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Roland Michel Tremblay            Denfert-Rochereau            www.anarchistecouronne.com

 

 

DENFERT-ROCHEREAU

 

 

Publié chez :

 

 

Roland Michel Tremblay

 

 

 

44E The Grove, Isleworth, Middlesex, Londres, TW7 4JF, UK

Tél./Fax: +44 (0) 20 8847 5586     Mobile: +44 (0) 794 127 1010

rm@anarchistecouronne.com     www.anarchistecouronne.com

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Roland Michel Tremblay            Denfert-Rochereau            www.anarchistecouronne.com

 

Denfert-Rochereau, Roman

 

Les sectes religieuses. Comment y sommes-nous attirés ? Pourquoi y demeurons-nous ? Pourquoi remettons-nous notre vie en question alors que nous en avons entendu toutes les horreurs ? Une philosophie mystique, un savoir caché nous y attire et nous y garde.

René est enfermé sous terre à Denfert-Rochereau. Qu'y fait-il au juste? Il tente d'atteindre la plénitude par la découverte de Dieu. Il a entendu les paroles du maître, il va être initié au monde caché des choses. Les philosophies mystiques que seuls les initiés connaissent. Ses doutes, ses misères, ses espoirs, c'est le début de son apprentissage.

Roman initiatique, comme l'Énéide de Virgile et L'Odyssée d'Homère, à la limite de l'ésotérisme, qui décrit un univers de secte religieuse en démontrant que la société en général fonctionne sur les mêmes principes.

 

ISBN : 2-7479-0012-6       Prix public : 99FF / 15 Euros

En téléchargement gratuit sur www.idlivre.com/rolandmichel.tremblay

Achetez-le sur le site Le Livre Français :

www.livre-francais.com/?tliv=11&idliv=2-7479-0012-6

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DENFERT-ROCHEREAU

 

Chapitre 1

Au début de l'humanité il y eut une mort imminente. À la fin de l'humanité il y eut une renaissance. Le passage entre l'état du dormeur et celui du penseur devait conduire à la renaissance. C'est la découverte du monde sacré et éternel. Là toute la puissance potentielle qui sommeille en René, jeune homme enfermé sous terre dans sa cellule de pierre. La vieillesse n'est pour lui source d'aucune crainte, et, selon toute vraisemblance, sa descendance n'existera jamais. Qu'espère ainsi le dormeur étendu sur son lit, en une recherche active du divin, près et loin à la fois des morts qui marchent chaque jour au-dessus de sa tête? Aujourd'hui dimanche, la vieillesse et sa descendance se promènent, chien en laisse, dans les allées du parc, étrangement malheureux de respirer l'air frais qui siffle à peine entre les branches des arbres. L'éclatante lumière du soleil les tient en un sommeil profond, la nuit étant pour eux une délivrance factice des problèmes du quotidien. Le paysage d'une ville qui fera bientôt de bien belles ruines de pierre.

René s'active, dans sa nuit mortelle, au réveil de ses sens. Il est couché sur un lit de pierre qui oblige la rigidité de son corps. C'est l'inconfort nécessaire à son exercice. Il se sent pourtant à la fin de sa vie, le temps n'existe qu'en une vague notion qui appartient désormais aux morts du dessus. C'est dans la mort définitive que René sera délivré de la matière, encore faut-il parvenir à la pleine conscience de soi, avec pour seule lumière la petite ampoule électrique entourée de fer, relayée à l'occasion par une chandelle sur le sol de terre. Les fenêtres sont inutiles dans ce contexte, même l'ampoule ou la chandelle. La souffrance humaine apporte beaucoup à l'initié, très peu à l'humanité. C'est donc par la souffrance que René s'entraîne à recréer un nouveau monde. Un nouveau monde qui prend place de l'autre côté de l'océan Atlantique. À défaut de sentir Dieu en lui, néophyte qu'il est,

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René se sent condamné. Un damné qui repose à travers les os des vivants qui remplissent les anciennes carrières. Son identité reste à définir, il serait vain de dire qu'il appartient encore à lui-même. Il n'appartient certes plus au monde extérieur, y marcher seulement ne serait qu'un retour à la vie stagnante qui l'a toujours caractérisé. C'est pourquoi le rituel de la boisson, inlassablement, recommence. Il s'agit d'une mixture obtenue par le mélange de deux liquides verdâtres que René boit avant de pouvoir observer en lui la transcendance de ce monde.

C'est la première naissance, un bien grand lac qui fait office de mer intérieure, formé à même la pureté des glaciers du Pôle Nord entraînés jusque là. En fondant ils descendirent les cours d'eau et laissèrent leurs immenses empreintes sur le bouclier de roche. C'est la fascination de la nature sur la pauvre vie primitive qui jadis y étalait sa joie dans le Soleil, astre qui montrait enfin sa lumière. Aujourd'hui ses rayons causent la dégénérescence, mais ces nouveaux villages qui s'ouvrent à la vie n'en sauront rien. Ils verront la noirceur à même la lumière du soleil.

Ainsi les gens autour du lac s'activent à bâtir les maisons d'un village qui abritera bientôt une usine à papier moderne. Val-Jalbert. Pendant que d'autres habitants plus loin sur la rivière découvrent de nouveaux instruments aratoires souverains de modernité. Cette activité permettra à quelques familles de Saint-Jean-Vianney de bien vivre, puis à une autre famille de Saint-Cyriac de s'enrichir. La reconstitution de ces villages est le travail de René, qui sous l'influence de la mixture, tente d'y revivre l'histoire pour enfin tenter de la comprendre. Mais seulement dans l'hypothèse où il y a effectivement quelque chose à comprendre, si également ce qui est à apprendre ne se prend pas à un autre niveau que ce que la vue première de l'histoire suggère.

Les glaces sur le Lac-Saint-Jean sont enfin descendues, elles flottent sous l'eau, gardant la température suffisamment basse pour que les poissons décident de demeurer dans les rivières. On y retrouve surtout du doré, du brochet et de la ouananiche. Ce dernier, un nom amérindien, signifie : "le petit égaré". C'est à Desbiens que René pêchait ses premières ouananiches avec son père, ces saumons d'eau douce, dans la rivière bordée là encore par une usine à papier. De même pour Val-Jalbert, les maisons qui s'y construisent se ressemblent, un conformisme qui confirme la volonté de ces villages-champignons à vouloir disparaître à la première occasion, qu'il s'agisse d'un ordre du ciel ou d'un ordre des hommes.

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Val-Jalbert possède son centre communautaire à l'entrée, ensuite viennent le couvent, le presbytère et l'église, indispensables à tout village autour du lac. Le magasin général occupe la grande place sur la rue Saint-Georges, et tout au bout, à côté de la chute, l'usine termine le village. Quelques petites maisons en bois ornent le haut de la colline, à l'arrière les champs de foin s'étendent jusqu'au lac. Les familles aux nombreux enfants s'activent au quotidien. Le lundi ils font des tartes et des tourtières, le mardi ils font le lavage, le mercredi ils s'occupent du jardin, et ainsi de suite pour chaque jour de la semaine. C'est le premier village de la région qui a l'eau courante et l'électricité, énergie produite par une génératrice actionnée par l'eau de la chute. Il n'y a pas plus moderne dans le monde entier, affirment-ils.

Dans une des maisons de Ouiatchouan, nom montagnais (amérindien) du village avant d'être baptisé définitivement Val-Jalbert, René assiste à la naissance de Joseph-Philibert-Azarias Tremblay, son ancêtre, qui sera baptisé à l'église Saint-Georges, sur la rue Saint-Georges, dans la paroisse Saint-Georges, par le curé Georges Tremblay. Bientôt cet enfant ira à l'école dans le couvent où les sœurs Notre-Dame-du-Bon-Conseil lui enseigneront la dure histoire des colons du pays. Il travaillera sur les chars, c'est-à-dire les wagons de train, au chargement de gigantesques rouleaux de papier qui partiront vers les États-Unis, en devenir du New York Times.

Il y a quatre grandes familles de Tremblay à Val-Jalbert, pour les distinguer il a fallu leur donner des noms. Il y a les Tremblay à la pipe, les Tremblay du bas de la côte, ceux du bureau de poste, et enfin, la famille d'Azarias, les Tremblay pas de fesses. Toute la vie d'Azarias sera stigmatisée par ce surnom de Tremblay pas de fesses qui lui donnera toute sa fierté. Son baptême se fait selon les rites précis établis par la sainte Église catholique romaine. Il y a d'abord les sermons du curé sur la raison d'être des enfants, la nouvelle génération qui travaillera à pourvoir à la vieille, l'importance pour l'avenir de l'humanité de bâtir une grande famille chrétienne sur tous les continents de la Terre. Suit le signe de la croix sur le front avec l'eau bénite. Puis l'office relatif aux naissances y est chanté, véritable célébration du culte chrétien.

Plus loin sur la rivière Saguenay, à Saint-Jean-Vianney, le défrichage de la forêt est maintenant terminé. Les terres sont bonnes à labourer, les vaches nous aideront à produire

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du lait, du beurre, de la crème et de la viande. Le bonhomme Girard, du nom de Joseph, fier de son domaine, possède tout le village. Les fermiers travaillent sur ses terres, louent ses machines, lui permettent de bien vivre avec sa famille de quinze enfants en une maison gigantesque dans le village de Saint-Cyriac tout près. Le vieux Girard possède également une bonne partie de Saint-Cyriac et deviendra suffisamment riche pour payer une maison neuve à chacun de ses enfants, sauf à celui qui deviendra le curé de la famille. Celui-là aura ses études classiques payées à Chicoutimi, la plus grande ville du coin dont le nom signifie: "Là où l'eau est profonde". Joseph Girard est propriétaire d'étables, de poulaillers, de porcheries et de silos. Qui donc pourrait ébranler sa puissance ?

Là aussi René assiste à la naissance de son ancêtre, Joseph-Roméo Girard, fils de Joseph et de Marie-Joseph Girard, mariés à 13 et 15 ans, en une permission spéciale du pape. Cousins au premier degré, ils ont payé une forte somme à l'Évêché pour leur mariage, léguant à toute leur descendance une propension au cancer de la peau. À Saint-Jean-Vianney, comme dans tout bon village, il y a un maire, un hôtel de ville, un conseil municipal, un notaire, un avocat, un restaurant, un magasin général, un fou du village, un curé, un couvent, des sœurs, des frères et tout ce que les habitants du village ont l'obligation morale d'avoir dans ce monde plutôt incertain mais en pleine expansion. Devant ces faits accomplis il ne reste plus qu'à naître et à se battre. Parce que le destin fait bien mal les choses : Azarias devra quitter Val-Jalbert et Roméo devra devenir curé. Ce que tous deux refuseront obstinément.

René revient à lui dans sa froide cellule de pierre, avec une certaine difficulté à se débarrasser d'un univers très réel où il vient de vivre l'organisation d'un nouveau monde. Il vient de naître deux fois, en deux familles différentes, en deux villes naissantes, de l'autre côté de l'Atlantique.

 

Chapitre 2

Paris, cinquième arrondissement, quartier latin, rue des Écoles, appartement d'un vieil Anglais riche. René fait face à l'Anglais, il tente de lui expliquer sa vision des choses.

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—Croyez que je suis incertain de comprendre le but de ces rêves, non plus que celui de cette société. Si vous pouviez m'aider, à voir en quoi la souffrance sera mon salut et que la boisson est la voie vers le tout-Puissant. J'ai peine à voir la vie sous terre, ces rites et ces gens, comment pourrais-je y trouver la lumière ?

Le vieux se retourne sur sa chaise, ses bagues en or éblouissent René qui ne peut s'empêcher de remarquer le luxe dans lequel cet homme arrive à parler de choses divines dont l'accès se fait par la souffrance et la recherche à l'intérieur de soi enfermé entre quatre murs de pierre.

—Je ne crois pas que j'y arriverai, je vais mourir et il n'y aura plus de réveil. Il m'est impossible d'atteindre Dieu, je suis même incapable de comprendre sa sagesse. La prière semble insuffisante.

L'Anglais, de son français impeccable, parle à René :

—Sache que la volonté pourrait te permettre de devenir toi-même Dieu. Le monde extérieur n'offre que le bruit, la distraction, la perte de temps pour se rendre physiquement d'un point à un autre dans l'espace. Le mal et la tentation du mal s'y développent. Seul un univers cloîtré, fermé de la ville, apporte la plénitude nécessaire au travail de l'initié. Encore faut-il voir que ce lieu n'est fermé qu'en apparence, il est l'ouverture de l'esprit sur l'infini du monde caché. C'est un long processus, mais possible.

Le regard de René sur le vieux devient encore plus méprisant, cet appartement lui semble bien plus luxueux que la minable place où il demeurait lors de leur première rencontre dans le quatorzième. L'homme se rend bien compte de l'attitude de son jeune néophyte.

—Notre société est un cercle d'amour fraternel et de perfectionnement personnel. Tu y seras bien reçu, tu y entendras une nouvelle prophétie. Il y a même des laboratoires où se préparent les schémas de la procréation du monde. Mais ne juge pas trop rapidement cette organisation. Si elle ne donnait pas à ses disciples un sens à l'existence et une explication à chaque phénomène dans l'univers, si ses moyens ne permettaient pas d'accéder à de profondes valeurs spirituelles et à la foi absolue en Dieu, la survie sous terre serait impossible, voire même dangereuse. Alors les adeptes quitteraient les carrières souterraines pour aller rejoindre les habitants du dessus. Qu'adviendrait-il alors ? Rien de plus que sous terre, je te le dis.

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René tente d'assimiler ces paroles, ces belles phrases qui, un jour, espère-t-il, signifieront quelque chose. Le vieux se lève, regarde par la fenêtre distraitement, il observe l'horizon.

—Qu'en est-il de la mort ? Ne mérite-t-elle pas une préparation ? Plusieurs se contentent d'une maigre médiocrité. Ils naissent, travaillent pour se nourrir, forment une famille et meurent ensuite, sans plus. Il y a des châtiments, tu en es la victime. Il n'est jamais trop tard pour bien faire et recevoir le pardon de Dieu. Et surtout de comprendre, pour ne pas ruiner notre vie sans avoir rien appris de notre voyage sur la Terre.

René ressort de l'appartement la tête pleine d'idéaux, mais trouve lui-même les réponses à ses questions. En apprenant à ne plus trop s'en poser justement. C'est en Rolls Royce, aux vitres teintées avec chauffeur, que René traverse une partie de Paris pour retourner à Denfert. Quelle belle voiture vue de l'extérieur, réussite sociale extrême, combien peuvent se vanter de rouler dans une telle machine à Paris ? Quelle belle prison lorsque les portes y sont verrouillées. Comme une ouananiche qui n'a plus rien à quoi s'accrocher, sauf l'hameçon. Perdu de ce monde, il voit Paris pour la première et dernière fois avant de retourner à jamais sous le Parc Montsouris. Devant la Sorbonne, cette université de Paris, il voit des gendarmes qui font reculer les gens et quelques autobus bleus remplis de militaires. Il doit encore se passer quelque chose au niveau politique, ou bien une manifestation de jeunes nazis nostalgiques d'Hitler, qui sait. Ne connaissent-ils pas la vie et l'histoire tous ces gens-là dehors ? Ils la connaissent trop bien peut-être, cette vie qui ne mérite pas que l'on s'y arrête pour la décrire, la raconter, la glorifier, en écrire toute une littérature inutile. René repense à ses professeurs, à ses amis médiocres peu importe leur réussite sociale. Il n'a pour tout souvenir qu'une vue méprisante de la vie, une pitié globale sans limite. Rien ne vaut plus la peine lorsque l'on sait que l'on va mourir. Passage devant le jardin du Luxembourg, les touristes, les Parisiens, André Gide, la pâtisserie Dalloyau, un sandwich gruyère s'il vous plaît, sa motivation à l'existence avant d'être enfermé. Cette motivation de René à disparaître du monde civilisé pourrait provenir de sa perte de confiance dans les institutions sociales, mais de résumer ainsi une telle décision serait exagérer les déceptions de René. D'autres facteurs appuient sa décision, comme son besoin de sortir de son moi intérieur qui a perdu sa raison et qui est incapable de répondre à quelque question que ce soit de ce qui concerne la vie.

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Il retourne donc vers la souffrance, cherchant à sortir de sa solitude à travers la masse, pour trouver la plénitude au sein de la communauté. Il saura ainsi faire face à la mort et ne plus rien craindre de ce que notre condition humaine est susceptible d'apporter. Mais il y a aussi son indifférence globale face à tout, qui lui fait se demander pourquoi il ne devrait pas être là plutôt qu'ailleurs.

Port Royal, dernière chance à l'idée de fuir, à ne pas retrouver cette cellule jusqu'à la mort. Partir de par le monde... mais pour aller où ? Le Lac-St-Jean, il n'y a plus que cet endroit qui compte, la renaissance par le nouveau monde, qui enlève le péché de l'humanité. Le Lac-St-Jean, il y vit davantage en étant enfermé dans sa cellule qu'à y être assis dessus physiquement.

Les portes de la Rolls ne sont pas verrouillées, un oubli du chauffeur, une chance à prendre, un risque aussi. Comme si on lui laissait une chance. Que le destin, après lui en avoir tant imposé, lui autorisait soudainement ce changement radical qui lui permettrait vraiment d'atteindre le prochain détour. L'arrêt, l'attente, la décision, le regard du chauffeur... et si la porte de sortie était effectivement la découverte de Dieu ? Le choix pèse, la réussite extérieure ou le bonheur. René ne sait plus où donner de la tête. La réalisation de sa foi, l'accès à cet univers, cette création, les clés de l'existence, la Vérité dans la connaissance de la vie, la porte est ouverte, immense ouverture sur le monde, il s'agit de pousser la portière... René ! allez, vas-y ! La Rolls repart, il n'y aura aucune autre chance.

Place Denfert-Rochereau, rue René-Coty, on ne passera pas devant le Parc Montsouris et la Cité internationale universitaire de Paris. Quelle chance, ça évite de rouvrir les plaies du passé qu'il faudra s'efforcer d'oublier. Le passé n'est qu'une vague onde déformée qui modèle le cerveau et qui ne mérite pas qu'on l'on tente de la ramener en surface. Si l'on pouvait effacer sa mémoire comme l'on efface une cassette magnétique, la vie serait déjà moins lourde sur nos épaules, ça simplifierait les choses. Cela nous réduirait à rien, prêt à recevoir un nouveau bagage de connaissances, prêt à recommencer nos erreurs à l'infini. La Rolls Royce arrête en face d'un des édifices sur la rue René-Coty, un grand bâtiment blanc dont les ailes forment un "U" et qui sert maintenant d'hôpital. Puis c'est les escaliers, le petit appartement, la descente aux enfers. S'il faut découvrir Dieu, autant que ce soit en enfer.

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—Vous n'avez pas fui, vous en aviez la chance. Vous serez désormais des nôtres.

—Je suis désormais vôtre, jusqu'à ma mort.

 

Chapitre 3

Chez les frères de la société, on se questionne. Il n'a pas fui, il est des nôtres. Cette chance là à sa portée, tester sa foi en Dieu, une admiration vite refoulée. Aucune démonstration, aucune réaction, aucune émotion, seulement des faits, des rituels et des prières. Le conformisme chez les frères, il n'y a que cela de vrai pour arriver quelque part. Être tous identiques, ne devenir qu'un, irréprochable, afin de construire un projet collectif, ensemble, et non chacun de son côté et dans tous les sens. Ainsi nous mourrons tous dans notre péché originel, nous sommes les initiés qui seront sauvés par l'éclat de nos actions. Parce que la guerre s'en vient, la troisième guerre mondiale, la dernière. Plus d'une dizaine de pays possèdent les moyens de se débarrasser de la planète, de même pour de multiples organisations planétaires pour qui, depuis longtemps, les frontières douanières n'existent plus. Le feu d'artifice sera éblouissant, celui qui terminera l'histoire de l'homme. On prendra le dernier des livres d'histoire et l'on écrira fin du deuxième millénaire, fin de l'humanité. Il n'y aura plus un étudiant en histoire qui sera là pour dire si oui ou non il s'agit bien là d'une vérité historique à débattre. Il n'y aura une vérité future que pour les initiés qui n'auront aucunement besoin de livres d'histoire, ils auront la conscience de l'humanité innée. Ainsi nous n'aurons que faire de la reproduction physique des corps, nous sommes Dieu, la procréation d'univers à volonté, à l'infini. De rien naît la matière, les hommes, l'humanité. Ces frères, je suis maintenant des leurs. On fera le rituel d'acceptation. Chacun ira de ses conseils, de son conformisme, de sa religion. René est projeté dans l'enceinte sacrée des caves, à la rencontre du père supérieur, son maître.

—Vous devez m'offrir votre confession mon enfant, avant de l'offrir à Dieu. La pureté est de rigueur, n'avoir rien sur le cœur ou sur la conscience, la blancheur excessive, les flots des rayons divins de la lumière, cela vous transpercera le cœur.

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—Même dans le fond de ces caves ?

—Vous jouirez de la paix divine, jouirez de cette pureté. Offrez-moi votre confession.

—Eh bien mon père, mon plus grand péché ne vaut pas la peine d'être confessé.

—Je vous pardonne tout de même vos péchés. Votre vie, comme celle de tous les frères, ne m'est pas inconnue, votre confession ici est inutile. Il faut offrir votre confession à Dieu. Vous connaissez votre mission d'initié ici sur terre, envoyé pour sauver l'humanité, vous en trouverez la force. Une cérémonie officielle d'acceptation dans notre fraternité vous sera bientôt consacrée, il vous faudra apprendre les gestes précis du rituel. Vous serez baptisé.

L'hypocrisie des autres, et la mienne. Comme on étale toutes ses valeurs, sa morale, ses principes moraux, ses croyances, ses facultés, ses capacités intellectuelles et spirituelles, alors que tous ces gens n'arrivent à rien. Ils ne croient même pas en Dieu parce que leur foi leur fait défaut. Avoir la chance de prouver que tous ces gens sont faux ! Comment se taire, devenir un dans la masse. Joie. Je ne demande qu'à devenir un initié, comme les autres, me faire oublier, me taire, atteindre la sérénité dans la spiritualité. Dieu, cet absolu, ces quelques lettres lourdes de conséquences, à la tête de toutes les philosophies, les idées, la parole. Dieu, cet être inexplicable et indéfinissable pour l'humain qui s'applique à son quotidien. Ce Dieu qui n'aura bientôt plus aucun secret pour moi.

 

Chapitre 4

Le pardon de Dieu, comment l'obtenir lorsque notre plus grand péché est celui de douter de son existence ? Non pas qu'il ne veuille l'offrir sa confession à Dieu, si seulement il pouvait l'atteindre et être délivré de son péché. Il invoque Dieu, tente de le voir, distingue des formes dans le noir, imagine plutôt qu'il s'agit d'électrons en fusion, de miniatures soleils se consumant. Et si c'était cela Dieu, ces petits systèmes solaires pareils à celui où il vit ? Concentrons-nous, l'image de Dieu finira bien par apparaître. Parlera-t-il seulement ? La voix de son voisin lui revient :

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—J'ai vu Dieu, j'ai vu la face de Dieu et de la Vierge Marie. Ils n'ont point eu à parler, j'ai tout compris, l'illumination. Posez-moi n'importe quelle question, je vais vous répondre. J'ai réponse à tout.

Son autre voisin lui avait demandé à propos des morts. Il a répondu du mieux qu'il a pu, bel effort, contradictoire à plusieurs points de vue cependant. René s'est avancé pour poser une autre question qui est demeurée sans réponse. Les frères racontent-ils des demi vérités, sinon des mensonges ? René s'est longuement questionné par la suite, se demandant comment interpréter ce silence. Il a demandé conseil au maître qui lui a répondu qu'il faut écouter d'une oreille distraite ce que disent les frères. Parfois ils voient des choses, mais sont incapables de les voir justement. Fort souvent ils ont cette difficulté à raconter leurs expériences avec la finesse qu'il faudrait. René se demandait comment lui ne vivait aucune expérience bizarre, sauf ses visions. Ce peut-il que ce voisin voie des choses impossibles à voir pour René ? La sagesse infinie de ce père supérieur, que se produit-il vraiment dans ses rêves la nuit ? Communiquait-il vraiment avec les morts, avec des initiés passés outre la vie, qui, dans leur état second, guident les hommes vers des desseins plus humanitaires ? L'esprit de cette boisson verdâtre l'aiderait sans doute à trouver des réponses.

Le voilà alors survolant le Lac-Saint-Jean dans son bleu infini, puis il descendit la rivière Saguenay jusqu'au village de Saint-Cyriac. C'est la première confession de Roméo à l'église Sainte-Cécile, la petite boîte avec un curé à l'intérieur. Les étudiants à tour de rôle entrent pour confesser leurs maigres péchés, oubliant les plus sérieux.

—Dieu, entre un examen de catéchisme, un examen de mathématiques et une partie de billes, on en n'a rien à foutre, m'sieur le curé.

L'enfant de l'autre côté qui confesse ciel et terre, quel peut donc être l'infini de ses péchés pour ainsi prendre une heure à les raconter dans leurs moindres détails ? Cette période de temps est proportionnelle au calvaire religieux de l'enfant pour les quarante prochaines années à venir.

L'église se dresse de tout son haut, le cierge allumé indique une présence divine ou satanique, on ne sait plus. Mais d'où descend cette senteur d'encens affreuse qui débloque les sinus et provoque les allergies ?

—Atchoum ! m'sieur le curé !

