L’ENVERS
DE LA PHILHARMONIE D’ANVERS
Par Patrice Bégin
Téléchargez la
version MS Word : www.anarchistecouronne.com/anvers.doc
Pour contacter Patrice Bégin : patbegin@caramail.com
44E The Grove, Isleworth, Middlesex,
Tél/Fax: +44 (0)20 8847 5586
PREMIÈRE PARTIE
De l'allée
jalonnant la nef, l'on pouvait distinguer les jambes fines de Simone se
profilant nettement derrière le rideau de serge opaque du confessionnal.
Emmaillotées d'un fin nylon, elles ne cessaient de remuer, relevant un peu plus
à chaque mouvement la jupe, qui auparavant les protégeait de la fraîcheur des
derniers jours de l'hiver belge.
Ce
spectacle suscitait depuis un petit moment l'éveil du sacristain. Accroupi sur
le parquet, l'homme feignait piètrement de lacer et de relacer ses godasses
vernies. Pleinement concentrée, l'attention rivée sur son confesseur, la jeune
femme ne devait certes pas se douter de l'écart du sacristain, autrement la
frayeur qu'il lui témoignait l'eût vite incitée à camoufler toute trace
d'obscénité.
La
lune venait de céder place aux premiers rayons du soleil. Simone, comme à
chaque matin de semaine, était arrivée peu avant l'office pour se laver de ses
péchés. Elle n'avait qu'un infime trajet à faire pour atteindre l'église; le
couvent où elle pensionnait se situait tout près, en haut de la butte austère
qui borde le cimetière.
La
contrition matinale de Simone était devenue une forme de rituel auquel elle se
livrait avec un zèle qui ravissait les religieuses avec qui elle partageait son
existence. Elle n'y dérogeait jamais depuis qu'elle avait quitté son Liège
natal, hormis une fois où soeur Ursule l'avait forcée de demeurer au lit en
raison d'une violente crise intestinale.
«Voyons
mon enfant, vous n'êtes pas si vilaine que cela! lui avait alors assuré la
religieuse. Le bon Dieu comprendra votre congé.
- Oui, le Seigneur comprendra, avait répondu Simone. Mais pourrai-je
avoir l'insolence d'être exigeante dans mes prières?»
L'explication
avait semblé confondre la bonne Ursule, qui de toute évidence ne connaissait
pas suffisamment Simone pour discerner le sens précis de sa phrase. Sitôt le
lendemain, elle reprenait le chemin de la cabane sacrée.
Elle
affirmait souvent qu'il lui fallait avoir pour fonctionner, cette impression de
pureté et de régénération qu'elle puisait en s'accusant de ses fautes. Certes,
l'intention était louable, cependant Simone ne se cachait pas que ce qui
l'attirait à l'église était, bien davantage qu'à la piété, relié au seul
plaisir de s'entretenir avec le bon père Courbet, avec qui elle nourrissait une
relation à la fois profonde et chaleureuse. L'ecclésiastique était une des
rares personnes à Anvers auprès de qui elle pouvait véritablement se révéler et
espérer trouver un sincère réconfort.
Plus
qu'un ami, il représentait d'abord et ce, depuis l'époque où toute petite elle
avait été confiée à ce couvent de Liège où simple prêtre il était rattaché, un
tendre protecteur qui voyait à son bien-être autant qu'à sa félicité. Il avait
fréquenté les parents de Simone à une certaine époque et, bien que n'étant pas
vraiment intime de la famille, ce lien, il aimait se le rappeler, suffisait à
justifier le souci qu'il prenait à veiller sur leur fille, depuis que la mort
les avait fauchés tous deux consécutivement alors qu'elle n'était encore qu'une
enfant.
Nominé
à la cure d'une importante paroisse d'Anvers, le devoir les avait par la suite
éloignés, mais Courbet, fidèle à sa promesse, n'avait jamais perdu contact avec
sa chère Simone et avait, pendant de nombreuses années, préparé le terrain pour
la ramener auprès de lui. Devenu rapidement influent dans la communauté
anversoise, il avait la réputation de calculer son dévouement et d'être un
mécène dangereusement généreux. Et si à priori, certaines gens avaient imputé à
sa fervente mélomanie l'obstination qu'il prenait à défendre les intérêts et
soulager les coffres de la formation musicale locale, d'autres avaient aussi
jugé fort nébuleuses, les circonstances entourant l'adhésion de Simone Machon,
au sein de l'orchestre Philharmonique d'Anvers, il y aura six ans le 31 août
1956. De son côté évidemment, Simone ignorait bien des détails concernant les
charitables manoeuvres de l'homme; Courbait en avait décidé ainsi, préférant
éviter que le doute ne s'empare d'elle et qu'elle ne confonde générosité et
talent.
Le
regard spartiate de l'organiste, nouvellement apparue dans l'allée, incita le
sacristain à vite achever son laçage. Les premières notes de la messe
n'allaient guère tarder à se faire entendre.
- Je dois vous laisser, Simone, dit le père, la main prête à refermer la
petite porte par où circulent confessions et pardons.
- Mais pour mes péchés? demanda-t-elle timorée.
- Vos péchés?
- Oui... Ce pourquoi je suis ici.
- Votre cuite d'hier? Allons! Le vin coulait plus à flot à Cana!
- Je ne voulais pas parler de ma... bien que j'en aie honte, soyez-en
assuré. Non, c'est plutôt...
Voyant
qu'il grimaçait à travers la grille, Simone jugea bon de vite préciser:
- Vous savez? Ces odieuses pensées qui me hantent sans cesse et qui
impliquent mes confrères et consoeurs de travail.
Il
hochait la tête.
- Certainement. Nos passages du coq à l'âne me font oublier les fins
initiales de nos rencontres. Soit! Allez en paix, Dieu vous absout!
- Est-ce tout?
Courbet
ne comprenait guère le soudain acharnement de Simone. A son âge, après tant
d'années où stoïquement il avait porté la robe, après un combat interminable
contre son âme où il en arrivait même à remettre en question son orgueil et la
stupide fierté qui lui avait permis d'accomplir le preux sacrifice de la chair,
il n'avait plus envie de jouer le jeu de la religion. S'accordant l'octroi
d'une retraite vainement acquise, il ne pratiquait plus que pour le statut et
pour garder le pouvoir qu'il possédait encore. Il ne se présentait guère à
l'église, depuis quelques mois, que pour y tenir son confessionnal, où il
confondait volontiers dessein religieux et côté social de ses entretiens,
expédiant commodément le pardon du bon Dieu, d'autant facilement aux jolies
brebis peuplant son royaume.
- Est-ce tout? répéta-t-elle, impatiente.
- Je le crois, dit-il, peu sûr de lui.
- Pourquoi, à chaque fois, faut-il seulement que j'avoue pour repartir
pure comme rosée?
L'homme
parut ennuyé.
- Qu'espéreriez-vous?
- Des pénitences, des rosaires à réciter, des paroles moralistes. N'importe
quoi pour que je puisse ressentir, ne serait-ce qu'un brin de culpabilité.
- Que vient faire la culpabilité?
Il
enleva ses lunettes et frotta ses paumes contre ses yeux. Courbet faisait
partie de ces gens qu'on affectionne naturellement et Simone, depuis toujours,
elle se demandait d'ailleurs en ce moment même pourquoi, avait toujours été
séduite par cet homme qui faisait sûrement plus du double de son âge. Il
présentait un aspect presque troublant avec ses grands yeux noirs globuleux,
dont l'un était serti de mystérieuses paillettes cuivrées, et sa peau ravinée,
qui fonçait depuis que ses cheveux avaient blanchis.
Elle
préféra en arrêter là la démonstration de son attirance, convenant que
l'envoûtement de l'homme ne pouvait être considéré dans l'amalgame de ses
traits rudement mis à l'épreuve par les années. C'était sa prestance singulière
qu'il fallait soupçonner, prestance qu'il savait exploiter avec tact et aussi
avec une grande circonspection qui lui avait permis de se hisser rapidement dans
la pyramide cléricale.
Courbet
embua ses lunettes puis, tout en les essuyant soigneusement contre sa soutane,
réfléchit.
- Votre zèle soudain me donne l'impression que pour une rare fois vous
êtes heureuse, Simone. Je me trompe?
Elle
s'éloigna de la grille en poussant un long soupir.
- Simone, pourquoi vous sentez-vous obligée de réprouver chacun des
moindres petits instants de bonheur que vous connaissez? Vous avez, vous aussi,
plein droit d'y goûter.
La
seconde et interminable expiration, par laquelle elle réagit, révéla au père
Courbet qu'elle ne connaissait que trop son exposé.
- Vous êtes trop indulgent envers moi, lui fit-elle remarquer.
Acquittez-vous tous vos paroissiens de cette manière?
Trahi
par l'oscillation nerveuses de ses narines, il eut du mal, Simone le remarqua,
à refouler l'élan verbal qu'il s'apprêtait à déferler.
- Écoutez-moi bien. J'ai rompu avec la méthode pénitentielle, parce que
je crois que la miséricorde ne s'accorde pas comme on prescrit des pilules!
D'abord qu'est-ce que c'est que cette notion de pardon? Me considérez-vous
comme un blanchisseur d'âmes?
Courbet
s'attendit à quelques ripostes de la part de son interlocutrice, mais il ne dut
se contenter que d'un léger hochement de tête. Simone avait certes senti vibrer
ses cordes vocales, mais le faible «non» qu'elle croyait avoir soufflé n'avait
pu manifestement franchir ses lèvres. Il préféra reprendre son homélie intime,
là où il l'avait laissée.
- Nous sommes en 1956, chère Simone! Est-il plus important d'expier ses
fautes ou bien de reconnaître humblement qu'on a eu tort? Mon rôle n'est pas de
vous châtier, bien qu'en apparence, je possède de par ma situation toute
l'autorité sur vous: celle de Dieu. Mais je me verrais affreusement embarrassé
de vous juger, alors qu'étant humain, je pêche comme vous et comme tous ceux et
celles qui nous ont précédés dans ce confessionnal; de votre côté... comme du
mien!
Il
émit un faible éclat de rire, mais il reprit aussitôt son sérieux. Simone le
regardait, tout à fait béate.
- Je pourrais, reprit-il, vous infliger ces pénitences, mais est-ce que
cela vous rendrait meilleure?
Courbet
profita du fait qu'elle avait les yeux baissés pour la considérer un moment. Il
sembla inquiet. La femme qu'il voyait lui parut sans éclat. Il rejeta une
partie de la faute à ce tricot terne et grossier dans lequel elle flottait,
mais il n'en jugea pas moins son visage réellement inexpressif. Il reprit.
- De toute façon - et ce n'est plus le père qui parle mais l'ami -, je
crois que vous aviez toutes les raisons du monde de penser ces vilaines choses
à propos de ces vilaines gens.
Simone,
qui depuis un moment tenait sa tête inclinée, la releva d'emblée, abasourdie
par ce que le père venait d'ajouter.
- Je ne suis pas certaine de vous comprendre, lui révéla-t-elle, bien
que certaine de l'avoir saisi.
- Le temps hélas me manque! s'exclama-t-il.
Tiraillé
par l'expression confondue de la jeune femme, il ne pouvait se résigner à clore
ainsi leur entretien.
- J'essaie de vous dire que le repentir ne...
- Non! l'interrompit-elle prestement. La dernière partie, je vous prie.
- Si je n'étais pas aussi bousculé.
- Parlez!
Son
ton impératif le saisit. Il cherchait les mots appropriés.
- Comment dire? Je crois qu'il est tout à fait légitime pour une
personne normalement constituée de songer un jour ou l'autre à sortir de la
situation d'oppression dans laquelle elle gravite. Ainsi, vos prétendues
mauvaises pensées deviennent bénéfiques, puisqu'elles amorcent le déclenchement
de votre délivrance. Croyez-moi: "Dieu" préfère vous voir lutter que
de vous savoir opprimée.
Il
avait une étonnante façon de prononcer le mot "Dieu", un timbre
déconcertant dans lequel on pouvait identifier un composé d'ironie et d'indifférence,
témoignant une évidente distance sur le sujet. Simone s'en était déjà étonnée,
mais jamais avant ce matin elle n'avait perçu avec autant de discernement le
brin de mépris qui s'en dégageait au-delà du signifié.
Elle
oublia cette considération pour ne penser qu'au fond de la phrase. Elle en
parut insultée.
- Un instant, mon père, rétorqua-t-elle. Je
ne crois pas être une opprimée. D'accord, j'avoue avoir menus conflits de
personnalité avec mes collègues, mais rien qui vous permette de conclure à ce
terme.
- Tout dépend du sens que vous accordez au mot opprimé, cher Simone.
- Je ne suis pas une martyre, si c'est ce que vous insinuez.
Voyant
le regard sceptique du père Courbet, elle crut bon de se justifier:
- Tout au plus, disons que je suis importunée par une bande d'ingrats
qui m'envient allègrement.
Le
menton énergique de l'homme prit appui contre sa main. Décidément, ou bien
mentait-elle lamentablement ou alors était-elle trop intensément abusée par ses
convictions.
«L'impertinente!»,
ne pouvait-il s'empêcher de penser.
Courbet
détestait l'obstination avec laquelle Simone proclamait son impuissance dans
cette affaire qui ne manquait jamais de provoquer chez lui une certaine
exaspération. Elle préférait raconter n'importe quoi pour paraître robuste et
avant tout, pour se convaincre elle-même.
- Je crois que vous voyez compétition où il ne semble nullement en être
question, se contenta-t-il de répondre.
Contrariée,
elle plaqua son nez contre la grille qui les séparait et s'écria:
- Moi? Mais c'est eux qui la voient la compétition. Je ne fais rien,
moi. Je ne bronche point, moi. Je suis de glace face à eux; tout ce qu'il y a
de plus indifférente, mon père.
- Voilà! s'exclama-t-il avec une verve proche du sarcasme.
- Quoi? dit-elle sèchement.
- La voilà, la faille: vous n'êtes pas encore parvenue à vous intégrer à
l'orchestre.
Elle
se retenait pour ne pas rompre la fragile cloison grillagée.
- M'ont-ils jamais accordé l'occasion de me sentir à l'aise?
s'insurgea-t-elle. Dès le premier jour, on me considérait dédaigneusement parce
que je ne suis à leurs yeux que la «triviale préposée au triangle». Mais qu'ils
se méprennent: je suis une musicienne, au même titre que n'importe lequel
d'entre eux.
Simone
jouait du triangle à l'orchestre philharmonique d'Anvers. Ce petit instrument
métallique dont la forme inspire le nom, elle en était curieusement l'unique
garante. Simone ne jouait obstinément que du triangle et n'était rétribuée, en
vertu d'un complexe et pointilleux engagement, que comme tel. On ne pouvait pas
même parler d'elle comme d'une percussionniste, ni même l'inclure dans cette
famille. Non. Elle ne s'occupait ni des petits tambours, ni du célesta, des
cymbales ou encore des castagnettes. Aussi incroyable que cela puisse paraître,
elle ne s'était produite, au cours de ses six années à Anvers, que derrière le
sistre triangulaire. Avec tout le sérieux du monde, Simone se prétendait être
la première véritable «trianguliste» de l'histoire, néologisme présomptueux qu'elle
avait elle-même imaginé pour bien se démarquer des autres percussionnistes.
- Je ne doute pas un seul instant de vos aptitudes, fit remarquer
Courbet.
Son
ton légèrement ambigu fit sentir à Simone l'obligation de refaire l'apologie de
son passé.
- Je sens la musique, moi. Le rythme m'est infus. Je ne savais pas
encore utiliser une fourchette que je m'en servais déjà à accompagner les plus
fameux orchestres qui tournaient incessamment sur le gramophone de mes parents.
Toute jeune, au pensionnat, rejetée par les autres, je meublais mes maints
temps morts d'esseulées à tenter de pénétrer la musique pour en saisir l'âme.
J'étudiais méticuleusement le répertoire de nos plus brillants compositeurs,
desquels je dépouillais inlassablement les partitions pour en déchiffrer le
langage sacré.
Courbet
profita du fait qu'elle régénérait sa salive pour interrompre son récit.
- Il fallait pousser plus loin. Pourquoi se buter sur le triangle?
- Diriez-vous la même chose d'un violoniste qui consacre sa vie à essayer
de dominer son instrument? Non, pour lui la chose est évidente. Mais pour le
triangle, ça vous semble dérisoire. Ce n'est pas suffisant de devoir lutter
pour obtenir l'estime des gens, encore faut-il se battre pour leur faire
comprendre notre passion. Croyez-moi, rien ne m'empêchera de vouer mon
exclusivité au triangle. En toute humilité, mon père, je crois que personne
n'est encore allé au-delà de toutes les possibilités qu'il peut offrir. Avec
lui, je serai reconnue en véritable virtuose ou alors je crèverai dans l'oubli
total.
- Ne croyez pas que je méjuge votre travail, Simone. Mais vos ambitions
sont grandes et je crains seulement que vous ayez à essuyer d'amères
déceptions.
- Je les assumerai, car j'aurai fait ce choix, en accord avec mes intuitions
enfantines. Ce sont souvent les plus justes, avouons-le. J'aurai eu la
prétention d'espérer briller en me destinant à l'un des plus occultes, des plus
inexplorés et des plus déconsidérés instruments de l'orchestre. J'aurai refusé
les opportunités que vous m'offriez de parfaire ma formation et ce, pour que
jamais l'on tente de briser mon rêve ou de laver mon esprit de principes ou de
théories contraires aux miens. Non. Jamais, je ne regretterai.
- Peut-être. Mais la vie n'est qu'une énorme contrariété nous forçant à
composer en conséquence.
- Je préfère prendre le risque que mon rêve soit déçu plutôt que de me résoudre à violer la route que j'ai si laborieusement tracée.
- Le petit Chaperon Rouge promettait un truc
semblable à sa mère, avant d'être enjôlé par le loup.
Elle
ne porta aucune attention aux allusions candides de l'homme.
- De toute façon, se hâta-t-elle d'ajouter, je sais que tôt ou tard la
notoriété illuminera mon existence. En attendant, c'est moi qui regarde
altièrement mes sots collègues. Oeil pour oeil, dent pour dent.
- Votre philosophie n'est pas dénuée d'intérêt, mais je crois que votre
indifférence ne contribuent qu'à alimenter cette oppression.
- Vous vous contredisez car ne suis-je pas en train de suivre vos bons
conseils? Sortir de l'oppression, c'est bien là ce que je tente de faire.
- Vous feignez l'insensible qui laisse croire aux autres que personne
n'est à sa hauteur. Vous devez vous faire respecter, non pas vous isoler.
- Je suis loin d'être celle que vous croyez. Et si je les méprise, c'est
bien moins par riposte, que parce qu'ils ne sont que méprisables.
- Il s'agit d'un jeu qui hélas, se joue à deux.
Simone
s'esclaffa faussement.
- Voilà pourquoi cette guerre froide dure depuis six ans.
Sur
cette phrase, le père Courbet débita une prière inaudible en latin et laissa
échapper:
- Bonheur, rogne, regret ou vengeance: il serait peut-être temps
d'apprendre à mettre de l'ordre dans vos sentiments.
Il
hocha la tête courtoisement et fit coulisser brusquement la petite porte.
Simone demeura pantoise. De toute évidence, le père la connaissait
admirablement et ses efforts pour lui exposer sa froideur et son flegme avaient
été vains. Il n'avait pas mordu à ses belles paroles témoignant sa force de
caractère et sa maîtrise de la situation. Car s'il est une chose qu'elle
désirait plus que tout, Courbet visait juste, c'était bien de se dégager de
cette condition impossible qui l'étouffait.
Elle
se signa de la croix et sortit amère du confessionnal. Confinée dans cet
endroit obscur depuis une bonne demi-heure, elle avait peine à se diriger dans
l'allée, éblouie par la trop vive réverbération qui y régnait ou alors,
désarçonnée par sa cuite de la veille. Elle se tourna pour saluer Courbet, mais
celui-ci ne se retourna pas comme à l'habitude. Il s'avançait froidement vers
le choeur, de sa démarche noble presque austère qui avait contribué à quelque
part au renom de la paroisse.
Les
quelques vingt habitués de l'office de sept heures étaient dispersés, comme
toujours, aux quatre coins de l'église, trop coincés sans doute - même après
plusieurs années de contiguïté - pour s'agglomérer dans une même section.
L'organiste, en attendant le début du service, profitait de l'occasion où elle
disposait de l'imposant orgue à tuyau pour improviser une fugue macabre, de
compositeur non identifié. Le sacristain, au passage de Simone, lui adressa un
regard interlope, qui la glaça dans tous ses membres. Elle le trouvait chaque
jour plus laid que la veille et elle se hâta aussi de regagner le parvis. Rares
étaient les matins où elle décidait de rester pour la messe, donnée celui-là,
par un nouveau prêtre, plus jeune et plus agréable, mais ne possédant
incontestablement pas le charisme de Courbet. La plupart du temps, Simone
préférait rentrer immédiatement pour se détendre, repos devenant d'autant plus
nécessaire, les avants midis où elle avait une pratique au Philharmonique.
Il
pleuvait. Où étaient passés ces gais rayons auroraux?
«Probablement
repartis se coucher?» devait conclure Simone, bien facilement.
L'air
était plutôt frais pour l'approche de l'équinoxe. La météo avait pourtant
promis aux Anversois un réchauffement ou tout au plus, leur avait fait miroiter
le retour du spectre solaire. Simone savait bien qu'on ne pouvait guère se fier
aux fallacieuses prédictions de la speakerine, mais elle était aussi du genre à
oublier volontairement son parapluie de peur d'encourager inutilement dame
nature.
Frissonnant
à l'idée de longer le cimetière, elle s'efforçait de conserver son regard droit
devant. Sa rencontre avec le père Courbet l'avait de toute évidence épuisée et
les préceptes de l'homme teintaient encore ses pensées, ponctuées en alternance
par un sombre chant grégorien. Elle ne se souvenait pas que la butte fût aussi
abrupte. Ce devait être le dur combat qu'elle livrait avec le vent qui lui
procurait cette impression; fourbe vent qui, abusant de ses effets lancinants,
coloraient lâchement son visage blafard.
«Comme
la ville est grise avant qu'éclosent les bourgeons!» pensait-elle en regardant
danser les branches dénudées des hauts platanes.
Les
fredonnements de sa chorale imaginaire se fondaient maintenant à la fugue
déconcertante qu'avait interprétée plus tôt, l'organiste. Elle sentait la mort
roder et ondoyer sur son passage. Une lueur d'espoir l'envahit bientôt, lorsque
se profila au haut de la côte, la silhouette du Couvent des Soeurs wallonnes.
