L’ENVERS DE LA PHILHARMONIE D’ANVERS

 

 

 

Par Patrice Bégin

 

 

 

 

 

 

Téléchargez la version MS Word : www.anarchistecouronne.com/anvers.doc

 

 

 

Pour contacter Patrice Bégin : patbegin@caramail.com

44E The Grove, Isleworth, Middlesex, London, TW7 4JF, UK

Tél/Fax: +44 (0)20 8847 5586

 


 

 

                                                             PREMIÈRE PARTIE

 

 

            De l'allée jalonnant la nef, l'on pouvait distinguer les jambes fines de Simone se profilant nettement derrière le rideau de serge opaque du confessionnal. Emmaillotées d'un fin nylon, elles ne cessaient de remuer, relevant un peu plus à chaque mouvement la jupe, qui auparavant les protégeait de la fraîcheur des derniers jours de l'hiver belge.

            Ce spectacle suscitait depuis un petit moment l'éveil du sacristain. Accroupi sur le parquet, l'homme feignait piètrement de lacer et de relacer ses godasses vernies. Pleinement concentrée, l'attention rivée sur son confesseur, la jeune femme ne devait certes pas se douter de l'écart du sacristain, autrement la frayeur qu'il lui témoignait l'eût vite incitée à camoufler toute trace d'obscénité.

            La lune venait de céder place aux premiers rayons du soleil. Simone, comme à chaque matin de semaine, était arrivée peu avant l'office pour se laver de ses péchés. Elle n'avait qu'un infime trajet à faire pour atteindre l'église; le couvent où elle pensionnait se situait tout près, en haut de la butte austère qui borde le cimetière.


            La contrition matinale de Simone était devenue une forme de rituel auquel elle se livrait avec un zèle qui ravissait les religieuses avec qui elle partageait son existence. Elle n'y dérogeait jamais depuis qu'elle avait quitté son Liège natal, hormis une fois où soeur Ursule l'avait forcée de demeurer au lit en raison d'une violente crise intestinale.


            «Voyons mon enfant, vous n'êtes pas si vilaine que cela! lui avait alors assuré la religieuse. Le bon Dieu comprendra votre congé.

  - Oui, le Seigneur comprendra, avait répondu Simone. Mais pourrai-je avoir l'insolence d'être exigeante dans mes prières?»

            L'explication avait semblé confondre la bonne Ursule, qui de toute évidence ne connaissait pas suffisamment Simone pour discerner le sens précis de sa phrase. Sitôt le lendemain, elle reprenait le chemin de la cabane sacrée.

            Elle affirmait souvent qu'il lui fallait avoir pour fonctionner, cette impression de pureté et de régénération qu'elle puisait en s'accusant de ses fautes. Certes, l'intention était louable, cependant Simone ne se cachait pas que ce qui l'attirait à l'église était, bien davantage qu'à la piété, relié au seul plaisir de s'entretenir avec le bon père Courbet, avec qui elle nourrissait une relation à la fois profonde et chaleureuse. L'ecclésiastique était une des rares personnes à Anvers auprès de qui elle pouvait véritablement se révéler et espérer trouver un sincère réconfort.

            Plus qu'un ami, il représentait d'abord et ce, depuis l'époque où toute petite elle avait été confiée à ce couvent de Liège où simple prêtre il était rattaché, un tendre protecteur qui voyait à son bien-être autant qu'à sa félicité. Il avait fréquenté les parents de Simone à une certaine époque et, bien que n'étant pas vraiment intime de la famille, ce lien, il aimait se le rappeler, suffisait à justifier le souci qu'il prenait à veiller sur leur fille, depuis que la mort les avait fauchés tous deux consécutivement alors qu'elle n'était encore qu'une enfant.

            Nominé à la cure d'une importante paroisse d'Anvers, le devoir les avait par la suite éloignés, mais Courbet, fidèle à sa promesse, n'avait jamais perdu contact avec sa chère Simone et avait, pendant de nombreuses années, préparé le terrain pour la ramener auprès de lui. Devenu rapidement influent dans la communauté anversoise, il avait la réputation de calculer son dévouement et d'être un mécène dangereusement généreux. Et si à priori, certaines gens avaient imputé à sa fervente mélomanie l'obstination qu'il prenait à défendre les intérêts et soulager les coffres de la formation musicale locale, d'autres avaient aussi jugé fort nébuleuses, les circonstances entourant l'adhésion de Simone Machon, au sein de l'orchestre Philharmonique d'Anvers, il y aura six ans le 31 août 1956. De son côté évidemment, Simone ignorait bien des détails concernant les charitables manoeuvres de l'homme; Courbait en avait décidé ainsi, préférant éviter que le doute ne s'empare d'elle et qu'elle ne confonde générosité et talent.

            Le regard spartiate de l'organiste, nouvellement apparue dans l'allée, incita le sacristain à vite achever son laçage. Les premières notes de la messe n'allaient guère tarder à se faire entendre.

  - Je dois vous laisser, Simone, dit le père, la main prête à refermer la petite porte par où circulent confessions et pardons.

  - Mais pour mes péchés? demanda-t-elle timorée.

  - Vos péchés?

  - Oui... Ce pourquoi je suis ici.

  - Votre cuite d'hier? Allons! Le vin coulait plus à flot à Cana!

  - Je ne voulais pas parler de ma... bien que j'en aie honte, soyez-en assuré. Non, c'est plutôt...

            Voyant qu'il grimaçait à travers la grille, Simone jugea bon de vite préciser:

  - Vous savez? Ces odieuses pensées qui me hantent sans cesse et qui impliquent mes confrères et consoeurs de travail.

            Il hochait la tête.

  - Certainement. Nos passages du coq à l'âne me font oublier les fins initiales de nos rencontres. Soit! Allez en paix, Dieu vous absout!

  - Est-ce tout?

            Courbet ne comprenait guère le soudain acharnement de Simone. A son âge, après tant d'années où stoïquement il avait porté la robe, après un combat interminable contre son âme où il en arrivait même à remettre en question son orgueil et la stupide fierté qui lui avait permis d'accomplir le preux sacrifice de la chair, il n'avait plus envie de jouer le jeu de la religion. S'accordant l'octroi d'une retraite vainement acquise, il ne pratiquait plus que pour le statut et pour garder le pouvoir qu'il possédait encore. Il ne se présentait guère à l'église, depuis quelques mois, que pour y tenir son confessionnal, où il confondait volontiers dessein religieux et côté social de ses entretiens, expédiant commodément le pardon du bon Dieu, d'autant facilement aux jolies brebis peuplant son royaume.

  - Est-ce tout? répéta-t-elle, impatiente.

  - Je le crois, dit-il, peu sûr de lui.

  - Pourquoi, à chaque fois, faut-il seulement que j'avoue pour repartir pure comme rosée?

            L'homme parut ennuyé.

  - Qu'espéreriez-vous?

  - Des pénitences, des rosaires à réciter, des paroles moralistes. N'importe quoi pour que je puisse ressentir, ne serait-ce qu'un brin de culpabilité.

  - Que vient faire la culpabilité?

            Il enleva ses lunettes et frotta ses paumes contre ses yeux. Courbet faisait partie de ces gens qu'on affectionne naturellement et Simone, depuis toujours, elle se demandait d'ailleurs en ce moment même pourquoi, avait toujours été séduite par cet homme qui faisait sûrement plus du double de son âge. Il présentait un aspect presque troublant avec ses grands yeux noirs globuleux, dont l'un était serti de mystérieuses paillettes cuivrées, et sa peau ravinée, qui fonçait depuis que ses cheveux avaient blanchis.

            Elle préféra en arrêter là la démonstration de son attirance, convenant que l'envoûtement de l'homme ne pouvait être considéré dans l'amalgame de ses traits rudement mis à l'épreuve par les années. C'était sa prestance singulière qu'il fallait soupçonner, prestance qu'il savait exploiter avec tact et aussi avec une grande circonspection qui lui avait permis de se hisser rapidement dans la pyramide cléricale.

            Courbet embua ses lunettes puis, tout en les essuyant soigneusement contre sa soutane, réfléchit. 

  - Votre zèle soudain me donne l'impression que pour une rare fois vous êtes heureuse, Simone. Je me trompe?

            Elle s'éloigna de la grille en poussant un long soupir.

  - Simone, pourquoi vous sentez-vous obligée de réprouver chacun des moindres petits instants de bonheur que vous connaissez? Vous avez, vous aussi, plein droit d'y goûter.

            La seconde et interminable expiration, par laquelle elle réagit, révéla au père Courbet qu'elle ne connaissait que trop son exposé.

  - Vous êtes trop indulgent envers moi, lui fit-elle remarquer. Acquittez-vous tous vos paroissiens de cette manière?

            Trahi par l'oscillation nerveuses de ses narines, il eut du mal, Simone le remarqua, à refouler l'élan verbal qu'il s'apprêtait à déferler.

  - Écoutez-moi bien. J'ai rompu avec la méthode pénitentielle, parce que je crois que la miséricorde ne s'accorde pas comme on prescrit des pilules! D'abord qu'est-ce que c'est que cette notion de pardon? Me considérez-vous comme un blanchisseur d'âmes?

            Courbet s'attendit à quelques ripostes de la part de son interlocutrice, mais il ne dut se contenter que d'un léger hochement de tête. Simone avait certes senti vibrer ses cordes vocales, mais le faible «non» qu'elle croyait avoir soufflé n'avait pu manifestement franchir ses lèvres. Il préféra reprendre son homélie intime, là où il l'avait laissée.

  - Nous sommes en 1956, chère Simone! Est-il plus important d'expier ses fautes ou bien de reconnaître humblement qu'on a eu tort? Mon rôle n'est pas de vous châtier, bien qu'en apparence, je possède de par ma situation toute l'autorité sur vous: celle de Dieu. Mais je me verrais affreusement embarrassé de vous juger, alors qu'étant humain, je pêche comme vous et comme tous ceux et celles qui nous ont précédés dans ce confessionnal; de votre côté... comme du mien!

            Il émit un faible éclat de rire, mais il reprit aussitôt son sérieux. Simone le regardait, tout à fait béate.

  - Je pourrais, reprit-il, vous infliger ces pénitences, mais est-ce que cela vous rendrait meilleure?

            Courbet profita du fait qu'elle avait les yeux baissés pour la considérer un moment. Il sembla inquiet. La femme qu'il voyait lui parut sans éclat. Il rejeta une partie de la faute à ce tricot terne et grossier dans lequel elle flottait, mais il n'en jugea pas moins son visage réellement inexpressif. Il reprit.

  - De toute façon - et ce n'est plus le père qui parle mais l'ami -, je crois que vous aviez toutes les raisons du monde de penser ces vilaines choses à propos de ces vilaines gens.

            Simone, qui depuis un moment tenait sa tête inclinée, la releva d'emblée, abasourdie par ce que le père venait d'ajouter.

  - Je ne suis pas certaine de vous comprendre, lui révéla-t-elle, bien que certaine de l'avoir saisi.

  - Le temps hélas me manque! s'exclama-t-il.

            Tiraillé par l'expression confondue de la jeune femme, il ne pouvait se résigner à clore ainsi leur entretien.

  - J'essaie de vous dire que le repentir ne...

  - Non! l'interrompit-elle prestement. La dernière partie, je vous prie.

  - Si je n'étais pas aussi bousculé.

  - Parlez!

            Son ton impératif le saisit. Il cherchait les mots appropriés.

  - Comment dire? Je crois qu'il est tout à fait légitime pour une personne normalement constituée de songer un jour ou l'autre à sortir de la situation d'oppression dans laquelle elle gravite. Ainsi, vos prétendues mauvaises pensées deviennent bénéfiques, puisqu'elles amorcent le déclenchement de votre délivrance. Croyez-moi: "Dieu" préfère vous voir lutter que de vous savoir opprimée.

            Il avait une étonnante façon de prononcer le mot "Dieu", un timbre déconcertant dans lequel on pouvait identifier un composé d'ironie et d'indifférence, témoignant une évidente distance sur le sujet. Simone s'en était déjà étonnée, mais jamais avant ce matin elle n'avait perçu avec autant de discernement le brin de mépris qui s'en dégageait au-delà du signifié.

            Elle oublia cette considération pour ne penser qu'au fond de la phrase. Elle en parut insultée.

   - Un instant, mon père, rétorqua-t-elle. Je ne crois pas être une opprimée. D'accord, j'avoue avoir menus conflits de personnalité avec mes collègues, mais rien qui vous permette de conclure à ce terme.

  - Tout dépend du sens que vous accordez au mot opprimé, cher Simone.

  - Je ne suis pas une martyre, si c'est ce que vous insinuez.

            Voyant le regard sceptique du père Courbet, elle crut bon de se justifier:

  - Tout au plus, disons que je suis importunée par une bande d'ingrats qui m'envient allègrement.

            Le menton énergique de l'homme prit appui contre sa main. Décidément, ou bien mentait-elle lamentablement ou alors était-elle trop intensément abusée par ses convictions.

            «L'impertinente!», ne pouvait-il s'empêcher de penser.

            Courbet détestait l'obstination avec laquelle Simone proclamait son impuissance dans cette affaire qui ne manquait jamais de provoquer chez lui une certaine exaspération. Elle préférait raconter n'importe quoi pour paraître robuste et avant tout, pour se convaincre elle-même.

  - Je crois que vous voyez compétition où il ne semble nullement en être question, se contenta-t-il de répondre.

            Contrariée, elle plaqua son nez contre la grille qui les séparait et s'écria:

  - Moi? Mais c'est eux qui la voient la compétition. Je ne fais rien, moi. Je ne bronche point, moi. Je suis de glace face à eux; tout ce qu'il y a de plus indifférente, mon père.

  - Voilà! s'exclama-t-il avec une verve proche du sarcasme.

  - Quoi? dit-elle sèchement.

  - La voilà, la faille: vous n'êtes pas encore parvenue à vous intégrer à l'orchestre.

            Elle se retenait pour ne pas rompre la fragile cloison grillagée.

  - M'ont-ils jamais accordé l'occasion de me sentir à l'aise? s'insurgea-t-elle. Dès le premier jour, on me considérait dédaigneusement parce que je ne suis à leurs yeux que la «triviale préposée au triangle». Mais qu'ils se méprennent: je suis une musicienne, au même titre que n'importe lequel d'entre eux.

            Simone jouait du triangle à l'orchestre philharmonique d'Anvers. Ce petit instrument métallique dont la forme inspire le nom, elle en était curieusement l'unique garante. Simone ne jouait obstinément que du triangle et n'était rétribuée, en vertu d'un complexe et pointilleux engagement, que comme tel. On ne pouvait pas même parler d'elle comme d'une percussionniste, ni même l'inclure dans cette famille. Non. Elle ne s'occupait ni des petits tambours, ni du célesta, des cymbales ou encore des castagnettes. Aussi incroyable que cela puisse paraître, elle ne s'était produite, au cours de ses six années à Anvers, que derrière le sistre triangulaire. Avec tout le sérieux du monde, Simone se prétendait être la première véritable «trianguliste» de l'histoire, néologisme présomptueux qu'elle avait elle-même imaginé pour bien se démarquer des autres percussionnistes.

  - Je ne doute pas un seul instant de vos aptitudes, fit remarquer Courbet.

            Son ton légèrement ambigu fit sentir à Simone l'obligation de refaire l'apologie de son passé.

  - Je sens la musique, moi. Le rythme m'est infus. Je ne savais pas encore utiliser une fourchette que je m'en servais déjà à accompagner les plus fameux orchestres qui tournaient incessamment sur le gramophone de mes parents. Toute jeune, au pensionnat, rejetée par les autres, je meublais mes maints temps morts d'esseulées à tenter de pénétrer la musique pour en saisir l'âme. J'étudiais méticuleusement le répertoire de nos plus brillants compositeurs, desquels je dépouillais inlassablement les partitions pour en déchiffrer le langage sacré.

            Courbet profita du fait qu'elle régénérait sa salive pour interrompre son récit.

  - Il fallait pousser plus loin. Pourquoi se buter sur le triangle?

  - Diriez-vous la même chose d'un violoniste qui consacre sa vie à essayer de dominer son instrument? Non, pour lui la chose est évidente. Mais pour le triangle, ça vous semble dérisoire. Ce n'est pas suffisant de devoir lutter pour obtenir l'estime des gens, encore faut-il se battre pour leur faire comprendre notre passion. Croyez-moi, rien ne m'empêchera de vouer mon exclusivité au triangle. En toute humilité, mon père, je crois que personne n'est encore allé au-delà de toutes les possibilités qu'il peut offrir. Avec lui, je serai reconnue en véritable virtuose ou alors je crèverai dans l'oubli total.

  - Ne croyez pas que je méjuge votre travail, Simone. Mais vos ambitions sont grandes et je crains seulement que vous ayez à essuyer d'amères déceptions.

  - Je les assumerai, car j'aurai fait ce choix, en accord avec mes intuitions enfantines. Ce sont souvent les plus justes, avouons-le. J'aurai eu la prétention d'espérer briller en me destinant à l'un des plus occultes, des plus inexplorés et des plus déconsidérés instruments de l'orchestre. J'aurai refusé les opportunités que vous m'offriez de parfaire ma formation et ce, pour que jamais l'on tente de briser mon rêve ou de laver mon esprit de principes ou de théories contraires aux miens. Non. Jamais, je ne regretterai.

  - Peut-être. Mais la vie n'est qu'une énorme contrariété nous forçant à composer en conséquence.

  - Je préfère prendre le risque que mon rêve soit déçu plutôt que de me résoudre à violer la route que j'ai si laborieusement tracée.   

  - Le petit Chaperon Rouge promettait un truc semblable à sa mère, avant d'être enjôlé par le loup.

            Elle ne porta aucune attention aux allusions candides de l'homme.

  - De toute façon, se hâta-t-elle d'ajouter, je sais que tôt ou tard la notoriété illuminera mon existence. En attendant, c'est moi qui regarde altièrement mes sots collègues. Oeil pour oeil, dent pour dent.

  - Votre philosophie n'est pas dénuée d'intérêt, mais je crois que votre indifférence ne contribuent qu'à alimenter cette oppression.

  - Vous vous contredisez car ne suis-je pas en train de suivre vos bons conseils? Sortir de l'oppression, c'est bien là ce que je tente de faire.

  - Vous feignez l'insensible qui laisse croire aux autres que personne n'est à sa hauteur. Vous devez vous faire respecter, non pas vous isoler.

  - Je suis loin d'être celle que vous croyez. Et si je les méprise, c'est bien moins par riposte, que parce qu'ils ne sont que méprisables.

  - Il s'agit d'un jeu qui hélas, se joue à deux.

            Simone s'esclaffa faussement.

  - Voilà pourquoi cette guerre froide dure depuis six ans.

            Sur cette phrase, le père Courbet débita une prière inaudible en latin et laissa échapper:

  - Bonheur, rogne, regret ou vengeance: il serait peut-être temps d'apprendre à mettre de l'ordre dans vos sentiments.

            Il hocha la tête courtoisement et fit coulisser brusquement la petite porte. Simone demeura pantoise. De toute évidence, le père la connaissait admirablement et ses efforts pour lui exposer sa froideur et son flegme avaient été vains. Il n'avait pas mordu à ses belles paroles témoignant sa force de caractère et sa maîtrise de la situation. Car s'il est une chose qu'elle désirait plus que tout, Courbet visait juste, c'était bien de se dégager de cette condition impossible qui l'étouffait.

            Elle se signa de la croix et sortit amère du confessionnal. Confinée dans cet endroit obscur depuis une bonne demi-heure, elle avait peine à se diriger dans l'allée, éblouie par la trop vive réverbération qui y régnait ou alors, désarçonnée par sa cuite de la veille. Elle se tourna pour saluer Courbet, mais celui-ci ne se retourna pas comme à l'habitude. Il s'avançait froidement vers le choeur, de sa démarche noble presque austère qui avait contribué à quelque part au renom de la paroisse.

            Les quelques vingt habitués de l'office de sept heures étaient dispersés, comme toujours, aux quatre coins de l'église, trop coincés sans doute - même après plusieurs années de contiguïté - pour s'agglomérer dans une même section. L'organiste, en attendant le début du service, profitait de l'occasion où elle disposait de l'imposant orgue à tuyau pour improviser une fugue macabre, de compositeur non identifié. Le sacristain, au passage de Simone, lui adressa un regard interlope, qui la glaça dans tous ses membres. Elle le trouvait chaque jour plus laid que la veille et elle se hâta aussi de regagner le parvis. Rares étaient les matins où elle décidait de rester pour la messe, donnée celui-là, par un nouveau prêtre, plus jeune et plus agréable, mais ne possédant incontestablement pas le charisme de Courbet. La plupart du temps, Simone préférait rentrer immédiatement pour se détendre, repos devenant d'autant plus nécessaire, les avants midis où elle avait une pratique au Philharmonique.

            Il pleuvait. Où étaient passés ces gais rayons auroraux?

            «Probablement repartis se coucher?» devait conclure Simone, bien facilement.

            L'air était plutôt frais pour l'approche de l'équinoxe. La météo avait pourtant promis aux Anversois un réchauffement ou tout au plus, leur avait fait miroiter le retour du spectre solaire. Simone savait bien qu'on ne pouvait guère se fier aux fallacieuses prédictions de la speakerine, mais elle était aussi du genre à oublier volontairement son parapluie de peur d'encourager inutilement dame nature.

            Frissonnant à l'idée de longer le cimetière, elle s'efforçait de conserver son regard droit devant. Sa rencontre avec le père Courbet l'avait de toute évidence épuisée et les préceptes de l'homme teintaient encore ses pensées, ponctuées en alternance par un sombre chant grégorien. Elle ne se souvenait pas que la butte fût aussi abrupte. Ce devait être le dur combat qu'elle livrait avec le vent qui lui procurait cette impression; fourbe vent qui, abusant de ses effets lancinants, coloraient lâchement son visage blafard.

            «Comme la ville est grise avant qu'éclosent les bourgeons!» pensait-elle en regardant danser les branches dénudées des hauts platanes.