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Roméo, prenant pour sa peine le désir de comprendre sa présence dans ce confessionnal, incapable de voir qu'il y avait dans la boîte un curé qui ouvrirait bientôt son panneau, le voilà qui offre sa confession au mur, pensant l'offrir directement à Dieu.

—Eh bien voilà mon Dieu, j'ai frappé ma sœur en plein visage, ça a fait flounk ! Je ne demande pas votre pardon, la punition a suivi, la vengeance a été instantanée. Ça a fait kaboum, les murs ont sauté. J'ai menti, menti partout où cela a été possible de mentir. On ne construit pas un monde sans mensonge, mon Dieu, vous le savez mieux que moi.

Lorsque Roméo sortit du confessionnal, voilà que les professeurs, comme des mouches sur de la merde, s'activèrent à insister pour qu'il retourne à l'intérieur de cette boîte qui dégage une senteur de bois ecclésiastique.

—Il ne s'est pas confessé, l'autre enfant n'est pas encore sorti !

—Oui madame, je me suis confessé à Dieu directement, oui madame. N'est-ce pas mieux ?

Trois ans plus tard, une même confession généralisée avait lieu, et Roméo comprit enfin la panique de ses professeurs. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'une petite porte dans la boîte s'ouvrit et qu'un curé demanda sa confession.

—Pardonnez-moi monsieur ma stupéfaction, je ne m'attendais pas à vous retrouver ici avec moi pour entendre ma confession à Dieu. Croyez-moi, occupez-vous du garçon de l'autre côté, ainsi ma confession sera non biaisée.

—Mais je dois vous bénir ensuite.

—Bénissez-moi tout de suite.

—Vous ne comprenez rien, stupide animal, vous avez pourtant douze ans ? Dans quelle famille non chrétienne avez-vous été élevé ? Malheur à qui ne connaît pas tous les sacrements de l'Église un par un, les quatre évangiles par cœur et la bonté infinie de Dieu notre Seigneur, le tout-Puissant !

—Pardonnez-moi mon père, on ne m'a rien dit de tout cela, je vous le jure. Il m'aurait sans doute fallu le deviner, l'inventer puisque c'est évident que toutes ces cérémonies sont indispensables à la vie de tout chrétien.

—Maintenant il faut tout me dire, pauvre innocent.

—Tout vous dire quoi ?

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—Vos péchés !

—Mon péché est de ne rien connaître de toutes vos foutaises et de ne pas vouloir les connaître, et je ne veux pas me marier !

—Sacrilège !

Le pardon de Dieu, offrir sa confession, qu'elle sorte enfin, qu'on lui pardonne enfin, que cette maladie guérisse, qu'il puisse sortir d'ici pur et lisse comme une orange orange pendue à un oranger, inexorablement attirée vers la terre, vouloir s'y écraser de toutes ses forces par les seules lois de la nature. Être mûr pour recommencer sa vie dans le droit chemin, travailler à construire un monde meilleur, lâcher des enfants dans la nature qui iront se cogner le nez sur les orangers, ignorants qu'ils seront. À lui de leur montrer le droit chemin, l'inévitable voie du Seigneur, leur montrer comment procéder de la confession afin que leur conscience ne les détruise d'aucune façon par la maladie de Dieu. Remplir leur tête de certains passages choisis de la Bible avant que leur crâne n'aille pourrir dans les catacombes juste à côté de sa chambre. Il croit entendre les premiers touristes depuis que les catacombes sont rouvertes au public, on a installé un système d'aération, il est impossible de respirer à la profondeur où ils sont enfermés. C'est ainsi que Dieu a voulu les choses. Il doit lui offrir sa confession. Ma confession à Dieu, exiger son pardon. Qu'il me bénisse et qu'on en finisse.

Chapitre 5

Le sanctuaire, ces longues journées à se recueillir en guise de pénitence dans l'étrange atmosphère des catacombes. N'oubliez pas de prier pour les six millions de morts qui chaque jour vous tiennent compagnie dans votre recueillement ! À genoux, les bras dans les airs, l'endurance humaine offerte à Dieu. Le cierge à fixer, la lumière le pénétrera.

—Dieu, entends ma prière, je n'ai jamais eu tant besoin d'aide. Je vais mourir !

Les nouvelles parviennent jusqu'ici, on en discute à voix basse, on entend les voix pernicieuses qui parlent du mal, les voix.

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Cela va à la grandeur de l'événement. D'habitude on n'entend jamais les événements extérieurs. La guerre imminente, on va s'emparer de la France, cette fois il n'y aura pas de pitié ni de vainqueurs. Le sol se met à gronder, les morts se réveillent, ils demandent leur juste part d'histoire, plusieurs sont morts lors de guerres précédentes. Nous devrions toucher le ciel, nous touchons les os des autres sous la terre. Barbares que vous êtes pour nous qui étions si civilisés dans le Paris des siècles précédents!

—Dieu, quel calvaire me fais-tu subir ! Il ne me reste que mes ancêtres auxquels je m'abandonne, la délivrance de ce monde d'enfer que tu m'offres, en dessous comme au-dessus. Tu es donc partout présent, jamais au bon endroit.

René est pris d'une douleur atroce, si grande que ses visions lui apparaissent sans même la drogue qui ouvre les portes de l'univers. Il ne sent plus ses genoux et ses bras levés, ses yeux se remplissent des terres de Val-Jalbert. Il devient maintenant Azarias.

C'est l'époque de la maladie qui frappe la région, le fléau qui conduira la moitié du village dans le cimetière. Azarias est seul dans l'église désertée, à prier que Dieu les aide. Les gens sont en quarantaine, le village est vidé de sa vie d'antan.

—Dieu, nous aideras-tu ? Pourquoi ma mère doit-elle mourir ? Quelle sorte de cœur as-tu donc ?

Le curé est au chevet de ses malades, il n'y a aucun docteur à Val-Jalbert. Celui de Roberval, une ville voisine, ne sait plus où donner de la tête puisque toute la région se meurt. De surcroît il n'y peut rien. Azarias est surpris de voir à l'extérieur cette belle neige blanche recouvrir la terre et les instruments aratoires des cultivateurs. Quelle pureté en même temps que ce fléau. Il se souvient du curé qui disait que Dieu se débarrassait de ceux qui avaient trop péché, de ceux qui n'étaient pas purs. Ainsi on voit la face de ce village, la moitié mourra de la grippe espagnole. Azarias est tranquille, il ne lui semble pas avoir péché suffisamment pour mourir.

L'hécatombe des morts que l'on empile au cimetière dans une grande fosse l'inquiète, suffisamment pour qu'il décide de se choisir une femme grande et forte, même si elle doit être grosse et moins attirante sexuellement. Que vaut une belle femme qui mourra à l'accouchement du premier bébé ? L'image de l'hécatombe revient à la charge, les morts qui

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s'empilent les uns sur les autres, la guerre n'en a pas fait autant à l'étranger. Cela juste à la fin de la guerre, les malheurs se multiplient encore et encore. Le mal d'une collectivité, comme dirait le curé. C'était bien, avant la première guerre, d'aller tuer des hommes. Cela devient un mal collectif à la fin de la guerre d'avoir tué des hommes, même pour la liberté. Heureusement que la religion s'adapte aux situations pour nous sauver, le conservatisme nous aurait fait perdre notre liberté.

—N'oubliez pas de prier pour les morts qui vous soutiendront dans vos problèmes quotidiens!

Ils iront au ciel, leurs péchés seront pardonnés. D'autres brûleront dans les flammes de l'enfer, dans les ténèbres où la lumière ne se montre jamais. Ils n'ont pas eu le temps de sauver leur âme. Il s'agissait pourtant de se recueillir, de faire sa pénitence, d'entrer en contact avec Dieu, voir sa face et être illuminé. Comme la présence des morts est réconfortante, ils sont beaucoup plus présents que Dieu. Leurs souvenirs nous dirigent, leur parfum nous enveloppe, ils sont concrets, en chair et en os.

 

Chapitre 6

Sur le retour à sa chambre, René rencontra un frère qui l'invita à venir l'aider à mettre une sorte de robe de cérémonie que René devra porter lors du rituel de l'initiation. Pourquoi ne l'avait-il jamais remarqué ce Fabrice, et pourquoi veut-il essayer une robe que René devra porter ? Le voilà en caleçon maintenant, des Calvin Klein en plus. Que fait donc un objet aussi insolite dans cette cellule de pierre ? Fabrice décrivit que c'est lors du rituel que René deviendra un vrai initié sur la voie d'acquérir la connaissance. René ne veut rien entendre.

—D'où viens-tu ? Que fais-tu ici ?

Fabrice ne dira rien sur sa vie, seulement qu'il vient du sud de la France, Biarritz, et qu'il est le seul descendant vivant de toute sa famille. Fabrice est-il comme lui ? A-t-il les mêmes opinions que lui à propos de tout ce qui se passe ici ? René partit dans ses pensées pendant

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que Fabrice s'affairait à quelque chose. Il repensa aux paroles de Fabrice, il lui faut devenir un initié, il n'a pas le choix. Cela implique le serment, jurer qu'il ne reverra jamais plus le monde extérieur, rejeter Paris et ses institutions. C'est là le prix pour devenir un initié.

La famille Girard sur l'heure du repas du soir. La servante apporte la soupe aux patates. La mère et le père ont pris une décision : Roméo, 14 ans, sera le prêtre de la famille. Le curé est venu voir la mère, il a affirmé que Roméo ne souhaitait pas se marier, il ne restait donc qu'une solution, c'est-à-dire on va lui payer ses études classiques, il partira en voyage à Rome lorsqu'il sera un peu plus vieux, il sauvera la famille de la honte de ne pas avoir fourni un curé à la société. Il continuera à travailler dans les bois cet été, en septembre il entrera chez les frères. Roméo panique, ne souhaite pas davantage se marier que devenir curé ou faire ses études classiques. C'est la dépression. Il se retrouve la veille de son départ avec une fille qui lui tourne autour depuis fort longtemps. Il essaie de se convaincre que le mariage le sauvera peut-être de tout cela. Nus dans un fourré, les voilà qui se frottent un peu. Il éjacule sans même qu'il n'y ait pénétration.

—Je ne te quitterai jamais plus.

La semaine d'après il part pour le bois, la délivrance de cette femme qui ne parlait plus que de mariage.

Toute la forêt est à raser. À travers les arbres on aperçoit la cabane en bois où le cook fait les repas, cet endroit où seuls les hommes sont admis. Les bûcherons couperont les arbres pour ensuite envoyer les billots dans la rivière, jusqu'à ce qu'elle soit pleine et qu'au printemps on vienne la dynamiter pour laisser dériver les billots vers les usines à papier des villes avoisinantes. Roméo discute avec un homme de ce qu'on l'obligera à entrer chez les frères, l'autre lui fait comprendre que ce n'est pas si mal. Roméo accepte finalement de devenir prêtre.

Mais de retour en ville, à la fin de l'été, sa destinée semblait s'accomplir. Pas d'autre choix que cette femme avec qui il avait eu l'audace de faire des choses avant le mariage. Elle est tombée enceinte, paraît-il. Son mariage a été préparé en cachette pendant qu'il était dans les bois.

—Mais tu dois m'épouser, sinon je devrai m'exiler à jamais dans un couvent très loin d'ici.

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Et puis, tu veux vraiment devenir curé ?

Le mariage, on le fête en catastrophe, à la surprise générale. Certaines malvenantes se jurèrent de compter les mois de grossesse, c'est au bout du neuvième mois seulement que l'on saura vraiment si ce mariage méritait d'être célébré en blanc.

Retour à Fabrice.

—Avons-nous le droit de parler ainsi ?

—Le gouvernement qui s'active ici, pour les besoins de la cause, approche le totalitarisme. En deux mots, non, nous n'avons pas le droit de parler. Écoute René, tu apprendras de nombreux nouveaux règlements, obéis au doigt et à l'œil. Plusieurs sont disparus et nous ne les avons jamais revus. Les catacombes sont maintenant rouvertes au public, ils ont condamné l'entrée de la vieille station de train désaffectée. Ce sera notre place secrète à nous deux. Je te ferai savoir quand tu m'y rencontreras. Je te conseille de ne parler à personne, ils n'appartiennent déjà plus à notre réalité. Ils sembleront chaleureux et amicaux, c'est le mot d'ordre.

Chapitre 7

C'est dans la nudité la plus complète que tous et chacun se réunissent autour de René étendu seul sur l'autel. Il n'y a plus d'identité sociale ici, qu'une identité nue commune à tous. Certains sont plus gros, d'autres sont minces, des beaux, des boutonneux, des dégueulasses. Seul Fabrice semble dégager l'énergie nécessaire pour donner confiance à René. Sa beauté à elle seule ne suffirait pas, d'autres sont aussi beaux que lui, quelque chose de plus se dégage de son être. Étrangement, le père supérieur n'est pas laid dans sa nudité et son âge. Le voilà qui parle, mais René sombre déjà dans les affres de l'inconscience. Fabrice deviendra son frère de sang, il faut recourir à l'échange du sang et au rituel qui s'ensuit... une générescence en une renaissance. Fabrice s'occupe à déshabiller le néophyte, à lui couper le pouce ainsi que le sien pour l'échange du sang. Alors René semble revenir du royaume des morts, il veut affirmer quelque chose, il veut empêcher l'initiation.

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Mais le mutisme est la seule aptitude de René. Le père supérieur, devenu grand-prêtre, commence à chanter et à danser, entraînant les autres dans un genre de procession. Suit la semence du savoir, la renaissance.

—Désormais tu apprendras bien des choses, mais tu devras désapprendre d'abord. Par ta présence ici et ton initiation, tu prêtes le serment de demeurer ici jusqu'à ta mort. C'est la loi du silence sur toutes les connaissances acquises ou à être acquises. Par cette initiation tu fais maintenant partie d'un grand rythme universel inscrit dans la mémoire collective. Cette âme commune sert à former la morale de l'homme, elle maintient les traditions indispensables à la survie des civilisations, qui, on le sait, sont mortelles. René, bienvenue parmi les tiens, désormais tu t'appelleras Éner.

 

Chapitre 8

En plein centre de la mer, René gît seul recroquevillé sur lui-même dans un canot d'écorce, nu comme un ver qui découvre pour la première fois la lueur du jour. Il voit cependant venir la vague au loin, avec le vent. Il s'inquiète de ce qu'elle pourrait l'envoyer au fond de l'eau. L'orage apparaît soudain dans le ciel bleu, les éclairs tonnent, il pleut des roches partout sur la mer. La tombée du jour ne se fait pas attendre. La vague suivie d'autres basculent le canot dans toutes les directions. Les roches s'accumulent dans le canot. Apparaît alors Fabrice, véritable héraut apportant son message. Il tient cependant un rocher à la main. René élance le bras, mais il reçoit le rocher sur le crâne. C'est la mort consciente. À son réveil, pratiquement instantané, René découvre l'aurore. Le lac est calme, seule une petite brise lui souffle le visage. Il a perdu beaucoup de sang des suites de l'action de Fabrice. Il voit la terre ferme de tous côtés, mais il lui est impossible de la rejoindre. Il s'envole et se retrouve au-dessus de la Cité internationale universitaire de Paris qui borde le parc Montsouris. La Maison du Canada, petit bâtiment gris en forme de "U" recouvert de plantes grimpantes, s'offre devant lui.

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Il entre par la fenêtre de la chambre du bout et traverse le long corridor. À chaque porte qu'il passe, un frère ouvre et l'invite à entrer, mais comme René n'entre pas, ils se mettent à le poursuivre. René continue l'ascension du couloir jusqu'à l'avant-dernière porte du bout, la fenêtre ouvre directement sur le parc. Alors il marche sur le haut de la colline, c'est la plénitude. Il distingue cependant un ravin où s'étendent les anciens rails. Il voudrait fuir son angoisse, il regarde les arbres, la verdure, mais il est tout de même attiré par le ravin. René se réveille soudainement dans sa cellule. Sa conscience est en suspension, ses muscles se relâchent, sa circulation sanguine et sa respiration ralentissent.

Il s'éveille de son sommeil de mort, avec une impressionnante cicatrice sur le crâne. Il fixe inexorablement l'ampoule entourée de fer.

 

Chapitre 9

Les tâches que l'on exige de René ne cessent de se multiplier. Un balai à la main, il doit maintenant nettoyer tout ce qui peut être nettoyé dans le labyrinthe des caves du parc Montsouris. Que voulez-vous que je balaie ici ? Tout brille déjà, cela ne suffit pas. Il imagine les frères habillés en hommes d'armée, ils balaient un de ces vieux bâtiments qui transpirent les produits chimiques. C'est ainsi que commence la déstructuration de l'esprit. Puis il voit les frères assis à l'université autour d'une table, ils commencent leur première année scolaire. On entend un professeur radoter:

—Je vais vous enseigner à oublier le jeu pour aider votre concentration sur le savoir et l'écriture. Vous devrez alors transcrire un millier de fois les lettres A,B,C,D jusqu'à Z dans votre cahier et ainsi apprendre la dure réalité de la vie.

Il s'agit donc de balayer les rochers, travail inutile, nettoyer les murs qui brillent déjà de propreté. Empêcher René de penser, empêcher le jeune soldat de se demander ce qu'il fera bientôt lorsqu'il recouvrira la liberté. Empêcher celui qui apprend de croire qu'un jour il reverra le Soleil. Qu'il se couche crevé le soir pour recommencer le lendemain. La vie n'a point besoin d'être vue, il s'agit de travailler dans la souffrance, jouir de dormir.

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Si on en a la chance, car le couvre-feu se fait à vingt-deux heures, le réveil à deux heures du matin. Quatre longues heures de sommeil par jour, le dimanche consacré en entier au jeûne et à la méditation. Nettoyer tous ces corridors infinis, traîner toute la journée ces instruments de travail, ne jamais savoir l'heure. René souhaiterait profiter de ce travail mécanique pour tenter de se faire un plan du labyrinthe, mais tout effort mental lui est devenu insupportable. Il est dans la lune, on lui parle dans le vide, il ne touche plus par terre. Cette impression que ses jambes peuvent encore faire avancer un corps, alors que la volonté n'y est pour rien. Comme lorsqu'il se rend dans ces grandes maisons du savoir pour suivre ses cours, il y va à reculons. Le maître parle, on ne veut pas comprendre. On pose le crayon et on dit que c'est assez pour aujourd'hui. Je vais aller balayer l'univers en entier plutôt, je n'ai point besoin de me concentrer sur cette science. Tant de souffrances qui devraient pourtant un jour porter fruit. Un jour, si cela avait une quelconque signification en son esprit. Frottons, balayons les caves, lavons les murs, comme les femmes de ménage qui nettoient les murs de tous ces bâtiments. Faisons passer l'air s'il est encore possible d'en trouver à cette profondeur.

Aucune espérance de salut à l'horizon. René oubli son passé, son identité, la peur le prend. Chaque nuit il fait des cauchemars, les regrets lui tordent le cœur. Il voit un homme qui lui dit que c'est terminé pour lui, qu'il ne lui reste plus qu'à mourir. Puis ses parents à l'arrière qui parlent vaguement d'honneur de la famille. Des sons étranges parviennent à ses oreilles, il n'entend plus le maître ni les adeptes autour qui chantaient d'étranges paroles lors de son initiation. Ses yeux forment un écran, un bleu excessif entaché de noir, un ciel de début d'humanité où l'on peut apercevoir l'espace et les astres. Ses membres sont insensibles, il se sent appartenir à un autre monde, il voyage dans l'espace et dans le temps sans plus de précisions que ses vagues souvenirs ancestraux. Est-ce là l'univers utopique dont parlait le père supérieur ? René peut ressentir l'égarement de son être nécessaire à sa survie, il est maintenant hors des frontières du temps et de l'espace. Il exorcise ses angoisses, il apprend la peur du désastre, c'est-à-dire du séisme, de l'inondation, de la tempête et du fléau. Comme le maître de cérémonie répétait :

—Apprendre à réapprendre, à subir sa peur de l'inconnu, être prêt au sacrifice du monde. Les initiations spirituelles, mon enfant, servent à métamorphoser les craintes irrationnelles en

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inquiétudes raisonnées. L'initié ne doit avoir peur que de ce qu'il saisi, afin d'être en position de s'y confronter.

Chapitre 10

Couché sur sa banquette, René ne dort plus. Ses quatre heures de sommeil sont devenues quatre heures de contemplation. Dès lors il contemple le ciel, cette multitude de petits points bleus qui lui envoient des signes. Il observe attentivement, il s'exerce à voir ce qu'aucun mortel ne pourra voir. Il pose la question, il lit la réponse dans l'espace qui s'offre à sa nouvelle vue. Ainsi il sait pourquoi Fabrice ne craignait pas de mourir, sachant que René lui-même ne mourrait pas. Aucun docteur sur cette planète n'affirmerait cela avec une telle certitude. Les miracles en médecine, bien que nombreux, n'établiront jamais de normes. René ne mourra pas, donc, bien que c'était écrit noir sur blanc sur la petite feuille du médecin qu'il s'est empressé de brûler.

—Azarias, il semblerait que vous développiez la tuberculose. Il n'existe, hélas, aucun remède connu à cette maladie.

Le docteur de Roberval, M. Simard, vient de rendre son diagnostic et prouve par le fait même les limites de la médecine. Azarias, dans la cinquantaine, est atteint de la tuberculose. La mortelle maladie qui se redéveloppe une fois qu'on la croit guérit.

—Je vais mourir, n'est-ce pas ?

—Je ne puis rien affirmer de plus que le présent diagnostic. Veuillez me pardonner, j'ai d'autres arrêts de mort à signer aujourd'hui.

—Est-ce là votre travail ? La distribution des papiers où il est bien indiqué que toutes ces maladies sont incurables ?

—Pardonnez-moi de devoir vous quitter maintenant, la maladie étant contagieuse pour mes autres patients, je ne reviendrai plus vous voir. J'invite les enfants à ne pas trop demeurer dans la même pièce que vous. Pourquoi ne pas déménager loin dans la montagne pour y

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mourir en paix dans la plus grande des solitudes ?

—Et dans le plus grand des désespoirs. Je vous remercie docteur, vous et votre savoir. Il me vient soudainement à l'esprit d'étudier la médecine. Moi aussi je veux savoir et comprendre.

—Mais vous n'y pensez pas ? Vous ignorez combien d'années j'ai sacrifiées à ce savoir ? Et vous pensez que cela m'a été donné facilement de pouvoir vous dire que vous mourrez sous peu ?

—Je méditerai la Bible alors, j'y trouverai sans doute les réponses à mes questions, pas un curé ne trouve ses réponses ailleurs.

—L'Église catholique ne vous permet pas de lire la Bible, ce serait une profanation, une hérésie.

—Mais pour qui vous prenez-vous ? Il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui m'éclairerait sur ma mort biologique, de même il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui m'éclairerait sur ma mort spirituelle. Sur qui donc dois-je compter ? le curé lui-même ne s'approchera plus de moi.

—Croyez-moi, Azarias, Dieu vous a fait travailleur à l'usine. Asseyez-vous dans cette chaise et priez le ciel. Dieu entendra peut-être votre repentir.

René contemple le ciel.

—Habillez-vous les enfants, la voiture est prête.

Les Girard s'apprêtent au départ, les six roues de secours sont bien installées dans le coffre. Les routes de pierres concassées provoqueront quelques crevaisons durant le voyage. La distance entre Saint-Cyriac et Saint-Bruno n'est pas énorme, mais cette distance peut le devenir pour celui qui n'a pas de moyen de transport adéquat. Pour René, cette distance n'existe plus. Pas plus d'ailleurs que la chronologie des événements lors de ses visions. La Ford de M. Girard est avancée. La famille s'en va voir un miracle à la petite église de Saint-Bruno. Un miracle qui fera regretter davantage à Roméo de ne pas être devenu prêtre afin d'avoir accès à ce savoir prodigieux qui permet aux miracles de se produire, qui permet aux miracles de ne plus en être. La voiture traverse Kénogami et prend la route du Lac-Saint-Jean. La famille est tout excitée de voir le miracle se reproduire. Par la fenêtre on voit la

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voie ferrée qui est maintenant bordée d'une série de poteaux en bois qui soutiennent des fils électriques. Alors qu'ils sont fiers de voir ces fils et ces poteaux, René, lui, se demande comment faire disparaître cette véritable pollution visuelle. On traverse le village de Larouche, enfin on arrive sur le parvis de l'église de Saint-Bruno.

Une foule se presse à l'intérieur de la petite chapelle, espérant enfin, pour certains, arracher les mystères de la chrétienté. Pour d'autres, il s'agit tout simplement de se remplir les yeux sur les vertus étranges de cette peinture venue d'on ne sait où, peinte par les plus grands peintres de Rome. Le bonhomme Girard n'a pas l'habitude de demeurer à l'arrière, tous le connaissent, et malgré leur curiosité, ils le laissent passer jusqu'à l'avant, lui et sa famille. On a construit un grand autel pour l'icône qui représente la Vierge Marie. Roméo Girard observe longuement la peinture, la contemple minutieusement, comme si tout à coup la vérité de la sainte Église catholique allait lui être entièrement révélée. Son père, Joseph, n'a même pas regardé l'icône trente secondes, mais il se retourne vers le prêtre et dit à voix forte :

—Alors, monsieur le curé, vous m'avez réservé une copie de cette icône ? Va-t-elle pleurer du sang à nouveau ?