Il lui sembla que jamais elle n'allait arriver à destination. Pourtant,
l'imposante masse baroque se dressa bientôt à ses pieds. Trempée et prostrée,
elle en gravit rondement les marches et pénétra à l'intérieur du bâtiment. Elle
reprit peu à peu son souffle, accotée contre la porte. Â peine apaisée, elle
eut un léger rire.
«Tu
devrais arrêter de boire, ma fille! s'admonesta-t-elle caustiquement. Tu
délires!»
Simone
habitait au couvent depuis le tout premier jour où elle était débarquée à
Anvers pour rejoindre la Philharmonie. Ce gîte familier mais peu banal, lui
avait été proposé par le père Courbet qui en avait fait expressément la demande
à la Supérieure. Usant de son charme auprès de cette femme, qu'il redoutait
depuis qu'il s'était un jour surpris à la désirer, il l'avait enjointe de
veiller sur sa jeune amie. D'abord réticente, elle finit par consentir à la
prendre sous son aile, jusqu'à ce qu'une fois accoutumée à la ville, elle ne
prenne logis ailleurs. Mais Simone, ne cherchait pas. Encroûtée dans une
routine où on la traitait aux petits oignons, elle se contentait de mentionner
mensuellement - question de principes - qu'elle ne trouvait pas, au grand
bonheur des religieuses qui, sincèrement l'avait pour la plupart adoptée. Cela
l'eût d'ailleurs énormément contrainte de devoir quitter le confort de ce nid
rassurant et paisible pour se fixer dans un logement guère plus salubre que son
maigre salaire ne pourrait lui permettre. Certes, Courbet pouvait l'héberger ou
l'épauler financièrement. Cependant, il préférait de beaucoup cette situation
où de façon indirecte et subtile, il avait tout loisir de conserver son joug
sur Simone, à deux pas du presbytère, dans la noble maison de ces bonnes soeurs
de souche wallonne.
Il
se rappelait aussi la condition formelle que lui avait scrupuleusement posée
Simone avant d'accepter de s'établir à Anvers: «Jamais je n'apprendrai le
flamand*.» Elle disait préférer chômer en
français à Liège, plutôt que d'user de cette langue, qu'elle disait barbare,
inintelligible et non chantante. Courbet qui avait déjà accepté sans mot dire tous
ses petits caprices, n'avait pas reculer devant ce dernier. Il crut d'abord que
cette situation ne serait que transitoire, que c'était le fruit des virulents
conflits qui opposaient Wallons et Flamands en ces temps de crise. Néanmoins,
après bientôt six ans d'implantation, constatant que Simone ne savait guère
dire davantage que Goedemorgen ou Dank u*
et ne comprendre que ce qu'elle voulait bien entendre, il dut se rendre à
l'évidence qu'elle ne dérogerait pas à ses convictions. De toute façon, il ne cherchait
pas non plus à connaître les causes exactes de cette fermeture obstinée.
Côté
langue, Simone n'avait d'ailleurs strictement aucun effort à déployer. Tout son
monde évoluait pratiquement en français: le père Courbet, les religieuses, de
même que bon nombre de musiciens et de membres de la direction du
Philharmonique étaient Wallons, Français ou sinon bilingues. Simone lisait
obstinément le quotidien La Métropole et n'avait probablement jamais
poussé le bouton de son appareil radio au-delà des échos de la R.T.B.**
L'épais
par-dessus de la jeune femme dégouttait à flot sur le plancher fraîchement
ciré. Aussi, traversa-t-elle furtivement le couloir de l'aile transversale du
couvent sur la pointe des pieds, telle une gamine qui eût omis de s'essuyer les
pieds sur le paillasson.
Elle
avait une mine affreuse ce matin-là, les cheveux blonds au garde-à-vous, le
visage d'une morte facticement tonifié par le vent et par une grosse bouche
peinte d'un rouge écarlate. Ses grands yeux bleus transpiraient le cafard sous
ses lunettes rondes remplies d'une buée tardant à disparaître. Des joues
creuses, une taille squelettique même avec cet épais jupon, Courbet brûlait
depuis un certain temps de lui proposer de voir un médecin. Lui qui n'hésitait
jamais à la qualifier de jolie, il avait frémis, un peu plus tôt, de l'imaginer
sans peine, étendue dans un cercueil, reposant en paix.
À
priori, destinée à être ce genre de femme ignorée, Simone n'en savait pas
moins, quand elle s'en donnait la peine, tirer avantage de ses jolis traits
sans faille et d'une dentelle savamment nouée, d'un ruban criard ornant ses
chaussures ou d'un falbala délicieusement cousu, attirer sur sa personne les
regards même des plus réservés. Courbet avait préféré relier son abandon aux
remous d'un dur hiver.
Arrivée
au bout du corridor, elle monta d'un pas lourd les trois escaliers qui menaient
à sa chambre, une mansarde exiguë mais confortable où il faisait chaud toute
l'année. Elle en ouvrit la porte. Effrayée à la vue du désordre effarant qui prévalait,
elle se fraya un chemin à travers les reliques de sa paresse et se laissa
tomber sur un fauteuil en soupirant bruyamment.
«Je
ne sais pas ce que je donnerais pour avoir un serviteur à ma disposition!» ne
pouvait-elle s'empêcher de penser en voyant le monceau de vêtements jonchant le
sol.
Demeurant
assise, elle se mit à se déshabiller, lançant casanièrement ses vêtements
mouillés d'un bout à l'autre de la pièce. De sa main, elle écrasa sa houppe
humide et sécha énergiquement ses courts cheveux. Elle se recala dans les
coussins. Elle avait faim ou soif, elle ne le savait pas trop, mais combla vite
ce besoin, la vue de son disque préféré, prisonnier sous une blouse de lin, lui
donnant envie de mettre un peu de musique. En plus de la détendre, cela devrait
lui chasser définitivement de la tête cette damnée petite musique funèbre.
«Si
seulement je pouvais atteindre le disque avec mon pied, se dit-elle
nonchalamment, je n'aurais qu'à me pencher pour le ramasser...»
Elle
n'avait pas encore terminé de formuler sa pensée, qu'elle menait le projet à
exécution. Usant habilement de ses orteils au vernis négligé, elle parvint à
dépouiller le microsillon de sa pochette et à l'approcher suffisamment pour que
ses mains puissent prendre la relève. Après l'avoir quelque peu dépoussiéré,
elle réalisa que l'enveloppe contenait le mauvais disque. Le bon se trouvait
déjà, comme toujours évidemment, sur la table tournante adjacente. Elle
l'activa aussitôt et se renfonça dans son épais fauteuil à larges carreaux.
Le
long-jeu crépitait, ce que Simone - probablement pour justifier sa négligence
et le manque d'entretien qu'elle prêtait à ses affaires - disait fort
apprécier. De toute manière, dans moins d'une seconde, n'allait exister que
Franz Liszt: le fabuleux.
Simone
adorait Liszt, mieux, elle l'idolâtrait. Ceux qui pénétraient dans son âtre
trouvaient loufoque de voir, qu'à presque vingt-huit ans, elle tapisse encore
ses murs de portraits et de gravures de son favori: Liszt et la comtesse
D'Agoult, Liszt et Wagner, Liszt au piano, Liszt par Lehman... Mais Simone
affirmait seulement rendre hommage au génie incommensurable du musicien
hongrois.
«Les
églises sont bien surchargées de statues de saints tout à fait insignifiants!»
avaient-elle un jour rétorqué à l'antipathique soeur Armande qui tentait en
vain de la psychanalyser sur son comportement ingénu.
Franz
Liszt trônait, à son humble avis, au cénacle des héros modernes. Il était le
premier compositeur qui se fût risqué à améliorer le sort du triangle et à lui
conférer par le fait même, toute la place lui étant due; il était le premier
qui ait osé écrire un solo de triangle dans son Concerto pour piano et
orchestre en mi-bémol majeur et ce, voilà plus d'un siècle, dès 1849.
«Pour
le cran qu'il a démontré, disait-elle, je le vénérerai jusqu'à ma mort!»
C'est
précisément ce même concerto qu'interprétait présentement sur le tourne-disque,
le London Orchestra. Nul n'eût pu s'imaginer le nombre phénoménal de
fois qu'avait tourné cette pièce, chacune d'elle devenant toujours plus divine,
plus saisissante que la précédente. Au début, orchestre et piano alternaient
avec véhémence et virtuosité. Puis, vers le milieu, enchaînaient les premiers
tintements du triangle. Purs, délicieux et précis, ils allaient bercer l'auditeur
aux limites de l'ivresse et conduire la pièce dans une apothéose déconcertante.
Cette frénésie enflammait Simone d'idées complètement saugrenues. Son coeur
palpitait alors; son pouls s'activait. Son esprit remuait en elle des ambitions
viscérales, des rêves de gloire et de célébrité maintes fois ressassés. Elle
désirait alors plus que jamais conquérir le monde, être adulée partout où elle
débarquerait, à Anvers comme ailleurs. Les gens se masseraient pour l'entendre
et l'applaudir. On créerait des concertos entiers pour mettre en valeur son
talent. Son nom serait gravé pour la postérité: elle serait une trianguliste
virtuose. Malheureusement, au terme de l'allegro marziale animato*, mouraient par la même occasion ses
beaux songes dorés. Les dernières notes creusaient dans son esprit, chaque fois
un vide accablant, lequel elle comblait en refaisant aussitôt jouer le morceau.
Certes,
Simone avait bien du potentiel, seulement rien qui laissait présager qu'elle
pût sortir de la routine à laquelle on la destinait. Sans papier d'une
institution renommée et ne se concentrant que sur le triangle, elle se doutait
- malgré l'extrême assurance qu'elle affichait en public - que ses aspirations
relevaient des chimères. N'osant plus se rabattre sur les obligeances du ciel,
elle attendait passivement, continuant à espérer secrètement être l'élue des
martyres terrestres. Mais Courbet savait qu'elle valait beaucoup mieux.
Elle
s'apprêtait à refaire jouer le disque, lorsqu'elle distingua sur sa table de
chevet, un paquet de cigarettes américaines.
«Willem
a probablement dû l'oublier en quittant la chambre, cette nuit» se
surprit-t-elle à penser machinalement.
Il
ne lui en fallut pas davantage pour se lever et pour s'en allumer une aussitôt.
Se rasseyant, elle sursauta.
«Willem?
répéta-t-elle, éberluée. Elle caressait lentement le paquet de cigarettes.
Alors ce n'était pas un rêve? Willem a dormi ici!»
Elle
se leva et alla se poster devant la fenêtre. Son regard se perdait au loin, en
direction du clocher affilé de l'église, perdu derrière la tête dense, mais
nue, d'un platane.
«Ainsi
donc, se dit-elle, le père Courbet aurait raison, une fois de plus: je suis
censée être heureuse ce matin! (Elle eut un sourire de satisfaction.) Oui, je
me rappelle: une promenade au port... Willem y était, Willem le beau choriste
américain... Je vois aussi beaucoup de bière! Oh! Oui, tout ceci est bien
réel.»
Elle,
qui s'étant réveillée seule ce matin - l'homme ayant audacieusement quitté par
la fenêtre dès l'aube, bien avant le lever des nonnes - avait cru en un rêve,
comprenait maintenant l'origine de sa mine maussade et ascétique: l'alcool
venait de brouiller peut-être la plus belle aventure de sa vie.
Elle
eut soudain une vive convulsion à l'idée de revoir Willem à la répétition du
Philharmonique, cet avant-midi. Rêveuse, elle courut s'étendre dans les draps
souillés, provocante dans ses sous-vêtements fins, fixant les fissures du
plafonnier en fumant vulgairement ces cigarettes dont elle trouvait, en temps
normal, l'odeur si abjecte. Son exaltation se mêla soudain à la crainte. Elle
se redressa d'un bond et écrasa par terre le mégot qu'elle poussa sous le lit.
Elle respirait fort.
«Mon
dieu, s'il se révélait être comme les autres!» s'exclama-t-elle intérieurement.
Elle
se calma, croyant se rappeler soudain que cet amant fût tendre et attentionné
envers elle; du moins, un tantinet plus que ses prédécesseurs. Était-il
l'exception à cette série de rustres partenaires qui se rejoignaient trop
souvent dans leurs intentions? Elle osait le croire, encore.
Simone
se laissait prendre aisément au piège de l'amour. Ses amants, puisés presque
exclusivement à même le corps mâle de l'orchestre, avaient la fâcheuse manie de
cueillir le fruit et de repartir aussitôt. Pourtant, à chaque fois, elle
fermait les yeux, se livrant avec la même docilité, prête à voir en celui lui
chantant la pomme, le prince tant convoité. Depuis, l'expérience lui avait bien
montré que le plus avenant de ses princes était au moins aussi bestial que son
fichu cheval blanc! Mais elle préférait courir le risque de recommencer, plutôt
que de vivre avec la perspective de clore seule ses jours. Elle espérait donc
chaque fois que l'occasion serait la bonne et de toute façon, croyait-elle,
Willem n'est sûrement pas comme les autres, c'est évident.
Elle
se surprit à s'allumer une autre cigarette. Sa pratique, elle l'envisageait
maintenant avec une emphase teintée d'impatience. Willem sera là, charmant,
devant son lutrin. Curieusement, elle était contente que l'on réservât au
programme de la première partie, la répétition de la Symphonie No. 4 de
Tchaïkovski, pièce peu chargée en triangle; cela allait lui permettre de
contempler l'homme à sa guise, chose qu'elle n'eût jamais prétendue, hier à
peine.
L'angle
d'où lui apparaissait Willem était parfait; deux degrés plus à gauche et elle
ne pouvait se délecter de son profil chaleureux; trois degrés plus à droite et
disparaissait le doux gonflement de ses joues soufflant dans son cor. Willem
avait rejoint l'orchestre voilà un peu moins d'un trimestre. Au début, Simone
était loin de se douter qu'elle éveillerait chez cet homme de qualité, un
quelconque intérêt - encore moins de l'attirer dans son lit! Dans le meilleur
des cas, les spécimens qui repartaient dès qu'on les avait satisfaits étaient
le seuil des proies auxquelles elle pensait pouvoir aspirer. Willem venait
briser cette barrière de convenances qu'elle s'était érigée.
Elle
l'avait connu davantage, un peu par hasard, au port d'Anvers, plus tôt en début
de semaine. Simone, qui flânait régulièrement le long des quais, partageait
manifestement avec Willem la même inclination pour ce port, où chacun en
solitaire, venait abandonner ses tourments et chercher la paix de l'âme; elle,
rabâchant ses rêves de gloire éternellement dessinés; lui, sollicitant des
jours meilleurs dans une Europe à qui il confiait maintenant son avenir, jadis
laissé à son Amérique si chère, mais qui lui était devenue invivable. Leurs
crépuscules avaient souvent pris ces mêmes nuances portuaires et pourtant,
avant ce soir-là, jamais ils ne s'y étaient croisés. Il ne s'étaient d'ailleurs
pas non plus aventurés à se parler. Ils se connaissaient forcément par le
travail, mais sans plus. C'est Willem qui le premier était allé vers elle, la
saluer. Malgré sa profonde exaltation vis-à-vis cet homme, Simone avait
vainement cherché à l'éviter, mais leur petit parcours d'ermite avait convergé
et terminant leur promenade ensemble, ils s'étaient découverts maintes
affinités. Ils étaient revenus le lendemain et tous les soirs subséquents, tous
deux fascinés par le respect mutuel qui enveloppait leurs rapports. On ne
posait pas de question; on se contentait d'écouter ce que l'autre disait. Elle
taisait sa jeunesse et le mépris de ses confrères (il en avait déjà bien assez
conscience); lui n'effleurait jamais tout ce qui le rattachait aux États-Unis.
Simone voyait qu'il ne cherchait pas à profiter d'elle et elle avait confiance
en lui. Il jugeait sans doute préférable de forger une amitié durable, plutôt
que de tisser le fil délicat d'une autre liaison, plus souvent qu'autrement,
hasardeuse.
Elle
appréciait sa galanterie et les mots plaisants qu'il avait toujours à la
bouche. Ni allègre, ni morose, il possédait un caractère apparemment constant,
mais qui se voyait fréquemment brisé par une fougue qui se manifestait sans
crier gare et qui témoignait chez lui d'une agréable folie naturelle. Leur nuit
de beuverie, dont elle avait peine à se souvenir, lui prouvait qu'il ne
reculait pas devant l'excès et elle adorait cela.
Mais
de leur liaison, dictée par l'inconscient, presque vide de sens parce
qu'oubliée, pouvait-elle établir la confirmation d'un sentiment aussi
insaisissable que l'amour? Et pourquoi préférait-elle expliquer cette aventure
dans la solitude de l'étranger qui n'avait probablement fait que démontrer de
la gratitude envers la première personne lui affichant un peu de sympathie?
Simone ne se serait pas aventurée à songer au véritable amour, cette chimère
après laquelle elle courait désespérément; elle avait trop peur de se réveiller
sur-le-champ.
DEUXIÈME PARTIE
Que la Machon
feigne les bégueules,
Pour un rien
cela ne nous turlupine;
Car aussitôt
se soûle-t-elle la gueule
Que ne tombe sa sacro-sainte
crinoline...
Donzelle,
cessez donc vos airs hautains;
Nous savons
reconnaître une putain!
Ulcérée, Simone
arracha fougueusement le papier qui pendait sur son casier. Son regard, si
aimant voilà à peine un instant, se contracta. L'ire la conquérait à mesure
qu'elle relisait l'épigramme.
«Le
salaud! s'écriait-elle intérieurement. Il est bien comme tous les autres.»
Elle
enleva son par-dessus au col en imitation de renard et le posa avec rage sur le
crochet. Regardant tout autour, elle vit, affichées ça et là sur les murs, des
dizaines de copies de cette même chanson et de surcroît, dans les deux langues.
Blessée au plus profond de son être, elle se mit à courir fébrilement d'un bout
à l'autre des vestiaires, résolue à effacer toute trace du fielleux petit
couplet. Elle freina néanmoins son projet rapidement, présumant qu'il était
trop tard de toute évidence et qu'on devait déjà, à cette heure-ci, fredonner
le refrain de sa plus récente aventure. Se voyant à bout de souffle, elle se
trouva ridicule.
Elle
sortit de la pièce. Elle s'avançait, la mine basse, le regard éteint, dans le
grand couloir qui donnait tout au fond, sur la salle de répétition du Philharmonique.
Réticente à y affronter ses antagonistes, elle n'eut pas le courage d'ouvrir la
lourde porte, sur laquelle pendouillait lâchement l'épigramme. Elle se laissa
tomber sur un banc attenant.
Elle
sentit perler le long de sa joue sèche, une larme épaisse, laquelle elle
préféra imputer à la rage.
«Non!
se dit-elle en songeant au propos du père Courbet. Je ne leur ferai pas le
cadeau de pleurer. Vaincre l'oppression... Impassible je suis, noble je
demeure. Sage est la patience, preux le silence. Un jour, renommée musellera
ces sots!»
Réfléchissant,
elle constata qu'elle venait de trahir un serment qu'elle s'était secrètement
fixée: ne plus se laisser emporter par ses sentiments. Puisque les larmes ne
lui avaient jamais été d'aucun soulagement, il ne restait pour elle qu'à
dominer sa sensibilité et à afficher l'indifférence. Elle relia sa défaillance
au désespoir de voir se confirmer ses doutes au sujet de Willem, un autre homme
qu'elle osa croire franc.
Car
pour l'accueil, ce n'était vraisemblablement pas la première fois qu'on lui en
réservait un semblable. Elle, qui n'assistait en moyenne qu'à une répétition
sur deux, - les pièces exécutées ne comportant souvent aucune partie pour
triangle - avait depuis ses débuts ici, été accoutumée à encaisser de féroces
épigrammes sur sa personne. Elle ne s'en formalisait plus et avait même appris
à en apprécier leur poésie évidente.
Détestée
ou méprisée, dénigrée, enviée ou jalousée, Simone avait pleinement conscience
qu'elle ne laissait personne indifférent. Il en avait été toujours ainsi depuis
qu'elle était toute petite. Du mystère entourant son étonnante adhésion jusqu'à
sa costaude réputation d'allumeuse, elle savait qu'elle ne faisait guère
l'unanimité au sein de l'orchestre et qu'elle semait autour d'elle un vent de
cancans incroyable. Ses caprices, de même que sa fâcheuse attitude frisant les
limites de la préciosité n'aidaient certainement pas sa cause, déjà qu'on
s'accommodait mal du traitement de faveur qu'on lui réservait manifestement.
Nombreux étaient-ils à avoir encore sur le coeur sa pseudo-grève de l'automne,
alors qu'elle avait refusé de s'acquitter, lors d'un Prokofiev, du tambour et
du triangle. On en voulait surtout à la direction d'avoir plié à ses exigences.
Simone était certes allée trop loin et Courbet avait dû user de toute son
emprise pour réparer l'incident. Sérieusement mise en garde, elle se tenait
tranquille depuis et s'était au cours de l'hiver, vraisemblablement beaucoup
pratiquée aux castagnettes, lesquelles elle s'était même prêtée volontaire lors
d'un concert antérieur.
Simone
estimait que sur les quelques soixante-dix musiciens du Philharmonique, une
trentaine s'amusait à la médire et que de ce nombre, au moins la moitié
souhaitait la voir disparaître de la formation. On semblait avoir trouvé en
l'épigramme, l'arme idéale pour y parvenir. Quelques strophes bien venimeuses,
l'éclat général, la risée collective et un perpétuel état de souffre-douleur
avaient déjà, par le passé, acquis leurs lettres de noblesse. Souvent avait-on
vu partir des pairs, peu appréciés dit-on, lesquels n'avaient pu souffrir
longtemps la bagatelle. L'épigramme s'avérait, c'était de notoriété publique,
l'outil de communication interne privilégié au sein du Philharmonique d'Anvers,
mais Simone, malgré l'aigreur et la férocité témoignée à son endroit, avait
appris à conserver un calme inébranlable devant ses détracteurs. Bien qu'elle
avouait n'avoir jamais pu en déceler véritablement les auteurs, elle possédait
tout de même une idée assez précise de qui ils pouvaient être.
De
ce nombre, elle soupçonnait fort la majeure partie de ses anciens amants, du
libertin misogyne Jan Van Laer à Albert Lafont, l'illustre premier joueur de basson,
en passant par Edgar Lemont, un Suisse marié à une douce Flamande, Alphonso
Brunetti, le trompettiste bouffi, Franz Petersen, le violoncelliste brutal,
époux infidèle lui aussi, Édouard Van Leonarden un éjaculateur précoce au jonc
de plastique, de même que Yan Maxwell un petit violoniste cynique.
