîna Charles, visiblement inconscient du trouble de la femme. Vous exigez de nous le silence et c'est vous qui vous l'imposez. Il y a un non sens...

  - Vous avez fini, bande de zoulous! s'objecta Edgar avec révolte. Bouclez-la! Vous voyez pas qu'elle n'a plus envie de plaisanter!

            Jugeant grotesque son échauffement subit, Simone choisit de revenir au jeu.

  - Ça ne fait rien, assura-t-elle. Je me suis emportée.

  - Peut-on finir ce voyage en paix? dit-il âprement à ses frères.

            Elle lui sourit légèrement. Edgar se plongea mécaniquement dans le dépliant de l'horaire des trains. Charles et Alfred s'étaient bien tus, mais ils ramenèrent vite l'atmosphère aux facéties. Le voyage avait été trop agréable pour qu'il ne se termine sur une note austère. Le train s'apprêtait à rentrer en gare Saint-Lazare.

  - Vous voyez, avec cette brume, fit remarquer Charles, on croirait qu'on va foncer dans un tableau de Monet!

  - Navré Monsieur Monet! Vous n'aviez qu'à prévoir le coup! s'exprima Simone d'une manière franchement inexpressive, qui provoqua un fou rire général.

            Sur le quai, on pouvait apercevoir des dizaines de journalistes et de sympathisants, qui attendaient qu'apparaisse celle de qui on ébruitait les mérites. Le train s'immobilisa. À l'extérieur, un joyeux cortège, ayant repéré le wagon dans lequel prenait place Simone, se dirigea en hâte vers la sortie de celui-ci afin d'être au première loge quand elle allait se pointer. On regardait d'un mauvais oeil, le fortuné directeur de Radio-France, qui à l'écart devant sa luxueuse voiture américaine, guettait nonchalamment et non sans présomption, la proie qu'il était déjà certain de ramener premier dans ses studios.

            C'est Charles qui fit remarquer le premier à Simone, la suite impressionnante qui se massait sur le quai.

  - Vous avez vu la foule, Madame?

  - Ils sont venus pour moi? demanda-t-elle, toujours surprise qu'on lui accorde autant d'attention.

  - Cela pourrait être dangereux que des terroristes soient vus avec une femme connue! blagua Alfred.

            Edgar soupira aigrement, puis avoua à Simone:

  - Depuis l'invitation de Bayreuth et plus particulièrement depuis l'affaire de la cantatrice italienne, on parle de vous. D'un parcimonieux entrefilet, vous vous êtes retrouvée en première page des journaux. Paris brûle de vous connaître, Madame.

            Simone commençait à réaliser vraiment tout le sérieux de son voyage et elle frissonnait. À ce stade, la tournée ne rimait plus qu'à une simple petite vacance destinée à tuer le temps avant le festival. Elle entrevoyait maintenant Paris comme l'étape fatidique. Certes, il était heureux que les Parisiens s'intéressent déjà à sa personne, mais encore fallait-il que le charme s'opère entre elle et eux. Elle avait tout à prouver. Elle n'était plus en Belgique où elle incarne l'idole, voire l'exemple d'unité nationale entre Wallons et Flamands*, ni même au Luxembourg où les gens ressemblent à ceux de son pays. Elle débarquerait sous peu à Paris la critiqueuse, qui durant ses mille ans d'histoire, a vu passer bien d'autres phénomènes! Si l'expérience se révèle être un échec ici, il est fort à parier que la tournée ne dégénère en catastrophe ailleurs. Et dans ce cas, cela pourrait être gênant pour Bayreuth et pour sa carrière. Était-ce l'impulsion qui l'avait fait organiser cette tournée? En tout cas, elle n'avait certainement pas pesé clairement le pour et le contre avant de s'y engager. L'affluence sur le quai, qui l'avait à priori subjuguée, l'effrayait maintenant.

  - Moi qui ai passé la nuit debout à vous sonder en vain! lança-t-elle, sans plus de considération envers la civilité avec laquelle ses voisins l'avait distraite, nonobstant leur mutisme.

  - Désolé de vous avoir contrainte à rester éveillée, Madame! répliqua Charles en laissant échapper un dense cumulus de boucane.

            Occupée à chercher son petit miroir perdu dans de son sac, Simone resta muette. Son affolement minait, inconsciemment ou non, le terme de leur rencontre. Habituellement superstitieuse, elle ne réagit même pas en constatant qu'elle venait de casser le miroir, pas plus qu'elle ne remarqua l'épaisse bulle de sang qui gicla de l'entaille qu'il occasionna dans le creux de sa main. Seule son image, transmise par le morceau de miroir, parvint à l'ébranler.

  - Dieu que je suis horrible ce matin! Ces cernes! Cette tignasse! Juste quand je suis à Paris! On va me prendre pour une paysanne!

  - Ah! Je ris de me voir si laide en ce miroir! chanta pour la railler, Alfred, pénible, la voix haussée d'une octave.

            Usant des artifices qu'il convient, Simone tenta de remédier à sa laideur matinale. Puis, comme il ne cessait de s'époumoner, elle résolut de mettre fin à son chant en lui servant inopinément un passage de Carmen, qui le confondit grandement.

  - Tra la la la la la la la, coupe-moi, brûle-moi je ne te dirai rien! Tra la la la la la la la, je brave tout, le feu, le fer et le ciel même!

            Les trois hommes se regardèrent stupéfaits. Simone pouffa de rire.

  - À bien y penser, dit-elle, ce passage vous résume bien!

  - Quelle voix cette Carmen! s'exclama Charles.

  - Vous n'avez jamais songé à chanter, je veux dire professionnellement? demanda Alfred, fortement impressionné.

            Semblant s'être adoucie, elle répondit sans délai:

  - Ah non! Je chante comme ça et c'est tout! J'aime bien Carmen. Je trouve que Bizet a su écrire merveilleusement pour le triangle. C'est comme dans Mozart, L'Enlèvement au Sérail...

            Edgar l'interrompit:

  - N'auriez-vous pas aimé vous faire valoir avec l'instrument le plus sublime qui soit: la voix humaine?

  - Non! le triangle me sied mieux! J'aurais détesté passer mes journées à faire des vocalises! Puis, j'aime fumer et boire! Oh non! J'aime chanter, mais dans la baignoire ça me suffit!

  - Dommage! soupira Charles. Gaspiller pareille voix dans une salle de bain!

  - Ce que j'aimerais être votre petit canard en plastique! lança Alfred, moqueur.

            Elle se mit à appliquer son rouge à lèvres.

  - Allons! je n'ai chanté qu'un pâle extrait, dit-elle avec embarras. Merde, c'est pas vrai!

            Elle venait de remarquer, alors que sa bouche livide n'était qu'à demie couverte, que le bâton était épuisé.

  - J'ai l'air d'une vraie folle!

  - Pas de chance! affirma Alfred. D'habitude, j'ai toujours des cosmétiques dans mon...

  - La ferme! Y'en a marre!

  - Mais je vous assure, Madame.

            Elle se levait pour atteindre le porte-bagages, lorsqu'un bruit de déchirure se fit entendre. Elle serra les dents.

  - Paris je te haïs!... Je suppose que vous allez me dire que vous aviez aussi des bas nylons!

  - Bien j'imagine qu'un terroriste a toujours son bas de nylon avec lui pour se couvrir la tête, rétorqua Alfred. Mais je ne suis hélas pas en service!

            Lui et Charles rirent crûment. Edgar, témoin de la nouvelle et plus vive irritation de la femme, s'en empêcha. Elle avait perdu tout son sens de l'humour et elle se préparait à sortir sans même les saluer, quand il l'interpella:

  - Madame! Ce fut un honneur pour nous d'avoir voyagé avec vous.

  - Moi de même! répondit-elle durement en ne se retournant pas.

  - Je crois que Carmen est vexée! observa Charles.

            Ils la regardèrent s'éloigner dans l'allée. Dehors on entendait déjà scander son nom. Repentant, Edgar l'appela de nouveau:

  - Madame attendez! Vous avez été patiente; trop patiente! Je crois que vous avez mérité qu'on vous révèle notre identité.

            Simone s'immobilisa. Elle sembla hésiter, mais elle revint vers eux.

  - Je vous laisse notre carte d'affaire; ainsi, vous pourrez savoir qui nous sommes!

            Elle prit la carte qu'il lui tendait.

  - Merci Messieurs, c'est bien aimable, dit-elle avec mignardise.

            Sans même poser les yeux sur la carte, elle s'avança un peu et souriant intensément, elle la déchira plusieurs fois en les considérant froidement.

            Devant leurs têtes médusées, elle descendit fièrement du train et affronta le bain de foule. Edgar confia aussitôt à ses frères:

  - Elle ne devrait même pas s'inquiéter avec sa parure! Il est évident que Paris lui est gagné d'avance! Ah Carmen!

 

                                                                           * * *

 

            La dix-neuvième heure de la journée approchait. Pendant que le théâtre se remplissait tranquillement, en coulisse les musiciens, dont plusieurs affichaient une humeur assez rêche, pratiquaient comme ils pouvaient leur partie, ce qui donnait lieu à une cacophonie assez désagréable.

            Le train, à bord duquel s'étaient embarqués les membres du Philharmonique, avait accusé un retard tel, qu'on avait dû annuler la répétition prévue en fin d'après-midi. Si la Première Symphonie de Rachmaninov, au programme de la deuxième partie, n'avait pas été dépoussiérée aussi tardivement, le retard se serait révélé presque heureux; heureux, car on anticipait que la répétition fût orageuse.

            Un climat de turbulence régnait sur l'orchestre. Ce matin, Simone, profitant des affriolantes côtes d'écoute des médias parisiens, s'était vidée le coeur une nouvelle fois sur toutes les ondes, pour tous les périodiques. Von Rubert semblait vraiment inquiet de la tournure que prendrait le concert du soir, coincé entre le fragile équilibre de la formation et leur léger malaise devant Rachmaninov. Le maestro devrait se montrer parfait pour détacher l'attention de sa troupe de cet autre coup bas, tout en les poussant à offrir une exécution impeccable. C'est bien ce qui lui faisait peur. Le public de Paris, à qui on avait tant vanté les vertus de l'ensemble, ne laisserait certainement pas passer les mêmes imperfections, que celles commises à Gand ou à Luxembourg. Von Rubert aurait volontiers changé le programme, mais il en avait autant le pouvoir que d'annuler le spectacle ou alors de renvoyer Simone! Impuissant, il ne lui restait qu'à attendre.

            Simone s'habillait seule dans la petite loge qu'avait mise à sa disposition la direction de l'Orchestre National de l'ORTF pour les quatre soirs où la philharmonie devait se produire à Paris. Cette courtoisie contentait ses collègues, qui dans l'ensemble, préféraient ne pas la voir mêlée à eux. Les ennemis mordus de Simone se faisaient cependant moins sentir. Elle était bien résolue à casser ses derniers détracteurs, toujours menés, soupçonnait-t-elle, par l'impénétrable Joseph Lachelier. On voyait aussi de plus en plus apparaître au sein de la majorité neutre, quelques personnes agissant même envers elle comme de réels alliés. Avaient-ils peur qu'elle nuise à leur réputation sur les ondes? Sans doute. Chose certaine, on se méfiait d'elle et mieux valait l'avoir de son côté. Elle venait encore de le prouver aujourd'hui.

            Simone ne portait qu'un léger bustier de soie chinoise quand Baptiste pénétra sans frapper dans sa loge, en lui arborant un espèce de parchemin.

  - Alors là c'est le comble! hurla-t-il en battant la porte. Attends-tu d'être morte pour arrêter!

            Elle bondit.

  - Qu'est-ce que tu me veux, Baptiste? demanda-t-elle, froissée par cette entrée cavalière.

  - Je parle de tes maudites conneries!

  - Ah non! tu ne vas pas recommencer! Pas ce soir! Je n'ai rien à te dire; sors donc!

            Il lui plaqua impudemment le papier contre la figure.