            Les fredonnements de sa chorale imaginaire se fondaient maintenant à la fugue déconcertante qu'avait interprétée plus tôt, l'organiste. Elle sentait la mort roder et ondoyer sur son passage. Une lueur d'espoir l'envahit bientôt, lorsque se profila au haut de la côte, la silhouette du Couvent des Soeurs wallonnes. Il lui sembla que jamais elle n'allait arriver à destination. Pourtant, l'imposante masse baroque se dressa bientôt à ses pieds. Trempée et prostrée, elle en gravit rondement les marches et pénétra à l'intérieur du bâtiment. Elle reprit peu à peu son souffle, accotée contre la porte. Â peine apaisée, elle eut un léger rire.

            «Tu devrais arrêter de boire, ma fille! s'admonesta-t-elle caustiquement. Tu délires!»

            Simone habitait au couvent depuis le tout premier jour où elle était débarquée à Anvers pour rejoindre la Philharmonie. Ce gîte familier mais peu banal, lui avait été proposé par le père Courbet qui en avait fait expressément la demande à la Supérieure. Usant de son charme auprès de cette femme, qu'il redoutait depuis qu'il s'était un jour surpris à la désirer, il l'avait enjointe de veiller sur sa jeune amie. D'abord réticente, elle finit par consentir à la prendre sous son aile, jusqu'à ce qu'une fois accoutumée à la ville, elle ne prenne logis ailleurs. Mais Simone, ne cherchait pas. Encroûtée dans une routine où on la traitait aux petits oignons, elle se contentait de mentionner mensuellement - question de principes - qu'elle ne trouvait pas, au grand bonheur des religieuses qui, sincèrement l'avait pour la plupart adoptée. Cela l'eût d'ailleurs énormément contrainte de devoir quitter le confort de ce nid rassurant et paisible pour se fixer dans un logement guère plus salubre que son maigre salaire ne pourrait lui permettre. Certes, Courbet pouvait l'héberger ou l'épauler financièrement. Cependant, il préférait de beaucoup cette situation où de façon indirecte et subtile, il avait tout loisir de conserver son joug sur Simone, à deux pas du presbytère, dans la noble maison de ces bonnes soeurs de souche wallonne.

            Il se rappelait aussi la condition formelle que lui avait scrupuleusement posée Simone avant d'accepter de s'établir à Anvers: «Jamais je n'apprendrai le flamand*.» Elle disait préférer chômer en français à Liège, plutôt que d'user de cette langue, qu'elle disait barbare, inintelligible et non chantante. Courbet qui avait déjà accepté sans mot dire tous ses petits caprices, n'avait pas reculer devant ce dernier. Il crut d'abord que cette situation ne serait que transitoire, que c'était le fruit des virulents conflits qui opposaient Wallons et Flamands en ces temps de crise. Néanmoins, après bientôt six ans d'implantation, constatant que Simone ne savait guère dire davantage que Goedemorgen ou Dank u* et ne comprendre que ce qu'elle voulait bien entendre, il dut se rendre à l'évidence qu'elle ne dérogerait pas à ses convictions. De toute façon, il ne cherchait pas non plus à connaître les causes exactes de cette fermeture obstinée.

            Côté langue, Simone n'avait d'ailleurs strictement aucun effort à déployer. Tout son monde évoluait pratiquement en français: le père Courbet, les religieuses, de même que bon nombre de musiciens et de membres de la direction du Philharmonique étaient Wallons, Français ou sinon bilingues. Simone lisait obstinément le quotidien La Métropole et n'avait probablement jamais poussé le bouton de son appareil radio au-delà des échos de la R.T.B.**

            L'épais par-dessus de la jeune femme dégouttait à flot sur le plancher fraîchement ciré. Aussi, traversa-t-elle furtivement le couloir de l'aile transversale du couvent sur la pointe des pieds, telle une gamine qui eût omis de s'essuyer les pieds sur le paillasson.

            Elle avait une mine affreuse ce matin-là, les cheveux blonds au garde-à-vous, le visage d'une morte facticement tonifié par le vent et par une grosse bouche peinte d'un rouge écarlate. Ses grands yeux bleus transpiraient le cafard sous ses lunettes rondes remplies d'une buée tardant à disparaître. Des joues creuses, une taille squelettique même avec cet épais jupon, Courbet brûlait depuis un certain temps de lui proposer de voir un médecin. Lui qui n'hésitait jamais à la qualifier de jolie, il avait frémis, un peu plus tôt, de l'imaginer sans peine, étendue dans un cercueil, reposant en paix.

            À priori, destinée à être ce genre de femme ignorée, Simone n'en savait pas moins, quand elle s'en donnait la peine, tirer avantage de ses jolis traits sans faille et d'une dentelle savamment nouée, d'un ruban criard ornant ses chaussures ou d'un falbala délicieusement cousu, attirer sur sa personne les regards même des plus réservés. Courbet avait préféré relier son abandon aux remous d'un dur hiver.

            Arrivée au bout du corridor, elle monta d'un pas lourd les trois escaliers qui menaient à sa chambre, une mansarde exiguë mais confortable où il faisait chaud toute l'année. Elle en ouvrit la porte. Effrayée à la vue du désordre effarant qui prévalait, elle se fraya un chemin à travers les reliques de sa paresse et se laissa tomber sur un fauteuil en soupirant bruyamment.

            «Je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir un serviteur à ma disposition!» ne pouvait-elle s'empêcher de penser en voyant le monceau de vêtements jonchant le sol.

            Demeurant assise, elle se mit à se déshabiller, lançant casanièrement ses vêtements mouillés d'un bout à l'autre de la pièce. De sa main, elle écrasa sa houppe humide et sécha énergiquement ses courts cheveux. Elle se recala dans les coussins. Elle avait faim ou soif, elle ne le savait pas trop, mais combla vite ce besoin, la vue de son disque préféré, prisonnier sous une blouse de lin, lui donnant envie de mettre un peu de musique. En plus de la détendre, cela devrait lui chasser définitivement de la tête cette damnée petite musique funèbre.

            «Si seulement je pouvais atteindre le disque avec mon pied, se dit-elle nonchalamment, je n'aurais qu'à me pencher pour le ramasser...»

            Elle n'avait pas encore terminé de formuler sa pensée, qu'elle menait le projet à exécution. Usant habilement de ses orteils au vernis négligé, elle parvint à dépouiller le microsillon de sa pochette et à l'approcher suffisamment pour que ses mains puissent prendre la relève. Après l'avoir quelque peu dépoussiéré, elle réalisa que l'enveloppe contenait le mauvais disque. Le bon se trouvait déjà, comme toujours évidemment, sur la table tournante adjacente. Elle l'activa aussitôt et se renfonça dans son épais fauteuil à larges carreaux.

            Le long-jeu crépitait, ce que Simone - probablement pour justifier sa négligence et le manque d'entretien qu'elle prêtait à ses affaires - disait fort apprécier. De toute manière, dans moins d'une seconde, n'allait exister que Franz Liszt: le fabuleux.

            Simone adorait Liszt, mieux, elle l'idolâtrait. Ceux qui pénétraient dans son âtre trouvaient loufoque de voir, qu'à presque vingt-huit ans, elle tapisse encore ses murs de portraits et de gravures de son favori: Liszt et la comtesse D'Agoult, Liszt et Wagner, Liszt au piano, Liszt par Lehman... Mais Simone affirmait seulement rendre hommage au génie incommensurable du musicien hongrois.

            «Les églises sont bien surchargées de statues de saints tout à fait insignifiants!» avaient-elle un jour rétorqué à l'antipathique soeur Armande qui tentait en vain de la psychanalyser sur son comportement ingénu.

            Franz Liszt trônait, à son humble avis, au cénacle des héros modernes. Il était le premier compositeur qui se fût risqué à améliorer le sort du triangle et à lui conférer par le fait même, toute la place lui étant due; il était le premier qui ait osé écrire un solo de triangle dans son Concerto pour piano et orchestre en mi-bémol majeur et ce, voilà plus d'un siècle, dès 1849.

            «Pour le cran qu'il a démontré, disait-elle, je le vénérerai jusqu'à ma mort!»

            C'est précisément ce même concerto qu'interprétait présentement sur le tourne-disque, le London Orchestra. Nul n'eût pu s'imaginer le nombre phénoménal de fois qu'avait tourné cette pièce, chacune d'elle devenant toujours plus divine, plus saisissante que la précédente. Au début, orchestre et piano alternaient avec véhémence et virtuosité. Puis, vers le milieu, enchaînaient les premiers tintements du triangle. Purs, délicieux et précis, ils allaient bercer l'auditeur aux limites de l'ivresse et conduire la pièce dans une apothéose déconcertante. Cette frénésie enflammait Simone d'idées complètement saugrenues. Son coeur palpitait alors; son pouls s'activait. Son esprit remuait en elle des ambitions viscérales, des rêves de gloire et de célébrité maintes fois ressassés. Elle désirait alors plus que jamais conquérir le monde, être adulée partout où elle débarquerait, à Anvers comme ailleurs. Les gens se masseraient pour l'entendre et l'applaudir. On créerait des concertos entiers pour mettre en valeur son talent. Son nom serait gravé pour la postérité: elle serait une trianguliste virtuose. Malheureusement, au terme de l'allegro marziale animato*, mouraient par la même occasion ses beaux songes dorés. Les dernières notes creusaient dans son esprit, chaque fois un vide accablant, lequel elle comblait en refaisant aussitôt jouer le morceau.

            Certes, Simone avait bien du potentiel, seulement rien qui laissait présager qu'elle pût sortir de la routine à laquelle on la destinait. Sans papier d'une institution renommée et ne se concentrant que sur le triangle, elle se doutait - malgré l'extrême assurance qu'elle affichait en public - que ses aspirations relevaient des chimères. N'osant plus se rabattre sur les obligeances du ciel, elle attendait passivement, continuant à espérer secrètement être l'élue des martyres terrestres. Mais Courbet savait qu'elle valait beaucoup mieux.

            Elle s'apprêtait à refaire jouer le disque, lorsqu'elle distingua sur sa table de chevet, un paquet de cigarettes américaines.

            «Willem a probablement dû l'oublier en quittant la chambre, cette nuit» se surprit-t-elle à penser machinalement.

            Il ne lui en fallut pas davantage pour se lever et pour s'en allumer une aussitôt. Se rasseyant, elle sursauta.

            «Willem? répéta-t-elle, éberluée. Elle caressait lentement le paquet de cigarettes. Alors ce n'était pas un rêve? Willem a dormi ici!»

            Elle se leva et alla se poster devant la fenêtre. Son regard se perdait au loin, en direction du clocher affilé de l'église, perdu derrière la tête dense, mais nue, d'un platane.

            «Ainsi donc, se dit-elle, le père Courbet aurait raison, une fois de plus: je suis censée être heureuse ce matin! (Elle eut un sourire de satisfaction.) Oui, je me rappelle: une promenade au port... Willem y était, Willem le beau choriste américain... Je vois aussi beaucoup de bière! Oh! Oui, tout ceci est bien réel.»                 

 

            Elle, qui s'étant réveillée seule ce matin - l'homme ayant audacieusement quitté par la fenêtre dès l'aube, bien avant le lever des nonnes - avait cru en un rêve, comprenait maintenant l'origine de sa mine maussade et ascétique: l'alcool venait de brouiller peut-être la plus belle aventure de sa vie.

            Elle eut soudain une vive convulsion à l'idée de revoir Willem à la répétition du Philharmonique, cet avant-midi. Rêveuse, elle courut s'étendre dans les draps souillés, provocante dans ses sous-vêtements fins, fixant les fissures du plafonnier en fumant vulgairement ces cigarettes dont elle trouvait, en temps normal, l'odeur si abjecte. Son exaltation se mêla soudain à la crainte. Elle se redressa d'un bond et écrasa par terre le mégot qu'elle poussa sous le lit. Elle respirait fort.

            «Mon dieu, s'il se révélait être comme les autres!» s'exclama-t-elle intérieurement.

            Elle se calma, croyant se rappeler soudain que cet amant fût tendre et attentionné envers elle; du moins, un tantinet plus que ses prédécesseurs. Était-il l'exception à cette série de rustres partenaires qui se rejoignaient trop souvent dans leurs intentions? Elle osait le croire, encore.

            Simone se laissait prendre aisément au piège de l'amour. Ses amants, puisés presque exclusivement à même le corps mâle de l'orchestre, avaient la fâcheuse manie de cueillir le fruit et de repartir aussitôt. Pourtant, à chaque fois, elle fermait les yeux, se livrant avec la même docilité, prête à voir en celui lui chantant la pomme, le prince tant convoité. Depuis, l'expérience lui avait bien montré que le plus avenant de ses princes était au moins aussi bestial que son fichu cheval blanc! Mais elle préférait courir le risque de recommencer, plutôt que de vivre avec la perspective de clore seule ses jours. Elle espérait donc chaque fois que l'occasion serait la bonne et de toute façon, croyait-elle, Willem n'est sûrement pas comme les autres, c'est évident.

            Elle se surprit à s'allumer une autre cigarette. Sa pratique, elle l'envisageait maintenant avec une emphase teintée d'impatience. Willem sera là, charmant, devant son lutrin. Curieusement, elle était contente que l'on réservât au programme de la première partie, la répétition de la Symphonie No. 4 de Tchaïkovski, pièce peu chargée en triangle; cela allait lui permettre de contempler l'homme à sa guise, chose qu'elle n'eût jamais prétendue, hier à peine.

            L'angle d'où lui apparaissait Willem était parfait; deux degrés plus à gauche et elle ne pouvait se délecter de son profil chaleureux; trois degrés plus à droite et disparaissait le doux gonflement de ses joues soufflant dans son cor. Willem avait rejoint l'orchestre voilà un peu moins d'un trimestre. Au début, Simone était loin de se douter qu'elle éveillerait chez cet homme de qualité, un quelconque intérêt - encore moins de l'attirer dans son lit! Dans le meilleur des cas, les spécimens qui repartaient dès qu'on les avait satisfaits étaient le seuil des proies auxquelles elle pensait pouvoir aspirer. Willem venait briser cette barrière de convenances qu'elle s'était érigée.

            Elle l'avait connu davantage, un peu par hasard, au port d'Anvers, plus tôt en début de semaine. Simone, qui flânait régulièrement le long des quais, partageait manifestement avec Willem la même inclination pour ce port, où chacun en solitaire, venait abandonner ses tourments et chercher la paix de l'âme; elle, rabâchant ses rêves de gloire éternellement dessinés; lui, sollicitant des jours meilleurs dans une Europe à qui il confiait maintenant son avenir, jadis laissé à son Amérique si chère, mais qui lui était devenue invivable. Leurs crépuscules avaient souvent pris ces mêmes nuances portuaires et pourtant, avant ce soir-là, jamais ils ne s'y étaient croisés. Il ne s'étaient d'ailleurs pas non plus aventurés à se parler. Ils se connaissaient forcément par le travail, mais sans plus. C'est Willem qui le premier était allé vers elle, la saluer. Malgré sa profonde exaltation vis-à-vis cet homme, Simone avait vainement cherché à l'éviter, mais leur petit parcours d'ermite avait convergé et terminant leur promenade ensemble, ils s'étaient découverts maintes affinités. Ils étaient revenus le lendemain et tous les soirs subséquents, tous deux fascinés par le respect mutuel qui enveloppait leurs rapports. On ne posait pas de question; on se contentait d'écouter ce que l'autre disait. Elle taisait sa jeunesse et le mépris de ses confrères (il en avait déjà bien assez conscience); lui n'effleurait jamais tout ce qui le rattachait aux États-Unis. Simone voyait qu'il ne cherchait pas à profiter d'elle et elle avait confiance en lui. Il jugeait sans doute préférable de forger une amitié durable, plutôt que de tisser le fil délicat d'une autre liaison, plus souvent qu'autrement, hasardeuse.

            Elle appréciait sa galanterie et les mots plaisants qu'il avait toujours à la bouche. Ni allègre, ni morose, il possédait un caractère apparemment constant, mais qui se voyait fréquemment brisé par une fougue qui se manifestait sans crier gare et qui témoignait chez lui d'une agréable folie naturelle. Leur nuit de beuverie, dont elle avait peine à se souvenir, lui prouvait qu'il ne reculait pas devant l'excès et elle adorait cela.

            Mais de leur liaison, dictée par l'inconscient, presque vide de sens parce qu'oubliée, pouvait-elle établir la confirmation d'un sentiment aussi insaisissable que l'amour? Et pourquoi préférait-elle expliquer cette aventure dans la solitude de l'étranger qui n'avait probablement fait que démontrer de la gratitude envers la première personne lui affichant un peu de sympathie? Simone ne se serait pas aventurée à songer au véritable amour, cette chimère après laquelle elle courait désespérément; elle avait trop peur de se réveiller sur-le-champ.   


 

 

                                                             DEUXIÈME PARTIE

 

 

                     Que la Machon feigne les bégueules,

                     Pour un rien cela ne nous turlupine;

                     Car aussitôt se soûle-t-elle la gueule

                     Que ne tombe sa sacro-sainte crinoline...

                     Donzelle, cessez donc vos airs hautains;

                     Nous savons reconnaître une putain!      

        

            Ulcérée, Simone arracha fougueusement le papier qui pendait sur son casier. Son regard, si aimant voilà à peine un instant, se contracta. L'ire la conquérait à mesure qu'elle relisait l'épigramme.

            «Le salaud! s'écriait-elle intérieurement. Il est bien comme tous les autres.»

            Elle enleva son par-dessus au col en imitation de renard et le posa avec rage sur le crochet. Regardant tout autour, elle vit, affichées ça et là sur les murs, des dizaines de copies de cette même chanson et de surcroît, dans les deux langues. Blessée au plus profond de son être, elle se mit à courir fébrilement d'un bout à l'autre des vestiaires, résolue à effacer toute trace du fielleux petit couplet. Elle freina néanmoins son projet rapidement, présumant qu'il était trop tard de toute évidence et qu'on devait déjà, à cette heure-ci, fredonner le refrain de sa plus récente aventure. Se voyant à bout de souffle, elle se trouva ridicule.

            Elle sortit de la pièce. Elle s'avançait, la mine basse, le regard éteint, dans le grand couloir qui donnait tout au fond, sur la salle de répétition du Philharmonique. Réticente à y affronter ses antagonistes, elle n'eut pas le courage d'ouvrir la lourde porte, sur laquelle pendouillait lâchement l'épigramme. Elle se laissa tomber sur un banc attenant.

            Elle sentit perler le long de sa joue sèche, une larme épaisse, laquelle elle préféra imputer à la rage.

            «Non! se dit-elle en songeant au propos du père Courbet. Je ne leur ferai pas le cadeau de pleurer. Vaincre l'oppression... Impassible je suis, noble je demeure. Sage est la patience, preux le silence. Un jour, renommée musellera ces sots!»

            Réfléchissant, elle constata qu'elle venait de trahir un serment qu'elle s'était secrètement fixée: ne plus se laisser emporter par ses sentiments. Puisque les larmes ne lui avaient jamais été d'aucun soulagement, il ne restait pour elle qu'à dominer sa sensibilité et à afficher l'indifférence. Elle relia sa défaillance au désespoir de voir se confirmer ses doutes au sujet de Willem, un autre homme qu'elle osa croire franc.

            Car pour l'accueil, ce n'était vraisemblablement pas la première fois qu'on lui en réservait un semblable. Elle, qui n'assistait en moyenne qu'à une répétition sur deux, - les pièces exécutées ne comportant souvent aucune partie pour triangle - avait depuis ses débuts ici, été accoutumée à encaisser de féroces épigrammes sur sa personne. Elle ne s'en formalisait plus et avait même appris à en apprécier leur poésie évidente.

            Détestée ou méprisée, dénigrée, enviée ou jalousée, Simone avait pleinement conscience qu'elle ne laissait personne indifférent. Il en avait été toujours ainsi depuis qu'elle était toute petite. Du mystère entourant son étonnante adhésion jusqu'à sa costaude réputation d'allumeuse, elle savait qu'elle ne faisait guère l'unanimité au sein de l'orchestre et qu'elle semait autour d'elle un vent de cancans incroyable. Ses caprices, de même que sa fâcheuse attitude frisant les limites de la préciosité n'aidaient certainement pas sa cause, déjà qu'on s'accommodait mal du traitement de faveur qu'on lui réservait manifestement. Nombreux étaient-ils à avoir encore sur le coeur sa pseudo-grève de l'automne, alors qu'elle avait refusé de s'acquitter, lors d'un Prokofiev, du tambour et du triangle. On en voulait surtout à la direction d'avoir plié à ses exigences. Simone était certes allée trop loin et Courbet avait dû user de toute son emprise pour réparer l'incident. Sérieusement mise en garde, elle se tenait tranquille depuis et s'était au cours de l'hiver, vraisemblablement beaucoup pratiquée aux castagnettes, lesquelles elle s'était même prêtée volontaire lors d'un concert antérieur.

            Simone estimait que sur les quelques soixante-dix musiciens du Philharmonique, une trentaine s'amusait à la médire et que de ce nombre, au moins la moitié souhaitait la voir disparaître de la formation. On semblait avoir trouvé en l'épigramme, l'arme idéale pour y parvenir. Quelques strophes bien venimeuses, l'éclat général, la risée collective et un perpétuel état de souffre-douleur avaient déjà, par le passé, acquis leurs lettres de noblesse. Souvent avait-on vu partir des pairs, peu appréciés dit-on, lesquels n'avaient pu souffrir longtemps la bagatelle. L'épigramme s'avérait, c'était de notoriété publique, l'outil de communication interne privilégié au sein du Philharmonique d'Anvers, mais Simone, malgré l'aigreur et la férocité témoignée à son endroit, avait appris à conserver un calme inébranlable devant ses détracteurs. Bien qu'elle avouait n'avoir jamais pu en déceler véritablement les auteurs, elle possédait tout de même une idée assez précise de qui ils pouvaient être.


            De ce nombre, elle soupçonnait fort la majeure partie de ses anciens amants, du libertin misogyne Jan Van Laer à Albert Lafont, l'illustre premier joueur de basson, en passant par Edgar Lemont, un Suisse marié à une douce Flamande, Alphonso Brunetti, le trompettiste bouffi, Franz Petersen, le violoncelliste brutal, époux infidèle lui aussi, Édouard Van Leonarden un éjaculateur précoce au jonc de plastique, de même que Yan Maxwell un petit violoniste cynique.

