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DENFERT-ROCHEREAU
Publié chez :
Roland Michel Tremblay
44E The Grove, Isleworth, Middlesex, Londres, TW7 4JF, UK
Tél./Fax: +44 (0) 20 8847 5586 Mobile: +44 (0) 794 127 1010
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Denfert-Rochereau, Roman
Les sectes religieuses. Comment y sommes-nous attirés ? Pourquoi y
demeurons-nous ? Pourquoi remettons-nous notre vie en question alors que nous en avons entendu
toutes les horreurs ? Une philosophie mystique, un savoir caché nous y attire et nous y garde.
René est enfermé sous terre à Denfert-Rochereau. Qu'y fait-il au juste? Il tente
d'atteindre la plénitude par la découverte de Dieu. Il a entendu les paroles du maître, il va être
initié au monde caché des choses. Les philosophies mystiques que seuls les initiés
connaissent. Ses doutes, ses misères, ses espoirs, c'est le début de son apprentissage.
Roman initiatique, comme l'Énéide de Virgile et L'Odyssée d'Homère, à la limite de
l'ésotérisme, qui décrit un univers de secte religieuse en démontrant que la société en
général fonctionne sur les mêmes principes.
ISBN : 2-7479-0012-6 Prix public : 99FF / 15 Euros
En téléchargement gratuit sur
www.idlivre.com/rolandmichel.tremblay
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DENFERT-ROCHEREAU
Chapitre 1
Au début de l'humanité il y eut une mort imminente. À la fin de l'humanité il y eut
une renaissance. Le passage entre l'état du dormeur et celui du penseur devait conduire à
la renaissance. C'est la découverte du monde sacré et éternel. Là toute la puissance
potentielle qui sommeille en René, jeune homme enfermé sous terre dans sa cellule de pierre.
La vieillesse n'est pour lui source d'aucune crainte, et, selon toute vraisemblance, sa
descendance n'existera jamais. Qu'espère ainsi le dormeur étendu sur son lit, en une
recherche active du divin, près et loin à la fois des morts qui marchent chaque jour au-dessus de
sa tête? Aujourd'hui dimanche, la vieillesse et sa descendance se promènent, chien en
laisse, dans les allées du parc, étrangement malheureux de respirer l'air frais qui siffle à
peine entre les branches des arbres. L'éclatante lumière du soleil les tient en un sommeil
profond, la nuit étant pour eux une délivrance factice des problèmes du quotidien. Le paysage
d'une ville qui fera bientôt de bien belles ruines de pierre.
René s'active, dans sa nuit mortelle, au
réveil de ses sens. Il est couché sur un lit de pierre qui oblige la rigidité de
son corps. C'est l'inconfort nécessaire à son exercice. Il se sent pourtant à la
fin de sa vie, le temps n'existe qu'en une vague notion qui appartient désormais
aux morts du dessus. C'est dans la mort définitive que René sera délivré de la
matière, encore faut-il parvenir à la pleine conscience de soi, avec pour seule
lumière la petite ampoule électrique entourée de fer, relayée à l'occasion par
une chandelle sur le sol de terre. Les fenêtres sont inutiles dans ce contexte,
même l'ampoule ou la chandelle. La souffrance humaine apporte beaucoup à
l'initié, très peu à l'humanité. C'est donc par la souffrance que René
s'entraîne à recréer un nouveau monde. Un nouveau monde qui prend place de
l'autre côté de l'océan Atlantique. À défaut de sentir Dieu en lui, néophyte
qu'il est, |
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René se sent
condamné. Un damné qui repose à travers les os des vivants qui remplissent les
anciennes carrières. Son identité reste à définir, il serait vain de dire qu'il appartient encore à
lui-même. Il n'appartient certes plus au monde extérieur, y marcher seulement ne serait
qu'un retour à la vie stagnante qui l'a toujours caractérisé. C'est pourquoi le rituel de la
boisson, inlassablement, recommence. Il s'agit d'une mixture obtenue par le mélange de deux
liquides verdâtres que René boit avant de pouvoir observer en lui la transcendance de ce monde.
C'est la première naissance, un bien grand lac qui fait office de mer intérieure, formé
à même la pureté des glaciers du Pôle Nord entraînés jusque là. En fondant ils
descendirent les cours d'eau et laissèrent leurs immenses empreintes sur le bouclier de roche. C'est
la fascination de la nature sur la pauvre vie primitive qui jadis y étalait sa joie dans le
Soleil, astre qui montrait enfin sa lumière. Aujourd'hui ses rayons causent la dégénérescence,
mais ces nouveaux villages qui s'ouvrent à la vie n'en sauront rien. Ils verront la noirceur
à même la lumière du soleil.
Ainsi les gens autour du lac s'activent à bâtir les maisons d'un village qui abritera
bientôt une usine à papier moderne. Val-Jalbert. Pendant que d'autres habitants plus loin sur
la rivière découvrent de nouveaux instruments aratoires souverains de modernité. Cette
activité permettra à quelques familles de Saint-Jean-Vianney de bien vivre, puis à une
autre famille de Saint-Cyriac de s'enrichir. La reconstitution de ces villages est le travail de
René, qui sous l'influence de la mixture, tente d'y revivre l'histoire pour enfin tenter de la
comprendre. Mais seulement dans l'hypothèse où il y a effectivement quelque chose à
comprendre, si également ce qui est à apprendre ne se prend pas à un autre niveau que ce que la
vue première de l'histoire suggère.
Les glaces sur le Lac-Saint-Jean sont enfin descendues, elles flottent sous l'eau,
gardant la température suffisamment basse pour que les poissons décident de demeurer dans
les rivières. On y retrouve surtout du doré, du brochet et de la ouananiche. Ce dernier, un
nom amérindien, signifie : "le petit égaré". C'est à Desbiens que René pêchait ses
premières ouananiches avec son père, ces saumons d'eau douce, dans la rivière bordée là encore
par une usine à papier. De même pour Val-Jalbert, les maisons qui s'y construisent se
ressemblent, un conformisme qui confirme la volonté de ces villages-champignons à vouloir
disparaître à la première occasion, qu'il s'agisse d'un ordre du ciel ou d'un ordre des hommes.
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Val-Jalbert possède son centre communautaire à l'entrée, ensuite viennent le couvent, le
presbytère et l'église, indispensables à tout village autour du lac. Le magasin général occupe
la grande place sur la rue Saint-Georges, et tout au bout, à côté de la chute, l'usine termine
le village. Quelques petites maisons en bois ornent le haut de la colline, à l'arrière les
champs de foin s'étendent jusqu'au lac. Les familles aux nombreux enfants s'activent au
quotidien. Le lundi ils font des tartes et des tourtières, le mardi ils font le lavage, le mercredi
ils s'occupent du jardin, et ainsi de suite pour chaque jour de la semaine. C'est le premier
village de la région qui a l'eau courante et l'électricité, énergie produite par une
génératrice actionnée par l'eau de la chute. Il n'y a pas plus moderne dans le monde entier, affirment-ils.
Dans une des maisons de Ouiatchouan, nom montagnais (amérindien) du village
avant d'être baptisé définitivement Val-Jalbert, René assiste à la naissance de
Joseph-Philibert-Azarias Tremblay, son ancêtre, qui sera baptisé à l'église Saint-Georges, sur la rue
Saint-Georges, dans la paroisse Saint-Georges, par le curé Georges Tremblay. Bientôt cet
enfant ira à l'école dans le couvent où les surs Notre-Dame-du-Bon-Conseil lui enseigneront
la dure histoire des colons du pays. Il travaillera sur les chars, c'est-à-dire les wagons de
train, au chargement de gigantesques rouleaux de papier qui partiront vers les États-Unis,
en devenir du New York Times.
Il y a quatre grandes familles de Tremblay à Val-Jalbert, pour les distinguer il a fallu
leur donner des noms. Il y a les Tremblay à la pipe, les Tremblay du bas de la côte, ceux du
bureau de poste, et enfin, la famille d'Azarias, les Tremblay pas de fesses. Toute la vie d'Azarias
sera stigmatisée par ce surnom de Tremblay pas de fesses qui lui donnera toute sa fierté.
Son baptême se fait selon les rites précis établis par la sainte Église catholique romaine. Il y
a d'abord les sermons du curé sur la raison d'être des enfants, la nouvelle génération
qui travaillera à pourvoir à la vieille, l'importance pour l'avenir de l'humanité de bâtir
une grande famille chrétienne sur tous les continents de la Terre. Suit le signe de la croix sur
le front avec l'eau bénite. Puis l'office relatif aux naissances y est chanté, véritable
célébration du culte chrétien.
Plus loin sur la rivière Saguenay, à
Saint-Jean-Vianney, le défrichage de la forêt est maintenant terminé. Les terres
sont bonnes à labourer, les vaches nous aideront à produire |
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du lait, du beurre, de la crème et de la viande. Le bonhomme Girard, du nom de Joseph, fier
de son domaine, possède tout le village. Les fermiers travaillent sur ses terres, louent
ses machines, lui permettent de bien vivre avec sa famille de quinze enfants en une
maison gigantesque dans le village de Saint-Cyriac tout près. Le vieux Girard possède
également une bonne partie de Saint-Cyriac et deviendra suffisamment riche pour payer une
maison neuve à chacun de ses enfants, sauf à celui qui deviendra le curé de la famille. Celui-là
aura ses études classiques payées à Chicoutimi, la plus grande ville du coin dont le nom
signifie: "Là où l'eau est profonde". Joseph Girard est propriétaire d'étables, de poulaillers, de
porcheries et de silos. Qui donc pourrait ébranler sa puissance ?
Là aussi René assiste à la naissance de son ancêtre, Joseph-Roméo Girard, fils de
Joseph et de Marie-Joseph Girard, mariés à 13 et 15 ans, en une permission spéciale du pape.
Cousins au premier degré, ils ont payé une forte somme à l'Évêché pour leur mariage, léguant
à toute leur descendance une propension au cancer de la peau. À Saint-Jean-Vianney,
comme dans tout bon village, il y a un maire, un hôtel de ville, un conseil municipal, un notaire,
un avocat, un restaurant, un magasin général, un fou du village, un curé, un couvent, des
surs, des frères et tout ce que les habitants du village ont l'obligation morale d'avoir dans
ce monde plutôt incertain mais en pleine expansion. Devant ces faits accomplis il ne reste
plus qu'à naître et à se battre. Parce que le destin fait bien mal les choses : Azarias devra
quitter Val-Jalbert et Roméo devra devenir curé. Ce que tous deux refuseront obstinément.
René revient à lui dans sa froide cellule de pierre, avec une certaine difficulté à se
débarrasser d'un univers très réel où il vient de vivre l'organisation d'un nouveau monde. Il
vient de naître deux fois, en deux familles différentes, en deux villes naissantes, de l'autre côté
de l'Atlantique.
Chapitre 2
Paris, cinquième arrondissement, quartier latin, rue des Écoles, appartement d'un
vieil Anglais riche. René fait face à l'Anglais, il tente de lui expliquer sa vision des choses. |
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Croyez que je suis incertain de comprendre le but de ces rêves, non plus que celui de cette société. Si vous pouviez m'aider, à voir en quoi la souffrance sera mon salut et que la boisson est la voie vers le tout-Puissant. J'ai peine à voir la vie sous terre, ces rites et ces gens, comment pourrais-je y trouver la lumière ?
Le vieux se retourne sur sa chaise, ses bagues en or éblouissent René qui ne peut
s'empêcher de remarquer le luxe dans lequel cet homme arrive à parler de choses divines
dont l'accès se fait par la souffrance et la recherche à l'intérieur de soi enfermé entre
quatre murs de pierre.
Je ne crois pas que j'y arriverai, je vais mourir et il n'y aura plus de réveil. Il
m'est impossible d'atteindre Dieu, je suis même incapable de comprendre sa sagesse. La
prière semble insuffisante.
L'Anglais, de son français impeccable, parle à René :
Sache que la volonté pourrait te permettre de devenir toi-même Dieu. Le monde
extérieur n'offre que le bruit, la distraction, la perte de temps pour se rendre
physiquement d'un point à un autre dans l'espace. Le mal et la tentation du mal s'y développent. Seul
un univers cloîtré, fermé de la ville, apporte la plénitude nécessaire au travail de l'initié.
Encore faut-il voir que ce lieu n'est fermé qu'en apparence, il est l'ouverture de l'esprit
sur l'infini du monde caché. C'est un long processus, mais possible.
Le regard de René sur le vieux devient encore plus méprisant, cet appartement lui
semble bien plus luxueux que la minable place où il demeurait lors de leur première rencontre
dans le quatorzième. L'homme se rend bien compte de l'attitude de son jeune néophyte.
Notre société est un cercle d'amour fraternel et de perfectionnement personnel. Tu
y seras bien reçu, tu y entendras une nouvelle prophétie. Il y a même des laboratoires où
se préparent les schémas de la procréation du monde. Mais ne juge pas trop rapidement
cette organisation. Si elle ne donnait pas à ses disciples un sens à l'existence et une
explication à chaque phénomène dans l'univers, si ses moyens ne permettaient pas d'accéder à de
profondes valeurs spirituelles et à la foi absolue en Dieu, la survie sous terre serait
impossible, voire même dangereuse. Alors les adeptes quitteraient les carrières souterraines pour
aller rejoindre les habitants du dessus. Qu'adviendrait-il alors ? Rien de plus que sous terre, je te |
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René tente d'assimiler ces paroles, ces belles phrases qui, un jour, espère-t-il,
signifieront quelque chose. Le vieux se lève, regarde par la fenêtre distraitement, il observe l'horizon.
Qu'en est-il de la mort ? Ne mérite-t-elle pas une préparation ? Plusieurs se
contentent d'une maigre médiocrité. Ils naissent, travaillent pour se nourrir, forment une famille
et meurent ensuite, sans plus. Il y a des châtiments, tu en es la victime. Il n'est jamais
trop tard pour bien faire et recevoir le pardon de Dieu. Et surtout de comprendre, pour ne
pas ruiner notre vie sans avoir rien appris de notre voyage sur la Terre.
René ressort de l'appartement la tête pleine d'idéaux, mais trouve lui-même les
réponses à ses questions. En apprenant à ne plus trop s'en poser justement. C'est en Rolls Royce,
aux vitres teintées avec chauffeur, que René traverse une partie de Paris pour retourner à
Denfert. Quelle belle voiture vue de l'extérieur, réussite sociale extrême, combien peuvent se
vanter de rouler dans une telle machine à Paris ? Quelle belle prison lorsque les portes y
sont verrouillées. Comme une ouananiche qui n'a plus rien à quoi s'accrocher, sauf
l'hameçon. Perdu de ce monde, il voit Paris pour la première et dernière fois avant de retourner à
jamais sous le Parc Montsouris. Devant la Sorbonne, cette université de Paris, il voit des
gendarmes qui font reculer les gens et quelques autobus bleus remplis de militaires. Il doit
encore se passer quelque chose au niveau politique, ou bien une manifestation de jeunes
nazis nostalgiques d'Hitler, qui sait. Ne connaissent-ils pas la vie et l'histoire tous ces
gens-là dehors ? Ils la connaissent trop bien peut-être, cette vie qui ne mérite pas que l'on s'y
arrête pour la décrire, la raconter, la glorifier, en écrire toute une littérature inutile. René
repense à ses professeurs, à ses amis médiocres peu importe leur réussite sociale. Il n'a pour
tout souvenir qu'une vue méprisante de la vie, une pitié globale sans limite. Rien ne vaut plus
la peine lorsque l'on sait que l'on va mourir. Passage devant le jardin du Luxembourg,
les touristes, les Parisiens, André Gide, la pâtisserie Dalloyau, un sandwich gruyère s'il
vous plaît, sa motivation à l'existence avant d'être enfermé. Cette motivation de René à
disparaître du monde civilisé pourrait provenir de sa perte de confiance dans les institutions
sociales, mais de résumer ainsi une telle décision serait exagérer les déceptions de René.
D'autres facteurs appuient sa décision, comme son besoin de sortir de son moi intérieur qui a
perdu sa raison et qui est incapable de répondre à quelque question que ce soit de ce qui concerne |
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Il retourne donc vers la souffrance, cherchant à sortir de sa solitude à travers
la masse, pour trouver la plénitude au sein de la communauté. Il saura ainsi faire face à
la mort et ne plus rien craindre de ce que notre condition humaine est susceptible
d'apporter. Mais il y a aussi son indifférence globale face à tout, qui lui fait se demander pourquoi il
ne devrait pas être là plutôt qu'ailleurs.
Port Royal, dernière chance à l'idée de fuir, à ne pas retrouver cette cellule jusqu'à
la mort. Partir de par le monde... mais pour aller où ? Le Lac-St-Jean, il n'y a plus que
cet endroit qui compte, la renaissance par le nouveau monde, qui enlève le péché de
l'humanité. Le Lac-St-Jean, il y vit davantage en étant enfermé dans sa cellule qu'à y être
assis dessus physiquement.
Les portes de la Rolls ne sont pas verrouillées, un oubli du chauffeur, une chance à
prendre, un risque aussi. Comme si on lui laissait une chance. Que le destin, après lui en
avoir tant imposé, lui autorisait soudainement ce changement radical qui lui permettrait
vraiment d'atteindre le prochain détour. L'arrêt, l'attente, la décision, le regard du
chauffeur... et si la porte de sortie était effectivement la découverte de Dieu ? Le choix pèse, la
réussite extérieure ou le bonheur. René ne sait plus où donner de la tête. La réalisation de sa
foi, l'accès à cet univers, cette création, les clés de l'existence, la Vérité dans la connaissance
de la vie, la porte est ouverte, immense ouverture sur le monde, il s'agit de pousser la
portière... René ! allez, vas-y ! La Rolls repart, il n'y aura aucune autre chance.
Place Denfert-Rochereau, rue René-Coty, on ne passera pas devant le Parc Montsouris
et la Cité internationale universitaire de Paris. Quelle chance, ça évite de rouvrir les plaies
du passé qu'il faudra s'efforcer d'oublier. Le passé n'est qu'une vague onde déformée qui
modèle le cerveau et qui ne mérite pas qu'on l'on tente de la ramener en surface. Si l'on
pouvait effacer sa mémoire comme l'on efface une cassette magnétique, la vie serait déjà
moins lourde sur nos épaules, ça simplifierait les choses. Cela nous réduirait à rien, prêt à
recevoir un nouveau bagage de connaissances, prêt à recommencer nos erreurs à l'infini. La
Rolls Royce arrête en face d'un des édifices sur la rue René-Coty, un grand bâtiment blanc dont
les ailes forment un "U" et qui sert maintenant d'hôpital. Puis c'est les escaliers, le petit
appartement, la descente aux enfers. S'il faut découvrir Dieu, autant que ce soit en enfer. |
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Vous n'avez pas fui, vous en aviez la chance. Vous serez désormais des nôtres.
Je suis désormais vôtre, jusqu'à ma mort.
Chapitre 3
Chez les frères de la société, on se questionne. Il n'a pas fui, il est des nôtres. Cette
chance là à sa portée, tester sa foi en Dieu, une admiration vite refoulée. Aucune
démonstration, aucune réaction, aucune émotion, seulement des faits, des rituels et des prières. Le
conformisme chez les frères, il n'y a que cela de vrai pour arriver quelque part. Être tous
identiques, ne devenir qu'un, irréprochable, afin de construire un projet collectif, ensemble,
et non chacun de son côté et dans tous les sens. Ainsi nous mourrons tous dans notre
péché originel, nous sommes les initiés qui seront sauvés par l'éclat de nos actions. Parce que
la guerre s'en vient, la troisième guerre mondiale, la dernière. Plus d'une dizaine de pays
possèdent les moyens de se débarrasser de la planète, de même pour de multiples
organisations planétaires pour qui, depuis longtemps, les frontières douanières n'existent plus. Le
feu d'artifice sera éblouissant, celui qui terminera l'histoire de l'homme. On prendra le
dernier des livres d'histoire et l'on écrira fin du deuxième millénaire, fin de l'humanité. Il n'y
aura plus un étudiant en histoire qui sera là pour dire si oui ou non il s'agit bien là d'une
vérité historique à débattre. Il n'y aura une vérité future que pour les initiés qui n'auront
aucunement besoin de livres d'histoire, ils auront la conscience de l'humanité innée. Ainsi
nous n'aurons que faire de la reproduction physique des corps, nous sommes Dieu, la
procréation d'univers à volonté, à l'infini. De rien naît la matière, les hommes, l'humanité. Ces frères,
je suis maintenant des leurs. On fera le rituel d'acceptation. Chacun ira de ses conseils, de
son conformisme, de sa religion. René est projeté dans l'enceinte sacrée des caves, à la
rencontre du père supérieur, son maître.
Vous devez m'offrir votre confession mon enfant, avant de l'offrir à Dieu. La pureté
est de rigueur, n'avoir rien sur le cur ou sur la conscience, la blancheur excessive, les flots
des rayons divins de la lumière, cela vous transpercera le cur. |
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Même dans le fond de ces caves ?
Vous jouirez de la paix divine, jouirez de cette pureté. Offrez-moi votre confession.
Eh bien mon père, mon plus grand péché ne vaut pas la peine d'être confessé.
Je vous pardonne tout de même vos péchés. Votre vie, comme celle de tous les frères,
ne m'est pas inconnue, votre confession ici est inutile. Il faut offrir votre confession à
Dieu. Vous connaissez votre mission d'initié ici sur terre, envoyé pour sauver l'humanité, vous
en trouverez la force. Une cérémonie officielle d'acceptation dans notre fraternité vous
sera bientôt consacrée, il vous faudra apprendre les gestes précis du rituel. Vous serez baptisé.
L'hypocrisie des autres, et la mienne. Comme on étale toutes ses valeurs, sa morale,
ses principes moraux, ses croyances, ses facultés, ses capacités intellectuelles et
spirituelles, alors que tous ces gens n'arrivent à rien. Ils ne croient même pas en Dieu parce que leur
foi leur fait défaut. Avoir la chance de prouver que tous ces gens sont faux ! Comment se
taire, devenir un dans la masse. Joie. Je ne demande qu'à devenir un initié, comme les autres,
me faire oublier, me taire, atteindre la sérénité dans la spiritualité. Dieu, cet absolu, ces
quelques lettres lourdes de conséquences, à la tête de toutes les philosophies, les idées, la
parole. Dieu, cet être inexplicable et indéfinissable pour l'humain qui s'applique à son
quotidien. Ce Dieu qui n'aura bientôt plus aucun secret pour moi.
Chapitre 4
Le pardon de Dieu, comment l'obtenir lorsque notre plus grand péché est celui de
douter de son existence ? Non pas qu'il ne veuille l'offrir sa confession à Dieu, si seulement
il pouvait l'atteindre et être délivré de son péché. Il invoque Dieu, tente de le voir,
distingue des formes dans le noir, imagine plutôt qu'il s'agit d'électrons en fusion, de
miniatures soleils se consumant. Et si c'était cela Dieu, ces petits systèmes solaires pareils à celui où
il vit ? Concentrons-nous, l'image de Dieu finira bien par apparaître. Parlera-t-il seulement
? La voix de son voisin lui revient : |
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J'ai vu Dieu, j'ai vu la face de Dieu et de la Vierge Marie. Ils n'ont point eu à parler,
j'ai tout compris, l'illumination. Posez-moi n'importe quelle question, je vais vous répondre.
J'ai réponse à tout.
Son autre voisin lui avait demandé à propos des morts. Il a répondu du mieux qu'il a
pu, bel effort, contradictoire à plusieurs points de vue cependant. René s'est avancé pour
poser une autre question qui est demeurée sans réponse. Les frères racontent-ils des demi
vérités, sinon des mensonges ? René s'est longuement questionné par la suite, se demandant
comment interpréter ce silence. Il a demandé conseil au maître qui lui a répondu qu'il
faut écouter d'une oreille distraite ce que disent les frères. Parfois ils voient des choses,
mais sont incapables de les voir justement. Fort souvent ils ont cette difficulté à raconter
leurs expériences avec la finesse qu'il faudrait. René se demandait comment lui ne vivait
aucune expérience bizarre, sauf ses visions. Ce peut-il que ce voisin voie des choses impossibles
à voir pour René ? La sagesse infinie de ce père supérieur, que se produit-il vraiment dans
ses rêves la nuit ? Communiquait-il vraiment avec les morts, avec des initiés passés outre
la vie, qui, dans leur état second, guident les hommes vers des desseins plus humanitaires
? L'esprit de cette boisson verdâtre l'aiderait sans doute à trouver des réponses.