Quel coup publicitaire pour Saint-Bruno, pense le journaliste sceptique du Progrès du Saguenay. Ça aurait été inventé par le curé lui-même que cela ne me surprendrait pas. Ses croyants n'attendaient que cette preuve matérielle pour lui vouer leur vie entière, ou ce qu'il reste de leur vie. Mais les pensées du journaliste ne seront jamais publiées. Le grand titre en première page du Progrès du Saguenay se lit ainsi : Le miracle ! La Vierge se manifeste à l'église de Saint-Bruno au grand émoi de la petite communauté !

René contemple le ciel, les astres viennent s'agglomérer sous ses yeux ouverts dans la noirceur de la cellule. Roméo sort de nulle part, de la foule, il trébuche sur une marche de l'autel et, à la stupeur générale, fonce tête première sur l'icône. Au moment précis de la collision, apparaît la Sainte Vierge Marie devant un René qui ne semble pas davantage impressionné que s'il s'agissait du maître. René ne réfléchit pas, il ne pense à rien. Il observe. Il la contemple dans sa luminosité. On pourrait croire qu'il ne la voit pas, il semble ailleurs. On frappe à la porte.

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La Vierge avance. On frappe à la porte. La Vierge flotte au-dessus de René, étreignant son corps. On frappe à la porte. La Vierge se fond dans René. La porte s'ouvre.

Chapitre 11

—Éner, c'est moi.

René se retourna lentement et regarda vaguement un Fabrice à moitié nu.

—Viens avec moi à la station de train.

Les deux frères avancèrent dans les corridors de pierre, le premier tenant un chandelier. René observait son frère, sa respiration devenait difficile. Fabrice finit par pousser une porte de ciment qui donne sur des rails de train. Ils continuèrent jusqu'à la station, montèrent quelques marches et s'installèrent sur des débris de ciment en guise de table et de chaises. René allait parler, mais Fabrice le coupa :

—Écoute Éner, c'est sérieux.

Fabrice commença son étrange homélie :

—La vie est simple, elle ne peut pas être complexe. Si elle devient complexe, c'est dans la multiplicité des conventions, la multiplication de ses interprétations. Le plus souvent la vie devient complexe dans la prolifération des mouvements religieux et philosophiques.

Fabrice observait René droit dans les yeux.

—As-tu étudié les différents courants philosophiques et l'évolution de l'idée de Dieu dans le temps et l'espace ?

La réponse de René fut hésitante.

—Euh, oui...

—Tu y vois la construction d'une quantité faramineuse de mythes des plus effrayants. Pour chaque philosophe qui apparut sur cette planète, tout un nouveau courant de pensée, basé ou non sur l'idéologie de la précédente, était inventé, suivi d'une quantité de disciples parfois impressionnante. De vraies petites sectes philosophiques qui s'enfermaient dans une idéologie qui serait détruite peu de temps après, par un autre homme se disant le seul

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détenteur de la vérité. La surprise n'est pas tant que les hommes s'ingénient à créer des mythes et des légendes, mais plutôt que les adeptes se forment autour de ces philosophes pour boire ces concepts et sont prêts à changer leur agir en fonction d'un quelconque savoir. La crise de la misère humaine, sans cesse à la recherche d'une vérité pour donner un sens à la vie et aux actions d'autrui.

René écouta, mais ne partageait pas tout à fait la vision de Fabrice.

—Éner, et s'il n'y avait vraiment aucun sens à la vie et à nos actions, vaudrait-il la peine que nous fassions ce que nous faisons maintenant ?

René demeura perplexe. Ce n'était pas à la légère qu'il se retrouvait dans ces caves, il avait bien l'intention d'y découvrir la connaissance, ou du moins une connaissance.

—Fabrice, n'es-tu pas un de ces philosophes qui s'avance pour me raconter une vérité qu'il vaudrait mieux oublier ?

—Mais je ne te dis pas de me croire, n'as-tu pas suffisamment de jugement pour comprendre ces choses par toi-même ? Je ne veux pas remplacer tes croyances par d'autres, je te montre l'absurdité de certaines croyances, et l'absurdité d'adhérer à de quelconques croyances. Il n'y a pas d'autorité en ce monde, ni celle d'un roi, d'un président de république, d'un conseil de ministre, d'un juge et d'un jury en cours de justice, d'un livre de loi ou d'un père supérieur. Tu dois découvrir ta vérité toi-même, sans croire celle des autres. T'en inspirer peut-être, tout au plus.

René crut bon de clore le sujet par cette conclusion rapide :

—Bon, ainsi il n'y a pas de justice et de vérité en ce monde, prenons les armes.

Après un temps, René reprit la conversation :

—Que fais-tu ici Fabrice ?

Fabrice soupira et se mit à réfléchir. René demanda :

—D'où viens-tu, que faisais-tu avant ? Sommes-nous oui ou non frères de sang, et qu'est-ce que cela change ? Je pourrais fuir, regarde, cet escalier mène à la sortie, le tunnel sous les édifices de la rue de Rungis.

—N'as-tu pas entendu les nouvelles de la guerre ? C'est la destruction qui t'attend sur la rue de Rungis.

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—Quoi ? quelle est cette histoire ?

—Entends-tu les touristes ? Non, parce qu'il n'y en a plus. C'est l'apocalypse qui s'est réalisée. C'est ce que m'a dit le maître dans son bureau.

René, abasourdi par la nouvelle, ne sait plus quoi dire.

—Mais que... comment...

—Je te le dis, il n'y a plus de vie au-dessus, ils sont tous morts. Tu verras, notre vie semblera vide, la famine nous guette. Tu as remarqué ? L'électricité ne se rend plus.

René allait parler, mais Fabrice lui fit signe de se taire. Après un moment de réflexion, Fabrice ajouta :

—Mais nous sommes là pour restaurer l'humanité, non ?

—Fabrice, pourquoi exister si notre vie est vide, si elle n'est qu'un outil, un instrument pour restaurer ce qui a été détruit ? Ma vie est déjà vide, je n'ai que faire des préceptes de Dieu, il ne semble être là que pour éviter que je me suicide. La vie est inutile lorsque l'on a compris que l'on va mourir. Cette belle société disparaît et cela ne change rien à ma vie.

—Écoute René, en attendant on a une remise en question totale des hiérarchies sociales. Plus d'universités, de partis politiques, de parents. Les hiérarchies de la nature vont réapparaître, mais ça prendra encore du temps. C'est à nous de voir si nous voulons organiser nos vies en conséquence et nous suffire à nous-mêmes.

—Mais pour combien de temps ?

Fabrice se perdit soudain dans sa peur. René se mit à méditer. Ses jours étaient menacés par la maladie, ils le seraient davantage par la famine.

—Mais qui et pourquoi ?

—Je l'ignore, le maître n'a pas voulu m'en dire davantage.

La méditation de René s'approfondit. L'humanité est-elle vraisemblablement détruite, ne reste-t-il plus rien de son histoire, de ses débats, de ses courants idéologiques et littéraires, des religions, du fanatisme religieux, du sentiment nationaliste, de l'économie, de la recherche scientifique ? Il développa un regard nouveau sur le monde, êtres et choses, univers social aussi, comme si, à ses yeux, l'ordre des hiérarchies universelles était changé à jamais et que l'avenir lui appartenait.

—Tout cela semble vain tout à coup. Nous voilà à zéro, avec une humanité à reconstruire.

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Et cette fois, elle ne saurait recommencer avec Adam et Ève.

Fabrice s'approcha de René, le prit dans ses bras et lui murmura :

—Eh bien, puisqu'il ne reste plus que nous, qui nous empêcherait de reconstruire le monde à notre façon ?

Chapitre 12

C'est la nuit noire. On peut voir le reflet de la lune sur l'eau. Puis on aperçoit une ombre. Le jour est levé, l'ombre s'avère être la réflexion de René. On voit une grande plage de sable et les ruines d'un chalet à l'arrière-plan. Il neige sur le lac, on revoit le visage de René sur l'eau. Puis l'image change et c'est la réflexion d'Azarias enfant que l'on voit. Il est maintenant midi sur la plage déserte, c'est le milieu de l'été. Une femme sort du même chalet, en parfait état maintenant. Elle claque la porte de bois et s'approche d'Azarias qui ouvre la bouche :

—Dieu...

La mère, surprise, arrête de marcher.

—Azarias, je vais t'avouer une chose. Je ne suis pas chrétienne. Je suis montagnaise, une Amérindienne. La légende de ma nation prêche qu'il existe un esprit de la nature. Que la puissance de Dieu se retrouve dans chaque chose, comme la forêt ou le lac. L'esprit de Dieu est composant de chaque fleur et chaque fleur est composante de l'esprit du Dieu de la nature. Dans mon clan, il y avait un sorcier qui étalait son savoir. Il disait peu de chose de la légende, mais il affirmait que, si tu contemples la nature, tu comprendras bien des choses. Tu deviendras partie intégrante de l'arbre et de l'eau. Tu seras au même niveau que la fleur, ni plus ni moins important que le brin d'herbe, le grain de sable ou la goutte d'eau. Et la grandeur de l'homme, c'est de découvrir ces choses. À propos de la Bible du curé, je me tais. Mais dis-toi bien une chose, Azarias, la clé de l'existence réside dans la découverte de la simplicité de chaque élément de la nature, peu importe comment ces éléments viennent au monde et comment ils repartent vers le monde. Regarde ta réflexion dans l'eau...

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L'ombre que l'on aperçoit sur l'eau est celle de René, penché sur le rebord d'un puits creusé dans le sol des catacombes.

—Qui suis-je, pourquoi suis-je ici et où vais-je ? Qui sont-ils tous ces gens, que veulent-ils?

René vole dans le ciel bleu de Paris. Il contourne certains bâtiments et se retrouve au-dessus de la Cité internationale universitaire. Il marche sur le haut de la colline dans le parc Montsouris, l'air frais du matin lui remplit les narines. Il voit la verdure et les oiseaux matinaux, les fleurs et les statues. Puis ses yeux sont attirés vers le ravin. Cette fois il ira. Il suit les rails, entre dans le tunnel, trouve une entrée cachée, descend à la station, continue sur la voie ferrée, suit le couloir, trouve la porte de sa chambre, y entre et se couche sur son lit de pierre. Il ne se pose plus aucune question.

Chapitre 13

Dans le bureau du maître, on s'adresse à René.

—Éner, te voilà maintenant initié. Tu as lu les livres que l'on t'a remis, tu en connais suffisamment pour comprendre ce que tu as à faire. Cela commence par la méditation, l'imagination, la création. Comprends-tu cela ?

René a avalé toute la théorie mystique qu'on lui a remise. Il a bu les paroles de l'enseignement du père supérieur. Il s'étonne que cette matière philosophique, si complexe au départ, ne lui révèle rien un coup assimilée. Un bagage de connaissances qui laisse espérer des choses incroyables, mais n'apporte rien de plus. Bien sûr, il peut voir des images extraordinaires en se concentrant sur une musique douce. Des images qui viennent d'elles-mêmes correspondant à la musique. Mais la vérité, pourtant à sa portée, garde tous ses secrets. Impossible d'aller plus loin, de sauter les étapes, de voir concrètement une évolution.

—Je suis initié, et puis après ?

René a la vague impression d'avoir déjà vécu un tel moment, lorsqu'il reçoit par la poste son diplôme de fin d'année d'études :

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—Voici ton diplôme, l'an prochain on t'en donnera un autre, puis un autre, jusqu'à ce que tu obtiennes le plus gros de tous, le plus lourd, qui tient à peine en un cadre sur un mur, celui que les gens tueraient pour avoir.

René voit alors une certaine évolution, mais si petite, que la motivation s'y perd. Cela ne contente en rien sa soif de savoir.

—Cela viendra plus tard.

René se met à douter que cela pourrait venir. Il n'a que faire de toutes ces heures de recueillement, de prière, de méditation dans la souffrance. En même temps, il s'étonne que les autres frères vaquent à leurs affaires, semblent en connaître davantage que lui.

—Je voyage hors de mon corps, durant la nuit je voyage dans l'espace. Ma période de sommeil est consciente.

Voilà pourquoi on peut demeurer enfermé ici, on pourrait même se connecter sur une machine et s'enfermer en permanence dans un placard. La vie semble si merveilleuse une fois que l'on atteint la connaissance. Encore faut-il l'atteindre !

Lorsque René marche dans le couloir des chambres, il éprouve une totale indifférence émotionnelle dans sa relation avec les autres. Pire encore, il marche comme une machine, il se tient droit, d'une façon solennelle. Il a l'impression que, s'il faisait autrement, on le châtierait.

—Se tenir droit implique une conscience aiguë de son corps, l'oxygène circule mieux jusqu'au cerveau, ce qui aide à la concentration.

Au diable les sensations physiques, il faut prendre conscience de son corps pour mieux le déshumaniser. Ce corps qui est une erreur de la nature, qui est notre limite à notre compréhension de l'autre monde. Un boulet de prisonnier à l'intérieur du pénitencier. Se débarrasser du corps et fuir la prison par la seule pensée. Aussi bien y incorporer l'institut psychiatrique.

—J'ai parlé avec la Vierge Marie, hier. C'est une femme qui mérite d'être à la tête de toutes les femmes, à l'intérieur de l'Église.

René regrette ces comparaisons avec le système pénitentiaire et l'institut psychiatrique. Il met au compte de l'ignorance ce mépris pour l'organisation sectaire qui lui sauvera la vie,

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du moins d'après son frère qui ne craint pas l'échange du sang meurtrier. Mais René est maintenant initié, peu importe les événements du dehors.

—Bienvenue sous la Terre, là où le monde se reconstruit, grâce à nous, les privilégiés. Nous avons une tâche à accomplir, reconstruire Paris, reconstruire le monde. Certains le pourront en trois jours, d'autres pourraient y consacrer encore plusieurs millénaires. Les actions éclatantes, ce n'est pas de votre niveau. Alors oubliez pour l'instant la résurrection des morts et les petits miracles à la sauce Jésus-Christ. Pourtant, il n'y avait rien là que vous ne puissiez faire. Concentration et volonté, c'est la recette à suivre.

Trop chétif pour être bûcheron, Roméo a été inscrit à un cours de cuisine. Lui aussi deviendra un initié.

—Bienvenue aujourd'hui à la rencontre annuelle des nouveaux cuisiniers. Vous avez été choisi pour vos dons et votre savoir-faire. Votre mission sera simple, préparer à manger aux hommes des bois qui coupent les arbres et qui se meurent de faim après un dur labeur. Notre organisation professionnelle n'ouvre pas ses portes très facilement. Vous aurez des cours très stricts à suivre, des livres de cuisine à lire. Vous apprendrez non pas à suivre des recettes, mais à les inventer. Notre organisation vous dévoilera l'essence même de la cuisine, les principes de base qui expliquent l'effet de chaque ingrédient. Ceux qui passeront tous les examens, au cours des prochaines quatre années, recevront un certificat de cuisinier de notre organisation professionnelle et seuls ces étudiants auront le droit de cuisiner dans le nord pour nos valeureux coupeurs de bois. Concentration et volonté, c'est la recette à suivre.

Les mécanismes destructeurs du savoir, en action, induisent René à perdre ses repères. On a fini par le convaincre que les anciennes institutions politiques, économiques et juridiques ne sont qu'une faillite qu'il faut désormais oublier.

—La société se comportait comme une machine à initier, mais qui n'a jamais su vraiment reconstruire des êtres nouveaux, réussissant cependant à vider la tête de ses enfants sans la remplir dans un but meilleur. Il fallait aller jusqu'au bout de l'apprentissage. On ne construit pas un bon avocat en trente années, non plus qu'un bon médecin. Surtout lorsque la seule chose qu'on leur fait miroiter pendant leur apprentissage, c'est le salaire qui leur

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permettra de vivre comme des rois. Vous pouvez comprendre que les médecins ont une mission même s'ils l'ignorent. C'est là l'absurdité de ces humains déshumanisés. La société considère cette formation comme une bonne chose, car si le médecin comprenait qu'il n'aura jamais le temps de profiter de son argent, il n'accepterait pas de souffrir autant d'années.

Quel est le but ultime de cette secte ? Quel est le but ultime de toutes nos institutions, de notre société ? René se posait inlassablement ces questions. Est-il condamné à faire de la philosophie, c'est-à-dire à questionner chaque élément qui compose et construit son monde? Ce n'est pas là jouer à être Dieu.

—Le but visé de notre organisation, sachez-le, n'est ni le bien-être, ni l'argent, ni l'intérêt privé, ni la justice.

Ni la justice, se répète René.

—Mais la formation d'une meilleure race, vouée aux lois de la nature, où culpabilité et innocence ne sont que des abstractions. Toute personne libre qui entre en contradiction avec la loi naturelle ou tout infirme qui subit cette loi, est d'une race imparfaite et n'a pas les aptitudes à incarner la loi naturelle. La famine nous guette aujourd'hui, mais elle est justifiée. La famine est un bien, si vous savez voir les choses de votre nouvel œil. Le jeûne permet d'atteindre des sommets spirituels.

La tête de René tourne. Le rationnement est sur son ventre. Mort sur mort sur mort, de la maladie, de la vie sociale, de la faim. Une triple mort. Mort permanente qui s'ajoute à d'autres morts. Succession de morts. Il ne manque plus que la résurrection de la chair.

Ainsi Roméo deviendra cuisinier. La fortune de son père ne suffit pas, il faut faire de lui quelque chose. À défaut d'en faire un homme, on en fera un cuisinier. Au diable la famine, je m'en vais mourir dans le nord, pardon, nourrir dans le nord ceux qui risquent leur vie chaque jour à couper du bois. Et je vais me sentir étrangement bien, loin de mes frères et de mes sœurs.

L'origine de la richesse de Joseph Girard est inconnue, comme la justice du Seigneur ou de l'autorité. Elle vient de nulle part, les chemins tortueux de son acquisition ne sont pas à questionner.

—La justice du Seigneur privilégie la loi de la nature qui embrasse l'idée du plus fort.

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Les plus faibles doivent mourir.

Des millions meurent de faim, cela permet à quelques centaines d'autres d'élaborer de la philosophie (des concepts philosophiques à l'infini) et d'élaborer des analyses de toutes sortes dans de multiples universités aux noms lourds. L'humanité ne méritait-elle pas d'être arrêtée dans son élan d'analyse au détriment de la vie d'autres ?

—L'inégalité n'est pas une injustice. Il n'existe pas d'injustices en ce monde, ni de choses justes. De l'inégalité sociale, on peut affirmer qu'un ne mérite pas nécessairement d'être sauvé, que les pays pauvres ne méritent pas nécessairement d'être aidés. Il n'y a pas de juste morale, ni de dilemme moral. Qu'est-ce qui est juste ? Qui peut se lever et dire que telle ou telle chose est juste ou non ? Rien n'est juste, mais tout peut être juste. À partir de ce moment, il appartient à l'humain, selon la société anéantie, de décider ce qui devrait être juste ou non. Le monde des conventions. Il s'agit de prendre des décisions en conséquence. Il appartient à Dieu de dire ce qui est juste ou non, et non pas aux hommes, c'est pourquoi Dieu les a détruits.

Ainsi ce qui semble injuste ne l'est pas nécessairement, pense René. Pourquoi aider les autres alors, les soutenir ? Les nourrir et les éduquer? Pourquoi vouloir faire évoluer l'humanité dans son ensemble ? Ce qui est plus difficile, c'est le sentiment nationaliste, ce sentiment d'appartenance à un groupe semblable. Là on s'aide, on a le désir de faire évoluer sa nation en ignorant les autres. Un seul gouvernement mondial fort aurait changé bien des choses. La fin des frontières en aurait changé bien d'autres. Plus aucun sentiment d'appartenance à aucun groupe. Nous sommes un seul peuple sur une même planète. Que fait-on lorsque l'on est incapable de se reconnaître en aucun groupe ? Incapable de se conformer à rien ni personne ? Le risque est grand d'oublier son aliénation à un peuple, l'aliénation aux autres, essentielle au bon fonctionnement de l'humanité. Mais comment l'humanité a-t-elle évolué ? A-t-elle évolué en fin de compte ? Le bilan des sociétés, peu importe la cause, c'est la destruction. Là est son destin, pense René. Et puis, qu'est-ce réellement que l'évolution de l'humanité, qu'est-ce que la régression ou la stagnation ? Et pourquoi fallait-il aller quelque part, s'organiser pour le mieux, où la justice se fera, où tous seront heureux ? La prétention d'établir des objectifs, d'exiger des actions, de régir la vie des gens au quart de tour. En faire des machines prêtes à marcher là où on veut qu'elles marchent.

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—Si l'homme veut faire la justice sur ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, l'humanité est perdue.

Et si l'homme veut faire la justice sur ce qu'est vraiment la justice de Dieu, l'humanité est perdue. Il n'y avait qu'à vivre et laisser vivre. Mais cela aussi est contraire aux lois de la nature, du moins contraire aux lois de la nature que l'on tente de nous imposer et qui changent selon les siècles.

 

Chapitre 14

Enfermé dans sa cellule, René pleure sur ses souvenirs, sa liberté perdue. Si seulement sa prière pouvait être exaucée et que Dieu se manifestait. Il a maintenant la certitude qu'il est condamné, cette seule pensée l'étouffe. L'évasion n'est possible que dans l'imagination. La drogue. Cet univers clandestin où il est libre à un certain niveau, car il n'est pas contrôlé par l'autorité. Dans les circonstances où l'autorité des hommes — supérieure à celle du maître — n'existe plus, il considère que la drogue est maintenant légale et nécessaire à la nouvelle création du monde.

René se mit à réfléchir, il sentit comme un trou noir en son esprit. Paris serait-il effectivement détruit ? Cela lui semblait impensable. Des larmes lui vinrent et ruisselèrent sur ses joues tant la fatigue l'accaparait. Le doute persistait cependant. Quel intérêt le maître aurait-il à laisser croire une chose pareille ? Enlever toute idée de retour à la vie du dessus qui pourrait encore subsister en l'esprit des frères, peut-être. Ou alors Fabrice mentait, de peur que René s'enfuie. Ce frère de sang, a-t-il seulement prouvé son honnêteté ? Sa loyauté envers René ? Envers qui sera-t-il le plus loyal lorsque l'occasion se présentera : le maître ou René ? Mais René revint soudainement à Éner, sa pensée se précisait déjà plus rapidement. Un frère de sang, c'est loyal. Un maître, même s'il mentait, c'est pour le bien des siens. Ainsi, que Paris soit détruit ou non, cela ne change rien à la vie sous terre. Au contraire, connaître la vérité peut s'avérer négatif dans l'hypothèse ou Paris existe vraiment et que René ne considère plus l'hypothèse où Paris n'existe plus. Il n'en verrait pas les conséquences et ne verrait pas le but de faire ses exercices.

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Ainsi il faut reconstruire le monde, en commençant par Paris. Par le quatorzième arrondissement plutôt. René imagina le parc Montsouris. Il vit chaque arbre, sa mémoire ne le trahissait pas. Il put reconstituer en entier la Cité internationale, avec son château en plein centre accompagné un peu à gauche en avant par la Fondation des États-Unis. Il put reconstituer le Panthéon, la Sorbonne et ses alentours dans le quartier latin, refaire tout le chemin jusqu'à la Cité via le jardin du Luxembourg et l'observatoire. Et puis la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, le centre Georges-Pompidou, Châtelet-Les-Halles, le Théâtre national, le café Sarah Bernhardt. Déjà l'image s'embrouillait. Qu'en est-il du reste de Paris ? De tout ce qui est loin des Champs Élysées, qui n'est pas touristique ? Les images ne vinrent plus, à part le Marais qui revint morcelé. Il s'avérait que René était incapable à lui seul de reconstruire Paris. Comment recréer l'univers si on n'en a pas une image parfaite telle une carte informatisée dans une mémoire dite morte ? On peut recréer l'univers, jamais le même. Ainsi donc se présenta à René la pensée de reconstruire un Paris à son idée, mieux que l'ancien, mieux que ce qu'il est incapable de se souvenir ou qu'il n'a jamais eu la chance de voir. Alors il se mit à réfléchir. Que manque-t-il à Paris pour atteindre la perfection ? Quels sont les défauts de Paris ? Ce qu'il manque à Paris, c'est les champs de Val-Jalbert.

René observait maintenant le jeune Azarias qui travaillait dans les champs avec une fourche. Il prenait de la paille qu'il empilait sur un chariot. Le ciel était d'un bleu éclatant à l'arrière, il s'entremêlait avec le lac au loin. Il n'existe pas de plus belle vue. Paris ne serait plus Paris sans ces champs, mais Paris serait complet. René pourrait y vivre douze mois par année sans avoir l'impression d'étouffer sous des tonnes de pierres taillées.

Mais Val-Jalbert n'a pas ces merveilles d'architectures, ces cafés, ces théâtres, ces concerts, ces pâtisseries-boulangeries, cette histoire. On ne peut donc pas y étouffer douze mois par année non plus. D'autant plus que l'hiver y est insupportable. René peut bien rêver à l'un et à l'autre, il est maintenant six pieds sous terre, sous un Paris détruit, vivant dans un Val-Jalbert passé et morcelé. Ainsi René projeta dans l'espace devant ses yeux les bâtiments qu'il y a au-dessus de lui. La rue René-Coty, il la remonta jusqu'à la place Denfert-Rochereau, jusqu'au Square de l'Abbé Migné, le petit parc en arrière de l'entrée des catacombes.