Les
noms de quelques consoeurs, en proportion assez élevée, considérant le peu de
femmes que dénombrait la formation, - pourtant avant-gardiste pour l'époque en
matière d'égalité des sexes - s'ajoutaient à la liste. Très compétitives les
unes par rapport aux autres, les musiciennes ne s'aimaient pas beaucoup et ce
sentiment globalement partagé se traduisait par une sécheresse étonnante des
unes envers les autres. L'hostilité et le dédain que certaines démontraient à
l'égard de Simone étaient frappants. Parmi celles-ci, elle suspectait
volontiers Jeanne Courgelle, une violoniste du second pupitre fort vaniteuse
comme l'une des initiatrices du groupe de médisants tout comme son amie
Elizabeth Ruzenstein, la fière contrebassiste et Rutz Van Lehar, une tête forte
des premiers pupitres qui critiquait sur tout et sur rien. Peut-être aussi y
avait-il Clara Olsen dont l'affabilité à son endroit lui paraissait équivoque.
«Et
quel autre encore?» se demanda-t-elle.
Mais
que ce soit devant ennemis révélés ou innocents insidieux, Simone s'efforçait
de garder sa dignité et à défaut de pouvoir différencier les honnêtes des
scélérats, elle considérait tout le monde avec le même petit air hautain, ce
qui avait pour effet d'ajouter au nombre des scélérats, des gens qui, à priori,
n'étaient pourtant nullement impliqués dans ces démêlés. Elle préférait de
toute manière gonfler le chiffre de ses adversaires et demeurait sur ces gardes
sitôt qu'elle pénétrait à l'intérieur de ce bâtiment. Elle nuisait à sa cause
certes, mais de pair avec sa philosophie, elle arguait que leurs invectives
comme leur personne ne méritaient pas qu'elle s'y attarde.
Pour
Simone, ignorer, refouler, mépriser, haïr et espérer secrètement être vengée,
étaient devenus les verbes d'usage pour survivre dans ce milieu. Ne se sentant
pas de taille à entreprendre la guerre, elle feignait de repousser leurs
offensives, mais au plus profond de son être, un maillet sournois enfonçait un
peu plus à chaque attaque, le clou de sa désillusion.
«Des
fruits corrompus s'agitent en nos rangs et nuisent à la quête de l'harmonie si
indispensable à la prestance d'un orchestre» avait-elle un jour déclaré à
Baptiste, son seul véritable copain musicien, un percussionniste maître des
cymbales qui lui, ne l'avait jamais baisée, bien que cette éventualité le
rendait malade.
Simone,
si elle disait vrai, se méprenait aussi quelque peu. Certes, la philharmonie
avait perdu l'inestimable harmonie qui l'avait un temps caractérisé, mais ses
ennemis n'en étaient pas les seuls fautifs; à vrai dire, plusieurs facteurs
nuisaient au bon fonctionnement de la formation. Depuis deux ans, les
conditions financières étaient des plus fluctuantes. Tant l'État que la Ville
ne semblaient vouloir accroître leurs subventions et on doutait que les
contributions personnelles et l'apport du clergé pourtant considérable ne
suffisent à prolonger la survie de l'orchestre au-delà du terme de la saison.
L'ensemble était irrémédiablement voué à la perte et l'urgence de le préserver
ne se faisait plus sentir depuis qu'un autre orchestre, jeune et prometteur,
s'était établi il y a peu, à Anvers. Il devenait également utopique, à ce
stade, de compter sur le seul public pour redresser la situation, d'autant que
celui-ci, depuis la parution d'un article des plus désavantageux, le boudait
franchement; des habitués avaient même clairement fait entendre qu'ils ne
renouvelleraient pas leur abonnement, l'automne prochain.
Meredith
Van Eyck, chroniqueuse à la plume incisive, bien connue à Anvers, écrivait
dernièrement au sujet du Philharmonique:
«Des
musiciens de talent qui semblent davantage préoccupés par leurs linges sales
que par Brahms ou Bruckner!»
La
direction avait fermement rejeté les propos de la femme, prétextant les ennuis
économiques comme uniques responsables du manque d'homogénéité. Mais celle
qu'on surnommait, à juste titre, la Mussolini de la critique musicale avait
décelé l'essence même du problème. Certes, elle avait raison de dire que les
musiciens n'avaient pas la tête à la musique. Mais à l'interne, le blâme
n'avait pas été spontanément jeté sur les musiciens et ces considérations
avaient relancé un débat intense où les bureaucrates, frémissants et subitement
affairés, se virent forcés de se dégourdir pour rassurer les donateurs et
chercher une issue à la crise. Ils savaient qu'on regardait principalement en
haut et c'est bien ce qui faisait trembler la direction.
Cet
hiver, conformément aux exigences de l'ensemble des créanciers, un comité avait
été formé afin d'étudier la situation du Philharmonique et tenter d'apporter
des mesures concrètes visant à en assurer la survie. Le comité rassemblait un
représentant municipal ainsi qu'un de la couronne, en plus des plus importants
membres du conseil administratif de l'orchestre et de quelques musiciens et
cotisants, parmi lesquels M. le baron Van Gotchen, membre émérite du cercle de
diamant depuis que son don annuel excédait les 100 000 francs belges, assurait
la présidence d'honneur. Invité à siéger, Courbet avait refusé d'associer son
église à ce cirque. Il préférait traiter de façon plus discrète, directement
auprès de Georges Kurbine, le directeur général. Il savait exactement manipuler
ce petit Français avide qui s'excitait exagérément devant les recettes de la
dîme.
La
première recommandation du conseil avait amené Georges Kurbine à se demander
sérieusement qui prenait les décisions. Bien que d'abord incertain de pouvoir
le garantir, il avait été forcé de convenir devant tout le monde que
dorénavant, c'est lui qui mènerait entièrement la barque, tout en se demandant
bien comment il pourrait s'en sortir, lui qui devait concilier avec les grâces
de nombreux mécènes généreux qui se croyaient volontiers permis de fourrer leur
nez dans ses affaires.
Naturellement,
la direction se blanchit dès les premières audiences de toute responsabilité
reliées aux difficultés financières du Philharmonique. On accusa l'État, la
Ville, le public, même le roi fut invoqué, mais on se refusa d'admettre la
lourdeur de la machine administrative. Quant à la question musicale, qui fut
peu débattue en comparaison au débat concernant l'utilité même de cette machine
jugée suffisamment efficace pour la conserver intacte, on largua très
facilement les réprimandes au seul Christian Von Rubert, le plus récent des
cinq ou six chefs d'orchestre, qui s'étaient succédés en presque autant
d'années. Kurbine alla même
jusqu'à regretter publiquement Olgut Holberg en pleine séance.
«Ce
chef spartiate avait beau, comme il le dit, avoir été détesté pour sa rigueur
excessive et ses méthodes dites draconiennes, il pouvait au moins se targuer de
posséder la poigne nécessaire pour attiser les différences individuelles et
conserver l'unité de l'ensemble. Nous ne nous sommes jamais remis de la perte
du maestro Holberg, voilà déjà sept ans et aucun de ses successeurs ne s'est
révélé à la hauteur de son oeuvre.»
Même
si Kurbine avait eu le courage de dire haut ce que les autres pensaient bas, le
comité jugea son intervention incongrue. Certes, l'indiscipline s'était emparée
des musiciens qui ne tardèrent pas à abuser de la souplesse de chefs
d'orchestre trop mous, mais on admit que Von Rubert n'avait pas la tâche
facile, depuis sept ans un perpétuel roulement à la tête de l'ensemble
n'apportait qu'un éternel état de recommencement et qu'un autre chef ne ferait
pas nécessairement mieux.
«Tel
l'animal possédant plusieurs maîtres en vient à ne plus savoir lequel écouter,
nos musiciens demeurent perplexes devant la nouveauté et beaucoup préfèrent
s'en tenir à un seul maître: eux-mêmes.» Ainsi vint plaider Christian Von
Rubert.
S'il
voulut reconnaître qu'une bonne partie de son énergie était déployée à régler
la suite ininterrompue de querelles disparates, parmi lesquelles, souligna-t-il
en regardant le représentant de la couronne, trônait toujours l'épineuse
question linguistique, il ne se fit pas prier pour accuser à son tour la
direction, qui ne se formalisait guère de laisser au second niveau, ce qui
devait pourtant, être une priorité: la musique.
C'est
probablement Joseph Lachelier, un harpiste siégeant au comité, qui eut la
meilleure intervention ou du moins qui lança celle qui fit le plus réfléchir.
«Certes,
en tant que musicien, je veux bien accepter mes responsabilités dans cette
affaire et endosser les propos de Meredith Van Eyke. Ils sont réels.
Divergences linguistiques, politiques, sociales et religieuses, mésententes sur
le fonctionnement de l'orchestre, rivalités entre musiciens et conflits de
personnalité, oui je suis conscient qu'ils contribuent à enclencher le cercle
vicieux. Nos altercations empoisonnent l'orchestre qui ne peut trouver son
harmonie; piètres performances, mauvaise critique, baisse du public, diminution
des subventions, déficit, donc moins d'argent, etc., etc. Cependant, permettez-moi
de vous relancer: a-t-on besoin d'un comité exorbitant avec tous ces vieux
croûtons pour en arriver à la conclusion que nous sommes les victimes de la
galère que vous avez, vous-mêmes, semée?»
Madame
Radegonde, la grosse bibliothécaire du Philharmonique, sourit en repensant
soudainement à cette tirade, qu'elle avait surprise par hasard, alors qu'elle
rapportait dans la grande salle de conférence où siégeait le comité, un livre
d'histoire des grands orchestres contemporains.
Radegonde
s'approchait de Simone d'un pas pesant, les bras chargés d'une énorme pile de
partitions. Affublée d'une robe pâle anticipant l'été qui dénudait ses bras
massifs tout écrasés en chair molle, elle chancelait sous le poids des
feuillets.
Toujours
assise sur le banc attenant à la salle de répétition, Simone avait entendu de
loin ses vieilles semelles user le plancher. Bien que connaissant le visage
derrière ces pas, elle releva machinalement les yeux vers elle et le regretta
aussitôt. Elle crut remarquer que la dame n'avait pas, comme à l'habitude,
remonté en chignon sa toison blanche qui retombait crûment jusqu'au milieu de
son dos, et même le regard baissé, Simone conserva l'impression qu'une sorcière
fonçait vers elle.
Animée
par ses instincts bourrus, Radegonde administra, sur la belle chaussure noire à
talon plat de Simone, un vif coup de pied qui la fit sursauter.
- Holà ma jolie! dit-elle, renfrognée. Encore en retard. Vous rentrez ou
vous renâclez vos souvenances sur ce banc?
Simone paraissait quelque
peu décontenancée.
- Je viens... Je...
Les
deux femmes se considérèrent de longues secondes. Radegonde décontracta son
visage, plus fardé, mais paraissant étonnamment plus serein que la plupart des
jours. Désignant de la tête l'épigramme pendouillant sur la porte attenante, la
bibliothécaire reprit, avec plus de compassion.
- Pas joli hein?
Simone haussa les épaules.
- Vous savez, il en est ainsi depuis mon arrivée à Anvers*.
- Anverse! Anverse! s'exclama Radegonde vivement. Vous me fatiguez
à la fin! Pourquoi les gens prononcent-ils un «e» où il n'y en a pas!
Dites-vous bien que je suis tolérante et que je sais vivre. D'où je viens, on
vous reprendrait à chaque fois.
Cette
leçon pétulante et inattendue de prononciation abasourdit quelque peu Simone,
qui ne trouva pas la force d'ouvrir la bouche.
- N'empêche... dit la vieille femme, ayant subitement repris son calme.
C'est pas jojo leurs trucs!
Pensive,
Simone laissa échapper, presque instinctivement:
- Vous savez, la médiocrité humaine peut justifier les pires médisances.
Presque
confondue et soudainement honteuse de son emportement, Radegonde trouva
préférable de se taire. S'aidant d'un de ses mentons, elle poussa lestement une
partition qui tomba sur le sol. Simone la regarda tomber impassible et continua
à la fixer un moment. La dame, se sentant tout à coup éreintée par son fardeau,
parut choquée.
- Attendez-vous que le plancher se soulève! dit-elle sèchement. Allons,
prenez!
Simone
s'empara indolemment du cahier, lequel elle posa sur ses genoux.
- Bonne nouvelle! poussa la dame, dans un nouveau souci d'amabilité.
Ayant
trahi le ton sec de sa voix rauque, elle souriait.
- On attaque Malher! Vous serez contente; j'ai cru y remarquer de belles
parties pour triangle.
Simone
perdait son regard sur la couverture de la partition.
- Symphonie No. 1, lut-elle spontanément.
- Vous connaissez? s'enquit son interlocutrice.
- Peut-être.
- Eh quoi, vous la connaissez oui ou non?
Simone
ne réagit point, se contentant de fixer le cahier.
- Bon! si le chat vous a mangé la langue, je n'insiste pas.
Et
elle rajouta:
- Pour une fois, ne tardez donc pas à entrer. Je crois savoir que
Kurbine, notre pimpant directeur, doit prendre la parole dans peu de temps. Il
doit venir nous rabattre les oreilles avec son stupide comité!
La
vieille femme regarda Simone en poussant un long soupir de dépit, puis elle
disparut aussitôt dans la salle de répétition.
Simone
paraissait étourdie par le passage de la Radegonde. Faconde et déjà bien
pourvue en présence, la dame avait tendance à parler fort et d'un débit
ininterrompu. Passant sans contextualisation d'un sujet à un autre, du murmure
presque imperceptible à ses fameux rugissements qui lui agitaient
intempestivement la jugulaire, son ton transparaissait toujours scrupuleusement
chacun de ses moindres petits humeurs, ce qui au bout de cinq minutes,
fatiguait inévitablement l'interlocuteur. Simone entretenait malgré tout avec
elle une relation retenue certes, mais incontestablement intègre. C'était une
femme respectueuse derrière sa redoutable spontanéité et qui savait, par
moment, se taire pour écouter. Simone se montrait même plutôt empathique envers
cette rude vieille fille qu'elle ne pouvait voir autrement que très
malheureuse; une empathie qu'elle s'adressait à elle-même, d'une certaine
manière, comme le dur retour du miroir nourrissant l'obsession maladive qu'elle
avait de finir ses jours dans la solitude.
Simone,
après avoir inspiré et expiré longuement, se leva pour la répétition, obéissant
involontairement au commandement de Mme. Radegonde.
Un
écrasant silence s'installa dès qu'elle franchit le seuil de la salle de
répétition. Taciturnes, les musiciens ajustaient leur instrument devant leur
pupitre, certains le faisant de façon presque artificielle, un petit sourire
narquois dessiné au coin des lèvres, le regard louchant provisoirement vers
elle. La vieille bibliothécaire distribuait à chacun les nouvelles partitions.
Empruntant un pas solennel, Simone s'efforçait de traverser cette pièce
grouillante d'ennemis, de la démarche la plus fière possible. Elle semblait
s'examiner les pieds, mais en réalité, elle ne voulait pas que ses ennemis
puissent se nourrir du malaise qui se lisait dans ses yeux. Elle marchait
rondement, libérant sur son passages la douce effluve de son parfum parisien,
dont plusieurs - ils furent trahis par l'avivement de leurs narines - avaient
eu l'occasion d'humer à la source.
Animée
par le doux spectre de l'amour, secouée par la volonté pertinente de se faire
belle au nom du désir, elle avait passé un temps précieux devant sa coiffeuse,
livrant bataille aux cernes et aux traits tirés, se faisant l'amie du peigne et
de la poudre, excitée comme une jeune fille, inspirée par l'idée seule de
revoir son amant. Elle avait retrouvé un éclat propre au printemps. Noble et
fraîche dans sa délicate blouse de soie chinoise, sous laquelle, - elle se
rappela la remarque du dernier soupirant - ses petits seins rosacés pointaient
si subtilement, elle eut soudainement et peut-être pour la première fois de sa
vie, conscience du pouvoir que ses charmes lui permettaient d'excercer. Elle se
sentit tout à coup parfaitement en maîtrise de la situation et put relever les
yeux pour avancer la tête haute. Se faufilant entre ces fourbes fauves pour
rejoindre l'arrière-salle, elle souhaitait même que ceux-ci bondissent pour
riposter à son tour.
«Allez!
attaquez-moi! se disait-elle. Injuriez-moi! Vous ne parviendrez jamais à bout
de Simone Machon.»
Cependant,
personne n'osait souffler mot. On se contentait de la scruter du coin de
l'oeil; il était vain de ne pas crochir le regard devant cette absence évidente
de soutien-gorge, et ce, autant chez ces messieurs que chez ces dames, malgré
leurs motifs bien distincts. Il eût été encore plus difficile pour le profane,
en voyant cette quiétude apparente ou sinon cette banale manifestation
concupiscente, d'imaginer que la Philharmonie d'Anvers était le siège de
fumantes conflagrations. Encore plus abstrait de croire qu'un petit groupe
parmi eux exerçait leur esprit à entacher l'une des leurs, celle-là même qui en
ce moment éveillait leur plus vive convoitise.
«Bande
d'hypocrites! rageait-elle. Ils n'ont même pas le cran d'aller au bout de leurs
actes.»
Sa
colère s'atténua vite lorsque son regard alla se poser malgré elle, sur le
harpiste, Joseph Lachelier. Il était l'un des rares musiciens à oser croiser
son regard et cette témérité, venant de cet homme imprévisible qu'elle ne
connaissait peu ou pas, la prit réellement au dépourvu. Aussi, animée par un
inexplicable malaise, elle ne put tenir longtemps cet échange et termina
rondement sa parade en allant regagner sa place. Baptiste, son voisin et ami
cymbalier, lui sourit complaisamment, l'écume à la bouche, cachant sans grande
subtilité les traces vaines du désir qu'il éprouvait à son égard. Songeuse,
elle lui resta de glace.
Non
loin d'elle, un autre musicien cherchait désespérément son regard; c'était
Willem, visiblement confus et mal à l'aise. Le sang froid, dont Simone faisait
preuve, le gardait hésitant. Elle se plaisait à se dire que sa coquetterie,
s'il en avait été l'instigateur, ne lui était plus adressée. Et si elle était
fière de l'effet qu'elle venait de provoquer, elle se persuada que
contrairement à ce qu'elle croyait, l'expression de la beauté ne prenait pas
son sens dans la seule volonté de plaire aux hommes, mais bien dans celui de se
plaire à soi-même d'abord.
«C'est
en ces termes qu'il s'énonce, le véritable pouvoir des femmes, pensa-t-elle.»
Elle
réalisa aussi que trop longtemps, sans hommes à ses côtés, elle s'était
négligée. Satisfaite comme si elle venait de remporter une victoire, elle
releva les yeux vers Willem. Il lui envoya un signe courtois de la main, lequel
elle préféra ignorer. Inquiet, presque chancelant, il posa alors son cor et se
dirigea vers elle d'une démarche incertaine. Son intrépidité donna aussitôt
lieu à quelques jeux de coudes railleurs chez certains instrumentistes.
- Hi Simone! balbutia-t-il, embarrassé de la veille et surtout de
la tournure des événements.
Elle
se tourna vers Baptiste, dont elle pouvait deviner le mépris, alors qu'il ne
cessait de dévisager son bel Américain. Froide et stoïque, Simone faisait mine
de rien, s'efforçant de rester indifférente dans cette position intenable entre
les deux hommes, plantant ses ongles dans la serviette en peau de reptile
qu'elle gardait fermement sur ses genoux. Willem, tout aussi tendu jugea bon
d'achever cette intenable situation. Ne faisant ni une ni deux, il osa effleurer
l'épaule de Simone qui sursauta, d'autant que Baptiste réagit en faisant vibrer
délibérément ses cymbales. Un frisson sournois et tortueux parcourut le dos de
la femme, qui demeura paralysée tant que l'écho tonitruant de l'instrument ne
se soit complètement éteint. Sans même ouvrir les yeux, elle se retourna
lentement vers Willem. Se gardant bien de ne pas sourciller, celui-ci
s'efforçait de sourire ingénument.
- Eee... You... Tu... You're OK? lui demanda-t-il
poliment.
Malgré
son aisance déjà surprenante en français, il lui arrivait encore, surtout quand
le malaise s'emparait de lui, de chercher ses mots.
Les
lèvres de Simone se cambrèrent.
«Alors
en voilà un culotté! pensa-t-elle. Jamais encore, un homme n'avait osé me
relancer avec une telle insolence après m'avoir trompée et salie de la sorte.»
Prenant
le dur parti de l'impassibilité, elle posa sa serviette et en sortit son
triangle et ses baguettes comme s'il n'y était pas.
- Écoute Simone... (Il ignorait pourquoi, mais il se surprenait désespérément
à chercher à poser ses mains sur elle, comme s'il devait s'y appuyer pour ne
pas s'affaisser.) Je ne sais pas... eeh... comment ils ont su pour hier,
but... Maybe should we talk about this epigram?
Sa
voix était ardente, presque langoureuse et il était difficile de résister à son
français fortement embaumé par ce suave accent des états du Sud. Ses lunettes
circulaires lui conféraient un petit air cérébral, que tempérait un physique
vigoureux. Grand brun au teint méridional, ses yeux, coiffés de cils infinis,
semblaient constamment maquillés et ses petites lèvres cuivrées donnaient
l'impression d'une dentition abondante, mais impeccable. Il possédait une ligne
de visage qu'on se plait à examiner longuement, plus toutefois pour chercher
l'origine de la faille pouvant agacer,
que pour s'en extasier vraiment.
Apercevant
à proximité, quelques malveillants tentant d'épier leur conversation, Willem
préféra reporter leur entretien.
- Après la répétition, au café d'à côté. It will be O.K.?
Elle se leva et, dans un anglais fort précaire, elle lui chuchota à
l'oreille:
- I have nothing to say to you, Sir... Leave me alone!
Promptement,
elle se précipita vers la sortie. Sans se soucier des autres, il ne put
s'empêcher de crier:
- Simone! Je ne suis pour rien! God! Believe me!
Des
murmures assourdissants jaillirent dans la salle. Les yeux prêts à déferler,
Simone se calfeutrait devant d'éventuels aveux de l'homme. Elle savait que ce
qu'il lui restait de mieux à faire, c'était de le fuir. Quelques belles paroles
de sa part auraient suffi pour qu'elle le gracie; des sanglots s'échappant de
sa voix fiévreuse et elle courrait se pendre à son cou.
«Non
Simone! se reprit-elle, alors qu'elle se dirigeait vers la sortie. Plus de
larmes. Tu t'es suffisamment faite duper; s'il te reste un peu d'amour propre,
ignore-le. Il est temps de te faire respecter. Montre-leur qu'on ne peut pas
t'utiliser et te jeter impunément après usage.»