Le voilà alors survolant le Lac-Saint-Jean dans son bleu infini, puis il descendit la
rivière Saguenay jusqu'au village de Saint-Cyriac. C'est la première confession de Roméo à
l'église Sainte-Cécile, la petite boîte avec un curé à l'intérieur. Les étudiants à tour de rôle
entrent pour confesser leurs maigres péchés, oubliant les plus sérieux.
Dieu, entre un examen de catéchisme, un examen de mathématiques et une partie
de billes, on en n'a rien à foutre, m'sieur le curé.
L'enfant de l'autre côté qui confesse ciel et terre, quel peut donc être l'infini de ses
péchés pour ainsi prendre une heure à les raconter dans leurs moindres détails ? Cette période
de temps est proportionnelle au calvaire religieux de l'enfant pour les quarante
prochaines années à venir.
L'église se dresse de tout son haut, le cierge allumé indique une présence divine ou
satanique, on ne sait plus. Mais d'où descend cette senteur d'encens affreuse qui débloque
les sinus et provoque les allergies ?
Atchoum ! m'sieur le curé ! |
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Roméo, prenant pour sa peine le désir de comprendre sa présence dans ce
confessionnal, incapable de voir qu'il y avait dans la boîte un curé qui ouvrirait bientôt son panneau,
le voilà qui offre sa confession au mur, pensant l'offrir directement à Dieu.
Eh bien voilà mon Dieu, j'ai frappé ma sur en plein visage, ça a fait flounk ! Je
ne demande pas votre pardon, la punition a suivi, la vengeance a été instantanée. Ça a
fait kaboum, les murs ont sauté. J'ai menti, menti partout où cela a été possible de mentir. On
ne construit pas un monde sans mensonge, mon Dieu, vous le savez mieux que moi.
Lorsque Roméo sortit du confessionnal, voilà que les professeurs, comme des
mouches sur de la merde, s'activèrent à insister pour qu'il retourne à l'intérieur de cette boîte
qui dégage une senteur de bois ecclésiastique.
Il ne s'est pas confessé, l'autre enfant n'est pas encore sorti !
Oui madame, je me suis confessé à Dieu directement, oui madame. N'est-ce pas mieux ?
Trois ans plus tard, une même confession généralisée avait lieu, et Roméo comprit
enfin la panique de ses professeurs. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'une petite porte dans
la boîte s'ouvrit et qu'un curé demanda sa confession.
Pardonnez-moi monsieur ma stupéfaction, je ne m'attendais pas à vous retrouver
ici avec moi pour entendre ma confession à Dieu. Croyez-moi, occupez-vous du garçon de
l'autre côté, ainsi ma confession sera non biaisée.
Mais je dois vous bénir ensuite.
Bénissez-moi tout de suite.
Vous ne comprenez rien, stupide animal, vous avez pourtant douze ans ? Dans
quelle famille non chrétienne avez-vous été élevé ? Malheur à qui ne connaît pas tous les
sacrements de l'Église un par un, les quatre évangiles par cur et la bonté infinie de Dieu
notre Seigneur, le tout-Puissant !
Pardonnez-moi mon père, on ne m'a rien dit de tout cela, je vous le jure. Il m'aurait
sans doute fallu le deviner, l'inventer puisque c'est évident que toutes ces cérémonies sont
indispensables à la vie de tout chrétien.
Maintenant il faut tout me dire, pauvre innocent.
Tout vous dire quoi ? |
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Vos péchés !
Mon péché est de ne rien connaître de toutes vos foutaises et de ne pas vouloir les
connaître, et je ne veux pas me marier !
Sacrilège !
Le pardon de Dieu, offrir sa confession, qu'elle sorte enfin, qu'on lui pardonne enfin,
que cette maladie guérisse, qu'il puisse sortir d'ici pur et lisse comme une orange orange
pendue à un oranger, inexorablement attirée vers la terre, vouloir s'y écraser de toutes
ses forces par les seules lois de la nature. Être mûr pour recommencer sa vie dans le droit
chemin, travailler à construire un monde meilleur, lâcher des enfants dans la nature qui
iront se cogner le nez sur les orangers, ignorants qu'ils seront. À lui de leur montrer le
droit chemin, l'inévitable voie du Seigneur, leur montrer comment procéder de la confession
afin que leur conscience ne les détruise d'aucune façon par la maladie de Dieu. Remplir leur
tête de certains passages choisis de la Bible avant que leur crâne n'aille pourrir dans les
catacombes juste à côté de sa chambre. Il croit entendre les premiers touristes depuis que
les catacombes sont rouvertes au public, on a installé un système d'aération, il est
impossible de respirer à la profondeur où ils sont enfermés. C'est ainsi que Dieu a voulu les choses.
Il doit lui offrir sa confession. Ma confession à Dieu, exiger son pardon. Qu'il me bénisse
et qu'on en finisse.
Chapitre 5
Le sanctuaire, ces longues journées à se recueillir en guise de pénitence dans
l'étrange atmosphère des catacombes. N'oubliez pas de prier pour les six millions de morts qui
chaque jour vous tiennent compagnie dans votre recueillement ! À genoux, les bras dans les
airs, l'endurance humaine offerte à Dieu. Le cierge à fixer, la lumière le pénétrera.
Dieu, entends ma prière, je n'ai jamais eu tant besoin d'aide. Je vais mourir !
Les nouvelles parviennent jusqu'ici, on
en discute à voix basse, on entend les voix pernicieuses qui parlent du mal, les
voix. |
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Cela va à la grandeur de l'événement. D'habitude
on n'entend jamais les événements extérieurs. La guerre imminente, on va s'emparer de
la France, cette fois il n'y aura pas de pitié ni de vainqueurs. Le sol se met à gronder, les
morts se réveillent, ils demandent leur juste part d'histoire, plusieurs sont morts lors de
guerres précédentes. Nous devrions toucher le ciel, nous touchons les os des autres sous la
terre. Barbares que vous êtes pour nous qui étions si civilisés dans le Paris des siècles précédents!
Dieu, quel calvaire me fais-tu subir ! Il ne me reste que mes ancêtres auxquels je
m'abandonne, la délivrance de ce monde d'enfer que tu m'offres, en dessous comme au-dessus. Tu
es donc partout présent, jamais au bon endroit.
René est pris d'une douleur atroce, si grande que ses visions lui apparaissent sans
même la drogue qui ouvre les portes de l'univers. Il ne sent plus ses genoux et ses bras levés,
ses yeux se remplissent des terres de Val-Jalbert. Il devient maintenant Azarias.
C'est l'époque de la maladie qui frappe la région, le fléau qui conduira la moitié du
village dans le cimetière. Azarias est seul dans l'église désertée, à prier que Dieu les aide. Les
gens sont en quarantaine, le village est vidé de sa vie d'antan.
Dieu, nous aideras-tu ? Pourquoi ma mère doit-elle mourir ? Quelle sorte de cur
as-tu donc ?
Le curé est au chevet de ses malades, il n'y a aucun docteur à Val-Jalbert. Celui de
Roberval, une ville voisine, ne sait plus où donner de la tête puisque toute la région se meurt.
De surcroît il n'y peut rien. Azarias est surpris de voir à l'extérieur cette belle neige
blanche recouvrir la terre et les instruments aratoires des cultivateurs. Quelle pureté en même
temps que ce fléau. Il se souvient du curé qui disait que Dieu se débarrassait de ceux qui
avaient trop péché, de ceux qui n'étaient pas purs. Ainsi on voit la face de ce village, la
moitié mourra de la grippe espagnole. Azarias est tranquille, il ne lui semble pas avoir péché
suffisamment pour mourir.
L'hécatombe des morts que l'on empile au cimetière dans une grande fosse
l'inquiète, suffisamment pour qu'il décide de se choisir une femme grande et forte, même si elle
doit être grosse et moins attirante sexuellement. Que vaut une belle femme qui mourra à
l'accouchement du premier bébé ? L'image de l'hécatombe revient à la charge, les morts qui |
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s'empilent les uns sur les autres, la guerre n'en a pas fait autant à l'étranger. Cela juste à
la fin de la guerre, les malheurs se multiplient encore et encore. Le mal d'une
collectivité, comme dirait le curé. C'était bien, avant la première guerre, d'aller tuer des hommes.
Cela devient un mal collectif à la fin de la guerre d'avoir tué des hommes, même pour la
liberté. Heureusement que la religion s'adapte aux situations pour nous sauver, le
conservatisme nous aurait fait perdre notre liberté.
N'oubliez pas de prier pour les morts qui vous soutiendront dans vos problèmes
quotidiens!
Ils iront au ciel, leurs péchés seront pardonnés. D'autres brûleront dans les flammes
de l'enfer, dans les ténèbres où la lumière ne se montre jamais. Ils n'ont pas eu le temps
de sauver leur âme. Il s'agissait pourtant de se recueillir, de faire sa pénitence, d'entrer
en contact avec Dieu, voir sa face et être illuminé. Comme la présence des morts est
réconfortante, ils sont beaucoup plus présents que Dieu. Leurs souvenirs nous dirigent, leur
parfum nous enveloppe, ils sont concrets, en chair et en os.
Chapitre 6
Sur le retour à sa chambre, René rencontra un frère qui l'invita à venir l'aider à
mettre une sorte de robe de cérémonie que René devra porter lors du rituel de l'initiation.
Pourquoi ne l'avait-il jamais remarqué ce Fabrice, et pourquoi veut-il essayer une robe que René
devra porter ? Le voilà en caleçon maintenant, des Calvin Klein en plus. Que fait donc un
objet aussi insolite dans cette cellule de pierre ? Fabrice décrivit que c'est lors du rituel que
René deviendra un vrai initié sur la voie d'acquérir la connaissance. René ne veut rien entendre.
D'où viens-tu ? Que fais-tu ici ?
Fabrice ne dira rien sur sa vie, seulement qu'il vient du sud de la France, Biarritz, et
qu'il est le seul descendant vivant de toute sa famille. Fabrice est-il comme lui ? A-t-il les
mêmes opinions que lui à propos de tout ce qui se passe ici ? René partit dans ses pensées pendant |
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que Fabrice s'affairait à quelque chose. Il repensa aux paroles de Fabrice, il lui faut
devenir un initié, il n'a pas le choix. Cela implique le serment, jurer qu'il ne reverra jamais plus
le monde extérieur, rejeter Paris et ses institutions. C'est là le prix pour devenir un initié.
La famille Girard sur l'heure du repas du soir. La servante apporte la soupe aux patates.
La mère et le père ont pris une décision : Roméo, 14 ans, sera le prêtre de la famille. Le curé
est venu voir la mère, il a affirmé que Roméo ne souhaitait pas se marier, il ne restait
donc qu'une solution, c'est-à-dire on va lui payer ses études classiques, il partira en voyage
à Rome lorsqu'il sera un peu plus vieux, il sauvera la famille de la honte de ne pas avoir
fourni un curé à la société. Il continuera à travailler dans les bois cet été, en septembre il
entrera chez les frères. Roméo panique, ne souhaite pas davantage se marier que devenir curé
ou faire ses études classiques. C'est la dépression. Il se retrouve la veille de son départ
avec une fille qui lui tourne autour depuis fort longtemps. Il essaie de se convaincre que le
mariage le sauvera peut-être de tout cela. Nus dans un fourré, les voilà qui se frottent un
peu. Il éjacule sans même qu'il n'y ait pénétration.
Je ne te quitterai jamais plus.
La semaine d'après il part pour le bois, la délivrance de cette femme qui ne parlait
plus que de mariage.
Toute la forêt est à raser. À travers les arbres on aperçoit la cabane en bois où le cook
fait les repas, cet endroit où seuls les hommes sont admis. Les bûcherons couperont les
arbres pour ensuite envoyer les billots dans la rivière, jusqu'à ce qu'elle soit pleine et qu'au
printemps on vienne la dynamiter pour laisser dériver les billots vers les usines à papier
des villes avoisinantes. Roméo discute avec un homme de ce qu'on l'obligera à entrer chez
les frères, l'autre lui fait comprendre que ce n'est pas si mal. Roméo accepte finalement
de devenir prêtre.
Mais de retour en ville, à la fin de l'été, sa destinée semblait s'accomplir. Pas
d'autre choix que cette femme avec qui il avait eu l'audace de faire des choses avant le
mariage. Elle est tombée enceinte, paraît-il. Son mariage a été préparé en cachette pendant
qu'il était dans les bois.
Mais tu dois m'épouser, sinon je devrai m'exiler à jamais dans un couvent très loin d'ici. |
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Et puis, tu veux vraiment devenir curé ?
Le mariage, on le fête en catastrophe, à la surprise générale. Certaines malvenantes
se jurèrent de compter les mois de grossesse, c'est au bout du neuvième mois seulement
que l'on saura vraiment si ce mariage méritait d'être célébré en blanc.
Retour à Fabrice.
Avons-nous le droit de parler ainsi ?
Le gouvernement qui s'active ici, pour les besoins de la cause, approche le
totalitarisme. En deux mots, non, nous n'avons pas le droit de parler. Écoute René, tu
apprendras de nombreux nouveaux règlements, obéis au doigt et à l'il. Plusieurs sont disparus et
nous ne les avons jamais revus. Les catacombes sont maintenant rouvertes au public, ils
ont condamné l'entrée de la vieille station de train désaffectée. Ce sera notre place secrète
à nous deux. Je te ferai savoir quand tu m'y rencontreras. Je te conseille de ne parler à
personne, ils n'appartiennent déjà plus à notre réalité. Ils sembleront chaleureux et
amicaux, c'est le mot d'ordre.
Chapitre 7
C'est dans la nudité la plus complète que tous et chacun se réunissent autour de
René étendu seul sur l'autel. Il n'y a plus d'identité sociale ici, qu'une identité nue commune
à tous. Certains sont plus gros, d'autres sont minces, des beaux, des boutonneux, des
dégueulasses. Seul Fabrice semble dégager l'énergie nécessaire pour donner confiance à René.
Sa beauté à elle seule ne suffirait pas, d'autres sont aussi beaux que lui, quelque chose de
plus se dégage de son être. Étrangement, le père supérieur n'est pas laid dans sa nudité et
son âge. Le voilà qui parle, mais René sombre déjà dans les affres de l'inconscience.
Fabrice deviendra son frère de sang, il faut recourir à l'échange du sang et au rituel qui
s'ensuit... une générescence en une renaissance. Fabrice s'occupe à déshabiller le néophyte, à lui
couper le pouce ainsi que le sien pour l'échange du sang. Alors René semble revenir du royaume |
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Mais le mutisme
est la seule aptitude de René. Le père supérieur, devenu grand-prêtre, commence à chanter et
à danser, entraînant les autres dans un genre de procession. Suit la semence du savoir,
la renaissance.
Désormais tu apprendras bien des choses, mais tu devras désapprendre d'abord.
Par ta présence ici et ton initiation, tu prêtes le serment de demeurer ici jusqu'à ta mort. C'est
la loi du silence sur toutes les connaissances acquises ou à être acquises. Par cette
initiation tu fais maintenant partie d'un grand rythme universel inscrit dans la mémoire
collective. Cette âme commune sert à former la morale de l'homme, elle maintient les traditions
indispensables à la survie des civilisations, qui, on le sait, sont mortelles. René,
bienvenue parmi les tiens, désormais tu t'appelleras Éner.
Chapitre 8
En plein centre de la mer, René gît seul recroquevillé sur lui-même dans un canot
d'écorce, nu comme un ver qui découvre pour la première fois la lueur du jour. Il voit cependant
venir la vague au loin, avec le vent. Il s'inquiète de ce qu'elle pourrait l'envoyer au fond de
l'eau. L'orage apparaît soudain dans le ciel bleu, les éclairs tonnent, il pleut des roches partout
sur la mer. La tombée du jour ne se fait pas attendre. La vague suivie d'autres basculent le
canot dans toutes les directions. Les roches s'accumulent dans le canot. Apparaît alors
Fabrice, véritable héraut apportant son message. Il tient cependant un rocher à la main. René
élance le bras, mais il reçoit le rocher sur le crâne. C'est la mort consciente. À son réveil,
pratiquement instantané, René découvre l'aurore. Le lac est calme, seule une petite brise lui
souffle le visage. Il a perdu beaucoup de sang des suites de l'action de Fabrice. Il voit la terre
ferme de tous côtés, mais il lui est impossible de la rejoindre. Il s'envole et se retrouve
au-dessus de la Cité internationale universitaire de Paris qui borde le parc Montsouris. La Maison
du Canada, petit bâtiment gris en forme de "U" recouvert de plantes grimpantes, s'offre devant |
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Il entre par la fenêtre de la chambre du bout et traverse le long corridor. À chaque
porte qu'il passe, un frère ouvre et l'invite à entrer, mais comme René n'entre pas, ils se
mettent à le poursuivre. René continue l'ascension du couloir jusqu'à l'avant-dernière porte du
bout, la fenêtre ouvre directement sur le parc. Alors il marche sur le haut de la colline, c'est
la plénitude. Il distingue cependant un ravin où s'étendent les anciens rails. Il voudrait
fuir son angoisse, il regarde les arbres, la verdure, mais il est tout de même attiré par le
ravin. René se réveille soudainement dans sa cellule. Sa conscience est en suspension, ses
muscles se relâchent, sa circulation sanguine et sa respiration ralentissent.
Il s'éveille de son sommeil de mort, avec une impressionnante cicatrice sur le crâne.
Il fixe inexorablement l'ampoule entourée de fer.
Chapitre 9
Les tâches que l'on exige de René ne cessent de se multiplier. Un balai à la main, il
doit maintenant nettoyer tout ce qui peut être nettoyé dans le labyrinthe des caves du
parc Montsouris. Que voulez-vous que je balaie ici ? Tout brille déjà, cela ne suffit pas. Il
imagine les frères habillés en hommes d'armée, ils balaient un de ces vieux bâtiments qui
transpirent les produits chimiques. C'est ainsi que commence la déstructuration de l'esprit. Puis
il voit les frères assis à l'université autour d'une table, ils commencent leur première
année scolaire. On entend un professeur radoter:
Je vais vous enseigner à oublier le jeu pour aider votre concentration sur le savoir
et l'écriture. Vous devrez alors transcrire un millier de fois les lettres A,B,C,D jusqu'à Z
dans votre cahier et ainsi apprendre la dure réalité de la vie.
Il s'agit donc de balayer les rochers,
travail inutile, nettoyer les murs qui brillent déjà de propreté. Empêcher René
de penser, empêcher le jeune soldat de se demander ce qu'il fera bientôt
lorsqu'il recouvrira la liberté. Empêcher celui qui apprend de croire qu'un jour
il reverra le Soleil. Qu'il se couche crevé le soir pour recommencer le
lendemain. La vie n'a point besoin d'être vue, il s'agit de travailler dans la
souffrance, jouir de dormir. |
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Si on en a la
chance, car le couvre-feu se fait à vingt-deux heures, le réveil à deux heures du matin.
Quatre longues heures de sommeil par jour, le dimanche consacré en entier au jeûne et à
la méditation. Nettoyer tous ces corridors infinis, traîner toute la journée ces instruments
de travail, ne jamais savoir l'heure. René souhaiterait profiter de ce travail mécanique
pour tenter de se faire un plan du labyrinthe, mais tout effort mental lui est devenu
insupportable. Il est dans la lune, on lui parle dans le vide, il ne touche plus par terre. Cette
impression que ses jambes peuvent encore faire avancer un corps, alors que la volonté n'y est pour
rien. Comme lorsqu'il se rend dans ces grandes maisons du savoir pour suivre ses cours, il y va
à reculons. Le maître parle, on ne veut pas comprendre. On pose le crayon et on dit que
c'est assez pour aujourd'hui. Je vais aller balayer l'univers en entier plutôt, je n'ai point
besoin de me concentrer sur cette science. Tant de souffrances qui devraient pourtant un jour
porter fruit. Un jour, si cela avait une quelconque signification en son esprit. Frottons,
balayons les caves, lavons les murs, comme les femmes de ménage qui nettoient les murs de tous
ces bâtiments. Faisons passer l'air s'il est encore possible d'en trouver à cette profondeur.
Aucune espérance de salut à l'horizon. René oubli son passé, son identité, la peur le
prend. Chaque nuit il fait des cauchemars, les regrets lui tordent le cur. Il voit un homme qui
lui dit que c'est terminé pour lui, qu'il ne lui reste plus qu'à mourir. Puis ses parents à
l'arrière qui parlent vaguement d'honneur de la famille. Des sons étranges parviennent à ses
oreilles, il n'entend plus le maître ni les adeptes autour qui chantaient d'étranges paroles lors de
son initiation. Ses yeux forment un écran, un bleu excessif entaché de noir, un ciel de
début d'humanité où l'on peut apercevoir l'espace et les astres. Ses membres sont insensibles,
il se sent appartenir à un autre monde, il voyage dans l'espace et dans le temps sans plus
de précisions que ses vagues souvenirs ancestraux. Est-ce là l'univers utopique dont parlait
le père supérieur ? René peut ressentir l'égarement de son être nécessaire à sa survie, il
est maintenant hors des frontières du temps et de l'espace. Il exorcise ses angoisses, il
apprend la peur du désastre, c'est-à-dire du séisme, de l'inondation, de la tempête et du fléau.
Comme le maître de cérémonie répétait :
Apprendre à réapprendre, à subir sa peur de l'inconnu, être prêt au sacrifice du
monde. Les initiations spirituelles, mon enfant, servent à métamorphoser les craintes irrationnelles |
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inquiétudes raisonnées. L'initié ne doit avoir peur que de ce qu'il saisi, afin d'être en position de s'y confronter.
Chapitre 10
Couché sur sa banquette, René ne dort plus. Ses quatre heures de sommeil sont
devenues quatre heures de contemplation. Dès lors il contemple le ciel, cette multitude de
petits points bleus qui lui envoient des signes. Il observe attentivement, il s'exerce à voir
ce qu'aucun mortel ne pourra voir. Il pose la question, il lit la réponse dans l'espace qui
s'offre à sa nouvelle vue. Ainsi il sait pourquoi Fabrice ne craignait pas de mourir, sachant
que René lui-même ne mourrait pas. Aucun docteur sur cette planète n'affirmerait cela avec
une telle certitude. Les miracles en médecine, bien que nombreux, n'établiront jamais de
normes. René ne mourra pas, donc, bien que c'était écrit noir sur blanc sur la petite feuille
du médecin qu'il s'est empressé de brûler.
Azarias, il semblerait que vous développiez la tuberculose. Il n'existe, hélas, aucun
remède connu à cette maladie.
Le docteur de Roberval, M. Simard, vient de rendre son diagnostic et prouve par le
fait même les limites de la médecine. Azarias, dans la cinquantaine, est atteint de la
tuberculose. La mortelle maladie qui se redéveloppe une fois qu'on la croit guérit.
Je vais mourir, n'est-ce pas ?
Je ne puis rien affirmer de plus que le présent diagnostic. Veuillez me pardonner,
j'ai d'autres arrêts de mort à signer aujourd'hui.
Est-ce là votre travail ? La distribution des papiers où il est bien indiqué que toutes
ces maladies sont incurables ?
Pardonnez-moi de devoir vous quitter maintenant, la maladie étant contagieuse
pour mes autres patients, je ne reviendrai plus vous voir. J'invite les enfants à ne pas trop
demeurer dans la même pièce que vous. Pourquoi ne pas déménager loin dans la montagne pour y |
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mourir en paix dans la plus grande des solitudes ?
Et dans le plus grand des désespoirs. Je vous remercie docteur, vous et votre savoir.
Il me vient soudainement à l'esprit d'étudier la médecine. Moi aussi je veux savoir et
comprendre.
Mais vous n'y pensez pas ? Vous ignorez combien d'années j'ai sacrifiées à ce savoir ?
Et vous pensez que cela m'a été donné facilement de pouvoir vous dire que vous mourrez
sous peu ?
Je méditerai la Bible alors, j'y trouverai sans doute les réponses à mes questions, pas
un curé ne trouve ses réponses ailleurs.
L'Église catholique ne vous permet pas de lire la Bible, ce serait une profanation,
une hérésie.