            Les noms de quelques consoeurs, en proportion assez élevée, considérant le peu de femmes que dénombrait la formation, - pourtant avant-gardiste pour l'époque en matière d'égalité des sexes - s'ajoutaient à la liste. Très compétitives les unes par rapport aux autres, les musiciennes ne s'aimaient pas beaucoup et ce sentiment globalement partagé se traduisait par une sécheresse étonnante des unes envers les autres. L'hostilité et le dédain que certaines démontraient à l'égard de Simone étaient frappants. Parmi celles-ci, elle suspectait volontiers Jeanne Courgelle, une violoniste du second pupitre fort vaniteuse comme l'une des initiatrices du groupe de médisants tout comme son amie Elizabeth Ruzenstein, la fière contrebassiste et Rutz Van Lehar, une tête forte des premiers pupitres qui critiquait sur tout et sur rien. Peut-être aussi y avait-il Clara Olsen dont l'affabilité à son endroit lui paraissait équivoque.

            «Et quel autre encore?» se demanda-t-elle.

            Mais que ce soit devant ennemis révélés ou innocents insidieux, Simone s'efforçait de garder sa dignité et à défaut de pouvoir différencier les honnêtes des scélérats, elle considérait tout le monde avec le même petit air hautain, ce qui avait pour effet d'ajouter au nombre des scélérats, des gens qui, à priori, n'étaient pourtant nullement impliqués dans ces démêlés. Elle préférait de toute manière gonfler le chiffre de ses adversaires et demeurait sur ces gardes sitôt qu'elle pénétrait à l'intérieur de ce bâtiment. Elle nuisait à sa cause certes, mais de pair avec sa philosophie, elle arguait que leurs invectives comme leur personne ne méritaient pas qu'elle s'y attarde.

            Pour Simone, ignorer, refouler, mépriser, haïr et espérer secrètement être vengée, étaient devenus les verbes d'usage pour survivre dans ce milieu. Ne se sentant pas de taille à entreprendre la guerre, elle feignait de repousser leurs offensives, mais au plus profond de son être, un maillet sournois enfonçait un peu plus à chaque attaque, le clou de sa désillusion.

            «Des fruits corrompus s'agitent en nos rangs et nuisent à la quête de l'harmonie si indispensable à la prestance d'un orchestre» avait-elle un jour déclaré à Baptiste, son seul véritable copain musicien, un percussionniste maître des cymbales qui lui, ne l'avait jamais baisée, bien que cette éventualité le rendait malade.

            Simone, si elle disait vrai, se méprenait aussi quelque peu. Certes, la philharmonie avait perdu l'inestimable harmonie qui l'avait un temps caractérisé, mais ses ennemis n'en étaient pas les seuls fautifs; à vrai dire, plusieurs facteurs nuisaient au bon fonctionnement de la formation. Depuis deux ans, les conditions financières étaient des plus fluctuantes. Tant l'État que la Ville ne semblaient vouloir accroître leurs subventions et on doutait que les contributions personnelles et l'apport du clergé pourtant considérable ne suffisent à prolonger la survie de l'orchestre au-delà du terme de la saison. L'ensemble était irrémédiablement voué à la perte et l'urgence de le préserver ne se faisait plus sentir depuis qu'un autre orchestre, jeune et prometteur, s'était établi il y a peu, à Anvers. Il devenait également utopique, à ce stade, de compter sur le seul public pour redresser la situation, d'autant que celui-ci, depuis la parution d'un article des plus désavantageux, le boudait franchement; des habitués avaient même clairement fait entendre qu'ils ne renouvelleraient pas leur abonnement, l'automne prochain.

            Meredith Van Eyck, chroniqueuse à la plume incisive, bien connue à Anvers, écrivait dernièrement au sujet du Philharmonique:

            «Des musiciens de talent qui semblent davantage préoccupés par leurs linges sales que par Brahms ou Bruckner!»

            La direction avait fermement rejeté les propos de la femme, prétextant les ennuis économiques comme uniques responsables du manque d'homogénéité. Mais celle qu'on surnommait, à juste titre, la Mussolini de la critique musicale avait décelé l'essence même du problème. Certes, elle avait raison de dire que les musiciens n'avaient pas la tête à la musique. Mais à l'interne, le blâme n'avait pas été spontanément jeté sur les musiciens et ces considérations avaient relancé un débat intense où les bureaucrates, frémissants et subitement affairés, se virent forcés de se dégourdir pour rassurer les donateurs et chercher une issue à la crise. Ils savaient qu'on regardait principalement en haut et c'est bien ce qui faisait trembler la direction.

            Cet hiver, conformément aux exigences de l'ensemble des créanciers, un comité avait été formé afin d'étudier la situation du Philharmonique et tenter d'apporter des mesures concrètes visant à en assurer la survie. Le comité rassemblait un représentant municipal ainsi qu'un de la couronne, en plus des plus importants membres du conseil administratif de l'orchestre et de quelques musiciens et cotisants, parmi lesquels M. le baron Van Gotchen, membre émérite du cercle de diamant depuis que son don annuel excédait les 100 000 francs belges, assurait la présidence d'honneur. Invité à siéger, Courbet avait refusé d'associer son église à ce cirque. Il préférait traiter de façon plus discrète, directement auprès de Georges Kurbine, le directeur général. Il savait exactement manipuler ce petit Français avide qui s'excitait exagérément devant les recettes de la dîme.

            La première recommandation du conseil avait amené Georges Kurbine à se demander sérieusement qui prenait les décisions. Bien que d'abord incertain de pouvoir le garantir, il avait été forcé de convenir devant tout le monde que dorénavant, c'est lui qui mènerait entièrement la barque, tout en se demandant bien comment il pourrait s'en sortir, lui qui devait concilier avec les grâces de nombreux mécènes généreux qui se croyaient volontiers permis de fourrer leur nez dans ses affaires.         

            Naturellement, la direction se blanchit dès les premières audiences de toute responsabilité reliées aux difficultés financières du Philharmonique. On accusa l'État, la Ville, le public, même le roi fut invoqué, mais on se refusa d'admettre la lourdeur de la machine administrative. Quant à la question musicale, qui fut peu débattue en comparaison au débat concernant l'utilité même de cette machine jugée suffisamment efficace pour la conserver intacte, on largua très facilement les réprimandes au seul Christian Von Rubert, le plus récent des cinq ou six chefs d'orchestre, qui s'étaient succédés en presque autant d'années.             Kurbine alla même jusqu'à regretter publiquement Olgut Holberg en pleine séance.

            «Ce chef spartiate avait beau, comme il le dit, avoir été détesté pour sa rigueur excessive et ses méthodes dites draconiennes, il pouvait au moins se targuer de posséder la poigne nécessaire pour attiser les différences individuelles et conserver l'unité de l'ensemble. Nous ne nous sommes jamais remis de la perte du maestro Holberg, voilà déjà sept ans et aucun de ses successeurs ne s'est révélé à la hauteur de son oeuvre.»

            Même si Kurbine avait eu le courage de dire haut ce que les autres pensaient bas, le comité jugea son intervention incongrue. Certes, l'indiscipline s'était emparée des musiciens qui ne tardèrent pas à abuser de la souplesse de chefs d'orchestre trop mous, mais on admit que Von Rubert n'avait pas la tâche facile, depuis sept ans un perpétuel roulement à la tête de l'ensemble n'apportait qu'un éternel état de recommencement et qu'un autre chef ne ferait pas nécessairement mieux.

            «Tel l'animal possédant plusieurs maîtres en vient à ne plus savoir lequel écouter, nos musiciens demeurent perplexes devant la nouveauté et beaucoup préfèrent s'en tenir à un seul maître: eux-mêmes.» Ainsi vint plaider Christian Von Rubert.

            S'il voulut reconnaître qu'une bonne partie de son énergie était déployée à régler la suite ininterrompue de querelles disparates, parmi lesquelles, souligna-t-il en regardant le représentant de la couronne, trônait toujours l'épineuse question linguistique, il ne se fit pas prier pour accuser à son tour la direction, qui ne se formalisait guère de laisser au second niveau, ce qui devait pourtant, être une priorité: la musique.

            C'est probablement Joseph Lachelier, un harpiste siégeant au comité, qui eut la meilleure intervention ou du moins qui lança celle qui fit le plus réfléchir.

            «Certes, en tant que musicien, je veux bien accepter mes responsabilités dans cette affaire et endosser les propos de Meredith Van Eyke. Ils sont réels. Divergences linguistiques, politiques, sociales et religieuses, mésententes sur le fonctionnement de l'orchestre, rivalités entre musiciens et conflits de personnalité, oui je suis conscient qu'ils contribuent à enclencher le cercle vicieux. Nos altercations empoisonnent l'orchestre qui ne peut trouver son harmonie; piètres performances, mauvaise critique, baisse du public, diminution des subventions, déficit, donc moins d'argent, etc., etc. Cependant, permettez-moi de vous relancer: a-t-on besoin d'un comité exorbitant avec tous ces vieux croûtons pour en arriver à la conclusion que nous sommes les victimes de la galère que vous avez, vous-mêmes, semée?»

            Madame Radegonde, la grosse bibliothécaire du Philharmonique, sourit en repensant soudainement à cette tirade, qu'elle avait surprise par hasard, alors qu'elle rapportait dans la grande salle de conférence où siégeait le comité, un livre d'histoire des grands orchestres contemporains.

            Radegonde s'approchait de Simone d'un pas pesant, les bras chargés d'une énorme pile de partitions. Affublée d'une robe pâle anticipant l'été qui dénudait ses bras massifs tout écrasés en chair molle, elle chancelait sous le poids des feuillets.

            Toujours assise sur le banc attenant à la salle de répétition, Simone avait entendu de loin ses vieilles semelles user le plancher. Bien que connaissant le visage derrière ces pas, elle releva machinalement les yeux vers elle et le regretta aussitôt. Elle crut remarquer que la dame n'avait pas, comme à l'habitude, remonté en chignon sa toison blanche qui retombait crûment jusqu'au milieu de son dos, et même le regard baissé, Simone conserva l'impression qu'une sorcière fonçait vers elle.

            Animée par ses instincts bourrus, Radegonde administra, sur la belle chaussure noire à talon plat de Simone, un vif coup de pied qui la fit sursauter.

  - Holà ma jolie! dit-elle, renfrognée. Encore en retard. Vous rentrez ou vous renâclez vos souvenances sur ce banc?

            Simone paraissait quelque peu décontenancée.

  - Je viens... Je...

            Les deux femmes se considérèrent de longues secondes. Radegonde décontracta son visage, plus fardé, mais paraissant étonnamment plus serein que la plupart des jours. Désignant de la tête l'épigramme pendouillant sur la porte attenante, la bibliothécaire reprit, avec plus de compassion.

  - Pas joli hein?

   Simone haussa les épaules.

  - Vous savez, il en est ainsi depuis mon arrivée à Anvers*.

  - Anverse! Anverse! s'exclama Radegonde vivement. Vous me fatiguez à la fin! Pourquoi les gens prononcent-ils un «e» où il n'y en a pas! Dites-vous bien que je suis tolérante et que je sais vivre. D'où je viens, on vous reprendrait à chaque fois.

            Cette leçon pétulante et inattendue de prononciation abasourdit quelque peu Simone, qui ne trouva pas la force d'ouvrir la bouche.

  - N'empêche... dit la vieille femme, ayant subitement repris son calme. C'est pas jojo leurs trucs!

            Pensive, Simone laissa échapper, presque instinctivement:

  - Vous savez, la médiocrité humaine peut justifier les pires médisances.

            Presque confondue et soudainement honteuse de son emportement, Radegonde trouva préférable de se taire. S'aidant d'un de ses mentons, elle poussa lestement une partition qui tomba sur le sol. Simone la regarda tomber impassible et continua à la fixer un moment. La dame, se sentant tout à coup éreintée par son fardeau, parut choquée.

  - Attendez-vous que le plancher se soulève! dit-elle sèchement. Allons, prenez!

            Simone s'empara indolemment du cahier, lequel elle posa sur ses genoux.

  - Bonne nouvelle! poussa la dame, dans un nouveau souci d'amabilité.

            Ayant trahi le ton sec de sa voix rauque, elle souriait.

  - On attaque Malher! Vous serez contente; j'ai cru y remarquer de belles parties pour triangle.

            Simone perdait son regard sur la couverture de la partition.

  - Symphonie No. 1, lut-elle spontanément.

  - Vous connaissez? s'enquit son interlocutrice.

  - Peut-être.

  - Eh quoi, vous la connaissez oui ou non?

            Simone ne réagit point, se contentant de fixer le cahier.

  - Bon! si le chat vous a mangé la langue, je n'insiste pas.

            Et elle rajouta:

  - Pour une fois, ne tardez donc pas à entrer. Je crois savoir que Kurbine, notre pimpant directeur, doit prendre la parole dans peu de temps. Il doit venir nous rabattre les oreilles avec son stupide comité!

            La vieille femme regarda Simone en poussant un long soupir de dépit, puis elle disparut aussitôt dans la salle de répétition.

            Simone paraissait étourdie par le passage de la Radegonde. Faconde et déjà bien pourvue en présence, la dame avait tendance à parler fort et d'un débit ininterrompu. Passant sans contextualisation d'un sujet à un autre, du murmure presque imperceptible à ses fameux rugissements qui lui agitaient intempestivement la jugulaire, son ton transparaissait toujours scrupuleusement chacun de ses moindres petits humeurs, ce qui au bout de cinq minutes, fatiguait inévitablement l'interlocuteur. Simone entretenait malgré tout avec elle une relation retenue certes, mais incontestablement intègre. C'était une femme respectueuse derrière sa redoutable spontanéité et qui savait, par moment, se taire pour écouter. Simone se montrait même plutôt empathique envers cette rude vieille fille qu'elle ne pouvait voir autrement que très malheureuse; une empathie qu'elle s'adressait à elle-même, d'une certaine manière, comme le dur retour du miroir nourrissant l'obsession maladive qu'elle avait de finir ses jours dans la solitude.

            Simone, après avoir inspiré et expiré longuement, se leva pour la répétition, obéissant involontairement au commandement de Mme. Radegonde.

            Un écrasant silence s'installa dès qu'elle franchit le seuil de la salle de répétition. Taciturnes, les musiciens ajustaient leur instrument devant leur pupitre, certains le faisant de façon presque artificielle, un petit sourire narquois dessiné au coin des lèvres, le regard louchant provisoirement vers elle. La vieille bibliothécaire distribuait à chacun les nouvelles partitions. Empruntant un pas solennel, Simone s'efforçait de traverser cette pièce grouillante d'ennemis, de la démarche la plus fière possible. Elle semblait s'examiner les pieds, mais en réalité, elle ne voulait pas que ses ennemis puissent se nourrir du malaise qui se lisait dans ses yeux. Elle marchait rondement, libérant sur son passages la douce effluve de son parfum parisien, dont plusieurs - ils furent trahis par l'avivement de leurs narines - avaient eu l'occasion d'humer à la source.

            Animée par le doux spectre de l'amour, secouée par la volonté pertinente de se faire belle au nom du désir, elle avait passé un temps précieux devant sa coiffeuse, livrant bataille aux cernes et aux traits tirés, se faisant l'amie du peigne et de la poudre, excitée comme une jeune fille, inspirée par l'idée seule de revoir son amant. Elle avait retrouvé un éclat propre au printemps. Noble et fraîche dans sa délicate blouse de soie chinoise, sous laquelle, - elle se rappela la remarque du dernier soupirant - ses petits seins rosacés pointaient si subtilement, elle eut soudainement et peut-être pour la première fois de sa vie, conscience du pouvoir que ses charmes lui permettaient d'excercer. Elle se sentit tout à coup parfaitement en maîtrise de la situation et put relever les yeux pour avancer la tête haute. Se faufilant entre ces fourbes fauves pour rejoindre l'arrière-salle, elle souhaitait même que ceux-ci bondissent pour riposter à son tour.

            «Allez! attaquez-moi! se disait-elle. Injuriez-moi! Vous ne parviendrez jamais à bout de Simone Machon.»

            Cependant, personne n'osait souffler mot. On se contentait de la scruter du coin de l'oeil; il était vain de ne pas crochir le regard devant cette absence évidente de soutien-gorge, et ce, autant chez ces messieurs que chez ces dames, malgré leurs motifs bien distincts. Il eût été encore plus difficile pour le profane, en voyant cette quiétude apparente ou sinon cette banale manifestation concupiscente, d'imaginer que la Philharmonie d'Anvers était le siège de fumantes conflagrations. Encore plus abstrait de croire qu'un petit groupe parmi eux exerçait leur esprit à entacher l'une des leurs, celle-là même qui en ce moment éveillait leur plus vive convoitise.

            «Bande d'hypocrites! rageait-elle. Ils n'ont même pas le cran d'aller au bout de leurs actes.»

            Sa colère s'atténua vite lorsque son regard alla se poser malgré elle, sur le harpiste, Joseph Lachelier. Il était l'un des rares musiciens à oser croiser son regard et cette témérité, venant de cet homme imprévisible qu'elle ne connaissait peu ou pas, la prit réellement au dépourvu. Aussi, animée par un inexplicable malaise, elle ne put tenir longtemps cet échange et termina rondement sa parade en allant regagner sa place. Baptiste, son voisin et ami cymbalier, lui sourit complaisamment, l'écume à la bouche, cachant sans grande subtilité les traces vaines du désir qu'il éprouvait à son égard. Songeuse, elle lui resta de glace.

            Non loin d'elle, un autre musicien cherchait désespérément son regard; c'était Willem, visiblement confus et mal à l'aise. Le sang froid, dont Simone faisait preuve, le gardait hésitant. Elle se plaisait à se dire que sa coquetterie, s'il en avait été l'instigateur, ne lui était plus adressée. Et si elle était fière de l'effet qu'elle venait de provoquer, elle se persuada que contrairement à ce qu'elle croyait, l'expression de la beauté ne prenait pas son sens dans la seule volonté de plaire aux hommes, mais bien dans celui de se plaire à soi-même d'abord.

            «C'est en ces termes qu'il s'énonce, le véritable pouvoir des femmes, pensa-t-elle.»

            Elle réalisa aussi que trop longtemps, sans hommes à ses côtés, elle s'était négligée. Satisfaite comme si elle venait de remporter une victoire, elle releva les yeux vers Willem. Il lui envoya un signe courtois de la main, lequel elle préféra ignorer. Inquiet, presque chancelant, il posa alors son cor et se dirigea vers elle d'une démarche incertaine. Son intrépidité donna aussitôt lieu à quelques jeux de coudes railleurs chez certains instrumentistes.

  - Hi Simone! balbutia-t-il, embarrassé de la veille et surtout de la tournure des événements.

            Elle se tourna vers Baptiste, dont elle pouvait deviner le mépris, alors qu'il ne cessait de dévisager son bel Américain. Froide et stoïque, Simone faisait mine de rien, s'efforçant de rester indifférente dans cette position intenable entre les deux hommes, plantant ses ongles dans la serviette en peau de reptile qu'elle gardait fermement sur ses genoux. Willem, tout aussi tendu jugea bon d'achever cette intenable situation. Ne faisant ni une ni deux, il osa effleurer l'épaule de Simone qui sursauta, d'autant que Baptiste réagit en faisant vibrer délibérément ses cymbales. Un frisson sournois et tortueux parcourut le dos de la femme, qui demeura paralysée tant que l'écho tonitruant de l'instrument ne se soit complètement éteint. Sans même ouvrir les yeux, elle se retourna lentement vers Willem. Se gardant bien de ne pas sourciller, celui-ci s'efforçait de sourire ingénument.

  - Eee... You... Tu... You're OK? lui demanda-t-il poliment.

            Malgré son aisance déjà surprenante en français, il lui arrivait encore, surtout quand le malaise s'emparait de lui, de chercher ses mots.

            Les lèvres de Simone se cambrèrent.

            «Alors en voilà un culotté! pensa-t-elle. Jamais encore, un homme n'avait osé me relancer avec une telle insolence après m'avoir trompée et salie de la sorte.»

            Prenant le dur parti de l'impassibilité, elle posa sa serviette et en sortit son triangle et ses baguettes comme s'il n'y était pas.

  - Écoute Simone... (Il ignorait pourquoi, mais il se surprenait désespérément à chercher à poser ses mains sur elle, comme s'il devait s'y appuyer pour ne pas s'affaisser.) Je ne sais pas... eeh... comment ils ont su pour hier, but... Maybe should we talk about this epigram?

            Sa voix était ardente, presque langoureuse et il était difficile de résister à son français fortement embaumé par ce suave accent des états du Sud. Ses lunettes circulaires lui conféraient un petit air cérébral, que tempérait un physique vigoureux. Grand brun au teint méridional, ses yeux, coiffés de cils infinis, semblaient constamment maquillés et ses petites lèvres cuivrées donnaient l'impression d'une dentition abondante, mais impeccable. Il possédait une ligne de visage qu'on se plait à examiner longuement, plus toutefois pour chercher l'origine de la faille  pouvant agacer, que pour s'en extasier vraiment.

            Apercevant à proximité, quelques malveillants tentant d'épier leur conversation, Willem préféra reporter leur entretien.

  - Après la répétition, au café d'à côté. It will be O.K.?

            Elle se leva et, dans un anglais fort précaire, elle lui chuchota à l'oreille:

  - I have nothing to say to you, Sir... Leave me alone!

            Promptement, elle se précipita vers la sortie. Sans se soucier des autres, il ne put s'empêcher de crier:

  - Simone! Je ne suis pour rien! God! Believe me! 

            Des murmures assourdissants jaillirent dans la salle. Les yeux prêts à déferler, Simone se calfeutrait devant d'éventuels aveux de l'homme. Elle savait que ce qu'il lui restait de mieux à faire, c'était de le fuir. Quelques belles paroles de sa part auraient suffi pour qu'elle le gracie; des sanglots s'échappant de sa voix fiévreuse et elle courrait se pendre à son cou.

            «Non Simone! se reprit-elle, alors qu'elle se dirigeait vers la sortie. Plus de larmes. Tu t'es suffisamment faite duper; s'il te reste un peu d'amour propre, ignore-le. Il est temps de te faire respecter. Montre-leur qu'on ne peut pas t'utiliser et te jeter impunément après usage.»

            Elle atteignait le corridor, lorsqu'elle fut interceptée par Christian Von Rubert, marchant au-devant de Kurbine, qui discutait avec M. Vandervent, son adjoint ainsi que Jacob, son secrétaire.