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Il tenta, du mieux qu'il put, de revoir les noms des cafés et des pâtisseries qui entouraient la place : Impossible ! Il y est passé souvent pourtant. Il revoyait seulement l'Hôtel du midi et la Brasserie de la gare. Comme la mémoire est limitée. Il vit Azarias dans le parc qui continuait à prendre du foin imaginaire qu'il plaçait sur un chariot invisible. Ainsi il put apporter Azarias sur place, mais il ne se mit pas à fonctionner dans cet univers. Créer de la pierre, d'accord, mais des humains autonomes en mouvement, c'est autre chose. À quoi bon tous ces exercices, pensa René. Pourquoi cette guerre ? Il paraît que même la France n'a jamais su pourquoi et par qui. Un pays peut-être, mais lequel ? Selon le maître, il s'agit d'une organisation internationale puissante. Le crime organisé ou une société secrète en pouvoir depuis longtemps. On n'a pas su voir venir la mort, on croyait qu'elle ne viendrait jamais. Plusieurs ont préparé sur de longues années leurs vieux jours qui ne viendront pas. Il est pourtant si facile de mourir, de mille et une façons. René allait être le premier de tous à se retrouver dans l'incinérateur, emporté par la maladie. Mais voilà que tout Paris est détruit.

Le monde est maintenant chose du passé. Mais est-ce bien un grand malheur lorsqu'il ne reste plus que René, Fabrice et le maître pour déplorer cet état de fait ? Et peut-être une poignée de frères tous plus ou moins malades de schizophrénie. Mais voilà que les malheurs de Saint-Jean-Vianney et de Saint-Cyriac ont fait couler, et de loin, davantage de larmes. La famille Girard, miraculeusement sauvée par les faveurs de Dieu (répétera longuement Joseph), s'en retournait à la maison après avoir passé les villes de Jonquière et de Kénogami. L'eau, venue de nulle part - de la rivière, d'un barrage effondré peut-être, du ciel, pourquoi pas (Dieu seul le sait lorsqu'il lance son déluge) - recouvrait le village de Saint-Cyriac. Au loin, seul le pignon de la petite chapelle ressortait de l'eau. Quel triste spectacle pour la petite famille se demandant maintenant ce que pouvaient devenir leur maison, leurs serviteurs et leurs voisins. Morts pour la plupart, apprendront-ils par la suite. N'est-ce pas là la volonté de Dieu ? Mais il faisait noir, et cette volonté, on ignorait encore jusqu'où elle s'étendait. Pour leur malheur, l'eau a fini par partir, mais emportant avec elle le village complet de Saint-Jean-Vianney. C'est Mme Simard la première qui s'en aperçu en faisant la vaisselle un soir, les Simard habitant la dernière maison du village, un peu en retrait.

—Tiens donc, on voit les lumières de Chicoutimi à soir. Qu'est-ce qui se passe ?

Le lendemain on pouvait constater, au-delà de la route coupée, un immense trou.

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Saint-Jean-Vianney, avec toutes les terres de Joseph Girard, avait été entraîné en un glissement de terrain. Heureusement le vieux Girard allait être dédommagé !

Ça compense pour les pertes et les morts, dira-t-il. À partir de ce jour, la famille partit s'installer à Desbiens où le bonhomme Girard allait refaire une fortune. Il acheta de grandes terres et oublia la ferme. Il obligea toute sa famille à couper du bois afin de le vendre aux meules de la St. Raymond Paper. Après la fermeture de l'usine de Val-Jalbert, Azarias aussi vint construire sa maison sur la huitième avenue du village de Desbiens. Lui, il allait devenir le grand patron de l'usine de la pâte de bois. Il n'y a pas à dire, pensa René, les malheurs entraînent tout de même d'autres bonheurs. N'est-ce pas à Desbiens que ses parents se sont rencontrés ? Mais cette rencontre s'avérerait-elle un bonheur ?

Chapitre 15

René marchait dans les anciennes carrières de pierre. Son ventre gargouillait, déjà la graisse autour de ses os était mangée, bientôt les muscles seraient attaqués. La famine faisait rage, on devait se contenter de gruau. Dans quelques minutes, il y aura une réunion de tous les frères dans le sanctuaire. Le maître parle déjà :

—Sur chaque planète de notre système solaire, il y a des formes différentes de vie qui sont invisibles pour le commun des mortels. Un jour, vous aussi serez en contact avec elles, dans le but de construire une nouvelle organisation de l'univers, en une parfaite utilisation des ressources. Ces champs d'énergie si forts qui traversent l'espace et la Terre, c'est l'énergie de l'avenir, l'énergie cosmique.

Un frère s'avança et osa poser une question, confirmant ainsi à René que tous sont au courant de la destruction du dessus.

—Comment pourrait-il y avoir un avenir à l'humanité s'il n'y a aucune femme pour assurer l'espèce ?

—Mais nous n'avons plus besoin de femmes pour nous reproduire. Nous n'avons même

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plus besoin d'hommes.

Tous les frères sursautèrent à cette étrange réponse. Quoi ? Cette petite secte de rien du tout aurait la technologie nécessaire pour reproduire l'espèce en laboratoire ? Que cache ce maître? pensa René.

—Croyez-vous que le pape soit aussi ignorant que vous, mes frères ? Le pape est un initié. Il est initié à une science qui est demeurée insoupçonnée. De même pour notre organisation, beaucoup plus grande que vous ne pourriez l'imaginer. Nous avons des gens encore en vie qui s'activent dans à peu près tous les pays du monde. Ne vous inquiétez donc plus avec l'arche de Noé, il y a bien plus à faire dans l'avenir que de voir à la chaîne alimentaire. Et puis là n'est pas votre rôle.

—Quel est-il, notre rôle, au juste ?

Les autres frères semblèrent attentivement attendre une réponse. Quelle est exactement leur mission, comment arriver à cette fin ? Mais dans la tête de René, cette question camouflait quelque chose de bien plus révélateur. Elle confirmait l'ignorance des frères. La peur les poussait à se taire, au conformisme, à s'en faire croire. Mais René comprit qu'ils sont comme lui. Ils n'ont pratiquement jamais rien vu, jamais rien compris. Ils sont initiés à quoi? À des rituels vides de sens, à une philosophie belle en parole, invérifiable en pratique, impraticable. Le bien et le mal, ces concepts qui n'en sont que de pâles preuves, en convention. Le mal n'est plus mal, l'injustice n'en est plus une, comme dirait le maître. La torture devient un bien pour découvrir Dieu.

Le mal sert au bien comme le bien sert au mal. Comme l'un et l'autre sont la même chose et impliquent l'un et l'autre. D'autant plus que les définir est bien relatif. L'humanité détruite n'apporte plus rien de bien ou de mal à cet univers, et ainsi Dieu peut contempler autre chose, construire, créer à perpétuité des univers. Somme toute, l'humanité n'est qu'un échec de plus, une réussite à un autre niveau. Cette superposition de niveaux qui change tout, le changement d'angle, la perception des choses selon notre position. La destruction de l'humanité qui peut devenir un bien pour l'univers ou pour l'humanité elle-même, selon ce que l'on ignore. Même la révolution peut devenir un bien, la destruction complète aussi. L'anarchie n'est ni bien ni mal. La foi, Jésus-Christ, croire en Dieu ou non ne change rien.

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Croire des histoires, voir plus loin que ces histoires, voir les mécanismes en action, voir les conséquences en action. Être incapable de voir les conséquences de nos actes et de notre destruction, cela en dit long. On décortique une organisation de l'univers franchement effrayante, sept univers dans sept, multipliés par sept, sept hiérarchies universelles, choses que René ne sait pas voir, mais que, s'il était prétendument plus exercé, il verrait très bien. Au pire aller, il devrait les accepter comme vraies, car c'est logique et nécessaire pour la Vérité qu'on lui enseigne. René est complètement dépassé. Il ne suffit pas qu'on lui montre certaines choses surprenantes qu'il a de la difficulté à expliquer, comme le voyage hors de son corps ou la communication avec les morts. Ces événements difficiles à cerner, à interpréter, à formuler en hypothèses. Terrain dangereux face à un scientifique borné qui a les deux pieds enracinés dans la terre et qui ne demande même pas à voir. Il considère les prémisses fausses dès le départ. Mieux vaut mourir que d'être le plus grand des ignorants qui s'amuse avec quelques petits concepts étrangers à sa propre expérience et de tenter de sauver l'univers ou l'humanité. Que la vie simple des ancêtres tout à coup devient séduisante ! La petite croyance en Dieu, la foi dans un monde meilleur au ciel. Il ne s'agit que de faire le bien, ce concept indéfinissable, excepté par la conscience, et en rapport aux conventions de ce qui est bien ou mal, le tout reposant sur le Jugement dernier. Combien relatif est ce jugement !

Pourquoi le sacrifice viendrait-il de moi, pensa Roméo ? Le plaisir, non pas que ce soit là ma seule préoccupation. L'homme sauvage s'inquiéterait-il de cela ? Si je me perds dans les bois, ma petite vie, ma petite famille, quel rôle viendra jouer l'idée du sacrifice, de la prière, de Dieu, du plaisir interdit ? Libération, libération ! La simplicité de la vie, sans la compliquer avec toutes les histoires des autres. En autant, là mon principe premier, que je ne cause aucune souffrance à autrui. La vie est simple, bien plus simple que ce qu'on cherche à en faire.

Roméo réentendait le sermon du curé :

—Vous mourrez en enfer au moindre petit mensonge ! Rappelez-vous la femme de Loth transformée en statue de sel ! On lui donne l'ordre de ne pas regarder derrière elle, et première chose qu'elle fait ? elle regarde !

Cette capacité d'expliquer certains phénomènes, mais d'être incapable de les expliquer

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en entier. Ce qui revient à dire que l'étude permet de voir davantage, mais jamais le tout. Tout à coup René entra dans une conversation à sens unique avec le groupe.

—On ne comprend rien de l'univers, malgré notre technologie que l'on appelle avancée. Peut-on construire une humanité complète sur des vérités incomplètes ? N'est-il pas normal alors qu'elle explose, cette humanité ? Lutte du pouvoir, du bien et du mal, les Arabes contre les Chrétiens contre les Juifs. Tout cela devient une force du mal lorsque les vérités n'en sont que des demies. Lutte du pouvoir, tout simplement, entre les religions et entre les différentes branches à l'intérieur même de ces religions. La loi du plus fort, celui qui détruira l'autre et assimilera les restes. Ne vaudrait-il pas mieux voir les phénomènes, tenter de les expliquer, mais de ne sauter à aucune conclusion, ni élaborer des théories là-dessus ensuite et inventer le chaînon manquant, sans oublier de se compliquer l'existence au passage ?

Tous les frères se regardèrent l'un l'autre. Pour la première fois René semblait se vider le cœur, et l'on se demandait comment réagirait le maître.

—Mais tu parles de la science actuelle ? Ne la trouves-tu pas bornée ?

René continua son discours :

—On voit sept planètes avec lesquelles on explique la destinée en long et en large. On en découvre une huitième et tout est à remettre en question. On découvre une vérité nouvelle et tout un courant philosophique est à remettre en question. Une vérité qui n'en est même pas une, ou incomplète.

Le silence se fit sur la salle. Comme si René attendait les objections, mais ces dernières ne vinrent pas. Alors il cria sa prochaine réplique :

—Aucun homme sur cette planète ne devrait avoir le droit de se lever et de dire: "Voici la Vérité !". Pas même Moïse ou Jésus-Christ !

Le maître répondit à cela :

—Mais oui, ils devraient avoir le droit.

—Mais nul n'a le droit d'imposer cette vérité à la face de l'humanité, pour ensuite régir la vie de tout et chacun. S'il y a des choses inexplicables en ce monde, oui pour tenter de les démystifier, non pour tenter d'en imposer une vision coulée dans le ciment à l'humanité, encore moins d'y plaquer une philosophie ou une idéologie régissant le monde. Je parie que Paris n'a jamais été détruit !

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Chapitre 16

Azarias était assis avec son père sur le rebord en ciment bordant le barrage qui élève la chute de Val-Jalbert. Au loin on pouvait apercevoir le village, les champs, le lac. De même, Roméo était assis sur le dessus d'une montagne avec Joseph, son père. Ils voyaient les champs, les routes de terre et quelques maisons. Les deux chefs de famille lançaient à leur enfant leur philosophie en ce qui concerne la présence des Anglais dans la région. Ces discours lancés à la légère, quoique très importants en leur esprit, allaient régir le courant de pensée futur des enfants et des petits-enfants vis-à-vis les étrangers, mais aussi toutes les actions et les interactions qui allaient prendre place dans quelques années entre les Anglais et les Français.

—Oui Azarias, les Anglais sont ici, propriétaires des industries, des banques et des commerces. Riches comme Crésus, tout cela grâce à nous. Leur richesse, ils la gagnent sur notre dos. C'est pourquoi à Val-Jalbert nous pouvons être fiers que ce soit notre usine, payée à même nos actions. Il n'y a pas un Anglais ici pour venir nous dire quoi faire. En fait, les Anglais sont nos compétiteurs directs, nos ennemis depuis toujours.

—Oui Roméo, sans les Anglais, jamais la région ne se serait développée. Personne n'aurait d'emploi, nos ressources naturelles ne rapporteraient rien, et plus important, nous ne serions pas riches. N'oublie jamais cela Roméo.

—Azarias, tes ancêtres sont venus ici, ont découvert cette terre, l'ont développée. Dans les vingt et un premiers arrivants de la région qui ont remonté le fleuve Saint-Laurent puis la rivière Saguenay, il y avait ton ancêtre. Il y a eu une guerre en Europe, les Français n'ont pas cru bon négocier les terres acquises lors de leurs voyages d'exploration. Ils n'ont gardé que deux minuscules petites îles en Amérique, Saint-Pierre-et-Miquelon, avec un droit de pêcher la morue. Depuis les Anglais ont pris le contrôle, nous empêchent d'entrer en politique, nous interdisent la richesse, profitent d'une main-d'œuvre sous-payée. Bref, ils ont pris possession de notre pays, et tout cela s'est décidé bien loin d'ici.

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—Roméo, les circonstances de la guerre sont d'ordinaires très difficiles. Malgré que nous soyons devenus sujets du roi d'Angleterre, je crois que nous pouvons affirmer avoir tout de même profité de cet échange d'autorité. L'Église catholique a fait une avec les Anglais. Nous avons gardé nos lois, notre droit civil hérité des coutumes de Paris de 1812, le célèbre code napoléonien. Ils auraient pu tous nous massacrer, ou faire comme en Acadie, nous déporter. Mais finalement nous nous sommes bien entendu avec eux, nous vivons en harmonie avec eux.

—Azarias, nous sommes leurs esclaves, leurs marionnettes. Le clergé est à leur pied, les maires et les politiciens régionaux appliquent leurs ordres. Ils ont volé notre âme.

—Roméo, les Anglais nous ont apporté l'ère de la modernité, la révolution industrielle et des niveaux de vie élevés. Ils nous ont offert une nouvelle âme.

C'est alors que René se retrouva face à face avec le maître. Il épia minutieusement ses traits. Impossible à l'œil nu de distinguer s'il est d'origine anglaise ou française, d'autant plus que son accent français est sans reproche. Mieux que le sien même. Mais certaines choses ne trompent pas. Quelques petites erreurs de genre confirment qu'il s'agit bien d'un Anglais. Qu'il parle si bien notre langue devrait faire de lui un traître qui s'est très bien intégré. René ne put se résoudre à répondre à cette question : est-il un ami ou un ennemi ?

—Azarias, même si tu le désirais, un Anglais ne pourra jamais être ton ami. Car tous ils te méprisent, te considèrent comme une forme inférieure d'humain bonne à labourer les terres ou à faire rouler le rouleau à papier sur les meules.

—Roméo, comme c'est stupide d'avoir épousé Maria. Si cet enfant n'était pas venu aussi... Je voulais te marier avec la fille de Sir John Price. Ils sont riches, cultivés, bien éduqués, la seule haute société que nous ayons dans la région. Si Maria vient qu'à...

À ce stade-ci de la conversation, Roméo n'eut plus le choix d'intervenir.

—Mourir ? C'est ça ? Si Maria meurt des suites d'un accouchement, tu peux être certain qu'il n'y aura pas d'épouse de remplacement.

—Sois sérieux, tu auras besoin de quelqu'un pour t'occuper des enfants. Une fille de famille riche t'apportera une place dans le monde. Encore mieux, les deux seuls soupirants de cette jeune Anglaise sont morts des suites d'accidents dans les presses à papier de l'usine.

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—Crois-tu pouvoir gagner ton ciel à te réjouir ainsi du malheur des autres ?

—De toute manière, je n'ai plus grand espoir. Selon le curé, les riches et les Anglais brûleront en enfer, c'est écrit dans la Bible. Sachant cela, je profite de la vie au maximum.

Vint soudain à l'esprit de René la question à savoir si les riches et les Anglais de l'époque sont effectivement allés au ciel ou plutôt en enfer. Pour lui, ces notions de ciel et d'enfer se sont plutôt évaporées dans le néant avec le temps. Il croyait cependant, à tort peut-être, que la souffrance que l'on cause, doit être repayé d'une façon ou d'une autre. En ce qui concerne les actions qui sont dignes de Dieu ou non, il lui était devenu bien difficile de faire la lumière là-dessus, d'autant plus que les multiples autorités qui disaient détenir la vérité sur le sujet se contredisaient, et que la confiance que René leur témoignait laissait plutôt à désirer. Et, pour ce qui est de la remise en question systématique de toute parole du maître parce qu'il serait anglais, René, divisé sur la question par ses ancêtres, ne vit pas pourquoi son indifférence devrait changer. Du moins, s'il devait se méfier de lui, ce ne serait pas pour d'aussi vaines raisons que son origine anglaise, d'autant plus que, physiquement, il ne peut même pas distinguer un Français d'un Anglais.

 

Chapitre 17

À trois heures de train au nord de Paris, s'étale une ville lourde en histoire. Londres. Une ville certes différente de Paris selon le sentiment général, mais sensiblement la même aux yeux de l'initié. Dans le West End, sur Kilburn Park Road, la branche-mère de l'organisation sectaire a une racine sous une petite église nommée St. Augustine's of Canterbury. Pour l'architecture de cette église anglicane construite en 1880, on a adopté un style gothique du début du treizième siècle où l'on peut distinguer des traces de l'influence française. Elle est un peu en retrait de la route, mais on peut tout de même l'apercevoir du Paddington Recreation Ground, ce grand parc naturel où les Londoniens du quartier pratiquent différents sports. C'est un bijou d'architecture oublié par les Anglais et les touristes.  

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Mais cet oubli n'est pas inutile, il est même nécessaire. Sous la petite église on retrouve des caves et des couloirs qui conduisent à quelques kilomètres de là, près de la St. Mary's Church construite sur le Paddington Green. Ces installations souterraines - qui comportent des chambres, des laboratoires et un sanctuaire - furent construites à une époque où toutes les terres du village de Paddington appartenaient à l'Église. Une mention historique indique que déjà en 1222 on parlait de cette première église sur le Paddington Green. Elle a été reconstruite deux fois depuis, la dernière en 1789. Encore aujourd'hui la majorité des terres de Maida Vale et de Kilburn appartiennent à l'Église. Paddington n'a fait partie de Londres qu'à partir de 1900, jusqu'au dix-neuvième siècle ce n'était qu'une place tranquille, rurale, endormie, qui comptait moins de quatre cents maisons. Morte au-dessus, mais active en dessous. Le quartier s'est agrandi dans la première partie du dix-neuvième siècle avec le développement du canal et des rails, repris par l'arrivée de l'Underground en 1863. Aujourd'hui Paddington est très cosmopolite.

Ainsi les caves de la maison-mère s'étendent dans le West 2, mais des couloirs mènent à des entrées dans le W9 et même jusqu'au NW6 à Kilburn. Au contraire du gouvernement anglais et de l'image que projette l'Église anglicane, l'organisation-mère n'a pas su garder son conservatisme et ses traditions. Elle s'est très vite développée du point de vue technologique, comme si elle avait besoin de demeurer compétitive. La hiérarchie religieuse y est moins présente, on n'oblige même pas les membres à demeurer sous terre. On y vient travailler en secret comme on pourrait se rendre dans une tour de l'East End pour accomplir des tâches vaguement explicables. Personne ne se doute des activités qui se trament sous terre. De toute manière, personne ne saurait imaginer qu'ils puissent atteindre un quelconque résultat, encore faudrait-il savoir ce qu'ils font depuis des siècles. Il s'avère que même la majorité des membres l'ignorent. Peut-être s'agit-il de prendre le contrôle de l'humanité? On peut toujours rêver de conquérir le monde, peu en importe les motivations, on n'a guère de chance de réussir. Sinon en étant un antéchrist doué de pouvoirs, ou un christ très intelligent avec une armée et des armes invincibles. Ce qui est toujours dans le domaine du possible. Mais avec un message humanitaire, d'amour absolu, sans armée et agissant dans la subtilité, l'entreprise devient un véritable défi de finesse et de stratégie. Mais peut-être aussi s'amuse-t-on à vouloir conquérir le monde comme des enfants jouent avec des soldats de plomb, et, lorsqu'on a l'argent pour acheter des soldats

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en or, le jeu n'en est que plus passionnant. Mais on a affaire ici à des gens qui prennent le jeu au sérieux, et qui plus est, sont déjà en contrôle de plusieurs autres organisations indépendantes dont quelques gouvernements ici et à l'étranger, sans oublier certains groupes du crime organisé. Pourtant il s'agit bien là d'une organisation humanitaire, qui justifie le tout en affirmant que la fin justifie les moyens. Comme Dieu prêt à sacrifier six millions de Juifs pour des desseins impossibles à imaginer pour l'homme actuel. Cet homme qui arrive aisément à remettre Dieu en question après un tel massacre. Comment un Dieu permettrait-il tant d'atrocités ? La fin justifie les moyens, laquelle fin on ignore. Mais certainement une fin qui ne sert en rien le bonheur de l'homme. Dès lors, notre homme aurait peut-être raison de remettre son Dieu en question. Mais qu'on le remette en question ou non, cela ne change rien. On pourrait remettre en question cette secte secrète, dire qu'elle n'a jamais existé, tout comme le crime organisé que les gouvernements dans le monde entier s'efforcent d'ignorer, cela ne change rien. Ils sont là, omniprésents, omniscients, ils régissent l'avenir à notre insu. L'homme pourrait espérer les voir disparaître tous, Dieu et gouvernements, mais il se retrouverait dans un genre de chaos momentané qui rapidement reviendrait sous la gouverne de quelque autre organisme fidèle au bien ou au mal. Le crime organisé utilisera la force, la peur, le meurtre pour prendre le contrôle et se faire respecter. Les gouvernements utiliseront les mêmes méthodes pour assurer le contrôle et la stabilité. On peut travailler pour le mal de la communauté ou l'ignorer complètement. Mais l'organisation qui nous intéresse travaille à une révolution qui servira à s'approprier le pouvoir afin de travailler pour le bien. Et cela exige certains sacrifices, comme l'Église catholique l'a bien prouvé dans le passé. On ne sait rien des motivations de ces organisations, on ignore même leurs fondements, leurs valeurs réelles, les dirigeants extérieurs qui contrôlent le tout et qui sont peut-être des agents qui travaillent contre l'ensemble. Pourtant on accepte ces organisations sans plus les questionner, sans les remettre en question, sans s'inquiéter lorsqu'elles agissent à l'insu ou aux yeux de tous. Comme René, on regarde le tout, on se questionne un peu, on se considère un à travers la masse. Une unité si faible que l'on pourrait l'appeler inexistante devant ces effrayantes infrastructures. Alors on retourne à notre petit quotidien, et pour peu que l'on

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réprime sa curiosité et que l'on se mêle de ses affaires, on devrait réussir à traverser sa maigre existence sans trop confronter les actions d'autrui. Même s'il s'agit de perdre son identité ou de s'aliéner à n'importe qui, à n'importe quoi. Bref, s'il faut vraiment fuir tout ce qui comporte le moindre risque à remettre en question l'autorité, alors on s'enferme dans la quiétude des caves sous le parc Montsouris. Encore là, cependant, il fait savoir faire face à une autorité. La mort apportera-t-elle la guérison de cette maladie que l'on appelle autrui ?

 

Chapitre 18

Ce matin-là déambulait une jeune fille dans les corridors des caves sous la plaine de Montsouris. Africaine d'origine, mais probablement née ailleurs dans le monde. Ce n'était pas une simple Noire, ses cheveux lisses sur la tête remontaient en une sorte de petite gouttière à la hauteur du cou. Par cette particularité elle dégageait déjà bien de la personnalité. Française ? espérait René. Anglaise, apprit René. Qu'à cela ne tienne. Yvonne est née à Londres, elle travaillait à la branche-mère de notre société sise dans la City of Westminster, au cœur de Londres. Elle vient de débarquer ici accompagnée de Sheila. Cette Sheila, véritable petit tyran, se cachait sous une épaisse couche de maquillage qui amplifiait ses nombreuses rides. Selon René, cette mascarade allait assurément à l'encontre des règlements de l'organisation. Tout de suite René se lia d'amitié avec Yvonne, instantanément il devint l'ennemi de Sheila.

—Hello my dear, you've seen the bitch I arrived with ?

Yvonne et Sheila ne s'entendaient pas, ce qui expliquait sans doute que les deux avaient été transférées ensemble à Paris. Mais Yvonne n'est que le pauvre mouton qui subit les foudres de sa supérieure. Les fonctions de Sheila à Paris seront de voir à la bonne forme du règlement, assurer un contrôle en dénonçant tout ce qui est à la limite du dénonçable. Le seul avantage sur lequel on ne peut peut-être même pas compter, c'est que plus elle parle avec ses supérieurs, plus elle s'enfonce dans son incompétence. On ne l'aime pas tellement, semble-t-il, mais on ne peut se débarrasser d'elle. On lui rend donc la vie difficile.