  - Je passais et j'ai trouvé ça sur ta porte, déclama-t-il. La colle en est encore toute fraîche. Lis... après je m'en irai.

  - Un épigramme! s'exclama-t-elle avec une verve toute fade dans le ton, qui montrait bien son indifférence. Tiens ça faisait longtemps!

            Sans pudeur vis-à-vis sa tenue, elle ne se couvra point et le lut sans plus attendre.

 

   Pourquoi faut-il que l'ingrate n'ayant jamais vu Paris,

   D'une noble famille, un jour provoque l'ultime furie?

   Pataude contentez-vous donc de l'Arc, du Louvre et des galeries versaillaises;

   Conquérir les Parisiens de tel, vous préparera un trou au Père Lachaise.

 

  - Comme cela est charmant! C'est de loin le meilleur quatrain qu'ait écrit Joseph Lachelier. Mais il fait erreur: je suis déjà venue à Paris, toute petite fille.                 

            Elle plia soigneusement le papier et le remit à Baptiste.

  - Merci. À présent, veux-tu me laisser? J'ai à faire!

            Il demeura figé.

  - C'est tout l'effet que ça te fait!

  - Faut-il que je saute en l'air?   

  - Mais je tiens dans mes mains une menace de mort! tonitrua-t-il. Ta mort, Simone!

  - Allons, tu ne vas pas prendre ces sottises au sérieux? Ce sont des images Baptiste, de la poésie!

            Il relit l'épigramme.

  - C'est un avertissement explicitement rédigé, professa-t-il. Simone, ils te tueront si tu n'arrêtes pas.

  - Crois-tu que j'ai peur de Joseph Lachelier et de sa "noble famille"!

  - Simone, t'as dépassé les bornes, ce matin. Ils te laissaient pourtant tranquilles depuis quelques temps. Pourquoi as-tu recommencé à les calomnier devant les Parisiens?

  - Tout est question de stratégie! Au fait, je suis invitée à la télévision française, demain soir.

  - Tu es vraiment terrible.

  - Si tu crois que je vais en éprouver des scrupules!

  - Je t'en prie, écoute moi. Je n'ai jamais été aussi sérieux.

  - Alors va, je n'ai pas du tout envie de t'entendre.

            L'empoignant par les épaules, il la secoua avec énergie.

  - Diable! on va te tuer! Mais réagis!

  - Eh bien qu'ils me tuent si ça leur chante. Ce sera au moins, un destin digne d'une grande femme.

            Il lui administra aussitôt un faible mais lancinant soufflet. Abasourdie, elle se pétrifia. Relevant ses yeux dardants, elle le fixa une minute puis, à son tour, elle le gifla à plusieurs reprises. Il n'opposa aucune résistance. Elle s'adoucit rapidement.       Très placidement, elle déclara:

  - Je veux que tu me foutes la paix une fois pour toutes.

  - Alors voilà ton décret: la fin de notre amitié?

  - Cela devait arriver. J'y songeais... Toi et moi, je crois qu'on ne peut plus être amis.

            Les paupières de l'homme se rabattirent. Accablé, il ne réussit pas à souffler mot. Elle se sentit obligée de se justifier.

  - Longtemps tu as été mon unique ami au Philharmonique... Tu es mon voisin de pupitre, cela nous a rapprochés. Tu m'as protégée, mais je n'ai plus besoin de protection. Je ne suis plus la même Simone; j'ai changé! Toi et moi, ça peut plus durer.

            Voyant qu'il ne bronchait toujours pas, elle poursuivit l'énumération de ses raisons.

  - Tu m'étouffes! Constamment, je sens que tu me juges. Nos conceptions en matière de musique sont opposées. J'ai su que notre amitié était impossible dès l'instant où j'ai réalisé que tu sous-estimais notre travail. Tu figures parmi les conservateurs qui n'acceptent pas mes innovations; tu me le fais aisément sentir. Je respecte ton parti. Mais je n'accepte plus que tu te détournes carrément de moi, dans les moments pénibles. Même en désaccord avec ma conduite, tu dois me montrer au moins un peu de sympathie, ne serait-ce que pour attester ta prétendue amitié.

  - Tu as raison, je ne partage pas ta façon d'agir. Non par jalousie, par dédain ou par contrariété, mais parce que je t'aime. Je t'ai toujours aimé, Simone. Je te l'ai dit, mais tu t'es moquée. J'ai peur pour toi. Depuis le début, je ne peux m'empêcher d'anticiper le moment où ton arrogance se retournera contre toi. Dans mes songes les plus sombres, je te vois déshonorée ou morte; tu ne gagnes jamais.

  - Tu as toujours été un perdant, Baptiste.

  - Tu peux bien m'abominer parce que je semble mésestimer notre tâche mais moi, je préfère prôner un pessimisme haïssable, plutôt qu'un illusionnisme inévitablement usurpateur d'illusions.

  - Si tu crois que j'aurais pu m'enticher d'un terre à terre comme toi! Qu'un homme soit laid, marié, brutal, profiteur, impie, Wallon ou Flamand m'importe peu, Baptiste, s'il est en mesure de m'offrir un peu de passion, de risque et de folie: du rêve bon sens!

  - Nous avons vu ce que ç'a donné! riposta-t-il caustiquement.

  - L'échec à long terme, je sais. Mais à court terme. J'aurai connu des moments fabuleux, souvent avec les plus ignobles de tous!

  - Eh bien t'es pas normale! T'as jamais aimé ceux qui t'aiment, alors que tu combles de caresses ceux qui te méprisent. C'est quoi ton problème?  

  - Que leur amour s'estompe dès qu'ils ont éjaculé ou qu'il dure toute une vie, où est la différence? Car finalement, l'impression est la même et mon urgent besoin d'amour est comblé.

  - Je ne te reconnais définitivement plus, Simone. Si j'ai semblé me détourner de toi, je peux te taxer d'un vice similaire: si je t'évite, toi tu m'oublies. Oh Simone! le temps n'est pas loin où je pouvais me targuer d'être ton seul ami. Et pourtant, tes hommages n'ont jamais été aussi chaleureux qu'avec les faux amis dont tu t'entoures. Oui, j'avoue: je me suis détourné de toi. Mais crois-tu que tout ce monde, tous ces adorateurs, ces journalistes, ces confrères même, qui te lèchent les bottes à présent que tu tiens les rênes, vaillent plus que le seul et vrai ami que je suis pour toi?

  - Les faux amis n'existent pas, Baptiste, pas plus que les vrais! Tu peux bien te proclamer vrai ami, mais permets-moi de préférer les ronces pour ta couronne! Tu as la mémoire courte. Te souviens-tu de ce fameux concert où on m'a enfermée?

  - Qu'est-ce que tu veux dire? demanda-t-il, d'un air douteux.

  - Ne t'es-tu pas inquiété ce soir-là, en voyant que je n'arrivais pas sur scène? Pourtant je t'avais averti que je ferais une entrée sur Haydn... Ne t'es-tu pas manifesté, quand tout l'orchestre me traita de menteuse? Pourtant, même en m'ayant vu partir avec Von Rubert, tu adhéras à la version officielle*... Plus dégoûtant encore: m'as-tu prévenue qu'on ne jouerait pas Haydn en première partie? Pourtant, tu savais que le programme serait modifié... Non, des vrais amis, comme toi, je n'en veux pas!

            Le grand gaillard inséra son index dans le coin de son oeil pour empêcher que ne coule la larme amère, prête à déferler. La force lui manquait à présent pour poursuivre ce débat de disculpation, surtout devant l'argumentation péremptoire de Simone. Abattu, il froissa l'épigramme et le dissimula dans la paume de celle-ci.

  - Tu étais opprimée, dit-il. Tu es devenue tortionnaire... Tu as de quoi être ravie, mais pas de quoi être fière.

  - Mais je suis ravie et fière, mon cher!

  - Fais quand même attention, chuchota-t-il d'une voix un peu mièvre. La mort n'est un honneur pour personne.

            Elle le considéra un instant.

  - Nous devrons-nous croiser encore souvent, Baptiste; on ne se fait pas la gueule, tu veux?

            Il releva délicatement la bretelle du bustier de la femme.

  - Bonne chance pour Paris! répondit-il simplement.

            Il sortit de la loge. Simone ressentit une soudaine pruderie.

            «Pauvre Baptiste! pensa-t-elle, songeuse. Il demeure tout de même un bon diable... Quelle journée! Et dire que le pire reste à venir! Liszt, si tu m'entends, aide-moi à passer au travers.»

            Elle mit aussitôt son concerto fétiche sur le graphophone attenant pour se rassurer, puis elle enfila un tailleur cendré, dépourvu de toute excentricité. Dans sa tête, elle ne cessait de se répéter:

  - Je ne suis qu'à Paris, je ne suis qu'à Paris!

 

                                                                           * * *

 

            Une pluie froide d'été, qu'on eût pu prévoir sans peine, s'abattait mélancoliquement sur Paris. Pourtant, sans hésiter, Willem ouvrit son parapluie et suivit Simone qui, détrempée, semblait se hâter vers nulle part.

  - Wait! Wait! criait-t-il. Ne pars pas si vite!

            Elle courait encore plus rapidement, mais son épuisement permit bientôt à l'homme de la rejoindre.

  - Ça ne sert à rien de fuir sous cette pluie! dit-il, tout haletant. Le concert est terminé; demain est un autre jour!

  - Alors à demain! Laissez-moi tranquille ce soir!

  - Arrête un peu de courir, c'est moi qui se fatigue.

  - Mais si je veux courir! clama-t-elle. Je courrai jusqu'à ce que mes jambes croulent sous la fatigue. Et encore, je ramperai sur l'asphalte, pour poursuivre ma course.

  - Viens au moins sous mon parapluie.

  - Je veux que la pluie me tombe sur la tête! Je mérite qu'elle me noie!

  - Et moi, est-ce que je mérite de faire une attaque? Je n'ai plus ton âge pour courir comme ça!

  - Je ne te tiens pas en laisse, pépère! Arrête-toi si tu veux!

            Sans regarder devant-elle, Simone, tournée vers Willem, semblait vérifier l'avance qu'elle réussissait à creuser entre elle et lui. Elle ne réalisait pas dans sa course qu'elle s'apprêtait à franchir aveuglement une intersection.

  - Attention! hurla Willem.

            Il réussit à attraper le bras de la femme et à l'immobiliser, évitant qu'une voiture ne fonce immanquablement vers elle. La décélération, les entraîna tous deux sur le pavé. Assis dans une flaque d'eau, il ne savait pas trop quelle réaction afficher.        

Willem pencha en faveur des réprimandes.

  - Are you crazy? C'est quoi ces escapades débiles!

  - Pas de sermons, s.v.p.! répliqua-t-elle, rebutée.

            Il se releva et l'aida à faire de même.

  - On ne t'a jamais appris à regarder des deux côtés de la rue avant de traverser?

  - Quelle importance?

  - Je t'en prie, laisse tomber ce numéro d'apitoiement.

  - Je ne t'ai rien demandé.

            Il chercha soudain son parapluie, mais il constata que l'automobile, garée tout près, venait de reculer dessus.

  - Shit! lança-t-il grossièrement en récupérant les restes de son parapluie.

            Simone s'esclaffa.

  - T'as l'air d'un gosse à qui on viendrait de casser son camion préféré!

  - Ce parapluie a été acheté par ma grand-mère, à Chicago au début du siècle! Il a été conçu pour résister aux vents forts de la ville! Il a résisté au pire tempête tropicale du Golfe du Mexique! Avec lui, ce sont quarante-cinq années de pluie, passées au sec qui disparaissent.

            Elle rit encore plus fort devant les sottises que lui faisaient débiter sa prétendue émotion. Elle se signa de la croix et toute solennelle, elle déclama:

  - Son règne s'acheva à Paris, en l'an de grâce 1956... Faut-il tenir une minute de silence à l'endroit de la malheureuse relique?