Elle
atteignait le corridor, lorsqu'elle fut interceptée par Christian Von Rubert,
marchant au-devant de Kurbine, qui discutait avec M. Vandervent, son adjoint
ainsi que Jacob, son secrétaire.
Personne
n'aurait pu dire en voyant la démarche assuré de Georges Kurbine qu'il avait
longtemps boité dans son enfance et le pas cadencé qu'il imposait à ses
confrères, rappela momentanément à Simone celui des soldats nazis entrant dans
sa ville. Cette impression la pétrifia.
Von
Rubert considéra à peine Simone. Il ne s'arrêta que pour arracher l'épigramme
tenant encore sur la porte, qu'il chiffonna résolument avant d'entrer dans la
salle de répétition.
La
remarquant, immobile, les bras croisés derrière le dos comme si elle craignait
d'être grondée, Kurbine s'interrompit de parler.
- Encore en retard, Simone? dit-t-il gravement.
- Non... À vrai dire, je...
Elle
ne remarqua pas dans son embarras, le regard aventureux de l'homme franchir
impudemment sa personne, s'attardant longuement dans le parcours vertical de
l'axe de son corps, sur ses deux affriolantes ordonnées.
- Vous êtes radieuse aujourd'hui, dit-il gouailleur.
Puis,
se retournant vers ses confrères, Kurbine leur fit un clin d'oeil complice et
rajouta un petit commentaire en flamand qui les firent s'esclaffer. Simone
rougit, certaine d'avoir compris.
- Allons, rentrez, dit-il. J'ai à m'adresser à vous tous.
Il
entoura le cou frêle de la jeune femme, qui ne put réagir autrement qu'en
acceptant docilement son escorte vers la salle.
Humiliée de devoir y refaire son
entrée - celle-là autrement moins éclatante - , se sentant ridicule au bras de
son directeur, Simone cherchait vainement à retrouver l'assurance dont elle se
targuait cinq minutes auparavant. Petite et avec un port moins altier qu'à sa
première apparition, elle retourna s'asseoir à l'arrière, devant son lutrin.
Sentant le poids du regard des autres, mais surtout celui de Willem, elle
combattait farouchement contre son âme surmoïque pour ne pas succomber à la
tentation de le croiser.
«Ressaisis-toi,
Simone! Domine ta sensibilité!»
Frustré
ou déçu de l'entêtement de son amante, Willem était d'autant plus torturé à la
vue du rassemblement impromptu de la direction. L'atmosphère papelarde d'il y a
à peine quelques minutes était maintenant alourdie de tension. De quoi
venait-on les entretenir? Qu'est-ce que le comité avait encore statué? S'il
restait une unité au sein de l'orchestre, elle résidait bien dans l'indignation
partagée des musiciens devant le grotesque d'un comité qui, depuis deux mois,
exigeait presque d'eux qu'ils s'affligent cinq heures strictes de gammes à tous
les soirs.
Les
quatre hommes se postèrent à l'avant. Ils étaient lents à s'installer et ce
suspense inutile donnait presque, à la limite, l'impression d'avoir été machiné
par le comité. Kurbine prit la parole le premier. Malhabile en néerlandais, il
annonça qu'il énoncerait son discours en français, mais qu'il s'interromprait
fréquemment afin de laisser le temps à M. Vandervent, son directeur adjoint, de
le traduire.
Il
s'engagea donc dans une longue introduction cérémonieuse faisant l'éloge du
passé du Philharmonique avant de glisser tranquillement dans ces remous que
tout le monde connaissait et qui n'avaient nullement besoin d'être soulignés
une fois de plus. Von Rubert, alors qu'on détaillait les séances du comité, fut
même surpris à pousser un bâillement grossier et légèrement feint. Si cette
indélicatesse allégea quelque peu le climat, on ne pouvait en dire autant des
bribes d'humour vaines et quasi-déplacées de Kurbine épiçant son discours,
autrement morbide. Il finit d'ailleurs par le réaliser et sans passer par
d'autres chemins fastidieux, il comprit qu'il valait mieux en finir au plus
vite.
- Le comité a pris la décision de retrancher dix-neuf musiciens parmi
vous, dit-il sans hésitation. Nous regrettons sincèrement, mais nous ne pouvons
plus nous offrir le luxe d'un orchestre de près de quatre-vingt têtes. Du
moins, tant que les finances ne sont pas plus en santé. Nous comprenons l'amère
déception des partants. Toutefois, la conjoncture actuelle ne nous laisse guère
d'autres alternatives. Nous agissons pour le seul bien du Philharmonique
d'Anvers.
Le
silence envahit de nouveau la salle. Jamais le bourdonnement des lampes n'avait
paru aussi insupportable. De l'arrière gauche, un cri retentit, suivi de la
plainte douce d'une harpe.
- Mon cul! lança Joseph Lachelier, en se redressant. Vous ne me ferez
pas gober que j'étais aux chiottes, quand le comité a pris cette décision!
Un
éclat de rire ardent, mais sonnant un peu faux jaillit dans la pièce. Kurbine
regarda son adjoint qui prit la parole.
- M. Lachelier, dit Vandervent, le comité a été formé pour amener des
solutions, non pour mettre en application des mesures précises. Vous avez fait
votre part en ce sens et nous vous en remercions.
- On est en démocratie, oui ou merde! Que vous décidiez de jeter une
bombe sur le bâtiment, je m'en fous. Mais ne me demandez pas
d'assister au complot qui
fomente l'acte!
Kurbine
coupa sec la discussion.
- Vous voulez M. Vandervent, pria-t-il, faire la lecture de la liste des
partants.
Outré,
Lachelier se rassit. Agité, Vandervent scrutait vainement les poches de son
veston, espérant y dénicher ses lunettes. L'attente était infernale. Après de
vaines recherches, ne pouvant trouver, de toute évidence, ses "yeux",
il dut passer le billet à Jacob, le secrétaire. Tel un bourreau appelant ses
victimes au supplice, celui-ci lut les noms à haute voix, en ordre
alphabétique, s'arrêtant entre chaque, comme pour vérifier leur réaction.
- Alors je lis: Antoine Beneden, Morine Brükner, Alphonso Brunetti,
Karl Cluytens, Paula DuRocher, Jean Fontage, Joseph Knapperchum, Edouard
Lalande, Peter Leonard et Simone Machon...
L'instant
qui avait suivi l'interruption de l'homme avait été court, mais empreint d'un
sentiment collectif à la fois si troublant et si ambigu qu'il parut finalement
infini. Le silence semblait s'être emparé de la salle, alors que paradoxalement
un fond sonore constant mais non distinct s'élevait dans l'air; un soupir
général d'effarement avait été poussé, alors que chez la plupart des musiciens,
une lueur pernicieuse de soulagement venait de s'allumer dans leur regard,
comme si la lecture d'un seul nom avait suffi à annuler, le choc que provoquait
les neuf autres qui l'avaient précédé. Pas plus nerveux qu'il ne le faut pour
sa peau et surtout furieux, Joseph Lachelier, qui avait abandonné sa place en
plein milieu de l'énumération, s'était immobilisé devant la sortie, à l'appel
du nom de Simone. Baptiste et Willem s'étaient retournés simultanément vers
Simone, qui décidément fixait le plancher. Pendant ce bref instant, plusieurs
croisements singuliers de regards s'étaient ainsi établis aux quatre coins de
la pièce, ni franchement compatissants, ni directement mesquins, simplement
équivoques.
Une
toux aigre et à la fois bien soutenue de Kurbine, alors qu'il dévisageait son
fidèle Jacob, acheva rapidement ce sourd tapage. Venant de remarquer la rature
bleue encore fraîche effectuée sur le dernier nom, Jacob sursauta et se révisa
aussitôt.
- Oh! pardon! dit-il, le coeur tout palpitant. J'ai dû mal lire. Simone
Machon ne figure pas sur la liste.
Les
musiciens parurent à nouveau déconcertés, mais leurs sentiments ne conservaient
manifestement plus guère d'ambiguité. Le départ de Lachelier en claquant la
porte, exprimait bien leur aversion générale. Trop absorbée par ses pensées,
repliée sur elle-même, Simone ne réagissait pas. Elle ne se sentait pas même
concernée par ce qui se passait.
Jacob
reprit son souffle et redémarra de plus bel:
- Paul Noyon, Edouard Poiteau, Elizabeth Ruzenstein, Hans Sawatch,
Florent St-Jean, Vincent Vanbrugh, Anton Vanderbelde, Max Van de Velde, Henry
Van Heemskerck, Jan Van Laer. Cela fait donc, dix-sept, dix-huit; en fait,
dix-huit en tout.
Il
poussa un faible éclat de rire imbécile. Plusieurs de ceux qui venaient d'être
nommés, n'avaient pas attendu la conclusion de Kurbine ou des autres pour
s'esquiver.
- Mme Radegonde! s'écria Kurbine. Vous seriez aimable de passer
immédiatement à mon bureau.
La
vieille bibliothécaire, qui s'était sitôt mise à ramasser les partitions des
partants, parut étonnée.
- Je termine et je vous suis, dit-elle d'un ton hésitant.
- Laissez, protesta-t-il.
- Ça ne prendra qu'une minute.
Lassé
de ce flafla qui le rendait malade, désirant sortir rapidement de ces murs
étouffants, Kurbine ne se sentait plus la force de marcher sur des oeufs.
- Si vous voulez savoir, il vient un temps dans la vie où l'on doit
penser à sa retraite; j'ai bien peur que ce temps soit venu.
Glacée,
la dame déposa lourdement les partitions et sortit d'une démarche misérable,
qui ne lui ressemblait guère.
Von
Rubert, le chef d'orchestre, s'excusa à son tour avant de prendre la décision
de reporter la répétition au lendemain, sur quoi Kurbine fit remarquer
discrètement à son secrétaire:
- Tu vois la différence entre Von Rubert et Holberg? Holberg, non
seulement aurait exigé qu'il y ait une répétition, mais encore il aurait forcé
les partants à y assister!
- M'ouais! et en les obligeant à sourire, en plus!
Les
deux hommes rirent discrètement, puis se retirèrent. La salle s'évacua
rapidement. Soulagé de se voir lui-même, ainsi que Simone demeurer au nombre de
ceux qui restent, Willem voulut aller la rejoindre pour partager son euphorie.
Il dut se rasseoir lorsque, s'approchant, il la vit quitter la salle au bras de
Baptiste. Attristé du traitement qu'elle lui réservait, il ramassa ses affaires
et s'en alla à son tour.
- Ouf! s'exclama Baptiste. J'ai eu chaud pour toi!
- Pourquoi? répondit Simone.
- Quand Jacob t'a nommée avant que Kurbine ne le rectifie.
- Je n'ai rien entendu.
- Tu blagues! Où t'étais? Sur Pluton!
Elle
oublia son interlocuteur quelques secondes, le temps de se retourner vers
Willem, qui avait fait défection. Elle soupira puis, revenant à Baptiste:
- Tu disais?
Il
remarqua l'objet de sa distraction.
- C'est donc lui qui te tiraille? dit-il.
- Quoi?
- L'Américain... Tu l'aimes?
- L'aimer? Tu veux rire, se défendit-elle avec empressement. Ce type
n'existe plus pour moi.
Sceptique,
il plissa du nez. Simone ne pouvait pas supporter l'air qu'il faisait quand il
la regardait de cette manière. Ils regagnèrent le grand couloir extérieur.
- Pourquoi Simone? Pourquoi tu t'entiches toujours de vauriens?
- Ne me juge pas... Je... j'ai cru qu'il était différent.
- Tu crois toujours qu'ils sont différents.
- Tout le monde a droit au crédit.
- Non! Ces mecs sont des salauds! Tu comptes pas pour eux. Ils n'ont
pour toi, aucune considération. Ils veulent juste te baiser.
- Et toi?
Intimidé,
il ignora sa dernière remarque.
- Tu n'es que l'enjeu de leurs ignobles paris. Ça valait pour les autres
autant que pour cet Américano.
- Tu ne le connais même pas.
Il
arracha de sur un mur une copie de l'épigramme et le froissa impétueusement:
- Ah! pour le connaître tu le connais, toi! Oui, je vois. Vous êtes
faits pour vous entendre. Charmant, hein?
- Ce n'est pas... Oh! et puis tu ne comprendrais pas.
- C'est vrai, je ne comprends pas les femmes, leur illusion, leur
masochisme. Quoi? Faut-il qu'un homme vous malmène pour le désirer?
- C'est pas ça... Enfin. Se peut-il que certaines personnes nous
semblent, au départ, loyales dans leurs sentiments? Merde! Je peux pas croire
que la bière soit l'unique responsable de cette illusion. Il m'apparaissait
honnête, doux et prévenant; ivre ou non. Et en plus, il était beau.
- Quand l'extérieur est trop beau, l'intérieur est souvent pourri!
L'enveloppe est trompeuse, Simone. Combien de déceptions j'ai eues à Noël,
étant petit, parce que je me fiais aux emballages dorés et aux beaux rubans!
Simone
baissa le regard.
- Crois-tu que je sois cette putain?
Les
cheveux de l'homme se dressèrent. Il regarda autour d'eux comme pour s'assurer
que personne n'aie pu entendre.
- Non! s'empressa-t-il de répondre.
- Mais je voulais coucher avec lui, riposta-t-elle, exaspérée. Il ne m'a
pas contrainte. Oh! et puis, je ne sais pas pourquoi je me tue à t'expliquer?
Je gouverne ma vie comme j'entends. Ma réputation de cuisse-légère est sans
doute fondée.
Il
fronça les sourcils et lui fit signe de baisser le ton.
- De toute façon, dit-elle, je n'ai pas l'habitude de t'agacer avec mes
ennuis de coeurs.
- Surtout épargne-moi ton orgueil. Je sais que tu te mens à toi-même...
Ta mélancolie crève les yeux, Simone.
Elle
resta un moment hésitante à se ronger l'ongle de l'index, se montrant
insensible. Mais rapidement, elle s'approcha de sa poitrine chaude, cherchant
un peu de réconfort en se blottissant contre lui.
- Excuse-moi Baptiste. Je croyais m'être habituée à ces épigrammes; je
dois confesser que celui-ci m'a blessée plus que je ne le croyais.
- T'as pas à craindre tes émotions.
- Les émotions effritent notre intégrité. Si par malheur, elles nous
échappent, de leur élan découle la médiocrité.
- Personne ne te veut parfaite.
Elle
posa ses mains sur les siennes et lui sourit tendrement.
- Tu mérites tout l'amour du monde, dit-il. Si seulement tu m'accordais
la chance de te l'offrir.
Simone
rougit. C'est vrai, elle le réalisa, de tous les hommes qu'elle côtoyait,
jamais elle n'avait envisagé Baptiste, comme candidat à une aventure
potentielle. Elle se demandait bien pourquoi. Il paraissait aussi convenable,
sinon à bien des égards mieux d'une grosse coche que bon nombre de ses anciens
prétendants. Elle le trouvait même plutôt sympathique avec ses petites rondeurs
et sa tenue soignée, lui qui se présentait toujours bien rasé, bien peigné et
l'allure fraîchement pressée dans ses vêtements qui sentaient la lavande.
Elle
parut tout de même embarrassée et préféra transformer ses propos en facétie.
- Ha! Ha! rit-elle faussement. Le cymbalier et la trianguliste;
ça ferait scandale!
Il
se força pour rire lui aussi. Puis, ils se remirent tous deux à marcher et
traversèrent presque tout le couloir sans se parler. Arrivés au vestiaire
curieusement désert, Baptiste rompit le silence.
- Dis donc, ils sont partis drôlement vite nos collègues!
Simone
ne voulut pas répondre et arracha sur sa case la nouvelle copie de l'épigramme
fraîchement apposée. Baptiste poursuivit tout en faisant la combinaison de son
cadenas.
- Ils ne doivent pas digérer que nous, les subalternes comme ils disent,
gardions notre place dans l'orchestre au détriment d'autres vaillants
violonistes ou flûtistes!
- Les prochaines semaines seront déterminantes. Je veux être à la
hauteur de cette décision. Je ne veux plus que personne ait à dire quelque
chose contre moi.
- C'est nouveau!
Elle
lui fit mine qu'il ne l'amusait guère pendant qu'elle ouvrait à son tour son
casier. Baptiste l'aida à enfiler son manteau de couleur et de la texture d'une
pêche. Il ne put d'ailleurs s'empêcher de le caresser entre ses omoplates, à
son insu alors qu'elle s'affairait à nouer son écharpe, dos à lui. Fermant les
yeux un moment, il oublia aussi sa théorie de l'emballage et osa s'imaginer la
saveur du fruit sous cette pelure veloutée. Il fut freiné dans son envolée de
volupté, lorsque celle-ci se retourna subitement. Simone ne put s'empêcher de
rire en le voyant, les paupières mi-closes, effleurer le vide de sa main. Se
sentant quelque peu ridicule, il s'assit pour enfiler ses bottes. Simone
s'accroupit à son tour pour lacer les siennes.
- Cette fois, poursuivit-il, ils vont te ficher la paix.
- Ils reviendront avec plus de vigueur.
- Tu viens aujourd'hui d'obtenir ta revanche.
- ô comme ils doivent
trouver la vengeance légère!
Elle
rit faussement en se relevant.
- D'accord, je gagne sur un point: je reste alors qu'on espérait me voir
disparaître. Mais dès demain, ils auront oublié ma pseudo-victoire. Ils
recommenceront leurs manèges et je me retrouverai dans la même situation. Non.
Il n'y a qu'une façon de les châtier.
La
bouche de la femme s'arqua avec amplitude.
- Devenir la meilleure; être plus reconnue que ceux qui me calomnient.
Le
nez de l'homme se plissa à nouveau.
- Quoi? réagit-elle courroucée.
- Eh ben, avoue que des triangulistes virtuoses, on en connaît
peu!
- Plaît-il? Oh Dieu! pardonnez-lui, il ne sait pas ce qu'il dit!
- Je ne dis pas qu'il n'y ait pas d'excellents percussionnistes,
mais hélas combien brillent au
catalogue des grands noms de la musique? Faut pas se leurrer; notre fonction
consiste à amplifier le caractère de certains passages d'une pièce; de colorer
l'orchestration.
- Pince-moi Baptiste, pince-moi! Mais comment veux-tu que les autres
respectent notre travail si toi-même, un percussionniste hautement diplômé,
tient un tel discours?
- Attends Simone, je ne dénigre pas les percussions. Mais avoue que le
triangle est moins à l'honneur dans les compositions. Enfin, moins que les
cordes ou les bois. C'est normal, c'est... comme ça. - Le triangle exige précision et un doigté
pour en acquérir la maîtrise. Je peux me faire sentir distinctement en
pianissimo comme en plein fortissimo. Et je regrette, Baptiste, le triangle
n'est pas utilisé comme «simple coloration». Je ne supporte pas ta vision
moyenâgeuse. Le triangle... il est bien aussi indispensable que n'importe
lequel autre instrument.
- Mais je sais tout ça, Simone.
- Sinon comment expliques-tu qu'on m'ait gardée dans les rangs de
l'orchestre?
Cette
dernière phrase empreinte d'une présomption à la fois naïve et inconsciente fit
sourire Baptiste. Bien que ne doutant nullement des facultés de Simone, il ne
put s'empêcher - et s'en voulut - , de repenser à ce que des mauvaises langues
se plaisaient à proférer au sujet de Simone, à savoir, qu'un puissant mécène
achetait la direction avec ses dons abondants. Bien que le tout lui paraissait
plausible, vu le maigre passé musical de Simone, il s'efforça, ne serait-ce que
par amitié pour elle, de vite chasser cette odieuse version de son esprit. Il
jugea aussi préférable de clore la discussion.
- J'adore mon travail, Simone, dit-il, mais c'est comme ça.
- Eh bien! Fie-toi sur moi, ça changera! Oh! ça je te le promets!
TROISIÈME PARTIE
Ce
soir-là, l'auditorium ne devait pas être rempli plus qu'au tiers de sa
capacité. On sentait que le contact entre l'orchestre et le public ne parvenait
pas à s'établir. La Symphonie No. 1 de Mahler avait durement été
houspillée. Quelques puristes inconditionnels de Mahler ou alors des
spectateurs simplement outrés avaient même profité de l'entracte pour écourter
en douce leur soirée.
Le
hall de ce grand bâtiment aux lignes typiquement flamandes, cet important
foyer des arts où depuis toujours la philharmonie s'exécutait, paraissait ce
soir empreint d'une telle désolation, qu'il eût été difficile de croire que le
lieu avait connu dans un passé pas si lointain, une animation et une intense
fébrilité qui avait fait les belles soirées d'Anvers et promulgué les concerts
du Philharmonique en tête du carnet mondain de toute une population. C'était
dans ce hall que les vrais amateurs de musique autant que les simples friands
consommateurs de mondanités se croisaient, public fidèle et ardent, s'attardant
longtemps après la représentation pour échanger entre eux et pour refaire le
monde. Aujourd'hui, le lieu s'évacuait bien rondement et les gens semblaient
davantage soucieux d'éviter un éventuel engorgement au stationnement que de
multiplier les rappels. Et si les dames se faisaient aussi élégantes, l'intérêt
de leurs toilettes avaient déclassé de loin celui des prestations de
l'orchestre proprement dit.
De
sa loge, assis aux côtés de son secrétaire, Kurbine pouvait apercevoir dans l'assistance, la silhouette
terrifiante de Meredith Van Eyck, dont le chignon trônait immanquablement sur
sa tête. Elle était assise comme toujours à la droite d'André Muller, le
critique musical du quotidien La Métropole.
«Elle
sera impitoyable!» pensait-il.
Il
trouvait, toutefois, un certain réconfort dans le fait que cette fois au moins,
il aurait l'excuse de cette vague inopinée de congédiements pour se blanchir de
leur sinistre performance. Depuis un moment, il préparait tout bas, la formule
qu'il utiliserait si on lui posait quelque question.
Le
premier violon se leva pour annoncer aux musiciens l'immanquable séance
d'accord des instruments, qui elle-même sonna faux. Von Rubert réapparut sur
scène sous des applaudissements polis. Il n'avait guère l'air plus reposé qu'au
début de l'entracte et l'on pouvait déjà sentir dégouliner sur son front, une
chaude sueur qui éméchait ses cheveux étonnamment jaunes sous les éclairages de
scène. Il ne prit pas la peine de s'éponger craignant que sa baguette ne lui
glisse entre ses doigts. Il cogna deux fois celle-ci contre son lutrin, se
positionna, puis donna l'envolée.
La
Symphonie No. 4 de Tchaïkovski augura sur une note plutôt agréable, mais
Kurbine, qui était bien tout aussi crispé que Von Rubert, se dit qu'il ne
pourrait recommencer à respirer que quand les derniers instruments se seraient
tus.