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Fabrice, lui, voit d'un mauvais œil l'arrivée d'une nouvelle dans sa relation avec René. Mais Nicky, le voisin en face de la chambre de René, est davantage à craindre, c'est un raciste ouvertement déclaré.

Yvonne charma René par sa forte personnalité marquée de nonchalance. Comme cette pointe d'ironie et de sarcasme lorsqu'elle s'adresse aux supérieurs, sans compter qu'elle vit très bien sa relation infernale avec une Sheila sans cesse sur son dos, lui rendant la vie impossible. Ciel, une opprimée, il faut vite se ranger de son côté. Établir les bornes d'attaque et être prêt à gagner la bataille. Enfin, un peu d'action sous terre, il était temps que quelque chose arrive. René ne pouvait espérer mieux. On a beau vouloir reconstruire l'humanité détruite, on finit par s'emmerder. Alors, du nouveau qui nous débarque tout frais de Londres, arrivé Dieu seul sait comment, vu les circonstances de la catastrophe du dessus, c'est un cadeau du ciel.

Les jours passèrent donc, la relation entre Yvonne et René devenait plus intense. Mais au même moment, la relation de René avec l'autorité se dégradait. Sheila multipliait maintenant les tâches d'Yvonne dans un certain endroit des caves, et tenait René occupé complètement à l'autre bout. Le père supérieur, pompé par Sheila, n'osait même plus s'adresser à René, un jeune néophyte laissé désormais à lui-même en ce qui concerne son apprentissage. Il y aurait encore Fabrice pour le guider, mais déjà une certaine animosité régnait chez les frères, un front commun s'était dressé contre René et Yvonne, et Fabrice ne voulait pas trop s'en mêler. C'est-à-dire qu'il désirait paraître neutre en apparence, ce qui ne facilitait pas ses contacts avec René. Le front commun paraissait assez impuissant dans son action. À sa tête on retrouvait "Nicky la souris", comme l'appelaient René et Yvonne. Ils ne pouvaient se contenter de feindre l'indifférence ou le mépris lorsqu'une situation se présentait. "Sheila la vache", elle, préparait quelque chose impossible à concevoir pour l'instant.

Cette nuit-là René avait donné rendez-vous à Yvonne et à Fabrice dans la station de train. On discutait un sujet très important qui avait changé la vie de René et de Fabrice ces derniers temps :

—Toi et Sheila, vous êtes arrivées ici comment ?

Le français d'Yvonne, bien qu'elle soit anglaise, est bon.

—La nouveau Shuttle-train, trois heures entre London et Paris. You know, ça passe sous

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le Manche.

—Yvonne, à quoi ressemble Paris ?

Yvonne parut surprise de la question.

—Paris ressemble de Paris, ne sais-tu pas comment Paris est, my dear ?

—Oui, Paris est détruit !

Yvonne ne comprit pas, Fabrice reposa la question :

—Paris est-il encore là ?

—Oui... Paris est là...

Yvonne cherchait à comprendre d'où venait cette question et ce qui allait suivre. Lorsqu'on lui apprit qu'on leur avait fait croire que tout était détruit, et pire encore, qu'on l'avait cru, elle ne put s'empêcher de rire aux éclats.

—Vous êtes nouveaux, jamais croire ce qu'ils disent. Me, I never believed one word they told me.

Voilà donc pourquoi depuis quelque temps la famine s'était miraculeusement évanouie. Personne n'a cru bon de demander pourquoi. Soudainement on avait à manger, on croyait à l'arrivage de victuailles venant d'ailleurs, d'une autre branche de l'organisation.

—Vous savez que l'Europe bientôt unie, maintenant ? C'est certain. Il y aura un seul fort central government, et grande est l'Europe, d'autre pays rejoindre l'Europe actuelle.

Les nouvelles fraîches ne pouvaient mieux tomber, n'importe quoi qui venait de l'extérieur servait à nourrir les idées de Fabrice et de René. Yvonne regardait maintenant les deux jeunes en face d'elle et commençait à se douter qu'il se passait quelque chose entre ces deux-là. Elle voulut poser la question, mais Fabrice la devança :

—Nous sommes frères de sang.

Encore une fois Yvonne se mit à rire.

—And what does that mean ?

On pouvait questionner la signification de cette union, il est difficile de bien la définir.

Mais il est clair qu'aux cœurs de René et de Fabrice, elle existe. Ils éprouvent des sentiments l'un pour l'autre, mais ne sauraient en dire plus. Yvonne comprit qu'elle touchait là un point sérieux et elle n'osa plus trop s'avancer pour en apprendre davantage.

—Alors, raconte-nous Londres.

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—What about London, my dear ?

—D'où viens-tu, d'où arrivez-vous toi et Sheila ?

—Je habite Elgin Avenue dans un counselling building vendu à le privé. C'est sur le frontière de deux districts de Paddington : Maida Vale and Westbourne Park. Pour le organisation-mère, je entre à Westbourne Park, près du canal où plus loin on trouve la Little Venice.

—Le Little Venice ?

—Nothing to do with Venice... Des petits bateaux-mouches il y a, ils longent le canal, ça ressemble un peu à le Venise d'Italie. Il y a des autres entrées, plus vieilles, mais je connais très peu. C'est vieux de la Moyen Âge ! Une petite chapelle dans le Kilburn est une entrée. L'organisation-mère est plus grande que ici. Plus de gens que ici. Là-bas je travaille sur ordinateur, je assure la communication de certains informations qui parviennent des autres branches dans le monde. Vous avez l'air peu au courant ici. Je ignore pourquoi on vous garde dans la ombre, je sais qu'il y a pourtant de grandes installations ici. C'est en fonction?

—Installations de quoi, que font ces gens au juste ? Il serait peut-être temps de nous mettre au courant ?

—Si au courant vous n'êtes pas, vous dire plus, je ne peux.

Fabrice commença à être piqué au vif, il insista :

—Come on, Yvonne, qui nous mettra dans le secret si ce n'est pas toi ? Que crains-tu donc?

—Trop dangereux pour moi de parler. And anyway, on a droit à connaître que la nécessaire à notre travail. Je ne dirais que mes connaissances, matière incomplète, defectuous knowledge, dangereuses judgements and actions. Vous êtes bien dans la ignorance. Croyez-moi, le moins vous savez, le mieux vous vous portez. Inoffensifs pour eux vous êtes, et pour autres.

—Où as-tu appris ton français ?

—Pretty amazing isn't it ? On nous apprend différents langues que nous parlons sans accent aucun. À se méprendre, on pourrait croire que française je suis.

—Pourquoi cette obsession des accents français parfaits ?

—Ce n'est pas à moi de dire, mais vous réfléchir et comprendre.

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Il se fit tard et bientôt la journée allait commencer. Ils retournèrent à leur chambre respective en empruntant les rails qui conduisent à la brèche dans le mur. Un bruit retentit dans le couloir. Yvonne la première se pencha et fit signe à ses amis de se cacher.

—Shhh, there is someone there.

On entendit une porte se refermer doucement. Tous se regardèrent avec stupeur.

—Was it Nicky ?

Chapitre 19

Cette nuit-là, laissé à lui-même, René prit soin de mélanger les deux liquides verdâtres. Il s'apprêtait à tenter une expérience, il allait voir le futur. Il avala la drogue, se concentra. Aucune image ne se formait devant ses yeux. Il se concentrait encore, jusqu'à ne plus se reconnaître lui-même. Ce corps, là, étendu, qui lui semblait tout à coup étranger, il en éprouva de la répugnance. Mais bientôt il put voir des images. C'est ce même corps, le sien, qui agonisait dans une cave. Il se voyait implorant quelqu'un ou un quelconque événement.

—Indulgence, s'il vous plaît. Mon Dieu...

René se recroquevillait dans son mal, il souffrait. Il allait mourir de sa maladie quelque part dans les caves de Montsouris. Cherchait-il à fuir ? Mais c'est maintenant dans la chambre d'Yvonne qu'il fut transporté. Ses cheveux différaient, mal coupés et courts. Elle pleurait toutes les larmes de son corps. Elle cassa l'ampoule à l'intérieur du grillage de fer, elle tenta d'atteindre le trou avec ses doigts. Impossible. Elle arracha donc le grillage, prit un bassin d'eau d'un geste violent, s'arrosa et s'électrocuta.

René reprit ses esprits. Ce qu'il venait de voir semblait terrible. Il se concentra néanmoins à nouveau. Cette fois il voulut voir Fabrice. Étrangement, aucune image ne vint. Il fit converger ses pensées vers le père supérieur. Là non plus rien n'apparaissait, sinon le vide noir de l'espace. Il appela le bureau du maître à ses yeux. Qui vit-il, là, dans la chaise ? Sheila ! Elle semblait accomplir les tâches du maître, comme si elle était la nouvelle responsable de l'organisation à Paris. À côté d'elle prenait place un ordinateur portatif

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couleur, connecté à une grosse machine qui ressemblait à une sorte de microscope puissant. Plusieurs écrans avaient été installés, rendant des images elles-mêmes divisées en quatre. Ces images montraient des lieux naturels, des caves souterraines, des bureaux, des rues. Sur l'écran de l'ordinateur on voyait le titre "Recherches médicales", avec une vague image de cellules en mouvements.

René ne put se contenir. Il alla retrouver ses amis pour les emmener à la station. Il leur raconta ses visions ; il s'agissait d'un dur retour au présent, mais à la lumière du futur. Un long silence suivit l'histoire de René, mais Fabrice finit par exposer ses idées ainsi :

—Les actions à prendre... d'abord se débarrasser de Sheila, la prendre en défaut, prouver qu'elle veut supplanter le maître. René, le suicide d'Yvonne semble être une conséquence de ta mort. Tu dois te guérir de ta maladie sinon vous mourrez tous les deux. Tu peux te concentrer, te voir guéri, voir le virus mort, te reconstruire toi-même, recouvrer la santé. C'est ton dernier espoir dans le contexte. Puis moi... j'ignore pourquoi je suis absent. J'espère que je serai présent si Sheila disparaît.

Yvonne reprit :

—My dear, que est-ce qui te fait croire que c'est bien là la futur et qu'on peut la changer ?

En effet, croire en ces visions implique bien des croyances. Vouloir changer le futur que l'on croit voir implique d'autres philosophies, qui s'apparentent davantage à la littérature science-fiction qu'à la série de philosophes que le dernier siècle seul a su produire. Mais René n'avait pas à se demander à quel courant philosophique il appartenait, ou auquel ses pensées se rapprochaient. Il ne pouvait que constater son expérience personnelle. Puis il est vrai qu'il mettait en pratique les concepts et les idées du maître, de la littérature qu'on lui avait remise et les paroles de Fabrice. Le tout se contredisait, mais produisait des résultats. Il forgeait lui-même sa façon de voir les choses, à la lumière de ce qu'on lui avait enseigné. Sans oublier de rejeter en bloc quantité d'autres courants, même ceux avec lesquels il était familier dans ces caves. Il développait ses facultés, il n'y avait rien là de bien magique. Et ce n'est pas pour autant la Vérité là à sa portée, la connaissance absolue de l'être et du néant. Il ne désirait certes pas se lancer dans des considérations sur le sujet, c'est-à-dire : "Pouvons-nous changer le futur, le futur est-il en mouvement ?" Néanmoins il fut convenu que l'on tenterait de faire sauter Sheila hors des murs des caves de Denfert-Rochereau.

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Chapitre 20

Tôt le lendemain, Nicky était porté disparu. Très vite, constatant sa disparition, le maître et Sheila s'étaient mis à le chercher. On découvrit Nicky étendu sur les os des morts, directement dans les catacombes ouvertes au public. Son état inconscient inquiétait l'autorité, mais plus insupportable encore était l'idée qu'il aurait pu être découvert par un travailleur ou un guide des catacombes. Déjà le père supérieur se demandait s'il ne fallait pas condamner certaines entrées. Le plus étrange était que les os de Nicky semblaient avoir été brisés en miettes par une machine à concasser la pierre. Cette mort, aux yeux des frères, n'en devenait que plus effrayante, inhumaine, ou plutôt surhumaine. Ils se demandaient s'il y aurait une enquête et éventuellement si on trouverait un ou des coupables. Déjà on soupçonnait René et Yvonne. Mais il n'y eut pas d'enquête. On enferma le corps de Nicky dans un tombeau adjacent aux catacombes en professant les rites et les sacrements nécessaires, puis on tenta d'oublier l'incident. Une seule remarque du maître étonna l'assemblée, il ne s'agissait pas de regretter ou de respecter le mort, mais bien de justifier cette mort. Nicky ne pouvait, en effet, aucunement prétendre devenir un vrai initié, il ne croyait pas au bien et ignorait tout de l'amour universel. Déjà les adeptes commençaient à avoir peur de montrer les mêmes défauts et de mourir à leur tour aussi mystérieusement. Le maître, sans cesse conscient des sentiments des frères, reconnut qu'une telle énergie négative est mauvais au sein de la communauté. À quoi jouait-on ? Était-ce bien un jeu ? Le maître termina en disant qu'il ne suffisait aucunement de montrer un amour artificiel, il fallait le vivre, se remplir d'un tel sentiment, s'y abreuver et y trouver toute l'énergie nécessaire pour accomplir des tâches dans la nature.

—Yeah, whatever.

Yvonne venait de résumer tout bas à René sa pensée en ce qui concerne les dires du maître.

—Nous parler de l'amour alors que c'est la autorité qui tue.

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—Tu crois ?

—I've seen the body. Je ignore comment ils ont fait, mais je sais que personne peut broyer ainsi les os d'une homme sans même que on puisse voir les traces sur la peau.

Après la réunion, René se retourna vers Yvonne et lui avoua avoir rêvé la mort de Nicky.

—Aussi inconscient qu'innocent, je voyais Nicky mort entassé sur les os des défunts. Je voyais, en la parfaite structure de son squelette, une injustice faite aux morts. En quoi serait-il justifié à vivre plus que les autres ? Ils vivront toujours davantage dans leur mort que lui de son vivant. J'ai donc imaginé tous les os de son corps broyés. Je t'avoue, ce pouvoir incontrôlable m'effraie, et je regrette amèrement une action que je juge pourtant innocente.

Yvonne répondit sur un ton ironique, près du sarcasme :

—Eh bien my friend, tu as entendu the ass hole parler. Tu dois apprendre la sentiment de l'amour universel et le transmettre au reste du humanité.

—En attendant, je suis rempli d'une haine destructrice, je tue sans savoir.

—Tu apprendras à tuer plus justement dans le avenir. À voir la réaction de le ass hole, l'amour universel nécessite parfois la mort de certaines éléments.

—D'où tires-tu ces enseignements, Yvonne ? De Londres ?

—Me crois-tu incapable à penser by myself ? Je ai appris à répondre à mes questions plutôt que de espérer des fausses réponses des autres.

—Pardon, tu es sans doute une bonne amie. Je me demande parfois d'où me viennent ces aptitudes accompagnées de ce manque de sagesse.

—Si capable de mort tu es, capable de guérison tu es.

—Me crois-tu guéri ? J'y ai travaillé.

—As-tu seulement été malade ? Pas selon la définition de la maître, cela est sûr. La maladie ne existe pas ici, ou du moins elle ne devrait pas exister. En ce qui concerne toi, je crois pas toi guéri si tu es pas convaincu, car si la foi fait défaut, c'est que la volonté a manqué.

—Les autres chuchotent, ils croient que nous sommes responsables de la mort de Nicky, mais ils ont une certaine misère à conceptualiser comment nous aurions pu nous y prendre.

—Yeah, bad news. J'ai surpris une conversation entre Sheila et la maître. Tu es le premier accusé sur le liste et Sheila rêve déjà de nous brûler sur un bûcher.

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—Quoi ?

—Ils discutent notre sort, my dear. Soyons prêts d'accepter le pire.

—Ils ne peuvent tout de même pas m'accuser sans preuve ?

—Ignores-tu que une maître n'est jamais appelé maître par accident ? La seule erreur de compétence à la tête de ce hiérarchie, c'est Sheila. Doutes-tu des capacités de la maître ? Il sait tout, il voit tout, il comprend tout.

—Par intuition.

—Non, il sait de façon certaine.

Chapitre 21

À la lumière des événements récents, René dû prendre un moment particulier pour mesurer l'étendue de ses actions. Ces journées où soudainement on se retrouve à questionner nos vraies motivations et où l'on arrive aisément à prendre peur de ce que l'on a osé accomplir ou détruire. Souvent même selon les idéaux des autres. Le bilan de ces derniers temps eut pour conséquence de lui brûler l'intérieur de remords. Pouvait-il croire qu'il avait tout abandonné, jusqu'à sa famille, qu'il était enfermé sous la terre à Denfert-Rochereau, qu'il avait une relation particulière avec son frère de sang et qu'il avait tué un homme ? À ses yeux, même s'il avait voulu aller aussi loin délibérément, il ne l'aurait pu. À moins que l'inconscient nous dirige vers une destinée que nous suivons aveuglément. Au désespoir, René se mit encore une fois à se vanter les mérites de ses ancêtres, leur vie religieuse, pour ne pas dire sainte et sans histoire. Lui-même, ne collectionnait-il pas tous les vices enseignés par la sainte Église catholique ? N'avait-il pas tout fait au sens de la Bible pour mourir dans les enfers éternels de la chrétienté ? Jusqu'à changer de religion et offrir un culte à un dieu qui n'avait peut-être plus rien à voir avec la définition du Dieu catholique que l'on offre au peuple ? Il faut dire que René n'a pas reçu les mêmes enseignements que ses parents, qui eux n'ont pas reçu la même éducation religieuse stricte des grands-parents.

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Si Dieu était mort avec la génération précédente, l'antéchrist venait de ressusciter avec René. Parfois René redoutait un retour en force de la chrétienté ou de tout autre mouvement religieux. Y avait-il quelque chose de mal dans ce pouvoir chrétien ? Il n'en demeurait pas moins que, malgré une religion très présente, les ancêtres étaient loin de vivre un repos complet, une vie pleine d'amour et de vertu. Leur sainte messe quotidienne, loin d'être simple, n'avait finalement rien à envier. Soudainement revint à René la vraie réalité de sa famille deux générations avant, là où le père de famille régnait en maître sur ses enfants et sa femme, et que l'alcool amplifiait ce mal. La violence dans ces deux familles du village de Desbiens fut si grande, on a tellement tenté par tous les moyens de faire rentrer Dieu de force à l'intérieur de ces enfants, qu'il n'est pas surprenant que l'on ait construit une génération qui a tout rejeté en bloc : Dieu, religion, liens familiaux et le reste. Le nombre d'enfants, seize chez Azarias, ne justifie ni n'explique cette violence. Car chez Roméo on frappait plus fort, jusqu'au sang, alors qu'il n'y avait que trois enfants. Ainsi on peut battre à mort des enfants qui ne respectent pas une image sainte représentant la Vierge Marie. On peut presque tuer un enfant qui ne ferait pas son devoir ou qui manquerait la messe. Enfin, on peut écouter religieusement un sermon rempli de sagesse et d'idioties sur la fidélité. Oui, on peut faire tout cela et mettre enceintes les trois voisines et quelques-unes de ses propres filles. Il n'y a plus qu'à se démerder avec la peur de l'enfer, avec la confession faite au curé, au repentir impossible. Il n'y a plus qu'à vivre avec notre conscience entachée de misère et de désespoir. Attendre son jugement et souffrir éternellement. René reprit du courage. La vie des ancêtres ne fut pas mieux que la sienne, plutôt infernale quant aux enfants, plus ténébreuse pour ce qui a trait à la religion. Somme toute, on était croyant, on craignait désespérément l'enfer, on avait peut-être encore plus de problèmes avec sa conscience que René n'en avait jamais eu après avoir accepté sa condition.

Appelons cela de la chance ou un calvaire, Azarias est mort à 71 ans, branché sur une machine pendant les dix dernières années de sa vie. Parfois il devait passer des six mois de temps au sanatorium de Roberval. À tour de rôle les enfants, maintenant des adultes, venaient visiter la chambre de l'éternel malade, écouter les paroles d'un mourant qui ne mourait pas. On ne l'avait pas guéri, on le maintenait cependant en vie. Il ne voulait pas mourir, mais il n'avait pas la volonté de guérir. Il s'accrochait désespérément à sa pipe à

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oxygène, envoyant à chaque instant dans ses poumons ce gaz appelé O2 qui devait l'aider à passer à travers la prochaine heure. Si malade que la période des fêtes devenait le pire moment de l'année, avec les seize enfants dans la maison, tous mariés à quelques exceptions près, avec pour la plupart en moyenne deux enfants. On voit là concrètement l'accomplissement d'une vie. Si toutefois on peut calculer ou prendre pour acquis qu'un des buts importants à l'existence est de léguer à l'humanité une nombreuse descendance. René avait lu la Bible, il comprenait que les Juifs devaient se multiplier pour permettre au Dieu des armées d'anéantir les sept autres peuples qui les entouraient. Le contexte est-il différent aujourd'hui ? Écrirait-on la même Bible à notre époque ? Les choses ne changent guère avec les millénaires. Combien de ces enfants arrivaient dans la chambre d'Azarias et souhaitaient débrancher la machine dont dépendait la survie de leur père ? Aucun peut-être, tous peut-être. Il n'y avait aucun intérêt à cette mort, surtout pas d'héritage, avec la pauvreté dans laquelle ces familles ont survécu à l'histoire. Alors l'euthanasie pouvait laisser indifférent dans le contexte. Nos vies sont ailleurs, qu'il souffre ne nous enlève rien. Qu'est-ce qui est immoral? Le laisser souffrir, le laisser mourir, lui injecter un liquide mortel ? Tout est immoral, comme tout est moral. L'humanité peut se débattre ainsi indéfiniment sur ces concepts, ils n'en demeurent pas moins une série d'arguments sans queue ni tête. Ainsi s'est terminée la vie d'Azarias. On l'a laissé mourir dans la souffrance pendant dix ans. Et même lui, qui avait peur de l'enfer, souhaitait demeurer en vie le plus longtemps possible, convaincu que la misère qui viendrait après sa mort était plus à craindre que sa souffrance des dernières années. Ainsi tout le monde est satisfait. Eût-il su que sa femme marierait son voisin d'en face après sa mort, il aurait trouvé l'énergie nécessaire pour demeurer en vie une autre dizaine d'années, ou pour assassiner son voisin avant de mourir.

Ce n'est peut-être pas leur rendre justice, se dit René, de penser ainsi de la vie de ses ancêtres, mais il s'agit de visions interprétées selon son point de vue, et non de réalités concrètes indiscutables. Il y aura toujours une de ses tantes plus chrétienne pour réinterpréter tous ces épisodes tel un conte romantique merveilleux et qui transcrira le tout dans un album de famille qui oubliera tous les moments négatifs de l'existence. Mais René, lui, se tenait au fond des enfers et montrait clairement un pessimisme marqué par un sarcasme noir. Ne faudrait-il pas qu'il se guérisse également de cela ? Sans doute, mais rien

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ne pressait. Ce que l'on ne peut apprendre aujourd'hui, on l'apprendra demain, se disait-il.

Roméo menait une vie plus moderne. Au lieu de faire comme Azarias, qui a terminé ses jours à travailler à l'usine de Desbiens, il est parti un peu plus bas autour du lac pour la ville d'Alma. Il était musicien dans un band en même temps que cook. Il faisait de la peinture, des arts plastiques, des gâteaux de mariage, il reconstruisait et décorait sa maison, bref, un artiste. Il a acheté la première voiture et la première télévision qui sont arrivées sur le marché au Lac-St-Jean. De même, il fut le premier à acheter un orgue électrique, un synthétiseur, un magnétoscope et une caméra vidéo. Il louait des films pornographiques - même ceux qui montraient trois jeunes hommes faire l'amour ensemble - qu'il montrait le jour de l'an à la visite et même aux enfants. Dans son couple, rongé encore par la peur de l'enfer, on parlait tout de même ouvertement de divorce en oubliant volontiers l'époque où l'on était né. C'est-à-dire une société où l'on avait un taux de divorce nul, et qui passerait bientôt, en l'espace d'une génération, à un taux de plus de 50 % des couples. En vieillissant Roméo perdit de son sérieux. On le prenait facilement pour le fou de la famille, mais on aimait bien lui donner ce statut particulier.

Somme toute, il représentait bien son père Joseph, et c'est lui qui allait transmettre un souvenir d'outre-tombe de tous les membres de la famille, les ayant tous minutieusement enregistrés sur film avant leur mort. On parle de cinq générations successives enregistrées sur film. On distingue alors les différences, les confrontations, mais aussi les similitudes et l'amour qui se dégagent de toutes ces relations pas toujours faciles. Aimer aujourd'hui un père qui a failli nous tuer à plusieurs reprises, quel miracle ! C'est plus facile lorsque l'homme lui-même a changé de caractère en vieillissant, ce qui est le cas de Joseph et de Roméo. René supposait qu'il s'agissait là d'une grande épreuve, être dans la capacité de pardonner une telle vie d'enfer. Mais le temps suffit parfois à cicatriser les plaies. Parfois les familles restent divisées jusqu'à ce que la mort coupe le dernier des liens. Mais René n'est pas sans ignorer que ces liens ne sont point coupés par la mort. Tant mieux si certains arrivent à s'en convaincre, ils comprendront très vite que la mort n'efface ni le souvenir ni l'histoire. En tant qu'initié, le mort revient pour se faire pardonner ou pardonner aux autres, régler des choses qui auraient dû être réglées de son vivant. René n'a aucun compte à

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rendre aux morts pour l'instant, sinon que lui-même est mort et qu'il a des comptes à rendre aux vivants. Mais comment s'y prendre ?