  - T'as vraiment aucun sentiment! dit-il, en sanglotant facticement.

            Étrangement, la pluie s'arrêta soudain. Simone, le sourire exagéré aux lèvres, se tourna vers le ciel et beugla:

  - Alléluia! Il est ressuscité! Alléluia!

            La rigolade sur le parapluie dura encore un moment, puis se termina sur un long échange de baisers, au beau milieu du trottoir.   

  - Merci, Willem! murmura-t-elle dans le creux de son oreille.

  - Merci? Pourquoi?

  - Comme ça. Disons, merci d'être patient avec moi.

  - Remercie l'amour; il est l'unique coupable. Moi, je crois pas que je pourrais supporter une désaxée comme toi!

  - Imbécile! dit-elle en feignant la colère. Embrasse-moi!

  - Non! pas ce supplice! blagua-t-il, avant d'exécuter sa volonté.

            Ils se considérèrent avec tendresse, puis serrés fortement l'un contre l'autre, ils se remirent à marcher.

            Depuis le commencement de la tournée, les choses s'étaient agréablement replacées entre elle et lui. Simone semblait avoir enfin pilé sur son orgueil pour croire aux bons sentiments de l'homme. Willem n'en était que plus heureux. Il disait d'ailleurs en blague que c'était l'éloignement d'Anvers et de l'impressionnante cour de Simone qui se disputait pour l'héberger depuis qu'on l'avait mise à la porte du couvent, qui avait contribué à ce qu'elle se rapproche de lui. Il pensait qu'elle souhaitait peut-être qu'il l'invite à venir habiter chez lui après la tournée, maintenant qu'il n'était plus son objet sexuel d'occasion! Simone paraissait attendrie par la proposition cachée de l'homme, mais pour l'instant, elle ne pensait nullement à son retour. Il valait mieux vivre au jour le jour. De toute façon, elle ne prévoyait ni aménager chez Willem, ni encore moins retourner au couvent, malgré les bonnes volontés de la Mère supérieure qui se faisait insistante à cette idée. La liberté qu'elle s'était rudement gagnée n'avait pas de prix. Elle se disait que finalement, elle aimait la sensation de ne pas savoir où elle allait atterrir pour la nuit.

            Perdue dans ses pensées, tout en marchant accrochée au bras ferme de Willem, Simone l'espionnait. Dieu qu'elle le trouvait beau avec ses petits yeux étincelants et son béret vert qui lui conférait un petit air candide. Elle était contente qu'il soit là à ses côtés. Non seulement contente, mais elle avait aussi réellement besoin de sentir sa présence à ses côtés. Elle se sentait plus forte, moins vulnérable. Le poids de son insuccès lui eût paru insupportable s'il n'était pas accouru pour l'empêcher de faire des folies. Sans lui, se dit-elle, elle courait peut-être se jeter dans la Seine. Et cette pensée la terrifiait.

            «Pourquoi l'échec est-il si lourd à assumer? pensa-t-elle amèrement. Paris ne m'aime pas. Un seul échec, un premier petit échec: c'est la fin du monde!»

            Simone remuait sans arrêt le concert de la soirée, ce qu'elle aurait dû faire ou ne pas faire, quand soudain il lui prit l'envie soudaine, de prononcer une phrase, trois petits mots qui lui brûlaient la gorge et dont elle dut faire fi de sa fierté, pour oser les pousser tout haut.

  - Je t'aime Willem!

            Willem parut surpris. Puis, subitement, il se mit à courir au devant d'elle et grimpa sur le capot d'une voiture.

            Les bras élevés, il vociféra de toutes ses forces:

  - Ah Paris! ville des plus doux clichés! Est-ce ton charme qui nous fasse succomber ou nous qui succombons à ton charme?

            Les rires de quelques passants, l'incitèrent à revenir les deux pieds sur terre. Il revint près de Simone.

  - Tu es fou! lui dit-elle.

  - Je suis amoureux, donc fou comme toi!

  - La journée aura commencé en riant et se sera terminé en riant! Encore heureux, car entre temps, j'aurai vécu l'enfer.

            Elle se remit à marcher. Willem fit de même.

  - Oublie le concert de ce soir. Tout le monde était un peu tendu.

  - C'est la première fois que la foule demeure aussi glaciale envers moi.

  - Ça devait arriver. Tu ne peux pas toujours t'en sortir avec le même brio!

  - J'aurais préféré que cela ne survienne pas lors de mon premier soir à Paris. Ici commence et augure bien mal ma carrière à l'étranger.

  - Les Parisiens attendaient beaucoup de toi, mais également beaucoup du Philharmonique d'Anvers. Nous étions mal préparés. Tu es restée dans l'ombre de l'orchestre; tes actions leur ont parus plus anodines que notre lamentable performance.

  - Pourtant j'ai fait les mêmes trucs qu'en Belgique! Pourquoi la France ne réagit-elle pas de la même manière?

  - Je connais pas la psychologie des foules. Je sais juste que nous avons été particulièrement mauvais. Sans vouloir me lancer de fleurs, je crois que la qualité des musiciens aura facilité ton ascension*. Je crois que si Von Rubert l'avait réalisé, il aurait déjà démembré l'orchestre pour venir à bout de toi!

            Elle émit un léger rire, pendant qu'il hélait un taxi.

  - Je ne sens aucune chimie entre moi et le public parisien.

  - Mais tu viens d'arriver!

            Ils montèrent dans la voiture qui s'arrêta rapidement devant eux, celle-ci conduite par un homme corpulent sans âge, coiffé d'une casquette de feutrine bleue.

  - Rue de Rivoli! lui ordonna Willem.

  - Oh! vous êtes Américain? demanda le chauffeur, tout enchanté de reconnaître son accent.

            Willem hocha la tête évasivement, lui montrant bien son refus d'étendre plus loin la conversation. Ils demeurèrent silencieux, mais Simone, troublée, ne semblait pas se consoler de sa défaite.

            Adoptant un ton plus modéré, elle se questionna tout haut:

  - Aurais-je dû m'abstenir de recommencer à raconter l'envers du Philharmonique d'Anvers? Ce n'est pas que je regrette mes attaques contre eux... Mais peut-être que cela formalise les Parisiens?

            Willem, qui préférait ne pas s'aventurer dans ce chapitre litigieux, fut content que le chauffeur ouvre la bouche à nouveau.

  - Ah! les États-Unis! dit-il sur un ton méditatif. Le coca cola! Marilyn Monroe! Les Yankees de New York! Encore quelques années de taxi et je partirai vivre là-bas!

  - Je vous le souhaite Monsieur, répondit-il, peu sincère.

            Simone consulta Willem d'un oeil réprobateur, pendant qu'accrochée au rétroviseur, la pin-up de papier tourbillonnait gaiement.

  - Je ne puis expliquer le comportement du public, renchérit-elle, sans égard au conducteur. Mais celui-ci m'afflige énormément.

  - Je te pensais plus forte, Simone. Je croyais ta carapace de roc. Je te voyais infaillible, insensible.

  - Façade! Si je semble transpirer la confiance absolue, en mon for intérieur, je doute. J'ai toujours douté de moi. Cela vient de mon insécurité naturelle. Depuis que je suis connue, je joue le rôle de l'inébranlable, mais je ne fais que jouer. Parfois, quand ça bouillonne en moi, je laisse ouvertement échapper mes inquiétudes. Mais on ne me prend pas au sérieux. Pourtant Willem, cette tournée n'est que le fruit de mes craintes face à Bayreuth.

  - Tu sembles tellement savoir ce que tu veux.

  - Je suis loin d'être aussi forte que je le laisse supposer. J'ai mes limites. Au fond de moi, une peur sans cesse refoulée, s'anime. Tous ces gens qui ne cessent de me répéter avec une certitude toute comblée, que ça ne pourra pas durer; que je suis condamnée à descendre de mon piédestal. Eh bien ce soir, confrontée à mon premier véritable revers, peut-être je dois commencer à penser qu'ils ont raison?

  - J'ai un copain qui reçoit tous les numéros du National Geographic, lança promptement le chauffeur du taxi. Il me conserve tous les reportages qui traitent des États-Unis. Je n'en comprends rien, mais Dieu que vous avez de beaux espaces sauvages!

            Ne se sentant pas plus concerné qu'il faut par les beautés de son pays, Willem se contenta de lui esquisser un sourire poli.

  - Au fond, rajouta-t-elle, je commence à en avoir assez de tout ceci. Certes, j'adore ma réussite et le statut qu'elle me confère. Ayant connu le renom, je ne pourrai plus m'en passer. Mais je ne serai aussi jamais complètement libre. Je croyais être la reine, mais il m'a rendue esclave. Je devrai toujours rendre des comptes à mon public.

            Elle hésita avant de continuer.

  - Je sais bien que Meredith Van Eyke, dans ses articles, dit vrai: oui, je suis traîtresse envers la musique. Oui, je ne pense qu'à moi-même. Je ne songe qu'à séduire les gens et à gravir de nouveaux échelons. Je ne suis pas sotte. Je dois bien appréhender qu'un jour, ceux-ci se révolteront contre le sacrilège que je porte à l'héritage musical que nous ont légué les compositeurs. Van Eyke, Kurbine, Von Rubert, Baptiste, Courbet; ils ont tous raison: le déclin me guette. 

            Il eût voulu dire le contraire, mais il ne pouvait le nier. Le chauffeur du taxi ne semblait pas avoir entendu parler de Simone, car il demeurait entièrement retiré de leur conversation, malgré son aplomb naturel. Peut-être était-il simplement trop absorbé par son rêve américain, fraîchement avivé?

            Simone poursuivit:

  - J'en ai marre de toujours chercher la trouvaille qui stimulera le public, qui fera en sorte qu'il m'aime et qu'il me reconnaisse.

Quoi que j'aie pu penser, je réalise que le défi est encore grand, mais ai-je envie de continuer dans cette voie? Je remarque aujourd'hui que le père Courbet avait tort: il n'est pas important qu'on parle de vous, si ce n'est pas en bien. Même si les avis plus souvent qu'autrement me sont favorables, fondamentalement n'est-ce pas causer en mal de moi que d'encourager ce qui est contraire à la musique. Je n'ai jamais voulu juger de la normalité des choses, mais j'aimerais ne plus impressionner seulement par ma perspicacité à trouver de nouvelles fantaisies; je veux le faire avant tout par mon talent.

  - Alors Simone, tu dois agir en conséquence.

            Profitant d'une brève interruption dans leur conversation, le conducteur demanda:

  - J'ai un petit-cousin qui habite en Iowa. Latendresse; Jean Latendresse: ça vous dit quelque chose?

            Simone parut exaspérée.

  - Près de deux cent millions d'habitants sur cinquante états! Imaginez des millions de kilomètres carrés! Il est quoi votre cousin dans tout ça?

            Willem crut bon de blaguer pour détendre l'atmosphère.

  - Si mes souvenirs sont exacts, dit-il, j'ai fait ma promo avec le jeune Latendresse!

            Le chauffeur ne fut pas dupe de leur satire. Il se tut. Simone poussa un profond soupir.

  - Agir? renchaîna-t-elle, presque en susurrant. Je suis prisonnière des masques avec lesquels j'ai choisi de me présenter. J'aurais trop peur de perdre tout ce que j'ai bâti, si je les retirais. La doctrine si formelle que j'ai prêché aux journalistes n'était qu'une vaine construction. Je n'ai rien prémédité. Comment aurais-je pu prévoir qu'un roupillon sur scène m'apporterait la gloire? J'ai l'ai subie par hasard et j'en suis prisonnière.

  - Il n'est peut-être pas trop tard pour te reprendre?

  - Le public possède tous les pouvoirs; si j'avoue mon tort, pourra-t-on me pardonner de l'avoir berné? Et que serai-je, moi, sans l'appui du public? Je perdrai tout! Je doute qu'on me garde à la Philharmonie pour mes beaux yeux et quelle crédibilité aurai-je pour me faire embaucher ailleurs? Des triangulistes virtuoses, malheureusement on en connaît peu! On me redoutera comme la peste!