            Personne n'aurait pu dire en voyant la démarche assuré de Georges Kurbine qu'il avait longtemps boité dans son enfance et le pas cadencé qu'il imposait à ses confrères, rappela momentanément à Simone celui des soldats nazis entrant dans sa ville. Cette impression la pétrifia.

            Von Rubert considéra à peine Simone. Il ne s'arrêta que pour arracher l'épigramme tenant encore sur la porte, qu'il chiffonna résolument avant d'entrer dans la salle de répétition.

            La remarquant, immobile, les bras croisés derrière le dos comme si elle craignait d'être grondée, Kurbine s'interrompit de parler.

  - Encore en retard, Simone? dit-t-il gravement. 

  - Non... À vrai dire, je...

            Elle ne remarqua pas dans son embarras, le regard aventureux de l'homme franchir impudemment sa personne, s'attardant longuement dans le parcours vertical de l'axe de son corps, sur ses deux affriolantes ordonnées.

  - Vous êtes radieuse aujourd'hui, dit-il gouailleur.

            Puis, se retournant vers ses confrères, Kurbine leur fit un clin d'oeil complice et rajouta un petit commentaire en flamand qui les firent s'esclaffer. Simone rougit, certaine d'avoir compris.

  - Allons, rentrez, dit-il. J'ai à m'adresser à vous tous.

            Il entoura le cou frêle de la jeune femme, qui ne put réagir autrement qu'en acceptant docilement son escorte vers la salle.

Humiliée de devoir y refaire son entrée - celle-là autrement moins éclatante - , se sentant ridicule au bras de son directeur, Simone cherchait vainement à retrouver l'assurance dont elle se targuait cinq minutes auparavant. Petite et avec un port moins altier qu'à sa première apparition, elle retourna s'asseoir à l'arrière, devant son lutrin. Sentant le poids du regard des autres, mais surtout celui de Willem, elle combattait farouchement contre son âme surmoïque pour ne pas succomber à la tentation de le croiser.

            «Ressaisis-toi, Simone! Domine ta sensibilité!»

            Frustré ou déçu de l'entêtement de son amante, Willem était d'autant plus torturé à la vue du rassemblement impromptu de la direction. L'atmosphère papelarde d'il y a à peine quelques minutes était maintenant alourdie de tension. De quoi venait-on les entretenir? Qu'est-ce que le comité avait encore statué? S'il restait une unité au sein de l'orchestre, elle résidait bien dans l'indignation partagée des musiciens devant le grotesque d'un comité qui, depuis deux mois, exigeait presque d'eux qu'ils s'affligent cinq heures strictes de gammes à tous les soirs.

            Les quatre hommes se postèrent à l'avant. Ils étaient lents à s'installer et ce suspense inutile donnait presque, à la limite, l'impression d'avoir été machiné par le comité. Kurbine prit la parole le premier. Malhabile en néerlandais, il annonça qu'il énoncerait son discours en français, mais qu'il s'interromprait fréquemment afin de laisser le temps à M. Vandervent, son directeur adjoint, de le traduire.

            Il s'engagea donc dans une longue introduction cérémonieuse faisant l'éloge du passé du Philharmonique avant de glisser tranquillement dans ces remous que tout le monde connaissait et qui n'avaient nullement besoin d'être soulignés une fois de plus. Von Rubert, alors qu'on détaillait les séances du comité, fut même surpris à pousser un bâillement grossier et légèrement feint. Si cette indélicatesse allégea quelque peu le climat, on ne pouvait en dire autant des bribes d'humour vaines et quasi-déplacées de Kurbine épiçant son discours, autrement morbide. Il finit d'ailleurs par le réaliser et sans passer par d'autres chemins fastidieux, il comprit qu'il valait mieux en finir au plus vite.

  - Le comité a pris la décision de retrancher dix-neuf musiciens parmi vous, dit-il sans hésitation. Nous regrettons sincèrement, mais nous ne pouvons plus nous offrir le luxe d'un orchestre de près de quatre-vingt têtes. Du moins, tant que les finances ne sont pas plus en santé. Nous comprenons l'amère déception des partants. Toutefois, la conjoncture actuelle ne nous laisse guère d'autres alternatives. Nous agissons pour le seul bien du Philharmonique d'Anvers.

            Le silence envahit de nouveau la salle. Jamais le bourdonnement des lampes n'avait paru aussi insupportable. De l'arrière gauche, un cri retentit, suivi de la plainte douce d'une harpe.

  - Mon cul! lança Joseph Lachelier, en se redressant. Vous ne me ferez pas gober que j'étais aux chiottes, quand le comité a pris cette décision!

            Un éclat de rire ardent, mais sonnant un peu faux jaillit dans la pièce. Kurbine regarda son adjoint qui prit la parole.

  - M. Lachelier, dit Vandervent, le comité a été formé pour amener des solutions, non pour mettre en application des mesures précises. Vous avez fait votre part en ce sens et nous vous en remercions.

  - On est en démocratie, oui ou merde! Que vous décidiez de jeter une bombe sur le bâtiment, je m'en fous. Mais ne me demandez pas

d'assister au complot qui fomente l'acte!

            Kurbine coupa sec la discussion.

  - Vous voulez M. Vandervent, pria-t-il, faire la lecture de la liste des partants.

            Outré, Lachelier se rassit. Agité, Vandervent scrutait vainement les poches de son veston, espérant y dénicher ses lunettes. L'attente était infernale. Après de vaines recherches, ne pouvant trouver, de toute évidence, ses "yeux", il dut passer le billet à Jacob, le secrétaire. Tel un bourreau appelant ses victimes au supplice, celui-ci lut les noms à haute voix, en ordre alphabétique, s'arrêtant entre chaque, comme pour vérifier leur réaction.

  - Alors je lis: Antoine Beneden, Morine Brükner, Alphonso Brunetti, Karl Cluytens, Paula DuRocher, Jean Fontage, Joseph Knapperchum, Edouard Lalande, Peter Leonard et Simone Machon...

            L'instant qui avait suivi l'interruption de l'homme avait été court, mais empreint d'un sentiment collectif à la fois si troublant et si ambigu qu'il parut finalement infini. Le silence semblait s'être emparé de la salle, alors que paradoxalement un fond sonore constant mais non distinct s'élevait dans l'air; un soupir général d'effarement avait été poussé, alors que chez la plupart des musiciens, une lueur pernicieuse de soulagement venait de s'allumer dans leur regard, comme si la lecture d'un seul nom avait suffi à annuler, le choc que provoquait les neuf autres qui l'avaient précédé. Pas plus nerveux qu'il ne le faut pour sa peau et surtout furieux, Joseph Lachelier, qui avait abandonné sa place en plein milieu de l'énumération, s'était immobilisé devant la sortie, à l'appel du nom de Simone. Baptiste et Willem s'étaient retournés simultanément vers Simone, qui décidément fixait le plancher. Pendant ce bref instant, plusieurs croisements singuliers de regards s'étaient ainsi établis aux quatre coins de la pièce, ni franchement compatissants, ni directement mesquins, simplement équivoques.

            Une toux aigre et à la fois bien soutenue de Kurbine, alors qu'il dévisageait son fidèle Jacob, acheva rapidement ce sourd tapage. Venant de remarquer la rature bleue encore fraîche effectuée sur le dernier nom, Jacob sursauta et se révisa aussitôt.

  - Oh! pardon! dit-il, le coeur tout palpitant. J'ai dû mal lire. Simone Machon ne figure pas sur la liste.

            Les musiciens parurent à nouveau déconcertés, mais leurs sentiments ne conservaient manifestement plus guère d'ambiguité. Le départ de Lachelier en claquant la porte, exprimait bien leur aversion générale. Trop absorbée par ses pensées, repliée sur elle-même, Simone ne réagissait pas. Elle ne se sentait pas même concernée par ce qui se passait.

            Jacob reprit son souffle et redémarra de plus bel:

  - Paul Noyon, Edouard Poiteau, Elizabeth Ruzenstein, Hans Sawatch, Florent St-Jean, Vincent Vanbrugh, Anton Vanderbelde, Max Van de Velde, Henry Van Heemskerck, Jan Van Laer. Cela fait donc, dix-sept, dix-huit; en fait, dix-huit en tout.

            Il poussa un faible éclat de rire imbécile. Plusieurs de ceux qui venaient d'être nommés, n'avaient pas attendu la conclusion de Kurbine ou des autres pour s'esquiver.

  - Mme Radegonde! s'écria Kurbine. Vous seriez aimable de passer immédiatement à mon bureau.

            La vieille bibliothécaire, qui s'était sitôt mise à ramasser les partitions des partants, parut étonnée.

  - Je termine et je vous suis, dit-elle d'un ton hésitant.

  - Laissez, protesta-t-il.

  - Ça ne prendra qu'une minute.

            Lassé de ce flafla qui le rendait malade, désirant sortir rapidement de ces murs étouffants, Kurbine ne se sentait plus la force de marcher sur des oeufs.

  - Si vous voulez savoir, il vient un temps dans la vie où l'on doit penser à sa retraite; j'ai bien peur que ce temps soit venu.

            Glacée, la dame déposa lourdement les partitions et sortit d'une démarche misérable, qui ne lui ressemblait guère.

            Von Rubert, le chef d'orchestre, s'excusa à son tour avant de prendre la décision de reporter la répétition au lendemain, sur quoi Kurbine fit remarquer discrètement à son secrétaire:

  - Tu vois la différence entre Von Rubert et Holberg? Holberg, non seulement aurait exigé qu'il y ait une répétition, mais encore il aurait forcé les partants à y assister!  

  - M'ouais! et en les obligeant à sourire, en plus!

            Les deux hommes rirent discrètement, puis se retirèrent. La salle s'évacua rapidement. Soulagé de se voir lui-même, ainsi que Simone demeurer au nombre de ceux qui restent, Willem voulut aller la rejoindre pour partager son euphorie. Il dut se rasseoir lorsque, s'approchant, il la vit quitter la salle au bras de Baptiste. Attristé du traitement qu'elle lui réservait, il ramassa ses affaires et s'en alla à son tour. 

  - Ouf! s'exclama Baptiste. J'ai eu chaud pour toi!

  - Pourquoi? répondit Simone.

  - Quand Jacob t'a nommée avant que Kurbine ne le rectifie.

  - Je n'ai rien entendu.

  - Tu blagues! Où t'étais? Sur Pluton!

            Elle oublia son interlocuteur quelques secondes, le temps de se retourner vers Willem, qui avait fait défection. Elle soupira puis, revenant à Baptiste:

  - Tu disais?

            Il remarqua l'objet de sa distraction.

  - C'est donc lui qui te tiraille? dit-il.

  - Quoi?

  - L'Américain... Tu l'aimes?

  - L'aimer? Tu veux rire, se défendit-elle avec empressement. Ce type n'existe plus pour moi.

            Sceptique, il plissa du nez. Simone ne pouvait pas supporter l'air qu'il faisait quand il la regardait de cette manière. Ils regagnèrent le grand couloir extérieur.

  - Pourquoi Simone? Pourquoi tu t'entiches toujours de vauriens?

  - Ne me juge pas... Je... j'ai cru qu'il était différent.

  - Tu crois toujours qu'ils sont différents.

  - Tout le monde a droit au crédit.

  - Non! Ces mecs sont des salauds! Tu comptes pas pour eux. Ils n'ont pour toi, aucune considération. Ils veulent juste te baiser.

  - Et toi?

            Intimidé, il ignora sa dernière remarque.

  - Tu n'es que l'enjeu de leurs ignobles paris. Ça valait pour les autres autant que pour cet Américano.

  - Tu ne le connais même pas.

            Il arracha de sur un mur une copie de l'épigramme et le froissa impétueusement:

  - Ah! pour le connaître tu le connais, toi! Oui, je vois. Vous êtes faits pour vous entendre. Charmant, hein?

  - Ce n'est pas... Oh! et puis tu ne comprendrais pas.

  - C'est vrai, je ne comprends pas les femmes, leur illusion, leur masochisme. Quoi? Faut-il qu'un homme vous malmène pour le désirer?

  - C'est pas ça... Enfin. Se peut-il que certaines personnes nous semblent, au départ, loyales dans leurs sentiments? Merde! Je peux pas croire que la bière soit l'unique responsable de cette illusion. Il m'apparaissait honnête, doux et prévenant; ivre ou non. Et en plus, il était beau.

  - Quand l'extérieur est trop beau, l'intérieur est souvent pourri! L'enveloppe est trompeuse, Simone. Combien de déceptions j'ai eues à Noël, étant petit, parce que je me fiais aux emballages dorés et aux beaux rubans!

            Simone baissa le regard.

  - Crois-tu que je sois cette putain?

            Les cheveux de l'homme se dressèrent. Il regarda autour d'eux comme pour s'assurer que personne n'aie pu entendre.

  - Non! s'empressa-t-il de répondre.

  - Mais je voulais coucher avec lui, riposta-t-elle, exaspérée. Il ne m'a pas contrainte. Oh! et puis, je ne sais pas pourquoi je me tue à t'expliquer? Je gouverne ma vie comme j'entends. Ma réputation de cuisse-légère est sans doute fondée.

            Il fronça les sourcils et lui fit signe de baisser le ton.

  - De toute façon, dit-elle, je n'ai pas l'habitude de t'agacer avec mes ennuis de coeurs.

  - Surtout épargne-moi ton orgueil. Je sais que tu te mens à toi-même... Ta mélancolie crève les yeux, Simone.

            Elle resta un moment hésitante à se ronger l'ongle de l'index, se montrant insensible. Mais rapidement, elle s'approcha de sa poitrine chaude, cherchant un peu de réconfort en se blottissant contre lui.

  - Excuse-moi Baptiste. Je croyais m'être habituée à ces épigrammes; je dois confesser que celui-ci m'a blessée plus que je ne le croyais.

  - T'as pas à craindre tes émotions.

  - Les émotions effritent notre intégrité. Si par malheur, elles nous échappent, de leur élan découle la médiocrité.

  - Personne ne te veut parfaite.

            Elle posa ses mains sur les siennes et lui sourit tendrement.

  - Tu mérites tout l'amour du monde, dit-il. Si seulement tu m'accordais la chance de te l'offrir.

            Simone rougit. C'est vrai, elle le réalisa, de tous les hommes qu'elle côtoyait, jamais elle n'avait envisagé Baptiste, comme candidat à une aventure potentielle. Elle se demandait bien pourquoi. Il paraissait aussi convenable, sinon à bien des égards mieux d'une grosse coche que bon nombre de ses anciens prétendants. Elle le trouvait même plutôt sympathique avec ses petites rondeurs et sa tenue soignée, lui qui se présentait toujours bien rasé, bien peigné et l'allure fraîchement pressée dans ses vêtements qui sentaient la lavande.

            Elle parut tout de même embarrassée et préféra transformer ses propos en facétie.

  - Ha! Ha! rit-elle faussement. Le cymbalier et la trianguliste; ça ferait scandale!

            Il se força pour rire lui aussi. Puis, ils se remirent tous deux à marcher et traversèrent presque tout le couloir sans se parler. Arrivés au vestiaire curieusement désert, Baptiste rompit le silence. 

  - Dis donc, ils sont partis drôlement vite nos collègues!

            Simone ne voulut pas répondre et arracha sur sa case la nouvelle copie de l'épigramme fraîchement apposée. Baptiste poursuivit tout en faisant la combinaison de son cadenas.

  - Ils ne doivent pas digérer que nous, les subalternes comme ils disent, gardions notre place dans l'orchestre au détriment d'autres vaillants violonistes ou flûtistes!

  - Les prochaines semaines seront déterminantes. Je veux être à la hauteur de cette décision. Je ne veux plus que personne ait à dire quelque chose contre moi.

  - C'est nouveau!

            Elle lui fit mine qu'il ne l'amusait guère pendant qu'elle ouvrait à son tour son casier. Baptiste l'aida à enfiler son manteau de couleur et de la texture d'une pêche. Il ne put d'ailleurs s'empêcher de le caresser entre ses omoplates, à son insu alors qu'elle s'affairait à nouer son écharpe, dos à lui. Fermant les yeux un moment, il oublia aussi sa théorie de l'emballage et osa s'imaginer la saveur du fruit sous cette pelure veloutée. Il fut freiné dans son envolée de volupté, lorsque celle-ci se retourna subitement. Simone ne put s'empêcher de rire en le voyant, les paupières mi-closes, effleurer le vide de sa main. Se sentant quelque peu ridicule, il s'assit pour enfiler ses bottes. Simone s'accroupit à son tour pour lacer les siennes.

  - Cette fois, poursuivit-il, ils vont te ficher la paix.

  - Ils reviendront avec plus de vigueur.

  - Tu viens aujourd'hui d'obtenir ta revanche.

  - ô comme ils doivent trouver la vengeance légère!

            Elle rit faussement en se relevant.

  - D'accord, je gagne sur un point: je reste alors qu'on espérait me voir disparaître. Mais dès demain, ils auront oublié ma pseudo-victoire. Ils recommenceront leurs manèges et je me retrouverai dans la même situation. Non. Il n'y a qu'une façon de les châtier.

            La bouche de la femme s'arqua avec amplitude.

  - Devenir la meilleure; être plus reconnue que ceux qui me calomnient.

            Le nez de l'homme se plissa à nouveau.

  - Quoi? réagit-elle courroucée.

  - Eh ben, avoue que des triangulistes virtuoses, on en connaît peu!

  - Plaît-il? Oh Dieu! pardonnez-lui, il ne sait pas ce qu'il dit!

  - Je ne dis pas qu'il n'y ait pas d'excellents percussionnistes,

mais hélas combien brillent au catalogue des grands noms de la musique? Faut pas se leurrer; notre fonction consiste à amplifier le caractère de certains passages d'une pièce; de colorer l'orchestration.

  - Pince-moi Baptiste, pince-moi! Mais comment veux-tu que les autres respectent notre travail si toi-même, un percussionniste hautement diplômé, tient un tel discours?

  - Attends Simone, je ne dénigre pas les percussions. Mais avoue que le triangle est moins à l'honneur dans les compositions. Enfin, moins que les cordes ou les bois. C'est normal, c'est... comme ça.    - Le triangle exige précision et un doigté pour en acquérir la maîtrise. Je peux me faire sentir distinctement en pianissimo comme en plein fortissimo. Et je regrette, Baptiste, le triangle n'est pas utilisé comme «simple coloration». Je ne supporte pas ta vision moyenâgeuse. Le triangle... il est bien aussi indispensable que n'importe lequel autre instrument.

  - Mais je sais tout ça, Simone.

  - Sinon comment expliques-tu qu'on m'ait gardée dans les rangs de l'orchestre?

            Cette dernière phrase empreinte d'une présomption à la fois naïve et inconsciente fit sourire Baptiste. Bien que ne doutant nullement des facultés de Simone, il ne put s'empêcher - et s'en voulut - , de repenser à ce que des mauvaises langues se plaisaient à proférer au sujet de Simone, à savoir, qu'un puissant mécène achetait la direction avec ses dons abondants. Bien que le tout lui paraissait plausible, vu le maigre passé musical de Simone, il s'efforça, ne serait-ce que par amitié pour elle, de vite chasser cette odieuse version de son esprit. Il jugea aussi préférable de clore la discussion.

  - J'adore mon travail, Simone, dit-il, mais c'est comme ça.

  - Eh bien! Fie-toi sur moi, ça changera! Oh! ça je te le promets!


 


 

 

                                                             TROISIÈME PARTIE

 

 

            Ce soir-là, l'auditorium ne devait pas être rempli plus qu'au tiers de sa capacité. On sentait que le contact entre l'orchestre et le public ne parvenait pas à s'établir. La Symphonie No. 1 de Mahler avait durement été houspillée. Quelques puristes inconditionnels de Mahler ou alors des spectateurs simplement outrés avaient même profité de l'entracte pour écourter en douce leur soirée.

            Le hall de ce grand bâtiment aux lignes typiquement flamandes, cet important foyer des arts où depuis toujours la philharmonie s'exécutait, paraissait ce soir empreint d'une telle désolation, qu'il eût été difficile de croire que le lieu avait connu dans un passé pas si lointain, une animation et une intense fébrilité qui avait fait les belles soirées d'Anvers et promulgué les concerts du Philharmonique en tête du carnet mondain de toute une population. C'était dans ce hall que les vrais amateurs de musique autant que les simples friands consommateurs de mondanités se croisaient, public fidèle et ardent, s'attardant longtemps après la représentation pour échanger entre eux et pour refaire le monde. Aujourd'hui, le lieu s'évacuait bien rondement et les gens semblaient davantage soucieux d'éviter un éventuel engorgement au stationnement que de multiplier les rappels. Et si les dames se faisaient aussi élégantes, l'intérêt de leurs toilettes avaient déclassé de loin celui des prestations de l'orchestre proprement dit.


            De sa loge, assis aux côtés de son secrétaire, Kurbine pouvait  apercevoir dans l'assistance, la silhouette terrifiante de Meredith Van Eyck, dont le chignon trônait immanquablement sur sa tête. Elle était assise comme toujours à la droite d'André Muller, le critique musical du quotidien La Métropole.

            «Elle sera impitoyable!» pensait-il.

            Il trouvait, toutefois, un certain réconfort dans le fait que cette fois au moins, il aurait l'excuse de cette vague inopinée de congédiements pour se blanchir de leur sinistre performance. Depuis un moment, il préparait tout bas, la formule qu'il utiliserait si on lui posait quelque question.

            Le premier violon se leva pour annoncer aux musiciens l'immanquable séance d'accord des instruments, qui elle-même sonna faux. Von Rubert réapparut sur scène sous des applaudissements polis. Il n'avait guère l'air plus reposé qu'au début de l'entracte et l'on pouvait déjà sentir dégouliner sur son front, une chaude sueur qui éméchait ses cheveux étonnamment jaunes sous les éclairages de scène. Il ne prit pas la peine de s'éponger craignant que sa baguette ne lui glisse entre ses doigts. Il cogna deux fois celle-ci contre son lutrin, se positionna, puis donna l'envolée.


            La Symphonie No. 4 de Tchaïkovski augura sur une note plutôt agréable, mais Kurbine, qui était bien tout aussi crispé que Von Rubert, se dit qu'il ne pourrait recommencer à respirer que quand les derniers instruments se seraient tus.


  - Regarde-moi ce pitre de Von Rubert! chuchota-t-il à son adjoint Jacob, avec mépris. Observe-le bouger. Autant de pompe pour si peu.   - Donnez-lui une chance, répondit Jacob. Il mène l'orchestre depuis septembre seulement.