 

Chapitre 22

La nuit même, René eut une nouvelle vision du futur. Il était assis dans le bureau du maître, en communication directe avec d'autres maîtres ailleurs dans le monde. Ils parlaient de conquérir l'Europe en un plan pour contrôler le monde entier. Qu'y a-t-il de surprenant là-dedans? N'est-ce pas ce que toutes les religions recherchent : le pouvoir dans les gouvernements ? René s'adressa à eux comme leur égal :

—Bien sûr, on peut y aller par la voie démocratique en s'affichant clairement, mais notre organisation est trop diversifiée pour que l'on nous reconnaisse en tant qu'unité. Puis c'est porter un dur coup à notre société que d'être des cibles identifiées par les médias et nos ennemis. Une prise de contrôle par la force, c'est-à-dire la guerre, par quelque moyen que ce soit, est possible. Une guerre bactériologique par exemple, ou même virale. Mais c'est plutôt contraire à nos projets humanitaires. Ce serait la solution de dernier recours. Il faudrait surtout agir dans l'ombre, un gouvernement caché qui régit les personnes en pouvoir en proférant des peines capitales à qui n'obéira pas. Cela est d'autant mieux que le gouvernement n'a pas à craindre de remplacement à chaque élection, qu'il n'a pas à se préoccuper de la législation et des programmes quotidiens qui affectent le peuple (les élus apparents ont tout de même la liberté de s'occuper de ces bénins problèmes), et le gouvernement caché n'a pas à craindre le soulèvement du peuple. Un gouvernement éternel, couronné par Dieu. La loi de la nature.

Ainsi se termina ce volet plutôt sombre d'un avenir qui remettait en question la première vision de René. Il vit ensuite un homme mi-blanc mi-noir qui se promenait dans les rues de New York. Très vite l'homme se rendit compte qu'on le suivait et prit peur. Il couru dans Manhattan puis entra dans un café-hôtel. On pouvait constater dans la rue un silence très

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lourd. Dans sa chambre, quelqu'un l'attendait une arme à la main. Il lui fit signe de redescendre dans le café, un autre homme était assis à une des tables.

—Écoutez, nous connaissons jusqu'à quel point s'étend votre organisation en Europe. Mais vous pouvez nous oublier dans vos projets. Si c'est la guerre que vous cherchez, ce sera d'autant plus simple que vous êtes absents de l'opinion publique et que nous n'aurons aucun compte à rendre. Au pire, vous seriez une branche du crime organisé, nous serions alors justifiés d'agir. D'autant plus que Washington prétendra ne rien connaître de nos occupations, tout en nous garantissant l'amnistie.

René se questionna sur cette vision, il vit le futur et y lut ce qu'il croyait pouvoir y lire. Il interpréta ses visions et la peur fut son seul sentiment.

—Aurai-je le pouvoir, la force d'accomplir le rôle du maître ? Ce jeune homme à New York, ce ne peut être que le mien et celui d'Yvonne. Il semble continuer l'expansion de la société via les États-Unis d'Amérique, mais se butte à un gouvernement intraitable.

Cette autre vision survint à René. Il était seul, il marchait sur un quai de l'Underground à Londres. Il faisait noir, le quai était désert. L'air semblait doux à Westbourne Park. Mais soudainement un bruit, un Noir approchait au bout de la station. René observait cet homme. Il se mit à marcher puis à courir vers le bout du quai. Il se lança à travers la barrière qui longe les rails. Il dégringola un petit vallon et se mit à courir dans la rue jusqu'à un canal. Le long du quai bordant l'eau, René regarda un pont qui enjambait le canal. Il vit deux autres Noirs. L'observaient-ils ?

René marchait seul sur la rue Cambridge, dans le secteur de Kilburn. Une ancienne aire de jeu l'attirait, par terre il vit une multitude de bouteilles de verre cassées. Des jeunes doivent venir jouer ici encore, pensa-t-il, mais les gens du quartier n'ont pas cru bon réaménager l'endroit. Un homme attendait René au fond du terrain, il brandissait un sac. René, sans dire un mot, sortit de l'argent qu'il échangea pour le sac. Alors l'homme s'en alla en sautant la clôture de fer. De son côté, René marcha sur la rue jusqu'à ce qu'il arrive à la petite église St. Augustine of Canterbury of Kilburn. Il entra par une porte de la cave et suivit le corridor. Il arriva dans une petite bibliothèque toute faite en bois dont les livres sur les étagères n'affichaient aucun titre ni auteur. Seuls des symboles les distinguaient les uns des autres.

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Un homme entra et se mit à parler :

—Je suis votre guide. Je crois que, si vous cherchez dans votre mémoire, vous devriez me reconnaître. Ce n'est pas la première fois que j'entre en contact avec vous, je vous ai déjà aidé à plusieurs reprises.

René allait parler, mais l'homme l'interrompit :

—S'il vous plaît, vous devez m'écouter. Vous saviez qu'à un moment ou à un autre vous recevriez, durant votre période de sommeil consciente, la visite de votre guide. L'heure de l'examen est arrivée et vous devez prouver à vous-même que vous êtes prêt à un changement dans votre vie. Vous ouvrirez des portes, ou vous serez obligé à la stagnation encore pendant quelque temps.

René songeait justement que, s'il y avait une quelconque façon de changer sa routine, n'importe quoi serait souhaitable. Plutôt que de passer le reste de ses jours dans ces caves, il préférait mourir de sa maladie.

—Si vous croyez ce que vous venez de penser, je doute que vous puissiez réussir cette épreuve.

—Comment cela ?

—Si vous ignorez la réponse à votre question, vous échouerez.

René réfléchit. Il était bien question de réexaminer son cheminement depuis qu'il était entré dans les caves en un moment aussi important. Il ne savait pas voir l'évolution de son expérience et de ses connaissances. Il demeurait aveugle face à ce que les caves lui avaient permis d'accomplir. Il changea sa façon de voir les choses. Il n'était plus question d'espérer une renaissance par la mort, une nouvelle vie exempte d'ennui et de misère. Il fallait voir plutôt la finalité de sa vie terrestre, les objectifs à atteindre. Si les humains doivent se réincarner plusieurs fois avant d'acquérir un minimum d'expérience, lui il saurait sauter les étapes et apprendre davantage en quelques mois que n'importe qui d'autre en deux mille ans. Il avait tenté de voir à quoi ressemblerait cet examen. Peut-être allait-il devoir se sacrifier, faire un choix difficile. Quelque chose de spontané auquel il n'aurait pas le temps de réfléchir avant d'agir. Ça lui semblait le meilleur moyen de voir jusqu'à quel point il avait assimilé certains comportements ou sentiments. Ainsi le mur de la bibliothèque s'ouvrit ; de l'autre côté, il y avait le parc Montsouris. Il remit le sac de l'homme noir au guide puis sortit, la bibliothèque disparut.

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L'atmosphère étrange du parc passionnait René. Les oiseaux sur le bassin d'eau disparaissaient dans un brouillard inhabituel en cette matinée. Il était manifestement trop tôt pour que le parc soit ouvert. René observait attentivement, à tout moment un événement allait survenir, rapidement, et il devrait instinctivement prouver ses aptitudes morales, son nouveau cœur de saint homme. Or, ses dernières années dans le monde extérieur n'ont certes pas facilité ce genre d'apprentissage moral. Lorsqu'il faut sans cesse se battre avec une multitude d'autorités et d'administrations, qu'il faut sans cesse faire face à l'hypocrisie et à la compétition, dans ces conditions, développer une éthique instinctive infaillible relève du miracle. Seul un événement très frappant peut changer la disposition d'esprit d'un sujet au point que, du jour au lendemain, il devienne infiniment bon ou même infiniment mauvais. Se parer d'une philosophie à la Jésus-Christ, c'est-à-dire de l'amour du prochain, devient le travail de toute une vie. D'autant plus lorsque autrui fait tout en son pouvoir pour exploiter son prochain, lui en demander trop, le faire exploser. Il faut un cœur en or pour présenter l'autre joue, il faut une foi en fer en d'autres niveaux d'existence. Pour commencer il faut s'emplir d'autre chose que de haine, en toutes circonstances. René tentait de se souvenir des paroles du maître, quelques conseils remontaient.

—Bon rime sans doute avec con, mais il s'agit de tenter l'expérience de constater qu'adopter une approche différente avec autrui fait disparaître les confrontations et les conflits. C'est dans ce sens qu'il est possible d'avancer sur la ligne de l'expérience. L'autre ne devient plus un obstacle, puisqu'il laisse indifférent. Et s'il te plaît de me cracher dessus, vas-y, tu n'éveilleras aucun sentiment de haine en moi et je demeure apte à vivre dans la plénitude.

René se demandait si le fait de se poser toutes ces questions et de douter de ses capacités ne démontrait pas à l'avance son échec. Lorsque le brouillard se leva, les parents de René apparurent au milieu du bassin. À droite du lac on distinguait Yvonne avec un enfant, puis à gauche se tenait Fabrice. Il voyait là devant ses yeux tout le drame construit par la société. La guerre entre les conservateurs et les libéraux. Quelle était donc l'épreuve ici ? René devait-il choisir entre la droite et la gauche ? Et que pouvait bien impliquer ce choix ? Ce choix ne devrait pourtant rien changer au point de vue de ses propres valeurs morales, ni rien pour la vie du reste de la planète, ni même pour l'humanité à venir.

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Mais le choix de René allait être biaisé pour la simple raison que ses parents se tenaient là pour le juger, lui et ses actions. Son choix allait donc être fait en fonction des opinions et désirs de ses parents. S'il marchait à gauche, il détruisait l'amour qui subsiste entre lui et ses parents, il démontrait de façon éclatante son ingratitude envers des humains qui ont tout sacrifié pour lui. L'amour parental et filial venait de prendre le bord. S'il marchait à droite, il faisait de ses parents les gens les plus heureux de la terre et contentait tous les conservateurs de la planète ; ce serait donc une victoire pour le genre humain, pour la servitude aveugle qui ne regarde pas à ses propres besoins. Cependant, Fabrice et René auraient le cœur brisé, la mort sur l'âme, toute motivation à l'existence perdue. Sans nécessairement tenter le suicide, il suffirait de se laisser dépérir. Entre la droite et la gauche, René pouvait cependant ne pas choisir. Mais il n'aurait alors aucun résultat à son dossier, une stagnation pure et simple. Un jour ou l'autre, il serait encore confronté à ce choix. René réfléchit, il fallait se montrer lucide. Un autre choix serait de marcher dans l'eau vers ses parents, devenir un martyr mourant dans l'ascétisme. Avec un peu de chance, il réussirait peut-être même à marcher sur l'eau. Mais ce choix ne contenterait personne, il éviterait en fait la vraie question. Ce serait une sorte de stagnation, une sécurité qui n'empêche pas la souffrance. René regarda sa mère, puis son père, tous deux montraient une mine déconfite. Un pas à gauche et les larmes viendraient. Un pas à droite et ils vivraient dans le doute qu'un jour René puisse retraverser le bassin jusqu'à la gauche, ce qui ne manquerait pas de survenir si l'on se fie aux sentiments de René pour Fabrice. Pourquoi diable avait-il fallu munir Yvonne d'un enfant dont la paternité de René ne faisait aucun doute ? Le choix moral n'en devenait que plus absurde. Une étincelle et tout ce beau monde ferait déborder le bassin de leurs larmes, sans compter celles de Fabrice et de René lorsqu'ils verraient le spectacle. René dut prendre une décision. Dans la vraie vie, il aurait marché à gauche. Il l'avait déjà prouvé dans le passé. Mais comme il s'agit ici d'un examen théorique en rêve, René marcha à droite, embrassa Yvonne, prit l'enfant dans ses bras, le reconnut pour sien et vit les sourires se dessiner sur tous les visages, sauf celui de Fabrice, et peut-être aussi le sien. Fabrice se mit à monter les marches qui contournaient le bassin, il disparut en haut de la colline. René pensait en lui-même : ne va pas trop loin, je te rappellerai bien assez tôt.

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René se réveilla. Les frères s'activaient et le père supérieur avait convoqué René dans ses appartements. René, fier d'avoir réussi son examen, se demandait comment une telle épreuve pouvait se réussir aussi aisément. Pendant un instant il eut une pensée égoïste. Il pensa que c'était heureux si les frères n'atteignaient même pas l'étape de l'épreuve, car ils réussiraient trop facilement.

—Éner, tu m'as fort déçu. Nous fondions nos espoirs sur toi, voilà que tu as failli.

—Quoi ?

René comprenait maintenant l'absurdité de sa raison.

—Qu'as-tu prouvé au juste par ton choix ?

La réponse l'effrayait, l'effrayait tellement que tout à coup il eut peur que l'homme en face de lui réponde à cette question et qu'il ajoute par la même occasion que René était libre de partir. Il fallait se montrer aussi intelligent qu'Œdipe en face du sphinx. Il ne s'agissait cependant pas de répondre à la question d'un sphinx dont personne ne comprend l'essence. Il faut certes bien du mérite pour répondre, comme Œdipe, que ce qui a quatre pattes le matin, deux à midi et trois le soir, est en fait un homme. Un humain, sachant que l'on parle en métaphore ou parabole, en viendrait peut-être à deviner que matin-midi-soir signifie en fait début-milieu-fin de la vie d'un homme et par conséquent enfance, vie adulte et vieil âge. Encore lui faudrait-il prendre pour acquis qu'un vieillard ait besoin d'une canne pour se déplacer. Or, selon les statistiques modernes, très peu de vieillards utilisent une canne. Et puis, le sphinx aurait-il accepté un humain comme réponse, plutôt qu'un homme ? Sans l'ombre d'un doute, René se serait fait foudroyer par le sphinx. Il crut un instant que ce qu'on attendait de lui dans cette épreuve ressemblait fort à ce qu'Œdipe avait dû accomplir en face du sphinx. Il se tenait prêt à sortir du bureau en claquant la porte.

—Tu n'as pas su montrer que tu avais compris certaines choses. De toute manière il te fallait oublier qu'il s'agissait d'une épreuve, il te fallait agir comme tu l'aurais fait dans la vraie vie, non pas comme tu croyais qu'il le fallait pour nous ou pour tes parents. Un maître ne peut certes arriver à rien si le désir d'autrui l'arrête dans son élan. Quand bien même il s'agirait de la volonté d'un père à l'agonie.

—Je vous en prie, il me faut un deuxième essai.

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—Si tu y tiens, n'empêche que je suis déçu. Pour Fabrice, je te transmets ici son message : il a demandé congé pour reprendre la route du sud de la France, Biarritz. Il dit que vous demeurerez ensemble malgré la distance. Ceci est bien je crois, il faut te concentrer davantage...

René sortit du bureau sans écouter la suite. Suffit la morale, que lui importait la déception du maître ? Ah, on veut montrer l'incidence de nos décisions en rêve sur le réel ?

On renvoie Fabrice on ne sait où ? René s'apprêtait lui aussi à demander son congé pour partir vers le sud de la France. Mais avant il allait laisser le jeu de côté, il voulait passer aux choses sérieuses. Toute la journée il pensa à son épreuve. Il ne suffirait pas de marcher à gauche, car dans ce cas on ne lui permettrait pas de second essai, ce serait trop simple. Qui lui avait dit qu'il fallait marcher à droite ou à gauche pour contenter ou déplaire à tous ? Bien sûr, dans aucun des cas, il n'y aurait pu avoir satisfaction générale et résolution du conflit.

Le soir arriva et René se coucha en ignorant encore ce qu'il allait faire ou dire. Comme la veille, le parc Montsouris était désert. Le brouillard se leva et laissa voir les personnages en cause. Les parents bien au centre du bassin représentaient aux yeux de René l'entière société conservatrice de la planète. À droite il aperçut Yvonne et l'enfant. La gauche était vide, ou plutôt brillait par l'absence de Fabrice. René se fâcha et agit spontanément. Il courut à gauche et cria à ses parents.

—Il ne s'agit pas de mon épreuve, mais de la vôtre !

Leur visage ne souriait pas, mais n'était ni dépité ni malheureux. Ils attendaient la suite.

—C'est vous qui devez maintenant choisir entre venir à moi, demeurer au centre, ou bien, pire, m'ignorer et marcher vers Yvonne et l'enfant. L'histoire ne me jugera pas selon que je marche à droite ou à gauche, mais l'histoire vous jugera selon que vous soyez capables de marcher main dans la main avec moi peu importe l'endroit où j'aille et les choix que je fasse.

Alors les parents se retournèrent vers Yvonne, elle ne souriait pas, ni même l'enfant. Au moment où les parents auraient dû prendre une décision, René marcha vers le haut de la colline. Il fallait aboutir quelque part, l'urgence de mener sa vie à un endroit précis incapable de se dessiner devant lui. Yvonne le suivit au haut de la montagne, oubliant l'enfant derrière elle.

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Ils demeurèrent dans les bras l'un de l'autre pendant un moment, observant la station de train normalement en fonction. Ils s'inquiétaient de l'avenir. Le futur allait-il se réaliser ? Allaient-ils mourir tous les deux ? René alors vit l'avenir. Il se vit vieux, marchant ici même sur le pont dans le parc Montsouris. Il se retourna vers Yvonne et lui dit:

—Je suis guéri.

 

Chapitre 23

Cette fois René était parti de Paris et volait au-dessus de Chartres un peu à l'ouest. Il voyait la ville qui avait vu naître son ancêtre Philibert Tremblay, marié à Jeanne Coignet. Cela datait du début du dix-septième, il n'y aurait donc plus aucune trace de leur passage en cette ville. Tout s'était écroulé dans le temps et on avait reconstruit. À quoi devait ressembler leur vie ? Petite vie de misère, de paysans sans doute, il n'en avait pas la moindre idée. Ils s'étaient mariés et avaient eu des enfants dont Pierre Tremblay qui, un jour, s'embarqua sur un bateau dans le port de Granville en Normandie. Voilà soudainement que René survolait l'océan Atlantique. Son ancêtre avait dû rêver de voir apparaître la nouvelle terre à l'horizon, ce symbole de pureté dans la nature,l'endroit où l'on recommencerait une vie différente, en communication étroite avec la terre. Cette communion des esprits alliés, prometteuse de l'avenir. Parce qu'à former des liens aussi riches avec la nature, on s'en rapproche tant qu'il n'y a plus qu'elle qui compte. Plus de bible, d'homme qui dit parler au nom de Dieu, ni de dieu théorique hypothétique. Il y a l'océan, cette immense terre d'eau, ainsi que le nouveau continent, immensément riche en eau potable, à avaler jusqu'à ce que le corps, l'eau et la terre ne fassent plus qu'un. C'est à ce moment que l'on est susceptible de sentir Dieu entrer par nos narines, on le sent en soi comme jamais on pourrait l'atteindre enfermé à l'intérieur d'une église. René comprenait que Dieu existait bel et bien. Il était là partout autour de lui, il s'incarnait en chacun des éléments de la nature qui l'entourait. Ce territoire encore vierge du passage de l'homme dit civilisé, vierge de lois et de morale, rempli d'autres lois que l'on allait inventer.

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René arriva à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, il rencontra l'île Anticosti et aperçut bientôt la ville de Québec. À l'intérieur d'un minable appartement du quartier des Saules, ses parents prenaient la route de l'hôpital Notre-Dame. Il allait assister à sa naissance. Il voyait son père ingénieur qui espérait acheter une maison à l'Ancienne-Lorrette sur la rue de la Joie. Ce n'était plus les champs, mais les temps étaient tout de même difficiles, même pour un ingénieur. Lorsque sa mère se sera remise de son accouchement, elle devra se mettre en quête de travail. Les emplois de jeunes infirmières, c'est terminé, dit-elle, elle sera serveuse au restaurant Saint-Germain, puis gérante du restaurant Chez Camille. Quelle sollicitude pour cette petite famille de deux enfants sans histoire. René se demanda tout à coup ce qu'il y avait à acquérir comme expérience à même la petite vie monotone que ses parents menaient à Québec. La ville a son charme, le Vieux-Québec est une preuve vivante du passé. Le Château Frontenac fait la fierté de la ville, juste à côté des Plaines d'Abraham. Mais cette ville ne lui disait rien, ne lui apprenait rien. Il ne s'y reconnaissait pas dans ses habitants, même s'il y était demeuré les sept premières années de sa vie. Le Saguenay à ses yeux était témoin de choses plus concrètes. En ses souvenirs du moins. Un enfant, jusqu'à sept ans, ne serait-il qu'un témoin innocent et inconscient de l'univers qui l'entoure ? Des villages où il n'a jamais vécu - comme Saint-Cyriac, Saint-Jean-Vianney et Val-Jalbert - auraient-ils davantage de choses à lui raconter, d'expériences à lui apprendre, par la seule transmission du savoir de grand-père en petit-fils ? Comme c'est triste pour René d'arriver dans sa ville natale, de transpirer ce sentiment d'appartenance et de fierté, mais du même coup, devoir se contenter d'une poignée de souvenirs ridicules qui, non seulement ne lui racontent rien, mais l'aliènent complètement par la honte qu'ils provoquent. René comprit alors que sa vision ne lui enseignerait rien par ses souvenirs à lui, mais que la lumière viendrait de la vie de ses parents. Ainsi il revit ce couple, heureux peut-être. René se demanda s'il est possible pour un enfant de réaliser que ses parents sont heureux de vivre, et en quoi peut-on distinctement en déchiffrer les signes. Pourtant, tant de moments heureux étaient survenus, pourquoi étaient-ils disparus de la mémoire de René? Y aurait-il donc programmation de l'esprit en vue de ne retenir que les mauvais moments? Sans compter qu'en se creusant la tête on comprend que ces mauvais

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moments étaient probablement moins pires que d'autres plus mauvais encore que l'on avait fini, à la grâce de Dieu, par oublier. Pourquoi fallait-il obliger les enfants à aller à l'école ? Obliger la jeune fille à faire du ballet, du piano, la majorette, et puis quoi encore. Envoyer les enfants au judo, les obliger à aller jouer dehors, vouloir à tout prix les coucher à une heure tellement absurde que chaque soir la crise éclatait et les coups suivaient. Pourquoi interdire aux enfants qui ont peur seuls dans le noir de dormir dans la même chambre pour se rassurer ? Pourquoi les obliger à quitter leurs amis, leur vie, les arracher à la ville qui les a vus naître, pour les emmener dans une région qui ne leur disait absolument rien ? La suprématie d'une génération sur une autre. Et ça n'allait pas s'arrêter là. Là où la liberté gagnait un peu plus à la maison, le despotisme reprenait dans les institutions scolaires, comme chez les sœurs de Val-Jalbert lorsqu'elles enseignaient aux enfants du village. Pourquoi obliger ces longues journées de classes ennuyantes à mourir, additionnées d'autobus scolaires du calvaire ? Pourquoi cette surveillance maladive des professeurs, prêts à réprimander à chaque instant, ne manquant aucune occasion de montrer l'étendue de leur autorité ? Pourquoi ces devoirs, ces lectures insignifiantes, ces professeurs incompétents dont on se demande d'où ils arrivent, et ces directrices, et ces directeurs, et ces secrétaires, et ces bibliothécaires, et ces religieux du comité de la pastorale qui vivent à une autre époque que la nôtre, ces infirmières, ces psychologues, ces responsables de l'encadrement étudiant... bon Dieu ! La paix ! Puis surtout ces enfants, ces enfants qui supposément naissent bons et sont corrompus par la masse des adultes. René gardait un souvenir très clair de la méchanceté sans borne et de la violence gratuite de ces enfants. Il n'y a pas plus méchant qu'un enfant. Toujours, en tout temps, à n'importe quel âge, en tout lieu. Sont-ils vraiment le produit de ce qu'on en fait ? Qui oserait répondre à la question et croire qu'on lui donnerait raison ? Chose certaine, si les enfants représentent leurs parents, hypocrisie en moins, René possède une idée claire de ce qui se trame dans l'esprit du genre humain. Et il y a peu d'espoir que la race sera sauvée. Puis René revit la crise qui allait survenir chez ses parents, leur séparation momentanée qui allait conduire à une séparation officielle quelques années plus tard. Québec avait perdu tout son charme, il ne restait plus qu'à le fuir jusqu'au Lac-St-Jean en remontant la rivière Saguenay. Puis fuir en avion cette belle région devenue terre natale pour retourner aux vieux pays, ces terres qui ont vu

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naître ses ancêtres. Ne s'agissait-il que d'une histoire d'évasion, de fuite ? Éviter la confrontation, la vie paisible où l'on est né ? Fallait-il sans cesse aller chercher ailleurs ce qu'on ne pouvait trouver que dans son cœur ? Maintenant qu'il y pensait, René aurait su trouver la plénitude seul sur une montagne n'importe où dans le monde. Parfois même il croyait avoir trouvé cet endroit au haut de la colline dans le parc Montsouris. Mais il ignorait encore que cet endroit et cette paix intérieure n'existaient qu'en lui.

 

Chapitre 24

Aux yeux du maître, René n'existait plus depuis longtemps. On n'entendait plus que le nom d'Éner d'un bord à l'autre de la Manche. Si bien que le jour arriva où, après la rencontre habituelle de tous les frères dans le sanctuaire, le père supérieur invita tout le monde à faire leurs adieux à Éner et à Yvonne parce qu'ils quitteraient Denfert aujourd'hui même. Il invita également les deux passereaux à passer dans son bureau. On jasait dans les couloirs, on était encore davantage surpris que René lui-même. En effet, René avait progressé de façon éclatante, aucun doute à ce sujet. Les doutes sur ses capacités spirituelles se tenaient bien loin de ses pensées maintenant. Le maître se fit éloquent dans le bureau. Éner n'était-il pas celui qui voyait le futur, qui s'était guéri de sa maladie et qui communiquait avec ce qui pourrait bien être Dieu ? C'était ce que le maître affirmait.