  - Moi, je serai là.

            L'homme les épiait par le rétroviseur, attendant le moment propice pour se manifester à nouveau.

  - Dites, vous avez trop de vent à l'arrière? s'informa-t-il. Il fait plutôt frais à Paris pour le mois de juin.

  - Pardon? dit Willem.

            Il n'attendit pas de réponse. Leur dérision avait résorbé son fantasme américain.

            Adoptant une nouvelle approche, il le relança.

  - Alors, mon ami: que pensez-vous de notre tour Eiffel? demanda-t-il sur un ton altier. Peut-être lui préférez-vous votre statue de la Liberté? Mais n'oubliez pas que c'est un cadeau de la France!

  - What are you talking about?

            Willem avait tendance à répliquer dans sa langue, à ce qu'il comprenait sans comprendre.

  - Peuh! fit l'homme. Vous êtes comblés! Je parie que vous riez de la réplique grotesque, qu'ils nous ont planté au milieu de la Seine*?... Mais à votre place, je rougirais de votre minuscule arc de triomphe, à Greenwich Village!

  - Mais de quoi parle-t-il? dit Simone, étonnée.

  - C'est comme pour votre guerre d'Indépendance. Êtes-vous vraiment reconnaissant envers la France, de vous avoir envoyé La Fayette et compagnie pour vous venir en aide?

  - I was borned in LaFayette! dit Willem, tout aussi déconcerté.

  - Les États-Unis peuvent bien être un beau pays, dit l’homme, j'ai l'impression que ses habitants croient que tout leur est dû!

            Willem passa son bras autour du cou de Simone.

  - Je ne te quitterai jamais, Simone; célèbre ou inconnue.

  - J'ai besoin de plus. Il fut un temps où je fondais mon bonheur sur le mariage. Mais quand on connaît la célébrité, on aspire à la préserver, même au détriment de ses valeurs.

  - Tu seras malheureuse toute ta vie.

  - Peut-être, mais pour rien au monde je ne voudrais redevenir la femme que j'étais avant; celle que tu as connue.

  - Elle m'a plu.

  - Eh bien, pas à moi. J'ai passé rapidement de l'une à l'autre. J'ai bien gardé plusieurs traits de son caractère, mais la célébrité, malgré mes quelques conflits moraux, m'aura apporté un concept qui allait conférer un sens nouveau à mon existence: le respect. J'ignore pourquoi je me plains: je suis devenue celle que je voulais. J'incarne mes rêves.

  - Un rêve n'est assouvi que si la jouissance en est complète.

  - Je ne crois pas. Le rêve réalisé révèle les lacunes de l'imaginaire, qui ne considère que le bon et le beau pendant qu'elle le forge. N'empêche. Ma métamorphose aura été brutale. C'est Baptiste qui me disait tout à l'heure, que d'opprimée, je suis maintenant tortionnaire. Je ne souhaitais pas en arriver là, bien que je ne me sentirai probablement jamais assez vengée du mal qu'on m'a fait. Mais quand même je serais rongée par le sentiment de mal agir et même occultée sous des masques dévastateurs, je continuerai à jouer le jeu. Je ne pourrai plus vivre sans la notoriété. J'aurais trop peur de renouer avec l'ancienne Simone.

  - L'humain ne peut plus être pareil. C'est là, la conséquence du temps qui agit sur lui et des expériences accumulées qui modifient sa personne.

  - Peut-être bien, philosophe de mon coeur! Toutefois, malgré mon penchant pour le risque; je n'ai rien d'une kamikaze.

            Le chauffeur n'osait plus parler. Il régnait à l'intérieur de la voiture, un silence que personne ne souhaitait. La voiture arriva bientôt, à l'angle de la rue de Rivoli. Pendant que ses doigts pianotaient fébrilement sur son volant, ses yeux furetants tombèrent sur une affiche montrant deux girls à demie nues. Malgré qu'il s'était promis de ne plus rien dire d'ici la fin de la course, il ne put s'empêcher de s'exclamer:

  - Oh la la! c'est pas à Washington que vous retrouveriez ça en pleine rue!

            Willem et Simone se retournèrent vers le poteau-réclame à leur droite.

  - Qu'est-ce que c'est? demanda Willem. Un music-hall?

            Willem, assis à sa droite, s'avança vers la fenêtre et lut:

  - «Les Nuits Frénétiques présentent "Les belles terroristes de Berlin" Un somptueux spectacle des frères...» God! c'est écrit petit!

            Simone sursauta.

  - Les terroristes! dit-elle, songeuse. Essaie de lire le nom, Willem, l'enjoignit-elle toute crispée. Je n'ai pas mes lunettes!

  - I don't have mine too...

  - T'es moins myope que moi, allons fais vite?

            Au même moment, la lumière devint verte. Le chauffeur se préparait à redémarrer quand Simone hurla: 

  - Non attendez!

            Il appliqua brusquement les freins.

  - Qu'est-ce qu'il y a! dit-il, la main sur son coeur, qui débattait avec force.

  - Attendez un instant! Willem tu as lu?

  - Les frères... God! Est-ce un "O" ou un "D"?

            Derrière, on entendait le klaxon des automobilistes impatients.

  - Attendre, attendre! Je peux pas rester au milieu de la rue!

  - Willem, dépêche!

            Il plissait les yeux exagérément.

  - Comment ça t'es plus myope que moi! dit-il soudain.

  - Allons! C'est un "D", Willem? Dis, c'est un "D"?

  - Les frères Des... t'as raison, c'est un D.

  - Desplaines, c'est ça, Willem, c'est ça?

  - Des... plaines, en effet.

  - J'aurais mis ma main au feu qu'ils oeuvraient dans le spectacle!

  - Tu connais ça? demanda-t-il, étonné.

  - Bien sûr! répondit à sa place le chauffeur renfrogné. Les Nuits Frénétiques: ça a ouvert il y a peu! On en dit beaucoup de bien.

  - Nous n'allons plus à l'hôtel, lança soudainement Simone en regardant Willem, déboussolé. Conduisez-nous plutôt aux Nuits Frénétiques.

  - Aux Nuits frénétiques? Veinard de petit Américain, va! dit le chauffeur en lui jetant un coup d'oeil espiègle, par le rétroviseur. C'est pas ma femme qui prendrait ces soins pour moi!

            Il donna une pichenette sur la petite Marilyn de carton qui tourbillonna de plus bel sous le rétroviseur, puis il recommença l'apologie des moeurs américaines.

 


 

                                                               DIXIÈME PARTIE

 

 

            Folles nuits parisiennes! Pigalle, synonyme des plus piquantes distractions nocturnes, fief incontesté des écarts innocents des noctambules, source éternelle de ces plaisirs qui ne s'éprouvent que nuitamment. Nuits chaudes et enflammées, desquelles la volupté laisse planer encore au-dessus de la Butte, la douce arôme de la décadence. Sur la Place Blanche, le spectre de Toulouse-Lautrec semblait, ce samedi, danser! Sa Belle Époque pouvait-elle ressusciter et conférer à l'actuelle le titre de "belle"? Il fallait poser cette question aux frères Desplaines qui savouraient, pour le troisième soir consécutif, une franche réussite.

            Depuis jeudi en effet, leur plus récente revue musicale, «Les belles terroristes de Berlin», faisait salle comble. La jeune boîte, nichée près du célèbre Moulin Rouge, foisonnait de gens de toutes sortes, d'ici et d'ailleurs.

            «À mon avis, le meunier ferait mieux de se mettre à moudre le grain, avait déclaré présomptueusement Charles, sur un ton de relance, en parlant de son rival.»


 

            Ni dangereux, ni de taille à entreprendre une telle lutte, les frères ne croyaient évidemment pas faire tomber le Moulin Rouge ou le Lido - Paris était de toute façon, bien assez grand pour supporter autant de cabarets. Toutefois, le fait que leurs Nuits Frénétiques attirent, fut-ce l'espace de quelques jours, l'attention des Parisiens et la faveur des voyageurs, au détriment de ces prestigieuses institutions du divertissement, les réjouissait et Charles se faisait un plaisir de le souligner, avec un brin d'insolence.

            Le spectacle avait commencé à onze heures. Encore une fois, le public se montrait réceptif, exalté, endiablé. L'atmosphère, chargée d'une moiteur poisseuse, se manifestait par une fumée opaque, qui flottait lascivement au-dessus des têtes. Le concept qu'avait imaginé Charles, le revuiste, était assez simple, le contenu invraisemblable, voire même un peu futile. À Berlin pendant la guerre, un dissident nazi fou profite de la désertion des hommes, partis au front, pour anéantir la capitale de l'empire; il soulève les femmes, mais certaines d'entre elles lui opposent une résistance. Le dissident, vêtu en bourreau nazi, agissait en maître de cérémonie et présentait les filles, terroristes ou victimes, qui paradaient en tenues légères, les unes chantant des airs véhéments à consonance satiriquement sanguinaire, les autres des hymnes glorieux au parfum de liberté. Les chants étaient rehaussés par un orchestre d'une dizaine de musiciens, composé surtout de cuivres et de percussions. La scène dépouillée, avait pour fond une paire de croix gammées en flammes dans un ciel rouge berlinois, lequel découpait une immense porte de Brandebourg en carton-pâte. C'était l'enfer sur terre et c'était vivement impressionnant!

            Certes, cette exhibition possédait tout pour envoûter les spectateurs. Cependant, c'était surtout le sketch final qu'on attendait. Improvisé à la dernière minute, ce numéro montrait une girl chantant une aubade délicieuse vantant la toute puissance du bourreau et qui, sous des allures de propositions, l'implorait d'épargner son Berlin. Alors que séduit, celui-ci consent à renoncer à son affreux projet, elle le tue, tout simplement. C'était beaucoup moins le tragique du dénouement, cent fois vus auparavant, que la girl elle-même qui fascinait. Cette girl n'était nulle autre que Simone.

            Ayant découvert avec surprise l'autre soir dans le taxi, l'identité de ses mystérieux compagnons de compartiments, elle avait accouru sur l'heure à leurs Nuits Frénésiques, dans l'espoir de les surprendre à son tour: elle avait réussi son pari et largement!

            Ce mercredi-là, «Les belles terroristes» faisaient leur entrée au cabaret. L'assistance froide et observatrice se composait principalement de critiques et de gens du milieu, sur invitation. Les plus zélés d'entre eux venaient tout juste d'assister au concert du Philharmonique d'Anvers, qui s'était terminée à peine une heure plus tôt. Le grand public n'était pas exclu de cette première et ce fut bien plus, la mise détrempée de Simone et Willem, que l'achalandage de la grande salle remplie au deux tiers, qui fit hésiter le portier à les laisser entrer.

            Simone ne jouissait pas à Paris de la notoriété anversoise - du moins pas à ce moment - et il avait fallu qu'elle se proclame amie intime des frères Desplaines, pour profiter de la souplesse de l'homme. Elle considérait le mensonge pieux, compte tenu du supplice qu'ils lui avaient fait subir, plus tôt le matin. Elle s'était installée à une table du fond, regardant d'un oeil éveillé la revue montée par ceux avec qui, sincèrement, elle s'était bien marrée. Elle les vit tous trois attablés à l'autre extrémité de la salle, transpirant une anxiété naturelle. Comme elle était déjà en retard, elle résolut d'attendre à la fin pour se manifester. Elle rit. Elle repensa aux folles paroles d'Alfred, venu à Paris pour kidnapper la tour Eiffel! Au fond, ils ne lui avaient presque pas menti. Le sujet de leur spectacle s'accordait tout à fait à leur voyage en Allemagne et si ce n'étaient pas eux les terroristes, c'étaient leurs girls! Quant à l'histoire des cosmétiques, il était tout à fait plausible qu'un metteur en scène en transporte avec lui.