            Ne quittant pas du regard celui qu'il n'osait appeler maestro, Kurbine ne sembla pas entendre, car une minute plus tard, il se ravivait:

  - Dès la première semaine, Holberg, lui, manoeuvrait à son gré ses hommes et ses femmes. Il faisait d'eux ce qu'il voulait.

            Jacob parut indigné.

  - Holberg est mort! M.O.R.T: mort! Quand vous accepterez ce fait, peut-être que les choses iront mieux.

            Kurbine ne voulut rétorquer. Jacob reprit:

  - Virez-le, s'il vous déçoit à ce point.

            Une étincelle jaillit dans son regard, mais se reteignit illico.

  - Non. Non. Aucun chef ne dirige de la même façon. Puis, les musiciens ont déjà suffisamment été déstabilisés. 

  - Alors encouragez-le, plutôt que de constamment invoquer un fantôme.

            Kurbine fronça ses larges sourcils velus.

  - De toute manière, dit-il, il m'apparaît de plus en plus clair que la conjoncture ne nous contraigne à suspendre nos activités.

  - Vous dites cela sur un ton tellement impassible.

  - Je n'ai pas intérêt à assister à la disparition du Philharmonique. Cependant, je ne te le cacherai pas, Jacob: on m'a fait une offre. Offre très alléchante d'ailleurs. à Lyon; la ville de mes ancêtres.

  - Le retour au bercail. Bravo Monsieur, bravo!


  - Chacun tire comme il peut son épingle du jeu. Je n'y peux rien.     

Jacob soupira, puis s'emporta:


  - Je ne comprends pas qu'on puisse laisser s'éteindre une formation comme la nôtre. Les gens oublient vite. Je pense qu'on a fait nos preuves par le passé.

  - Qu'est-ce que ça veut dire «faire ses preuves» quand il importe de rester les meilleurs. Une seule chose compte vraiment en ce milieu: l'argent et le public.

            Jacob ne se souvenait pas d'avoir vu une salle aussi vide, aussi consternante. Il pensait à sa femme qui attendait leur troisième enfant; il s'emporta en désignant ostensiblement les musiciens.

  - Bon sens! Est-ce qu'ils vont se rentrer dans leurs foutues têtes, que leurs malentendus sont en train de nous tuer? Vous qui ne vous laissez pas prier pour dénoncer le comité, n'êtes-vous pas en mesure de trouver un moyen pour démêler toute cette pagaille?

  - Ce que je devrais faire? dit Kurbine d'un ton flegmatique. Les virer, les uns après les autres et former un nouvel orchestre avec des individus n'ayant aucune différence individuelle, ce que j'appelle, des automates! Nous ne sommes pas les seuls à être frappés par les affres de la vie politique: le pays tout entier est en crise Jacob, tu oublies?

  - Au moins, si nous n'étions que des Flam...

  - Que des Flamands. Le mot te gêne devant un Français. Ça ne me fâche pas. Certes, ça réglerait un problème; mais retrouverions-nous, pour autant, l'harmonie? Je crois que ce ne serait qu'appliquer un sparadrap sur la plaie béante.

            Jacob se tut. Kurbine ne lui en voulait pas, jugeant fort légitime cette obsession manifestée devant l'éventualité de se retrouver à la rue. Il aurait bien voulu faire quelque chose pour son ami, mais il ne savait ni quoi dire, ni quoi faire. Au reste, il croyait avoir tout dit et il se sentait épuisé, dépassé par les événements. Il n'avait qu'une seule envie, déguerpir au plus vite pour recommencer dans son pays.

            Malgré une nouvelle vitalité vis-à-vis son engagement envers la philharmonie, Kurbine s'avouait, depuis belle lurette, totalement impuissant devant le fossé qu'il avait vu s'y creuser. S'il n'avait pas cru aux bienfaits du comité, il n'espérait guère plus de résultats dans ces coupures insensées de personnel; il ne s'était contenté, comme il lui arrivait souvent ces dernières années, que d'exécuter ce qu'on proposait. Dans le coeur de Kurbine, il se l'avouait maintenant, son règne s'était véritablement achevé avec le départ d'Olgut Holberg, de qui il n'était jamais parvenu, Jacob visait juste, à chasser le fantôme. Il ne se cachait pas non plus que ses ambitions étaient mortes en même temps que l'homme et qu'alors il avait perdu définitivement confiance en son orchestre.         

            Georges Kurbine considérait qu'il avait fait plus que sa part. Depuis quinze ans qu'il était arrivé à Anvers, alors sous occupation allemande, pour prendre les rênes de la formation, il ne pouvait plus voir cette ville instable et se trouvait fou de dépenser sa précieuse énergie à tenter de sauver un ensemble qui avait déjà connu son heure de gloire, heure qu'il estimait bel et bien passée. Il ressentait un urgent besoin de sang neuf, que la France, - une chance qu'il n'espérait plus - venait lui offrir. Et s'il se préoccupait encore de la réputation de l'orchestre, s'il s'efforçait plus que jamais de conserver intact son rôle de meneur absolu et qu'il caressait toujours les mécènes pour empêcher le trépas du Philharmonique, on pouvait davantage y déceler la volonté d'un homme cherchant à sauver les apparences, que de prétendre à un excès de commisération. Il s'agissait pour Kurbine d'accomplir un dernier tour pour ne pas arriver à Lyon en minable vaincu; un sprint final contre le spectre de l'échec. Il puisait sa force dans le caractère provisoire de l'effort, impatient qu'il était de voir poindre à l'horizon, son entrée en fonction à Lyon, vers la fin du mois d'août.

            Une courte pause, succédant l'andantino in modo di canzone*, enclencha dans l'assistance, la rituelle épidémie de toux. Néanmoins, au moment où débutait l'allegro, la séance de toussotements semblait miraculeusement terminée.

            Le troisième mouvement débutait d'un ton endiablé, dont la cadence fortuite surprit Kurbine autant que l'ensemble des spectateurs. La quatrième de Tchaïkovski, il est vrai, tout comme les compositeurs russes en général, faisait partie d'un répertoire assez bien maîtrisé par la philharmonie dont quelques heures de répétition suffisaient en gros selon les oeuvres pour dégraisser. On ne pouvait en dire autant des Allemands et de Mahler plus spécifiquement avec lequel Von Rubert ne s'était jamais réellement senti à l'aise et qu'en dépit d'ardentes protestations, il n'avait guère pu obtenir plus que la semaine pour la parcourir en entier avec son troupeau. Pour l'instant, l'orchestre se débrouillait avec une aisance surprenante et pour peu, on eût cru qu'on tentait de réparer le massacre de la symphonie de Mahler.

            Mais ce mouvement, comme les deux autres qui l'avaient précédé, était dépourvu de partie pour triangle. Reléguée dans un état plutôt inactif, Simone toujours assise en arrière-scène, sentit une lourdeur soudaine dans ses paupières.

            Depuis le début du concert, elle n'avait pu chasser son état pensif et n'arrivait pas à conserver sa concentration. La semaine avait été ardue. Les répétitions avaient été fréquentes et épuisantes. Tout le monde avait dû mettre les bouchées doubles pour minimiser le chambardement causé par le départ déraisonnable des dix-huit musiciens. Si la presse avait longuement débattu dans l'affaire et critiquait sévèrement la haute direction, Simone, parmi les siens, était tout aussi pointée du doigt et avait dû encaisser, encore ces deux dernières semaines, de nombreux épigrammes peu tendres à son endroit. Malgré ses bonnes volontés et son ardeur au travail, tout ceci l'avait intérieurement beaucoup remuée, d'autant que Willem la travaillait fort pour chercher à lui prouver son innocence; fidèle à sa promesse, elle l'avait ignoré jusqu'au bout, mais chaque soir, la froideur de ses draps lui pesait et elle souffrait vraiment d'avoir interrompu ses promenades au port, de peur de l'y rencontrer.

            Rêveuse, Simone sentit soudain qu'elle somnolait. Effrayée à l'idée de sombrer accidentellement dans les bras de Morphée, elle se réveillait en sursaut au moins à chaque trente secondes. Elle avait de plus en plus de difficultés à garder ses yeux ouverts.

            «Réveille-toi, Simone» lui soufflait sans relâche une petite voix intérieure.

            Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Certes, elle avait coutume de se coucher à des heures tardives, mais jamais elle n'avait eu à en subir les séquelles, surtout pas au beau milieu d'un concert. Elle avait beau avoir sa semaine imprégnée dans les os, son récent serment de performer eût dû suffire à la tenir en état d'alerte. Simone, qui en temps normal aimait bien Tchaïkovski, refusait de croire que l'auteur du ballet La belle au bois dormant fût responsable de cette crise soudaine de narcolepsie!

            Toutes ces craintes, qui jusqu'ici la gardaient éveillée, se résorbaient et n'allaient bientôt plus suffire à empêcher son sommeil. Un sentiment de bien-être l'envahissait. Elle se laissait bercer par la langueur doucereuse de la mélodie. Ses mouvements oculaires se faisaient plus lents, sa respiration irrégulière. Ses muscles se relâchaient; elle s'enfonçait indolemment dans sa chaise. La musique ne constituait plus qu'un fond sonore apaisant. Elle s'était profondément assoupie...

            De par sa position tout au fond de la scène, on ne constata pas, dans un premier temps, la torpeur qui la frappait. Mais quelques chuchotements ne tardèrent pas à retentir dans l'assistance et très vite, des rires s'y entremêlèrent. Les cous s'allongeaient, les têtes s'agitaient. Les regards se rejoignaient maintenant vers l'arrière-gauche et l'on ne se gênait nullement de pointer la trianguliste endormie.

            De sa loge, Kurbine découvrit à son tour, l'origine de l'agitation.

  - Nom de Dieu! s'exclama-t-il d'une voix éteinte. Mais elle dort!

  - Voyons, c'est ridicule! rétorqua Jacob. On n'a jamais vu ça. Peut-être se sent-elle incommodée?

  - Elle dort! répéta-t-il éberluée.

            Jacob plissait des yeux pour mieux repérer Simone. Il laissa planer cette phrase qui fit exploser Kurbine.

  - Et ni Von Rubert, ni ses voisins ne s'en rendraient compte?

  - Des incapables! tonitrua-t-il. Tous des incapables!

  - Chhhut! Calmez-vous, je vous prie. Il faut la réveiller, c'est tout.

  - La sotte! Oh! je m'en vais te la foutre à la porte.

  - Vous oubliez Courbet? N'allez pas trop vite. Je descends en coulisses voir ce qui se passe.

            Il s'y rendit, tandis que Kurbine s'arrachait les quelques cheveux qui lui ceinturaient encore le crâne. S'éventant avec le programme, il ne pouvait s'empêcher de se répéter:

            «On va se faire crucifier dans les journaux. Lyon va se moquer de moi.»

            Avant que Jacob ne regagne l'arrière-scène, Baptiste, tout à fait par hasard, se tourna vers Simone et la surprit endormie. Son premier réflexe fut de la trouver belle, mais il s'affola rapidement. Énervé, il ne trouva mieux à faire que de l'interpeller à voix basse, pour qu'elle reprenne conscience. De près, la situation donnait dans le meilleur vaudeville.

            La symphonie poursuivait son cours, mais Simone manifestement, était plongée dans un dense sommeil. Aussi, constatant l'échec de ses appels, Baptiste se risqua à donner un léger coup de pied sur sa chaise. Terrifiée, Simone, qui croyait avoir manqué sa partie, bondit mécaniquement en tintant d'une façon excessive son triangle, qu'elle échappa par terre, ce qui occasionna un fracas déconcertant...

            Un malaise profond sembla d'abord affecter cette assistance, si traditionnellement rigoriste - du moins la croyait-on. Mais bientôt, grâce aux remarques délirantes de quelques individus désinvoltes, l'embarras, qui en fait relevait plus d'un vif effarement général, se canalisa en un fou rire outrancier qui s'empara, telle la bruine devenant averse, de l'assistance au grand complet.

            Décontenancés, les musiciens cessèrent de jouer en décrescendo les uns après les autres et se tournèrent ahuris vers Simone, encore toute engourdie. Tout aussi médusé que les autres, Von Rubert, qui avait envie d'aller s'enfoncer dans sa loge, marcha sur son orgueil, brandit sa baguette et fit reprendre la symphonie, quelques mesures plus tôt. De sa part, cet effort de réparer l'ineptie de la femme était louable. L'orchestre redémarra avec une unité saisissante, digne de l'harmonie passée; mais la foule n'écoutait plus...

 

                                                                             *

 

            Simone n'avait pas encore franchi la porte du bureau de Kurbine, que celui-ci hurlait déjà:

  - Comment Simone? Comment avez-vous pu vous endormir en plein concert?

            Encadrée sur le seuil, paralysée, ses deux yeux bleus profondément affligés, elle inclina la tête, honteuse. Elle n'avait pas eu le temps de passer au vestiaire - elle ne s'y serait pas aventurée de toute façon - pour se changer et son visage était vraiment blême dans cet uniforme austère noir. Elle se sentait étouffée sous sa boucle de satin noire, mais elle n'eût pas le courage de défaire ce noeud trop serré, qui lui marquait le cou. Avant même d'attendre quelque explication, Kurbine vociféra:

  - Ne dites surtout rien. Aucune raison ne peut justifier votre maladresse. Tout ce que vous direz sera vain. Vos arguments ne pourront jamais me convaincre et je me ferme devant vos excuses.

            Simone parut estomaquée par cette expéditive accusation, elle qui n'avait pas même eu le courage de découvrir les dents.

  - Petite peste! rajouta-t-il, vous choisissez de vous endormir, le soir où Meredith Van Eyck se trouve dans la salle.

  - Plaît-il, Monsieur?

            L'innocence avec laquelle elle répondit, le calma quelque peu. Il sortit de sa poche un mouchoir et essuya son front suintant.

  - Allons. Asseyez-vous.

            Pusillanime, elle s'avança, tira délicatement une chaise devant lui et s'assit sans bruit.

            Kurbine la considéra un moment. Elle osa faire de même.

            Tout était très noir chez lui; ses cheveux restants, ses yeux suspects, ses sourcils épais, sa barbe forte et ses membres très poilus. C'était un bonhomme de quarante-cinq ans, mais qui faisait largement plus vieux. Son mètre quatre-vingt-cinq et ses quelque cent kilos lui conféraient par ailleurs un port vivement impressionnant. Jeune, il avait souffert de cette carrure de géant qui avait trahi précocement son enfance pour le conduire très tôt aux travaux agricoles. Perdu sur la terre paternelle au nord de Lyon, il rêvait d'être un pianiste, en dépit des sarcasmes de ses frères cadets qui raillaient ses grosses mains de fermier et qui le harcelaient pour qu'il se taise, lorsque le soir, au retour des champs, il trouvait tout de même l'énergie pour exécuter quelques gammes et se plonger dans Ravel ou Debussy.

            Jusqu'à l'âge de vingt-huit ans, Georges n'avait jamais quitté sa région natale, prisonnier de la terre dont il avait hérité après la mort de son père. Exempté du service militaire en raison de sa légère malformation au pied gauche, il avait su trouver dans la guerre, sa libération. Aussi peu de temps avant même la capitulation, avait-on perdu toute trace de sa personne en France; il avait vendu la ferme et était parti en Belgique, où il s'était marié et où étonnamment vite, il avait su se tailler une place dans le milieu musical anversois.

            Embarrassée, n'ayant pu soutenir son regard, Simone frottait maintenant sur ses paumes et ses doigts des souillures imaginaires.    - Dur travail? fit-il remarquer, sarcastiquement.

  - Plaît-il?

  - Simone, Hoo-hou! Vous êtes ici, oui ou non?

  - Si... Mais, je vous assure que je voudrais être ailleurs.

            Cette dernière phrase l'amusa. Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes et lui en présenta une.

  - Non merci, s'empressa-t-elle de dire. Je ne fume pas.

  - La fumée ne vous incommode pas, j'espère.

  - Si, mais ne vous occupez pas.

            Il s'alluma, puis souffla gracieusement l'allumette sous le regard inquisiteur de la femme. Se sentant épié dans sa manoeuvre enfantine, il rit.

  - J'adore l'odeur du souffre, expliqua-t-il.

            Elle eut un sourire forcé. Il se justifia:

  - J'ai toujours éteint les allumettes de cette manière. C'est une vilaine marotte que j'ai prise avec mon père étant petit.

  - Nous avons tous nos petites manies. Moi... (Elle hésita.) c'est de m'endormir parfois en concert.

            Il se leva et tout en la désignant violemment avec son gros index, il tonitrua:

  - N'essayez pas de vous disculper, Simone, et ne vous foutez surtout pas de ma gueule.

            Il se rassit et tira une grosse bouffée qui le fit presque disparaître. Il parut adouci.

  - Vous êtes une futée!

            Ce qualificatif sembla la flatter. Elle se gonfla d'orgueil. Kurbine enchaîna:

  - Vous me plaisez aussi...

            Simone découvrit ses petites dents blanches. Il lui sembla rougir; elle posa ses mains sur ses joues brûlantes.

  - Moi? dit-elle avec fraîcheur.

            Cette minauderie avait empourpré sa belle peau de lait et ses yeux brillaient sous le mascara. Elle souriait toujours et osait maintenant affronter le regard songeur de l'homme.

            «Parfois, j'en arrive à comprendre Courbet, pensait-il. Il la veut, le salaud!»

            Ses lèvres se cambrèrent. Il revint soudainement à lui.

  - Sans mon indulgence, vous seriez bonne pour un ticket direction sortie. Vous le savez, ça, Simone?

            Empruntant un ton peu convainquant, elle se sentit obligée de s'excuser:

  - Je suis sincèrement navrée, Monsieur.

  - Vos compagnons vous en veulent; Von Rubert vous voudrait très loin; plusieurs membres de notre éminent comité, que je viens de croiser à l'instant m'ont vivement recommandé votre renvoi sur le champ.

            Se sentant maintenant tout à fait sûre d'elle-même, elle osa demander:

  - Et vous dans tout cela?

  - Â votre avis?

            Elle haussa les épaules.

  - M'oui, grommela-t-il. Je veux que vous restiez. Je ne vous cache pas que l'envie m'est venue de vous chasser. Mais après tout, vous êtes... une bonne musicienne.

            Simone souriait avec plénitude.

  - Vous en êtes certain?

            Il ne répondit pas, mais elle crut percevoir dans son regard un sentiment affirmatif. Elle parut honteuse.

  - J'avoue avoir du mal à comprendre ce qui s'est passé, Monsieur, confessa-t-elle. Je n'y vois que l'effet d'une désolante manipulation. J'irai jusqu'à dire qu'on m'a droguée.

            Il s'esclaffa.

  - Droguée? Ho! Ho! Iriez-vous trop au cinéma, ma fille?

  - Ils sont prêts à tout pour me nuire, M. Kurbine. Vous avez vu leurs épigrammes et leur...

  - Si vous croyez que j'ai le temps de me préoccuper de ces choses frivoles.

            Simone parut réellement choquée.

  - Eh bien vous venez de voir, ce soir, jusqu'où ces "choses frivoles" peuvent mener. S'ils continuent, c'est l'orchestre tout entier qui va s'en ressentir, déjà que...

  - Suffit! l'interrompit-il sèchement. Si vous croyez que je vais me mettre à faire de la discipline. D'accord, l'atmosphère n'est pas à la bonne entente. Mais je vous défends de raconter que certains de nos musiciens auraient pris le risque de disgracier la Philharmonie pour mettre à profit quelques enfantillages.

            D'un ton peu certain, il rajouta:

  - Pourquoi ferait-on cela?

  - Les gens se laissent parfois abuser par leur envie.

  - N'essayez pas de rejeter le tort sur d'autres que vous. Vous êtes l'unique fautive de cette gaucherie.

            Georges Kurbine avait nettement changé de ton et Simone savait qu'elle ne pourrait plus espérer l'amadouer avec ses belles dents. Elle avait frisé les limites de l'insolence, elle le remarquait dans la physionomie de Kurbine, et tout ce qu'elle dirait maintenant pourrait entacher sérieusement son dossier.

            Le dos rond, les épaules rabaissées, elle se contenta de soupirer docilement, un souffle très perceptible bien qu'étouffé, chargé de remords. Kurbine ne manqua pas d'exciter davantage ce sentiment de culpabilité, en jouant sur des phrases vagues et toutes faites, qu'il sentait à moitié et en insistant sur sa propre humiliation devant cet outrage fait au Philharmonique. Il l'accusa d'avoir réduit à néant, les efforts honnêtes de toute une équipe pour redorer l'image d'un ensemble qui était capable du meilleur, -«comme du pire», s'était empressée de rajouter Simone.

            Quoi qu'il en soit, Kurbine lui fit peser lourdement le poids de sa présence. Et malgré la subtilité démontrée dans l'étalage sans ombrage qu'il fit de la pluie d'attaques qu'il recevra sitôt qu'on saura qu'elle n'a pas été renvoyée et son extrême habilité à exhiber la palette exhaustive des responsabilités qu'impliquera pour elle cette décision, si difficilement justifiable en cette période de licenciements, Simone, au grand dam de l'homme, ne démontra aucun signe clair d'affaiblissement. Au plus, elle eut l'espace d'une seconde, le réflexe de vérifier finalement les rumeurs qui planaient à propos de faveurs qu'on lui accordait, apparemment. Elle s'en retint. Sentant plus que jamais le poids du déshonneur, elle demeura les yeux fermés et promit mièvrement que plus personne n'aura à se plaindre d'elle, ce sur quoi Kurbine lui confia qu'il fallait agir dès maintenant avant que ses excès ne ruine sa carrière.

  - Vous êtes l'unique garante de votre succès, dit-il. Oubliez les autres, vos origines, votre langue vos démêlés et jouez comme jamais vous ne l'avez fait.

            Sagement, Simone se leva de son siège en lui répétant qu'elle serait à la hauteur. Kurbine lui sourit, puis se redressa à son tour pour l'accompagner vers la porte. Avant qu'elle ne l'ouvre, il plaça sa grosse main velue sur celle menue de Simone, déjà posée sur la poignée. D'une distance très rapprochée de son visage et sur un ton nouvellement équivoque, il rajouta:

  - Nul besoin ai-je de vous dire que c'est la dernière fois que je passe l'éponge. Â la prochaine bévue, c'est la rue!