Mais pour qui vous prenez-vous ? Il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui
m'éclairerait sur ma mort biologique, de même il m'est interdit d'avoir accès au savoir qui
m'éclairerait sur ma mort spirituelle. Sur qui donc dois-je compter ? le curé lui-même ne
s'approchera plus de moi.
Croyez-moi, Azarias, Dieu vous a fait travailleur à l'usine. Asseyez-vous dans cette
chaise et priez le ciel. Dieu entendra peut-être votre repentir.
René contemple le ciel.
Habillez-vous les enfants, la voiture est prête.
Les Girard s'apprêtent au départ, les six roues de secours sont bien installées dans
le coffre. Les routes de pierres concassées provoqueront quelques crevaisons durant le
voyage. La distance entre Saint-Cyriac et Saint-Bruno n'est pas énorme, mais cette distance peut
le devenir pour celui qui n'a pas de moyen de transport adéquat. Pour René, cette
distance n'existe plus. Pas plus d'ailleurs que la chronologie des événements lors de ses visions.
La Ford de M. Girard est avancée. La famille s'en va voir un miracle à la petite église de
Saint-Bruno. Un miracle qui fera regretter davantage à Roméo de ne pas être devenu prêtre
afin d'avoir accès à ce savoir prodigieux qui permet aux miracles de se produire, qui permet
aux miracles de ne plus en être. La voiture traverse Kénogami et prend la route du
Lac-Saint-Jean. La famille est tout excitée de voir le miracle se reproduire. Par la fenêtre on voit la |
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voie ferrée qui est maintenant bordée d'une série de poteaux en bois qui soutiennent
des fils électriques. Alors qu'ils sont fiers de voir ces fils et ces poteaux, René, lui, se
demande comment faire disparaître cette véritable pollution visuelle. On traverse le village
de Larouche, enfin on arrive sur le parvis de l'église de Saint-Bruno.
Une foule se presse à l'intérieur de la petite chapelle, espérant enfin, pour certains,
arracher les mystères de la chrétienté. Pour d'autres, il s'agit tout simplement de se remplir
les yeux sur les vertus étranges de cette peinture venue d'on ne sait où, peinte par les
plus grands peintres de Rome. Le bonhomme Girard n'a pas l'habitude de demeurer à
l'arrière, tous le connaissent, et malgré leur curiosité, ils le laissent passer jusqu'à l'avant, lui et
sa famille. On a construit un grand autel pour l'icône qui représente la Vierge Marie.
Roméo Girard observe longuement la peinture, la contemple minutieusement, comme si tout à
coup la vérité de la sainte Église catholique allait lui être entièrement révélée. Son père,
Joseph, n'a même pas regardé l'icône trente secondes, mais il se retourne vers le prêtre et dit à
voix forte :
Alors, monsieur le curé, vous m'avez réservé une copie de cette icône ? Va-t-elle
pleurer du sang à nouveau ?
Quel coup publicitaire pour Saint-Bruno, pense le journaliste sceptique du Progrès du
Saguenay. Ça aurait été inventé par le curé lui-même que cela ne me surprendrait pas.
Ses croyants n'attendaient que cette preuve matérielle pour lui vouer leur vie entière, ou
ce qu'il reste de leur vie. Mais les pensées du journaliste ne seront jamais publiées. Le
grand titre en première page du Progrès du Saguenay se lit ainsi : Le miracle ! La Vierge se
manifeste à l'église de Saint-Bruno au grand émoi de la petite communauté !
René contemple le ciel, les astres viennent s'agglomérer sous ses yeux ouverts dans
la noirceur de la cellule. Roméo sort de nulle part, de la foule, il trébuche sur une marche
de l'autel et, à la stupeur générale, fonce tête première sur l'icône. Au moment précis de
la collision, apparaît la Sainte Vierge Marie devant un René qui ne semble pas davantage
impressionné que s'il s'agissait du maître. René ne réfléchit pas, il ne pense à rien. Il
observe. Il la contemple dans sa luminosité. On pourrait croire qu'il ne la voit pas, il semble
ailleurs. On frappe à la porte. |
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La Vierge avance. On frappe à la porte. La Vierge flotte au-dessus de René, étreignant
son corps. On frappe à la porte. La Vierge se fond dans René. La porte s'ouvre.
Chapitre 11
Éner, c'est moi.
René se retourna lentement et regarda vaguement un Fabrice à moitié nu.
Viens avec moi à la station de train.
Les deux frères avancèrent dans les corridors de pierre, le premier tenant un
chandelier. René observait son frère, sa respiration devenait difficile. Fabrice finit par pousser une
porte de ciment qui donne sur des rails de train. Ils continuèrent jusqu'à la station,
montèrent quelques marches et s'installèrent sur des débris de ciment en guise de table et de
chaises. René allait parler, mais Fabrice le coupa :
Écoute Éner, c'est sérieux.
Fabrice commença son étrange homélie :
La vie est simple, elle ne peut pas être complexe. Si elle devient complexe, c'est dans
la multiplicité des conventions, la multiplication de ses interprétations. Le plus souvent la
vie devient complexe dans la prolifération des mouvements religieux et philosophiques.
Fabrice observait René droit dans les yeux.
As-tu étudié les différents courants philosophiques et l'évolution de l'idée de Dieu
dans le temps et l'espace ?
La réponse de René fut hésitante.
Euh, oui...
Tu y vois la construction d'une quantité faramineuse de mythes des plus
effrayants. Pour chaque philosophe qui apparut sur cette planète, tout un nouveau courant de
pensée, basé ou non sur l'idéologie de la précédente, était inventé, suivi d'une quantité de
disciples parfois impressionnante. De vraies petites sectes philosophiques qui s'enfermaient
dans une idéologie qui serait détruite peu de temps après, par un autre homme se disant le seul |
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détenteur de la vérité. La surprise n'est pas tant que les hommes s'ingénient à créer des mythes et des légendes, mais plutôt que les adeptes se forment autour de ces philosophes pour boire ces concepts et sont prêts à changer leur agir en fonction d'un quelconque savoir. La crise de la misère humaine, sans cesse à la recherche d'une vérité pour donner un sens à la vie et aux actions d'autrui.
René écouta, mais ne partageait pas tout à fait la vision de Fabrice.
Éner, et s'il n'y avait vraiment aucun sens à la vie et à nos actions, vaudrait-il la
peine que nous fassions ce que nous faisons maintenant ?
René demeura perplexe. Ce n'était pas à la légère qu'il se retrouvait dans ces caves,
il avait bien l'intention d'y découvrir la connaissance, ou du moins une connaissance.
Fabrice, n'es-tu pas un de ces philosophes qui s'avance pour me raconter une
vérité qu'il vaudrait mieux oublier ?
Mais je ne te dis pas de me croire, n'as-tu pas suffisamment de jugement pour
comprendre ces choses par toi-même ? Je ne veux pas remplacer tes croyances par d'autres, je
te montre l'absurdité de certaines croyances, et l'absurdité d'adhérer à de quelconques
croyances. Il n'y a pas d'autorité en ce monde, ni celle d'un roi, d'un président de république,
d'un conseil de ministre, d'un juge et d'un jury en cours de justice, d'un livre de loi ou d'un
père supérieur. Tu dois découvrir ta vérité toi-même, sans croire celle des autres. T'en
inspirer peut-être, tout au plus.
René crut bon de clore le sujet par cette conclusion rapide :
Bon, ainsi il n'y a pas de justice et de vérité en ce monde, prenons les armes.
Après un temps, René reprit la conversation :
Que fais-tu ici Fabrice ?
Fabrice soupira et se mit à réfléchir. René demanda :
D'où viens-tu, que faisais-tu avant ? Sommes-nous oui ou non frères de sang, et
qu'est-ce que cela change ? Je pourrais fuir, regarde, cet escalier mène à la sortie, le tunnel sous
les édifices de la rue de Rungis.
N'as-tu pas entendu les nouvelles de la guerre ? C'est la destruction qui t'attend sur
la rue de Rungis. |
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Quoi ? quelle est cette histoire ?
Entends-tu les touristes ? Non, parce qu'il n'y en a plus. C'est l'apocalypse qui
s'est réalisée. C'est ce que m'a dit le maître dans son bureau.
René, abasourdi par la nouvelle, ne sait plus quoi dire.
Mais que... comment...
Je te le dis, il n'y a plus de vie au-dessus, ils sont tous morts. Tu verras, notre vie
semblera vide, la famine nous guette. Tu as remarqué ? L'électricité ne se rend plus.
René allait parler, mais Fabrice lui fit signe de se taire. Après un moment de
réflexion, Fabrice ajouta :
Mais nous sommes là pour restaurer l'humanité, non ?
Fabrice, pourquoi exister si notre vie est vide, si elle n'est qu'un outil, un
instrument pour restaurer ce qui a été détruit ? Ma vie est déjà vide, je n'ai que faire des préceptes
de Dieu, il ne semble être là que pour éviter que je me suicide. La vie est inutile lorsque l'on
a compris que l'on va mourir. Cette belle société disparaît et cela ne change rien à ma vie.
Écoute René, en attendant on a une remise en question totale des hiérarchies
sociales. Plus d'universités, de partis politiques, de parents. Les hiérarchies de la nature vont
réapparaître, mais ça prendra encore du temps. C'est à nous de voir si nous voulons
organiser nos vies en conséquence et nous suffire à nous-mêmes.
Mais pour combien de temps ?
Fabrice se perdit soudain dans sa peur. René se mit à méditer. Ses jours étaient
menacés par la maladie, ils le seraient davantage par la famine.
Mais qui et pourquoi ?
Je l'ignore, le maître n'a pas voulu m'en dire davantage.
La méditation de René s'approfondit. L'humanité est-elle vraisemblablement détruite,
ne reste-t-il plus rien de son histoire, de ses débats, de ses courants idéologiques et
littéraires, des religions, du fanatisme religieux, du sentiment nationaliste, de l'économie, de la
recherche scientifique ? Il développa un regard nouveau sur le monde, êtres et choses,
univers social aussi, comme si, à ses yeux, l'ordre des hiérarchies universelles était changé à
jamais et que l'avenir lui appartenait.
Tout cela semble vain tout à coup. Nous voilà à zéro, avec une humanité à reconstruire. |
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Et cette fois, elle ne saurait recommencer avec Adam et Ève.
Fabrice s'approcha de René, le prit dans ses bras et lui murmura :
Eh bien, puisqu'il ne reste plus que nous, qui nous empêcherait de reconstruire le
monde à notre façon ?
Chapitre 12
C'est la nuit noire. On peut voir le reflet de la lune sur l'eau. Puis on aperçoit une
ombre. Le jour est levé, l'ombre s'avère être la réflexion de René. On voit une grande plage de
sable et les ruines d'un chalet à l'arrière-plan. Il neige sur le lac, on revoit le visage de René
sur l'eau. Puis l'image change et c'est la réflexion d'Azarias enfant que l'on voit. Il est
maintenant midi sur la plage déserte, c'est le milieu de l'été. Une femme sort du même chalet,
en parfait état maintenant. Elle claque la porte de bois et s'approche d'Azarias qui ouvre
la bouche :
Dieu...
La mère, surprise, arrête de marcher.
Azarias, je vais t'avouer une chose. Je ne suis pas chrétienne. Je suis montagnaise,
une Amérindienne. La légende de ma nation prêche qu'il existe un esprit de la nature. Que
la puissance de Dieu se retrouve dans chaque chose, comme la forêt ou le lac. L'esprit de
Dieu est composant de chaque fleur et chaque fleur est composante de l'esprit du Dieu de
la nature. Dans mon clan, il y avait un sorcier qui étalait son savoir. Il disait peu de chose
de la légende, mais il affirmait que, si tu contemples la nature, tu comprendras bien des
choses. Tu deviendras partie intégrante de l'arbre et de l'eau. Tu seras au même niveau que
la fleur, ni plus ni moins important que le brin d'herbe, le grain de sable ou la goutte d'eau.
Et la grandeur de l'homme, c'est de découvrir ces choses. À propos de la Bible du curé, je
me tais. Mais dis-toi bien une chose, Azarias, la clé de l'existence réside dans la découverte
de la simplicité de chaque élément de la nature, peu importe comment ces éléments viennent
au monde et comment ils repartent vers le monde. Regarde ta réflexion dans l'eau... |
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L'ombre que l'on aperçoit sur l'eau est celle de René, penché sur le rebord d'un
puits creusé dans le sol des catacombes.
Qui suis-je, pourquoi suis-je ici et où vais-je ? Qui sont-ils tous ces gens, que veulent-ils?
René vole dans le ciel bleu de Paris. Il contourne certains bâtiments et se retrouve
au-dessus de la Cité internationale universitaire. Il marche sur le haut de la colline dans
le parc Montsouris, l'air frais du matin lui remplit les narines. Il voit la verdure et les
oiseaux matinaux, les fleurs et les statues. Puis ses yeux sont attirés vers le ravin. Cette fois il
ira. Il suit les rails, entre dans le tunnel, trouve une entrée cachée, descend à la station,
continue sur la voie ferrée, suit le couloir, trouve la porte de sa chambre, y entre et se couche
sur son lit de pierre. Il ne se pose plus aucune question.
Chapitre 13
Dans le bureau du maître, on s'adresse à René.
Éner, te voilà maintenant initié. Tu as lu les livres que l'on t'a remis, tu en
connais suffisamment pour comprendre ce que tu as à faire. Cela commence par la méditation,
l'imagination, la création. Comprends-tu cela ?
René a avalé toute la théorie mystique qu'on lui a remise. Il a bu les paroles de
l'enseignement du père supérieur. Il s'étonne que cette matière philosophique, si complexe au
départ, ne lui révèle rien un coup assimilée. Un bagage de connaissances qui laisse espérer
des choses incroyables, mais n'apporte rien de plus. Bien sûr, il peut voir des images
extraordinaires en se concentrant sur une musique douce. Des images qui viennent
d'elles-mêmes correspondant à la musique. Mais la vérité, pourtant à sa portée, garde tous ses
secrets. Impossible d'aller plus loin, de sauter les étapes, de voir concrètement une évolution.
Je suis initié, et puis après ?
René a la vague impression d'avoir déjà vécu un tel moment, lorsqu'il reçoit par la
poste son diplôme de fin d'année d'études : |
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Voici ton diplôme, l'an prochain on t'en donnera un autre, puis un autre, jusqu'à ce que tu obtiennes le plus gros de tous, le plus lourd, qui tient à peine en un cadre sur un mur, celui que les gens tueraient pour avoir.
René voit alors une certaine évolution, mais si petite, que la motivation s'y perd. Cela
ne contente en rien sa soif de savoir.
Cela viendra plus tard.
René se met à douter que cela pourrait venir. Il n'a que faire de toutes ces heures
de recueillement, de prière, de méditation dans la souffrance. En même temps, il s'étonne
que les autres frères vaquent à leurs affaires, semblent en connaître davantage que lui.
Je voyage hors de mon corps, durant la nuit je voyage dans l'espace. Ma période
de sommeil est consciente.
Voilà pourquoi on peut demeurer enfermé ici, on pourrait même se connecter sur
une machine et s'enfermer en permanence dans un placard. La vie semble si merveilleuse
une fois que l'on atteint la connaissance. Encore faut-il l'atteindre !
Lorsque René marche dans le couloir des chambres, il éprouve une totale
indifférence émotionnelle dans sa relation avec les autres. Pire encore, il marche comme une machine,
il se tient droit, d'une façon solennelle. Il a l'impression que, s'il faisait autrement, on
le châtierait.
Se tenir droit implique une conscience aiguë de son corps, l'oxygène circule mieux
jusqu'au cerveau, ce qui aide à la concentration.
Au diable les sensations physiques, il faut prendre conscience de son corps pour mieux
le déshumaniser. Ce corps qui est une erreur de la nature, qui est notre limite à notre
compréhension de l'autre monde. Un boulet de prisonnier à l'intérieur du pénitencier. Se
débarrasser du corps et fuir la prison par la seule pensée. Aussi bien y incorporer l'institut
psychiatrique.
J'ai parlé avec la Vierge Marie, hier. C'est une femme qui mérite d'être à la tête de
toutes les femmes, à l'intérieur de l'Église.
René regrette ces comparaisons avec le système pénitentiaire et l'institut
psychiatrique. Il met au compte de l'ignorance ce mépris pour l'organisation sectaire qui lui sauvera la vie, |
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du moins d'après son frère qui ne craint pas l'échange du sang meurtrier. Mais René
est maintenant initié, peu importe les événements du dehors.
Bienvenue sous la Terre, là où le monde se reconstruit, grâce à nous, les
privilégiés. Nous avons une tâche à accomplir, reconstruire Paris, reconstruire le monde. Certains
le pourront en trois jours, d'autres pourraient y consacrer encore plusieurs millénaires.
Les actions éclatantes, ce n'est pas de votre niveau. Alors oubliez pour l'instant la
résurrection des morts et les petits miracles à la sauce Jésus-Christ. Pourtant, il n'y avait rien là
que vous ne puissiez faire. Concentration et volonté, c'est la recette à suivre.
Trop chétif pour être bûcheron, Roméo a été inscrit à un cours de cuisine. Lui aussi
deviendra un initié.
Bienvenue aujourd'hui à la rencontre annuelle des nouveaux cuisiniers. Vous avez
été choisi pour vos dons et votre savoir-faire. Votre mission sera simple, préparer à manger
aux hommes des bois qui coupent les arbres et qui se meurent de faim après un dur labeur.
Notre organisation professionnelle n'ouvre pas ses portes très facilement. Vous aurez des
cours très stricts à suivre, des livres de cuisine à lire. Vous apprendrez non pas à suivre
des recettes, mais à les inventer. Notre organisation vous dévoilera l'essence même de la
cuisine, les principes de base qui expliquent l'effet de chaque ingrédient. Ceux qui passeront tous
les examens, au cours des prochaines quatre années, recevront un certificat de cuisinier
de notre organisation professionnelle et seuls ces étudiants auront le droit de cuisiner dans
le nord pour nos valeureux coupeurs de bois. Concentration et volonté, c'est la recette à
suivre.
Les mécanismes destructeurs du savoir, en action, induisent René à perdre ses
repères. On a fini par le convaincre que les anciennes institutions politiques, économiques et
juridiques ne sont qu'une faillite qu'il faut désormais oublier.
La société se comportait comme une machine à initier, mais qui n'a jamais su
vraiment reconstruire des êtres nouveaux, réussissant cependant à vider la tête de ses enfants
sans la remplir dans un but meilleur. Il fallait aller jusqu'au bout de l'apprentissage. On
ne construit pas un bon avocat en trente années, non plus qu'un bon médecin. Surtout
lorsque la seule chose qu'on leur fait miroiter pendant leur apprentissage, c'est le salaire qui leur |
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permettra de vivre comme des rois. Vous pouvez comprendre que les médecins ont une mission même s'ils l'ignorent. C'est là l'absurdité de ces humains déshumanisés. La société considère cette formation comme une bonne chose, car si le médecin comprenait qu'il n'aura jamais le temps de profiter de son argent, il n'accepterait pas de souffrir autant d'années.
Quel est le but ultime de cette secte ? Quel est le but ultime de toutes nos institutions,
de notre société ? René se posait inlassablement ces questions. Est-il condamné à faire de
la philosophie, c'est-à-dire à questionner chaque élément qui compose et construit son
monde? Ce n'est pas là jouer à être Dieu.
Le but visé de notre organisation, sachez-le, n'est ni le bien-être, ni l'argent, ni
l'intérêt privé, ni la justice.
Ni la justice, se répète René.
Mais la formation d'une meilleure race, vouée aux lois de la nature, où culpabilité
et innocence ne sont que des abstractions. Toute personne libre qui entre en
contradiction avec la loi naturelle ou tout infirme qui subit cette loi, est d'une race imparfaite et n'a
pas les aptitudes à incarner la loi naturelle. La famine nous guette aujourd'hui, mais elle
est justifiée. La famine est un bien, si vous savez voir les choses de votre nouvel il. Le
jeûne permet d'atteindre des sommets spirituels.
La tête de René tourne. Le rationnement est sur son ventre. Mort sur mort sur mort, de
la maladie, de la vie sociale, de la faim. Une triple mort. Mort permanente qui s'ajoute à
d'autres morts. Succession de morts. Il ne manque plus que la résurrection de la chair.
Ainsi Roméo deviendra cuisinier. La fortune de son père ne suffit pas, il faut faire de
lui quelque chose. À défaut d'en faire un homme, on en fera un cuisinier. Au diable la famine,
je m'en vais mourir dans le nord, pardon, nourrir dans le nord ceux qui risquent leur vie
chaque jour à couper du bois. Et je vais me sentir étrangement bien, loin de mes frères et de
mes surs.
L'origine de la richesse de Joseph Girard est inconnue, comme la justice du Seigneur
ou de l'autorité. Elle vient de nulle part, les chemins tortueux de son acquisition ne sont pas
à questionner.
La justice du Seigneur privilégie la loi de la nature qui embrasse l'idée du plus fort. |
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Les plus faibles doivent mourir.
Des millions meurent de faim, cela permet à quelques centaines d'autres d'élaborer de
la philosophie (des concepts philosophiques à l'infini) et d'élaborer des analyses de toutes
sortes dans de multiples universités aux noms lourds. L'humanité ne méritait-elle pas
d'être arrêtée dans son élan d'analyse au détriment de la vie d'autres ?
L'inégalité n'est pas une injustice. Il n'existe pas d'injustices en ce monde, ni de
choses justes. De l'inégalité sociale, on peut affirmer qu'un ne mérite pas nécessairement
d'être sauvé, que les pays pauvres ne méritent pas nécessairement d'être aidés. Il n'y a pas de
juste morale, ni de dilemme moral. Qu'est-ce qui est juste ? Qui peut se lever et dire que telle
ou telle chose est juste ou non ? Rien n'est juste, mais tout peut être juste. À partir de ce
moment, il appartient à l'humain, selon la société anéantie, de décider ce qui devrait être
juste ou non. Le monde des conventions. Il s'agit de prendre des décisions en conséquence. Il
appartient à Dieu de dire ce qui est juste ou non, et non pas aux hommes, c'est pourquoi
Dieu les a détruits.
Ainsi ce qui semble injuste ne l'est pas nécessairement, pense René. Pourquoi aider
les autres alors, les soutenir ? Les nourrir et les éduquer? Pourquoi vouloir faire évoluer
l'humanité dans son ensemble ? Ce qui est plus difficile, c'est le sentiment nationaliste,
ce sentiment d'appartenance à un groupe semblable. Là on s'aide, on a le désir de faire
évoluer sa nation en ignorant les autres. Un seul gouvernement mondial fort aurait changé bien
des choses. La fin des frontières en aurait changé bien d'autres. Plus aucun sentiment
d'appartenance à aucun groupe. Nous sommes un seul peuple sur une même planète. Que
fait-on lorsque l'on est incapable de se reconnaître en aucun groupe ? Incapable de se conformer
à rien ni personne ? Le risque est grand d'oublier son aliénation à un peuple, l'aliénation
aux autres, essentielle au bon fonctionnement de l'humanité. Mais comment l'humanité
a-t-elle évolué ? A-t-elle évolué en fin de compte ? Le bilan des sociétés, peu importe la
cause, c'est la destruction. Là est son destin, pense René. Et puis, qu'est-ce réellement que
l'évolution de l'humanité, qu'est-ce que la régression ou la stagnation ? Et pourquoi fallait-il
aller quelque part, s'organiser pour le mieux, où la justice se fera, où tous seront heureux ?
La prétention d'établir des objectifs, d'exiger des actions, de régir la vie des gens au quart
de tour. En faire des machines prêtes à marcher là où on veut qu'elles marchent. |
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Si l'homme veut faire la justice sur ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, l'humanité est perdue.
Et si l'homme veut faire la justice sur ce qu'est vraiment la justice de Dieu,
l'humanité est perdue. Il n'y avait qu'à vivre et laisser vivre. Mais cela aussi est contraire aux lois de
la nature, du moins contraire aux lois de la nature que l'on tente de nous imposer et qui
changent selon les siècles.
Chapitre 14
Enfermé dans sa cellule, René pleure sur ses souvenirs, sa liberté perdue. Si seulement
sa prière pouvait être exaucée et que Dieu se manifestait. Il a maintenant la certitude qu'il
est condamné, cette seule pensée l'étouffe. L'évasion n'est possible que dans l'imagination.