            Les idées se heurtaient dans sa tête. Les bières qu'elle avait enfilées tour à tour commençaient à la réchauffer, tellement que bientôt, jamais on eût cru qu'une heure auparavant, devant son revers, elle s'était remise en question avec un sérieux et un pessimisme aussi déroutants. Elle était redevenue folâtre et il lui vint soudain à l'idée de jouer un tour à ces petits rigolos de frères Desplaines.

            Elle opta pour une montée fortuite sur scène, quand elle sentirait que le spectacle achèverait. Elle en avait assez vu du spectacle pour deviner que l'épilogue tournerait autour de la survie ou non de Berlin.

            «Je déciderai du sort de la ville, pensa-t-elle.»

            Elle prétexta à Willem un caprice pressant de coquetterie, genre poudre sur le nez, pour s'esquiver. Absorbé par le chant plaintif d'une girl où par les grâces de ses formes plantureuses, il ne remarqua même pas sa défection. Elle s'infiltra en coulisse.           Il y régnait une atmosphère démente; on s'affolait pour tout et pour rien. Danseuses et chanteuses, rongées par le trac de la première, couraient fébrilement dans toute leur nudité, sans égards devant les techniciens qui semblaient manifestement plus tracassés par leur tâche que par toute cette prolifération de chair sous leurs yeux. Personne ne remarqua la présence de Simone, qui à l'instar des filles, s'était dévêtue et avait enfilé une perruque noire bouclée, tombée sous sa main. Elle passa ainsi complètement inaperçue. L'intégration sembla si réussie qu'on l'invita à passer au maquillage. De par la couleur de sa perruque, on l'habilla, à ce qu'elle comprit, en danseuse du Régiment des Triomphantes, qui allaient faire leur apparition au tableau final. Contrainte de faire partie des terroristes, elle qui avait en tête de sauver Berlin[1], Simone s'éloigna en douce de son "régiment" et alla attendre derrière le rideau, côté jardin. Elle jugea préférable de devenir dissidente des Triomphantes et elle organisait le discours qu'elle réciterait tout à l'heure, s'aidant de ses doigts pour compter les pieds des vers qu'elle composait dans sa tête. Sur scène, les pauvres Berlinoises, depuis un moment, chantaient leur défaite amère. La musique s'assombrissait et l'entrée soudaine du Régiment des Triomphantes conduit par le bourreau annonçait la finale imminente. Le régisseur furieux de voir Simone encore en coulisse, lui fit signe d'entrer vite en scène. Elle attendit encore un moment. L'entendant ordonner au machiniste d'entamer "la destruction de Berlin", elle fit prestement son apparition sur scène.

            «Arrêtez immédiatement les procédures, ô puissant Chancelier! hurla-t-elle en regardant le bourreau.»

            L'homme, les girls, le régisseur, les machinistes, les musiciens, tous les artisans de la revue, les frères Desplaines et Willem se figèrent, déconcertés par ce revirement inattendu. Personne, hormi Willem qui venait de constater la place vide à ses côtés, ne la reconnaissait sous cette chevelure ébène et ainsi accoutrée de cette veste militaire au décolleté plongeant. Le silence se fit. La foule, qui ne se doutait de rien, écoutait religieusement. Simone profita de ce silence, pour déclamer et improviser deux couplets, qui sidérèrent Charles par leur verve spontanée.

 

                Ô divin Chancelier, je vous implore!

                Vous qui derrière cette haine, fort légitime,

                Conservez toute la bonté d'un coeur d'or!

                Faites qu'une Berlinoise vous garde en estime.

                Condamnez la dissidente de votre dissidence,

                Mais épargnez le Berlin de ses premières amours.

                Guérissez-vous de votre malheureuse démence,

                Je me livre à vous et suis votre esclave pour toujours.

 

            À cette dernière phrase, elle s'était jetée aux pieds du bourreau en ouvrant brusquement son pardessus, dévoilant sa poitrine au grand plaisir des spectateurs mâles qui ne s'intéressaient guère à sa verve! Alors, qu'on tentait de la sortir de scène, elle regarda en direction des frères Desplaines. Comme il ne la reconnaissait pas, elle se mit à chanter.

 

                  Tra la la la la la la la,

                  Coupe-moi, brûle moi je ne te dirai rien!

                  Tra la la la la la la la,

                  Je brave tout, le feu, le fer et le ciel même!

 

   «Carmen! avaient murmuré en choeur les frères, profondément stupéfaits.»

            Simone avait alors enlevé sa perruque et, l'assouvissement inscrit au visage, elle s'était mise à fredonner de très jolis tra la las. Des gens dans la foule reconnurent avec effarement, Simone Machon, la trianguliste d'Anvers et bientôt, tout le monde sut ou du moins apprit qui elle était.

            Le plus intéressant dans toute cette histoire, c'est que ce geste, apparemment circonstanciel, moussa le nom de Simone à un point tel qu'il eut un effet monstre sur tous les concerts du Philharmonique à Paris. L'indifférence du premier soir, dès le lendemain, avait cédé place, grâce à la plume de critiques alertes et au fruit non négligeable du bouche-à-oreille, au plus vif intérêt, qui ne s'était pas éteint depuis. Simone passait véritablement au yeux de tous pour la championne de l'inopiné et de l'extravagance, qui n'hésitait pas à se mettre à nue - dans tous les sens du terme - pour surprendre le public le plus large. Elle-même cependant, n'avait pu compter encore une fois que sur le hasard et sur un brin d'audace certes, pour se sortir d'impasse. Ce Paris qu'elle anticipait tant et qui eût pu la perdre lui souriait. On n'avait pas assez de la courir aux concerts du Philharmonique, qu'elle s'affichait trois soirs durant aux Nuits Frénétiques! L'orchestre anversois avait présenté, ce samedi soir, son dernier concert à Paris et jamais on n'eût accepté une telle ration si le directeur général ne s'était pas montré aussi scrupuleux envers le planning. Tel que prévu, on prendrait le lendemain la route de Lyon. S'il s'était agi d'une autre ville, peut-être eût-on pu ajouter quelques supplémentaires à Paris, mais Kurbine ne voulait en rien modifier ses engagements avec ses sacro-saints messieurs de Lyon. Quant aux Nuits Frénétiques, cette nuit s'avérait pour eux aussi, l'ultime et un voile d'amertume planait...

            La mort du bourreau avait entraîné l'acclamation générale. Le rideau était tombé. Berlin avait été une fois de plus épargné, grâce aux chants valeureux d'une jolie citoyenne. En coulisse, tout le monde se félicitait. Tour à tour, on venait embrasser Simone et lui faire ses «au revoir». Les larmes ne se faisaient pas rares et les rires sonnaient plutôt faux. Émue et se sentant presque coupable de devoir les abandonner, Simone ne pouvait que remercier chacun chaleureusement.

            Les frères Desplaines firent irruption dans l'arrière-scène, respectant presque intentionnellement leur ordre de grandeur croissante. Willem les suivait. Il vit Simone, mais ne se sentant pas concerné par leur séance d'adieux, il préféra demeurer à l'écart. Charles s'approcha le premier de Simone. Il la laissa enfiler un peignoir, puis la serra avec une fermeté toute câline.

  - Tu as été parfaite! dit-il spontanément.

            Elle s'accola contre lui avec encore plus de vigueur.

  - Je regrette de devoir partir comme ça, au moment où tout va si bien pour vous, déclara-t-elle. Je regrette d'être apparue dans ta pièce, de l'avoir modifiée stupidement pour finalement repartir aussi vite!

  - Oh! la fin était plutôt bâclée! Dans mon impulsion un peu rancunière, j'avoue que je me faisais plaisir en détruisant Berlin! Ta vision des choses est beaucoup plus sympa. La boîte redeviendra sans doute dans l'ombre du Moulin, mais le meunier aura su qu'on existe!

            Elle rit faiblement.

  - D'un autre côté, ajouta-t-il, tu avais bien le droit de bousiller notre spectacle; nous avons été vraiment moches avec toi!

  - Non. Simplement un peu débiles! Mais j'avoue que je me suis bien amusée. Vous êtes de bons diables!

  - Je vois, tu es masochiste!

  - C'est gentil! Au fait, par qui me remplacerez-vous pour le rôle maintenant?

            Il s'approcha de son oreille et murmura:

  - Ne le dis pas, mais tu es irremplaçable.

            Ils se serrèrent encore. Alfred prit la relève.

  - Je t'aime bien p'tite envenimeuse! s'exclama-t-il avec son franc-parler. Mais je t'assure n'avoir jamais connu femme aussi sèche!

  - Sèche! Moi qui vous ai conté ma vie! Et de vous... que sais-je, sinon que vous vous plaisez à jouer les mystérieux?

  - Notre histoire est bien banale. Le mystère s'il n'efface pas le prosaïsme, le masque toutefois. Ç'a marché, il me semble?

  - Faux modestes! Vous êtes des originaux, ça se voit!

            Il se gonfla d'orgueil devant le compliment.

  - Peut-être bien... Au fond, t'es p't'être sèche... mais t'as de jolies seins!

            Il s'était détourné vers Willem comme pour s'excuser, mais celui-ci, plongé dans un état lunaire, n'avait vraisemblablement pas entendu.

  - Vous me manquerez, leur dit-elle, les yeux tout vitreux.

  - Menteuse! dit aussitôt Alfred. De toute manière, ce n'est pas encore les adieux officiels. Tu viens manger avec nous... j'invite! Et demain si je me réveille, j'irai même te voir à la gare.

  - Je t'en prie. Ne fais pas de vaines promesses.

            Depuis peu, tout le monde avait constaté qu'Edgar, à qui c'était visiblement le tour de parler, hésitait à avancer vers Simone. De son côté, il l'intimidait trop pour qu'elle aille à lui. Il avait le regard aussi gris qu'un chat la nuit, une façade rude, presque sculptée dans un bloc de marbre. Il paraissait beaucoup plus réservé que ses frères et, enfermé dans un mutisme flagrant, il inspirait du reste, moins la sympathie que ceux-ci. Il ne possédait pas non plus leur côté artiste qui savait rendre distrayant même les sujets les plus graves. Sa tâche à lui, c'était les chiffres; il suggérait d'ailleurs tout le rationnel du poste.

  - Alors Edgar, tu passes ton tour? demanda finalement Alfred pour le dégeler. Me permets-tu de prendre ta place?

            Simone sourit. Il lui fallut tout son courage pour regarder Edgar droit dans les yeux.

  - On ne vient pas m'embrasser? bredouilla-t-elle.

            Celui-ci s'approcha lentement et posa un furtif baiser sur sa joue richement fardée.

  - Au revoir Edgar, murmura-t-elle faiblement.

  - R'voir! répondit-il.

            Elle le considéra tendrement. Fatigué de tout ce manège, Alfred révéla franchement:

  - Edgar se refuse ton départ, Simone. C'est normal! Il est tombé amoureux de toi... Oui, un autre mec, te diras-tu! Oh! il n'est pas le seul et il ne sera certes pas le dernier... T'es de ces femmes chez qui l'air simplement expiré provoque l'envoûtement général. Pas de chance pour le pauvre, il se pointe trop tard!

            Willem, qui jusque là ne s'était pas encore manifesté, intervint immédiatement:

  - Dommage mon vieux! s'exclama-t-il en lui tendant sa main. Tu m'as l'air correct! Mais l'amour ne se partage pas.

            Ils se serrèrent la main avec une conviction quasi-impétueuse. Sans porter attention à l'irruption de Willem, Simone chercha le regard absent d'Edgar.


  - Mon frère dit vrai, concéda-t-il enfin.

            Il hésita, puis ajouta:

  - Votre petit ami aussi du reste! Oh! je survivrai. Les passions fraîches se guérissent aisément.

            Simone rougit. L'aveu de cet homme l'avait presque déconcerté, d'autant plus qu'il possédait ce quelque chose indéterminé dans sa démarche qui ne la laissait guère indifférente.