- Regarde-moi ce pitre de Von Rubert! chuchota-t-il à son adjoint Jacob,
avec mépris. Observe-le bouger. Autant de pompe pour si peu. - Donnez-lui une chance, répondit Jacob. Il
mène l'orchestre depuis septembre seulement.
Ne
quittant pas du regard celui qu'il n'osait appeler maestro, Kurbine ne sembla
pas entendre, car une minute plus tard, il se ravivait:
- Dès la première semaine, Holberg, lui, manoeuvrait à son gré ses
hommes et ses femmes. Il faisait d'eux ce qu'il voulait.
Jacob
parut indigné.
- Holberg est mort! M.O.R.T: mort! Quand vous accepterez ce fait,
peut-être que les choses iront mieux.
Kurbine
ne voulut rétorquer. Jacob reprit:
- Virez-le, s'il vous déçoit à ce point.
Une
étincelle jaillit dans son regard, mais se reteignit illico.
- Non. Non. Aucun chef ne dirige de la même façon. Puis, les musiciens
ont déjà suffisamment été déstabilisés.
- Alors encouragez-le, plutôt que de constamment invoquer un fantôme.
Kurbine
fronça ses larges sourcils velus.
- De toute manière, dit-il, il m'apparaît de plus en plus clair que la
conjoncture ne nous contraigne à suspendre nos activités.
- Vous dites cela sur un ton tellement impassible.
- Je n'ai pas intérêt à assister à la disparition du Philharmonique.
Cependant, je ne te le cacherai pas, Jacob: on m'a fait une offre. Offre très
alléchante d'ailleurs. à Lyon; la
ville de mes ancêtres.
- Le retour au bercail. Bravo Monsieur, bravo!
- Chacun tire comme il peut son épingle du jeu. Je n'y peux rien.
Jacob soupira, puis s'emporta:
- Je ne comprends pas qu'on puisse laisser s'éteindre une formation comme
la nôtre. Les gens oublient vite. Je pense qu'on a fait nos preuves par le
passé.
- Qu'est-ce que ça veut dire «faire ses preuves» quand il importe de
rester les meilleurs. Une seule chose compte vraiment en ce milieu: l'argent et
le public.
Jacob
ne se souvenait pas d'avoir vu une salle aussi vide, aussi consternante. Il
pensait à sa femme qui attendait leur troisième enfant; il s'emporta en
désignant ostensiblement les musiciens.
- Bon sens! Est-ce qu'ils vont se rentrer dans leurs foutues têtes, que
leurs malentendus sont en train de nous tuer? Vous qui ne vous laissez pas
prier pour dénoncer le comité, n'êtes-vous pas en mesure de trouver un moyen
pour démêler toute cette pagaille?
- Ce que je devrais faire? dit Kurbine d'un ton flegmatique. Les virer,
les uns après les autres et former un nouvel orchestre avec des individus
n'ayant aucune différence individuelle, ce que j'appelle, des automates! Nous
ne sommes pas les seuls à être frappés par les affres de la vie politique: le
pays tout entier est en crise Jacob, tu oublies?
- Au moins, si nous n'étions que des Flam...
- Que des Flamands. Le mot te gêne devant un Français. Ça ne me fâche
pas. Certes, ça réglerait un problème; mais retrouverions-nous, pour autant,
l'harmonie? Je crois que ce ne serait qu'appliquer un sparadrap sur la plaie
béante.
Jacob
se tut. Kurbine ne lui en voulait pas, jugeant fort légitime cette obsession
manifestée devant l'éventualité de se retrouver à la rue. Il aurait bien voulu
faire quelque chose pour son ami, mais il ne savait ni quoi dire, ni quoi
faire. Au reste, il croyait avoir tout dit et il se sentait épuisé, dépassé par
les événements. Il n'avait qu'une seule envie, déguerpir au plus vite pour
recommencer dans son pays.
Malgré
une nouvelle vitalité vis-à-vis son engagement envers la philharmonie,
Kurbine s'avouait, depuis belle lurette, totalement impuissant devant le fossé
qu'il avait vu s'y creuser. S'il n'avait pas cru aux bienfaits du comité, il
n'espérait guère plus de résultats dans ces coupures insensées de personnel; il
ne s'était contenté, comme il lui arrivait souvent ces dernières années, que
d'exécuter ce qu'on proposait. Dans le coeur de Kurbine, il se l'avouait
maintenant, son règne s'était véritablement achevé avec le départ d'Olgut Holberg,
de qui il n'était jamais parvenu, Jacob visait juste, à chasser le fantôme. Il
ne se cachait pas non plus que ses ambitions étaient mortes en même temps que
l'homme et qu'alors il avait perdu définitivement confiance en son orchestre.
Georges
Kurbine considérait qu'il avait fait plus que sa part. Depuis quinze ans qu'il
était arrivé à Anvers, alors sous occupation allemande, pour prendre les rênes
de la formation, il ne pouvait plus voir cette ville instable et se trouvait
fou de dépenser sa précieuse énergie à tenter de sauver un ensemble qui avait
déjà connu son heure de gloire, heure qu'il estimait bel et bien passée. Il
ressentait un urgent besoin de sang neuf, que la France, - une chance qu'il
n'espérait plus - venait lui offrir. Et s'il se préoccupait encore de la
réputation de l'orchestre, s'il s'efforçait plus que jamais de conserver intact
son rôle de meneur absolu et qu'il caressait toujours les mécènes pour empêcher
le trépas du Philharmonique, on pouvait davantage y déceler la volonté d'un
homme cherchant à sauver les apparences, que de prétendre à un excès de
commisération. Il s'agissait pour Kurbine d'accomplir un dernier tour pour ne
pas arriver à Lyon en minable vaincu; un sprint final contre le spectre de
l'échec. Il puisait sa force dans le caractère provisoire de l'effort,
impatient qu'il était de voir poindre à l'horizon, son entrée en fonction à
Lyon, vers la fin du mois d'août.
Une
courte pause, succédant l'andantino in modo di canzone*,
enclencha dans l'assistance, la rituelle épidémie de toux. Néanmoins, au moment
où débutait l'allegro, la séance de toussotements semblait
miraculeusement terminée.
Le
troisième mouvement débutait d'un ton endiablé, dont la cadence fortuite
surprit Kurbine autant que l'ensemble des spectateurs. La quatrième de
Tchaïkovski, il est vrai, tout comme les compositeurs russes en général,
faisait partie d'un répertoire assez bien maîtrisé par la philharmonie dont
quelques heures de répétition suffisaient en gros selon les oeuvres pour
dégraisser. On ne pouvait en dire autant des Allemands et de Mahler plus
spécifiquement avec lequel Von Rubert ne s'était jamais réellement senti à
l'aise et qu'en dépit d'ardentes protestations, il n'avait guère pu obtenir
plus que la semaine pour la parcourir en entier avec son troupeau. Pour
l'instant, l'orchestre se débrouillait avec une aisance surprenante et pour
peu, on eût cru qu'on tentait de réparer le massacre de la symphonie de Mahler.
Mais
ce mouvement, comme les deux autres qui l'avaient précédé, était dépourvu de
partie pour triangle. Reléguée dans un état plutôt inactif, Simone toujours
assise en arrière-scène, sentit une lourdeur soudaine dans ses paupières.
Depuis
le début du concert, elle n'avait pu chasser son état pensif et n'arrivait pas
à conserver sa concentration. La semaine avait été ardue. Les répétitions
avaient été fréquentes et épuisantes. Tout le monde avait dû mettre les
bouchées doubles pour minimiser le chambardement causé par le départ
déraisonnable des dix-huit musiciens. Si la presse avait longuement débattu
dans l'affaire et critiquait sévèrement la haute direction, Simone, parmi les
siens, était tout aussi pointée du doigt et avait dû encaisser, encore ces deux
dernières semaines, de nombreux épigrammes peu tendres à son endroit. Malgré
ses bonnes volontés et son ardeur au travail, tout ceci l'avait intérieurement
beaucoup remuée, d'autant que Willem la travaillait fort pour chercher à lui
prouver son innocence; fidèle à sa promesse, elle l'avait ignoré jusqu'au bout,
mais chaque soir, la froideur de ses draps lui pesait et elle souffrait
vraiment d'avoir interrompu ses promenades au port, de peur de l'y rencontrer.
Rêveuse,
Simone sentit soudain qu'elle somnolait. Effrayée à l'idée de sombrer
accidentellement dans les bras de Morphée, elle se réveillait en sursaut au
moins à chaque trente secondes. Elle avait de plus en plus de difficultés à
garder ses yeux ouverts.
«Réveille-toi,
Simone» lui soufflait sans relâche une petite voix intérieure.
Elle
ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Certes, elle avait coutume de se coucher
à des heures tardives, mais jamais elle n'avait eu à en subir les séquelles,
surtout pas au beau milieu d'un concert. Elle avait beau avoir sa semaine
imprégnée dans les os, son récent serment de performer eût dû suffire à la
tenir en état d'alerte. Simone, qui en temps normal aimait bien Tchaïkovski,
refusait de croire que l'auteur du ballet La belle au bois dormant fût
responsable de cette crise soudaine de narcolepsie!
Toutes
ces craintes, qui jusqu'ici la gardaient éveillée, se résorbaient et n'allaient
bientôt plus suffire à empêcher son sommeil. Un sentiment de bien-être
l'envahissait. Elle se laissait bercer par la langueur doucereuse de la
mélodie. Ses mouvements oculaires se faisaient plus lents, sa respiration
irrégulière. Ses muscles se relâchaient; elle s'enfonçait indolemment dans sa
chaise. La musique ne constituait plus qu'un fond sonore apaisant. Elle s'était
profondément assoupie...
De
par sa position tout au fond de la scène, on ne constata pas, dans un premier
temps, la torpeur qui la frappait. Mais quelques chuchotements ne tardèrent pas
à retentir dans l'assistance et très vite, des rires s'y entremêlèrent. Les
cous s'allongeaient, les têtes s'agitaient. Les regards se rejoignaient maintenant
vers l'arrière-gauche et l'on ne se gênait nullement de pointer la trianguliste
endormie.
De
sa loge, Kurbine découvrit à son tour, l'origine de l'agitation.
- Nom de Dieu! s'exclama-t-il d'une voix éteinte. Mais elle dort!
- Voyons, c'est ridicule! rétorqua Jacob. On n'a jamais vu ça. Peut-être
se sent-elle incommodée?
- Elle dort! répéta-t-il éberluée.
Jacob
plissait des yeux pour mieux repérer Simone. Il laissa planer cette phrase qui
fit exploser Kurbine.
- Et ni Von Rubert, ni ses voisins ne s'en rendraient compte?
- Des incapables! tonitrua-t-il. Tous des incapables!
- Chhhut! Calmez-vous, je vous prie. Il faut la réveiller, c'est tout.
- La sotte! Oh! je m'en vais te la foutre à la porte.
- Vous oubliez Courbet? N'allez pas trop vite. Je descends en coulisses
voir ce qui se passe.
Il
s'y rendit, tandis que Kurbine s'arrachait les quelques cheveux qui lui
ceinturaient encore le crâne. S'éventant avec le programme, il ne pouvait
s'empêcher de se répéter:
«On
va se faire crucifier dans les journaux. Lyon va se moquer de moi.»
Avant
que Jacob ne regagne l'arrière-scène, Baptiste, tout à fait par hasard, se
tourna vers Simone et la surprit endormie. Son premier réflexe fut de la
trouver belle, mais il s'affola rapidement. Énervé, il ne trouva mieux à faire
que de l'interpeller à voix basse, pour qu'elle reprenne conscience. De près,
la situation donnait dans le meilleur vaudeville.
La
symphonie poursuivait son cours, mais Simone manifestement, était plongée dans
un dense sommeil. Aussi, constatant l'échec de ses appels, Baptiste se risqua à
donner un léger coup de pied sur sa chaise. Terrifiée, Simone, qui croyait
avoir manqué sa partie, bondit mécaniquement en tintant d'une façon excessive
son triangle, qu'elle échappa par terre, ce qui occasionna un fracas
déconcertant...
Un
malaise profond sembla d'abord affecter cette assistance, si traditionnellement
rigoriste - du moins la croyait-on. Mais bientôt, grâce aux remarques
délirantes de quelques individus désinvoltes, l'embarras, qui en fait relevait
plus d'un vif effarement général, se canalisa en un fou rire outrancier qui
s'empara, telle la bruine devenant averse, de l'assistance au grand complet.
Décontenancés,
les musiciens cessèrent de jouer en décrescendo les uns après les autres et se
tournèrent ahuris vers Simone, encore toute engourdie. Tout aussi médusé que
les autres, Von Rubert, qui avait envie d'aller s'enfoncer dans sa loge, marcha
sur son orgueil, brandit sa baguette et fit reprendre la symphonie, quelques
mesures plus tôt. De sa part, cet effort de réparer l'ineptie de la femme était
louable. L'orchestre redémarra avec une unité saisissante, digne de l'harmonie
passée; mais la foule n'écoutait plus...
*
Simone
n'avait pas encore franchi la porte du bureau de Kurbine, que celui-ci hurlait
déjà:
- Comment Simone? Comment avez-vous pu vous endormir en plein concert?
Encadrée
sur le seuil, paralysée, ses deux yeux bleus profondément affligés, elle
inclina la tête, honteuse. Elle n'avait pas eu le temps de passer au vestiaire
- elle ne s'y serait pas aventurée de toute façon - pour se changer et son
visage était vraiment blême dans cet uniforme austère noir. Elle se sentait
étouffée sous sa boucle de satin noire, mais elle n'eût pas le courage de
défaire ce noeud trop serré, qui lui marquait le cou. Avant même d'attendre
quelque explication, Kurbine vociféra:
- Ne dites surtout rien. Aucune raison ne peut justifier votre
maladresse. Tout ce que vous direz sera vain. Vos arguments ne pourront jamais
me convaincre et je me ferme devant vos excuses.
Simone
parut estomaquée par cette expéditive accusation, elle qui n'avait pas même eu
le courage de découvrir les dents.
- Petite peste! rajouta-t-il, vous choisissez de vous endormir, le soir
où Meredith Van Eyck se trouve dans la salle.
- Plaît-il, Monsieur?
L'innocence
avec laquelle elle répondit, le calma quelque peu. Il sortit de sa poche un
mouchoir et essuya son front suintant.
- Allons. Asseyez-vous.
Pusillanime,
elle s'avança, tira délicatement une chaise devant lui et s'assit sans bruit.
Kurbine
la considéra un moment. Elle osa faire de même.
Tout
était très noir chez lui; ses cheveux restants, ses yeux suspects, ses sourcils
épais, sa barbe forte et ses membres très poilus. C'était un bonhomme de
quarante-cinq ans, mais qui faisait largement plus vieux. Son mètre
quatre-vingt-cinq et ses quelque cent kilos lui conféraient par ailleurs un
port vivement impressionnant. Jeune, il avait souffert de cette carrure de
géant qui avait trahi précocement son enfance pour le conduire très tôt aux
travaux agricoles. Perdu sur la terre paternelle au nord de Lyon, il rêvait
d'être un pianiste, en dépit des sarcasmes de ses frères cadets qui raillaient
ses grosses mains de fermier et qui le harcelaient pour qu'il se taise, lorsque
le soir, au retour des champs, il trouvait tout de même l'énergie pour exécuter
quelques gammes et se plonger dans Ravel ou Debussy.
Jusqu'à
l'âge de vingt-huit ans, Georges n'avait jamais quitté sa région natale,
prisonnier de la terre dont il avait hérité après la mort de son père. Exempté
du service militaire en raison de sa légère malformation au pied gauche, il
avait su trouver dans la guerre, sa libération. Aussi peu de temps avant même
la capitulation, avait-on perdu toute trace de sa personne en France; il avait
vendu la ferme et était parti en Belgique, où il s'était marié et où
étonnamment vite, il avait su se tailler une place dans le milieu musical
anversois.
Embarrassée,
n'ayant pu soutenir son regard, Simone frottait maintenant sur ses paumes et
ses doigts des souillures imaginaires.
- Dur travail? fit-il remarquer, sarcastiquement.
- Plaît-il?
- Simone, Hoo-hou! Vous êtes ici, oui ou non?
- Si... Mais, je vous assure que je voudrais être ailleurs.
Cette
dernière phrase l'amusa. Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes et lui
en présenta une.
- Non merci, s'empressa-t-elle de dire. Je ne fume pas.
- La fumée ne vous incommode pas, j'espère.
- Si, mais ne vous occupez pas.
Il
s'alluma, puis souffla gracieusement l'allumette sous le regard inquisiteur de
la femme. Se sentant épié dans sa manoeuvre enfantine, il rit.
- J'adore l'odeur du souffre, expliqua-t-il.
Elle
eut un sourire forcé. Il se justifia:
- J'ai
toujours éteint les allumettes de cette manière. C'est une vilaine marotte que
j'ai prise avec mon père étant petit.
- Nous avons tous nos petites manies. Moi... (Elle hésita.) c'est de
m'endormir parfois en concert.
Il
se leva et tout en la désignant violemment avec son gros index, il tonitrua:
- N'essayez pas de vous disculper, Simone, et ne vous foutez surtout pas
de ma gueule.
Il
se rassit et tira une grosse bouffée qui le fit presque disparaître. Il parut
adouci.
- Vous êtes une futée!
Ce
qualificatif sembla la flatter. Elle se gonfla d'orgueil. Kurbine enchaîna:
- Vous me plaisez aussi...
Simone
découvrit ses petites dents blanches. Il lui sembla rougir; elle posa ses mains
sur ses joues brûlantes.
- Moi? dit-elle avec fraîcheur.
Cette
minauderie avait empourpré sa belle peau de lait et ses yeux brillaient sous le
mascara. Elle souriait toujours et osait maintenant affronter le regard songeur
de l'homme.
«Parfois,
j'en arrive à comprendre Courbet, pensait-il. Il la veut, le salaud!»
Ses
lèvres se cambrèrent. Il revint soudainement à lui.
- Sans mon indulgence, vous seriez bonne pour un ticket direction
sortie. Vous le savez, ça, Simone?
Empruntant
un ton peu convainquant, elle se sentit obligée de s'excuser:
- Je suis sincèrement navrée, Monsieur.
- Vos compagnons vous en veulent; Von Rubert vous voudrait très loin;
plusieurs membres de notre éminent comité, que je viens de croiser à l'instant
m'ont vivement recommandé votre renvoi sur le champ.
Se
sentant maintenant tout à fait sûre d'elle-même, elle osa demander:
- Et vous dans tout cela?
- Â votre avis?
Elle
haussa les épaules.
- M'oui, grommela-t-il. Je veux que vous restiez. Je ne vous cache pas
que l'envie m'est venue de vous chasser. Mais après tout, vous êtes... une
bonne musicienne.
Simone
souriait avec plénitude.
- Vous en êtes certain?
Il
ne répondit pas, mais elle crut percevoir dans son regard un sentiment
affirmatif. Elle parut honteuse.
- J'avoue avoir du mal à comprendre ce qui s'est passé, Monsieur,
confessa-t-elle. Je n'y vois que l'effet d'une désolante manipulation. J'irai
jusqu'à dire qu'on m'a droguée.
Il
s'esclaffa.
- Droguée? Ho! Ho! Iriez-vous trop au cinéma, ma fille?
- Ils sont prêts à tout pour me nuire, M. Kurbine. Vous avez vu leurs
épigrammes et leur...
- Si vous croyez que j'ai le temps de me préoccuper de ces choses
frivoles.
Simone
parut réellement choquée.
- Eh bien vous venez de voir, ce soir, jusqu'où ces "choses
frivoles" peuvent mener. S'ils continuent, c'est l'orchestre tout entier
qui va s'en ressentir, déjà que...
- Suffit! l'interrompit-il sèchement. Si vous croyez que je vais me
mettre à faire de la discipline. D'accord, l'atmosphère n'est pas à la bonne
entente. Mais je vous défends de raconter que certains de nos musiciens
auraient pris le risque de disgracier la Philharmonie pour mettre à profit
quelques enfantillages.
D'un
ton peu certain, il rajouta:
- Pourquoi ferait-on cela?
- Les gens se laissent parfois abuser par leur envie.
- N'essayez pas de rejeter le tort sur d'autres que vous. Vous êtes
l'unique fautive de cette gaucherie.
Georges
Kurbine avait nettement changé de ton et Simone savait qu'elle ne pourrait plus
espérer l'amadouer avec ses belles dents. Elle avait frisé les limites de
l'insolence, elle le remarquait dans la physionomie de Kurbine, et tout ce
qu'elle dirait maintenant pourrait entacher sérieusement son dossier.
Le
dos rond, les épaules rabaissées, elle se contenta de soupirer docilement, un
souffle très perceptible bien qu'étouffé, chargé de remords. Kurbine ne manqua
pas d'exciter davantage ce sentiment de culpabilité, en jouant sur des phrases
vagues et toutes faites, qu'il sentait à moitié et en insistant sur sa propre
humiliation devant cet outrage fait au Philharmonique. Il l'accusa d'avoir
réduit à néant, les efforts honnêtes de toute une équipe pour redorer l'image
d'un ensemble qui était capable du meilleur, -«comme du pire», s'était
empressée de rajouter Simone.
Quoi
qu'il en soit, Kurbine lui fit peser lourdement le poids de sa présence. Et
malgré la subtilité démontrée dans l'étalage sans ombrage qu'il fit de la pluie
d'attaques qu'il recevra sitôt qu'on saura qu'elle n'a pas été renvoyée et son
extrême habilité à exhiber la palette exhaustive des responsabilités
qu'impliquera pour elle cette décision, si difficilement justifiable en cette
période de licenciements, Simone, au grand dam de l'homme, ne démontra aucun
signe clair d'affaiblissement. Au plus, elle eut l'espace d'une seconde, le
réflexe de vérifier finalement les rumeurs qui planaient à propos de faveurs
qu'on lui accordait, apparemment. Elle s'en retint. Sentant plus que jamais le
poids du déshonneur, elle demeura les yeux fermés et promit mièvrement que plus
personne n'aura à se plaindre d'elle, ce sur quoi Kurbine lui confia qu'il
fallait agir dès maintenant avant que ses excès ne ruine sa carrière.
- Vous êtes l'unique garante de votre succès, dit-il. Oubliez les
autres, vos origines, votre langue vos démêlés et jouez comme jamais vous ne
l'avez fait.
Sagement,
Simone se leva de son siège en lui répétant qu'elle serait à la hauteur.