            Elle sentit cette main serrer légèrement la sienne, sensation hautement désagréable qui se termina peu après lorsqu'il l'aida à tourner la poignée. La porte s'ouvrit, Simone sortit de la pièce en remuant légèrement les lèvres. Ce n'était sans doute pas avec une grande fierté, que Kurbine la regarda s'éloigner dans le couloir mais au moins, il put se consoler en se disant que Simone s'était elle-même sérieusement engagée sur la corde raide et qu'il possédait visiblement une certaine emprise sur elle.

  - Hé! Simone! lança-t-il, soudain.

            La jeune femme s'arrêta pour voir ce qu'il voulait.

  - Je vous conseille le jeûne absolu avant les concerts. Question d'éviter d'éventuels empoisonnements!

            Il pouffa bruyamment pendant que se retournant froidement, Simone croisa Jacob, qui la considéra âprement. Celui-ci entra, à son tour, dans la pièce, où Kurbine, s'étant allumé une autre cigarette, riait encore.

  - Est-ce si amusant de congédier son employée? demanda-t-il en remarquant l'air enjoué de Kurbine.

  - Je ne l'ai pas congédiée, répliqua-t-il.

            Passant sa main sur sa mâchoire osseuse fraîchement rasée, Jacob fit mine de réfléchir.

  - Courbet, n'est-ce pas? lâcha-t-il enfin.

  - Que veux-tu, je suis enchaîné à mes engagements. Je devais être complètement fou, il y six ans, pour accepter de prendre, coûte que coûte, sa protégée.

  - Courbet fut généreux et vous n'aviez guère le choix. Sans ses contributions, nous n'existerions plus depuis des lunes... Simone est au courant de l'arrangement du père?

  - Je ne crois pas. Elle ne doit jamais savoir. C'est la principale clause de l'accord.

  - Les gens en parlent pourtant.

  - Ce ne sont encore que des rumeurs.

  - Pour combien de temps? Que lui avez-vous invoqué alors?

  - Que nous avions besoin d'elle; qu'elle a du potentiel.

  - Vraiment!

  - Oh! ce n'est pas qu'elle n'ait aucune aptitude. C'est plutôt qu'elle ne nous cause que des ennuis. Les autres ne sont pas dupes. On commence à se douter du traitement de faveur que nous sommes forcés de lui réserver; on n'aime pas cela. J'appréhende la venue de nouveaux conflits. Ils n'ont pas tout à fait tort; Simone n'a pratiquement aucune formation musicale, elle a peu d'ancienneté et ne joue bien que du triangle. Elle aurait dû figurer au nombre des partants, lors des tout premiers retranchements. Plusieurs s'en plaignent. Je m'en veux de dire ceci, mais je crois qu'il est tout à fait plausible que ses rivaux aient tenté de la droguer.

  - Ce soir? dit Jacob, interloqué

  - Ils jouent aux kamikazes. Je crois qu'ils veulent mesurer jusqu'où on est prêt à plier pour ne pas la renvoyer.

  - Ils croient qu'ils n'ont rien à perdre. Que ferez-vous alors?

  - La virer: j'aimerais. Mais je crois que je devrai prier pour qu'elle gagne le respect de ses confrères et consoeurs; ce qui n'est pas chose faite.

  - Ce démon de Courbet. Si je comprends bien, quoi qu'on fasse il nous tient.

            Kurbine eut un petit sourire en coin, faussement modéré.

  - L'argent mène tout, je vous l'ai déjà dit, Jacob. Et Courbet et sa foutue Église, Dieu sait qu'ils en ont!

 

                                                                             *

 

            Lorsque les premières lueurs commencèrent à teinter le ciel d'un gris terreux, le Concerto de Liszt entamait déjà sa quatrième révolution. Dans le cendrier, la dernière cigarette du paquet, jadis oublié par Willem, grillait encore, tandis que sur la table, refroidissait une tasse de thé. Simone n'avait pas fermé l'oeil de la nuit ou alors si peu. Elle n'avait cessé de rabâcher les événements de la veille. Une honte immense l'obsédait.


            «Et moi qui voulais être la meilleure de toutes! songeait-elle. Me voilà suspectée, menacée, ridiculisée.»

            Les traits tirés, les cheveux au garde-à-vous, elle rongeait maintenant ses ongles, grimaçant au contact du vernis. Lisant sur le pendule cinq heures quarante-six, elle s'empressa de débuter sa toilette. Pour une fois, elle voulait arriver à temps au petit déjeuner des religieuses, à six heures. Elle avait grandement besoin de se faire changer les idées et soeur Mariette allait certainement la distraire.

            Elle commença par se bassiner le visage, essayant de remédier à l'affliction qui s'y lisait. Contrairement à son habitude depuis deux semaines, elle se para assez sobrement, négligeant tout accessoire superflu, qui la caractérisait. Le temps de peindre ses lèvres et de lisser ses cheveux et elle était déjà en route vers la salle à manger.

            Elle arriva quelque peu après les premières prières. Elle attendit patiemment qu'on eut terminé, avant de regagner sa place habituelle. Soeur Mariette, sa voisine, ne se trouvait pas à table.    - Vous avez bien dormi? s'enquit la Mère supérieure. 

            Simone hocha la tête et s'empressa de demander:

  - Soeur Mariette ne se joint pas à nous?

            La Supérieure sembla contrainte.

  - Elle est sortie. Elle devrait déjà être rentrée.

            La soeur cuisinière servit à Simone une bouillie de céréales chaude, laquelle elle se contenta de remuer. L'atmosphère était si dense autour de la table, sans les facéties de Mariette, que Simone commençait à croire qu'elle eût mieux fait de demeurer dans sa chambre. Les soeurs mangeaient silencieusement, ne quittant le plus souvent pas leur gamelle des yeux, dans cette immense pièce blanche et triste, aux murs totalement dépouillés, si ce n'est du sempiternel crucifix au christ exagérément décharné, qui dominait celui du fond.

  - Alors ce concert? lui demanda la Supérieure soudainement.

            Simone eut une palpitation comme si elle craignît qu'on sache.

  - Vous avez bien joué? ajouta-t-elle.

  - Euh... Je... Oui, comme toujours.

            La dame prit une gorgée de thé en se demandant pourquoi Simone paraissait aussi nerveuse. C'était une belle dame bien en chair, très altière, avec un regard pâle et franc. Dotée d'un caractère à priori rêche et rigoureux, celui-ci témoignait pourtant d'une justesse et d'une bonté ineffables. Ses cheveux, toujours bien dissimulés sous le voile, on les devinait roux, trahis qu'elle était par sa peau très claire, légèrement ridée, aux fins grains de sons.

   - Tout va bien au moins, se hasarda à demander soeur Ursule, de sa voix sensible.

  - Si, si, dit-t-elle. N'ayez crainte.

            Pour vaincre l'embarras, Simone se remit à jouer dans sa bouillie déjà refroidie. Se sentant observée par la Supérieure, elle se força d'en prendre une bouchée. Consciente de son effort, la Supérieure jugea bon de reprendre la parole.

  - Simone, j'ai une nouvelle qui, je l'espère, fera recouvrer votre sourire, annonça-t-elle, décidément de bonne humeur, ce matin.

  - Mais je ne l'ai pas perdu, ma mère.

  - J'ai réfléchi et j'ai pris une décision: désormais, vous pourrez rester sous notre toit, tant et aussi longtemps que vous le voudrez bien.

  - Après six ans, vous devez être bien fatiguée de scruter la ville à la recherche d'un logis, dit ironiquement, Armande, la soeur grincheuse.

            La Mère supérieure lui jeta un coup d'oeil sévère. Le silence se réinstalla. Simone était trop préoccupée pour être contente de cette nouvelle. Elle se contenta de sourire à la mère supérieure.

            L'arrivée subite de soeur Mariette dans la salle à manger, lui fit espérer une demi-heure plus volatile. Simone posa un regard amical vers celle-ci, mais elle ne la voyait apparemment pas. Exhibant un journal, elle beuglait presque:

  - Regardez! Regardez là, sur la première page! C'est Simone!

            Voyant soudainement Simone autour de la table, elle parut intimidée:

  - Oh! Pardon, je ne savais pas que tu étais levée.

  - Asseyez-vous! lui ordonna sèchement la Supérieure.

            Mariette alla s'asseoir sur la pointe des pieds à côté de Simone en prenant soin de camoufler sur ses genoux, le journal qu'elle tenait.

            Elle accepta la bouillie que la cuisinière lui apporta et plongea son regard dans l'assiette alors qu'elle se mettait à manger goulûment, en attendant les réprimandes qui tardèrent à venir.

            Lorsque la Supérieure débuta après avoir terminé son thé, tout le monde semblait fixer la table.

  - D'abord, me direz-vous ce qui vous a pris de sortir à pareille heure et de pousser l'audace à arriver en retard au petit déjeuner?

            Mariette prit une bouchée qu'elle avala rondement avant de se justifier.

  - L'aube était si belle, que je suis allée au parc me promener. J'implore votre clémence ma mère: blâmez ma lenteur, mais ne m'en voulez pas de vouloir humer la rosée.

  - Ce sont des puérilités! Vous devriez avoir honte!

            Mariette inclina la tête pour mieux s'efforcer d'avoir l'air repentante. La Supérieure n'était pas dupe, mais elle préféra changer de sujet, histoire de ne pas altérer sa bonne humeur.

  - Alors me direz-vous ce que vous tenez sur vos genoux?

  - Un journal!

  - Oui, j'imagine. Mais alors, qu'est-ce qui vous enflamme tant?

            Mariette n'osait répondre en présence de Simone.

  - Alors?

            Elle se retourna vers celle-ci, l'air contraint.

  - Poursuivez, insista la mère.

            Mariette continua à considérer Simone, puis se tournant vers la Supérieure, elle lui révéla:

  - J'étais sur le coin de la rue Oudaan, quand j'ai vu Johann; c'est le petit camelot.

  - Depuis quand fraternisez-vous avec les galopins du quartier? répliqua soeur Armande, avec dédain.

            Mariette ne porta pas attention aux insinuations de la soeur et continua son récit.

  - Il sait que Simone habite parmi nous, alors il m'a fait cadeau d'une Métropole. Je me suis permise d'accepter.

            Simone tremblotait. La Mère supérieure ne se faisait pas prier pour montrer son impatience.

  - Et puis, dit-elle.

  - Et puis quoi?

  - Ce journal; que raconte-t-il au sujet de notre amie?

  - Eh bien...

  - Allons.

  - C'est à dire...

            Excédée, la Supérieure lança sur un ton grave:

  - Montrez... Mais montrez-moi donc!

            Désoeuvrée, Mariette lui présenta le journal, non sans réticences. La Supérieure prit La Métropole, déjà ouverte au cahier des arts et lut le gros titre à haute voix:

 

            «Philharmonique d'Anvers: une musicienne s'endort au son de Tchaïkovski!»

            Elle ouvrit le journal à la page indiquée et poursuivit sa lecture:

   «La saga des pépins se poursuit pour notre valeureux orchestre. Après la série de congédiement de la semaine dernière, voilà que la percussionniste Simone Machon pique un roupillon en plein concert.»        Elle ne put s'empêcher de répéter:

  - Roupillon?

            Elle sauta au dernier paragraphe:

   «... Il fallait bien à notre orchestre, une pareille sottise pour que la foule applaudisse enfin pour quelque chose! Aussi à qui doit-on accorder le mérite: à Von Rubert ou à Machon?»

  - L'article est d'André Muller.

            Les religieuses n'osèrent pas lever les yeux vers Simone, qui, pétrifiée sur sa chaise, se voyait maintenant bien loin d'un virtuose à la Paganini. Il n'avait suffi que d'une brise pour que ses rêves s'effondrent.

  - Navrée, lui murmura soeur Mariette, je ne voulais pas te faire de peine.

            Les deux femmes se serrèrent chaleureusement la main, puis Simone, après s'être excusée, se retira de table.

  - Pauvre enfant! déclama Soeur Ursule. Le désespoir suintait de son visage... Tant d'ironies... Prions, mes soeurs, prions pour que le Seigneur allège ses douleurs.

 

            Les soeurs se prêtèrent aussitôt à sa demande. Soeur Mariette brisa le silence.

  - Croyez que ce n'était que l'opinion du fantasque André Muller, fit-elle remarquer. Je prie pour que Meredith Van Eyck n’ait pas été au concert, hier soir.

            Simone accourut aussitôt à l'église. Elle avait dévalé la butte fort rapidement, hantée par l'idée que les branches des arbres à l'agonie, ne la capture. Ayant intercepté dans le portail, le sacristain qui y fumait nonchalamment, elle demeura quelques instants paralysée. 

  - Hé! c'est vous que j'ai vue dans la Gazet! s'exclama-t-il, dans un accent à forte consonance néerlandaise.

            Les pommettes de la femme rougirent. Longeant le mur, elle cherchait à s'éloigner de cet homme terrifiant qui, de ses grands yeux de batraciens, la scrutait des semelles aux dernières mèches de ses cheveux.

  - Ma foi, je devrais aller aux concerts plus souvent! ajouta-t-il, gouailleur.

            Elle se retourna et apercevant au fond de la nef le père Courbet, elle courut se tapir dans ses bras.

  - Mon père! Mon père! criait-elle au bout de son souffle. C'est terrible! Tout est fini! Je suis perdue!

  - Inutile de vous époumoner davantage, Simone, je sais tout.

  - Oh mon père! Je suis si consternée. Pourquoi la honte gruge-t-elle autant?

            Elle se pressa vivement contre lui. Embarrassé par la désinvolture de cet enlacement, il la repoussa délicatement.

  - Venez. Venez vous asseoir.

            Ils allèrent s'installer sur la première rangée de bancs.

Il prit alors ses mains toujours aussi menues et si douces, comme il avait l'habitude de le faire quand elle était petite fille.

  - Pourquoi être confuse pour si peu? demanda-t-il.

            Elle parut perplexe.

  - Parlons-nous des mêmes faits, mon père?

  - De votre "assoupissement"!

            Simone baissa la tête.

  - On ne vous a pas renvoyée, dit-il, et vous êtes toujours vivante.

  - Mais peut-on appeler ça une vie? Toutes mes espérances sont compromises. Comme l'autruche, je devrai enfouir ma tête dans le sable... Toute la ville se moque de moi. Par ma bêtise, je suis condamnée à clore mes jours dans l'infamie. Je crois que... J'aimerais mieux être morte, en ce moment.

  - Demain, vous rirez de cette mésaventure... Et vous reprendrez votre train de vie normal.

            Elle se dégagea fermement de ses mains.

  - Eh bien non justement! Je suis lasse de ce train; je n'en puis plus... Par vos obligeants conseils, je m'étais résolue à sortir de mon oppression. J'avais enfin cru apercevoir la lumière; je m'efforçais de devenir quelqu'un de grand... Mais je m'illusionnais. Et si pendant longtemps, je me suis contrainte à pardonner à mes ennemis, je maudis aujourd'hui les damnés artisans de mon malheur! Puisse les flammes de l'enfer embraser leurs entrailles et ronger leur âme pour l'éternité.

  - Il est bon de laisser échapper ses foudres. Cela m'arrive à moi aussi. Mais je me demande vraiment pourquoi vous faites une montagne de ce qui n'est en réalité qu'un monticule?

            Elle frappa solidement son poing contre le banc. Sa voix tonitruante résonna fortement dans l'écho caverneux de l'église.

  - Faut-il que je vous fasse un dessin? cria-t-elle. J'ai mal dans mon intérieur, mon père! Le couteau, qui depuis toujours me tâtait, est finalement parvenu à transpercer mon coeur.

            Elle se tut quelques instants. Ses yeux acqua se vitrifièrent. Elle ne put bientôt retenir le flot de larmes qui réussit, malgré elle, à retrouver le lit, déjà creusé, sur sa joue.

  - Au fond, j'ai toujours su que j'étais née perdante. Je savais que je passais sur cette terre pour mourir dans l'indifférence et dans l'oubli. Si, malgré tout, j'ai réussi à traverser ces années infernales, c'est parce que je gardais, à quelque part, l'espoir, qu'un jour je sortirais de l'ombre; que je triompherais de la médiocrité et que je me vengerais de tous ceux qui m'ont persécutée. Mais ces rêves qui me maintenaient en vie n'existent plus... Et je n'ai plus le courage de lutter contre mes sentiments. Tous ces simulacres de femmes robustes; toute cette vanité et cet orgueil feints; tous ces préceptes ascétiques que je m'imposais, pour ne pas crouler dans la cruauté de ce monde: je n'en puis plus de souffrir d'être une autre. Mais être soi-même, est-il possible dans notre société? Toute ma vie, j'ai cru préférable de vivre occultée sous des masques opaques, pour me dérober de la réalité; réalité qui est mienne et que je n'accepte pas. Votre Dieu, sans cesse, j'ai prié pour obtenir de lui cette notoriété. Je sais que c'est mal, mais est-il humainement permis d'espérer être immortel? Je crains de mourir comme un vulgaire insecte, qu'on écrase sans remords, simplement parce qu'il naît inférieur.

            Courbet fut bouleversé. Il essuya simultanément de ses pouces les torrents de larmes de sa petite protégée, alors que de son côté, lui-même, faisait des pieds et des mains pour ravaler les siennes. Il voulait la serrer contre lui, mais les allées et venues du sacristain, l'incita à freiner ses élans émotionnels. Durement, il se qualifia de monceau de chair ridicule, incapable de s'abandonner à une réconfortante chaleur humaine pour préserver sa sainte image si ardente en son intérieur. Après avoir réfléchi, il ne trouva qu'à rétorquer placidement, avec toute l'originalité de sa profession:

  - Tout être est éternel, Simone. C'est ce sur quoi notre religion se fonde.

  - Non, je parle de la vraie immortalité. De cette immortalité palpable, où votre nom est indélébile et votre gloire, à jamais témoin de votre passage sur la terre. Je voudrais que dans cent ans ou dans mille ans, on puisse dire: «Ci-gît Simone Machon, celle qui enrichit le monde de la musique du vingtième siècle.»

  - Est-il besoin que son nom figure dans quelque encyclopédie poussiéreuse, pour que son voyage terrestre fût salutaire? L'accomplissement de soi n'est pas synonyme de renommée, Simone? Et ces "immortels", comme vous dites, ne sont-ils pas condamnés au même sort que ceux qui ne le sont pas?

  - La différence, c'est que des types, tels que Beethoven ou Mozart sont maintenant loués comme jamais!

  - Ce qui n'empêche pas que l'un soit mort sourd et reclus et l'autre si pauvre qu'on l'a inhumé dans une fosse commune.

  - Je voudrais que mon corps serve d'appât à sardines pour connaître le même succès après ma mort. 

            Derrière son affliction, le père Courbet parut excédé.

  - Je n'ai jamais vu être aussi bornée! soupira-t-il. La célébrité n'est qu'un statut que l'homme s'est inventé pour étiqueter certains de ses semblables; rien de plus. Bon sens, Simone! changez votre conception, ou alors vous serez malheureuse toute votre vie.

  - Si tel est mon destin... Aussi loin que je me souvienne, j'étais destinée à être celle qu'on oublie. Mes parents ne m'ont pas aimée, les hommes m'ont méprisée; je n'ai jamais eu de véritables amis. Et j'ai dû contrarier, déplaire, choquer pour attirer sur moi, quelques maigres attentions.

  - Mais on a tendance à voir davantage ceux qui nous négligent, que ceux qui nous apprécient.

            Le regardant, elle eut un léger sourire. Elle lui embrassa tendrement la joue.

            Courbet parut soudainement plus serein. Il riposta à ce baiser en lui en offrant un autre, incertain mais chaleureux. Il sembla fier de son geste. Puis tranquillement, il osa l'amener dans ses bras. Elle se laissa faire docilement. Courbet ferma les yeux un court instant. Il ne put retenir une larme, la seule, qui alla choir dans la chevelure si magnifiquement odorante de sa protégée.

  - Vous, je sais que vous m'aimez bien, dit-elle affectueusement.

            Il s'approcha pour mieux s'imprégner de son parfum.

  - Ah petite Simone! chuchota-t-il. Si vous saviez à quel point je serais prêt à tout pour vous voir heureuse.

  - Je dois être célèbre...

  - Aujourd'hui vous l'êtes! répondit-il. Nommez m'en des musiciens du Philharmonique qui se sont retrouvés sur la première page du Van Aantwerpen et de la Métropole?

  - Ne plaisantez pas! Me voilà la tête de Turc du tout Anvers!

  - Certes, les gens aiment se nourrir de l'infortune des autres. Mais il y a une chose que vous semblez ne pas considérer...

  - Je ne suis pas certaine de vouloir l'entendre!

  - Cliché des clichés s'il en est un, il recèle pourtant une vérité dont on ne peut nier l'évidence: qu'on parle de vous pour vous encenser ou bien qu'on parle de vous pour vous dénoncer; vous ne croyez pas que l'important, c'est qu'on parle de vous?      

Simone demeura pensive...


 


 

 

                                                            QUATRIÈME PARTIE

 

 

            En dépit de la pluie diluvienne qui s'abattait inexorablement sur Anvers, une foule inespérée se massait aux portes de la célèbre adresse du Philharmonique. Armés de leur parapluie, ces gens tuaient tant bien que mal le temps, échangeant sur tout ou rien en attendant qu'on les laissât pénétrer à l'intérieur. Bon nombre d'entre eux étaient postés devant la bâtisse depuis deux bonnes heures et parfois même davantage pour certains. Les plus pessimistes, inquiets de la stagnation de leur position, commençaient à craindre qu'on affiche bientôt complet.

            On invita, en premier lieu, les quelques privilégiés qui possédaient une loge à s'avancer. Tout le monde savait que ces personnes fût d'origine wallonne* principalement et ce favoritisme, qui fut jugé presque ségrégationniste, ne manqua pas de susciter les réactions les plus hostiles au sein de la foule, qui s'allongeait maintenant jusqu'au pâté de maisons suivant.


            Craignant d'être taxés de complaisance, les portiers se hâtèrent de vite laisser entrer un autre groupe de personnes, plus disparate celui-là. Il n'en fallut pas davantage pour que cette file, tantôt ordonnée, cède place à de vives bousculades. La panique s'installa rapidement chez le public; une crue étonnante de gens, dans un ultime élan qui leur éviterait de moisir sur le trottoir, chercha aussitôt à s'infiltrer à l'intérieur de l'une des deux portes vitrées qui permettaient d'accéder au lieu.