La drogue. Cet univers clandestin où il est libre à un certain niveau, car il n'est pas contrôlé
par l'autorité. Dans les circonstances où l'autorité des hommes supérieure à celle du
maître n'existe plus, il considère que la drogue est maintenant légale et nécessaire à la
nouvelle création du monde.
René se mit à réfléchir, il sentit comme un trou noir en son esprit. Paris serait-il
effectivement détruit ? Cela lui semblait impensable. Des larmes lui vinrent et ruisselèrent sur
ses joues tant la fatigue l'accaparait. Le doute persistait cependant. Quel intérêt le maître
aurait-il à laisser croire une chose pareille ? Enlever toute idée de retour à la vie du dessus
qui pourrait encore subsister en l'esprit des frères, peut-être. Ou alors Fabrice mentait, de
peur que René s'enfuie. Ce frère de sang, a-t-il seulement prouvé son honnêteté ? Sa
loyauté envers René ? Envers qui sera-t-il le plus loyal lorsque l'occasion se présentera : le
maître ou René ? Mais René revint soudainement à Éner, sa pensée se précisait déjà plus
rapidement. Un frère de sang, c'est loyal. Un maître, même s'il mentait, c'est pour le bien
des siens. Ainsi, que Paris soit détruit ou non, cela ne change rien à la vie sous terre. Au
contraire, connaître la vérité peut s'avérer négatif dans l'hypothèse ou Paris existe vraiment
et que René ne considère plus l'hypothèse où Paris n'existe plus. Il n'en verrait pas les conséquences et ne verrait pas le but de faire ses exercices. |
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Ainsi il faut reconstruire le monde, en commençant par Paris. Par le quatorzième
arrondissement plutôt. René imagina le parc Montsouris. Il vit chaque arbre, sa mémoire ne
le trahissait pas. Il put reconstituer en entier la Cité internationale, avec son château en
plein centre accompagné un peu à gauche en avant par la Fondation des États-Unis. Il put
reconstituer le Panthéon, la Sorbonne et ses alentours dans le quartier latin, refaire tout le
chemin jusqu'à la Cité via le jardin du Luxembourg et l'observatoire. Et puis la Tour Eiffel,
l'Arc de Triomphe, le centre Georges-Pompidou, Châtelet-Les-Halles, le Théâtre national, le
café Sarah Bernhardt. Déjà l'image s'embrouillait. Qu'en est-il du reste de Paris ? De tout ce
qui est loin des Champs Élysées, qui n'est pas touristique ? Les images ne vinrent plus, à part
le Marais qui revint morcelé. Il s'avérait que René était incapable à lui seul de
reconstruire Paris. Comment recréer l'univers si on n'en a pas une image parfaite telle une carte
informatisée dans une mémoire dite morte ? On peut recréer l'univers, jamais le même.
Ainsi donc se présenta à René la pensée de reconstruire un Paris à son idée, mieux que
l'ancien, mieux que ce qu'il est incapable de se souvenir ou qu'il n'a jamais eu la chance de voir.
Alors il se mit à réfléchir. Que manque-t-il à Paris pour atteindre la perfection ? Quels sont
les défauts de Paris ? Ce qu'il manque à Paris, c'est les champs de Val-Jalbert.
René observait maintenant le jeune Azarias qui travaillait dans les champs avec une
fourche. Il prenait de la paille qu'il empilait sur un chariot. Le ciel était d'un bleu éclatant
à l'arrière, il s'entremêlait avec le lac au loin. Il n'existe pas de plus belle vue. Paris ne
serait plus Paris sans ces champs, mais Paris serait complet. René pourrait y vivre douze mois
par année sans avoir l'impression d'étouffer sous des tonnes de pierres taillées.
Mais Val-Jalbert n'a pas ces merveilles
d'architectures, ces cafés, ces théâtres, ces concerts, ces
pâtisseries-boulangeries, cette histoire. On ne peut donc pas y étouffer douze
mois par année non plus. D'autant plus que l'hiver y est insupportable. René
peut bien rêver à l'un et à l'autre, il est maintenant six pieds sous terre,
sous un Paris détruit, vivant dans un Val-Jalbert passé et morcelé. Ainsi René
projeta dans l'espace devant ses yeux les bâtiments qu'il y a au-dessus de lui.
La rue René-Coty, il la remonta jusqu'à la place Denfert-Rochereau, jusqu'au
Square de l'Abbé Migné, le petit parc en arrière de l'entrée des catacombes. |
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Il tenta,
du mieux qu'il put, de revoir les noms des cafés et des pâtisseries qui entouraient la place
: Impossible ! Il y est passé souvent pourtant. Il revoyait seulement l'Hôtel du midi et
la Brasserie de la gare. Comme la mémoire est limitée. Il vit Azarias dans le parc qui
continuait à prendre du foin imaginaire qu'il plaçait sur un chariot invisible. Ainsi il put apporter
Azarias sur place, mais il ne se mit pas à fonctionner dans cet univers. Créer de la pierre,
d'accord, mais des humains autonomes en mouvement, c'est autre chose. À quoi bon tous
ces exercices, pensa René. Pourquoi cette guerre ? Il paraît que même la France n'a jamais
su pourquoi et par qui. Un pays peut-être, mais lequel ? Selon le maître, il s'agit d'une
organisation internationale puissante. Le crime organisé ou une société secrète en pouvoir
depuis longtemps. On n'a pas su voir venir la mort, on croyait qu'elle ne viendrait jamais.
Plusieurs ont préparé sur de longues années leurs vieux jours qui ne viendront pas. Il est pourtant
si facile de mourir, de mille et une façons. René allait être le premier de tous à se
retrouver dans l'incinérateur, emporté par la maladie. Mais voilà que tout Paris est détruit.
Le monde est maintenant chose du passé. Mais est-ce bien un grand malheur lorsqu'il
ne reste plus que René, Fabrice et le maître pour déplorer cet état de fait ? Et peut-être
une poignée de frères tous plus ou moins malades de schizophrénie. Mais voilà que les
malheurs de Saint-Jean-Vianney et de Saint-Cyriac ont fait couler, et de loin, davantage de larmes.
La famille Girard, miraculeusement sauvée par les faveurs de Dieu (répétera longuement
Joseph), s'en retournait à la maison après avoir passé les villes de Jonquière et de
Kénogami. L'eau, venue de nulle part - de la rivière, d'un barrage effondré peut-être, du ciel,
pourquoi pas (Dieu seul le sait lorsqu'il lance son déluge) - recouvrait le village de Saint-Cyriac.
Au loin, seul le pignon de la petite chapelle ressortait de l'eau. Quel triste spectacle pour
la petite famille se demandant maintenant ce que pouvaient devenir leur maison, leurs
serviteurs et leurs voisins. Morts pour la plupart, apprendront-ils par la suite. N'est-ce pas là
la volonté de Dieu ? Mais il faisait noir, et cette volonté, on ignorait encore jusqu'où
elle s'étendait. Pour leur malheur, l'eau a fini par partir, mais emportant avec elle le
village complet de Saint-Jean-Vianney. C'est Mme Simard la première qui s'en aperçu en faisant
la vaisselle un soir, les Simard habitant la dernière maison du village, un peu en retrait.
Tiens donc, on voit les lumières de Chicoutimi à soir. Qu'est-ce qui se passe ?
Le lendemain on pouvait constater,
au-delà de la route coupée, un immense trou. |
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Saint-Jean-Vianney, avec toutes les terres de Joseph Girard, avait été entraîné en un
glissement de terrain. Heureusement le vieux Girard allait être dédommagé !
Ça compense pour les pertes et les morts, dira-t-il. À partir de ce jour, la famille
partit s'installer à Desbiens où le bonhomme Girard allait refaire une fortune. Il acheta de
grandes terres et oublia la ferme. Il obligea toute sa famille à couper du bois afin de le vendre
aux meules de la St. Raymond Paper. Après la fermeture de l'usine de Val-Jalbert, Azarias
aussi vint construire sa maison sur la huitième avenue du village de Desbiens. Lui, il allait
devenir le grand patron de l'usine de la pâte de bois. Il n'y a pas à dire, pensa René, les
malheurs entraînent tout de même d'autres bonheurs. N'est-ce pas à Desbiens que ses parents se
sont rencontrés ? Mais cette rencontre s'avérerait-elle un bonheur ?
Chapitre 15
René marchait dans les anciennes carrières de pierre. Son ventre gargouillait, déjà
la graisse autour de ses os était mangée, bientôt les muscles seraient attaqués. La
famine faisait rage, on devait se contenter de gruau. Dans quelques minutes, il y aura une
réunion de tous les frères dans le sanctuaire. Le maître parle déjà :
Sur chaque planète de notre système solaire, il y a des formes différentes de vie qui
sont invisibles pour le commun des mortels. Un jour, vous aussi serez en contact avec elles,
dans le but de construire une nouvelle organisation de l'univers, en une parfaite utilisation
des ressources. Ces champs d'énergie si forts qui traversent l'espace et la Terre, c'est
l'énergie de l'avenir, l'énergie cosmique.
Un frère s'avança et osa poser une question, confirmant ainsi à René que tous sont
au courant de la destruction du dessus.
Comment pourrait-il y avoir un avenir à l'humanité s'il n'y a aucune femme pour
assurer l'espèce ?
Mais nous n'avons plus besoin de femmes pour nous reproduire. Nous n'avons même |
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plus besoin d'hommes.
Tous les frères sursautèrent à cette étrange réponse. Quoi ? Cette petite secte de rien
du tout aurait la technologie nécessaire pour reproduire l'espèce en laboratoire ? Que cache
ce maître? pensa René.
Croyez-vous que le pape soit aussi ignorant que vous, mes frères ? Le pape est un
initié. Il est initié à une science qui est demeurée insoupçonnée. De même pour notre
organisation, beaucoup plus grande que vous ne pourriez l'imaginer. Nous avons des gens encore en
vie qui s'activent dans à peu près tous les pays du monde. Ne vous inquiétez donc plus
avec l'arche de Noé, il y a bien plus à faire dans l'avenir que de voir à la chaîne alimentaire.
Et puis là n'est pas votre rôle.
Quel est-il, notre rôle, au juste ?
Les autres frères semblèrent attentivement attendre une réponse. Quelle est
exactement leur mission, comment arriver à cette fin ? Mais dans la tête de René, cette question
camouflait quelque chose de bien plus révélateur. Elle confirmait l'ignorance des frères. La
peur les poussait à se taire, au conformisme, à s'en faire croire. Mais René comprit qu'ils
sont comme lui. Ils n'ont pratiquement jamais rien vu, jamais rien compris. Ils sont initiés
à quoi? À des rituels vides de sens, à une philosophie belle en parole, invérifiable en
pratique, impraticable. Le bien et le mal, ces concepts qui n'en sont que de pâles preuves, en
convention. Le mal n'est plus mal, l'injustice n'en est plus une, comme dirait le maître. La
torture devient un bien pour découvrir Dieu.
Le mal sert au bien comme le bien sert au mal. Comme l'un et l'autre sont la même
chose et impliquent l'un et l'autre. D'autant plus que les définir est bien relatif. L'humanité
détruite n'apporte plus rien de bien ou de mal à cet univers, et ainsi Dieu peut
contempler autre chose, construire, créer à perpétuité des univers. Somme toute, l'humanité n'est
qu'un échec de plus, une réussite à un autre niveau. Cette superposition de niveaux qui
change tout, le changement d'angle, la perception des choses selon notre position. La
destruction de l'humanité qui peut devenir un bien pour l'univers ou pour l'humanité elle-même,
selon ce que l'on ignore. Même la révolution peut devenir un bien, la destruction complète
aussi. L'anarchie n'est ni bien ni mal. La foi, Jésus-Christ, croire en Dieu ou non ne change rien. |
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Croire des histoires, voir plus loin que ces histoires, voir les mécanismes en action, voir
les conséquences en action. Être incapable de voir les conséquences de nos actes et de
notre destruction, cela en dit long. On décortique une organisation de l'univers franchement
effrayante, sept univers dans sept, multipliés par sept, sept hiérarchies universelles,
choses que René ne sait pas voir, mais que, s'il était prétendument plus exercé, il verrait très
bien. Au pire aller, il devrait les accepter comme vraies, car c'est logique et nécessaire pour
la Vérité qu'on lui enseigne. René est complètement dépassé. Il ne suffit pas qu'on lui
montre certaines choses surprenantes qu'il a de la difficulté à expliquer, comme le voyage hors
de son corps ou la communication avec les morts. Ces événements difficiles à cerner, à
interpréter, à formuler en hypothèses. Terrain dangereux face à un scientifique borné qui a
les deux pieds enracinés dans la terre et qui ne demande même pas à voir. Il considère
les prémisses fausses dès le départ. Mieux vaut mourir que d'être le plus grand des
ignorants qui s'amuse avec quelques petits concepts étrangers à sa propre expérience et de tenter
de sauver l'univers ou l'humanité. Que la vie simple des ancêtres tout à coup devient
séduisante ! La petite croyance en Dieu, la foi dans un monde meilleur au ciel. Il ne s'agit que
de faire le bien, ce concept indéfinissable, excepté par la conscience, et en rapport aux
conventions de ce qui est bien ou mal, le tout reposant sur le Jugement dernier. Combien relatif
est ce jugement !
Pourquoi le sacrifice viendrait-il de moi, pensa Roméo ? Le plaisir, non pas que ce soit
là ma seule préoccupation. L'homme sauvage s'inquiéterait-il de cela ? Si je me perds dans
les bois, ma petite vie, ma petite famille, quel rôle viendra jouer l'idée du sacrifice, de la
prière, de Dieu, du plaisir interdit ? Libération, libération ! La simplicité de la vie, sans la
compliquer avec toutes les histoires des autres. En autant, là mon principe premier, que je
ne cause aucune souffrance à autrui. La vie est simple, bien plus simple que ce qu'on cherche
à en faire.
Roméo réentendait le sermon du curé :
Vous mourrez en enfer au moindre petit mensonge ! Rappelez-vous la femme de
Loth transformée en statue de sel ! On lui donne l'ordre de ne pas regarder derrière elle, et
première chose qu'elle fait ? elle regarde !
Cette capacité d'expliquer certains phénomènes, mais d'être incapable de les expliquer |
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en entier. Ce qui revient à dire que l'étude permet de voir davantage, mais jamais le
tout. Tout à coup René entra dans une conversation à sens unique avec le groupe.
On ne comprend rien de l'univers, malgré notre technologie que l'on appelle
avancée. Peut-on construire une humanité complète sur des vérités incomplètes ? N'est-il pas
normal alors qu'elle explose, cette humanité ? Lutte du pouvoir, du bien et du mal, les Arabes
contre les Chrétiens contre les Juifs. Tout cela devient une force du mal lorsque les vérités n'en
sont que des demies. Lutte du pouvoir, tout simplement, entre les religions et entre les
différentes branches à l'intérieur même de ces religions. La loi du plus fort, celui qui détruira l'autre
et assimilera les restes. Ne vaudrait-il pas mieux voir les phénomènes, tenter de les
expliquer, mais de ne sauter à aucune conclusion, ni élaborer des théories là-dessus ensuite et
inventer le chaînon manquant, sans oublier de se compliquer l'existence au passage ?
Tous les frères se regardèrent l'un l'autre. Pour la première fois René semblait se vider
le cur, et l'on se demandait comment réagirait le maître.
Mais tu parles de la science actuelle ? Ne la trouves-tu pas bornée ?
René continua son discours :
On voit sept planètes avec lesquelles on explique la destinée en long et en large. On
en découvre une huitième et tout est à remettre en question. On découvre une vérité nouvelle
et tout un courant philosophique est à remettre en question. Une vérité qui n'en est même
pas une, ou incomplète.
Le silence se fit sur la salle. Comme si René attendait les objections, mais ces
dernières ne vinrent pas. Alors il cria sa prochaine réplique :
Aucun homme sur cette planète ne devrait avoir le droit de se lever et de dire: "Voici
la Vérité !". Pas même Moïse ou Jésus-Christ !
Le maître répondit à cela :
Mais oui, ils devraient avoir le droit.
Mais nul n'a le droit d'imposer cette vérité à la face de l'humanité, pour ensuite régir
la vie de tout et chacun. S'il y a des choses inexplicables en ce monde, oui pour tenter de
les démystifier, non pour tenter d'en imposer une vision coulée dans le ciment à
l'humanité, encore moins d'y plaquer une philosophie ou une idéologie régissant le monde. Je parie
que Paris n'a jamais été détruit ! |
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Chapitre 16
Azarias était assis avec son père sur le rebord en ciment bordant le barrage qui élève
la chute de Val-Jalbert. Au loin on pouvait apercevoir le village, les champs, le lac. De
même, Roméo était assis sur le dessus d'une montagne avec Joseph, son père. Ils voyaient
les champs, les routes de terre et quelques maisons. Les deux chefs de famille lançaient à
leur enfant leur philosophie en ce qui concerne la présence des Anglais dans la région. Ces
discours lancés à la légère, quoique très importants en leur esprit, allaient régir le courant
de pensée futur des enfants et des petits-enfants vis-à-vis les étrangers, mais aussi toutes
les actions et les interactions qui allaient prendre place dans quelques années entre les
Anglais et les Français.
Oui Azarias, les Anglais sont ici, propriétaires des industries, des banques et des
commerces. Riches comme Crésus, tout cela grâce à nous. Leur richesse, ils la gagnent sur
notre dos. C'est pourquoi à Val-Jalbert nous pouvons être fiers que ce soit notre usine, payée
à même nos actions. Il n'y a pas un Anglais ici pour venir nous dire quoi faire. En fait,
les Anglais sont nos compétiteurs directs, nos ennemis depuis toujours.
Oui Roméo, sans les Anglais, jamais la région ne se serait développée. Personne
n'aurait d'emploi, nos ressources naturelles ne rapporteraient rien, et plus important, nous ne
serions pas riches. N'oublie jamais cela Roméo.
Azarias, tes ancêtres sont venus ici, ont découvert cette terre, l'ont développée. Dans
les vingt et un premiers arrivants de la région qui ont remonté le fleuve Saint-Laurent puis
la rivière Saguenay, il y avait ton ancêtre. Il y a eu une guerre en Europe, les Français
n'ont pas cru bon négocier les terres acquises lors de leurs voyages d'exploration. Ils n'ont
gardé que deux minuscules petites îles en Amérique, Saint-Pierre-et-Miquelon, avec un droit
de pêcher la morue. Depuis les Anglais ont pris le contrôle, nous empêchent d'entrer en
politique, nous interdisent la richesse, profitent d'une main-d'uvre sous-payée. Bref, ils ont
pris possession de notre pays, et tout cela s'est décidé bien loin d'ici. |
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Roméo, les circonstances de la guerre sont d'ordinaires très difficiles. Malgré que
nous soyons devenus sujets du roi d'Angleterre, je crois que nous pouvons affirmer avoir tout
de même profité de cet échange d'autorité. L'Église catholique a fait une avec les Anglais.
Nous avons gardé nos lois, notre droit civil hérité des coutumes de Paris de 1812, le célèbre
code napoléonien. Ils auraient pu tous nous massacrer, ou faire comme en Acadie, nous
déporter. Mais finalement nous nous sommes bien entendu avec eux, nous vivons en harmonie
avec eux.
Azarias, nous sommes leurs esclaves, leurs marionnettes. Le clergé est à leur pied,
les maires et les politiciens régionaux appliquent leurs ordres. Ils ont volé notre âme.
Roméo, les Anglais nous ont apporté l'ère de la modernité, la révolution industrielle
et des niveaux de vie élevés. Ils nous ont offert une nouvelle âme.
C'est alors que René se retrouva face à face avec le maître. Il épia minutieusement
ses traits. Impossible à l'il nu de distinguer s'il est d'origine anglaise ou française,
d'autant plus que son accent français est sans reproche. Mieux que le sien même. Mais
certaines choses ne trompent pas. Quelques petites erreurs de genre confirment qu'il s'agit bien
d'un Anglais. Qu'il parle si bien notre langue devrait faire de lui un traître qui s'est très
bien intégré. René ne put se résoudre à répondre à cette question : est-il un ami ou un ennemi ?
Azarias, même si tu le désirais, un Anglais ne pourra jamais être ton ami. Car tous ils
te méprisent, te considèrent comme une forme inférieure d'humain bonne à labourer les
terres ou à faire rouler le rouleau à papier sur les meules.
Roméo, comme c'est stupide d'avoir épousé Maria. Si cet enfant n'était pas venu
aussi... Je voulais te marier avec la fille de Sir John Price. Ils sont riches, cultivés, bien éduqués,
la seule haute société que nous ayons dans la région. Si Maria vient qu'à...
À ce stade-ci de la conversation, Roméo n'eut plus le choix d'intervenir.
Mourir ? C'est ça ? Si Maria meurt des suites d'un accouchement, tu peux être
certain qu'il n'y aura pas d'épouse de remplacement.
Sois sérieux, tu auras besoin de quelqu'un pour t'occuper des enfants. Une fille de
famille riche t'apportera une place dans le monde. Encore mieux, les deux seuls soupirants
de cette jeune Anglaise sont morts des suites d'accidents dans les presses à papier de l'usine. |
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Crois-tu pouvoir gagner ton ciel à te réjouir ainsi du malheur des autres ?
De toute manière, je n'ai plus grand espoir. Selon le curé, les riches et les Anglais
brûleront en enfer, c'est écrit dans la Bible. Sachant cela, je profite de la vie au maximum.
Vint soudain à l'esprit de René la question à savoir si les riches et les Anglais de
l'époque sont effectivement allés au ciel ou plutôt en enfer. Pour lui, ces notions de ciel et d'enfer
se sont plutôt évaporées dans le néant avec le temps. Il croyait cependant, à tort peut-être,
que la souffrance que l'on cause, doit être repayé d'une façon ou d'une autre. En ce qui
concerne les actions qui sont dignes de Dieu ou non, il lui était devenu bien difficile de faire la
lumière là-dessus, d'autant plus que les multiples autorités qui disaient détenir la vérité
sur le sujet se contredisaient, et que la confiance que René leur témoignait laissait plutôt
à désirer. Et, pour ce qui est de la remise en question systématique de toute parole du
maître parce qu'il serait anglais, René, divisé sur la question par ses ancêtres, ne vit pas
pourquoi son indifférence devrait changer. Du moins, s'il devait se méfier de lui, ce ne serait pas
pour d'aussi vaines raisons que son origine anglaise, d'autant plus que, physiquement, il ne
peut même pas distinguer un Français d'un Anglais.
Chapitre 17
À trois heures de train au nord de
Paris, s'étale une ville lourde en histoire. Londres. Une ville certes
différente de Paris selon le sentiment général, mais sensiblement la même aux
yeux de l'initié. Dans le West End, sur Kilburn Park Road, la branche-mère de
l'organisation sectaire a une racine sous une petite église nommée St.
Augustine's of Canterbury. Pour l'architecture de cette église anglicane
construite en 1880, on a adopté un style gothique du début du treizième siècle
où l'on peut distinguer des traces de l'influence française. Elle est un peu en
retrait de la route, mais on peut tout de même l'apercevoir du Paddington
Recreation Ground, ce grand parc naturel où les Londoniens du quartier
pratiquent différents sports. C'est un bijou d'architecture oublié par les
Anglais et les touristes. |
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Mais cet oubli n'est pas inutile, il est même nécessaire. Sous la petite église on retrouve des caves
et des couloirs qui conduisent à quelques kilomètres de là, près de la St. Mary's Church
construite sur le Paddington Green. Ces installations souterraines - qui comportent des
chambres, des laboratoires et un sanctuaire - furent construites à une époque où toutes les
terres du village de Paddington appartenaient à l'Église. Une mention historique indique que
déjà en 1222 on parlait de cette première église sur le Paddington Green. Elle a été
reconstruite deux fois depuis, la dernière en 1789. Encore aujourd'hui la majorité des terres de
Maida Vale et de Kilburn appartiennent à l'Église. Paddington n'a fait partie de Londres qu'à
partir de 1900, jusqu'au dix-neuvième siècle ce n'était qu'une place tranquille, rurale,
endormie, qui comptait moins de quatre cents maisons. Morte au-dessus, mais active en dessous.
Le quartier s'est agrandi dans la première partie du dix-neuvième siècle avec le
développement du canal et des rails, repris par l'arrivée de l'Underground en 1863. Aujourd'hui
Paddington est très cosmopolite.