—Éner, il y a des étudiants avec qui on peut perdre des années à enseigner une matière qu'ils n'assimileront jamais. Heureusement il y en a d'autres qui apprennent sans enseignement et qui très rapidement surpassent leur maître en connaissance et en puissance. Tout cela n'a rien de surnaturel ou d'exceptionnel, seulement il serait criminel de freiner ces étudiants de quelque façon que ce soit. Ils seront sans doute au premier plan de notre survie future, ils sont le pourquoi nous sommes là à les former. Ne pas les reconnaître devrait être punissable. Ils sont essentiels à la crédibilité de nos institutions, ils évitent un désintéressement futur ou une régression de nos enseignements.

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La création, l'innovation, l'évolution, autant de facteurs importants à notre réussite.

—Je ne crois pas que vous puissiez voir en moi un tel étudiant, mon père. Ou du moins je n'en ai ni la conscience, ni la science.

—Il te manque l'expérience et la connaissance, oui, je l'avoue. Mais qu'importe cela à l'heure du bilan ? C'est toi qui atteins les objectifs, obtiens les résultats et crées l'avenir. Je t'ai négligé ces derniers temps, tu sembles avoir appris davantage par toi-même qu'avec mes enseignements. Maintenant il faut canaliser ton énergie et te servir de tes forces à bon escient. Souviens-toi, c'est dans la subtilité qu'il faut agir, jamais de manière trop frappante. À moins d'y être obligé ou que cela soit nécessaire devant une perte de contrôle totale. Comme par exemple une foule en délire, prête à faire la révolution. Nos actions, aussi surprenantes et effrayantes qu'elles puissent paraître, doivent se confondre avec la destinée. Il faut que le doute persiste. Ce qui est finement calculé doit paraître comme un hasard de la nature et non comme le fruit de lois spirituelles inconnues. Sinon nous attirerons l'attention, il y aura confrontation, destruction et dispersion. L'homme a peur de l'inconnu, il craint ce qu'il ne peut comprendre. Il n'a aucunement la volonté ou la foi pour apprendre suffisamment afin de donner un minimum de crédit à nos valeurs. Il peut tourner en ridicule ou à l'extrémisme nos lois les plus élémentaires qui sont pourtant à la portée de son esprit. Crains l'homme ignorant, laisse-le spéculer sur l'absurdité de nos actions, contrôle-le à son insu. Mais s'il a la disposition d'esprit et la volonté d'apprendre, quand bien même il serait sceptique ou qu'il s'agirait de ton ennemi, il lui faut cette chance. Voilà en quoi nos activités ne sont ni cachées, ni secrètes. Elles sont ouvertes à qui a la volonté d'apprendre notre idéologie.

À ce moment, René commença sérieusement à se demander si lui-même était en mesure de comprendre de quoi le maître parlait. Somme toute, les quelques livres qu'il avait lus ne lui avaient révélé aucune lumière, et puis le maître n'était pas clair. Il parlait sans rien dire, en symboles, oubliant le plus important. Ne serait-il pas essentiel de lui communiquer cette science immédiatement ?

—Mais quelle est exactement cette idéologie ?

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—Ce n'est pas une constitution écrite ni un code civil, c'est un ensemble d'idées que l'adepte découvre par lui-même, qui va de pair avec les bases établies. Nous te mettons sur la route, mais tu te rends toi-même à bon port. Il s'agit d'une idéologie inhérente à tous. Certains en connaissent plus que d'autres, mais seulement parce qu'ils ont cherché plus que d'autres. Comme en chaque chose, l'effort apporte la connaissance. Tout ne tombe malheureusement pas du ciel, il n'y aurait plus aucune finalité à notre voyage sur la terre. Sauf que dans notre cas l'acquisition du savoir n'est pas subjective ou n'a pas tendance à changer selon les époques et les modes. Il s'agit d'un savoir universel que l'on apprend par la concentration, la méditation. On peut s'asseoir devant un mur blanc pendant des heures. Le profane ne comprendra jamais qu'il s'agit là d'un moyen pour s'ouvrir à tout un univers, une conscience globale de notre essence et de notre existence. Cela dépasse sa raison tant limitée par son réalisme biaisé par une science vaine et ignorante. Éner, il n'est pas important que tu comprennes aujourd'hui la portée de mes mots. Ces concepts te deviendront si évidents avec le temps que tu te demanderas comment tu ne les as pas vus tout de suite et pourquoi on a pu vouloir te les inculquer de force à une époque où tu ne pouvais les recevoir. Les concepts ne demeureront toujours que des concepts, ils ne se traduisent que par l'entremise d'une langue limitée dans son vocabulaire, limitée dans les définitions de ses référents. On perd beaucoup trop de l'essence d'une chose en tentant de la définir avec un vocabulaire nouveau inassimilable qui devient très vite désuet et incompréhensible. Il faut surtout vivre ses propres expériences, développer soi-même ses aptitudes, comprendre et vivre au-delà des mots, au-delà des philosophies et leur vocabulaire dérangeant qui apportent des nuances créant l'indifférence.

René écoutait patiemment, allait-il en venir au fait ? Il avait tué un homme, le savait-il ? Cela resterait-il impuni ?

—Éner, nous avons ici les meilleurs sujets susceptibles d'en arriver où tu es. Il n'est pas donné à tous de développer si bien ses capacités et il est difficile de reconnaître celui qui saura s'en montrer digne. Aussi nous perdons bien du temps avec des ignorants et des sceptiques. À vrai dire tu as droit à l'erreur. Comprends que nos lois diffèrent de celles du dessus. Une mort n'est pas nécessairement punissable ici lorsqu'on sait reconnaître la valeur du responsable. Enfin, tu seras sans doute appelé à jouer un grand rôle au sein de notre organisation.

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Maintenant, il faut partir pour Londres sur l'heure. Le duc de Paddington vous recevra, toi et Yvonne.

Ce titre, aussi pompeux que déplacé à l'aube du nouveau millénaire, résonna dans les oreilles de René. Il se retourna vers Yvonne qui semblait en connaître déjà plus. Ainsi les frères aux yeux de René venaient prendre une place de second plan. En compétition constante, c'était à qui arriverait à des résultats concrets. Il connaissait en partie son propre avenir maintenant. Il deviendrait sans doute une sorte de maître un de ces jours, à Denfert-Rochereau même. Il pourra alors se payer des balades dans le parc Montsouris tôt le matin. Mais il n'était pas question de cela à cette heure. René allait revoir la lumière du jour, ce soleil dont il savait que Fabrice pouvait apercevoir de Biarritz, là où il était retourné selon ses dernières visions. René savait qu'il resterait à Denfert toute sa vie, mais il ignorait son séjour à Londres. Il avait certes entrevu des images, mais rien n'était figé dans la pierre.

René et Yvonne n'avaient aucun bagage. Ils prirent le RER à la station Denfert-Rochereau au bout de la rue René-Coty, ils avaient rendez-vous avec l'Eurostar à la Gare du Nord. La riche organisation ne payait pas l'avion pour ce voyage, car le train était plus rapide que de passer à travers les aéroports de Charles de Gaulle et d'Heathrow. À la station Waterloo de Londres, Yvonne semblait avoir reçu des instructions, car elle prit les devants et indiqua l'Underground où ils prirent la ligne Bakerloo. En sortant de la station Paddington, il neigeait sur Londres. Ce paysage merveilleux embellissait les autobus rouges à deux étages et les taxis noirs construits à l'ancienne. René oublia Paris un moment pour épouser les paysages londoniens. Une architecture bien particulière qui montrait une beauté propre à elle-même, différente de Paris, mais bien plus familière. Où avait-il connu de tels bâtiments ? Au Saguenay, dans ces villes construites par des Anglais autour d'usines à papier ? Ou bien à Londres même, en des souvenirs qui ne semblaient plus très présents en son esprit ? Les plus anciennes maisons lui parlaient, lui racontaient l'histoire. Ils allèrent en arrière de la station de train, il y avait les trois églises qui formaient le triangle sur le Paddington Green. C'est par le Park Place Villas, au numéro 6, qu'ils entrèrent dans l'antre sacré de l'organisation. Yvonne expliqua qu'il s'agissait de la maison du vicaire, qu'on la restaurait pour l'instant durant le jour, mais que la nuit on pouvait entrer et sortir dans les caves souterraines par le sous-sol. Le temps que durait la restauration, le vicaire habitait sur Formosa Street près de Warwick Avenue dans le W9.

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Les villas qui longent le Little Venice sont majestueusement impressionnantes, pensa René. Yvonne ajouta que toutes ces maisons de riches appartiennent à notre organisation, comme tout Paddington d'ailleurs. Les misérables Londoniens louent ces maisons à des prix de fortune en des baux qui durent parfois cent ans. L'Église n'est pas pressée de récupérer une maison si elle en a besoin pour ses projets futurs. Seulement, il faut qu'elle puisse en garder le contrôle et savoir que cela lui reviendra un jour ou l'autre. Avant d'entrer, Yvonne montra à René les trois églises qui forment le triangle. Le plus étrange, c'est que la première est une église anglicane, St. Mary's. La deuxième, qui longe le canal où de petits bateaux composent le Little Venice sur Maida Avenue, s'appelle Catholic Apostolic Church. La troisième, St. David's Welsh, sert à des rencontres de frères de la ségrégation et comporte une garderie pour enfants au rez-de-chaussée. Ainsi cette secte ne fait aucune distinction entre les différentes Églises, en particulier entre le catholicisme et le protestantisme. Elle date de bien avant la réforme de l'Église et ne prend aucunement part aux débats qui entourent les différences entre les nouvelles branches du christianisme qui sont à l'origine de plusieurs guerres entre la France et l'Angleterre. Qui soupçonnerait l'activité qui se déroule en dessous de la terre alors même que cette occupation n'a rien à voir avec les gens qui s'occupent de la petite vie quotidienne des églises du dessus et des salles communautaires ouvertes à la population du quartier ? En surface, tout est en ordre. Des villas, des blocs-appartements, une école, un parc, des pierres tombales, des églises. Mais en dessous, c'est un tout autre univers. Au 6 du Park Place Villas, Yvonne et René descendirent dans les enfers. Yvonne montra une porte où plus tard ils verraient l'organisation londonienne en action. Mais pour l'instant il fallait suivre un couloir qui menait au Manor of Paddington où Éner devait rencontrer le duc, manifestement le cerveau de l'organisation.

Le manoir de Paddington fut construit sur des terres acquises vers 959 par les Évêsques de Westminster. On ignore quand il a été construit exactement, mais en 1647 on disait déjà que le manoir se tenait à l'est de la rivière Westbourne et qu'il y avait quelques terres qui s'étendaient à l'ouest du cours d'eau. Depuis presque toujours le manoir n'a appartenu qu'à l'Église ou à la noblesse. Au court des ans, on l'a loué à différents particuliers tout en y

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gardant des droits. Très peu de gens connaissent son existence, on ne retrouve rien sur ce manoir dans le guide Michelin. C'est qu'il y a une quantité de châteaux et de manoirs en France et en Angleterre. La plupart ne sont pas sur des circuits touristiques, et pour peu que l'on cherchât à se renseigner sur ce qu'ils abritent, on se rendrait vite compte que beaucoup d'entre eux sont le gîte de quelconques sectes religieuses ou sociétés secrètes dont Dieu seul connaît les activités. La vie spirituelle d'une bonne quantité d'adeptes s'y développe, parfois pour le meilleur, mais également parfois pour le pire. Ainsi René rencontra le duc, celui qui allait enfin lui en apprendre plus. Il se sentait privilégié en pensant que les autres frères n'arriveraient peut-être jamais à un niveau qui leur permettrait d'en connaître un peu plus sur les intérêts réels de l'organisation.

—Bienvenue dans mon humble demeure, Éner. Je connais tes facultés, tu seras un atout pour nos projets qui sont, soit dit en passant, pour le bien de la cause humaine. Tu comprends ces choses, je n'ai point besoin de te les expliquer. Tu seras ici formé à prendre le pouvoir à Paris, mais dans des caves différentes de celles où tu as eu la chance d'habiter auparavant. Tu n'auras plus de communication avec les autres frères. Nous devenons chaque jour plus puissants dans le monde, Paris est certes un endroit stratégique de première importance. Ceci explique pourquoi nos agents parlent et doivent parler un français aussi parfait que leur accent anglais, qui lui aussi doit pouvoir être caché sous un accent américain. Dans un premier temps nous t'apprendrons l'accent anglais du Royaume-Uni puis l'accent de l'Amérique. Viendront ensuite l'espagnol, l'allemand, le russe, le japonais, le mandarin et le cantonais. En même temps nous t'initierons aux télécommunications, aux ordinateurs, à l'histoire et à l'avenir tel que nous l'envisageons. Le temps est relatif, nous avons tout le temps, mais certains résultats sont nécessaires si l'on veut faire de cette race inférieure, une race supérieure. En vieillissant je me rends compte de la médiocrité humaine et du crétinisme des gens qui gouvernent. Cela m'affecte peu, mais cela montre le chemin qu'ils ont à parcourir. Non pas que l'intellectualité manque, que les génies se fassent plus rares ou soient encore inconnus, mais c'est plutôt que, plus que jamais ils auront besoin de notre aide pour atteindre de quelconques résultats en ce qui concerne les grandes questions de l'existence ou l'avenir de l'humanité. Ils ne sont certes pas prêts à recevoir un enseignement mystique ou ésotérique, mais oui, ils doivent

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être initiés à notre philosophie avant qu'elle ne leur semble trop éloignée de la science actuelle, cette science qui seule gouverne leur vie. Or, que pouvait la science sur la maladie qui te rongeait ? Que pouvaient les forces de ta volonté ? Ainsi c'est par une alliance entre les sciences et la religion que l'on arrivera à notre finalité, qui est la sauvegarde de la race afin de la conduire vers une autre phase de son développement. L'apprentissage de l'humanité sera alors très différent, il se fera dans une conscience même de l'existence et des forces de l'âme. L'amour fraternel infini au sens chrétien sera acquis à chacun, comme s'il était inhérent à la nature humaine et sa remise en question, impossible. Les objectifs et l'apprentissage de la race alors, seront certes différents de ceux d'aujourd'hui. Je te parle de toutes ces choses, Éner, car je sais que tu peux les comprendre. Pour Yvonne il sera sans doute plus difficile de voir ces buts, mais vous êtes ensemble et sans doute aurez-vous besoin l'un de l'autre. Yvonne cependant pourra dormir chez ses parents sur Elgin Avenue, ils seront sans doute heureux d'apprendre que leur fille est de retour à Maida Vale. Disparue de la civilisation depuis tout ce temps, il lui appartient d'inventer une explication pour justifier son absence. Tant de gens disparaissent chaque jour sans laisser de traces, au moins elle pourra les calmer en leur affirmant qu'elle est maintenant ici et qu'ils n'ont plus à s'inquiéter. Mais je parle, et vous demeurez silencieux. D'habitude je n'accepte pas les questions, car chacun connaît les réponses à chacune de ses questions. Mais tous ne sont pas au même niveau et ce soir je ferai exception.

—Quels sont les titres de noblesse du maître à Paris et de l'autre que j'ai rencontré dans le quatorzième arrondissement ?

—Ils sont comtes. Mais notre organisation n'a rien à voir avec la restauration du pouvoir aristocratique sur le monde. Nos titres nous ont effectivement rassemblés dans le même bateau. Vous savez, ma famille fait partie de cette organisation depuis fort longtemps, tout comme ces comtes que vous avez connus à Paris. Puis nos fortunes encore aujourd'hui nous permettent de faire fonctionner de telles organisations. Vous aurez bientôt la chance de voir l'étendue de notre pouvoir dans le monde. Jamais vous n'auriez pu croire que ce puisse être aussi gigantesque et puissant.

René bâilla, fatigué de son voyage. Aussitôt le duc s'en aperçut et leur montra une chambre. Un domestique, digne des servants que l'on retrouve dans le cœur des églises, avait préparé

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la chambre. Tout semblait avoir gardé le même aspect depuis la construction. Les meubles étaient d'époque, des peintures représentaient des portraits de nobles décédés. René ne pouvait s'empêcher de penser qu'en Europe, l'aristocratie était loin d'être morte. Plus active sous la terre aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été durant toute l'histoire. Il ne faut pas oublier l'énorme empire de la Grande-Bretagne qui s'étalait partout sur la planète. Une petite poignée d'aristocrates contrôlait à distance toutes ces colonies, et ce temps remonte à peine à quelques générations. De grand-père en petit-fils on s'est non seulement transféré des fortunes, des terres, des privilèges et des successions, mais également un savoir, un goût du pouvoir, une puissance qui ne devait jamais mourir. Jamais l'Amérique ne comprendra cette aristocratie, car elle est jeune et ne lit pas chaque jour, encore aujourd'hui, la vie de ses princes et de ses princesses dans les journaux. Elle n'a pas de noblesse. Ce n'est pourtant pas de l'histoire, comprenait enfin René. La baronne Thatcher ne quittait déjà plus son titre, il a été ajouté sur chacune de ses cartes de crédit. Toute sa descendance bénéficiera de ce titre qui impressionne, qui ouvre des portes, qui offre certains privilèges. Quels sont-ils ces privilèges ? En surface, très peu de choses. Aux yeux d'un Américain, c'est du vent. Aux yeux d'un Anglais, cependant, c'est relié à l'histoire, à la culture, c'est davantage qu'un simple symbole, comme la Reine trônant sur l'empire que forme le Commonwealth. Mais somme toute, un symbole très fort et très présent. Si en apparence l'aristocratie n'a plus rien à voir avec la politique, sinon de façon symbolique, en réalité on aurait tort de le croire.

Enfin, Yvonne et René se couchèrent dans un lit King Size, déjà Yvonne se lamentait que le lit était trop grand et que René en profitait pour se loger complètement au bout. Alors elle s'approcha de lui de sorte que, dans ce grand lit, ils n'occupèrent qu'un petit espace. Manifestement elle croyait qu'ils feraient l'amour, mais René, désintéressé, dormait déjà. Yvonne se ramassa donc complètement à l'autre bout du lit, et cet espace qui les séparait lui sembla aussi grand qu'un océan. Elle prit donc son courage à deux mains, franchit l'océan et prit René dans ses bras. Alors René se retourna, la prit dans ses bras, l'embrassa. Ils firent l'amour, sans savoir que peu de temps après viendrait un fils de cette simple nuit où ils ne cherchaient qu'à se rassurer.

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Chapitre 25

À peine eut-il le temps d'entrevoir la lumière du soleil qui tentait de traverser les nuages, que déjà René marchait dans les caves du manoir avec le duc. Ils allaient vers le Paddington Green via les longs couloirs souterrains construits voilà des siècles. Ils sortirent à l'extérieur par la villa du vicaire sur Park Place Villas, la très belle maison qui vaut une vraie fortune. Ils marchèrent sur le Paddington Green, sur la clôture du fond étaient alignées une série de pierres tombales. Des grillages enfermaient quelques autres pierres dressées sur le terrain. Le triangle que formaient les trois églises pouvait avoir une certaine signification biblique, mais le duc ne s'attardait pas à ces futilités. En arrière des apparences innocentes de ces églises, se tenaient les installations londoniennes de l'organisation. Ils étaient entrés par St. David's Welsh, le duc montrait maintenant à René une grande salle de conférence luxueuse qui ferait l'envie des plus riches organisations ou gouvernements du monde. Quantité d'enluminures en or ornaient les murs, les statues, les peintures, un peu comme dans les églises les plus riches d'Europe. Devant chaque siège rembourré on apercevait ce que l'on nomme communément la machine. En un système intégré, on pouvait distinguer un ordinateur incrusté dans la table, un micro, un écran de télévision connecté à un téléphone, un télécopieur-photocopieur, la possibilité de capter la majorité des canaux de télévision et des postes radio du monde entier, un CD-ROM, un magnétoscope laser avec lequel on peut enregistrer des données numériques, etc.

—Ces installations n'ont rien d'exceptionnelles, plusieurs universités ont les mêmes, un peu moins luxueuses cependant. D'autres compagnies qui font fortune avec la nouvelle technologie ont des appareils plus impressionnants encore, mais alors il s'agit davantage d'impressionner le visiteur que de pourvoir la fonctionnalité.

René était loin d'ignorer la technologie maintenant sur le marché, mais de là à voir dans ces sous-sols de telles installations, il y avait de quoi se poser de sérieuses questions. Sur le

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mur on voyait des écrans géants où le duc de Paddington fit apparaître une image en appuyant sur le bouton d'une télécommande. Sur l'écran on voyait une petite terre ronde tourner sur elle-même. Puis les continents vinrent se disposer sur l'écran en une carte du monde.

—Vois là une carte physique de la terre, rien de plus pour l'instant. Comme tu le sais, Éner, il existe plusieurs mondes qui s'entremêlent. Le peuple est incapable de se souvenir et de voir ces mondes, ce qui est dangereux. Si on ne prend garde, le peuple détruira l'ordre des hiérarchies universelles et mettra en péril l'avenir de ces mondes. Ce serait l'échec. Comprends alors qu'il nous appartient de guider ces gens, surtout indirectement. Mais, pour ce faire, ne faut-il pas du pouvoir, de l'influence et aucun souci matériel ? Pour arriver à se maintenir dans le temps, il faut pouvoir compter sur des valeurs sûres. Nos pires ennemis sont souvent les gouvernements eux-mêmes, aussi verras-tu de plus en plus de partis religieux tenter leur chance aux élections. Voilà pas si longtemps, et encore aujourd'hui dans certains pays, les religions avaient énormément de pouvoir et souvent même étaient à la tête des gouvernements. Aujourd'hui les temps changent et il faut plus de finesse. On peut discourir longtemps sur des pronostics électoraux, personnellement nous croyons beaucoup à la corruption politique. Ces gens sont humains et doivent nous écouter. Nous reviendrons là-dessus. Les valeurs sûres sur lesquelles nous pouvons compter sont l'or, les biens et la propriété. Aussi la collection d'art, les terres qui sont ou deviendront très en demande, les édifices à bureaux et à logements.

L'écran montrait maintenant Londres et ses alentours. Des terres, des édifices, des peintures religieuses qui semblaient de valeur. René voyait bien que ce discours du duc était préparé d'avance et que d'autres avant lui l'avaient entendu. Sur une carte de Londres on voyait une grande quantité de points rouges.

—Tu vois en rouge les terres et \ ou les édifices qui nous appartiennent ici à Londres. Je peux te montrer une carte semblable avec des points rouges partout pour n'importe quelle ville du monde, ses banlieues et ses campagnes comprises. De plus, dans chaque grande métropole du monde tu retrouveras des installations comme tu peux les voir ici à Londres.

—Paris alors ?

—Oui, les adeptes chez qui tu habites, les frères, sont tenus dans l'ignorance de nos activités. Nous n'avons pas le choix car la majorité repartira dans le monde, ils ne se

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qualifieront pas. Les nouvelles installations parisiennes prennent cependant place à Denfert-Rochereau, et ce sera toi qui prendras les commandes et seras notre correspondant.

—Pourquoi moi ? Ne me demandez-vous pas mon avis ? Vous semblez m'imposer cette tâche sans même me questionner sur mes intentions. Peut-être ai-je moi aussi envie de partir par le monde ?

—Nous ne t'empêcherons jamais de partir. Mais nous n'avons nullement besoin de te questionner car nous savons que tu le feras. Tu le sais également, n'est-ce pas ?

René prit peur. À qui avait-il affaire ? Des gens qui lisent ses pensées, visionnent ses rêves et peut-être même commandent-ils sa vie ? De quoi d'autre avaient-ils besoin pour conquérir le monde ? De tels pouvoirs devraient suffire à aliéner l'humanité, la mettre à ses pieds et l'obliger à ramper !

—Ne sous-estime pas notre puissance. Lorsque tu auras tout vu, tu n'en reviendras pas. Pour en revenir à nos possessions, bien entendu tout cela n'est pas à notre nom. L'Église est dite propriétaire, ou alors ça appartient à des compagnies qui nous appartiennent. Nous utilisons des couvertures, exactement comme la maffia, le crime organisé ou les services secrets des gouvernements. Ainsi on se protège, surtout des nouveaux gouvernements prêts à tout changer dès leur premier jour au pouvoir. Là où l'Église est impliquée, on voit une faible cible afin d'aller chercher des fonds sous prétexte que l'Église doit être pauvre. Ils nous volent nos terres et notre argent pour payer une infime partie de leur déficit annuel, et je ne te parle pas de leur dette nationale globale. Personnellement, dans les circonstances actuelles, leurs dettes nous arrangent. Elles limitent leurs actions toujours désastreuses, et j'ajouterais même destructives. En plus, un jour nous serons en position de prendre le contrôle des économies mondiales, parce que souvent nous sommes, à leur insu, leurs principaux créanciers. Heureusement tu ne verras jamais d'aussi pauvres administrations au sein de notre organisation, peu importe le pays où tu te trouveras. D'ailleurs, nous t'apprendrons la finance, la politique, la philosophie religieuse, tout ce dont tu auras besoin. Un maître doit tout connaître dans n'importe quel champ qui compose une société. Ne t'inquiète pas, nous avons des cours adaptés qui t'apprendront davantage de n'importe quelle science que tu n'en retiendrais après une centaine d'années à t'user les fonds de pantalons dans une université de renom. Tu verras qu'il est simple d'apprendre une nouvelle langue lorsque l'on en connaît déjà plusieurs.