Kurbine lui sourit, puis se redressa à son tour pour l'accompagner vers la
porte. Avant qu'elle ne l'ouvre, il plaça sa grosse main velue sur celle menue
de Simone, déjà posée sur la poignée. D'une distance très rapprochée de son
visage et sur un ton nouvellement équivoque, il rajouta:
- Nul besoin ai-je de vous dire que c'est la dernière fois que je passe
l'éponge. Â la prochaine bévue, c'est la rue!
Elle
sentit cette main serrer légèrement la sienne, sensation hautement désagréable
qui se termina peu après lorsqu'il l'aida à tourner la poignée. La porte
s'ouvrit, Simone sortit de la pièce en remuant légèrement les lèvres. Ce
n'était sans doute pas avec une grande fierté, que Kurbine la regarda
s'éloigner dans le couloir mais au moins, il put se consoler en se disant que
Simone s'était elle-même sérieusement engagée sur la corde raide et qu'il
possédait visiblement une certaine emprise sur elle.
- Hé! Simone! lança-t-il, soudain.
La
jeune femme s'arrêta pour voir ce qu'il voulait.
- Je vous conseille le jeûne absolu avant les concerts. Question
d'éviter d'éventuels empoisonnements!
Il
pouffa bruyamment pendant que se retournant froidement, Simone croisa Jacob,
qui la considéra âprement. Celui-ci entra, à son tour, dans la pièce, où
Kurbine, s'étant allumé une autre cigarette, riait encore.
- Est-ce si amusant de congédier son employée? demanda-t-il en
remarquant l'air enjoué de Kurbine.
- Je ne l'ai pas congédiée, répliqua-t-il.
Passant
sa main sur sa mâchoire osseuse fraîchement rasée, Jacob fit mine de réfléchir.
- Courbet, n'est-ce pas? lâcha-t-il enfin.
- Que veux-tu, je suis enchaîné à mes engagements. Je devais être
complètement fou, il y six ans, pour accepter de prendre, coûte que coûte, sa
protégée.
- Courbet fut généreux et vous n'aviez guère le choix. Sans ses
contributions, nous n'existerions plus depuis des lunes... Simone est au
courant de l'arrangement du père?
- Je ne crois pas. Elle ne doit jamais savoir. C'est la principale
clause de l'accord.
- Les gens en parlent pourtant.
- Ce ne sont encore que des rumeurs.
- Pour combien de temps? Que lui avez-vous invoqué alors?
- Que nous avions besoin d'elle; qu'elle a du potentiel.
- Vraiment!
- Oh! ce n'est pas qu'elle n'ait aucune aptitude. C'est plutôt qu'elle
ne nous cause que des ennuis. Les autres ne sont pas dupes. On commence à se
douter du traitement de faveur que nous sommes forcés de lui réserver; on
n'aime pas cela. J'appréhende la venue de nouveaux conflits. Ils n'ont pas tout
à fait tort; Simone n'a pratiquement aucune formation musicale, elle a peu
d'ancienneté et ne joue bien que du triangle. Elle aurait dû figurer au nombre
des partants, lors des tout premiers retranchements. Plusieurs s'en plaignent.
Je m'en veux de dire ceci, mais je crois qu'il est tout à fait plausible que
ses rivaux aient tenté de la droguer.
- Ce soir? dit Jacob, interloqué
- Ils jouent aux kamikazes. Je crois qu'ils veulent mesurer jusqu'où on
est prêt à plier pour ne pas la renvoyer.
- Ils croient qu'ils n'ont rien à perdre. Que ferez-vous alors?
- La virer: j'aimerais. Mais je crois que je devrai prier pour qu'elle
gagne le respect de ses confrères et consoeurs; ce qui n'est pas chose faite.
- Ce démon de Courbet. Si je comprends bien, quoi qu'on fasse il nous
tient.
Kurbine
eut un petit sourire en coin, faussement modéré.
- L'argent mène tout, je vous l'ai déjà dit, Jacob. Et Courbet et sa
foutue Église, Dieu sait qu'ils en ont!
*
Lorsque
les premières lueurs commencèrent à teinter le ciel d'un gris terreux, le Concerto
de Liszt entamait déjà sa quatrième révolution. Dans le cendrier, la dernière
cigarette du paquet, jadis oublié par Willem, grillait encore, tandis que sur
la table, refroidissait une tasse de thé. Simone n'avait pas fermé l'oeil de la
nuit ou alors si peu. Elle n'avait cessé de rabâcher les événements de la
veille. Une honte immense l'obsédait.
«Et
moi qui voulais être la meilleure de toutes! songeait-elle. Me voilà suspectée,
menacée, ridiculisée.»
Les
traits tirés, les cheveux au garde-à-vous, elle rongeait maintenant ses ongles,
grimaçant au contact du vernis. Lisant sur le pendule cinq heures quarante-six,
elle s'empressa de débuter sa toilette. Pour une fois, elle voulait arriver à
temps au petit déjeuner des religieuses, à six heures. Elle avait grandement
besoin de se faire changer les idées et soeur Mariette allait certainement la
distraire.
Elle
commença par se bassiner le visage, essayant de remédier à l'affliction qui s'y
lisait. Contrairement à son habitude depuis deux semaines, elle se para assez
sobrement, négligeant tout accessoire superflu, qui la caractérisait. Le temps
de peindre ses lèvres et de lisser ses cheveux et elle était déjà en route vers
la salle à manger.
Elle
arriva quelque peu après les premières prières. Elle attendit patiemment qu'on
eut terminé, avant de regagner sa place habituelle. Soeur Mariette, sa voisine,
ne se trouvait pas à table. - Vous
avez bien dormi? s'enquit la Mère supérieure.
Simone
hocha la tête et s'empressa de demander:
- Soeur Mariette ne se joint pas à nous?
La
Supérieure sembla contrainte.
- Elle est sortie. Elle devrait déjà être rentrée.
La
soeur cuisinière servit à Simone une bouillie de céréales chaude, laquelle elle
se contenta de remuer. L'atmosphère était si dense autour de la table, sans les
facéties de Mariette, que Simone commençait à croire qu'elle eût mieux fait de
demeurer dans sa chambre. Les soeurs mangeaient silencieusement, ne quittant le
plus souvent pas leur gamelle des yeux, dans cette immense pièce blanche et
triste, aux murs totalement dépouillés, si ce n'est du sempiternel crucifix au
christ exagérément décharné, qui dominait celui du fond.
- Alors ce concert? lui demanda la Supérieure soudainement.
Simone
eut une palpitation comme si elle craignît qu'on sache.
- Vous avez bien joué? ajouta-t-elle.
- Euh... Je... Oui, comme toujours.
La
dame prit une gorgée de thé en se demandant pourquoi Simone paraissait aussi
nerveuse. C'était une belle dame bien en chair, très altière, avec un regard
pâle et franc. Dotée d'un caractère à priori rêche et rigoureux, celui-ci
témoignait pourtant d'une justesse et d'une bonté ineffables. Ses cheveux,
toujours bien dissimulés sous le voile, on les devinait roux, trahis qu'elle
était par sa peau très claire, légèrement ridée, aux fins grains de sons.
- Tout va bien au moins, se hasarda à
demander soeur Ursule, de sa voix sensible.
- Si, si, dit-t-elle. N'ayez crainte.
Pour
vaincre l'embarras, Simone se remit à jouer dans sa bouillie déjà refroidie. Se
sentant observée par la Supérieure, elle se força d'en prendre une bouchée.
Consciente de son effort, la Supérieure jugea bon de reprendre la parole.
- Simone, j'ai une nouvelle qui, je l'espère, fera recouvrer votre
sourire, annonça-t-elle, décidément de bonne humeur, ce matin.
- Mais je ne l'ai pas perdu, ma mère.
- J'ai réfléchi et j'ai pris une décision: désormais, vous pourrez
rester sous notre toit, tant et aussi longtemps que vous le voudrez bien.
- Après six ans, vous devez être bien fatiguée de scruter la ville à la
recherche d'un logis, dit ironiquement, Armande, la soeur grincheuse.
La
Mère supérieure lui jeta un coup d'oeil sévère. Le silence se réinstalla.
Simone était trop préoccupée pour être contente de cette nouvelle. Elle se
contenta de sourire à la mère supérieure.
L'arrivée
subite de soeur Mariette dans la salle à manger, lui fit espérer une demi-heure
plus volatile. Simone posa un regard amical vers celle-ci, mais elle ne la
voyait apparemment pas. Exhibant un journal, elle beuglait presque:
- Regardez! Regardez là, sur la première page! C'est Simone!
Voyant
soudainement Simone autour de la table, elle parut intimidée:
- Oh! Pardon, je ne savais pas que tu étais levée.
- Asseyez-vous! lui ordonna sèchement la Supérieure.
Mariette
alla s'asseoir sur la pointe des pieds à côté de Simone en prenant soin de
camoufler sur ses genoux, le journal qu'elle tenait.
Elle
accepta la bouillie que la cuisinière lui apporta et plongea son regard dans
l'assiette alors qu'elle se mettait à manger goulûment, en attendant les
réprimandes qui tardèrent à venir.
Lorsque
la Supérieure débuta après avoir terminé son thé, tout le monde semblait fixer
la table.
- D'abord, me direz-vous ce qui vous a pris de sortir à pareille heure
et de pousser l'audace à arriver en retard au petit déjeuner?
Mariette
prit une bouchée qu'elle avala rondement avant de se justifier.
- L'aube était si belle, que je suis allée au parc me promener.
J'implore votre clémence ma mère: blâmez ma lenteur, mais ne m'en voulez pas de
vouloir humer la rosée.
- Ce sont des puérilités! Vous devriez avoir honte!
Mariette
inclina la tête pour mieux s'efforcer d'avoir l'air repentante. La Supérieure
n'était pas dupe, mais elle préféra changer de sujet, histoire de ne pas
altérer sa bonne humeur.
- Alors me direz-vous ce que vous tenez sur vos genoux?
- Un journal!
- Oui, j'imagine. Mais alors, qu'est-ce qui vous enflamme tant?
Mariette
n'osait répondre en présence de Simone.
- Alors?
Elle
se retourna vers celle-ci, l'air contraint.
- Poursuivez, insista la mère.
Mariette
continua à considérer Simone, puis se tournant vers la Supérieure, elle lui
révéla:
- J'étais sur le coin de la rue Oudaan, quand j'ai vu Johann;
c'est le petit camelot.
- Depuis quand fraternisez-vous avec les galopins du quartier? répliqua
soeur Armande, avec dédain.
Mariette
ne porta pas attention aux insinuations de la soeur et continua son récit.
- Il sait que Simone habite parmi nous, alors il m'a fait cadeau d'une
Métropole. Je me suis permise d'accepter.
Simone
tremblotait. La Mère supérieure ne se faisait pas prier pour montrer son
impatience.
- Et puis, dit-elle.
- Et puis quoi?
- Ce journal; que raconte-t-il au sujet de notre amie?
- Eh bien...
- Allons.
- C'est à dire...
Excédée,
la Supérieure lança sur un ton grave:
- Montrez... Mais montrez-moi donc!
Désoeuvrée,
Mariette lui présenta le journal, non sans réticences. La Supérieure prit La
Métropole, déjà ouverte au cahier des arts et lut le gros titre à haute
voix:
«Philharmonique d'Anvers: une musicienne
s'endort au son de Tchaïkovski!»
Elle
ouvrit le journal à la page indiquée et poursuivit sa lecture:
«La saga des pépins se poursuit pour
notre valeureux orchestre. Après la série de congédiement de la semaine
dernière, voilà que la percussionniste Simone Machon pique un roupillon en
plein concert.» Elle ne put s'empêcher de répéter:
- Roupillon?
Elle
sauta au dernier paragraphe:
«... Il fallait bien à notre orchestre,
une pareille sottise pour que la foule applaudisse enfin pour quelque chose!
Aussi à qui doit-on accorder le mérite: à Von Rubert ou à Machon?»
- L'article est d'André Muller.
Les
religieuses n'osèrent pas lever les yeux vers Simone, qui, pétrifiée sur sa
chaise, se voyait maintenant bien loin d'un virtuose à la Paganini. Il n'avait suffi
que d'une brise pour que ses rêves s'effondrent.
- Navrée, lui murmura soeur Mariette, je ne voulais pas te faire de
peine.
Les
deux femmes se serrèrent chaleureusement la main, puis Simone, après s'être
excusée, se retira de table.
- Pauvre enfant! déclama Soeur Ursule. Le désespoir suintait de son
visage... Tant d'ironies... Prions, mes soeurs, prions pour que le Seigneur
allège ses douleurs.
Les
soeurs se prêtèrent aussitôt à sa demande. Soeur Mariette brisa le silence.
- Croyez que ce n'était que l'opinion du fantasque André Muller,
fit-elle remarquer. Je prie pour que Meredith Van Eyck n’ait pas été au
concert, hier soir.
Simone
accourut aussitôt à l'église. Elle avait dévalé la butte fort rapidement,
hantée par l'idée que les branches des arbres à l'agonie, ne la capture. Ayant
intercepté dans le portail, le sacristain qui y fumait nonchalamment, elle
demeura quelques instants paralysée.
- Hé! c'est vous que j'ai vue dans la Gazet! s'exclama-t-il, dans
un accent à forte consonance néerlandaise.
Les
pommettes de la femme rougirent. Longeant le mur, elle cherchait à s'éloigner
de cet homme terrifiant qui, de ses grands yeux de batraciens, la scrutait des
semelles aux dernières mèches de ses cheveux.
- Ma foi, je devrais aller aux concerts plus souvent! ajouta-t-il,
gouailleur.
Elle
se retourna et apercevant au fond de la nef le père Courbet, elle courut se
tapir dans ses bras.
- Mon père! Mon père! criait-elle au bout de son souffle. C'est
terrible! Tout est fini! Je suis perdue!
- Inutile de vous époumoner davantage, Simone, je sais tout.
- Oh mon père! Je suis si consternée. Pourquoi la honte gruge-t-elle
autant?
Elle
se pressa vivement contre lui. Embarrassé par la désinvolture de cet
enlacement, il la repoussa délicatement.
- Venez. Venez vous asseoir.
Ils
allèrent s'installer sur la première rangée de bancs.
Il prit alors ses mains toujours
aussi menues et si douces, comme il avait l'habitude de le faire quand elle
était petite fille.
- Pourquoi être confuse pour si peu? demanda-t-il.
Elle
parut perplexe.
- Parlons-nous des mêmes faits, mon père?
- De votre "assoupissement"!
Simone
baissa la tête.
- On ne vous a pas renvoyée, dit-il, et vous êtes toujours vivante.
- Mais peut-on appeler ça une vie? Toutes mes espérances sont
compromises. Comme l'autruche, je devrai enfouir ma tête dans le sable... Toute
la ville se moque de moi. Par ma bêtise, je suis condamnée à clore mes jours
dans l'infamie. Je crois que... J'aimerais mieux être morte, en ce moment.
- Demain, vous rirez de cette mésaventure... Et vous reprendrez votre
train de vie normal.
Elle
se dégagea fermement de ses mains.
- Eh bien non justement! Je suis lasse de ce train; je n'en puis plus...
Par vos obligeants conseils, je m'étais résolue à sortir de mon oppression.
J'avais enfin cru apercevoir la lumière; je m'efforçais de devenir quelqu'un de
grand... Mais je m'illusionnais. Et si pendant longtemps, je me suis contrainte
à pardonner à mes ennemis, je maudis aujourd'hui les damnés artisans de mon
malheur! Puisse les flammes de l'enfer embraser leurs entrailles et ronger leur
âme pour l'éternité.
- Il est bon de laisser échapper ses foudres. Cela m'arrive à moi aussi.
Mais je me demande vraiment pourquoi vous faites une montagne de ce qui n'est
en réalité qu'un monticule?
Elle
frappa solidement son poing contre le banc. Sa voix tonitruante résonna
fortement dans l'écho caverneux de l'église.
- Faut-il que je vous fasse un dessin? cria-t-elle. J'ai mal dans mon
intérieur, mon père! Le couteau, qui depuis toujours me tâtait, est finalement
parvenu à transpercer mon coeur.
Elle
se tut quelques instants. Ses yeux acqua se vitrifièrent. Elle ne put bientôt
retenir le flot de larmes qui réussit, malgré elle, à retrouver le lit, déjà
creusé, sur sa joue.
- Au fond, j'ai toujours su que j'étais née perdante. Je savais que je
passais sur cette terre pour mourir dans l'indifférence et dans l'oubli. Si,
malgré tout, j'ai réussi à traverser ces années infernales, c'est parce que je
gardais, à quelque part, l'espoir, qu'un jour je sortirais de l'ombre; que je
triompherais de la médiocrité et que je me vengerais de tous ceux qui m'ont
persécutée. Mais ces rêves qui me maintenaient en vie n'existent plus... Et je
n'ai plus le courage de lutter contre mes sentiments. Tous ces simulacres de
femmes robustes; toute cette vanité et cet orgueil feints; tous ces préceptes
ascétiques que je m'imposais, pour ne pas crouler dans la cruauté de ce monde:
je n'en puis plus de souffrir d'être une autre. Mais être soi-même, est-il
possible dans notre société? Toute ma vie, j'ai cru préférable de vivre
occultée sous des masques opaques, pour me dérober de la réalité; réalité qui
est mienne et que je n'accepte pas. Votre Dieu, sans cesse, j'ai prié pour
obtenir de lui cette notoriété. Je sais que c'est mal, mais est-il humainement
permis d'espérer être immortel? Je crains de mourir comme un vulgaire insecte,
qu'on écrase sans remords, simplement parce qu'il naît inférieur.
Courbet
fut bouleversé. Il essuya simultanément de ses pouces les torrents de larmes de
sa petite protégée, alors que de son côté, lui-même, faisait des pieds et des
mains pour ravaler les siennes. Il voulait la serrer contre lui, mais les
allées et venues du sacristain, l'incita à freiner ses élans émotionnels.
Durement, il se qualifia de monceau de chair ridicule, incapable de
s'abandonner à une réconfortante chaleur humaine pour préserver sa sainte image
si ardente en son intérieur. Après avoir réfléchi, il ne trouva qu'à rétorquer
placidement, avec toute l'originalité de sa profession:
- Tout être est éternel, Simone. C'est ce sur quoi notre religion se
fonde.
- Non, je parle de la vraie immortalité. De cette immortalité palpable,
où votre nom est indélébile et votre gloire, à jamais témoin de votre passage
sur la terre. Je voudrais que dans cent ans ou dans mille ans, on puisse dire:
«Ci-gît Simone Machon, celle qui enrichit le monde de la musique du vingtième
siècle.»
- Est-il besoin que son nom figure dans quelque encyclopédie
poussiéreuse, pour que son voyage terrestre fût salutaire? L'accomplissement de
soi n'est pas synonyme de renommée, Simone? Et ces "immortels", comme
vous dites, ne sont-ils pas condamnés au même sort que ceux qui ne le sont pas?
- La différence, c'est que des types, tels que Beethoven ou Mozart sont
maintenant loués comme jamais!
- Ce qui n'empêche pas que l'un soit mort sourd et reclus et l'autre si
pauvre qu'on l'a inhumé dans une fosse commune.
- Je voudrais que mon corps serve d'appât à sardines pour connaître le
même succès après ma mort.
Derrière
son affliction, le père Courbet parut excédé.
- Je n'ai jamais vu être aussi bornée! soupira-t-il. La célébrité n'est
qu'un statut que l'homme s'est inventé pour étiqueter certains de ses
semblables; rien de plus. Bon sens, Simone! changez votre conception, ou alors
vous serez malheureuse toute votre vie.
- Si tel est mon destin... Aussi loin que je me souvienne, j'étais
destinée à être celle qu'on oublie. Mes parents ne m'ont pas aimée, les hommes
m'ont méprisée; je n'ai jamais eu de véritables amis. Et j'ai dû contrarier,
déplaire, choquer pour attirer sur moi, quelques maigres attentions.
- Mais on a tendance à voir davantage ceux qui nous négligent, que ceux
qui nous apprécient.
Le
regardant, elle eut un léger sourire. Elle lui embrassa tendrement la joue.
Courbet
parut soudainement plus serein. Il riposta à ce baiser en lui en offrant un
autre, incertain mais chaleureux. Il sembla fier de son geste. Puis
tranquillement, il osa l'amener dans ses bras. Elle se laissa faire docilement.
Courbet ferma les yeux un court instant. Il ne put retenir une larme, la seule,
qui alla choir dans la chevelure si magnifiquement odorante de sa protégée.
- Vous, je sais que vous m'aimez bien, dit-elle affectueusement.
Il
s'approcha pour mieux s'imprégner de son parfum.
- Ah petite Simone! chuchota-t-il. Si vous saviez à quel point je serais
prêt à tout pour vous voir heureuse.
- Je dois être célèbre...
- Aujourd'hui vous l'êtes! répondit-il. Nommez m'en des musiciens du
Philharmonique qui se sont retrouvés sur la première page du Van Aantwerpen et
de la Métropole?
- Ne plaisantez pas! Me voilà la tête de Turc du tout Anvers!
- Certes, les gens aiment se nourrir de l'infortune des autres. Mais il
y a une chose que vous semblez ne pas considérer...
- Je ne suis pas certaine de vouloir l'entendre!
- Cliché des clichés s'il en est un, il recèle pourtant une vérité dont
on ne peut nier l'évidence: qu'on parle de vous pour vous encenser ou bien
qu'on parle de vous pour vous dénoncer; vous ne croyez pas que l'important,
c'est qu'on parle de vous?
Simone demeura pensive...
QUATRIÈME PARTIE
En
dépit de la pluie diluvienne qui s'abattait inexorablement sur Anvers, une
foule inespérée se massait aux portes de la célèbre adresse du Philharmonique.
Armés de leur parapluie, ces gens tuaient tant bien que mal le temps,
échangeant sur tout ou rien en attendant qu'on les laissât pénétrer à
l'intérieur. Bon nombre d'entre eux étaient postés devant la bâtisse depuis
deux bonnes heures et parfois même davantage pour certains. Les plus
pessimistes, inquiets de la stagnation de leur position, commençaient à craindre
qu'on affiche bientôt complet.
On
invita, en premier lieu, les quelques privilégiés qui possédaient une loge à
s'avancer. Tout le monde savait que ces personnes fût d'origine wallonne* principalement et ce favoritisme, qui
fut jugé presque ségrégationniste, ne manqua pas de susciter les réactions les
plus hostiles au sein de la foule, qui s'allongeait maintenant jusqu'au pâté de
maisons suivant.
Craignant
d'être taxés de complaisance, les portiers se hâtèrent de vite laisser entrer
un autre groupe de personnes, plus disparate celui-là. Il n'en fallut pas
davantage pour que cette file, tantôt ordonnée, cède place à de vives
bousculades. La panique s'installa rapidement chez le public; une crue
étonnante de gens, dans un ultime élan qui leur éviterait de moisir sur le
trottoir, chercha aussitôt à s'infiltrer à l'intérieur de l'une des deux portes
vitrées qui permettaient d'accéder au lieu.