Ainsi les caves de la maison-mère s'étendent dans le West 2, mais des couloirs mènent
à des entrées dans le W9 et même jusqu'au NW6 à Kilburn. Au contraire du
gouvernement anglais et de l'image que projette l'Église anglicane, l'organisation-mère n'a pas su
garder son conservatisme et ses traditions. Elle s'est très vite développée du point de vue
technologique, comme si elle avait besoin de demeurer compétitive. La hiérarchie religieuse y
est moins présente, on n'oblige même pas les membres à demeurer sous terre. On y vient
travailler en secret comme on pourrait se rendre dans une tour de l'East End pour
accomplir des tâches vaguement explicables. Personne ne se doute des activités qui se trament
sous terre. De toute manière, personne ne saurait imaginer qu'ils puissent atteindre un
quelconque résultat, encore faudrait-il savoir ce qu'ils font depuis des siècles. Il s'avère que
même la majorité des membres l'ignorent. Peut-être s'agit-il de prendre le contrôle de
l'humanité? On peut toujours rêver de conquérir le monde, peu en importe les motivations, on n'a
guère de chance de réussir. Sinon en étant un antéchrist doué de pouvoirs, ou un christ très
intelligent avec une armée et des armes invincibles. Ce qui est toujours dans le domaine
du possible. Mais avec un message humanitaire, d'amour absolu, sans armée et agissant
dans la subtilité, l'entreprise devient un véritable défi de finesse et de stratégie. Mais
peut-être aussi s'amuse-t-on à vouloir conquérir le monde comme des enfants jouent avec des soldats |
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en or, le jeu n'en est que plus passionnant. Mais on a affaire ici à des gens qui prennent le jeu au sérieux, et qui plus est, sont déjà en contrôle de plusieurs autres organisations indépendantes dont quelques gouvernements ici et à l'étranger, sans oublier certains groupes du crime organisé. Pourtant il s'agit bien là d'une organisation humanitaire, qui justifie le tout en affirmant que la fin justifie les moyens. Comme Dieu prêt à sacrifier six millions de Juifs pour des desseins impossibles à imaginer pour l'homme actuel. Cet homme qui arrive aisément à remettre Dieu en question après un tel massacre. Comment un Dieu permettrait-il tant d'atrocités ? La fin justifie les moyens, laquelle fin on ignore. Mais certainement une fin qui ne sert en rien le bonheur de l'homme. Dès lors, notre homme aurait peut-être raison de remettre son Dieu en question. Mais qu'on le remette en question ou non, cela ne change rien. On pourrait remettre en question cette secte secrète, dire qu'elle n'a jamais existé, tout comme le crime organisé que les gouvernements dans le monde entier s'efforcent d'ignorer, cela ne change rien. Ils sont là, omniprésents, omniscients, ils régissent l'avenir à notre insu. L'homme pourrait espérer les voir disparaître tous, Dieu et gouvernements, mais il se retrouverait dans un genre de chaos momentané qui rapidement reviendrait sous la gouverne de quelque autre organisme fidèle au bien ou au mal. Le crime organisé utilisera la force, la peur, le meurtre pour prendre le contrôle et se faire respecter. Les gouvernements utiliseront les mêmes méthodes pour assurer le contrôle et la stabilité. On peut travailler pour le mal de la communauté ou l'ignorer complètement. Mais l'organisation qui nous intéresse travaille à une révolution qui servira à s'approprier le pouvoir afin de travailler pour le bien. Et cela exige certains sacrifices, comme l'Église catholique l'a bien prouvé dans le passé. On ne sait rien des motivations de ces organisations, on ignore même leurs fondements, leurs valeurs réelles, les dirigeants extérieurs qui contrôlent le tout et qui sont peut-être des agents qui travaillent contre l'ensemble. Pourtant on accepte ces organisations sans plus les questionner, sans les remettre en question, sans s'inquiéter lorsqu'elles agissent à l'insu ou aux yeux de tous. Comme René, on regarde le tout, on se questionne un peu, on se considère un à travers la masse. Une unité si faible que l'on pourrait l'appeler inexistante devant ces effrayantes infrastructures. Alors on retourne à notre petit quotidien, et pour peu que l'on |
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réprime sa curiosité et que l'on se mêle de ses affaires, on devrait réussir à traverser
sa maigre existence sans trop confronter les actions d'autrui. Même s'il s'agit de perdre
son identité ou de s'aliéner à n'importe qui, à n'importe quoi. Bref, s'il faut vraiment fuir tout
ce qui comporte le moindre risque à remettre en question l'autorité, alors on s'enferme dans
la quiétude des caves sous le parc Montsouris. Encore là, cependant, il fait savoir faire face
à une autorité. La mort apportera-t-elle la guérison de cette maladie que l'on appelle autrui ?
Chapitre 18
Ce matin-là déambulait une jeune fille dans les corridors des caves sous la plaine de
Montsouris. Africaine d'origine, mais probablement née ailleurs dans le monde. Ce n'était
pas une simple Noire, ses cheveux lisses sur la tête remontaient en une sorte de petite
gouttière à la hauteur du cou. Par cette particularité elle dégageait déjà bien de la
personnalité. Française ? espérait René. Anglaise, apprit René. Qu'à cela ne tienne. Yvonne est née
à Londres, elle travaillait à la branche-mère de notre société sise dans la City of
Westminster, au cur de Londres. Elle vient de débarquer ici accompagnée de Sheila. Cette Sheila,
véritable petit tyran, se cachait sous une épaisse couche de maquillage qui amplifiait ses
nombreuses rides. Selon René, cette mascarade allait assurément à l'encontre des
règlements de l'organisation. Tout de suite René se lia d'amitié avec Yvonne, instantanément il
devint l'ennemi de Sheila.
Hello my dear, you've seen the bitch I arrived with ?
Yvonne et Sheila ne s'entendaient pas,
ce qui expliquait sans doute que les deux avaient été transférées ensemble à
Paris. Mais Yvonne n'est que le pauvre mouton qui subit les foudres de sa
supérieure. Les fonctions de Sheila à Paris seront de voir à la bonne forme du
règlement, assurer un contrôle en dénonçant tout ce qui est à la limite du
dénonçable. Le seul avantage sur lequel on ne peut peut-être même pas compter,
c'est que plus elle parle avec ses supérieurs, plus elle s'enfonce dans son
incompétence. On ne l'aime pas tellement, semble-t-il, mais on ne peut se
débarrasser d'elle. On lui rend donc la vie difficile. |
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Fabrice,
lui, voit d'un mauvais il l'arrivée d'une nouvelle dans sa relation avec René. Mais Nicky,
le voisin en face de la chambre de René, est davantage à craindre, c'est un raciste
ouvertement déclaré.
Yvonne charma René par sa forte personnalité marquée de nonchalance. Comme
cette pointe d'ironie et de sarcasme lorsqu'elle s'adresse aux supérieurs, sans compter qu'elle
vit très bien sa relation infernale avec une Sheila sans cesse sur son dos, lui rendant la
vie impossible. Ciel, une opprimée, il faut vite se ranger de son côté. Établir les bornes
d'attaque et être prêt à gagner la bataille. Enfin, un peu d'action sous terre, il était temps
que quelque chose arrive. René ne pouvait espérer mieux. On a beau vouloir reconstruire
l'humanité détruite, on finit par s'emmerder. Alors, du nouveau qui nous débarque tout frais
de Londres, arrivé Dieu seul sait comment, vu les circonstances de la catastrophe du
dessus, c'est un cadeau du ciel.
Les jours passèrent donc, la relation entre Yvonne et René devenait plus intense. Mais
au même moment, la relation de René avec l'autorité se dégradait. Sheila multipliait
maintenant les tâches d'Yvonne dans un certain endroit des caves, et tenait René occupé
complètement à l'autre bout. Le père supérieur, pompé par Sheila, n'osait même plus s'adresser
à René, un jeune néophyte laissé désormais à lui-même en ce qui concerne son
apprentissage. Il y aurait encore Fabrice pour le guider, mais déjà une certaine animosité régnait chez
les frères, un front commun s'était dressé contre René et Yvonne, et Fabrice ne voulait pas
trop s'en mêler. C'est-à-dire qu'il désirait paraître neutre en apparence, ce qui ne facilitait
pas ses contacts avec René. Le front commun paraissait assez impuissant dans son action. À
sa tête on retrouvait "Nicky la souris", comme l'appelaient René et Yvonne. Ils ne pouvaient
se contenter de feindre l'indifférence ou le mépris lorsqu'une situation se présentait.
"Sheila la vache", elle, préparait quelque chose impossible à concevoir pour l'instant.
Cette nuit-là René avait donné rendez-vous à Yvonne et à Fabrice dans la station de
train. On discutait un sujet très important qui avait changé la vie de René et de Fabrice ces
derniers temps :
Toi et Sheila, vous êtes arrivées ici comment ?
Le français d'Yvonne, bien qu'elle soit anglaise, est bon.
La nouveau Shuttle-train, trois heures entre London et Paris. You know, ça passe sous |
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le Manche.
Yvonne, à quoi ressemble Paris ?
Yvonne parut surprise de la question.
Paris ressemble de Paris, ne sais-tu pas comment Paris est, my dear ?
Oui, Paris est détruit !
Yvonne ne comprit pas, Fabrice reposa la question :
Paris est-il encore là ?
Oui... Paris est là...
Yvonne cherchait à comprendre d'où venait cette question et ce qui allait suivre.
Lorsqu'on lui apprit qu'on leur avait fait croire que tout était détruit, et pire encore, qu'on
l'avait cru, elle ne put s'empêcher de rire aux éclats.
Vous êtes nouveaux, jamais croire ce qu'ils disent. Me, I never believed one word
they told me.
Voilà donc pourquoi depuis quelque temps la famine s'était miraculeusement
évanouie. Personne n'a cru bon de demander pourquoi. Soudainement on avait à manger, on croyait
à l'arrivage de victuailles venant d'ailleurs, d'une autre branche de l'organisation.
Vous savez que l'Europe bientôt unie, maintenant ? C'est certain. Il y aura un seul
fort central government, et grande est l'Europe, d'autre pays rejoindre l'Europe actuelle.
Les nouvelles fraîches ne pouvaient mieux tomber, n'importe quoi qui venait de
l'extérieur servait à nourrir les idées de Fabrice et de René. Yvonne regardait maintenant
les deux jeunes en face d'elle et commençait à se douter qu'il se passait quelque chose entre
ces deux-là. Elle voulut poser la question, mais Fabrice la devança :
Nous sommes frères de sang.
Encore une fois Yvonne se mit à rire.
And what does that mean ?
On pouvait questionner la signification de cette union, il est difficile de bien la définir.
Mais il est clair qu'aux curs de René et de Fabrice, elle existe. Ils éprouvent des
sentiments l'un pour l'autre, mais ne sauraient en dire plus. Yvonne comprit qu'elle touchait
là un point sérieux et elle n'osa plus trop s'avancer pour en apprendre davantage.
Alors, raconte-nous Londres. |
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What about London, my dear ?
D'où viens-tu, d'où arrivez-vous toi et Sheila ?
Je habite Elgin Avenue dans un counselling building vendu à le privé. C'est sur le
frontière de deux districts de Paddington : Maida Vale and Westbourne Park. Pour le
organisation-mère, je entre à Westbourne Park, près du canal où plus loin on trouve la Little Venice.
Le Little Venice ?
Nothing to do with Venice... Des petits bateaux-mouches il y a, ils longent le canal,
ça ressemble un peu à le Venise d'Italie. Il y a des autres entrées, plus vieilles, mais je
connais très peu. C'est vieux de la Moyen Âge ! Une petite chapelle dans le Kilburn est une
entrée. L'organisation-mère est plus grande que ici. Plus de gens que ici. Là-bas je travaille
sur ordinateur, je assure la communication de certains informations qui parviennent des
autres branches dans le monde. Vous avez l'air peu au courant ici. Je ignore pourquoi on
vous garde dans la ombre, je sais qu'il y a pourtant de grandes installations ici. C'est en fonction?
Installations de quoi, que font ces gens au juste ? Il serait peut-être temps de
nous mettre au courant ?
Si au courant vous n'êtes pas, vous dire plus, je ne peux.
Fabrice commença à être piqué au vif, il insista :
Come on, Yvonne, qui nous mettra dans le secret si ce n'est pas toi ? Que crains-tu donc?
Trop dangereux pour moi de parler. And anyway, on a droit à connaître que la
nécessaire à notre travail. Je ne dirais que mes connaissances, matière incomplète,
defectuous knowledge, dangereuses judgements and actions. Vous êtes bien dans la ignorance.
Croyez-moi, le moins vous savez, le mieux vous vous portez. Inoffensifs pour eux vous êtes, et
pour autres.
Où as-tu appris ton français ?
Pretty amazing isn't it ? On nous apprend différents langues que nous parlons
sans accent aucun. À se méprendre, on pourrait croire que française je suis.
Pourquoi cette obsession des accents français parfaits ?
Ce n'est pas à moi de dire, mais vous réfléchir et comprendre. |
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Il se fit tard et bientôt la journée allait commencer. Ils retournèrent à leur chambre
respective en empruntant les rails qui conduisent à la brèche dans le mur. Un bruit
retentit dans le couloir. Yvonne la première se pencha et fit signe à ses amis de se cacher.
Shhh, there is someone there.
On entendit une porte se refermer doucement. Tous se regardèrent avec stupeur.
Was it Nicky ?
Chapitre 19
Cette nuit-là, laissé à lui-même, René prit soin de mélanger les deux liquides verdâtres.
Il s'apprêtait à tenter une expérience, il allait voir le futur. Il avala la drogue, se
concentra. Aucune image ne se formait devant ses yeux. Il se concentrait encore, jusqu'à ne plus
se reconnaître lui-même. Ce corps, là, étendu, qui lui semblait tout à coup étranger, il en
éprouva de la répugnance. Mais bientôt il put voir des images. C'est ce même corps, le sien,
qui agonisait dans une cave. Il se voyait implorant quelqu'un ou un quelconque événement.
Indulgence, s'il vous plaît. Mon Dieu...
René se recroquevillait dans son mal, il souffrait. Il allait mourir de sa maladie
quelque part dans les caves de Montsouris. Cherchait-il à fuir ? Mais c'est maintenant dans la
chambre d'Yvonne qu'il fut transporté. Ses cheveux différaient, mal coupés et courts. Elle
pleurait toutes les larmes de son corps. Elle cassa l'ampoule à l'intérieur du grillage de fer,
elle tenta d'atteindre le trou avec ses doigts. Impossible. Elle arracha donc le grillage, prit
un bassin d'eau d'un geste violent, s'arrosa et s'électrocuta.
René reprit ses esprits. Ce qu'il venait
de voir semblait terrible. Il se concentra néanmoins à nouveau. Cette fois il
voulut voir Fabrice. Étrangement, aucune image ne vint. Il fit converger ses
pensées vers le père supérieur. Là non plus rien n'apparaissait, sinon le vide
noir de l'espace. Il appela le bureau du maître à ses yeux. Qui vit-il, là, dans
la chaise ? Sheila ! Elle semblait accomplir les tâches du maître, comme si elle
était la nouvelle responsable de l'organisation à Paris. À côté d'elle prenait
place un ordinateur portatif |
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couleur,
connecté à une grosse machine qui ressemblait à une sorte de microscope puissant.
Plusieurs écrans avaient été installés, rendant des images elles-mêmes divisées en quatre.
Ces images montraient des lieux naturels, des caves souterraines, des bureaux, des rues.
Sur l'écran de l'ordinateur on voyait le titre "Recherches médicales", avec une vague image
de cellules en mouvements.
René ne put se contenir. Il alla retrouver ses amis pour les emmener à la station. Il
leur raconta ses visions ; il s'agissait d'un dur retour au présent, mais à la lumière du futur.
Un long silence suivit l'histoire de René, mais Fabrice finit par exposer ses idées ainsi :
Les actions à prendre... d'abord se débarrasser de Sheila, la prendre en défaut,
prouver qu'elle veut supplanter le maître. René, le suicide d'Yvonne semble être une conséquence
de ta mort. Tu dois te guérir de ta maladie sinon vous mourrez tous les deux. Tu peux te
concentrer, te voir guéri, voir le virus mort, te reconstruire toi-même, recouvrer la santé. C'est
ton dernier espoir dans le contexte. Puis moi... j'ignore pourquoi je suis absent. J'espère que
je serai présent si Sheila disparaît.
Yvonne reprit :
My dear, que est-ce qui te fait croire que c'est bien là la futur et qu'on peut la changer ?
En effet, croire en ces visions implique bien des croyances. Vouloir changer le futur
que l'on croit voir implique d'autres philosophies, qui s'apparentent davantage à la
littérature science-fiction qu'à la série de philosophes que le dernier siècle seul a su produire.
Mais René n'avait pas à se demander à quel courant philosophique il appartenait, ou auquel
ses pensées se rapprochaient. Il ne pouvait que constater son expérience personnelle. Puis il
est vrai qu'il mettait en pratique les concepts et les idées du maître, de la littérature qu'on
lui avait remise et les paroles de Fabrice. Le tout se contredisait, mais produisait des
résultats. Il forgeait lui-même sa façon de voir les choses, à la lumière de ce qu'on lui avait
enseigné. Sans oublier de rejeter en bloc quantité d'autres courants, même ceux avec lesquels il
était familier dans ces caves. Il développait ses facultés, il n'y avait rien là de bien magique. Et
ce n'est pas pour autant la Vérité là à sa portée, la connaissance absolue de l'être et du
néant. Il ne désirait certes pas se lancer dans des considérations sur le sujet, c'est-à-dire :
"Pouvons-nous changer le futur, le futur est-il en mouvement ?" Néanmoins il fut convenu
que l'on tenterait de faire sauter Sheila hors des murs des caves de Denfert-Rochereau. |
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Chapitre 20
Tôt le lendemain, Nicky était porté disparu. Très vite, constatant sa disparition, le
maître et Sheila s'étaient mis à le chercher. On découvrit Nicky étendu sur les os des morts,
directement dans les catacombes ouvertes au public. Son état inconscient inquiétait
l'autorité, mais plus insupportable encore était l'idée qu'il aurait pu être découvert par un
travailleur ou un guide des catacombes. Déjà le père supérieur se demandait s'il ne fallait pas
condamner certaines entrées. Le plus étrange était que les os de Nicky semblaient avoir été
brisés en miettes par une machine à concasser la pierre. Cette mort, aux yeux des frères,
n'en devenait que plus effrayante, inhumaine, ou plutôt surhumaine. Ils se demandaient s'il
y aurait une enquête et éventuellement si on trouverait un ou des coupables. Déjà on
soupçonnait René et Yvonne. Mais il n'y eut pas d'enquête. On enferma le corps de Nicky dans
un tombeau adjacent aux catacombes en professant les rites et les sacrements
nécessaires, puis on tenta d'oublier l'incident. Une seule remarque du maître étonna l'assemblée, il
ne s'agissait pas de regretter ou de respecter le mort, mais bien de justifier cette mort. Nicky
ne pouvait, en effet, aucunement prétendre devenir un vrai initié, il ne croyait pas au bien
et ignorait tout de l'amour universel. Déjà les adeptes commençaient à avoir peur de
montrer les mêmes défauts et de mourir à leur tour aussi mystérieusement. Le maître, sans
cesse conscient des sentiments des frères, reconnut qu'une telle énergie négative est mauvais
au sein de la communauté. À quoi jouait-on ? Était-ce bien un jeu ? Le maître termina en
disant qu'il ne suffisait aucunement de montrer un amour artificiel, il fallait le vivre, se
remplir d'un tel sentiment, s'y abreuver et y trouver toute l'énergie nécessaire pour accomplir
des tâches dans la nature.
Yeah, whatever.
Yvonne venait de résumer tout bas à René sa pensée en ce qui concerne les dires
du maître.
Nous parler de l'amour alors que c'est la autorité qui tue. |
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Tu crois ?
I've seen the body. Je ignore comment ils ont fait, mais je sais que personne peut
broyer ainsi les os d'une homme sans même que on puisse voir les traces sur la peau.
Après la réunion, René se retourna vers Yvonne et lui avoua avoir rêvé la mort de Nicky.
Aussi inconscient qu'innocent, je voyais Nicky mort entassé sur les os des défunts.
Je voyais, en la parfaite structure de son squelette, une injustice faite aux morts. En
quoi serait-il justifié à vivre plus que les autres ? Ils vivront toujours davantage dans leur
mort que lui de son vivant. J'ai donc imaginé tous les os de son corps broyés. Je t'avoue, ce
pouvoir incontrôlable m'effraie, et je regrette amèrement une action que je juge pourtant
innocente.
Yvonne répondit sur un ton ironique, près du sarcasme :
Eh bien my friend, tu as entendu the ass hole parler. Tu dois apprendre la sentiment
de l'amour universel et le transmettre au reste du humanité.
En attendant, je suis rempli d'une haine destructrice, je tue sans savoir.
Tu apprendras à tuer plus justement dans le avenir. À voir la réaction de le ass
hole, l'amour universel nécessite parfois la mort de certaines éléments.
D'où tires-tu ces enseignements, Yvonne ? De Londres ?
Me crois-tu incapable à penser by myself ? Je ai appris à répondre à mes
questions plutôt que de espérer des fausses réponses des autres.
Pardon, tu es sans doute une bonne amie. Je me demande parfois d'où me viennent
ces aptitudes accompagnées de ce manque de sagesse.
Si capable de mort tu es, capable de guérison tu es.
Me crois-tu guéri ? J'y ai travaillé.
As-tu seulement été malade ? Pas selon la définition de la maître, cela est sûr. La
maladie ne existe pas ici, ou du moins elle ne devrait pas exister. En ce qui concerne toi, je
crois pas toi guéri si tu es pas convaincu, car si la foi fait défaut, c'est que la volonté a manqué.
Les autres chuchotent, ils croient que nous sommes responsables de la mort de
Nicky, mais ils ont une certaine misère à conceptualiser comment nous aurions pu nous y prendre.
Yeah, bad news. J'ai surpris une conversation entre Sheila et la maître. Tu es le
premier accusé sur le liste et Sheila rêve déjà de nous brûler sur un bûcher. |
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Quoi ?
Ils discutent notre sort, my dear. Soyons prêts d'accepter le pire.
Ils ne peuvent tout de même pas m'accuser sans preuve ?
Ignores-tu que une maître n'est jamais appelé maître par accident ? La seule erreur
de compétence à la tête de ce hiérarchie, c'est Sheila. Doutes-tu des capacités de la maître ?
Il sait tout, il voit tout, il comprend tout.
Par intuition.
Non, il sait de façon certaine.
Chapitre 21
À la lumière des événements récents,
René dû prendre un moment particulier pour mesurer l'étendue de ses actions. Ces
journées où soudainement on se retrouve à questionner nos vraies motivations et
où l'on arrive aisément à prendre peur de ce que l'on a osé accomplir ou
détruire. Souvent même selon les idéaux des autres. Le bilan de ces derniers
temps eut pour conséquence de lui brûler l'intérieur de remords. Pouvait-il
croire qu'il avait tout abandonné, jusqu'à sa famille, qu'il était enfermé sous
la terre à Denfert-Rochereau, qu'il avait une relation particulière avec son
frère de sang et qu'il avait tué un homme ? À ses yeux, même s'il avait voulu
aller aussi loin délibérément, il ne l'aurait pu. À moins que l'inconscient nous
dirige vers une destinée que nous suivons aveuglément. Au désespoir, René se mit
encore une fois à se vanter les mérites de ses ancêtres, leur vie religieuse,
pour ne pas dire sainte et sans histoire. Lui-même, ne collectionnait-il pas
tous les vices enseignés par la sainte Église catholique ? N'avait-il pas tout
fait au sens de la Bible pour mourir dans les enfers éternels de la chrétienté ?
Jusqu'à changer de religion et offrir un culte à un dieu qui n'avait peut-être
plus rien à voir avec la définition du Dieu catholique que l'on offre au peuple
? Il faut dire que René n'a pas reçu les mêmes enseignements que ses parents,
qui eux n'ont pas reçu la même éducation religieuse stricte des grands-parents. |
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Si Dieu était
mort avec la génération précédente, l'antéchrist venait de ressusciter avec René.
Parfois René redoutait un retour en force de la chrétienté ou de tout autre mouvement religieux.