            Il avait été décidé à la dernière minute qu'on réduirait au minimum les accès au hall afin de faciliter aux deux seuls portiers en poste ce soir-là, un contrôle pointilleux, prérogatives des abonnés obligent, des entrées dans le bâtiment. On ne pouvait guère apercevoir quelque trace de courtoisie sur les lèvres de ces portiers, qui ne sachant souvent plus où donner de la tête, ne se formalisaient plus de rudoyer les spectateurs trop dissipés. Affairés comme jamais ils ne l'avaient été, regrettant presque le calme des derniers temps, ils grommelaient contre cette politique et se disaient qu'elle aurait, quant à eux, pu au moins foutre le camp, pour un soir.

            L'affluence était à ce point exceptionnelle et inattendue, qu'il eût été délicat de rejeter le blâme sur quiconque au sujet de cette déficience manifeste du dispositif d'accueil et de sécurité. Qui aurait pu prévoir, en effet, que la philharmonie d'Anvers connaîtrait en seulement deux semaines une hausse aussi spectaculaire de fréquentation? Qui aurait pu envisager ce regain insondable d'intérêt envers un orchestre qu'on condamnait avec tant d'inflexibilité encore à l'avant-dernier concert?

            «La semaine dernière, j'ai passé l'éponge, mais demain, j'exige une augmentation, pensa le plus petit des portiers, alors qu'il tentait de libérer son pied, coincé sous celui d'un colosse de deux mètres.»

            Pour immobiliser les ardeurs d'un attroupement un peu trop hâtif, il poussa un cri tonitruant qui retentit jusqu'au coin de la rue et obstrua l'entrée en attendant que le hall se libérât un peu.    - C'est moi le maître, ici! beugla-t-il en toisant farouchement une dame altière, bizarrement chapeautée, qu'il avait vu jouer volontiers du coude lors du dernier mouvement de masse, pour arriver à cette position en avant.

            La femme le considéra avec un certain mépris.

  - Avant, il aurait fallu vous payer pour vous attirer, marmotta-t-il d'un ton hargneux. Et voilà qu'en seulement deux concerts, vous infestez la place. C'est quoi l'idée?

            Pas du genre à s'étouffer avec les scrupules, la dame, qui se sentait très sûre d'elle maintenant que la pluie ne l'inondait plus et qu'elle pouvait toucher à la petite chaînette de sécurité, ne put s'empêcher de lui répliquer froidement:

  - Mais nous venons voir Pataude la Virtuose, voyons!

  - Qui? demanda-t-il, surpris que quelqu'un réagisse à la plainte qu'il s'adressait tout haut.

  - Travaillez-vous ici, oui ou non? ajouta-t-elle avec un affront digne de la nette conscience qu'elle possédait devant l'écart de classe qui l'opposait à lui.

            L'homme grimaça à cette femme que le maquillage noyé rendait vraiment hideuse. L'époux de la dame, plus modéré mais tout aussi pédant, intervint alors, dans le but d'éteindre cette prémisse de tiraillement.

  - Chérie! Ce monsieur ne doit pas vouloir confondre le volet artistique à son travail.

            Le portier parut choqué. Lui qui avait passé sa vie dans ce bâtiment, pouvait-on lui reprocher à l'approche de sa retraite, de ne plus s'intéresser à la musique classique?

            Le mari de la femme au chapeau, ayant senti la rogne du portier, éprouva la nécessité de se racheter.

            «Ce serait trop dommage de risquer de compromettre aussi bêtement notre position enviable, se dit-il en se retournant vers la queue interminable, histoire de se convaincre de leur outrecuidance déplacée.»

            Il reprit.

  - Par Pataude la Virtuose, mon brave, mon épouse veut évidemment parler de... Tiens, comme c'est étrange! Je ne me souviens plus de son nom.

            Un jeune étudiant, stationné juste derrière, dont la copine dormait accotée contre sa poitrine, épiait depuis un petit moment leur conversation pour meubler cette attente infinie. Il jugea l'occasion parfaite pour s'y introduire:

  - Simone Machon! s'empressa-t-il de lui souffler, visiblement excité.

            On entendit aussitôt la copine du garçon qui, sans se redresser ni ouvrir les yeux, ajouta d'un air blasé:

  - C'est juste! Pataude la Virtuose est Simone Machon; Simone Machon est Pataude la Virtuose. 

            Le portier ne réagit pas, mais le commentaire d'une petite fille turbulente en mante de pluie rose, qui descendait et montait sans arrêt sur les épaules de son papa, retint soudainement l'attention de quelques personnes.

  - C'est elle, la madame au petit triangle? cria-t-elle en tirant fortement les oreilles de son papa.

            Le portier se mit à rire grassement.

  - Simone! s'exclama-t-il désopilé. La joueuse de triangle?

            L'étudiant et sa copine, le père de la petite et le couple maniéré le regardèrent simultanément avec le même air étonné.

  - Vous la connaissez? demanda rapidement la femme au chapeau, à demie crédule.

  - Un peu.

            Se sentant soudainement l'objet d'un intérêt évident, le portier parut confondu. Il se gratta le crâne avec son index.

  - Vous voulez dire que tout ce monde est ici pour la voir, elle?

            Employant toujours son ton aimable, quelque peu affecté, l'époux, entourant la taille matelassée de sa femme, répondit:

  - J'ignore si c'est le cas pour tout le monde, mais ma femme et moi, venons effectivement voir, cette Pataude la Virtuose. André Muller a aiguisé notre curiosité. Ah ces médias! On aura beau dire ce qu'on voudra, ils réussissent toujours à nous appâter!

            La dame considéra tendrement son époux, plus toutefois d'un air «voyez quel génie est le sien», que d'un oeil simplement amoureux et montra au portier son beau dentier scintillant qui venait d'être refait.

            Le portier ne comprenait pas. S'il s'était bien amusé voilà deux semaines en apprenant le "coma" de Simone en plein concert, on avait omis manifestement de le tenir au courant de la suite des événements. Et le moins qu'on pût dire, c'est qu'il ne parvenait pas à établir, à partir de la grossière maladresse d'une parfaite inconnue qui s'exécutait ici depuis plus cinq ans, les liens permettant d'expliquer cet enchaînement qui avait abouti au retour des bonnes vieilles soirées du Philharmonique d'Anvers.

            Constatant l'effarement du portier, l'étudiant se fit un devoir de demander:

  - Ainsi vous n'avez pas entendu parler de ses récents coups de théâtre ahurissants? On ne vous pas relaté les folles lubies auxquelles elle obéit comme s'il s'agissait d'instincts primaux qu'elle doit assouvir?

            Pour la première fois sans doute dans toute l'histoire de la musique, quelqu'un osait transgresser la stricte conformité de ce petit monde archaïque, hautement élitique, et c'est sur cette considération offensive de liberté fortuite que le garçon insista dans son interprétation à saveur fermement révolutionnaire, de l'attitude de Simone. Certes, l'avant-gardisme du Philharmonique d'Anvers lui semblait acquise par la présence d'un nombre aussi appréciable de femmes à l'intérieur de ses rangs; tout cela ne lui faisait aucun doute, pourtant malgré qu'il connût les difficultés de l'orchestre, il ne put que se résoudre à accorder à l'esprit d'initiatives et au souci d'innovations, la liberté que l'ensemble laissait à leur musicienne, d'agir à sa guise et d'aller au bout de ses lubies. Du moins, c'est ce qu'il croyait.

            En réalité, et c'était dans sa vision globale qu'il se méprenait, Simone oeuvrait sans filet, délibérément seule et surtout contre tout la philharmonie. Georges Kurbine, comme Christian Von Rubert, le comité, comme la grande majorité des musiciens; tous condamnaient âprement la nouvelle conduite de Simone, qui consciente du poids qu'avait soulevé la simple étourderie qu'elle avait commise en s'endormant sur scène, avait su déceler le filon lumineux qu'un peu de spontanéité et d'originalité sauraient lui procurer. Un méfait bien placé, un peu de piquant et d'inattendu, la fraîcheur de la nouveauté; le public se montrait réceptif et sûrement moins fermé, moins traditionaliste et rébarbatif qu'on ne le présumait.

            Les paroles du père Courbet ne s'étaient pas dissipés dans l'air vicié de son église; elles étaient restées solidement burinées dans sa tête et avaient secoué sa volonté de femme exaspérée avec un remous tel, qu'avant même la fin de ce fameux douloureux lendemain, ses larmes asséchées, son dépit oblitéré, elle avait envisagé le concert ultérieur avec un ardent empressement, qui dominait de mille fois les vagues réjouissances qui anticipent une rencontre amoureuse.

            Profitant du tourbillon de sa faute, s'emparant de l'occasion où pour la première fois de sa vie, et jugea-t-elle, peut-être l'unique à ce train, son nom faisait manchette et sa personne ressortait du maigre cercle, elle décida de jouer sa carrière, son honneur, sa vie sur le même numéro et de tout risquer sur un coup de dé. Ce qu'on racontait sur elle n'avait aucune importance; il ne s'agissait que d'extraire la sève avec doigté.

            Les rouages du destin ou la méchanceté de ses ennemis venaient lui tendre la plus belle perche de sa plate existence; elle ne pouvait plus la jeter, le danger de se casser le cou eût été trop élevé. Il fallait la saisir fermement et se laisser transporter par elle, quitte à ne jamais savoir jusqu'où celle-ci la mènerait. De toute façon, qu'avait-elle à perdre, cette femme-enfant, égarée quelque part entre un passé sombre et un futur flou, qui à vingt-sept ans, s'accordait le dur constat qu'elle était parvenue à épuiser ses rêves à trop avoir grassement vécu à leur crochet?

            Alors que l'étudiant s'affairait à raconter les faits au portier qui, depuis un petit moment déjà, n'avait pas fait entrer un chat dans le hall, Simone apparut sobrement à une fenêtre perdue, nichée au haut du bâtiment. Personne ne la remarqua, elle-même avait pris peur à la vue de cette foule et s'efforçait, derrière la tenture opaque, de ne pas trop découvrir son visage.

            Elle était montée furtivement, souhaitant seulement vérifier de ses yeux si l'affluence, dont on recevait les échos en coulisses, était vraie. Elle ne fut parcourue d'aucun doute en voyant cette foule déconcertante quant à savoir ce qui l'avait amenée réellement et considéra d'emblée que ce fut pour elle seule qu'on se massait. Elle sentit son coeur battre rondement à l'intérieur de sa poitrine. Un chaud frisson lui traversa le corps. Une fine sueur apparut sur son front. Confiante et sûre d'elle-même, elle tira le rideau et ferma les yeux. L'étendue de la file qu'elle voyait encore dans la noirceur lui prouvait bien que les spectateurs avaient un réel désir de la voir dépoussiérer l'univers sacré de la musique; que malgré qu'elle ne fit pas l'unanimité, en dépit des menaces et des attaques proférées à son endroit pour la dissuader, on venait lui manifester son appui et son admiration. Elle se sentit forte.

            Simone était devenue un phénomène dont on avait beaucoup bavardé à Anvers ces derniers jours, et ce tant au sein de la population flamande, que celle wallonne. André Muller, dans l'édition dominicale de La Métropole, avait laissé voguer son imagination pour trouver ce sobriquet de Pataude la Virtuose pour la désigner; Pataude pour maladroite; virtuose pour la virtuose des maladroites. L'expression courut sympathiquement et rapidement sur toutes les lèvres des Wallons, au grand plaisir de Simone qui, derrière le sarcasme évident recelé dans les propos de Muller, se voyait fort flattée de cette considération. Elle qui avait l'habitude de lire ses critiques dans La Métropole connaissait bien sa réputation de grand blasé, ayant tout vu et rien fait; elle se souvenait aussi de l'affaire de la rétrospective de Rubens au palais de *** et de l'esclandre qu'il avait alors causé dans le milieu culturel anversois, en qualifiant les oeuvres de ce peintre émérite et fétiche, de «duplicata pompeux de la peinture rembrantienne».

            Simone affirmait que Muller conservait son recul par parure, et que derrière le ton condescendant et l'ironie qu'il prenait pour tempérer son entrain, au fond il s'était laissé prendre comme tout le monde par ses prouesses singulières. Elle ne pouvait malheureusement dire la même chose du Van Antwerpen et de son austère Mussolini qui se faisait très virulente à son endroit en désapprouvant en gros caractères ses agissements.

            «De toute façon, plaisantait-elle, les critiques se voient forcés de modeler leurs opinions; quand l'un dit noir d'ivoire, il faut bien que l'autre dise blanc de titane, sinon on serait obligé de croire que ce qu'ils disent, c'est la vérité!»

            Au reste, elle trouvait du réconfort en se disant que si Meredith Van Eyke, la source vénérée des Flamands férus de culture, avait pu influencer l'opinion de ceux-ci, elle n'avait pu, par contre, freiner leur curiosité. Wallons comme Flamands s'étaient entichés de celle qui pour les uns était Pataude la Virtuose alors que pour les autres, devenait ***, pendant néerlandais de l'expression de Muller.

            Avant de repartir, Simone redécouvrit la tenture de la fenêtre. Dehors, il avait cessé de pleuvoir et l'éclaircie éblouissante qui trouait ce ciel gris l'aveugla violemment. Ce soleil crépusculaire miroitait sur le pavé humide, faisant naître une nuée scintillante de petits diamants. Simone se sentit soudain inébranlable. Devant ce spectacle hallucinant, elle ne pouvait qu'être en paix avec elle-même; elle croyait sincèrement au bien-fondé de ses actes. La file s'allongeait encore; on venait la voir, elle, hier à peine cette inconnue. En retour, elle les étonnerait, les surprendrait; ils en redemanderaient encore.

            Le père Courbet avait, une fois de plus, eu raison et Simone riait en se l'avouant. Elle qui, dans un premier temps, réfutait toujours férocement ses conseils, finissait toujours inconsciemment par y adhérer. C'était là l'expression d'un joug indubitable, dont l'homme se savait trop conscient, pour qu'il n'osât s'en féliciter vraiment.

            Sortant de ses réflexions, elle afficha l'expression inébranlable de la victoire. Incognito, elle referma le rideau satisfaite et redescendit vers les coulisses.

            Dehors, depuis l'arrivée tardive du soleil, déjà prêt à se coucher, la foule s'était mise à s'impatienter vivement. Les situations dans cette ligne ne s'améliorant guère comparativement à celle gardée par l'autre portier, plusieurs rageaient et criaient pour que celui-ci ne dégageât le passage. Il ne s'en préoccupait pas, toujours à l'écoute des paroles du jeune étudiant.

  - Elle est sensationnelle, Monsieur! dit-il. La première fois, elle s'est endormie sur scène. La fois d'après, elle s'est pointée au concert vêtue d'une robe fort moulante ornée de paillettes! Elle a même poussé l'audace à transformer le troisième concerto pour piano de Beethoven en ajoutant des tintements de triangle ici et là, selon son gré. Le pire: c'était prodigieux! J'en ai eu mon content, je vous jure! Toute cette aura qui entoure ses faits et gestes... J'ai hâte de voir ce qu'elle manigance pour ce soir!

  - Et je crois que tu n'es pas le seul, rajouta sa petite amie lassée en se retournant vers l'arrière. Achève sinon on va se faire piétiner.

            Les bras croisés, les traits figés, le regard vide, le portier paraissait songeur.

  - Simone? laissa-t-il échapper d'un air dubitatif.

            L'étudiant posa sa main sur l'épaule de sa copine, qui fit signe à la dame au chapeau de défaire elle-même la petite chaînette obstruante. Celle-ci regarda son époux, qui voyant bien la torpeur du portier, opina du bonnet. Pendant que la dame se conformait à la prière de tous, l'étudiant, toujours aussi enflammé, reprit:

  - J'étais présent aux deux derniers concerts du Philharmonique et je vous assure que jamais, je ne me suis autant amusé!

            Sur cette phrase, le portier se retira machinalement de devant la porte et laissa entrer une autre poignée de spectateurs menée par la dame au chapeau qui courait hystériquement dans le hall en tenant son mari par la main.

 

                                                                             *

 

            Il régnait en coulisses une atmosphère au moins aussi chargée et fébrile qu'à l'extérieur. C'était dans cette pièce, sise dans les voûtes de l'arrière-scène, que les musiciens avaient l'habitude de s'entasser avant d'entrer en scène ou alors pendant les entractes. Depuis longtemps, Simone n'y mettait plus les pieds, ne voulant pas ébranler inutilement sa concentration. D'ordinaire, elle s'installait très tôt sur scène pour pratiquer ou bien elle préférait errer dans les couloirs avant l'heure fatidique.

            Mais ce soir, elle n'avait pas hésité une seconde à s'exposer fièrement dans cette pièce aux murs recouverts de retailles de cet inestimable bois de rosiers, si favorable à l'accoustique de l'amphithéâtre principal. Retirée dans son coin, assise sur une chaise droite, mais admirablement située, ses jambes longilignes visiblement croisées à travers la fente mignonne de sa robe, Simone pouvait apercevoir Willem qui cherchait désespérément son regard. Depuis un moment, elle s'amusait à l'esquiver délibérément, ne se gênant pas non plus pour lui échanger à l'occasion quelques sourires à allures plutôt vindicatives.

            Elle était particulièrement jolie ce soir, le visage empreint du seul attrait de la quiétude, la silhouette fort mise en valeur dans cette nouvelle robe en velours violacé, rehaussée d'une écharpe de taffetas dorée; le moins qu'on pût dire, c'est qu'elle détonnait infiniment au milieu de cette exubérance de noir, dont étaient inévitablement affublés l'ensemble des musiciens.

            Un peu partout de petits clans s'étaient formés entre ceux-ci et l'on murmurait. On l'ignorait complètement, ce qui loin de la surprendre, lui confirma un gain manifeste de reconnaissance. Elle voyait à sa droite, Ruth Van Lehar, Clara Olsen, Jeanne Courgelle et leurs sourires perfides qui semblaient gravés en permanence sur leurs lèvres; les trois femmes s'entretenaient avec d'étranges signes guindés, pendant qu'un peu plus au loin, Simone assistait à la formation d'un cercle d'anciens amants.

            Elle eut un petit rire intérieur:

            «Qui se ressemble s'assemble, pensa-t-elle sardoniquement. Les quatre étaient tous aussi piètres!»

            Malgré qu'un peu partout, les musiciens choisissaient de discuter en flamand, Simone savait que ce parti pris fût parfaitement délibéré; en outre, elle était certaine qu'on parlait d'elle.

            «Peut-être craint-on d'éventuelles innovations, de ma part?» supposa-t-elle, en s'éventant avec prestance à l'aide de sa main qui ne tenait pas la précieuse serviette en peau de reptile posée sur ses genoux et qui contenait son cher triangle.

            Depuis un petit moment, elle répétait dans sa tête le programme de la soirée. Elle révisait les quelques rebondissements qu'elle réserverait à ce public nouveau, avide d'imprévus. Elle attendait avec un empressement intenable que la grande aiguille de l'horloge donne son coup de main final à la petite, pour qu'elle atteigne le huit. Elle s'imaginait une entrée en scène éclatante, avec des admirateurs enflammés qui ne tariraient ni d'applaudissements, ni de chaudes acclamations.

            «Peut-être me couvrira-t-on de fleurs après le récital! se plaisait-elle à anticiper.»

            Elle avait pratiqué, tout au cours de la semaine, certaines petites retouches, qu'elle jugeait tout à fait exquises, à une symphonie haydnienne, totalement exempte de triangle et elle avait bien hâte d'en vérifier l'impact auprès du public.

            Simone aperçut, non loin d'elle, Baptiste qui se démenait avec son noeud papillon. Il ressemblait à un corbeau, quand les soirs de concerts, il dressait ses lourds cheveux noirs en pic sur le dessus de sa tête.

            Elle rit d'abord, puis se leva pour lui proposer son aide.

  - Attends, laisse-moi faire.

            Il regarda docilement les mains de la femme saisir son large cou et arranger le noeud avec agilité.

  - Je te trouve bien silencieux, Baptiste. Ça va?

  - Moi oui. (Il se mit à chuchoter.) Mais observe-les, eux; je prête l'oreille et j'entends constamment ton nom; ils parlent de toi.

  - Je ne suis guère surprise.

  - Tu ne trouves pas ça bizarre que personne n'ose converser en français?

  - Si Wallons ou Français sont résolus à trahir leur langue pour cette "autre", alors que Molière daigne les foudroyer!

  - Sois sérieuse, Simone. Il se trame quelque chose...

  - Tu parles qu'il se prépare quelque chose! Attends de voir ce que j'ai retenu au programme de la première partie.

            Légèrement déconcerté, Baptiste saisit le bras de Simone et la conduisit à l'écart des autres.

  - Mais ils jouent Haydn; tu seras hors-scène, comme moi.

  - Psst! (Posant sa main sur son épaules, elle lui faisait signe d'approcher son oreille.) Je prévois faire une entrée surprise à la finale... Du Haydn à son meilleur, crois-moi.

  - Ça va pas! dit-il en serrant les lèvres pour éviter de parler fort. Tu ne crois pas qu'il est temps d'arrêter ça?

  - Mais me suis-je déjà acharné sur Haydn? demanda-t-elle avec une innocence qui fit soupirer lourdement Baptiste.

            Serrant sa serviette contre sa poitrine, elle s'éloigna de lui et retourna errer dans la foule, déambulant avec une grâce toute maniérée et le sceau d'arrogance étampé sur sa physionomie reposée.

            «Pourquoi freiner quand on ne transgresse point les limites permises? se mit-elle à réfléchir. L'autre jour, Baptiste doutait que je puisse percer avec mon instrument «bien insignifiant» et voilà que je caresse un prestige certain... Oui, il n'existe qu'un seul moyen d'obtenir vengeance: devenir plus reconnue que mes adversaires.»

            Baptiste revint talonner Simone.

  - Je ne te reconnais plus, lui avoua-t-il, visiblement contrit.

  - Tu devrais te réjouir que je goûte enfin au bonheur.

  - Ça n'a rien à voir. Je crains seulement...

            Elle ne lui laissa pas poursuivre sa réserve.