Il
avait été décidé à la dernière minute qu'on réduirait au minimum les accès au
hall afin de faciliter aux deux seuls portiers en poste ce soir-là, un contrôle
pointilleux, prérogatives des abonnés obligent, des entrées dans le bâtiment.
On ne pouvait guère apercevoir quelque trace de courtoisie sur les lèvres de
ces portiers, qui ne sachant souvent plus où donner de la tête, ne se
formalisaient plus de rudoyer les spectateurs trop dissipés. Affairés comme
jamais ils ne l'avaient été, regrettant presque le calme des derniers temps,
ils grommelaient contre cette politique et se disaient qu'elle aurait, quant à
eux, pu au moins foutre le camp, pour un soir.
L'affluence
était à ce point exceptionnelle et inattendue, qu'il eût été délicat de rejeter
le blâme sur quiconque au sujet de cette déficience manifeste du dispositif
d'accueil et de sécurité. Qui aurait pu prévoir, en effet, que la philharmonie d'Anvers connaîtrait en seulement deux semaines une hausse aussi
spectaculaire de fréquentation? Qui aurait pu envisager ce regain insondable
d'intérêt envers un orchestre qu'on condamnait avec tant d'inflexibilité encore
à l'avant-dernier concert?
«La
semaine dernière, j'ai passé l'éponge, mais demain, j'exige une augmentation,
pensa le plus petit des portiers, alors qu'il tentait de libérer son pied,
coincé sous celui d'un colosse de deux mètres.»
Pour
immobiliser les ardeurs d'un attroupement un peu trop hâtif, il poussa un cri
tonitruant qui retentit jusqu'au coin de la rue et obstrua l'entrée en
attendant que le hall se libérât un peu.
- C'est moi le maître, ici! beugla-t-il en toisant farouchement une dame
altière, bizarrement chapeautée, qu'il avait vu jouer volontiers du coude lors
du dernier mouvement de masse, pour arriver à cette position en avant.
La
femme le considéra avec un certain mépris.
- Avant, il aurait fallu vous payer pour vous attirer, marmotta-t-il
d'un ton hargneux. Et voilà qu'en seulement deux concerts, vous infestez la
place. C'est quoi l'idée?
Pas
du genre à s'étouffer avec les scrupules, la dame, qui se sentait très sûre
d'elle maintenant que la pluie ne l'inondait plus et qu'elle pouvait toucher à
la petite chaînette de sécurité, ne put s'empêcher de lui répliquer froidement:
- Mais nous venons voir Pataude la Virtuose, voyons!
- Qui? demanda-t-il, surpris que quelqu'un réagisse à la plainte qu'il
s'adressait tout haut.
- Travaillez-vous ici, oui ou non? ajouta-t-elle avec un affront digne
de la nette conscience qu'elle possédait devant l'écart de classe qui
l'opposait à lui.
L'homme
grimaça à cette femme que le maquillage noyé rendait vraiment hideuse. L'époux
de la dame, plus modéré mais tout aussi pédant, intervint alors, dans le but
d'éteindre cette prémisse de tiraillement.
- Chérie! Ce monsieur ne doit pas vouloir confondre le volet artistique
à son travail.
Le
portier parut choqué. Lui qui avait passé sa vie dans ce bâtiment, pouvait-on
lui reprocher à l'approche de sa retraite, de ne plus s'intéresser à la musique
classique?
Le
mari de la femme au chapeau, ayant senti la rogne du portier, éprouva la
nécessité de se racheter.
«Ce
serait trop dommage de risquer de compromettre aussi bêtement notre position
enviable, se dit-il en se retournant vers la queue interminable, histoire de se
convaincre de leur outrecuidance déplacée.»
Il
reprit.
- Par Pataude la Virtuose, mon brave, mon épouse veut évidemment
parler de... Tiens, comme c'est étrange! Je ne me souviens plus de son nom.
Un
jeune étudiant, stationné juste derrière, dont la copine dormait accotée contre
sa poitrine, épiait depuis un petit moment leur conversation pour meubler cette
attente infinie. Il jugea l'occasion parfaite pour s'y introduire:
- Simone Machon! s'empressa-t-il de lui souffler, visiblement excité.
On
entendit aussitôt la copine du garçon qui, sans se redresser ni ouvrir les
yeux, ajouta d'un air blasé:
- C'est juste! Pataude la Virtuose est Simone Machon; Simone
Machon est Pataude la Virtuose.
Le
portier ne réagit pas, mais le commentaire d'une petite fille turbulente en
mante de pluie rose, qui descendait et montait sans arrêt sur les épaules de
son papa, retint soudainement l'attention de quelques personnes.
- C'est elle, la madame au petit triangle? cria-t-elle en tirant
fortement les oreilles de son papa.
Le
portier se mit à rire grassement.
- Simone! s'exclama-t-il désopilé. La joueuse de triangle?
L'étudiant
et sa copine, le père de la petite et le couple maniéré le regardèrent
simultanément avec le même air étonné.
- Vous la connaissez? demanda rapidement la femme au chapeau, à demie
crédule.
- Un peu.
Se
sentant soudainement l'objet d'un intérêt évident, le portier parut confondu.
Il se gratta le crâne avec son index.
- Vous voulez dire que tout ce monde est ici pour la voir, elle?
Employant
toujours son ton aimable, quelque peu affecté, l'époux, entourant la taille
matelassée de sa femme, répondit:
- J'ignore si c'est le cas pour tout le monde, mais ma femme et moi,
venons effectivement voir, cette Pataude la Virtuose. André Muller a
aiguisé notre curiosité. Ah ces médias! On aura beau dire ce qu'on voudra, ils
réussissent toujours à nous appâter!
La
dame considéra tendrement son époux, plus toutefois d'un air «voyez quel génie
est le sien», que d'un oeil simplement amoureux et montra au portier son beau
dentier scintillant qui venait d'être refait.
Le
portier ne comprenait pas. S'il s'était bien amusé voilà deux semaines en
apprenant le "coma" de Simone en plein concert, on avait omis
manifestement de le tenir au courant de la suite des événements. Et le moins
qu'on pût dire, c'est qu'il ne parvenait pas à établir, à partir de la
grossière maladresse d'une parfaite inconnue qui s'exécutait ici depuis plus
cinq ans, les liens permettant d'expliquer cet enchaînement qui avait abouti au
retour des bonnes vieilles soirées du Philharmonique d'Anvers.
Constatant
l'effarement du portier, l'étudiant se fit un devoir de demander:
- Ainsi vous n'avez pas entendu parler de ses récents coups de théâtre
ahurissants? On ne vous pas relaté les folles lubies auxquelles elle obéit
comme s'il s'agissait d'instincts primaux qu'elle doit assouvir?
Pour
la première fois sans doute dans toute l'histoire de la musique, quelqu'un
osait transgresser la stricte conformité de ce petit monde archaïque, hautement
élitique, et c'est sur cette considération offensive de liberté fortuite que le
garçon insista dans son interprétation à saveur fermement révolutionnaire, de
l'attitude de Simone. Certes, l'avant-gardisme du Philharmonique d'Anvers lui
semblait acquise par la présence d'un nombre aussi appréciable de femmes à
l'intérieur de ses rangs; tout cela ne lui faisait aucun doute, pourtant malgré
qu'il connût les difficultés de l'orchestre, il ne put que se résoudre à
accorder à l'esprit d'initiatives et au souci d'innovations, la liberté que
l'ensemble laissait à leur musicienne, d'agir à sa guise et d'aller au bout de
ses lubies. Du moins, c'est ce qu'il croyait.
En
réalité, et c'était dans sa vision globale qu'il se méprenait, Simone oeuvrait
sans filet, délibérément seule et surtout contre tout la philharmonie.
Georges Kurbine, comme Christian Von Rubert, le comité, comme la grande
majorité des musiciens; tous condamnaient âprement la nouvelle conduite de
Simone, qui consciente du poids qu'avait soulevé la simple étourderie qu'elle
avait commise en s'endormant sur scène, avait su déceler le filon lumineux
qu'un peu de spontanéité et d'originalité sauraient lui procurer. Un méfait
bien placé, un peu de piquant et d'inattendu, la fraîcheur de la nouveauté; le
public se montrait réceptif et sûrement moins fermé, moins traditionaliste et
rébarbatif qu'on ne le présumait.
Les
paroles du père Courbet ne s'étaient pas dissipés dans l'air vicié de son
église; elles étaient restées solidement burinées dans sa tête et avaient
secoué sa volonté de femme exaspérée avec un remous tel, qu'avant même la fin
de ce fameux douloureux lendemain, ses larmes asséchées, son dépit oblitéré,
elle avait envisagé le concert ultérieur avec un ardent empressement, qui
dominait de mille fois les vagues réjouissances qui anticipent une rencontre
amoureuse.
Profitant
du tourbillon de sa faute, s'emparant de l'occasion où pour la première fois de
sa vie, et jugea-t-elle, peut-être l'unique à ce train, son nom faisait
manchette et sa personne ressortait du maigre cercle, elle décida de jouer sa
carrière, son honneur, sa vie sur le même numéro et de tout risquer sur un coup
de dé. Ce qu'on racontait sur elle n'avait aucune importance; il ne s'agissait
que d'extraire la sève avec doigté.
Les
rouages du destin ou la méchanceté de ses ennemis venaient lui tendre la plus
belle perche de sa plate existence; elle ne pouvait plus la jeter, le danger de
se casser le cou eût été trop élevé. Il fallait la saisir fermement et se
laisser transporter par elle, quitte à ne jamais savoir jusqu'où celle-ci la
mènerait. De toute façon, qu'avait-elle à perdre, cette femme-enfant, égarée
quelque part entre un passé sombre et un futur flou, qui à vingt-sept ans,
s'accordait le dur constat qu'elle était parvenue à épuiser ses rêves à trop
avoir grassement vécu à leur crochet?
Alors
que l'étudiant s'affairait à raconter les faits au portier qui, depuis un petit
moment déjà, n'avait pas fait entrer un chat dans le hall, Simone apparut
sobrement à une fenêtre perdue, nichée au haut du bâtiment. Personne ne la
remarqua, elle-même avait pris peur à la vue de cette foule et s'efforçait,
derrière la tenture opaque, de ne pas trop découvrir son visage.
Elle
était montée furtivement, souhaitant seulement vérifier de ses yeux si
l'affluence, dont on recevait les échos en coulisses, était vraie. Elle ne fut
parcourue d'aucun doute en voyant cette foule déconcertante quant à savoir ce
qui l'avait amenée réellement et considéra d'emblée que ce fut pour elle seule
qu'on se massait. Elle sentit son coeur battre rondement à l'intérieur de sa
poitrine. Un chaud frisson lui traversa le corps. Une fine sueur apparut sur
son front. Confiante et sûre d'elle-même, elle tira le rideau et ferma les
yeux. L'étendue de la file qu'elle voyait encore dans la noirceur lui prouvait
bien que les spectateurs avaient un réel désir de la voir dépoussiérer
l'univers sacré de la musique; que malgré qu'elle ne fit pas l'unanimité, en
dépit des menaces et des attaques proférées à son endroit pour la dissuader, on
venait lui manifester son appui et son admiration. Elle se sentit forte.
Simone
était devenue un phénomène dont on avait beaucoup bavardé à Anvers ces derniers
jours, et ce tant au sein de la population flamande, que celle wallonne. André
Muller, dans l'édition dominicale de La Métropole, avait laissé voguer
son imagination pour trouver ce sobriquet de Pataude la Virtuose pour la
désigner; Pataude pour maladroite; virtuose pour la virtuose des
maladroites. L'expression courut sympathiquement et rapidement sur toutes les
lèvres des Wallons, au grand plaisir de Simone qui, derrière le sarcasme
évident recelé dans les propos de Muller, se voyait fort flattée de cette
considération. Elle qui avait l'habitude de lire ses critiques dans La
Métropole connaissait bien sa réputation de grand blasé, ayant tout vu et
rien fait; elle se souvenait aussi de l'affaire de la rétrospective de Rubens
au palais de *** et de l'esclandre qu'il avait alors causé dans le milieu
culturel anversois, en qualifiant les oeuvres de ce peintre émérite et fétiche,
de «duplicata pompeux de la peinture rembrantienne».
Simone
affirmait que Muller conservait son recul par parure, et que derrière le ton
condescendant et l'ironie qu'il prenait pour tempérer son entrain, au fond il
s'était laissé prendre comme tout le monde par ses prouesses singulières. Elle
ne pouvait malheureusement dire la même chose du Van Antwerpen et de son
austère Mussolini qui se faisait très virulente à son endroit en
désapprouvant en gros caractères ses agissements.
«De
toute façon, plaisantait-elle, les critiques se voient forcés de modeler leurs
opinions; quand l'un dit noir d'ivoire, il faut bien que l'autre dise blanc de
titane, sinon on serait obligé de croire que ce qu'ils disent, c'est la
vérité!»
Au
reste, elle trouvait du réconfort en se disant que si Meredith Van Eyke, la
source vénérée des Flamands férus de culture, avait pu influencer l'opinion de
ceux-ci, elle n'avait pu, par contre, freiner leur curiosité. Wallons comme
Flamands s'étaient entichés de celle qui pour les uns était Pataude la
Virtuose alors que pour les autres, devenait ***, pendant néerlandais de
l'expression de Muller.
Avant
de repartir, Simone redécouvrit la tenture de la fenêtre. Dehors, il avait
cessé de pleuvoir et l'éclaircie éblouissante qui trouait ce ciel gris
l'aveugla violemment. Ce soleil crépusculaire miroitait sur le pavé humide,
faisant naître une nuée scintillante de petits diamants. Simone se sentit
soudain inébranlable. Devant ce spectacle hallucinant, elle ne pouvait qu'être
en paix avec elle-même; elle croyait sincèrement au bien-fondé de ses actes. La
file s'allongeait encore; on venait la voir, elle, hier à peine cette inconnue.
En retour, elle les étonnerait, les surprendrait; ils en redemanderaient
encore.
Le
père Courbet avait, une fois de plus, eu raison et Simone riait en se
l'avouant. Elle qui, dans un premier temps, réfutait toujours férocement ses
conseils, finissait toujours inconsciemment par y adhérer. C'était là
l'expression d'un joug indubitable, dont l'homme se savait trop conscient, pour
qu'il n'osât s'en féliciter vraiment.
Sortant
de ses réflexions, elle afficha l'expression inébranlable de la victoire.
Incognito, elle referma le rideau satisfaite et redescendit vers les coulisses.
Dehors,
depuis l'arrivée tardive du soleil, déjà prêt à se coucher, la foule s'était
mise à s'impatienter vivement. Les situations dans cette ligne ne s'améliorant
guère comparativement à celle gardée par l'autre portier, plusieurs rageaient
et criaient pour que celui-ci ne dégageât le passage. Il ne s'en préoccupait
pas, toujours à l'écoute des paroles du jeune étudiant.
- Elle est sensationnelle, Monsieur! dit-il. La première fois, elle
s'est endormie sur scène. La fois d'après, elle s'est pointée au concert vêtue
d'une robe fort moulante ornée de paillettes! Elle a même poussé l'audace à
transformer le troisième concerto pour piano de Beethoven en ajoutant des
tintements de triangle ici et là, selon son gré. Le pire: c'était prodigieux!
J'en ai eu mon content, je vous jure! Toute cette aura qui entoure ses faits et
gestes... J'ai hâte de voir ce qu'elle manigance pour ce soir!
- Et je crois que tu n'es pas le seul, rajouta sa petite amie lassée en
se retournant vers l'arrière. Achève sinon on va se faire piétiner.
Les
bras croisés, les traits figés, le regard vide, le portier paraissait songeur.
- Simone? laissa-t-il échapper d'un air dubitatif.
L'étudiant
posa sa main sur l'épaule de sa copine, qui fit signe à la dame au chapeau de
défaire elle-même la petite chaînette obstruante. Celle-ci regarda son époux,
qui voyant bien la torpeur du portier, opina du bonnet. Pendant que la dame se
conformait à la prière de tous, l'étudiant, toujours aussi enflammé, reprit:
- J'étais présent aux deux derniers concerts du Philharmonique et je
vous assure que jamais, je ne me suis autant amusé!
Sur
cette phrase, le portier se retira machinalement de devant la porte et laissa
entrer une autre poignée de spectateurs menée par la dame au chapeau qui
courait hystériquement dans le hall en tenant son mari par la main.
*
Il
régnait en coulisses une atmosphère au moins aussi chargée et fébrile qu'à
l'extérieur. C'était dans cette pièce, sise dans les voûtes de l'arrière-scène,
que les musiciens avaient l'habitude de s'entasser avant d'entrer en scène ou
alors pendant les entractes. Depuis longtemps, Simone n'y mettait plus les
pieds, ne voulant pas ébranler inutilement sa concentration. D'ordinaire, elle
s'installait très tôt sur scène pour pratiquer ou bien elle préférait errer
dans les couloirs avant l'heure fatidique.
Mais
ce soir, elle n'avait pas hésité une seconde à s'exposer fièrement dans cette
pièce aux murs recouverts de retailles de cet inestimable bois de rosiers, si
favorable à l'accoustique de l'amphithéâtre principal. Retirée dans son coin,
assise sur une chaise droite, mais admirablement située, ses jambes longilignes
visiblement croisées à travers la fente mignonne de sa robe, Simone pouvait
apercevoir Willem qui cherchait désespérément son regard. Depuis un moment,
elle s'amusait à l'esquiver délibérément, ne se gênant pas non plus pour lui
échanger à l'occasion quelques sourires à allures plutôt vindicatives.
Elle
était particulièrement jolie ce soir, le visage empreint du seul attrait de la
quiétude, la silhouette fort mise en valeur dans cette nouvelle robe en velours
violacé, rehaussée d'une écharpe de taffetas dorée; le moins qu'on pût dire,
c'est qu'elle détonnait infiniment au milieu de cette exubérance de noir, dont
étaient inévitablement affublés l'ensemble des musiciens.
Un peu partout de petits clans
s'étaient formés entre ceux-ci et l'on murmurait. On l'ignorait complètement,
ce qui loin de la surprendre, lui confirma un gain manifeste de reconnaissance.
Elle voyait à sa droite, Ruth Van Lehar, Clara Olsen, Jeanne Courgelle et leurs
sourires perfides qui semblaient gravés en permanence sur leurs lèvres; les
trois femmes s'entretenaient avec d'étranges signes guindés, pendant qu'un peu
plus au loin, Simone assistait à la formation d'un cercle d'anciens amants.
Elle
eut un petit rire intérieur:
«Qui
se ressemble s'assemble, pensa-t-elle sardoniquement. Les quatre étaient tous
aussi piètres!»
Malgré
qu'un peu partout, les musiciens choisissaient de discuter en flamand, Simone
savait que ce parti pris fût parfaitement délibéré; en outre, elle était certaine
qu'on parlait d'elle.
«Peut-être
craint-on d'éventuelles innovations, de ma part?» supposa-t-elle, en s'éventant
avec prestance à l'aide de sa main qui ne tenait pas la précieuse serviette en
peau de reptile posée sur ses genoux et qui contenait son cher triangle.
Depuis
un petit moment, elle répétait dans sa tête le programme de la soirée. Elle
révisait les quelques rebondissements qu'elle réserverait à ce public nouveau,
avide d'imprévus. Elle attendait avec un empressement intenable que la grande
aiguille de l'horloge donne son coup de main final à la petite, pour qu'elle
atteigne le huit. Elle s'imaginait une entrée en scène éclatante, avec des
admirateurs enflammés qui ne tariraient ni d'applaudissements, ni de chaudes
acclamations.
«Peut-être
me couvrira-t-on de fleurs après le récital! se plaisait-elle à anticiper.»
Elle
avait pratiqué, tout au cours de la semaine, certaines petites retouches,
qu'elle jugeait tout à fait exquises, à une symphonie haydnienne, totalement
exempte de triangle et elle avait bien hâte d'en vérifier l'impact auprès du
public.
Simone
aperçut, non loin d'elle, Baptiste qui se démenait avec son noeud papillon. Il
ressemblait à un corbeau, quand les soirs de concerts, il dressait ses lourds
cheveux noirs en pic sur le dessus de sa tête.
Elle
rit d'abord, puis se leva pour lui proposer son aide.
- Attends, laisse-moi faire.
Il
regarda docilement les mains de la femme saisir son large cou et arranger le
noeud avec agilité.
- Je te trouve bien silencieux, Baptiste. Ça va?
- Moi oui. (Il se mit à chuchoter.) Mais observe-les, eux; je prête
l'oreille et j'entends constamment ton nom; ils parlent de toi.
- Je ne suis guère surprise.
- Tu ne trouves pas ça bizarre que personne n'ose converser en français?
- Si Wallons ou Français sont résolus à trahir leur langue pour cette
"autre", alors que Molière daigne les foudroyer!
- Sois sérieuse, Simone. Il se trame quelque chose...
- Tu parles qu'il se prépare quelque chose! Attends de voir ce que j'ai
retenu au programme de la première partie.
Légèrement
déconcerté, Baptiste saisit le bras de Simone et la conduisit à l'écart des
autres.
- Mais ils jouent Haydn; tu seras hors-scène, comme moi.
- Psst! (Posant sa main sur son épaules, elle lui faisait signe d'approcher
son oreille.) Je prévois faire une entrée surprise à la finale... Du Haydn à
son meilleur, crois-moi.
- Ça va pas! dit-il en serrant les lèvres pour éviter de parler fort. Tu
ne crois pas qu'il est temps d'arrêter ça?
- Mais me suis-je déjà acharné sur Haydn? demanda-t-elle avec une
innocence qui fit soupirer lourdement Baptiste.
Serrant
sa serviette contre sa poitrine, elle s'éloigna de lui et retourna errer dans
la foule, déambulant avec une grâce toute maniérée et le sceau d'arrogance étampé
sur sa physionomie reposée.
«Pourquoi
freiner quand on ne transgresse point les limites permises? se mit-elle à
réfléchir. L'autre jour, Baptiste doutait que je puisse percer avec mon
instrument «bien insignifiant» et voilà que je caresse un prestige certain...
Oui, il n'existe qu'un seul moyen d'obtenir vengeance: devenir plus reconnue
que mes adversaires.»
Baptiste
revint talonner Simone.
- Je ne te reconnais plus, lui avoua-t-il, visiblement contrit.
- Tu devrais te réjouir que je goûte enfin au bonheur.
- Ça n'a rien à voir. Je crains seulement...
Elle
ne lui laissa pas poursuivre sa réserve.