Y avait-il quelque chose de mal dans ce pouvoir chrétien ? Il n'en demeurait pas moins
que, malgré une religion très présente, les ancêtres étaient loin de vivre un repos complet,
une vie pleine d'amour et de vertu. Leur sainte messe quotidienne, loin d'être simple,
n'avait finalement rien à envier. Soudainement revint à René la vraie réalité de sa famille
deux générations avant, là où le père de famille régnait en maître sur ses enfants et sa femme,
et que l'alcool amplifiait ce mal. La violence dans ces deux familles du village de Desbiens
fut si grande, on a tellement tenté par tous les moyens de faire rentrer Dieu de force à
l'intérieur de ces enfants, qu'il n'est pas surprenant que l'on ait construit une génération qui
a tout rejeté en bloc : Dieu, religion, liens familiaux et le reste. Le nombre d'enfants,
seize chez Azarias, ne justifie ni n'explique cette violence. Car chez Roméo on frappait plus
fort, jusqu'au sang, alors qu'il n'y avait que trois enfants. Ainsi on peut battre à mort des
enfants qui ne respectent pas une image sainte représentant la Vierge Marie. On peut presque
tuer un enfant qui ne ferait pas son devoir ou qui manquerait la messe. Enfin, on peut
écouter religieusement un sermon rempli de sagesse et d'idioties sur la fidélité. Oui, on peut
faire tout cela et mettre enceintes les trois voisines et quelques-unes de ses propres filles. Il
n'y a plus qu'à se démerder avec la peur de l'enfer, avec la confession faite au curé, au
repentir impossible. Il n'y a plus qu'à vivre avec notre conscience entachée de misère et de
désespoir. Attendre son jugement et souffrir éternellement. René reprit du courage. La vie des
ancêtres ne fut pas mieux que la sienne, plutôt infernale quant aux enfants, plus
ténébreuse pour ce qui a trait à la religion. Somme toute, on était croyant, on craignait
désespérément l'enfer, on avait peut-être encore plus de problèmes avec sa conscience que René n'en
avait jamais eu après avoir accepté sa condition.
Appelons cela de la chance ou un
calvaire, Azarias est mort à 71 ans, branché sur une machine pendant les dix
dernières années de sa vie. Parfois il devait passer des six mois de temps au
sanatorium de Roberval. À tour de rôle les enfants, maintenant des adultes,
venaient visiter la chambre de l'éternel malade, écouter les paroles d'un
mourant qui ne mourait pas. On ne l'avait pas guéri, on le maintenait cependant
en vie. Il ne voulait pas mourir, mais il n'avait pas la volonté de guérir. Il
s'accrochait désespérément à sa pipe à |
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oxygène,
envoyant à chaque instant dans ses poumons ce gaz appelé O2 qui devait l'aider à passer
à travers la prochaine heure. Si malade que la période des fêtes devenait le pire moment
de l'année, avec les seize enfants dans la maison, tous mariés à quelques exceptions près,
avec pour la plupart en moyenne deux enfants. On voit là concrètement l'accomplissement
d'une vie. Si toutefois on peut calculer ou prendre pour acquis qu'un des buts importants à
l'existence est de léguer à l'humanité une nombreuse descendance. René avait lu la Bible,
il comprenait que les Juifs devaient se multiplier pour permettre au Dieu des armées
d'anéantir les sept autres peuples qui les entouraient. Le contexte est-il différent aujourd'hui
? Écrirait-on la même Bible à notre époque ? Les choses ne changent guère avec les
millénaires. Combien de ces enfants arrivaient dans la chambre d'Azarias et souhaitaient
débrancher la machine dont dépendait la survie de leur père ? Aucun peut-être, tous peut-être.
Il n'y avait aucun intérêt à cette mort, surtout pas d'héritage, avec la pauvreté dans
laquelle ces familles ont survécu à l'histoire. Alors l'euthanasie pouvait laisser indifférent dans
le contexte. Nos vies sont ailleurs, qu'il souffre ne nous enlève rien. Qu'est-ce qui est
immoral? Le laisser souffrir, le laisser mourir, lui injecter un liquide mortel ? Tout est
immoral, comme tout est moral. L'humanité peut se débattre ainsi indéfiniment sur ces concepts,
ils n'en demeurent pas moins une série d'arguments sans queue ni tête. Ainsi s'est terminée
la vie d'Azarias. On l'a laissé mourir dans la souffrance pendant dix ans. Et même lui, qui
avait peur de l'enfer, souhaitait demeurer en vie le plus longtemps possible, convaincu que
la misère qui viendrait après sa mort était plus à craindre que sa souffrance des
dernières années. Ainsi tout le monde est satisfait. Eût-il su que sa femme marierait son voisin
d'en face après sa mort, il aurait trouvé l'énergie nécessaire pour demeurer en vie une
autre dizaine d'années, ou pour assassiner son voisin avant de mourir.
Ce n'est peut-être pas leur rendre justice, se dit René, de penser ainsi de la vie de
ses ancêtres, mais il s'agit de visions interprétées selon son point de vue, et non de
réalités concrètes indiscutables. Il y aura toujours une de ses tantes plus chrétienne
pour réinterpréter tous ces épisodes tel un conte romantique merveilleux et qui transcrira
le tout dans un album de famille qui oubliera tous les moments négatifs de l'existence.
Mais René, lui, se tenait au fond des enfers et montrait clairement un pessimisme marqué par
un sarcasme noir. Ne faudrait-il pas qu'il se guérisse également de cela ? Sans doute, mais rien |
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ne pressait. Ce que l'on ne peut apprendre aujourd'hui, on l'apprendra demain, se disait-il.
Roméo menait une vie plus moderne. Au lieu de faire comme Azarias, qui a terminé
ses jours à travailler à l'usine de Desbiens, il est parti un peu plus bas autour du lac pour la
ville d'Alma. Il était musicien dans un band en même temps que cook. Il faisait de la peinture,
des arts plastiques, des gâteaux de mariage, il reconstruisait et décorait sa maison, bref,
un artiste. Il a acheté la première voiture et la première télévision qui sont arrivées sur
le marché au Lac-St-Jean. De même, il fut le premier à acheter un orgue électrique, un
synthétiseur, un magnétoscope et une caméra vidéo. Il louait des films pornographiques -
même ceux qui montraient trois jeunes hommes faire l'amour ensemble - qu'il montrait le jour
de l'an à la visite et même aux enfants. Dans son couple, rongé encore par la peur de l'enfer,
on parlait tout de même ouvertement de divorce en oubliant volontiers l'époque où l'on
était né. C'est-à-dire une société où l'on avait un taux de divorce nul, et qui passerait bientôt,
en l'espace d'une génération, à un taux de plus de 50 % des couples. En vieillissant
Roméo perdit de son sérieux. On le prenait facilement pour le fou de la famille, mais on aimait
bien lui donner ce statut particulier.
Somme toute, il représentait bien son
père Joseph, et c'est lui qui allait transmettre un souvenir d'outre-tombe de
tous les membres de la famille, les ayant tous minutieusement enregistrés sur
film avant leur mort. On parle de cinq générations successives enregistrées sur
film. On distingue alors les différences, les confrontations, mais aussi les
similitudes et l'amour qui se dégagent de toutes ces relations pas toujours
faciles. Aimer aujourd'hui un père qui a failli nous tuer à plusieurs reprises,
quel miracle ! C'est plus facile lorsque l'homme lui-même a changé de caractère
en vieillissant, ce qui est le cas de Joseph et de Roméo. René supposait qu'il
s'agissait là d'une grande épreuve, être dans la capacité de pardonner une telle
vie d'enfer. Mais le temps suffit parfois à cicatriser les plaies. Parfois les
familles restent divisées jusqu'à ce que la mort coupe le dernier des liens.
Mais René n'est pas sans ignorer que ces liens ne sont point coupés par la mort.
Tant mieux si certains arrivent à s'en convaincre, ils comprendront très vite
que la mort n'efface ni le souvenir ni l'histoire. En tant qu'initié, le mort
revient pour se faire pardonner ou pardonner aux autres, régler des choses qui
auraient dû être réglées de son vivant. René n'a aucun compte à |
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rendre aux
morts pour l'instant, sinon que lui-même est mort et qu'il a des comptes à rendre aux
vivants. Mais comment s'y prendre ?
Chapitre 22
La nuit même, René eut une nouvelle vision du futur. Il était assis dans le bureau
du maître, en communication directe avec d'autres maîtres ailleurs dans le monde. Ils
parlaient de conquérir l'Europe en un plan pour contrôler le monde entier. Qu'y a-t-il de
surprenant là-dedans? N'est-ce pas ce que toutes les religions recherchent : le pouvoir dans
les gouvernements ? René s'adressa à eux comme leur égal :
Bien sûr, on peut y aller par la voie démocratique en s'affichant clairement, mais
notre organisation est trop diversifiée pour que l'on nous reconnaisse en tant qu'unité. Puis
c'est porter un dur coup à notre société que d'être des cibles identifiées par les médias et
nos ennemis. Une prise de contrôle par la force, c'est-à-dire la guerre, par quelque moyen que
ce soit, est possible. Une guerre bactériologique par exemple, ou même virale. Mais c'est
plutôt contraire à nos projets humanitaires. Ce serait la solution de dernier recours. Il
faudrait surtout agir dans l'ombre, un gouvernement caché qui régit les personnes en pouvoir
en proférant des peines capitales à qui n'obéira pas. Cela est d'autant mieux que le
gouvernement n'a pas à craindre de remplacement à chaque élection, qu'il n'a pas à se préoccuper
de la législation et des programmes quotidiens qui affectent le peuple (les élus apparents
ont tout de même la liberté de s'occuper de ces bénins problèmes), et le gouvernement caché
n'a pas à craindre le soulèvement du peuple. Un gouvernement éternel, couronné par Dieu.
La loi de la nature.
Ainsi se termina ce volet plutôt sombre d'un avenir qui remettait en question la
première vision de René. Il vit ensuite un homme mi-blanc mi-noir qui se promenait dans les rues
de New York. Très vite l'homme se rendit compte qu'on le suivait et prit peur. Il couru
dans Manhattan puis entra dans un café-hôtel. On pouvait constater dans la rue un silence très |
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lourd. Dans sa chambre, quelqu'un l'attendait une arme à la main. Il lui fit signe de
redescendre dans le café, un autre homme était assis à une des tables.
Écoutez, nous connaissons jusqu'à quel point s'étend votre organisation en Europe.
Mais vous pouvez nous oublier dans vos projets. Si c'est la guerre que vous cherchez, ce
sera d'autant plus simple que vous êtes absents de l'opinion publique et que nous n'aurons
aucun compte à rendre. Au pire, vous seriez une branche du crime organisé, nous serions
alors justifiés d'agir. D'autant plus que Washington prétendra ne rien connaître de nos
occupations, tout en nous garantissant l'amnistie.
René se questionna sur cette vision, il vit le futur et y lut ce qu'il croyait pouvoir y lire.
Il interpréta ses visions et la peur fut son seul sentiment.
Aurai-je le pouvoir, la force d'accomplir le rôle du maître ? Ce jeune homme à New
York, ce ne peut être que le mien et celui d'Yvonne. Il semble continuer l'expansion de la société
via les États-Unis d'Amérique, mais se butte à un gouvernement intraitable.
Cette autre vision survint à René. Il était seul, il marchait sur un quai de l'Underground
à Londres. Il faisait noir, le quai était désert. L'air semblait doux à Westbourne Park.
Mais soudainement un bruit, un Noir approchait au bout de la station. René observait cet
homme. Il se mit à marcher puis à courir vers le bout du quai. Il se lança à travers la barrière
qui longe les rails. Il dégringola un petit vallon et se mit à courir dans la rue jusqu'à un canal.
Le long du quai bordant l'eau, René regarda un pont qui enjambait le canal. Il vit deux
autres Noirs. L'observaient-ils ?
René marchait seul sur la rue Cambridge, dans le secteur de Kilburn. Une ancienne aire
de jeu l'attirait, par terre il vit une multitude de bouteilles de verre cassées. Des jeunes
doivent venir jouer ici encore, pensa-t-il, mais les gens du quartier n'ont pas cru bon
réaménager l'endroit. Un homme attendait René au fond du terrain, il brandissait un sac. René,
sans dire un mot, sortit de l'argent qu'il échangea pour le sac. Alors l'homme s'en alla en
sautant la clôture de fer. De son côté, René marcha sur la rue jusqu'à ce qu'il arrive à la petite
église St. Augustine of Canterbury of Kilburn. Il entra par une porte de la cave et suivit le
corridor. Il arriva dans une petite bibliothèque toute faite en bois dont les livres sur les
étagères n'affichaient aucun titre ni auteur. Seuls des symboles les distinguaient les uns des autres. |
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Un homme entra et se mit à parler :
Je suis votre guide. Je crois que, si vous cherchez dans votre mémoire, vous devriez
me reconnaître. Ce n'est pas la première fois que j'entre en contact avec vous, je vous ai
déjà aidé à plusieurs reprises.
René allait parler, mais l'homme l'interrompit :
S'il vous plaît, vous devez m'écouter. Vous saviez qu'à un moment ou à un autre
vous recevriez, durant votre période de sommeil consciente, la visite de votre guide. L'heure
de l'examen est arrivée et vous devez prouver à vous-même que vous êtes prêt à un
changement dans votre vie. Vous ouvrirez des portes, ou vous serez obligé à la stagnation encore
pendant quelque temps.
René songeait justement que, s'il y avait une quelconque façon de changer sa
routine, n'importe quoi serait souhaitable. Plutôt que de passer le reste de ses jours dans ces
caves, il préférait mourir de sa maladie.
Si vous croyez ce que vous venez de penser, je doute que vous puissiez réussir cette épreuve.
Comment cela ?
Si vous ignorez la réponse à votre question, vous échouerez.
René réfléchit. Il était bien question de réexaminer son cheminement depuis qu'il
était entré dans les caves en un moment aussi important. Il ne savait pas voir l'évolution de
son expérience et de ses connaissances. Il demeurait aveugle face à ce que les caves lui
avaient permis d'accomplir. Il changea sa façon de voir les choses. Il n'était plus question
d'espérer une renaissance par la mort, une nouvelle vie exempte d'ennui et de misère. Il fallait
voir plutôt la finalité de sa vie terrestre, les objectifs à atteindre. Si les humains doivent
se réincarner plusieurs fois avant d'acquérir un minimum d'expérience, lui il saurait sauter
les étapes et apprendre davantage en quelques mois que n'importe qui d'autre en deux
mille ans. Il avait tenté de voir à quoi ressemblerait cet examen. Peut-être allait-il devoir se
sacrifier, faire un choix difficile. Quelque chose de spontané auquel il n'aurait pas le temps
de réfléchir avant d'agir. Ça lui semblait le meilleur moyen de voir jusqu'à quel point il
avait assimilé certains comportements ou sentiments. Ainsi le mur de la bibliothèque s'ouvrit
; de l'autre côté, il y avait le parc Montsouris. Il remit le sac de l'homme noir au guide puis |
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L'atmosphère étrange du parc passionnait René. Les
oiseaux sur le bassin d'eau disparaissaient dans un brouillard inhabituel en cette matinée. Il
était manifestement trop tôt pour que le parc soit ouvert. René observait attentivement, à
tout moment un événement allait survenir, rapidement, et il devrait instinctivement
prouver ses aptitudes morales, son nouveau cur de saint homme. Or, ses dernières années dans
le monde extérieur n'ont certes pas facilité ce genre d'apprentissage moral. Lorsqu'il faut
sans cesse se battre avec une multitude d'autorités et d'administrations, qu'il faut sans
cesse faire face à l'hypocrisie et à la compétition, dans ces conditions, développer une
éthique instinctive infaillible relève du miracle. Seul un événement très frappant peut changer
la disposition d'esprit d'un sujet au point que, du jour au lendemain, il devienne
infiniment bon ou même infiniment mauvais. Se parer d'une philosophie à la Jésus-Christ,
c'est-à-dire de l'amour du prochain, devient le travail de toute une vie. D'autant plus lorsque autrui
fait tout en son pouvoir pour exploiter son prochain, lui en demander trop, le faire exploser.
Il faut un cur en or pour présenter l'autre joue, il faut une foi en fer en d'autres
niveaux d'existence. Pour commencer il faut s'emplir d'autre chose que de haine, en toutes
circonstances. René tentait de se souvenir des paroles du maître, quelques conseils remontaient.
Bon rime sans doute avec con, mais il s'agit de tenter l'expérience de constater
qu'adopter une approche différente avec autrui fait disparaître les confrontations et les
conflits. C'est dans ce sens qu'il est possible d'avancer sur la ligne de l'expérience. L'autre ne
devient plus un obstacle, puisqu'il laisse indifférent. Et s'il te plaît de me cracher dessus, vas-y,
tu n'éveilleras aucun sentiment de haine en moi et je demeure apte à vivre dans la plénitude.
René se demandait si le fait de se poser
toutes ces questions et de douter de ses capacités ne démontrait pas à l'avance
son échec. Lorsque le brouillard se leva, les parents de René apparurent au
milieu du bassin. À droite du lac on distinguait Yvonne avec un enfant, puis à
gauche se tenait Fabrice. Il voyait là devant ses yeux tout le drame construit
par la société. La guerre entre les conservateurs et les libéraux. Quelle était
donc l'épreuve ici ? René devait-il choisir entre la droite et la gauche ? Et
que pouvait bien impliquer ce choix ? Ce choix ne devrait pourtant rien changer
au point de vue de ses propres valeurs morales, ni rien pour la vie du reste de
la planète, ni même pour l'humanité à venir. |
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Mais le choix de René allait être biaisé pour la simple raison que ses parents se tenaient là pour le juger, lui et ses actions. Son choix allait donc être fait en fonction des opinions et désirs de ses parents. S'il marchait à gauche, il détruisait l'amour qui subsiste entre lui et ses parents, il démontrait de façon éclatante son ingratitude envers des humains qui ont tout sacrifié pour lui. L'amour parental et filial venait de prendre le bord. S'il marchait à droite, il faisait de ses parents les gens les plus heureux de la terre et contentait tous les conservateurs de la planète ; ce serait donc une victoire pour le genre humain, pour la servitude aveugle qui ne regarde pas à ses propres besoins. Cependant, Fabrice et René auraient le cur brisé, la mort sur l'âme, toute motivation à l'existence perdue. Sans nécessairement tenter le suicide, il suffirait de se laisser dépérir. Entre la droite et la gauche, René pouvait cependant ne pas choisir. Mais il n'aurait alors aucun résultat à son dossier, une stagnation pure et simple. Un jour ou l'autre, il serait encore confronté à ce choix. René réfléchit, il fallait se montrer lucide. Un autre choix serait de marcher dans l'eau vers ses parents, devenir un martyr mourant dans l'ascétisme. Avec un peu de chance, il réussirait peut-être même à marcher sur l'eau. Mais ce choix ne contenterait personne, il éviterait en fait la vraie question. Ce serait une sorte de stagnation, une sécurité qui n'empêche pas la souffrance. René regarda sa mère, puis son père, tous deux montraient une mine déconfite. Un pas à gauche et les larmes viendraient. Un pas à droite et ils vivraient dans le doute qu'un jour René puisse retraverser le bassin jusqu'à la gauche, ce qui ne manquerait pas de survenir si l'on se fie aux sentiments de René pour Fabrice. Pourquoi diable avait-il fallu munir Yvonne d'un enfant dont la paternité de René ne faisait aucun doute ? Le choix moral n'en devenait que plus absurde. Une étincelle et tout ce beau monde ferait déborder le bassin de leurs larmes, sans compter celles de Fabrice et de René lorsqu'ils verraient le spectacle. René dut prendre une décision. Dans la vraie vie, il aurait marché à gauche. Il l'avait déjà prouvé dans le passé. Mais comme il s'agit ici d'un examen théorique en rêve, René marcha à droite, embrassa Yvonne, prit l'enfant dans ses bras, le reconnut pour sien et vit les sourires se dessiner sur tous les visages, sauf celui de Fabrice, et peut-être aussi le sien. Fabrice se mit à monter les marches qui contournaient le bassin, il disparut en haut de la colline. René pensait en lui-même : ne va pas trop loin, je te rappellerai bien assez tôt. |
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René se réveilla. Les frères s'activaient et le père supérieur avait convoqué René dans
ses appartements. René, fier d'avoir réussi son examen, se demandait comment une telle
épreuve pouvait se réussir aussi aisément. Pendant un instant il eut une pensée égoïste. Il
pensa que c'était heureux si les frères n'atteignaient même pas l'étape de l'épreuve, car ils
réussiraient trop facilement.
Éner, tu m'as fort déçu. Nous fondions nos espoirs sur toi, voilà que tu as failli.
Quoi ?
René comprenait maintenant l'absurdité de sa raison.
Qu'as-tu prouvé au juste par ton choix ?
La réponse l'effrayait, l'effrayait tellement que tout à coup il eut peur que l'homme
en face de lui réponde à cette question et qu'il ajoute par la même occasion que René était
libre de partir. Il fallait se montrer aussi intelligent qu'dipe en face du sphinx. Il ne
s'agissait cependant pas de répondre à la question d'un sphinx dont personne ne comprend
l'essence. Il faut certes bien du mérite pour répondre, comme dipe, que ce qui a quatre pattes
le matin, deux à midi et trois le soir, est en fait un homme. Un humain, sachant que l'on
parle en métaphore ou parabole, en viendrait peut-être à deviner que matin-midi-soir signifie
en fait début-milieu-fin de la vie d'un homme et par conséquent enfance, vie adulte et vieil
âge. Encore lui faudrait-il prendre pour acquis qu'un vieillard ait besoin d'une canne pour
se déplacer. Or, selon les statistiques modernes, très peu de vieillards utilisent une canne.
Et puis, le sphinx aurait-il accepté un humain comme réponse, plutôt qu'un homme ?
Sans l'ombre d'un doute, René se serait fait foudroyer par le sphinx. Il crut un instant que
ce qu'on attendait de lui dans cette épreuve ressemblait fort à ce qu'dipe avait dû
accomplir en face du sphinx. Il se tenait prêt à sortir du bureau en claquant la porte.
Tu n'as pas su montrer que tu avais compris certaines choses. De toute manière il
te fallait oublier qu'il s'agissait d'une épreuve, il te fallait agir comme tu l'aurais fait dans
la vraie vie, non pas comme tu croyais qu'il le fallait pour nous ou pour tes parents. Un
maître ne peut certes arriver à rien si le désir d'autrui l'arrête dans son élan. Quand bien même
il s'agirait de la volonté d'un père à l'agonie.
Je vous en prie, il me faut un deuxième essai. |
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Si tu y tiens, n'empêche que je suis déçu. Pour Fabrice, je te transmets ici son message : il a demandé congé pour reprendre la route du sud de la France, Biarritz. Il dit que vous demeurerez ensemble malgré la distance. Ceci est bien je crois, il faut te concentrer davantage...
René sortit du bureau sans écouter la suite. Suffit la morale, que lui importait la
déception du maître ? Ah, on veut montrer l'incidence de nos décisions en rêve sur le réel ?
On renvoie Fabrice on ne sait où ? René s'apprêtait lui aussi à demander son congé
pour partir vers le sud de la France. Mais avant il allait laisser le jeu de côté, il voulait passer
aux choses sérieuses. Toute la journée il pensa à son épreuve. Il ne suffirait pas de marcher
à gauche, car dans ce cas on ne lui permettrait pas de second essai, ce serait trop simple.
Qui lui avait dit qu'il fallait marcher à droite ou à gauche pour contenter ou déplaire à tous
? Bien sûr, dans aucun des cas, il n'y aurait pu avoir satisfaction générale et résolution
du conflit.
Le soir arriva et René se coucha en ignorant encore ce qu'il allait faire ou dire. Comme
la veille, le parc Montsouris était désert. Le brouillard se leva et laissa voir les personnages
en cause. Les parents bien au centre du bassin représentaient aux yeux de René l'entière
société conservatrice de la planète. À droite il aperçut Yvonne et l'enfant. La gauche
était vide, ou plutôt brillait par l'absence de Fabrice. René se fâcha et agit spontanément. Il
courut à gauche et cria à ses parents.
Il ne s'agit pas de mon épreuve, mais de la vôtre !
Leur visage ne souriait pas, mais n'était ni dépité ni malheureux. Ils attendaient la suite.