  - Ta prévenance m'est chère, Baptiste, mais je la juge aussi fort inutile. Que peuvent-ils contre moi, à présent que je leur ai prouvé que je suis vitale à l'orchestre?

  - D'accord disons que tu leur as prouvé ton importance et plus vite qu'il ne le faut. Tu t'es vengée, alors cesse maintenant!

            Elle parut écorchée.

  - Cesser? répéta-t-elle. Te disais-tu la même chose, l'autre midi, lorsque après t'être gavé à l'excès, tu t'empiffrais d'une énorme pâtisserie fourrée?

            Muselé par la honte, Baptiste s'inclina.

            Simone déclama alors:

  - Il est aisé de clamer des préceptes, que l'on sait incontestables; cependant, il est ardu de toujours les respecter. Dans le cas échéant, mieux vaut se les garder pour soi.

            Pinçant la joue replète de Baptiste, elle rajouta.

  - La gourmandise est assurément une bien vilaine tare, mais c'est aussi la plus savoureuse de toutes.

            Elle poussa un rire très volatil puis, se dressant sur le bout des pieds, l'embrassa sur le front.

            Christian Von Rubert fit subitement irruption dans la pièce. Tous se retournèrent alors, étonnés de voir celui qui s'enfermait toujours scrupuleusement dans sa loge terreuse avant un concert.

            Le rapide panoramique qu'il fit effectuer à sa tête, démontra qu'il cherchait quelqu'un, malgré sa hantise de se hasarder plus loin que la chambranle. Caché par les musiciens, il palliait à sa petite taille en se balançant habilement sur la pointe de ses souliers déjà hauts en talons. Son regard trouva bientôt celui de Simone. Il lui fit signe de le suivre. Celle-ci jeta un oeil intrigué à Baptiste et obéit à Von Rubert.

            «Pas moyen d'avoir la paix, ici! pensa-t-elle avec lassitude. Bientôt, moi aussi je vais être en droit d'exiger ma propre loge!»

            Ils gagnèrent le fond de l'arrière-scène et empruntèrent un escalier torsadé métallique, qui les conduisit au sous-sol. Ils marchèrent encore un peu et pénétrèrent dans une petite salle dérobée où l'on humait fort la moiteur et la poussière.

            Kurbine ouvrit la lumière et referma la porte sur eux. L'endroit restait obscur et très rapidement, Simone, dont les bras étaient dénudées, se sentit congelée.

  - Dieu, était-ce nécessaire de descendre aux enfers pour discuter? dit-elle sur un ton impertinent, en frottant ses mains croisées, sur son épiderme ambré dans cette pénombre.

            Von Rubert, avec son flegme et son orthodoxie inévitables, demeura de glace devant les paroles de la femme.

            C'était un homme à la prestance agréable, mais dont l'apparente inertie du caractère le rendait fade au goût de plusieurs. Ce Flamand aux particularités nordiques, fier héritier du côté scandinave de sa mère, avec ses cheveux blonds abondants, ses yeux acier et sa peau livide encore intacte à quarante ans, possédait un cynisme dans le regard qui avait tendance à provoquer un offensement réel chez ceux qu'il fixait plus d'une dizaine de secondes.

            Christian Von Rubert avait été dans son enfance, un véritable prodige au violon, mais il n'avait pu traverser la rude étape de l'adolescence. Il s'était alors désintéressé de son instrument pour s'initier à la direction d'orchestre dans laquelle il consacra la majeure partie de ses études. Après plusieurs années passées à conduire un choeur d'enfants dans sa bourgade, il parvint à diriger l'orchestre de l'université d'Anvers où sa présence fut passablement remarquée pour qu'on fit finalement appel à ses services à la tête du Philharmonique d'Anvers, un souhait qu'il caressait depuis fort longtemps. Lui qui n'avait guère hésité à l'époque pour saisir cette rare opportunité de gravir naturellement les échelons, regrettait maintenant cette époque, où il éprouvait encore de la satisfaction dans son travail, comme quand il menait ses étudiants.

            De ces jours, chacun de ses coups de baguettes lui semblait aussi pénible que s'il avait tenu une massue et il maudissait ce masochisme sournois qui tenait lamentablement occulté dans un tiroir de son esprit, l'allégresse qu'il pouvait éprouver à recréer de la musique pure, pour privilégier les exigences d'un amour-propre qui avait fini par le couronner maître du Philharmonique d'Anvers; du moins, tout cela, il le croyait voilà un peu moins d'un an. Un paradoxe intenable le tiraillait depuis et il ne parvenait pas à s'en défaire.

            Simone, soupçonnant l'austérité et la solennité derrière cette rencontre inopinée, s'assit sur le coin d'une petite étagère vide, toute oxydée. Elle se promit d'être intraitable quoi que Von Rubert lui dirait. Celui-ci le flairait, car on le sentait hésitant à démarrer l'entretien.

  - Je vois, dit-il, que vous n'êtes toujours pas revenue à notre uniforme.

  - Si vous pensez que je vais troquer mes superbes robes pour remettre votre friperie suffocante tout juste bonne pour le deuil?

  - Pourquoi faites-vous tout pour vous faire détester, Simone?

  - Moi? dit-elle en se désignant avec conviction. Me faire détester? à d'autres, mon cher, à d'autres!

            Il savait qu'il ne voudrait rien entendre, il décida de ne pas se fatiguer et d'aller droit au bout.

  - Simone, je suis ici pour vous demander une faveur. Croyez-moi, ce n'est pas mon habitude.

  - Une faveur? dit-elle avec un débordement feint d'excitation.

            Elle se tempéra aussitôt:

  - Dites, on verra...

            Il tendit la main et toucha délicatement le coude de Simone, croyant que son message se comprendrait davantage en établissement un contact physique.

  - Simone, je veux, que dis-je, je vous implore de vous tenir tranquille ce soir.

            Elle ferma les yeux, puis les releva brusquement.

  - Je n'ai rien fait d'illicite, Monsieur.

  - Je suis sérieux.

            Agacée de la similitude étonnante de son langage à celui de Baptiste, elle afficha une expression contrariée.

            «Bon, un autre qui vient me chanter le refrain!»

  - Croyez-vous, dit-elle, que je ne suis pas sérieuse?

  - Simone, cessez vos extravagances.

  - Qui parle d'extravagances? J'essaie de sauver notre sort et ça marche! Vous devriez m'en être reconnaissant!

  - Vous êtes en train de détruire votre carrière.

  - Et ces foules qui se pressent?

            Pendant un instant, Von Rubert se sentit réellement cloué par cette affirmation pour le moins péremptoire et son front se recouvra d'étranges ridules. Il chercha une piste pour argumenter.

  - J'ai l'impudence de croire que vous êtes un peu plus lucide, dit-il. Depuis toujours, les bouffons retiennent la faveur populaire. Vous prétendez aimer la musique: mais êtes-vous au service de la musique en ce moment?

            Von Rubert la regarda franchement; elle ne put le supporter.

  - Non, répondit-il à sa place. Vous amusez une bande de voyeurs, voilà tout. La farce est bonne, j'en conviens... Oser faire ces pitreries, en cet univers si conservateur; quelle idée! Ça intrigue, ça charme même. Mais vous savez comme moi, que les gens se lassent vite des plaisanteries, qu'elles soient bonnes ou mauvaises... Le public vous aime; vous lui plaisez. Mais ce public, il ne vous doit rien. Et lorsque le jeu sera terminé, il sera trop tard! On vous oubliera et plus personne ne pourra vous faire confiance.

            Simone se redressa devant lui et se mit à l'applaudir avec effronterie.

  - J'avoue: vous êtes convainquant; pendant une minute, j'étais prête à renoncer. Mais j'ai été reléguée aux oubliettes trop longtemps, oppressée, écrasée par des plus sots que soi, pour avoir perdu l'espoir de trouver un jour la lumière. Et je l'ai découverte cette lumière qui permet à chacun de s'épanouir.

            Énervé, il tourna le dos à Simone, prêt à partir. Elle lui retint le bras énergiquement et le força à l'écouter jusqu'à la fin. Son ton était ferme, spartiate et elle s'était approchée très près de son oreille pour qu'il la comprenne bien.

  - La vie, Monsieur, est une jungle où l'altruisme est un concept périmé. Chacun veille à son propre bonheur, c'est connu. L'individu trace seul son destin. Oh! j'ai mis du temps à le réaliser. Longtemps, j'ai cru pouvoir me venger de la société en me cloîtrant chez-moi. Mais un jour, on s'aperçoit que le monde se fout totalement de sa petite personne. On peut bien crever dans son terrier, la terre continuera de tourner comme avant et sinon mieux! L'ermite n'existe pas en ce monde.

            Von Rubert, exaspéré, regarda à sa belle montre suisse dorée.

Simone se recula pour mieux lui jeter tout son mépris. Il ne pouvait rien contre elle et tout, entre les silences de ses phrases, concordait à fortifier chez-elle cette intense et douce conviction. Pour la première fois, il lui était permis de regarder de haut ce petit homme froid, qui toujours lui avait témoigné une rare indifférence.

            Elle avait fini par s'accorder qu'il n'existât rien en ce monde qui pût égaler la satisfaction de se sentir aimée, acceptée et surtout, respectée. La célébrité ne constituait en fait que la résultante à plus grande échelle, de ces trois sensations; c'était elle qui venait parfaire le tout, dans la démonstration tangible de sentiments aussi indescriptiblement envoûtants, pour le plaisir du plus grand nombre. C'était cette même sensation qu'avait éprouvée Simone, un peu plus tôt, en découvrant cette foule passionnée qui bravaient la pluie pour venir la voir. Le pouvoir de la reconnaissance lui était apparu comme un instrument inespéré, presque dangereux pour une femme compulsive, d'un tempérament incontestablement boulimique, véritable puit sans fond lorsque excitée. Et pas une crainte, pas une spéculation ne saurait l'arrêter, à l'aube de la renommée.

            Von Rubert, qui convenait maintenant en l'échec de son intervention, voyait l'heure du concert arriver grandement.

  - Vous profitez de la situation, Simone. Jamais on ne vous endurerait folâtrer si l'orchestre ne connaissait pas ses ennuis financiers. Vous attirez les foules et vous êtes suffisamment intelligente pour vous en apercevoir.

  - Parfaitement.

            Simone se croyait aujourd'hui quasi intouchable. Des rides avaient le temps de lui dévaster le visage avant que n'entre en vigueur les sempiternels ultimatums de Kurbine. Celui-ci avait encore plié devant ses lubies, mais cette fois, elle n'avait pas eu besoin de Courbet pour lui assurer sa protection. A elle seule, cette jeune trianguliste venait panser en grande partie les plaies du Philharmonique d'Anvers et malgré l'aspect peu reluisant de ses procédés, qui pouvait trouver à redire devant ce déconcertant, mais ô combien efficace dénouement? Se montrant plus perspicace qu'un complexe mais impuissant comité, Simone apportait à l'ensemble un espoir de survie. Mais en dépit de cette action, à priori fort louable, l'orgueil de chacun plongea vite la philharmonie dans un effarement insupportable qui sema inévitablement auprès de chacun un vif conflit entre la fierté et la survie. Kurbine, le premier, se vit chamboulé par cette délicate question, qui impliquait avant tout la sainte impression qu'il susciterait dans la société lyonnaise: ainsi, serait-il mieux perçu s'il sauvait la philharmonie en acceptant les folies de Simone ou s'il le laissait crever d'une condamnation indéniable, mais sans ce tapage?    Von Rubert s'avança vers la porte. Il eut le réflexe de dire à Simone que lui, il aurait préféré voir mourir l'orchestre dans la dignité plutôt que de la voir faire un cirque avec; il s'en retint, croyant lui concéder la victoire par cet aveu. Il se persuada que tout ceci ne serait que passager. S'il y avait une chance de voir la santé du Philharmonique se refaire, Simone serait mise à la porte et réprouvée de tous. Sinon, elle finirait bien par craquer d'elle-même ou mieux, le public finirait par s'en lasser. Il se sentit rassuré, tout en se demandant bien comment il parviendrait à composer avec ces diversions plus longtemps.

  - Vous êtes maligne, Simone. Mais vous casserez le gros bout du bâton à le tenir si fort.

            Un rire faux jaillit de la bouche de la femme, chargé de sous-entendus.

  - Ainsi, je ne suis pas la seule à m'accrocher...

            Von Rubert se sentit piégé.

  - Si j'avais des couilles, concéda-t-il, je me barrerais illico!

            Elle ne put s'empêcher de jeter un regard vers les objets précédemment nommés. Elle poussa un rire ironique.

            Von Rubert rougit.

  - Vous pensez avoir trouvé votre lumière, dit-il, mais ce n'est que lumière artificielle. Tôt ou tard, votre ampoule brûlera. Et croyez-moi, vous paierez cher cette prétention.

            Posant sa main sur la poignée, il rajouta:

  - J'ai demandé aux autres de ne pas s'occuper de vous quoi que vous fassiez. En ce qui me concerne, vous n'existez plus.

            Von Rubert la considéra gravement, puis entendant au loin la séance d'accordement des instruments, sans faire ni une ni deux, il sortit de la pièce en claquant la porte.

            «Que m'importe qu'il continue à m'ignorer maintenant que je suis seule à exister pour le public.»

            Lorsque Simone se dirigea à son tour vers la porte, elle constata à son grand étonnement que le bouton était bloqué. Elle le força, mais sa tentative se révéla vaine.

            «C'est ridicule! pensait-elle. Tous ces gens qui sont venus m'acclamer! Je ne peux tout de même pas restée enfermée ici.»             Expliquant cette obstacle par une grossière plaisanterie, elle se convainquit qu'on viendrait la libérer d'une minute à l'autre. Elle demeura passiblement flegmatique. Mais l'éveil des instruments creusa dans son esprit un doute de plus en plus réel. Portant son attention sur la pièce en cours, elle fut surprise de ne pas reconnaître l'air: cela ne ressemblait nullement au concerto de Haydn qui était prévu. Soudain, tout lui parut limpide: on l'avait coffrée dans cette pièce exiguë. On souhaitait se passer de ses services, pour ce soir. Ainsi, de ce changement de programme subit à son insu, à sa réclusion dans ce local, on avait tout machiné; tout comploté, pour profiter du public qu'elle amenait, tout en prenant soin d'éviter ses incartades. Baptiste avait raison de se méfier.

            La fureur irradiait ses iris, excessivement arrondis. Elle réalisait, que même malgré le succès, elle aurait à se battre, et peut-être avec plus d'acharnement et d'implacabilité.

            Débordée par les événements, elle s'accroupit sur le sol et se mit à scruter l'endroit. Elle n'avait pas remarqué, tout à l'heure, qu'elle se trouvait en fait dans l'ancienne salle des archives du Philharmonique. Sur les étagères, de hautes piles de partitions semblaient dormir, depuis des décennies.

            Dérivant d'une occurrence qu'elle attribua au hasard, elle aperçut en dessous d'une pile, un recueil complet des oeuvres de Franz Liszt. Elle eut soudain envie de l'en dégager. Certes, il lui serait venu instinctivement à l'idée de le consulter, - ne serait-ce que par l'enthousiasme que l'homme lui inspirait - mais cette fois, c'est sa raison seule qui avait motivé ce désir, convenant qu'il s'agissait de la meilleure occupation pour tuer la peine qu'on semblait résolu à lui faire purger.

            Sans plus attendre, elle tenta de tirer délicatement le manuel, mais elle ne parvint qu'à faire écrouler la pile. Une terrifiante nuée de poussière envahit la pièce. Cet effondrement de partitions lui révéla mystérieusement la présence d'un coffre d'une grandeur moyenne, dormant sur la tablette.

            Elle jugea fort étrange que celui-ci ne fût pas enfariné par la poussière ambiante. Le bois semblait fraîchement verni et les lamelles dorées, qui étanchaient les coins, réfléchissaient les minces faisceaux de lumière qui y convergeaient. Elle ressentit soudain, toute l'émotion que devait ressentir les pirates devant leur butin. Attisée par les messages que lui lançait sa curiosité, elle ne put s'empêcher de s'approcher du coffre et de l'ouvrir.

            Sa déception fut grande de n'y découvrir que des chemises de carton. Aussi, inconsciemment, elle repensa à la théorie de l'emballage, que lui avait énoncée Baptiste. Elle visita sans grand intérêt, presque machinalement le contenu du coffre avant de se rendre compte d'un détail plutôt insolite: chacune des chemises correspondait à un nom. Elle retira d'ailleurs une première chemise au hasard et reconnut d'ailleurs le nom d'un membre du personnel du Philharmonique, soigneusement orthographié. Intriguée, elle scruta avec plus d'attention les chemises. Chacune d'elle contenait un dossier et était classée selon l'ordre alphabétique. Cette découverte raviva chez elle un intérêt plus accru. Aussitôt, elle ouvrit une autre chemise au hasard, y lut «Joseph Lachelier». Constatant qu'elle était tout près de la lettre "M", elle prit la troisième chemise suivante et tomba aussitôt sur une chemise identifiée à son nom.

            Toute excitée, elle commença à feuilleter son contenu plutôt volumineux. Elle fut terriblement troublée de trouver d'abord toutes les épigrammes, qui avaient été écrites à son sujet depuis son arrivée, soigneusement classées chronologiquement, le tout, suivi de deux pages roses contenant des informations diverses, tapées à la machine, pour le moins éparses.

            Elle se mit à lire:

            «- Simone Machon, née à Lièges, le 25 juin 1928.

             - Refuse de parler flamand... Aucun diplôme... Est parvenue     à entrer au sein du Philharmonique d'Anvers, le 25 août 1950,   sous les pressions du père Courbet, curé à Anvers et principal donateur de l'orchestre... Kurbine le craint...»

            «Alors, je n'avais donc aucun talent! murmura-t-elle. Et voilà donc, la raison pour laquelle depuis le début, on m'a accordé ce traitement de faveur.»

            Elle omit quelques lignes, pour passer précipitamment à un paragraphe plus intime sur sa personne, au bas de la page: 

            «- Femme troublée, entêtée mais peu loquace, artificiellement    condescendante, solitaire, rêveuse donc malheureuse.

            «- Cette femme a un passé ténébreux: offerte à un couvent de      Liège à cinq ans quand...»

            Curieuse, elle passa à la page suivante, mais elle se rendit compte que la phrase ne s'y poursuivait pas, comme s'il manquait une page. Elle put lire plutôt:

            - Fausse prude à la cuisse-légère : le 10 octobre 1950, elle         avait pour amant Rodrigues Dumont; le 30 novembre, c'était Erik Johansen...»

            Et la liste s'allongeait, scrupuleusement mise à jour. Ils y étaient tous, tous ses amants même ceux qu'elle s'était efforcée d'oublier. Elle tourna la page; il s'agissait d'une page blanche, semblant mise en annexe afin de recevoir les noms d'éventuels candidats. Simone réalisa qu'elle tenait dans ses mains, le catalogue complet de ses aventures; elle en fut offusquée.

  - Qui donc a le culot de s'immiscer dans ma vie privée? vociféra-t-elle.

            Elle eut prestement le désir d'aller voir si la chemise de Willem existât: de fait, elle la sortit et en commença la lecture:

            «Willem Hoover, né à LaFayette, Louisiane, États-Unis, le 24 novembre 1920... Grands-parents français...

            - Études universitaires à la Nouvelle-Orléans...   

            - Titulaire de plusieurs prix nationaux, pour le cor...

            - A rejoint la philharmonie d'Anvers, le 27 décembre 1955... - Timidité propre aux étrangers en terre nouvelle... Bel homme, d'une prestance exquise... Il eut pour maîtresse Simone Machon, le 20 mars 1956...»

            «Dieu, il est à jour!» se dit-elle.

            «- Marié, peut-être l'est-il encore?...»

  - Marié? répéta-t-elle, ahurie.»

            Simone entendit soudainement le grattement d'une clé s'introduisant dans la serrure. Apeurée, elle voulut replacer en vitesse la pile de partitions devant le coffre, mais elle fut prise en flagrant délit dans sa tentative; des semelles usées frottaient le plancher. Quelqu'un venait. Simone se sentit vivement menacée dans la perspective en contre-plongée qu'elle avait de cette silhouette obscure qui s'avançait vers elle.

            L'intrus traversa le faisceau lumineux de la lampe; Simone put reconnaître alors Mme. Radegonde, l'ancienne bibliothécaire du Philharmonique.

            La vieille dame parut estomaquée.

  - Qu'est-ce que vous faites ici? s'écria-t-elle, avec un timbre témoignant autant d'embarras que d'étonnement.

            Simone, se sentant fermement fautive, tremblait.

  - Je... Je... C'est-à-dire, qu'on m'a enfermé...

  - Posez ce coffre! lui ordonna Radegonde sèchement. 

  - Il vous appartient?

  - Le concert est commencé, allez regagner votre place.

            Simone ferma les yeux et serra le coffre contre elle.

  - Ma place? Non! Ce soir, je ne peux pas.

  - Alors on vous flanquera à la porte, vous aussi, et ce sera bien fait dans votre cas!

            Simone ignora ses commentaires. Elle ouvrit tranquillement le coffre sous le regard tourmenté de la Radegonde, paralysée dans son imperméable de caoutchouc grisâtre qui, dégouttant encore, révéla à Simone l'éphémérité de l'éclaircie. Elle sortit au hasard un dossier et le montrant à la dame, elle demanda:

  - Mme Radegonde, c'est vous qui avez écrit toutes ces choses?

  - Mêlez-vous de ce qui vous regarde!

            Simone rangea la chemise, referma le couvercle du coffre et se leva.

  - Vous êtes plutôt culottée dans votre genre, dit-elle. Pour qui travaillez-vous? Le KGB?

  - Mêlez-vous de ce qui vous regarde, ai-je dit!

            La corpulente femme s'empara aussitôt du coffre avec brusquerie, puis reprenant la direction de la porte elle lança:

  - Oubliez ces sornettes, ça vaudra mieux.

  - Attendez! vociféra Simone.

            La dame ne s'en préoccupa guère.

  - Pourquoi êtes-vous revenue chercher ce coffre, spécialement ce soir? demanda Simone.

            Radegonde, sans se retourner, s'immobilisa.

  - Ce coffre est... toute ma vie, dit-elle. Ce soir?... Parce que c'est ce soir que je dois me couper de ce passé qui m'obsède.

  - Mais...

  - Et quoi encore, impertinent