  - Je voudrais que vous ne soyez pas obligée de partir, lui avoua-t-il pendant qu'il en avait le courage... Plus que pour simplement apaiser mon béguin, j'ai le sentiment qu'à nous trois, nous pourrions réaliser de grandes choses. À l'improviste, vous vous êtes révélée l'étoile des Belles Terroristes, imaginez si nous formions une vraie équipe... Nous deviendrions les rois du music-hall. Entre nous, ça clique! Vous avez aimé l'expérience... Vous avez le physique, l'esprit, la voix, la présence, la folie! Oui, nous pourrions aller très loin, je le sens.

            Charles et Alfred la fixaient, momentanément subjugués, eux aussi, par cette potentialité. Simone, elle, ne trouvait pas les mots pour réagir. Cette proposition lui apparaissait seulement rocambolesque. Elle, la trianguliste émérite, girl dans un cabaret parisien! Elle n'y eût jamais pensé. Elle voyait quelque chose de séduisant dans cette proposition, bien qu'elle la jugeait insensée. Pas après tous les efforts qu'il lui avait coûtés pour en arriver à sa position de musicienne. Quant à l'avenir? Elle n'y songeait point. Pour l'instant, le futur le plus lointain auquel elle s'arrêtait était Bayreuth, le 31 juillet. Auparavant, la poursuite de la tournée précéderait, laquelle serait maintenant presque assurée de connaître le succès, en raison du triomphe parisien. Après... Le néant le plus total planait et Simone eût été bien en peine de dire, au premier août, quel seraient ses occupations, sinon qu'elle serait probablement dans le train, de retour à Anvers.

            Willem brisa ce nouveau silence, ayant remarqué l'irruption inopinée de quelques musiciens du Philharmonique, en coulisses.

  - Qu'est-ce qu'ils viennent foutre ici, ceux-là?

            Les frères Desplaines et Simone se retournèrent machinalement. Elle reconnut le fameux Joseph Lachelier, accompagné de Jeanne Courgelle et Yan Maxwell, deux ex-confrères qui avaient choisi de s'exiler, voilà peu.

            Voyant leur malaise, Alfred s'interposa aussitôt:

  - Il est interdit d'entrer ici. 

  - Laisse, dit Simone. Ce sont... des amis.

            Les frères s'éloignèrent quelque peu. Willem demeura près de Simone, les sourcils nettement froncés. Le trio s'amena avec une poignée de sourires affectés et de compliments empesés. Simone n'en fut pas dupe et préféra jouer le jeu.

  - M. Maxwell, Jeanne, quel bon vent vous amène à Paris? demanda-t-elle, avec obséquiosité.

  - Mais nous travaillons ici ma chère, répondit-elle. J'ai rejoint l'orchestre des Concerts Lamoureux. Yan, lui, est au Théâtre national de l'Opéra.

  - Tiens comme cela est passionnant. Vous aimez Paris?

  - J'adore! Je crois que j'aurais dû y venir bien plus avant! Anvers est si terne et vous savez, la philharmonie est bien démunie à côté des orchestres d'ici. Surtout, ne vous sentez pas offusqués... Mais, est-ce bien là notre ami Willem? 

            Willem esquissa un signe de tête, à la limite du poli. Jeanne regarda Simone avec un oeil taquin.

  - Ne me dites pas que vous êtes ensemble? demanda-t-elle ironiquement. C'est pas vrai! Tu as vu Yan comme ils forment un joli couple.

  - Oui! mais je n'aurais jamais cru qu'elle passerait l'éponge aussi facilement. Elle était beaucoup plus farouche avec moi!

  - What do you mean? demanda Willem, irrité.

  - Voyons c'est une blague, Willem! À propos Simone, mes félicitations pour ta prestation. Franchement étonnant! Tu as enfin trouvé le rôle qui te convient. Quand je t'ai vue dans le journal, je me suis promis qu'on viendrait t'encourager.

  - Vous avez vraiment du talent pour ce genre de chose, lui accorda Courgelle, avec un certain dédain. N'est-ce pas Joseph, qu'elle a du talent?

            Joseph hocha faiblement la tête. Prudent, il préférait rester en dehors de la conversation.

  - Viens Jeanne, dit-il froidement. Allons-nous en!

  - Déjà! Ça fait si longtemps qu'on ne s'est vues! Mais dites-moi Simone, comment faites-vous pour rester aussi mince?

  - Oh! célébrité oblige!

  - Célébrité? Oui, on m'a dit que vous faites encore des vôtres!

            Fatiguée, Simone décida, elle aussi, d'augmenter la dose.

  - Oui, répliqua-t-elle, vous savez, l'orchestre est si démuni.

            Courgelle parut piquée.

  - Vous prendrez part au festival de Bayreuth? s'informa-t-elle aussitôt. On fête Liszt, à ce qu'il paraît?

  - Liszt! répéta Maxwell. Je ne l'ai jamais aimé celui-là!

  - Dommage! dit Simone. Pourtant, c'était un coureur de jupon... comme vous! À propos, votre femme vous laisse-t-elle plus de liberté qu'avant?

            Il se glaça, interloqué.

  - Vous demeurez toujours chez ces bonnes soeurs? demanda Courgelle innocemment.

  - Non, Madame; j'habite chez Willem.

            Maxwell donna un coup de coude railleur à Willem.

  - Mon pauvre! soupira-t-il. Elle ne sait même pas faire cuire un oeuf! Encore heureux qu'elle soit douée pour ça!

  - Sois plus délicat, Yan! rétorqua Jeanne.

  - Mais je n'en ai pas honte, assura Simone.

  - Déjà que je déteste les oeufs! dit Willem.

            Complices, lui et Simone s'esclaffèrent effrontément. La moue, par lequel Jeanne réagit, leur prouva que ce genre de ripostes faisait ses effets. Elle s'était tue. Sa main, dans un geste habile, ramena dans son chignon, la mèche ambrée qui pendait sur son front fugace.

            Elle ferma les yeux et déclama spontanément:

  - Tu sais que j'étais folle de toi, Willem?

            Celui-ci regarda Simone, estomaquée.

  - C'est le soir des aveux? lui marmonna-t-il, ironiquement.

            Jeanne s'en approcha. Sa main s'agrippa au col de son veston. Son index s'attarda plus spécifiquement sur son plexus. Son ton avait changé.

  - Ce que je vais te raconter, tu le sais déjà... Cette histoire a un début; j'en saute quelques lignes et commencerai simplement ainsi: c'est l'hiver. Je me fais belle pour toi et je me tue à te faire les yeux doux. Tu incarnes tout ce que je désire d'un homme; je m'efforce à te conquérir. Mais toi, tu ne me remarques pas.

            Elle s'interrompit. On la laissa continuer.

  - J'entrevois le printemps, j'en ai marre: je décide que je t'aurai enfin pour moi. Un soir, armée de courage, je cours chez toi. Ta concierge me dit que tu es sans doute allé au port. Je m'y rends à mon tour. Tu es bien au port, mais avec une femme. Avec... (elle pointa Simone.) cette femme! Il est tard; je vous vois clopiner sur les quais, ivres morts. Je m'avance vers vous, les larmes aux yeux: vous vous marrez! Je raconte tout. Et là... Te rappelles-tu ce que tu m'as répondu, Willem?

  - Laisse tomber, ça n'intéresse personne, dit Joseph exaspéré, on s'en va!

  - Cruellement Willem, tu me dis que si la Belgique ne t'offrait que «des derniers choix», il ne te restait plus qu'à retourner en Amérique. Machon elle, vengeresse, ose alors te faire des propositions grivoises, sous mon nez. Tu acceptes et vous partez bras dessus, bras dessous, en me narguant.

            Simone réfléchit. Ayant apparemment recouvré la mémoire, elle aurait pu confirmer indéniablement l'exactitude des faits décrits par Jeanne, au sujet de ce fameux rendez-vous. Elle préféra toutefois s'en abstenir et se flatta de cette victoire oubliée. Willem, lui, avait trop bu ce soir-là pour être en mesure de se souvenir de cet incident.

  - J'ai dit ça, moi? dit-il, embarrassé.

            Jeanne poursuivit:

  - L'histoire ne se termine pas ainsi, puisque le lendemain, je me suis retrouvée l'auteure d'un joli petit épigramme.

            Aigrie, Simone la dardait avec rage. Ayant vite refoulé sa confusion, Willem semblait maintenant prêt à exploser suite à l'aveu de l'initiatrice de son cauchemar.

  - J'aurai eu ma revanche, ajouta Jeanne. Une revanche. Je ne te croyais pas assez folle pour le reprendre, Simone!

            Si Willem préféra se taire, Simone, elle, éclata:

  - Pourquoi t'es venue gâcher ma dernière soirée à Paris?

  - Parce que mes ennemis m'attirent et parce que je te déteste, salope!

  - Les insultes!

            Joseph accrocha Jeanne par le bras. Il la conduisit vers la sortie, mais elle s'en dégagea et revint en charge vers Simone.

  - Ouais, les insultes. Je n'avais pas prévu la confession dans mon programme, mais si ça peut te ronger, je suis partante!

            Elle se mit à tournoyer autour d'eux.

  - J'ai tout tenté pour te faire du tort, Simone, tout! Dès que t'as mis les pieds à Anvers, j'ai plaidé pour obtenir ton renvoi du Philharmonique. On ne comprenait pas pourquoi en dépit de tout nos manèges, ils ne t'ont jamais virée, même qu'avant d'apprendre l'existence de ton protecteur, on croyait que tu couchais avec Kurbine!

  - Ça c'était bien avant Willem. Pourquoi tu t'es soulevée contre moi, Jeanne? Qu'est-ce que je t'ai fait?

            Elle médita quelques secondes, puis haussa les épaules.

  - C'est bête, je ne sais même pas! Faut croire que je ne t'aimais pas! En tout cas, ce fut comme un jeu pour moi. T'avais l'air tellement sotte! Puis, il y a eu Willem... Tu m'as humiliée. Cette nuit-là, au port, j'ai commencé à te haïr vraiment et à concevoir ta perte. Je croyais avoir eu une merveilleuse idée: j'écrasais dans ton eau assez de somnifères pour venir à bout d'un cheval et, protecteur ou non, tu étais fichue! Bon, on connaît la suite.

  - T'en a assez dit, Jeanne, partons? dit Yan timidement.

  - Non, je veux savoir, protesta Simone... Je parie qu'elle en sait aussi sur mon mystérieux internement avant cet autre concert?

  - Au fond, tu connais bien tes ennemis.

  - Mais je ne peux pas comprendre qu'est-ce qui motive tant de mépris?

  - Demande à ton miroir.

  - T'aurais pas dû venir ici ce soir, Jeanne.

  - Tu veux vraiment savoir pourquoi je suis venue te voir faire la pute avec des traînées de ton acabit? Parce que je mourais d'envie de te souhaiter que le Ciel te tombe sur la tête!

  - Le Ciel est juste, pourtant: il laisse aux coupables le soin de se démasquer eux-mêmes. Jeanne, j'avais peu de doutes sur ta monstruosité, mais je dois avouer que j'ignorais tout de ta bienveillance: mais quel pathétisme que ce soit à toi que je doive mon succès! Je vais commencer à croire que je n'ai aucun mérite!

  - Ouais et j'aurais dû tout avouer, en temps venu.

  - Allons, ose dire que tu n'y a pas songé? Tu ne le pouvais pas, autrement tu l'aurais fait. Tu t'imagines le scandale, si on avait appris que la pauvre petite trianguliste a été droguée par une méchante violoniste! Au fond, t'es beaucoup plus sensée que t'en a l'air!

            Jeanne la gifla violemment. Sans broncher, Simone déclara avec une sagesse toute simple:

  - Quand les coups retentissent, c'est que la guerre a déjà été gagnée.

            Ce flegme les étonna tous. Au même moment, Alfred, qui venait d'assister au dernier rebondissement de la scène, jugea bon de s'imposer.

  - Ho là! cria-t-il. En voilà des façons de traiter ses amis!