C'est vous qui devez maintenant choisir entre venir à moi, demeurer au centre, ou
bien, pire, m'ignorer et marcher vers Yvonne et l'enfant. L'histoire ne me jugera pas selon que
je marche à droite ou à gauche, mais l'histoire vous jugera selon que vous soyez capables
de marcher main dans la main avec moi peu importe l'endroit où j'aille et les choix que je fasse.
Alors les parents se retournèrent vers Yvonne, elle ne souriait pas, ni même l'enfant.
Au moment où les parents auraient dû prendre une décision, René marcha vers le haut de
la colline. Il fallait aboutir quelque part, l'urgence de mener sa vie à un endroit précis
incapable de se dessiner devant lui. Yvonne le suivit au haut de la montagne, oubliant l'enfant |
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Ils demeurèrent dans les bras l'un de l'autre pendant un moment, observant
la station de train normalement en fonction. Ils s'inquiétaient de l'avenir. Le futur allait-il
se réaliser ? Allaient-ils mourir tous les deux ? René alors vit l'avenir. Il se vit vieux,
marchant ici même sur le pont dans le parc Montsouris. Il se retourna vers Yvonne et lui dit:
Je suis guéri.
Chapitre 23
Cette fois René était parti de Paris et volait au-dessus de Chartres un peu à l'ouest.
Il voyait la ville qui avait vu naître son ancêtre Philibert Tremblay, marié à Jeanne
Coignet. Cela datait du début du dix-septième, il n'y aurait donc plus aucune trace de leur passage
en cette ville. Tout s'était écroulé dans le temps et on avait reconstruit. À quoi devait
ressembler leur vie ? Petite vie de misère, de paysans sans doute, il n'en avait pas la moindre
idée. Ils s'étaient mariés et avaient eu des enfants dont Pierre Tremblay qui, un jour,
s'embarqua sur un bateau dans le port de Granville en Normandie. Voilà soudainement que René
survolait l'océan Atlantique. Son ancêtre avait dû rêver de voir apparaître la nouvelle terre
à l'horizon, ce symbole de pureté dans la nature,l'endroit où l'on recommencerait une
vie différente, en communication étroite avec la terre. Cette communion des esprits alliés,
prometteuse de l'avenir. Parce qu'à former des liens aussi riches avec la nature, on s'en
rapproche tant qu'il n'y a plus qu'elle qui compte. Plus de bible, d'homme qui dit parler au nom
de Dieu, ni de dieu théorique hypothétique. Il y a l'océan, cette immense terre d'eau, ainsi
que le nouveau continent, immensément riche en eau potable, à avaler jusqu'à ce que le
corps, l'eau et la terre ne fassent plus qu'un. C'est à ce moment que l'on est susceptible de
sentir Dieu entrer par nos narines, on le sent en soi comme jamais on pourrait l'atteindre
enfermé à l'intérieur d'une église. René comprenait que Dieu existait bel et bien. Il était là
partout autour de lui, il s'incarnait en chacun des éléments de la nature qui l'entourait. Ce
territoire encore vierge du passage de l'homme dit civilisé, vierge de lois et de morale, rempli |
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René arriva à l'embouchure du fleuve Saint-Laurent, il rencontra l'île Anticosti et aperçut bientôt la ville de Québec. À l'intérieur d'un minable appartement du quartier des Saules, ses parents prenaient la route de l'hôpital Notre-Dame. Il allait assister à sa naissance. Il voyait son père ingénieur qui espérait acheter une maison à l'Ancienne-Lorrette sur la rue de la Joie. Ce n'était plus les champs, mais les temps étaient tout de même difficiles, même pour un ingénieur. Lorsque sa mère se sera remise de son accouchement, elle devra se mettre en quête de travail. Les emplois de jeunes infirmières, c'est terminé, dit-elle, elle sera serveuse au restaurant Saint-Germain, puis gérante du restaurant Chez Camille. Quelle sollicitude pour cette petite famille de deux enfants sans histoire. René se demanda tout à coup ce qu'il y avait à acquérir comme expérience à même la petite vie monotone que ses parents menaient à Québec. La ville a son charme, le Vieux-Québec est une preuve vivante du passé. Le Château Frontenac fait la fierté de la ville, juste à côté des Plaines d'Abraham. Mais cette ville ne lui disait rien, ne lui apprenait rien. Il ne s'y reconnaissait pas dans ses habitants, même s'il y était demeuré les sept premières années de sa vie. Le Saguenay à ses yeux était témoin de choses plus concrètes. En ses souvenirs du moins. Un enfant, jusqu'à sept ans, ne serait-il qu'un témoin innocent et inconscient de l'univers qui l'entoure ? Des villages où il n'a jamais vécu - comme Saint-Cyriac, Saint-Jean-Vianney et Val-Jalbert - auraient-ils davantage de choses à lui raconter, d'expériences à lui apprendre, par la seule transmission du savoir de grand-père en petit-fils ? Comme c'est triste pour René d'arriver dans sa ville natale, de transpirer ce sentiment d'appartenance et de fierté, mais du même coup, devoir se contenter d'une poignée de souvenirs ridicules qui, non seulement ne lui racontent rien, mais l'aliènent complètement par la honte qu'ils provoquent. René comprit alors que sa vision ne lui enseignerait rien par ses souvenirs à lui, mais que la lumière viendrait de la vie de ses parents. Ainsi il revit ce couple, heureux peut-être. René se demanda s'il est possible pour un enfant de réaliser que ses parents sont heureux de vivre, et en quoi peut-on distinctement en déchiffrer les signes. Pourtant, tant de moments heureux étaient survenus, pourquoi étaient-ils disparus de la mémoire de René? Y aurait-il donc programmation de l'esprit en vue de ne retenir que les mauvais moments? Sans compter qu'en se creusant la tête on comprend que ces mauvais |
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moments étaient probablement moins pires que d'autres plus mauvais encore que l'on avait fini, à la grâce de Dieu, par oublier. Pourquoi fallait-il obliger les enfants à aller à l'école ? Obliger la jeune fille à faire du ballet, du piano, la majorette, et puis quoi encore. Envoyer les enfants au judo, les obliger à aller jouer dehors, vouloir à tout prix les coucher à une heure tellement absurde que chaque soir la crise éclatait et les coups suivaient. Pourquoi interdire aux enfants qui ont peur seuls dans le noir de dormir dans la même chambre pour se rassurer ? Pourquoi les obliger à quitter leurs amis, leur vie, les arracher à la ville qui les a vus naître, pour les emmener dans une région qui ne leur disait absolument rien ? La suprématie d'une génération sur une autre. Et ça n'allait pas s'arrêter là. Là où la liberté gagnait un peu plus à la maison, le despotisme reprenait dans les institutions scolaires, comme chez les surs de Val-Jalbert lorsqu'elles enseignaient aux enfants du village. Pourquoi obliger ces longues journées de classes ennuyantes à mourir, additionnées d'autobus scolaires du calvaire ? Pourquoi cette surveillance maladive des professeurs, prêts à réprimander à chaque instant, ne manquant aucune occasion de montrer l'étendue de leur autorité ? Pourquoi ces devoirs, ces lectures insignifiantes, ces professeurs incompétents dont on se demande d'où ils arrivent, et ces directrices, et ces directeurs, et ces secrétaires, et ces bibliothécaires, et ces religieux du comité de la pastorale qui vivent à une autre époque que la nôtre, ces infirmières, ces psychologues, ces responsables de l'encadrement étudiant... bon Dieu ! La paix ! Puis surtout ces enfants, ces enfants qui supposément naissent bons et sont corrompus par la masse des adultes. René gardait un souvenir très clair de la méchanceté sans borne et de la violence gratuite de ces enfants. Il n'y a pas plus méchant qu'un enfant. Toujours, en tout temps, à n'importe quel âge, en tout lieu. Sont-ils vraiment le produit de ce qu'on en fait ? Qui oserait répondre à la question et croire qu'on lui donnerait raison ? Chose certaine, si les enfants représentent leurs parents, hypocrisie en moins, René possède une idée claire de ce qui se trame dans l'esprit du genre humain. Et il y a peu d'espoir que la race sera sauvée. Puis René revit la crise qui allait survenir chez ses parents, leur séparation momentanée qui allait conduire à une séparation officielle quelques années plus tard. Québec avait perdu tout son charme, il ne restait plus qu'à le fuir jusqu'au Lac-St-Jean en remontant la rivière Saguenay. Puis fuir en avion cette belle région devenue terre natale pour retourner aux vieux pays, ces terres qui ont vu |
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naître ses ancêtres. Ne
s'agissait-il que d'une histoire d'évasion, de fuite ? Éviter la confrontation, la vie paisible où l'on
est né ? Fallait-il sans cesse aller chercher ailleurs ce qu'on ne pouvait trouver que dans
son cur ? Maintenant qu'il y pensait, René aurait su trouver la plénitude seul sur une
montagne n'importe où dans le monde. Parfois même il croyait avoir trouvé cet endroit au haut
de la colline dans le parc Montsouris. Mais il ignorait encore que cet endroit et cette
paix intérieure n'existaient qu'en lui.
Chapitre 24
Aux yeux du maître, René n'existait plus depuis longtemps. On n'entendait plus que
le nom d'Éner d'un bord à l'autre de la Manche. Si bien que le jour arriva où, après la
rencontre habituelle de tous les frères dans le sanctuaire, le père supérieur invita tout le monde
à faire leurs adieux à Éner et à Yvonne parce qu'ils quitteraient Denfert aujourd'hui même.
Il invita également les deux passereaux à passer dans son bureau. On jasait dans les
couloirs, on était encore davantage surpris que René lui-même. En effet, René avait progressé
de façon éclatante, aucun doute à ce sujet. Les doutes sur ses capacités spirituelles se
tenaient bien loin de ses pensées maintenant. Le maître se fit éloquent dans le bureau. Éner
n'était-il pas celui qui voyait le futur, qui s'était guéri de sa maladie et qui communiquait avec
ce qui pourrait bien être Dieu ? C'était ce que le maître affirmait.
Éner, il y a des étudiants avec qui on peut perdre des années à enseigner une
matière qu'ils n'assimileront jamais. Heureusement il y en a d'autres qui apprennent sans
enseignement et qui très rapidement surpassent leur maître en connaissance et en puissance.
Tout cela n'a rien de surnaturel ou d'exceptionnel, seulement il serait criminel de freiner
ces étudiants de quelque façon que ce soit. Ils seront sans doute au premier plan de notre
survie future, ils sont le pourquoi nous sommes là à les former. Ne pas les reconnaître devrait
être punissable. Ils sont essentiels à la crédibilité de nos institutions, ils évitent un désintéressement
futur ou une régression de nos enseignements. |
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La création, l'innovation,
l'évolution, autant de facteurs importants à notre réussite.
Je ne crois pas que vous puissiez voir en moi un tel étudiant, mon père. Ou du moins
je n'en ai ni la conscience, ni la science.
Il te manque l'expérience et la connaissance, oui, je l'avoue. Mais qu'importe cela à
l'heure du bilan ? C'est toi qui atteins les objectifs, obtiens les résultats et crées l'avenir. Je
t'ai négligé ces derniers temps, tu sembles avoir appris davantage par toi-même qu'avec
mes enseignements. Maintenant il faut canaliser ton énergie et te servir de tes forces à bon
escient. Souviens-toi, c'est dans la subtilité qu'il faut agir, jamais de manière trop
frappante. À moins d'y être obligé ou que cela soit nécessaire devant une perte de contrôle totale.
Comme par exemple une foule en délire, prête à faire la révolution. Nos actions, aussi
surprenantes et effrayantes qu'elles puissent paraître, doivent se confondre avec la destinée. Il faut que
le doute persiste. Ce qui est finement calculé doit paraître comme un hasard de la nature
et non comme le fruit de lois spirituelles inconnues. Sinon nous attirerons l'attention, il
y aura confrontation, destruction et dispersion. L'homme a peur de l'inconnu, il craint
ce qu'il ne peut comprendre. Il n'a aucunement la volonté ou la foi pour apprendre
suffisamment afin de donner un minimum de crédit à nos valeurs. Il peut tourner en ridicule ou
à l'extrémisme nos lois les plus élémentaires qui sont pourtant à la portée de son
esprit. Crains l'homme ignorant, laisse-le spéculer sur l'absurdité de nos actions, contrôle-le à
son insu. Mais s'il a la disposition d'esprit et la volonté d'apprendre, quand bien même il
serait sceptique ou qu'il s'agirait de ton ennemi, il lui faut cette chance. Voilà en quoi nos
activités ne sont ni cachées, ni secrètes. Elles sont ouvertes à qui a la volonté d'apprendre
notre idéologie.
À ce moment, René commença sérieusement à se demander si lui-même était en
mesure de comprendre de quoi le maître parlait. Somme toute, les quelques livres qu'il avait lus
ne lui avaient révélé aucune lumière, et puis le maître n'était pas clair. Il parlait sans rien
dire, en symboles, oubliant le plus important. Ne serait-il pas essentiel de lui communiquer
cette science immédiatement ?
Mais quelle est exactement cette idéologie ? |
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Ce n'est pas une constitution écrite ni un code civil, c'est un ensemble d'idées que l'adepte découvre par lui-même, qui va de pair avec les bases établies. Nous te mettons sur la route, mais tu te rends toi-même à bon port. Il s'agit d'une idéologie inhérente à tous. Certains en connaissent plus que d'autres, mais seulement parce qu'ils ont cherché plus que d'autres. Comme en chaque chose, l'effort apporte la connaissance. Tout ne tombe malheureusement pas du ciel, il n'y aurait plus aucune finalité à notre voyage sur la terre. Sauf que dans notre cas l'acquisition du savoir n'est pas subjective ou n'a pas tendance à changer selon les époques et les modes. Il s'agit d'un savoir universel que l'on apprend par la concentration, la méditation. On peut s'asseoir devant un mur blanc pendant des heures. Le profane ne comprendra jamais qu'il s'agit là d'un moyen pour s'ouvrir à tout un univers, une conscience globale de notre essence et de notre existence. Cela dépasse sa raison tant limitée par son réalisme biaisé par une science vaine et ignorante. Éner, il n'est pas important que tu comprennes aujourd'hui la portée de mes mots. Ces concepts te deviendront si évidents avec le temps que tu te demanderas comment tu ne les as pas vus tout de suite et pourquoi on a pu vouloir te les inculquer de force à une époque où tu ne pouvais les recevoir. Les concepts ne demeureront toujours que des concepts, ils ne se traduisent que par l'entremise d'une langue limitée dans son vocabulaire, limitée dans les définitions de ses référents. On perd beaucoup trop de l'essence d'une chose en tentant de la définir avec un vocabulaire nouveau inassimilable qui devient très vite désuet et incompréhensible. Il faut surtout vivre ses propres expériences, développer soi-même ses aptitudes, comprendre et vivre au-delà des mots, au-delà des philosophies et leur vocabulaire dérangeant qui apportent des nuances créant l'indifférence.
René écoutait patiemment, allait-il en venir au fait ? Il avait tué un homme, le savait-il
? Cela resterait-il impuni ?
Éner, nous avons ici les meilleurs sujets susceptibles d'en arriver où tu es. Il n'est
pas donné à tous de développer si bien ses capacités et il est difficile de reconnaître celui
qui saura s'en montrer digne. Aussi nous perdons bien du temps avec des ignorants et des
sceptiques. À vrai dire tu as droit à l'erreur. Comprends que nos lois diffèrent de celles du
dessus. Une mort n'est pas nécessairement punissable ici lorsqu'on sait reconnaître la
valeur du responsable. Enfin, tu seras sans doute appelé à jouer un grand rôle au sein de notre |
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Maintenant, il faut partir pour Londres sur l'heure. Le duc de Paddington vous recevra, toi et Yvonne.
Ce titre, aussi pompeux que déplacé à l'aube du nouveau millénaire, résonna dans
les oreilles de René. Il se retourna vers Yvonne qui semblait en connaître déjà plus. Ainsi
les frères aux yeux de René venaient prendre une place de second plan. En compétition
constante, c'était à qui arriverait à des résultats concrets. Il connaissait en partie son
propre avenir maintenant. Il deviendrait sans doute une sorte de maître un de ces jours, à
Denfert-Rochereau même. Il pourra alors se payer des balades dans le parc Montsouris tôt le
matin. Mais il n'était pas question de cela à cette heure. René allait revoir la lumière du jour,
ce soleil dont il savait que Fabrice pouvait apercevoir de Biarritz, là où il était retourné
selon ses dernières visions. René savait qu'il resterait à Denfert toute sa vie, mais il ignorait
son séjour à Londres. Il avait certes entrevu des images, mais rien n'était figé dans la pierre.
René et Yvonne n'avaient aucun bagage. Ils prirent le RER à la station
Denfert-Rochereau au bout de la rue René-Coty, ils avaient rendez-vous avec l'Eurostar à la Gare du Nord.
La riche organisation ne payait pas l'avion pour ce voyage, car le train était plus rapide que
de passer à travers les aéroports de Charles de Gaulle et d'Heathrow. À la station Waterloo
de Londres, Yvonne semblait avoir reçu des instructions, car elle prit les devants et
indiqua l'Underground où ils prirent la ligne Bakerloo. En sortant de la station Paddington, il
neigeait sur Londres. Ce paysage merveilleux embellissait les autobus rouges à deux étages
et les taxis noirs construits à l'ancienne. René oublia Paris un moment pour épouser les
paysages londoniens. Une architecture bien particulière qui montrait une beauté propre à
elle-même, différente de Paris, mais bien plus familière. Où avait-il connu de tels bâtiments ?
Au Saguenay, dans ces villes construites par des Anglais autour d'usines à papier ? Ou bien
à Londres même, en des souvenirs qui ne semblaient plus très présents en son esprit ?
Les plus anciennes maisons lui parlaient, lui racontaient l'histoire. Ils allèrent en arrière de
la station de train, il y avait les trois églises qui formaient le triangle sur le Paddington
Green. C'est par le Park Place Villas, au numéro 6, qu'ils entrèrent dans l'antre sacré de
l'organisation. Yvonne expliqua qu'il s'agissait de la maison du vicaire, qu'on la restaurait pour
l'instant durant le jour, mais que la nuit on pouvait entrer et sortir dans les caves
souterraines par le sous-sol. Le temps que durait la restauration, le vicaire habitait sur Formosa Street |
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Les villas qui longent le Little Venice sont
majestueusement impressionnantes, pensa René. Yvonne ajouta que toutes ces maisons de riches
appartiennent à notre organisation, comme tout Paddington d'ailleurs. Les misérables
Londoniens louent ces maisons à des prix de fortune en des baux qui durent parfois cent
ans. L'Église n'est pas pressée de récupérer une maison si elle en a besoin pour ses projets
futurs. Seulement, il faut qu'elle puisse en garder le contrôle et savoir que cela lui
reviendra un jour ou l'autre. Avant d'entrer, Yvonne montra à René les trois églises qui forment
le triangle. Le plus étrange, c'est que la première est une église anglicane, St. Mary's.
La deuxième, qui longe le canal où de petits bateaux composent le Little Venice sur
Maida Avenue, s'appelle Catholic Apostolic Church. La troisième, St. David's Welsh, sert à
des rencontres de frères de la ségrégation et comporte une garderie pour enfants au
rez-de-chaussée. Ainsi cette secte ne fait aucune distinction entre les différentes Églises, en
particulier entre le catholicisme et le protestantisme. Elle date de bien avant la réforme
de l'Église et ne prend aucunement part aux débats qui entourent les différences entre
les nouvelles branches du christianisme qui sont à l'origine de plusieurs guerres entre la
France et l'Angleterre. Qui soupçonnerait l'activité qui se déroule en dessous de la terre alors
même que cette occupation n'a rien à voir avec les gens qui s'occupent de la petite vie
quotidienne des églises du dessus et des salles communautaires ouvertes à la population du quartier
? En surface, tout est en ordre. Des villas, des blocs-appartements, une école, un parc,
des pierres tombales, des églises. Mais en dessous, c'est un tout autre univers. Au 6 du
Park Place Villas, Yvonne et René descendirent dans les enfers. Yvonne montra une porte où
plus tard ils verraient l'organisation londonienne en action. Mais pour l'instant il fallait
suivre un couloir qui menait au Manor of Paddington où Éner devait rencontrer le duc,
manifestement le cerveau de l'organisation.
Le manoir de Paddington fut construit sur des terres acquises vers 959 par les
Évêsques de Westminster. On ignore quand il a été construit exactement, mais en 1647 on disait
déjà que le manoir se tenait à l'est de la rivière Westbourne et qu'il y avait quelques terres
qui s'étendaient à l'ouest du cours d'eau. Depuis presque toujours le manoir n'a appartenu
qu'à l'Église ou à la noblesse. Au court des ans, on l'a loué à différents particuliers tout en y |
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gardant des droits. Très peu de gens connaissent son existence, on ne retrouve rien sur
ce manoir dans le guide Michelin. C'est qu'il y a une quantité de châteaux et de manoirs
en France et en Angleterre. La plupart ne sont pas sur des circuits touristiques, et pour peu
que l'on cherchât à se renseigner sur ce qu'ils abritent, on se rendrait vite compte que
beaucoup d'entre eux sont le gîte de quelconques sectes religieuses ou sociétés secrètes dont
Dieu seul connaît les activités. La vie spirituelle d'une bonne quantité d'adeptes s'y
développe, parfois pour le meilleur, mais également parfois pour le pire. Ainsi René rencontra le
duc, celui qui allait enfin lui en apprendre plus. Il se sentait privilégié en pensant que les
autres frères n'arriveraient peut-être jamais à un niveau qui leur permettrait d'en connaître
un peu plus sur les intérêts réels de l'organisation.
Bienvenue dans mon humble demeure, Éner. Je connais tes facultés, tu seras un
atout pour nos projets qui sont, soit dit en passant, pour le bien de la cause humaine. Tu
comprends ces choses, je n'ai point besoin de te les expliquer. Tu seras ici formé à prendre
le pouvoir à Paris, mais dans des caves différentes de celles où tu as eu la chance
d'habiter auparavant. Tu n'auras plus de communication avec les autres frères. Nous devenons
chaque jour plus puissants dans le monde, Paris est certes un endroit stratégique de
première importance. Ceci explique pourquoi nos agents parlent et doivent parler un français
aussi parfait que leur accent anglais, qui lui aussi doit pouvoir être caché sous un accent
américain. Dans un premier temps nous t'apprendrons l'accent anglais du Royaume-Uni
puis l'accent de l'Amérique. Viendront ensuite l'espagnol, l'allemand, le russe, le japonais,
le mandarin et le cantonais. En même temps nous t'initierons aux télécommunications,
aux ordinateurs, à l'histoire et à l'avenir tel que nous l'envisageons. Le temps est relatif,
nous avons tout le temps, mais certains résultats sont nécessaires si l'on veut faire de cette
race inférieure, une race supérieure. En vieillissant je me rends compte de la médiocrité
humaine et du crétinisme des gens qui gouvernent. Cela m'affecte peu, mais cela montre le
chemin qu'ils ont à parcourir. Non pas que l'intellectualité manque, que les génies se fassent
plus rares ou soient encore inconnus, mais c'est plutôt que, plus que jamais ils auront besoin
de notre aide pour atteindre de quelconques résultats en ce qui concerne les grandes
questions de l'existence ou l'avenir de l'humanité. Ils ne sont certes pas prêts à recevoir un enseigne |
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être initiés à notre philosophie
avant qu'elle ne leur semble trop éloignée de la science actuelle, cette science qui seule
gouverne leur vie. Or, que pouvait la science sur la maladie qui te rongeait ? Que pouvaient les
forces de ta volonté ? Ainsi c'est par une alliance entre les sciences et la religion que l'on
arrivera à notre finalité, qui est la sauvegarde de la race afin de la conduire vers une autre phase
de son développement. L'apprentissage de l'humanité sera alors très différent, il se fera
dans une conscience même de l'existence et des forces de l'âme. L'amour fraternel infini au
sens chrétien sera acquis à chacun, comme s'il était inhérent à la nature humaine et sa
remise en question, impossible. Les objectifs et l'apprentissage de la race alors, seront certes
différents de ceux d'aujourd'hui. Je te parle de toutes ces choses, Éner, car je sais que tu peux
les comprendre. Pour Yvonne il sera sans doute plus difficile de voir ces buts, mais vous
êtes ensemble et sans doute aurez-vous besoin l'un de l'autre. Yvonne cependant pourra
dormir chez ses parents sur Elgin Avenue, ils seront sans doute heureux d'apprendre que leur
fille est de retour à Maida Vale. Disparue de la civilisation depuis tout ce temps, il lui
appartient d'inventer une explication pour justifier son absence. Tant de gens disparaissent
chaque jour sans laisser de traces, au moins elle pourra les calmer en leur affirmant qu'elle
est maintenant ici et qu'ils n'ont plus à s'inquiéter. Mais je parle, et vous demeurez
silencieux. D'habitude je n'accepte pas les questions, car chacun connaît les réponses à chacune de
ses questions. Mais tous ne sont pas au même niveau et ce soir je ferai exception.