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Même, nous t'apprendrons des langages que très peu de gens sur cette terre connaissent. Lorsque tu sortiras d'ici, dans quelques années, tu seras le plus précieux de nos collaborateurs et tu comprendras le vrai rôle de la destinée. Commençons par un simple exercice. Regarde sur l'écran, notre section française dernièrement devait prendre une décision sur une proposition d'un de nos agents.

Sur l'écran apparut une salle de conférence ordinaire où un homme prit la parole :

—C'est un très bon coup, infaillible selon mes sources. À plusieurs reprises vous m'avez fait confiance, je juge que cette fois-ci encore il faut aller de l'avant. Je sais que les coûts impliqués sont énormes, mais les profits seront aberrants. Les cotes de la bourse mentent au sujet de cette entreprise, vous verrez que tout tournera différemment.

Un autre homme à la table de négociation prit la parole :

—Tout cela est-il bien légal ?

—Pas tout à fait, mais il y a toujours moyen de se faufiler entre les mailles des lois en vigueur.

Le duc appuya sur pause et se retourna vers René :

—Cet homme nous proposait dernièrement d'investir une très forte somme d'argent dans la bourse. Il nous assurait la multiplication de notre investissement. Que ferais-tu ?

Oh, oh, pensa René, il va falloir se montrer intelligent.

—Eh bien, rien n'est plus risqué que la bourse, c'est comme la loterie. Il ne s'agit d'aucune façon de valeurs sûres, et le tout ne semble pas tout à fait légal. Je refuserais net et congédierais cet homme.

—Eh bien tu aurais tort. Aucun de nos agents ne se permettrait de nous offrir une proposition trop risquée. Les pourcentages de risques admis sont déjà spécifiés. Le tout n'est pas légal, alors les chances de réussir ce coup sont énormes. On a accepté le projet.

—Mais c'est illégal !

—Et puis après ? Ce qui est légal dans un pays, est illégal dans l'autre. Ce qui est illégal hier, est légal aujourd'hui. Ce qui est illégal aujourd'hui, est contournable par une multitude de moyens. Je t'en prie Éner, ne joue pas à la Sainte Vierge, nous ne sommes pas plus fous que les autres. Voilà comment tu aurais dû mener les choses et voilà comment nous t'enseignerons à voir les choses.

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René venait de recevoir une gifle en plein visage. Le cœur lui débattait, il voyait maintenant sa position en péril, il croyait qu'après une erreur comme celle-ci, on le remercierait de ses services. Le duc vit l'état d'âme de son étudiant et crut bon de le réconforter :

—Écoute, ta future position n'est pas à remettre en question, peu importe les erreurs que tu feras. Il n'existe pas de démocratie au sein de notre organisme, tu es là à la vie à la mort, et maître de tes décisions. Personne ne te volera ta place, personne ne te jugera.

—Même si je devenais un véritable antéchrist ?

—Nous connaissons ton cœur et ton futur, tu n'aurais pas été choisi en premier lieu.

—Dites-moi, c'est terminé cette gigantesque opération en bourse ?

—Oui.

—Alors, on a retrouvé notre investissement ?

—Euh... non. En fait, on a perdu énormément d'argent. Ah, les jeux de la bourse, toujours aussi plaisants n'est-ce pas ? C'est comme les prévisions budgétaires, la météorologie et l'économie, toujours imprévisibles, même dans les cœurs les plus entraînés. Tu vois maintenant que la sagesse n'est jamais complètement acquise et que nous avons besoin de toi.

Chapitre 26

Incapable de trouver le sommeil lors de sa deuxième nuit au manoir, René décida de marcher dans les couloirs. Il alla jusqu'à l'église à Kilburn, St. Augustine of Canterbury. Soudainement il eut comme un trop-plein d'énergie qu'il avait besoin de brûler, il courut jusqu'au Recreation Paddington Ground. À cette heure le parc était fermé, il sauta la clôture. Il aimait ce parc, davantage que le parc Montsouris. Il lui sembla moins entretenu, plus dépouillé, pas de statue ni de fleurs en ce mois d'octobre. Il apprécia ce parc de nuit, il lui semblait naturel. Des arbres, en plein centre de Londres... une ville tant polluée. Il crut pourtant respirer de l'oxygène. C'était bizarre, ce n'était pas l'heure des bilans, mais René se tenait dans une ville qui lui disait tant, qui lui avait parlé toute sa vie.  

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Au-dessus de la ville, il s'était construit un archétype effrayant, mais ce que René voyait ne semblait plus correspondre à l'image de l'archétype qu'il avait forgée en lui. Un archétype, au sens où René l'entend, est une sorte de nuage qui se forme au-dessus de la ville, un genre de plan d'architecte vivant qui s'étend à toutes les maisons, la terre et les consciences humaines. Ce plan parfait modèlerait en quelque sorte chaque événement qui survient dans la ville. Il change avec le temps, avec les nouvelles créations, et on peut avoir une bonne idée de Londres juste à regarder ou à intérioriser cet archétype. On y voyait ce que l'on voulait y voir, ce que l'on avait rêvé ou imaginé avec ce qui parvenait jusqu'à nous. Pour avoir une idée claire de ce nuage d'énergie créateur qui survole les grandes métropoles — une idée qui se rapproche de la vraie réalité de cet archétype — il faut y vivre, se laisser entraîner avec le courant d'idées, tout connaître de chacun des domaines qui s'y développent. Quelqu'un qui débarquerait à Paris sans jamais en avoir entendu parler auparavant n'apprécierait pas cette ville autant que celui qui se serait inondé des chansons d'Édith Piaf. Mais la culture anglaise avait composé la jeunesse de René et soudainement il avait ce désir de faire partie de cette culture, la vivre intensément comme un homme saoul de musique entraînante, une musique qui serait prête à l'emporter d'un bord à l'autre de l'océan, prête à l'emmener vers les folies les plus folles que personne ne saurait regretter. René entendait de la musique dans ses oreilles, ce n'était pas la musique du ciel, mais cela avait un rythme qui s'apparentait à la musique qui joue dans les clubs en cette fin de millénaire. Il lui fallait faire des folies, il marcha donc et rencontra un groupe de jeunes déjà saouls qui l'invitèrent à venir avec eux. René but et dansa, revint à quatre pattes jusqu'à l'église. Au lieu de retourner au manoir, il se rendit à la salle de contrôle. Il tenta d'actionner un des ordinateurs, mais arracha tout le système qui tomba par terre, suivi d'un paquet de fils.

—Bon Dieu, une telle technologie et on n'a pas encore réussi à faire disparaître tous ces fils ! Voyons voir celui-là...

René s'effondra sur une autre machine à laquelle il se retint pour ne pas rouler sur le plancher. Il trouva la télécommande qui traînait là où le duc l'avait laissée.

—Bon Dieu, pourquoi autant de boutons ? Ah ouais, on peut contrôler l'univers avec cette télécommande ?

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Il se mit à rire aux éclats. Il appuya sur tous les boutons. Les lumières s'allumèrent, flashèrent, s'éteignirent. Plusieurs machines s'étaient mises en fonction, des modems appelaient partout dans le monde, suivant des numéros préprogrammés. L'écran géant semblait inonder la salle de renseignements confidentiels prêts à faire rougir n'importe quel gouvernement du monde. René s'assit et observa le chaos qu'il venait de produire. Il se mit à pleurer, pleurer comme un enfant qui aurait perdu ses parents dans un accident d'automobile et qui serait en âge de comprendre la situation. Il se leva, prit toutes les machines, les lança par terre. Il sauta sur les écrans, réussit à les arracher tant bien que mal. Il poussa les chaises, se défoula sur les statues d'or. Arracha les tableaux sur les murs, en brisa quelques-uns. Il sortit en courant rejoindre sa chambre au manoir, ignorant que cette salle était surveillée en permanence par des caméras cachées ultra-sensibles.

Le lendemain matin la salle avait entièrement été remise en état, aucune trace de l'action destructrice de René. De nouvelles peintures rehaussaient les murs et de nouveaux écrans géants de meilleure qualité avaient été installés. René ne réentendit jamais parler de cette veillée mouvementée. Il ne pouvait même pas s'expliquer lui-même son comportement.

—Allez donc au diable, tous tant que vous êtes ! Laissez-moi tranquille, je veux vivre !

Mais qu'est-ce donc que vivre ? Vivre ce matin-là, c'était affronter les hauts dirigeants de l'équipe londonienne, tous habillés en complet avec cravate. La langue officielle de travail : l'anglais. René avait honte. Tous ces monstres autour de la grande table de conférence, connaissaient-ils ses déboires de la nuit d'avant ? Et qu'est-ce que cela changerait. René semblait encore être sous l'influence de l'alcool, il souriait bien trop, et même, il riait gaiement lorsqu'on lui présenta les hommes autour de la table. Il se retourna et cria en français:

—Gang de sexistes conservateurs arriérés mentaux ! Ça veut faire la révolution en complet avec cravate en adoptant des méthodes archaïques de hiérarchies sociales et d'administrations pourries ! Si vous me voulez maître à Paris, ça va faire mal, parce que ça va être l'anarchie. Vous avez peut-être déjà tout écrit quelque part ma vie, mais moi j'ignore encore à quoi va ressembler mon petit enfer. Comprenez-vous ce que je dis au moins, vieux Anglais laids ? Oui, un peu de jeunesse dans vos activités ne fera pas de torts...

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Toute la salle, figée, avait les yeux rivés sur René. Oui, ils comprenaient, à quelques exceptions près. Mais même ceux-ci pouvaient comprendre la situation. Aucun doute, l'entrée de René dans l'organisation londonienne ne passa pas inaperçue. On en parlait dans le monde entier. Personne n'avait ainsi manqué de respect au cours d'une réunion aussi capitale à la maison-mère. En présence du duc de Paddington en plus, lui qui n'était connu que d'une petite quantité de personnes afin de garantir sa sauvegarde en cas de problème majeur. La réaction générale à un tel manque était cependant divisée. Si les dirigeants condamnaient un tel comportement en demandant le retrait d'Éner de leurs rangs, ceux qui travaillaient sous ces dirigeants admiraient une telle franchise et une telle audace. Pour la première fois, on sentait qu'effectivement des changements allaient survenir si quelqu'un à la tête d'une organisation pouvait réagir de la sorte. René regrettait amèrement ses actions. Somme toute il n'était qu'étudiant, jeune, et il venait de se mettre à dos une armée de dirigeants et de maîtres déjà remplis de préjugés envers cette jeunesse, la jugeant incapable de quoi que ce soit. À les entendre, les étudiants seront d'éternels étudiants, ignorants, dont aucun espoir n'est à prévoir pour l'avenir. Ils auront toujours ce complexe de supériorité qui choquait René, il n'avait pas envie de confronter des gens en une telle relation de pouvoir. Il n'avait pas, en un mot, à les souffrir, eux, leurs ordres et leurs préjugés. Il voulait quitter Paddington Green, malgré ses visions et celles de ces êtres cachés qui semblaient tout voir, tout savoir de sa vie et de ses visions. Il sortit rejoindre Yvonne sur Elgin Avenue, Marble House. Yvonne fut surprise de le voir arriver.

—On t'a laissé sortir ?

—Non, je suis sorti.

—Ah bon. Here is my mom Lucy and my sister Sylvia. My dad is dead, but here is my cat Chani, la homme de la maison, the master of the house.

Cette plaisanterie plut à René. Qu'un chat puisse être le maître de la maison, cette idée allait chercher en lui une sorte de complaisance. Il y voyait même une certaine vérité lorsqu'il vit combien toute la famille obéissait à ses miaulements. Les chats ne sont-ils pas toujours les maîtres de la maison ? Yvonne proposa à René de sortir prendre un verre dans

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le centre-ville, ils prirent l'Underground jusqu'à Piccadilly Circus. René expliqua ses dernières aventures, Yvonne n'en revenait pas. Venait-il de remettre en question son avenir avec l'organisation ? Yvonne se montrait gentille, elle le défendait.

—J'ai accès à beaucoup des informations via mon computer quand je travaille. You know, c'est corrompu tout ça. C'est dans les limites du légal et pas toujours. On remettre en question la morale ou la loi quand on travaille pour eux. Un jour tu te réveilles et tu comprends que tous les autres compagnies de la pays font la même chose qu'eux et semblerait qu'effectivement, ils ont raison d'agir comme ils font. Il vient une temps où tu es convaincu que c'est la seule moyen d'arriver à tes fins.

René se saoula de nouveau. Seulement, cette fois, de retour à la station Westbourne Park, il voulut se lancer dans le canal qui longeait le chemin de fer. Yvonne le retint tant qu'elle put.

—Laisse-moi ! Je veux mourir tout de suite, là, je me jette dans le canal !

—No, you'll come with me !

Il se lança tête première dans l'eau !

—You're crazy ! It is so polluted, you're gonna die from some sickness or desintegrate from the acid !

Elle courut sur le bord du canal en sautant par-dessus la clôture de fer. Elle prit une de ces bouées de sauvetage qui jonchent le canal et sortit René de l'eau.

—Fuck man, three little pints of lager and you're ready to kill someone, ready to fight against the whole universe ! Whatever is your problem, man, get over it !

Chapitre 27

L'action de René avait apporté certaines réflexions internes chez tous les employés de la hiérarchie universelle, hiérarchie qui semblait pourtant bien terre à terre ici à Londres. Pour la première fois, on osait remettre en question tout haut certaines choses que l'on avait toujours acceptées comme normales sans se poser de questions. Oui, soudainement la

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vie pourrait être mieux, plus juste. Qu'en est-il du rôle de la femme au sein de l'organisation? Qu'en est-il de la démocratie chez les dirigeants, dans les décisions qui sont prises, de la plus petite décision à la plus importante ? Qui donc est vraiment en contrôle ? À qui profitent tous ces milliards de livres sterling pour lesquels on se dévoue corps et âme ? Que fait-on de tous ces secrets d'États violés, et quelle est donc la finalité de l'organisation, pourquoi doit-elle être en contrôle et en pouvoir ? Que ferait-on vraiment le jour où l'on serait à la tête de tous les gouvernements du monde entier ? Des informations qui ne se communiquaient pas d'habitude, franchissaient maintenant tous les obstacles du silence obligé. Les ordinateurs en folie sillonnaient l'Internet. Pratiquement au su et au vu de tous, on remettait en question de façon intégrale l'avenir de l'organisation. Oubliant pendant un instant ses solides bases qui dataient déjà de quelques petits millénaires, oubliant également l'énorme richesse en argent, en trésors, en propriétés et en or que l'organisation représentait. En un mot, on se battait contre un colosse dont on ignorait où commençait la tête et où aboutissait la queue. Ce qui restait d'autorité prit des mesures radicales pour ramener l'ordre dans les troupes. On avait dépassé les bornes, quelqu'un allait payer. Mises à pied massives sans solde, perte d'avantages sociaux et de certains droits et privilèges, destitutions de fonctions importantes, bref, les conséquences de la simple action de René semblaient incalculables. Mais encore, on ne regrettait pas de l'avoir amené à Londres et on exhortait Yvonne à le ramener sur le plancher des vaches, à le ramener au niveau où l'Underground fait son chemin entre les stations. Yvonne suggéra de retrouver Fabrice et de le ramener à Londres. Le lendemain Fabrice arrivait à l'aéroport d'Heathrow sur les ailes de British Airways, première classe. La métamorphose chez René fut instantanée. On venait de lui rendre sa raison. On comprit alors à Londres que, si l'on voulait arriver à de quelconques résultats avec la jeunesse, il ne fallait pas l'étouffer et surtout il fallait accepter certains compromis. Car à Londres, on ne croyait guère aux pratiques du maître de Denfert-Rochereau, surtout lorsqu'il en arrive à ses rites d'initiation. Une quelconque relation entre Fabrice et René était tout simplement inacceptable, presque inconcevable. Maintenant on priait pour que tout rentre dans l'ordre, dans la mesure du possible. René observait tout le remue-ménage, il avait même le temps de penser tout haut ses analyses de la situation dont il était la cause:

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—N'est-il pas intéressant de constater que tous les beaux principes et la belle philosophie que l'on m'enseignait n'ont tout simplement pas été mis en pratique lors de la récente crise? Il me semble que chaque décision que l'on ait prise fut mauvaise. Il n'y a pourtant qu'en période de crise qu'il faut se montrer capable de respecter les résolutions et les politiques.

Chapitre 28

Au nord du Lac-Saint-Jean, dans la forêt, la neige recouvrait quelques tentes en formes de cônes arrangées en cercle sous les arbres. Les Montagnais plaçaient leurs tentes ainsi, à l'abri du vent, avant que l'homme blanc finisse par les convaincre d'abandonner ces tentes pour des petites cabanes en bois déjà moins près de la nature. Notre petit groupe amérindien abritait la mère d'Azarias alors encore enfant. Elle marchait dans la forêt avec le chef du clan.

—(En montagnais :) Que fait l'homme blanc ici ?

—Il croit venir chercher de l'or et des rubis.

—Il y a de cela ici ?

—Non, maintenant il le sait. Alors il s'installe, il détourne les rivières, construit des barrages, détruit les forêts, pollue le lac et les cours d'eau.

Ysa demandait au chef ce que l'homme blanc était venu chercher ici et ce qu'il faisait maintenant. Elle était fascinée par les grandes énergies déployées à détourner les cours d'eau. Elle avait enquêté à Val-Jalbert, avait vu les meules tourner sous la force de la chute. Elle ne comprenait pas à quoi pouvaient servir toutes ces constructions et pourquoi les arbres étaient arrachés. Elle ne faisait pas le lien entre ces installations et les grands rouleaux de papier que l'on embarquait sur les chars. Elle ne comprenait pas non plus que l'on arrivait à produire de l'électricité qui alimentait des ampoules éclairant le chantier. Elle admirait ces nouvelles inventions, ces wagons, cette locomotive à vapeur qui faisait un bruit terrible. Elle se sentait nue devant toute cette activité et ne pouvait qu'admirer que

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l'on déploie tant d'énergie, même si elle ignorait pourquoi. Et tous ces tuyaux qui transportaient l'eau jusqu'aux maisons alors qu'il était si simple d'établir le camp près de la rivière. L'hiver il suffisait de prendre un peu de neige fraîchement tombée et de la faire fondre sur le feu. Quoi de plus impressionnant que ces petites chapelles qui s'élevaient dans chaque village-champignon naissant. Puis vinrent les grandes églises de pierre, solides sur leurs fondations, garnies de statues parfois effrayantes, représentant des scènes venues d'autres peuples en d'autres endroits à d'autres époques. Tout cela était aussi nouveau qu'incompréhensible. Le chef du clan hésitait à lui en dire davantage, son point de vue était négatif, il ne voyait rien de bon dans toutes ces installations et institutions.

—(En montagnais). Il faut se méfier de l'homme blanc. Il a apporté le mal avec lui, au sud il a exterminé tout ce qui n'était pas blanc.

Plus le chef critiquait l'homme blanc, plus Ysa semblait admirer sa puissance sur la nature. Cela ressemblait aussi à de l'insouciance de la part de l'homme blanc, mais on ignorait encore à ces moments-là l'étendue des dégâts qui suivraient les usines et les barrages. Ysa passa davantage de temps à Val-Jalbert. Elle se lia d'amitié avec Joseph-Jules, le père d'Azarias, puis en tomba amoureuse. Le chef ne s'opposa pas à cette union catholique qui serait célébrée à la chapelle Saint-Georges de Val-Jalbert. Quelles étaient ses motivations, on l'ignore. Peut-être parviendrait-on à prendre part au monde des blancs, peut-être on arriverait à les vaincre en se liant avec eux. Mais peut-être aussi qu'il n'y avait pas de prétendant à la jeune Ysa dans le clan montagnais à cette époque-là. Le maître n'eut qu'une parole pour elle lorsque vint le temps de quitter le campement:

—(En montagnais). N'oublie jamais d'où tu viens, tes racines. N'oublie jamais qui t'a engendrée, la source de la forêt. Vis à même la nature et le ciel, peu importe les circonstances. La nature et le ciel apaiseront bien des souffrances en t'apportant la simplicité.

Mais déjà Ysa avait changé de nom, dorénavant, vraie initiée au monde sérieux des adultes et des blancs, elle s'appellerait Lydia Poitras. Très vite elle apprit le français, cette langue étrangère et loufoque qui lui donnait bien de la difficulté. Encouragée par son curé, elle accoucha de quelques enfants. Elle s'enfermait maintenant dans sa maison, travaillant chaque jour à élever sa portée, comme on disait. Quelques années plus tard elle attrapa une de ses maladies de l'homme blanc dont la seule issue est la mort. Elle mourut à 29 ans de la

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grippe espagnole. On l'enterra dans le cimetière à l'entrée du village. Enfin, c'était le retour paisible à la terre en son vrai sens. À quoi donc avait servi cette initiation à l'univers des blancs si c'était pour mourir quelque temps après ? Sans compter qu'elle avait perdu toute sa liberté d'antan. Elle dut subir l'autorité du couvent où on lui enseigna le français et une histoire qui n'avait ni sens ni rapport avec elle. Ensuite venait le curé, une voix très puissante et autoritaire. L'intendant de l'usine avait également son mot à dire, s'occupant lui-même de déduire de la paye de son mari les coûts de la maison et des services comme l'électricité et l'eau courante. Ensuite le maire s'occupait des ouailles du curé lorsque venait le temps de la législation, c'est-à-dire de ce qu'il était permis ou non de faire. Mais le pire, Ysa dira souvent, c'est le jugement des voisins. On la regardait, on la jugeait, on parlait d'elle, on commentait ses actions, on questionnait sa présence dans la communauté puisqu'elle était montagnaise. Par conséquent on avait détruit sa vie avant même que la maladie ne l'emporte. René s'identifiait maintenant pleinement avec, non pas Lydia Poitras, mais Ysa. Alors il se mit à détester le nom d'Éner.

 

Chapitre 29

René comparait une pauvre petite chapelle perdue dans le fond d'un village aujourd'hui abandonné à un consortium à milliards qui prônait un capitalisme radical quant aux éléments clés de leurs entreprises. On voyait donc d'un côté un curé qui apeurait les villageois avec l'enfer, et de l'autre des dirigeants fantômes qui vouaient un genre de socialisme défectueux à leurs employés et à leurs sujets, où, au nom de l'égalité, de la redistribution des ressources, de l'Église et des pauvres, il ne restait plus que des miettes à partager. Maintenant René allait grimper les échelons, peu importe si c'était à contrecœur. Combien différent c'était de ses anciens emplois. Ces autres organisations capitalistes, pour qui il avait travaillé, trouvaient sans cesse le moyen de le mettre à la porte avant même que l'idée de gravir un échelon ne lui vienne à l'esprit. Ici à Londres, on n'allait pas exiger de René qu'il démontrât ses facultés ou aptitudes, ses connaissances ou expériences,

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ou encore, sa soumission et son obéissance ; on allait plutôt le former à devenir une sorte de monstre puissant qui ne pourrait jamais divulguer ou exhiber sa situation et les avantages qui l'accompagnent. Saurait-il se montrer à la hauteur ? En aurait-il seulement la motivation ? Lui qui rêvait d'une vie paisible noyée dans la méditation, la création d'un univers dont lui seul aurait la clef.

On présenta à René son nouveau professeur, celui qui, selon le duc, était qualifié de révolutionnaire : MARU, pour Méthode d'Assimilation Rapide de l'Univers. Un ordinateur. René trouvait qu'il était impossible de choisir plus mal, il trouvait cela si désespérant et si ridicule qu'il ne voulait surtout pas savoir comment s'appelait la version anglaise du programme (FAU en fait). Et ça parlait, ça écoutait, ça comprenait, ça réfléchissait, ça faisait la morale (toujours il faut offrir à l'humanité entière un sentiment de culpabilité généralisé). C'était aussi programmé pour avoir des émotions. En effet, ce n'était plus une machine, ou alors il n'y avait plus de différences entre la machine et l'humain.

—Installez-moi ça sur deux jambes et vous avez l'ami que vous aviez toujours rêvé d'avoir. Il ne vous contredira jamais, il fera tout ce que vous voudrez. Est-ce que ça va aux toilettes, en bonus ?

De plus, ça prenait ta vie en contrôle. Maru te réveillait à distance, prévoyait ce que tu avais à faire avant d'arriver au bureau devant l'écran. René regardait son nouveau professeur avec un sourire qui ressemblait plutôt à un tic nerveux. Si cela devait être son prof, il y aurait quelques changements à apporter ; car une chose importait à René pour l'instant, c'était de ne tolérer aucune merde de personne. En partant avec cette idée, on pouvait voir quelle était sa motivation. Il ne s'inclinera plus devant personne comme un ver de terre, surtout pas devant une machine. Lorsque l'on doit se justifier à une machine, il vaut mieux laisser faire. Alors, la vraie question demeurait : allait-il passer plusieurs mois, voire quelques années, devant cet ordinateur qui était capable de contrôler le degré d'humidité de la salle, la température, l'éclairage et qui pouvait même déplacer des objets ? La réponse semblait positive, mais René s'assura que Fabrice reçut le même traitement. Au moins, lorsqu'il serait complètement transformé par cet enseignement intensif qui l'emmènerait on ne sait où, lorsqu'il n'arriverait qu'à parler et à comprendre en un langage

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