- Ta prévenance m'est chère, Baptiste, mais je la juge aussi fort
inutile. Que peuvent-ils contre moi, à présent que je leur ai prouvé que je
suis vitale à l'orchestre?
- D'accord disons que tu leur as prouvé ton importance et plus vite
qu'il ne le faut. Tu t'es vengée, alors cesse maintenant!
Elle
parut écorchée.
- Cesser? répéta-t-elle. Te disais-tu la même chose, l'autre midi,
lorsque après t'être gavé à l'excès, tu t'empiffrais d'une énorme pâtisserie
fourrée?
Muselé
par la honte, Baptiste s'inclina.
Simone
déclama alors:
- Il est aisé de clamer des préceptes, que l'on sait incontestables;
cependant, il est ardu de toujours les respecter. Dans le cas échéant, mieux
vaut se les garder pour soi.
Pinçant
la joue replète de Baptiste, elle rajouta.
- La gourmandise est assurément une bien vilaine tare, mais c'est aussi
la plus savoureuse de toutes.
Elle
poussa un rire très volatil puis, se dressant sur le bout des pieds, l'embrassa
sur le front.
Christian
Von Rubert fit subitement irruption dans la pièce. Tous se retournèrent alors,
étonnés de voir celui qui s'enfermait toujours scrupuleusement dans sa loge
terreuse avant un concert.
Le
rapide panoramique qu'il fit effectuer à sa tête, démontra qu'il cherchait
quelqu'un, malgré sa hantise de se hasarder plus loin que la chambranle. Caché
par les musiciens, il palliait à sa petite taille en se balançant habilement
sur la pointe de ses souliers déjà hauts en talons. Son regard trouva bientôt
celui de Simone. Il lui fit signe de le suivre. Celle-ci jeta un oeil intrigué
à Baptiste et obéit à Von Rubert.
«Pas
moyen d'avoir la paix, ici! pensa-t-elle avec lassitude. Bientôt, moi aussi je
vais être en droit d'exiger ma propre loge!»
Ils
gagnèrent le fond de l'arrière-scène et empruntèrent un escalier torsadé
métallique, qui les conduisit au sous-sol. Ils marchèrent encore un peu et
pénétrèrent dans une petite salle dérobée où l'on humait fort la moiteur et la
poussière.
Kurbine
ouvrit la lumière et referma la porte sur eux. L'endroit restait obscur et très
rapidement, Simone, dont les bras étaient dénudées, se sentit congelée.
- Dieu, était-ce nécessaire de descendre aux enfers pour discuter?
dit-elle sur un ton impertinent, en frottant ses mains croisées, sur son
épiderme ambré dans cette pénombre.
Von
Rubert, avec son flegme et son orthodoxie inévitables, demeura de glace devant
les paroles de la femme.
C'était
un homme à la prestance agréable, mais dont l'apparente inertie du caractère le
rendait fade au goût de plusieurs. Ce Flamand aux particularités nordiques,
fier héritier du côté scandinave de sa mère, avec ses cheveux blonds abondants,
ses yeux acier et sa peau livide encore intacte à quarante ans, possédait un
cynisme dans le regard qui avait tendance à provoquer un offensement réel chez
ceux qu'il fixait plus d'une dizaine de secondes.
Christian
Von Rubert avait été dans son enfance, un véritable prodige au violon, mais il
n'avait pu traverser la rude étape de l'adolescence. Il s'était alors
désintéressé de son instrument pour s'initier à la direction d'orchestre dans
laquelle il consacra la majeure partie de ses études. Après plusieurs années
passées à conduire un choeur d'enfants dans sa bourgade, il parvint à diriger
l'orchestre de l'université d'Anvers où sa présence fut passablement remarquée
pour qu'on fit finalement appel à ses services à la tête du Philharmonique
d'Anvers, un souhait qu'il caressait depuis fort longtemps. Lui qui n'avait
guère hésité à l'époque pour saisir cette rare opportunité de gravir
naturellement les échelons, regrettait maintenant cette époque, où il éprouvait
encore de la satisfaction dans son travail, comme quand il menait ses
étudiants.
De
ces jours, chacun de ses coups de baguettes lui semblait aussi pénible que s'il
avait tenu une massue et il maudissait ce masochisme sournois qui tenait
lamentablement occulté dans un tiroir de son esprit, l'allégresse qu'il pouvait
éprouver à recréer de la musique pure, pour privilégier les exigences d'un
amour-propre qui avait fini par le couronner maître du Philharmonique d'Anvers;
du moins, tout cela, il le croyait voilà un peu moins d'un an. Un paradoxe
intenable le tiraillait depuis et il ne parvenait pas à s'en défaire.
Simone,
soupçonnant l'austérité et la solennité derrière cette rencontre inopinée,
s'assit sur le coin d'une petite étagère vide, toute oxydée. Elle se promit
d'être intraitable quoi que Von Rubert lui dirait. Celui-ci le flairait, car on
le sentait hésitant à démarrer l'entretien.
- Je vois, dit-il, que vous n'êtes toujours pas revenue à notre
uniforme.
- Si vous pensez que je vais troquer mes superbes robes pour remettre
votre friperie suffocante tout juste bonne pour le deuil?
- Pourquoi faites-vous tout pour vous faire détester, Simone?
- Moi? dit-elle en se désignant avec conviction. Me faire détester? à d'autres, mon cher, à d'autres!
Il
savait qu'il ne voudrait rien entendre, il décida de ne pas se fatiguer et
d'aller droit au bout.
- Simone, je suis ici pour vous demander une faveur. Croyez-moi, ce
n'est pas mon habitude.
- Une faveur? dit-elle avec un débordement feint d'excitation.
Elle
se tempéra aussitôt:
- Dites, on verra...
Il
tendit la main et toucha délicatement le coude de Simone, croyant que son
message se comprendrait davantage en établissement un contact physique.
- Simone, je veux, que dis-je, je vous implore de vous tenir tranquille
ce soir.
Elle
ferma les yeux, puis les releva brusquement.
- Je n'ai rien fait d'illicite, Monsieur.
- Je suis sérieux.
Agacée
de la similitude étonnante de son langage à celui de Baptiste, elle afficha une
expression contrariée.
«Bon,
un autre qui vient me chanter le refrain!»
- Croyez-vous, dit-elle, que je ne suis pas sérieuse?
- Simone, cessez vos extravagances.
- Qui parle d'extravagances? J'essaie de sauver notre sort et ça marche!
Vous devriez m'en être reconnaissant!
- Vous êtes en train de détruire votre carrière.
- Et ces foules qui se pressent?
Pendant
un instant, Von Rubert se sentit réellement cloué par cette affirmation pour le
moins péremptoire et son front se recouvra d'étranges ridules. Il chercha une
piste pour argumenter.
- J'ai l'impudence de croire que vous êtes un peu plus lucide, dit-il.
Depuis toujours, les bouffons retiennent la faveur populaire. Vous prétendez
aimer la musique: mais êtes-vous au service de la musique en ce moment?
Von
Rubert la regarda franchement; elle ne put le supporter.
- Non, répondit-il à sa place. Vous amusez une bande de voyeurs, voilà
tout. La farce est bonne, j'en conviens... Oser faire ces pitreries, en cet
univers si conservateur; quelle idée! Ça intrigue, ça charme même. Mais vous
savez comme moi, que les gens se lassent vite des plaisanteries, qu'elles
soient bonnes ou mauvaises... Le public vous aime; vous lui plaisez. Mais ce
public, il ne vous doit rien. Et lorsque le jeu sera terminé, il sera trop
tard! On vous oubliera et plus personne ne pourra vous faire confiance.
Simone
se redressa devant lui et se mit à l'applaudir avec effronterie.
- J'avoue: vous êtes convainquant; pendant une minute, j'étais prête à
renoncer. Mais j'ai été reléguée aux oubliettes trop longtemps, oppressée,
écrasée par des plus sots que soi, pour avoir perdu l'espoir de trouver un jour
la lumière. Et je l'ai découverte cette lumière qui permet à chacun de
s'épanouir.
Énervé,
il tourna le dos à Simone, prêt à partir. Elle lui retint le bras énergiquement
et le força à l'écouter jusqu'à la fin. Son ton était ferme, spartiate et elle
s'était approchée très près de son oreille pour qu'il la comprenne bien.
- La vie, Monsieur, est une jungle où l'altruisme est un concept périmé.
Chacun veille à son propre bonheur, c'est connu. L'individu trace seul son
destin. Oh! j'ai mis du temps à le réaliser. Longtemps, j'ai cru pouvoir me
venger de la société en me cloîtrant chez-moi. Mais un jour, on s'aperçoit que
le monde se fout totalement de sa petite personne. On peut bien crever dans son
terrier, la terre continuera de tourner comme avant et sinon mieux! L'ermite
n'existe pas en ce monde.
Von
Rubert, exaspéré, regarda à sa belle montre suisse dorée.
Simone se recula pour mieux lui
jeter tout son mépris. Il ne pouvait rien contre elle et tout, entre les
silences de ses phrases, concordait à fortifier chez-elle cette intense et
douce conviction. Pour la première fois, il lui était permis de regarder de
haut ce petit homme froid, qui toujours lui avait témoigné une rare
indifférence.
Elle
avait fini par s'accorder qu'il n'existât rien en ce monde qui pût égaler la
satisfaction de se sentir aimée, acceptée et surtout, respectée. La célébrité ne
constituait en fait que la résultante à plus grande échelle, de ces trois
sensations; c'était elle qui venait parfaire le tout, dans la démonstration
tangible de sentiments aussi indescriptiblement envoûtants, pour le plaisir du
plus grand nombre. C'était cette même sensation qu'avait éprouvée Simone, un
peu plus tôt, en découvrant cette foule passionnée qui bravaient la pluie pour
venir la voir. Le pouvoir de la reconnaissance lui était apparu comme un
instrument inespéré, presque dangereux pour une femme compulsive, d'un
tempérament incontestablement boulimique, véritable puit sans fond lorsque
excitée. Et pas une crainte, pas une spéculation ne saurait l'arrêter, à l'aube
de la renommée.
Von
Rubert, qui convenait maintenant en l'échec de son intervention, voyait l'heure
du concert arriver grandement.
- Vous profitez de la situation, Simone. Jamais on ne vous endurerait
folâtrer si l'orchestre ne connaissait pas ses ennuis financiers. Vous attirez
les foules et vous êtes suffisamment intelligente pour vous en apercevoir.
- Parfaitement.
Simone
se croyait aujourd'hui quasi intouchable. Des rides avaient le temps de lui
dévaster le visage avant que n'entre en vigueur les sempiternels ultimatums de
Kurbine. Celui-ci avait encore plié devant ses lubies, mais cette fois, elle
n'avait pas eu besoin de Courbet pour lui assurer sa protection. A elle seule,
cette jeune trianguliste venait panser en grande partie les plaies du
Philharmonique d'Anvers et malgré l'aspect peu reluisant de ses procédés, qui
pouvait trouver à redire devant ce déconcertant, mais ô combien efficace
dénouement? Se montrant plus perspicace qu'un complexe mais impuissant comité,
Simone apportait à l'ensemble un espoir de survie. Mais en dépit de cette
action, à priori fort louable, l'orgueil de chacun plongea vite la philharmonie dans un effarement insupportable qui sema inévitablement auprès
de chacun un vif conflit entre la fierté et la survie. Kurbine, le premier, se
vit chamboulé par cette délicate question, qui impliquait avant tout la sainte
impression qu'il susciterait dans la société lyonnaise: ainsi, serait-il mieux
perçu s'il sauvait la philharmonie en acceptant les folies de Simone ou s'il
le laissait crever d'une condamnation indéniable, mais sans ce tapage? Von Rubert s'avança vers la porte. Il eut le
réflexe de dire à Simone que lui, il aurait préféré voir mourir l'orchestre
dans la dignité plutôt que de la voir faire un cirque avec; il s'en retint,
croyant lui concéder la victoire par cet aveu. Il se persuada que tout ceci ne
serait que passager. S'il y avait une chance de voir la santé du Philharmonique
se refaire, Simone serait mise à la porte et réprouvée de tous. Sinon, elle
finirait bien par craquer d'elle-même ou mieux, le public finirait par s'en
lasser. Il se sentit rassuré, tout en se demandant bien comment il parviendrait
à composer avec ces diversions plus longtemps.
- Vous êtes maligne, Simone. Mais vous casserez le gros bout du bâton à
le tenir si fort.
Un
rire faux jaillit de la bouche de la femme, chargé de sous-entendus.
- Ainsi, je ne suis pas la seule à m'accrocher...
Von
Rubert se sentit piégé.
- Si j'avais des couilles, concéda-t-il, je me barrerais illico!
Elle
ne put s'empêcher de jeter un regard vers les objets précédemment nommés. Elle poussa
un rire ironique.
Von
Rubert rougit.
- Vous pensez avoir trouvé votre lumière, dit-il, mais ce n'est que
lumière artificielle. Tôt ou tard, votre ampoule brûlera. Et croyez-moi, vous
paierez cher cette prétention.
Posant
sa main sur la poignée, il rajouta:
- J'ai demandé aux autres de ne pas s'occuper de vous quoi que vous
fassiez. En ce qui me concerne, vous n'existez plus.
Von
Rubert la considéra gravement, puis entendant au loin la séance d'accordement
des instruments, sans faire ni une ni deux, il sortit de la pièce en claquant
la porte.
«Que
m'importe qu'il continue à m'ignorer maintenant que je suis seule à exister
pour le public.»
Lorsque
Simone se dirigea à son tour vers la porte, elle constata à son grand
étonnement que le bouton était bloqué. Elle le força, mais sa tentative se
révéla vaine.
«C'est
ridicule! pensait-elle. Tous ces gens qui sont venus m'acclamer! Je ne peux
tout de même pas restée enfermée ici.» Expliquant
cette obstacle par une grossière plaisanterie, elle se convainquit qu'on
viendrait la libérer d'une minute à l'autre. Elle demeura passiblement
flegmatique. Mais l'éveil des instruments creusa dans son esprit un doute de
plus en plus réel. Portant son attention sur la pièce en cours, elle fut
surprise de ne pas reconnaître l'air: cela ne ressemblait nullement au concerto
de Haydn qui était prévu. Soudain, tout lui parut limpide: on l'avait coffrée
dans cette pièce exiguë. On souhaitait se passer de ses services, pour ce soir.
Ainsi, de ce changement de programme subit à son insu, à sa réclusion dans ce
local, on avait tout machiné; tout comploté, pour profiter du public qu'elle
amenait, tout en prenant soin d'éviter ses incartades. Baptiste avait raison de
se méfier.
La
fureur irradiait ses iris, excessivement arrondis. Elle réalisait, que même
malgré le succès, elle aurait à se battre, et peut-être avec plus d'acharnement
et d'implacabilité.
Débordée
par les événements, elle s'accroupit sur le sol et se mit à scruter l'endroit.
Elle n'avait pas remarqué, tout à l'heure, qu'elle se trouvait en fait dans
l'ancienne salle des archives du Philharmonique. Sur les étagères, de hautes
piles de partitions semblaient dormir, depuis des décennies.
Dérivant
d'une occurrence qu'elle attribua au hasard, elle aperçut en dessous d'une
pile, un recueil complet des oeuvres de Franz Liszt. Elle eut soudain envie de
l'en dégager. Certes, il lui serait venu instinctivement à l'idée de le
consulter, - ne serait-ce que par l'enthousiasme que l'homme lui inspirait -
mais cette fois, c'est sa raison seule qui avait motivé ce désir, convenant
qu'il s'agissait de la meilleure occupation pour tuer la peine qu'on semblait
résolu à lui faire purger.
Sans
plus attendre, elle tenta de tirer délicatement le manuel, mais elle ne parvint
qu'à faire écrouler la pile. Une terrifiante nuée de poussière envahit la
pièce. Cet effondrement de partitions lui révéla mystérieusement la présence
d'un coffre d'une grandeur moyenne, dormant sur la tablette.
Elle
jugea fort étrange que celui-ci ne fût pas enfariné par la poussière ambiante.
Le bois semblait fraîchement verni et les lamelles dorées, qui étanchaient les
coins, réfléchissaient les minces faisceaux de lumière qui y convergeaient.
Elle ressentit soudain, toute l'émotion que devait ressentir les pirates devant
leur butin. Attisée par les messages que lui lançait sa curiosité, elle ne put
s'empêcher de s'approcher du coffre et de l'ouvrir.
Sa
déception fut grande de n'y découvrir que des chemises de carton. Aussi,
inconsciemment, elle repensa à la théorie de l'emballage, que lui avait énoncée
Baptiste. Elle visita sans grand intérêt, presque machinalement le contenu du
coffre avant de se rendre compte d'un détail plutôt insolite: chacune des
chemises correspondait à un nom. Elle retira d'ailleurs une première chemise au
hasard et reconnut d'ailleurs le nom d'un membre du personnel du
Philharmonique, soigneusement orthographié. Intriguée, elle scruta avec plus
d'attention les chemises. Chacune d'elle contenait un dossier et était classée
selon l'ordre alphabétique. Cette découverte raviva chez elle un intérêt plus
accru. Aussitôt, elle ouvrit une autre chemise au hasard, y lut «Joseph
Lachelier». Constatant qu'elle était tout près de la lettre "M", elle
prit la troisième chemise suivante et tomba aussitôt sur une chemise identifiée
à son nom.
Toute
excitée, elle commença à feuilleter son contenu plutôt volumineux. Elle fut
terriblement troublée de trouver d'abord toutes les épigrammes, qui avaient été
écrites à son sujet depuis son arrivée, soigneusement classées
chronologiquement, le tout, suivi de deux pages roses contenant des
informations diverses, tapées à la machine, pour le moins éparses.
Elle
se mit à lire:
«-
Simone Machon, née à Lièges, le 25 juin 1928.
- Refuse de parler flamand... Aucun diplôme...
Est parvenue à entrer au sein du
Philharmonique d'Anvers, le 25 août 1950, sous
les pressions du père Courbet, curé à Anvers et principal donateur de l'orchestre... Kurbine le
craint...»
«Alors,
je n'avais donc aucun talent! murmura-t-elle. Et voilà donc, la raison pour
laquelle depuis le début, on m'a accordé ce traitement de faveur.»
Elle
omit quelques lignes, pour passer précipitamment à un paragraphe plus intime
sur sa personne, au bas de la page:
«-
Femme troublée, entêtée mais peu loquace, artificiellement condescendante, solitaire, rêveuse donc
malheureuse.
«-
Cette femme a un passé ténébreux: offerte à un couvent de Liège à cinq ans quand...»
Curieuse,
elle passa à la page suivante, mais elle se rendit compte que la phrase ne s'y
poursuivait pas, comme s'il manquait une page. Elle put lire plutôt:
-
Fausse prude à la cuisse-légère : le 10 octobre 1950, elle avait pour amant Rodrigues Dumont; le 30
novembre, c'était Erik Johansen...»
Et
la liste s'allongeait, scrupuleusement mise à jour. Ils y étaient tous, tous
ses amants même ceux qu'elle s'était efforcée d'oublier. Elle tourna la page;
il s'agissait d'une page blanche, semblant mise en annexe afin de recevoir les
noms d'éventuels candidats. Simone réalisa qu'elle tenait dans ses mains, le
catalogue complet de ses aventures; elle en fut offusquée.
- Qui donc a le culot de s'immiscer dans ma vie privée? vociféra-t-elle.
Elle
eut prestement le désir d'aller voir si la chemise de Willem existât: de fait,
elle la sortit et en commença la lecture:
«Willem
Hoover, né à LaFayette, Louisiane, États-Unis, le 24 novembre 1920...
Grands-parents français...
-
Études universitaires à la Nouvelle-Orléans...
-
Titulaire de plusieurs prix nationaux, pour le cor...
-
A rejoint la philharmonie d'Anvers, le 27 décembre 1955... - Timidité propre aux étrangers en terre
nouvelle... Bel homme, d'une prestance exquise... Il eut pour maîtresse Simone
Machon, le 20 mars 1956...»
«Dieu,
il est à jour!» se dit-elle.
«-
Marié, peut-être l'est-il encore?...»
- Marié? répéta-t-elle, ahurie.»
Simone
entendit soudainement le grattement d'une clé s'introduisant dans la serrure.
Apeurée, elle voulut replacer en vitesse la pile de partitions devant le
coffre, mais elle fut prise en flagrant délit dans sa tentative; des semelles
usées frottaient le plancher. Quelqu'un venait. Simone se sentit vivement
menacée dans la perspective en contre-plongée qu'elle avait de cette silhouette
obscure qui s'avançait vers elle.
L'intrus
traversa le faisceau lumineux de la lampe; Simone put reconnaître alors Mme.
Radegonde, l'ancienne bibliothécaire du Philharmonique.
La
vieille dame parut estomaquée.
- Qu'est-ce que vous faites ici? s'écria-t-elle, avec un timbre
témoignant autant d'embarras que d'étonnement.
Simone,
se sentant fermement fautive, tremblait.
- Je... Je... C'est-à-dire, qu'on m'a enfermé...
- Posez ce coffre! lui ordonna Radegonde sèchement.
- Il vous appartient?
- Le concert est commencé, allez regagner votre place.
Simone
ferma les yeux et serra le coffre contre elle.
- Ma place? Non! Ce soir, je ne peux pas.
- Alors on vous flanquera à la porte, vous aussi, et ce sera bien fait
dans votre cas!
Simone
ignora ses commentaires. Elle ouvrit tranquillement le coffre sous le regard
tourmenté de la Radegonde, paralysée dans son imperméable de caoutchouc
grisâtre qui, dégouttant encore, révéla à Simone l'éphémérité de l'éclaircie.
Elle sortit au hasard un dossier et le montrant à la dame, elle demanda:
- Mme Radegonde, c'est vous qui avez écrit toutes ces choses?
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde!
Simone
rangea la chemise, referma le couvercle du coffre et se leva.
- Vous êtes plutôt culottée dans votre genre, dit-elle. Pour qui
travaillez-vous? Le KGB?
- Mêlez-vous de ce qui vous regarde, ai-je dit!
La
corpulente femme s'empara aussitôt du coffre avec brusquerie, puis reprenant la
direction de la porte elle lança:
- Oubliez ces sornettes, ça vaudra mieux.
- Attendez! vociféra Simone.
La
dame ne s'en préoccupa guère.
- Pourquoi êtes-vous revenue chercher ce coffre, spécialement ce soir?
demanda Simone.
Radegonde,
sans se retourner, s'immobilisa.
- Ce coffre est... toute ma vie, dit-elle. Ce soir?... Parce que c'est
ce soir que je dois me couper de ce passé qui m'obsède.
- Mais...
- Et quoi encore, impertinent