  - Tout va bien, Alfred, lui assura Simone. Ce sont des copains du Philharmonique. Voilà Jeanne Courgelle, Yan Maxwell et Joseph... Mais où est-il passé?

            Yan se sentit embarrassé.

  - Il a probablement rejoint les autres, répondit-il. (Regardant Alfred.) Nous sommes venus un groupe, Monsieur... Nous avons bien aimé votre spectacle! Toutes mes félicitations!

            Il lui serra la main rondement. Alfred lui jeta un coup d'oeil suspect. Yan donna une tape amical sur l'épaule de Simone et prit Jeanne par la main.

  - Encore bravo Simone, et à la prochaine peut-être! Willem. Viens Jeanne.

            Elle le suivit mollement, sans souffler mot, le visage neutre, sans manière, ni expression patentes.

            Simone et Willem, incapables de commenter ce qui venait de se produire, gardèrent un silence qui dérangea profondément Alfred.

  - Vous avez de drôles d'amis! dit-il naïvement.

  - Quand on compte des amis comme vous, on ne s'étonne plus de rencontrer les autres, blagua-t-elle pour le soulager.

            Il parut contenté; elle put ainsi se replonger dans ses pensées. Elle semblait troublée. Pourtant, ce n'était pas tant l'altercation avec la Courgelle qui la dérangeait, mais plutôt le spectre de Joseph Lachelier, qui rôdait dans son esprit. Elle nota que non seulement il ne s'était pas impliqué dans la dispute, mais qu'il avait été totalement absent tout au long de la rencontre. En fait, il n'avait agi qu'en témoin, en acteur impassible dont les seuls mots prononcés avaient servi à adoucir la virulente Courgelle et à l'inviter à battre en retraite. Il avait manifestement voulu épargner Simone, alors pourquoi les avait-il accompagnés? Ce n'était certes pas pour la louer tout simplement; il avait d'autres raisons plus obscures et cela l'inquiétait. Elle ne connaissait rien de lui, pourtant elle conservait l'impression de tout savoir. Elle n'avait au reste pas encore élucidé les interrogations qu'elle entretenait à son sujet, elle préférait d'ailleurs ne pas trop s'arrêter sur ce petit bout d'homme aux cheveux bouclés, dont l'image d'une laideur amplifiée par son esprit, la torturait certainement.

  - Quand je pense que cette folle a failli nous brouiller pour toujours, déclara finalement Willem, visiblement sous le choc.

            Simone le pressa contre elle.

  - Elle a cru pouvoir justifier les injustices de l'amour. Je ne peux même pas lui en vouloir!

  - Eh bien, moi si! dit Willem. On devrait toujours se méfier quand on est heureux.

            Elle l'embrassa.

  - Qu'entendez-vous par les injustices de l'amour? demanda innocemment Edgar, qui écoutait depuis un petit moment.

            Elle n'osa répondre.

  - Soyez bonne joueuse...

            Elle hésita puis embrassa Willem, avec encore plus d'ardeur.

  - Faut-il que j'argumente davantage, Monsieur?

  - Vous arguments sont convaincants... Mais je ne suis pas jaloux. J'ai entendu votre querelle avec cette femme... D'accord, elle a agi pour venger son amour déçu. Mais à ce que j'ai pu comprendre et à ce que vous nous avez d'ailleurs raconté plus tôt cette semaine, son amour déçu n'explique pas le mépris d'un petit groupe de gens pour vous. Vous ne faites pas l'unanimité Simone, vous le savez. Au plus creux de votre misère, jusqu'au sommet de votre renommée, vous les avez toujours dérangés. Et pour cela, ne blâmez que votre personnalité. Ils seront toujours contre vous.

  - Où voulez-vous en venir, Edgar? s'enquit Simone.

  - Je te trouve bien bagou, Edgar, dit Charles. C'est pas normal!

            Il ignora la remarque de son frère.

  - Je ne connais qu'un endroit au monde où les gens sont assez cinglés pour accepter une personnalité comme la vôtre et c'est Les Nuits Frénétiques! Que vous le vouliez ou non, Simone, votre destin vous conduira ici. Vous êtes née pour le spectacle; pas pour une exhibition imprudente en terrain classique. Et surtout parce que nous sommes faits pour nous entendre.

  - Vous paraissez vraiment sûr de vous.

  - Certes, car c'est... mathématique!

            Simone ne put s'empêcher de lui sourire.

  - Alors vous venez manger, oui ou merde! lança Alfred, lassé.

 


 

 

                                                               ONZIÈME PARTIE

 

 

            La profonde expiration que poussa Simone en posant le pied sur le sol anversois en disait long sur son état d'esprit. Ce pas, si peu résolu fut-il, marquait pourtant le terme d'une longue tournée d'un mois, dignement couronnée la veille à Amsterdam par un concert mémorable salué par le public et même, dit-on, par la jeune princesse Béatrix des Pays Bas qui eût apparemment prisé la fraîcheur de Simone.

            La tournée n'était officiellement pas terminée, - quatre récitals étaient prévus d'ici la fin de la semaine, où en la présence du roi de Belgique, on présenterait le fameux concert du 31 juillet - cependant sa descente du train semblait avoir fait chuter soudain tout le volume tensoriel, compacté dans sa tête depuis son éphémère, mais douloureux revers parisien.

            Son bilan de tournée était moins rose qu'elle même eût pu l'envisager. Contrairement à ce qu'elle avait cru au départ, Simone reconnaissait maintenant bien réalistement tous les désagréments que lui avait causé cette folle aventure. Un tel voyage n'avait rien eu de vraiment badin et de distrayant et elle allait même jusqu'à le remettre en question. Eût-elle dû demeurer oisive à se ronger à Anvers, plutôt que de vivre avec l'angoisse perpétuelle de renouer avec le spectre amère, imprévisible et déconcertant de l'échec? Certes, avec le recul, Simone ne regrettait pas d'avoir engagé son orchestre dans le sentier périlleux de cette tournée, d'autant qu'elle avait remporté un vif succès un peu partout, en plus d'avoir la chance de voir d'autres pays et de nouer des liens exaltants avec leurs habitants, toutes classes confondues; gens du peuple, des médias, des affaires ou de la Haute, en plus de ces insolites frères Desplaines, de qui elle s'ennuyait déjà. De plus, l'influence de Paris et le triomphe qu'elle y avait finalement remporté lui avait largement préparé le terrain des autres scènes européennes et garantit l'éclat sans tache de sa fin de tournée, prodigieuse il est vrai. Mais cela, pouvait-elle le deviner?      L'angoisse. Oui. Chaque soir, Simone s'était fomentée de réels enfers à anticiper ses lendemains. Le succès. Pouvait-il durer? Sa première et seule défaite qu'elle avait essuyée à Paris lui avait fait perdre l'optimisme aveugle qui la caractérisait pourtant si bien. Jamais elle n'avait envisagé un déroulement aussi flamboyant et pourtant cette découverte l'avait effroyablement terrifiée. Sans trop s'en rendre compte, elle s'était offerte à une foule audacieuse, exigeante mais gagnée d'avance, qui la regardait jongler avec le succès, le souffle coupé, les yeux grands ouverts, prête à crier aussi bien sa joie devant l'extravagance de l'habile numéro, qu'à déverser son fiel au premier faux mouvement susceptible de lui faire tout glisser entre les mains.


            Oui. Elle avait changé la Simone. Bien sûr, elle conservait cet élan du coeur, cette audace inexpliquée qui la poussait à agir, mais une indéniable évolution de l'âme marquait son intérieur et la libre insouciance qui l'animait cédait place, petit à petit, à une vision plus rationnelle des choses. La folie s'estompe, lorsqu'on en vient à craindre les conséquences. Et Simone, bien que virtuellement intouchable, n'en subissait pas moins les sempiternelles redondances mesquines de ses détracteurs, concentrées maintenant sur l'évidente précarité de son statut. Elle qui dans un jadis rapproché, finissait toujours à balayer leurs intimidations, parvenait avec plus de peine - depuis Paris, évidemment - à dresser devant eux son bouclier d'indifférence. Elle avait souffert toute une vie pour mieux ériger son roc; elle constatait néanmoins que le matériel s'effrite; elle découvrait sa vulnérabilité. L'échec ne lui était pas étranger et son avant-goût lui donnait une impression infecte dans la gorge. Quand allait-elle flancher? Elle craignait maintenant ses succès et pour peu, même devant le plus vif d'entre eux, elle s'efforçait de rester insensible, tant la crainte qu'il fût son dernier accaparait ses pensées. Les éloges récoltés à Bruxelles, Lyon, Berne ou Amsterdam, elle les avait savourés avec une parcimonie pouvant sembler puer la fausse modestie. Simone songeait souvent à Edgar et à ses paroles, laissant supposer qu'elle ne trouverait jamais sa quiétude au sein du Philharmonique. Elle étudiait même, depuis quelques temps, son offre de se joindre aux Nuits Frénétiques; avec peu de sérieux toutefois.

            Car ce n'était pas le goût de la musique qu'elle avait perdu, ni celui du Philharmonique et encore moins de la célébrité. Jouer devant le roi représentait pour elle ce même grand honneur et Bayreuth incarnait toujours une étape décisive dans la réalisation de son beau grand rêve. Alors qu'est-ce qui la chamboulait? Joseph Lachelier? Probablement pas. Son hypocrite réserve l'inquiétait certes et elle s'était souvent surprise au cours de la tournée à l'examiner afin de chercher à le cerner. Mais Joseph Lachelier n'avait vraisemblablement rien à voir avec son abattement; pas plus que la menace de mort sans suite, qu'elle avait reçue et aussitôt oubliée. Ayant longuement réfléchi, elle commençait à réaliser toute l'essence du voeu unique de Mariette, qui avait tout sacrifié, jusqu'à sa liberté, pour trouver la paix intérieure. Simone en était venue à la conclusion que Paris avait fait des dommages inestimables; plus que la hantise de l'échec et la perte de son insouciance, elle se voyait maintenant vivement ébranlée par cette chose qu'elle jugeait si cruciale: la paix avec elle-même.

            Mais il eût été faux de croire que Simone s'était assagie. Ses coups de théâtre, bien que victimes d'un essoufflement évident et d'une redondance inévitable, n'en continuaient pas moins de surprendre. Du reste, elle semait encore les foudres et n'hésitait pas non plus à vendre son prochain pour gagner davantage de cette notoriété, qui paradoxalement lui annihilait davantage l'esprit à chaque parcelle gagnée. Intoxiquée de toute évidence, elle refusait d'imputer ses perturbations aux aléas de la célébrité, même si sagement elle mettait sa quiétude en doute et reconnaissait que sa fulgurante tournée n'avait pas suffi à ranimer cet élément moteur de l'équilibre humain. Sa fougue se dissipait indéniablement et pour la première fois, elle s'inquiétait pour l'avenir. Quant à son retour à Anvers, s'il parvenait à l'apaiser quelque peu, elle savait bien qu'elle n'allait pouvoir respirer que lorsque se profileraient enfin les premières effluves du mois d'août. D'ici là, elle devrait séduire son roi et surtout, faire honneur à son dieu: Liszt.

            Le ciel était d'un gris terne menaçant et la luminosité régnait à son plus bas niveau en cette chaude et lourde fin de journée. La tête enfouie sous un fichu de soie mauve dégoté à Paris, les verres fumés camouflant un regard manifestement éreinté, Simone s'efforçait de sourire pendant qu'elle se contraignait à envoyer la main d'une manière vaguement royale à la foule impressionnante de journalistes et de simples curieux qui se massaient sur le débarcadère de la gare. Le chef de train, s'improvisant pour l'occasion porteur de bagages, faisait des pieds et des mains pour tenter de lui frayer un passage à travers la cohue. La cacophonie était bien dure à supporter pour les petites oreilles de la trianguliste, qui s'étaient habituées au grondement sourd du roulement du train. On la ruait maintenant de questions incompréhensibles à lesquelles elle se contentait de sourire ou de ne répondre qu'à celles où un hochement de tête pouvait suffire. Elle ne souhaitait pas paraître désagréable, mais franchement elle n'était manifestement pas préparée à un tel accueil. Elle avait même choisi d'avancer de deux heures son départ, histoire de partir seule et de se soustraire à la promiscuité d'un voyage avec le reste de l'orchestre et sûrement aussi afin d'éviter une éventuelle situation. Décidément, on anticipait mieux qu'elle ses projets.

            La tournée l'avait fatiguée et exposant toujours aussi artificiellement la blancheur de ses dents, Simone ne pensait qu'au moment où elle aurait le loisir de disparaître dans un taxi. La moiteur insupportable de l'été lui collait à la peau tandis que les éclairs des flashs lui donnaient l'impression d'avancer à pas stroboscopiques. Elle, qui voilà dix minutes à peine dormait d'un sommeil agité contre la fenêtre fraîche du train, était maintenant confrontée à un spectacle étourdissant: à perte de vue, des centaines petits drapeaux belges étaient agités en son honneur. Elle incarnait l'espoir d'une unité dans ce pays déchiré par les tensions. Quantités de pancartes faites maison jaillissaient également au-dessus des têtes, brandies par des sympathisants bruyants qui scandaient gaiement les messages élogieux qu'ils y avaient gribouillés. Le plus singulier tenait du fait que ces pancartes étaient rédigées pour la plupart en français, bien qu'une majorité de Flamands assistaient à son arrivée.

            Plus tôt en début de semaine néanmoins, ce qui ne devait être qu'un rassemblement sur le thème de l'intrusion du français à Anvers, s'était terminé par le saccage de la boutique d'un commerçant ayant eu l'audace d'y afficher une enseigne francophone. Et pourtant, en un moment où le fossé s'élargissait davantage entre Wallons et Flamands, Simone, digne descendante du peuple du Coq, étroite en ce qui concerne l'apprentissage du flamand, était accueillie triomphalement par le peuple du Lion.

            Simone pouvait se réjouir. Elle semblait n'avoir rien perdu de sa popularité et sa cote d'amour s'était apparemment accrue en son absence. Oubliant le coq et le lion, d'origine flamande ou wallonne, les Anversois n'éprouvaient que fierté et foi envers leur orchestre qui avait été le digne émissaire d'une seule et même nation à travers l'Europe, comme le roi le souhaitait tant. Ce soulèvement aux allures passionnelles finit par émouvoir Simone. Grandement reconnaissante et soudainement tiraillée par un relent de culpabilité, elle voulut se reprendre aux yeux de cette foule. Elle s'immobilisa, laissant l'occasion par le fait même aux journalistes les plus tenaces, André Muller en tête, de reprendre haleine. Elle retira tout bonnement ses grosses lunettes noires et dans une gestuelle toute amplifiée, elle envoya à la foule un baiser de la main tout en leur lançant énergiquement et en flamand:

            «Je vous aime!»

            Il y eut instantanément une vive réaction collective, vastes cris et grand emportement. Simone sourit, contente de l'effet provoqué. Elle se retournait pour se glisser dans le taxi qui venait enfin de s'approcher d'elle, quand elle fut surprise par André Muller, qui s'était nouvellement accoté contre la portière arrière de celui-ci. Il lui sourit à son tour et hésita un moment avant de lui demander à brûle-pourpoint et sur un ton empreint de cynisme:

  - J'ose espérer que vous serez en forme pour le concert de demain?

            Simone hocha la tête non sans embarras. Puis, l'homme s'écarta pour ouvrir obligeamment la portière à Simone qui le remercia faiblement. Avant même qu'elle ne put envoyer la main à nouveau, le chef de train avait placé les valises dans le coffre et le véhicule quittait la gare. Simone se retourna et jeta un oeil furtif à travers la vitre arrière. Elle soupira avant de se renfoncer dans la banquette.

  - Roulez, je vous dirai quand arrêter, dit-elle au chauffeur.

            Elle s'alluma fébrilement une cigarette pour mieux accompagner son air préoccupé. En fait, elle ressassait dans sa tête le dernier commentaire de Muller, cherchant à en discerner le sens caché au-delà de l'affabilité affectée du propos. Préférant imputer la remarque aux cernes sinueux qu'il avait dû percevoir quand elle avait découvert ses yeux, elle ne put toutefois s'empêcher de se dire que le retour à Anvers n'aurait rien d'apaisant et que chose certaine, on l'attendait de pied ferme. Le vent frais, filtré à travers la fente de la fenêtre lui caressait le visage, mais elle avait encore plus chaud que précédemment. Elle avait besoin d'une bonne nuit de sommeil.

            «Mais où donc vais-je dormir? se demanda-t-elle subitement.»

 

           

 


 

 

                                                              DOUZIÈME PARTIE

 

 

  - Regarde donc qui tu es! Regarde donc!... Vois ton gâchis!

   Assise devant son miroir, dans sa loge éclairée par la seule lueur d'une chandelle, n'osant se regarder, Simone se provoquait. Elle venait, voilà peu, de chasser assez âprement quelques journalistes intrépides qui, derrière sa porte, tentaient de façon odieuse de lui faire dire des choses pour lesquelles elle n'avait pas eu de temps pour réfléchir. Kurbine avait demandé aux deux portiers du grand hall de veiller, l'un à l'entrée des coulisses, l'autre en haut du petit escalier spiral, à ce que ni journalistes, ni musiciens ou spectateurs ne viennent importuner Simone.

   Elle ne savait pas quoi penser, ni par où commencer. Tout se bousculait dans sa tête. Elle ne voyait pas la nécessité de se casser la tête, persuadée, à quelque part, qu'elle se réveillerait bientôt. Elle ne cherchait aucunement qui pouvait être responsable de cette manipulation. Elle n'imputait sa disgrâce à personne, pas plus à Von Rubert, qu'à ses ennemis ou à l'incompréhension du public; elle ne portait le blâme, sur l'heure, que sur une seule personne: elle-même, Simone Machon.

   L'air complètement absent, elle tenait depuis peu, son triangle, les poings solidement fermés sur le métal froid de l'instrument. Sa respiration se faisait saccadée. Son regard se promenait sur sa coiffeuse. Tranquillement, elle releva ses yeux bouffis et affronta son reflet.

  - Tu ne mérites pas l'estime d'un rat! T'as voulu jouer aux plus fines! Tu viens de rien, tu vas nulle part. T'es personne. J'te déteste, pauvre conne!

   Prise d'une impulsion soudaine, elle frappa violemment son triangle contre le miroir qui se fracassa en une multitude de petits couteaux tranchants. Elle eut une lugubre idée. Elle choisit le morceau qui lui parut le plus élancé. Froidement, elle retourna son avant-bras et s'entailla lentement une ligne droite, longue mais peu profonde, en suivant méticuleusement le fil de son radius. L'afflux du sang très rouge et très abondant, qui recouvra bientôt sa peau l'enflamma; elle se vit sourire dans son arme. Elle s'arrêta sur son poignet, à la fois épouvantée de flairer le réseau artériel et excité du pouvoir qu'elle possédait en ce moment précis: elle pouvait selon son gré disposer de sa vie. Elle n'avait probablement pas l'intention d'y mettre fin, mais elle se sentait poussée par ce jeu périlleux, inconsciente du mal qu'elle pourrait s'infliger, sentant pour le moment, à peine un léger picotement, résorbé par la stimulation de la vue du sang. Elle trouva un apaisement par l'exercice de ce rite étrange. Comme si mépriser son corps, la soulageait d'une haine qu'elle se portait en elle-même. Elle déposa le morceau de miroir et se leva. Le sang dégouttait à flot sur le plancher.

  - Il devrait bien y avoir quelque chose à boire, ici, dit-elle soudain.

   Elle ouvrit spontanément le tiroir d'un classeur poussiéreux, se souvenant d'y avoir remisé deux bouteilles de champagne, le soir de la venue des Allemands.

  - Ma vieille, je dois reconnaître que parfois, tu es géniale!

   Elle fit sans tarder sauter le bouchon et en prit une grande gorgée qui dégoulina maladroitement sur sa robe.

  - Il serait meilleur frais, mais bon... Il ne pouvait y avoir occasion plus spéciale de fêter!       Elle se plaça face au cadre de Liszt et le fixa un moment, troublée par sa pose solennelle, son oeil improbateur.

  - Qu'est-ce que t'as, toi? Ne me regarde pas comme ça. Toi aussi t'en as eu des bas, faut-il te le rappeler?... Puis merde, va te faire foutre!

   Elle arracha le cadre du mur et le brisa contre son genou.      

  - Tu fêteras ton 70ème sans moi, mon beau!   

   Elle noya son rire gras dans une gorgée de champagne, puis elle se mit à danser dans la pièce, en tournoyant, la bouteille à la main.

 

 

 

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     * La Belgique est composée principalement d'une population flamande, de langue néerlandaise au nord (Anvers) et wallonne, de langue française au sud.

     * Bonjour ou Merci.

     ** Radio-Télévision Belge - Émissions françaises.

     * Troisième et dernier mouvement du concerto de Liszt.

     * Il semble qu'Anvers se dise en prononçant le "s", comme s'il y avait un "e" à la fin, ce qui donne Anverse. Quoi qu'il en soit, cette appellation paraît écorcher l'étroite Mme Radegonde, qui n'est pas Belge... Quant au titre de ce roman, loin de vouloir lancer une polémique en donnant raison à Radegonde, il s'agit plus simplement d'un jeu de mots que fera Simone, elle-même [partie 4].

     * Deuxième mouvement de la Symphonie No. 4 de Tchaïkovski.

     * Anvers est une ville flamande, mais elle compte une importante population de langue française, dont plusieurs font souvent partie de la classe supérieure.

     * Afin d'alléger le texte, les paroles de Léah Vilkner, dites en réalité en flamand, sont en français et mises en italique. Il faut s'imaginer qu'elles sont traduites à mesure à Simone, par Paul.

     * Fleuve qui baigne Anvers.

     * Expression flamande: "Lécheur d'assiettes d'hospice: propre à rien."

     * S'il vous plaît.

     * Expression flamande: "Bavarde."

     * Le Festival de Bayreuth se tient annuellement au Festspielhauss - théâtre construit en 1876 par Louis II de Bavière - et est spécialement conçu pour y présenter des oeuvres de Wagner. L'hommage spécial à Franz Liszt ne pourrait donc être que pure fiction.

     * Fils de Léopold III, Baudouin Ier est devenu roi des Belges, le 17 juillet 1951, à l'âge de 21 ans quand son père abdiqua en sa faveur. Note: sa visite à Anvers, prévue dans ce roman pour la fête Nationale de 1956 ainsi que la commémoration de son cinquième anniversaire de règne ne sont que fictives.

     * Il peut paraître singulier qu'on désigne Simone comme un exemple d'unité  nationale alors qu'elle avoue mépriser le flamand. Néanmoins malgré son aversion, elle ne s'est jamais vraiment mêlée de politique et elle a dit ne pas faire de différence en matière de public. Puis, n'oublions pas que c'est en partie grâce à elle, que se sont dissipées les animosités culturelles entre les musiciens.

     * La direction avait accusé Simone de s'être enfermée elle-même en cherchant de nouvelles façons d'attirer l'attention.

     * N'est-il pas étonnant de voir le zèle que chacun prend à tenter d'expliquer le succès de Simone.

     * Certains, - comme Simone et Willem - peuvent ignorer l'existence d'une statue de la Liberté, échelle réduite, sous le pont de Grenelle à Paris.

    [1] Le détail peut paraître superficiel, mais n'est-il pas curieux que Simone choisisse de s'insurger contre les anti-nazis, alors qu'elle a dit avoir tant souffert du nazisme? Peut-être inconsciemment, préfère-t-elle prendre le parti des opprimées, l'ayant elle-même été il n'y a pas si longtemps de cela?

 

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