Quels sont les titres de noblesse du maître à Paris et de l'autre que j'ai rencontré
dans le quatorzième arrondissement ?
Ils sont comtes. Mais notre organisation n'a rien à voir avec la restauration du
pouvoir aristocratique sur le monde. Nos titres nous ont effectivement rassemblés dans le
même bateau. Vous savez, ma famille fait partie de cette organisation depuis fort longtemps,
tout comme ces comtes que vous avez connus à Paris. Puis nos fortunes encore aujourd'hui
nous permettent de faire fonctionner de telles organisations. Vous aurez bientôt la chance
de voir l'étendue de notre pouvoir dans le monde. Jamais vous n'auriez pu croire que ce
puisse être aussi gigantesque et puissant. René bâilla, fatigué de son voyage. Aussitôt le duc s'en aperçut et leur montra une chambre. Un domestique, digne des servants que l'on retrouve dans le cur des églises, avait préparé |
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la chambre. Tout semblait avoir gardé le même aspect depuis la construction.
Les meubles étaient d'époque, des peintures représentaient des portraits de nobles
décédés. René ne pouvait s'empêcher de penser qu'en Europe, l'aristocratie était loin d'être
morte. Plus active sous la terre aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été durant toute l'histoire. Il
ne faut pas oublier l'énorme empire de la Grande-Bretagne qui s'étalait partout sur la
planète. Une petite poignée d'aristocrates contrôlait à distance toutes ces colonies, et ce temps
remonte à peine à quelques générations. De grand-père en petit-fils on s'est non
seulement transféré des fortunes, des terres, des privilèges et des successions, mais également
un savoir, un goût du pouvoir, une puissance qui ne devait jamais mourir. Jamais
l'Amérique ne comprendra cette aristocratie, car elle est jeune et ne lit pas chaque jour,
encore aujourd'hui, la vie de ses princes et de ses princesses dans les journaux. Elle n'a pas
de noblesse. Ce n'est pourtant pas de l'histoire, comprenait enfin René. La baronne
Thatcher ne quittait déjà plus son titre, il a été ajouté sur chacune de ses cartes de crédit. Toute
sa descendance bénéficiera de ce titre qui impressionne, qui ouvre des portes, qui offre
certains privilèges. Quels sont-ils ces privilèges ? En surface, très peu de choses. Aux yeux
d'un Américain, c'est du vent. Aux yeux d'un Anglais, cependant, c'est relié à l'histoire, à la
culture, c'est davantage qu'un simple symbole, comme la Reine trônant sur l'empire que
forme le Commonwealth. Mais somme toute, un symbole très fort et très présent. Si en
apparence l'aristocratie n'a plus rien à voir avec la politique, sinon de façon symbolique, en réalité
on aurait tort de le croire.
Enfin, Yvonne et René se couchèrent dans un lit King Size, déjà Yvonne se lamentait
que le lit était trop grand et que René en profitait pour se loger complètement au bout. Alors
elle s'approcha de lui de sorte que, dans ce grand lit, ils n'occupèrent qu'un petit espace.
Manifestement elle croyait qu'ils feraient l'amour, mais René, désintéressé, dormait déjà.
Yvonne se ramassa donc complètement à l'autre bout du lit, et cet espace qui les séparait lui
sembla aussi grand qu'un océan. Elle prit donc son courage à deux mains, franchit l'océan et
prit René dans ses bras. Alors René se retourna, la prit dans ses bras, l'embrassa. Ils firent
l'amour, sans savoir que peu de temps après viendrait un fils de cette simple nuit où ils ne
cherchaient qu'à se rassurer. |
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Chapitre 25
À peine eut-il le temps d'entrevoir la lumière du soleil qui tentait de traverser les
nuages, que déjà René marchait dans les caves du manoir avec le duc. Ils allaient vers le
Paddington Green via les longs couloirs souterrains construits voilà des siècles. Ils sortirent à
l'extérieur par la villa du vicaire sur Park Place Villas, la très belle maison qui vaut une
vraie fortune. Ils marchèrent sur le Paddington Green, sur la clôture du fond étaient alignées
une série de pierres tombales. Des grillages enfermaient quelques autres pierres dressées sur
le terrain. Le triangle que formaient les trois églises pouvait avoir une certaine
signification biblique, mais le duc ne s'attardait pas à ces futilités. En arrière des apparences
innocentes de ces églises, se tenaient les installations londoniennes de l'organisation. Ils étaient
entrés par St. David's Welsh, le duc montrait maintenant à René une grande salle de
conférence luxueuse qui ferait l'envie des plus riches organisations ou gouvernements du
monde. Quantité d'enluminures en or ornaient les murs, les statues, les peintures, un peu
comme dans les églises les plus riches d'Europe. Devant chaque siège rembourré on apercevait
ce que l'on nomme communément la machine. En un système intégré, on pouvait
distinguer un ordinateur incrusté dans la table, un micro, un écran de télévision connecté à un
téléphone, un télécopieur-photocopieur, la possibilité de capter la majorité des canaux de
télévision et des postes radio du monde entier, un CD-ROM, un magnétoscope laser avec lequel
on peut enregistrer des données numériques, etc.
Ces installations n'ont rien d'exceptionnelles, plusieurs universités ont les mêmes,
un peu moins luxueuses cependant. D'autres compagnies qui font fortune avec la nouvelle
technologie ont des appareils plus impressionnants encore, mais alors il s'agit davantage
d'impressionner le visiteur que de pourvoir la fonctionnalité.
René était loin d'ignorer la technologie maintenant sur le marché, mais de là à voir
dans ces sous-sols de telles installations, il y avait de quoi se poser de sérieuses questions. Sur le |
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mur on voyait des écrans géants où le duc de Paddington fit apparaître une image en
appuyant sur le bouton d'une télécommande. Sur l'écran on voyait une petite terre ronde
tourner sur elle-même. Puis les continents vinrent se disposer sur l'écran en une carte du monde.
Vois là une carte physique de la terre, rien de plus pour l'instant. Comme tu le
sais, Éner, il existe plusieurs mondes qui s'entremêlent. Le peuple est incapable de se souvenir
et de voir ces mondes, ce qui est dangereux. Si on ne prend garde, le peuple détruira l'ordre
des hiérarchies universelles et mettra en péril l'avenir de ces mondes. Ce serait l'échec.
Comprends alors qu'il nous appartient de guider ces gens, surtout indirectement. Mais, pour
ce faire, ne faut-il pas du pouvoir, de l'influence et aucun souci matériel ? Pour arriver à
se maintenir dans le temps, il faut pouvoir compter sur des valeurs sûres. Nos pires
ennemis sont souvent les gouvernements eux-mêmes, aussi verras-tu de plus en plus de partis
religieux tenter leur chance aux élections. Voilà pas si longtemps, et encore aujourd'hui
dans certains pays, les religions avaient énormément de pouvoir et souvent même étaient à la
tête des gouvernements. Aujourd'hui les temps changent et il faut plus de finesse. On peut
discourir longtemps sur des pronostics électoraux, personnellement nous croyons beaucoup
à la corruption politique. Ces gens sont humains et doivent nous écouter. Nous
reviendrons là-dessus. Les valeurs sûres sur lesquelles nous pouvons compter sont l'or, les biens et
la propriété. Aussi la collection d'art, les terres qui sont ou deviendront très en demande,
les édifices à bureaux et à logements.
L'écran montrait maintenant Londres et ses alentours. Des terres, des édifices, des
peintures religieuses qui semblaient de valeur. René voyait bien que ce discours du duc
était préparé d'avance et que d'autres avant lui l'avaient entendu. Sur une carte de Londres
on voyait une grande quantité de points rouges.
Tu vois en rouge les terres et \ ou les édifices qui nous appartiennent ici à Londres.
Je peux te montrer une carte semblable avec des points rouges partout pour n'importe
quelle ville du monde, ses banlieues et ses campagnes comprises. De plus, dans chaque
grande métropole du monde tu retrouveras des installations comme tu peux les voir ici à Londres.
Paris alors ?
—Oui, les adeptes chez qui tu habites,
les frères, sont tenus dans l'ignorance de nos activités. Nous n'avons pas le
choix car la majorité repartira dans le monde, ils ne se |
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qualifieront pas. Les nouvelles installations parisiennes prennent cependant place à
Denfert-Rochereau, et ce sera toi qui prendras les commandes et seras notre correspondant.
Pourquoi moi ? Ne me demandez-vous pas mon avis ? Vous semblez m'imposer cette
tâche sans même me questionner sur mes intentions. Peut-être ai-je moi aussi envie de
partir par le monde ?
Nous ne t'empêcherons jamais de partir. Mais nous n'avons nullement besoin de te
questionner car nous savons que tu le feras. Tu le sais également, n'est-ce pas ?
René prit peur. À qui avait-il affaire ? Des gens qui lisent ses pensées, visionnent
ses rêves et peut-être même commandent-ils sa vie ? De quoi d'autre avaient-ils besoin
pour conquérir le monde ? De tels pouvoirs devraient suffire à aliéner l'humanité, la mettre à
ses pieds et l'obliger à ramper !
Ne sous-estime pas notre puissance. Lorsque tu auras tout vu, tu n'en reviendras
pas. Pour en revenir à nos possessions, bien entendu tout cela n'est pas à notre nom. L'Église
est dite propriétaire, ou alors ça appartient à des compagnies qui nous appartiennent.
Nous utilisons des couvertures, exactement comme la maffia, le crime organisé ou les
services secrets des gouvernements. Ainsi on se protège, surtout des nouveaux gouvernements
prêts à tout changer dès leur premier jour au pouvoir. Là où l'Église est impliquée, on voit
une faible cible afin d'aller chercher des fonds sous prétexte que l'Église doit être pauvre.
Ils nous volent nos terres et notre argent pour payer une infime partie de leur déficit annuel,
et je ne te parle pas de leur dette nationale globale. Personnellement, dans les
circonstances actuelles, leurs dettes nous arrangent. Elles limitent leurs actions toujours désastreuses,
et j'ajouterais même destructives. En plus, un jour nous serons en position de prendre le
contrôle des économies mondiales, parce que souvent nous sommes, à leur insu, leurs
principaux créanciers. Heureusement tu ne verras jamais d'aussi pauvres administrations
au sein de notre organisation, peu importe le pays où tu te trouveras. D'ailleurs, nous
t'apprendrons la finance, la politique, la philosophie religieuse, tout ce dont tu auras
besoin. Un maître doit tout connaître dans n'importe quel champ qui compose une société. Ne
t'inquiète pas, nous avons des cours adaptés qui t'apprendront davantage de n'importe
quelle science que tu n'en retiendrais après une centaine d'années à t'user les fonds de
pantalons dans une université de renom. Tu verras qu'il est simple d'apprendre une nouvelle langue |
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Même, nous t'apprendrons des langages que très peu de gens sur cette terre connaissent. Lorsque tu sortiras d'ici, dans quelques années, tu seras le plus précieux de nos collaborateurs et tu comprendras le vrai rôle de la destinée. Commençons par un simple exercice. Regarde sur l'écran, notre section française dernièrement devait prendre une décision sur une proposition d'un de nos agents.
Sur l'écran apparut une salle de conférence ordinaire où un homme prit la parole :
C'est un très bon coup, infaillible selon mes sources. À plusieurs reprises vous
m'avez fait confiance, je juge que cette fois-ci encore il faut aller de l'avant. Je sais que les
coûts impliqués sont énormes, mais les profits seront aberrants. Les cotes de la bourse
mentent au sujet de cette entreprise, vous verrez que tout tournera différemment.
Un autre homme à la table de négociation prit la parole :
Tout cela est-il bien légal ?
Pas tout à fait, mais il y a toujours moyen de se faufiler entre les mailles des lois
en vigueur.
Le duc appuya sur pause et se retourna vers René :
Cet homme nous proposait dernièrement d'investir une très forte somme d'argent
dans la bourse. Il nous assurait la multiplication de notre investissement. Que ferais-tu ?
Oh, oh, pensa René, il va falloir se montrer intelligent.
Eh bien, rien n'est plus risqué que la bourse, c'est comme la loterie. Il ne s'agit
d'aucune façon de valeurs sûres, et le tout ne semble pas tout à fait légal. Je refuserais net et
congédierais cet homme.
Eh bien tu aurais tort. Aucun de nos agents ne se permettrait de nous offrir une
proposition trop risquée. Les pourcentages de risques admis sont déjà spécifiés. Le tout n'est
pas légal, alors les chances de réussir ce coup sont énormes. On a accepté le projet.
Mais c'est illégal !
Et puis après ? Ce qui est légal dans un pays, est illégal dans l'autre. Ce qui est
illégal hier, est légal aujourd'hui. Ce qui est illégal aujourd'hui, est contournable par une
multitude de moyens. Je t'en prie Éner, ne joue pas à la Sainte Vierge, nous ne sommes pas
plus fous que les autres. Voilà comment tu aurais dû mener les choses et voilà comment
nous t'enseignerons à voir les choses. |
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René venait de recevoir une gifle en plein visage. Le cur lui débattait, il voyait
maintenant sa position en péril, il croyait qu'après une erreur comme celle-ci, on le remercierait
de ses services. Le duc vit l'état d'âme de son étudiant et crut bon de le réconforter :
Écoute, ta future position n'est pas à remettre en question, peu importe les erreurs
que tu feras. Il n'existe pas de démocratie au sein de notre organisme, tu es là à la vie à la
mort, et maître de tes décisions. Personne ne te volera ta place, personne ne te jugera.
Même si je devenais un véritable antéchrist ?
Nous connaissons ton cur et ton futur, tu n'aurais pas été choisi en premier lieu.
Dites-moi, c'est terminé cette gigantesque opération en bourse ?
Oui.
Alors, on a retrouvé notre investissement ?
Euh... non. En fait, on a perdu énormément d'argent. Ah, les jeux de la bourse,
toujours aussi plaisants n'est-ce pas ? C'est comme les prévisions budgétaires, la météorologie
et l'économie, toujours imprévisibles, même dans les curs les plus entraînés. Tu vois
maintenant que la sagesse n'est jamais complètement acquise et que nous avons besoin de toi.
Chapitre 26
Incapable de trouver le sommeil lors de
sa deuxième nuit au manoir, René décida de marcher dans les couloirs. Il alla
jusqu'à l'église à Kilburn, St. Augustine of Canterbury. Soudainement il eut
comme un trop-plein d'énergie qu'il avait besoin de brûler, il courut jusqu'au
Recreation Paddington Ground. À cette heure le parc était fermé, il sauta la
clôture. Il aimait ce parc, davantage que le parc Montsouris. Il lui sembla
moins entretenu, plus dépouillé, pas de statue ni de fleurs en ce mois
d'octobre. Il apprécia ce parc de nuit, il lui semblait naturel. Des arbres, en
plein centre de Londres... une ville tant polluée. Il crut pourtant respirer de
l'oxygène. C'était bizarre, ce n'était pas l'heure des bilans, mais René se
tenait dans une ville qui lui disait tant, qui lui avait parlé toute sa vie. |
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Au-dessus de la ville,
il s'était construit un archétype effrayant, mais ce que René voyait ne semblait plus
correspondre à l'image de l'archétype qu'il avait forgée en lui. Un archétype, au sens où
René l'entend, est une sorte de nuage qui se forme au-dessus de la ville, un genre de plan
d'architecte vivant qui s'étend à toutes les maisons, la terre et les consciences humaines. Ce
plan parfait modèlerait en quelque sorte chaque événement qui survient dans la ville. Il
change avec le temps, avec les nouvelles créations, et on peut avoir une bonne idée de Londres
juste à regarder ou à intérioriser cet archétype. On y voyait ce que l'on voulait y voir, ce que
l'on avait rêvé ou imaginé avec ce qui parvenait jusqu'à nous. Pour avoir une idée claire de
ce nuage d'énergie créateur qui survole les grandes métropoles une idée qui se rapproche
de la vraie réalité de cet archétype il faut y vivre, se laisser entraîner avec le courant
d'idées, tout connaître de chacun des domaines qui s'y développent. Quelqu'un qui débarquerait
à Paris sans jamais en avoir entendu parler auparavant n'apprécierait pas cette ville
autant que celui qui se serait inondé des chansons d'Édith Piaf. Mais la culture anglaise
avait composé la jeunesse de René et soudainement il avait ce désir de faire partie de cette
culture, la vivre intensément comme un homme saoul de musique entraînante, une
musique qui serait prête à l'emporter d'un bord à l'autre de l'océan, prête à l'emmener vers les
folies les plus folles que personne ne saurait regretter. René entendait de la musique dans
ses oreilles, ce n'était pas la musique du ciel, mais cela avait un rythme qui s'apparentait à
la musique qui joue dans les clubs en cette fin de millénaire. Il lui fallait faire des folies,
il marcha donc et rencontra un groupe de jeunes déjà saouls qui l'invitèrent à venir avec
eux. René but et dansa, revint à quatre pattes jusqu'à l'église. Au lieu de retourner au manoir,
il se rendit à la salle de contrôle. Il tenta d'actionner un des ordinateurs, mais arracha tout
le système qui tomba par terre, suivi d'un paquet de fils.
Bon Dieu, une telle technologie et on n'a pas encore réussi à faire disparaître tous
ces fils ! Voyons voir celui-là...
René s'effondra sur une autre machine à laquelle il se retint pour ne pas rouler sur
le plancher. Il trouva la télécommande qui traînait là où le duc l'avait laissée.
Bon Dieu, pourquoi autant de boutons ? Ah ouais, on peut contrôler l'univers avec
cette télécommande ? |
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Il se mit à rire aux éclats. Il appuya sur tous les boutons. Les lumières
s'allumèrent, flashèrent, s'éteignirent. Plusieurs machines s'étaient mises en fonction, des modems
appelaient partout dans le monde, suivant des numéros préprogrammés. L'écran géant
semblait inonder la salle de renseignements confidentiels prêts à faire rougir n'importe
quel gouvernement du monde. René s'assit et observa le chaos qu'il venait de produire. Il se
mit à pleurer, pleurer comme un enfant qui aurait perdu ses parents dans un accident
d'automobile et qui serait en âge de comprendre la situation. Il se leva, prit toutes les machines,
les lança par terre. Il sauta sur les écrans, réussit à les arracher tant bien que mal. Il poussa
les chaises, se défoula sur les statues d'or. Arracha les tableaux sur les murs, en brisa
quelques-uns. Il sortit en courant rejoindre sa chambre au manoir, ignorant que cette salle était
surveillée en permanence par des caméras cachées ultra-sensibles.
Le lendemain matin la salle avait entièrement été remise en état, aucune trace de
l'action destructrice de René. De nouvelles peintures rehaussaient les murs et de
nouveaux écrans géants de meilleure qualité avaient été installés. René ne réentendit jamais
parler de cette veillée mouvementée. Il ne pouvait même pas s'expliquer lui-même son
comportement.
Allez donc au diable, tous tant que vous êtes ! Laissez-moi tranquille, je veux vivre !
Mais qu'est-ce donc que vivre ? Vivre ce matin-là, c'était affronter les hauts dirigeants
de l'équipe londonienne, tous habillés en complet avec cravate. La langue officielle de travail
: l'anglais. René avait honte. Tous ces monstres autour de la grande table de
conférence, connaissaient-ils ses déboires de la nuit d'avant ? Et qu'est-ce que cela changerait.
René semblait encore être sous l'influence de l'alcool, il souriait bien trop, et même, il riait
gaiement lorsqu'on lui présenta les hommes autour de la table. Il se retourna et cria en français:
Gang de sexistes conservateurs arriérés mentaux ! Ça veut faire la révolution en
complet avec cravate en adoptant des méthodes archaïques de hiérarchies sociales et
d'administrations pourries ! Si vous me voulez maître à Paris, ça va faire mal, parce que ça va
être l'anarchie. Vous avez peut-être déjà tout écrit quelque part ma vie, mais moi j'ignore
encore à quoi va ressembler mon petit enfer. Comprenez-vous ce que je dis au moins, vieux Anglais |
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Toute la salle, figée, avait les yeux rivés sur René. Oui, ils comprenaient, à
quelques exceptions près. Mais même ceux-ci pouvaient comprendre la situation. Aucun doute,
l'entrée de René dans l'organisation londonienne ne passa pas inaperçue. On en parlait dans
le monde entier. Personne n'avait ainsi manqué de respect au cours d'une réunion aussi
capitale à la maison-mère. En présence du duc de Paddington en plus, lui qui n'était connu
que d'une petite quantité de personnes afin de garantir sa sauvegarde en cas de problème
majeur. La réaction générale à un tel manque était cependant divisée. Si les dirigeants
condamnaient un tel comportement en demandant le retrait d'Éner de leurs rangs, ceux
qui travaillaient sous ces dirigeants admiraient une telle franchise et une telle audace. Pour
la première fois, on sentait qu'effectivement des changements allaient survenir si quelqu'un
à la tête d'une organisation pouvait réagir de la sorte. René regrettait amèrement ses
actions. Somme toute il n'était qu'étudiant, jeune, et il venait de se mettre à dos une armée
de dirigeants et de maîtres déjà remplis de préjugés envers cette jeunesse, la jugeant
incapable de quoi que ce soit. À les entendre, les étudiants seront d'éternels étudiants, ignorants,
dont aucun espoir n'est à prévoir pour l'avenir. Ils auront toujours ce complexe de supériorité
qui choquait René, il n'avait pas envie de confronter des gens en une telle relation de pouvoir.
Il n'avait pas, en un mot, à les souffrir, eux, leurs ordres et leurs préjugés. Il voulait
quitter Paddington Green, malgré ses visions et celles de ces êtres cachés qui semblaient tout
voir, tout savoir de sa vie et de ses visions. Il sortit rejoindre Yvonne sur Elgin Avenue,
Marble House. Yvonne fut surprise de le voir arriver.
On t'a laissé sortir ?
Non, je suis sorti.
Ah bon. Here is my mom Lucy and my sister Sylvia. My dad is dead, but here is my
cat Chani, la homme de la maison, the master of the house.
Cette plaisanterie plut à René. Qu'un
chat puisse être le maître de la maison, cette idée allait chercher en lui une
sorte de complaisance. Il y voyait même une certaine vérité lorsqu'il vit
combien toute la famille obéissait à ses miaulements. Les chats ne sont-ils pas
toujours les maîtres de la maison ? Yvonne proposa à René de sortir prendre un
verre dans |
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le centre-ville, ils prirent l'Underground jusqu'à Piccadilly Circus. René expliqua ses
dernières aventures, Yvonne n'en revenait pas. Venait-il de remettre en question son avenir avec
l'organisation ? Yvonne se montrait gentille, elle le défendait.
J'ai accès à beaucoup des informations via mon computer quand je travaille. You
know, c'est corrompu tout ça. C'est dans les limites du légal et pas toujours. On remettre en
question la morale ou la loi quand on travaille pour eux. Un jour tu te réveilles et tu
comprends que tous les autres compagnies de la pays font la même chose qu'eux et semblerait
qu'effectivement, ils ont raison d'agir comme ils font. Il vient une temps où tu es convaincu que
c'est la seule moyen d'arriver à tes fins.
René se saoula de nouveau. Seulement, cette fois, de retour à la station Westbourne
Park, il voulut se lancer dans le canal qui longeait le chemin de fer. Yvonne le retint tant
qu'elle put.
Laisse-moi ! Je veux mourir tout de suite, là, je me jette dans le canal !
No, you'll come with me !
Il se lança tête première dans l'eau !
You're crazy ! It is so polluted, you're gonna die from some sickness or
desintegrate from the acid !
Elle courut sur le bord du canal en sautant par-dessus la clôture de fer. Elle prit une de
ces bouées de sauvetage qui jonchent le canal et sortit René de l'eau.
Fuck man, three little pints of lager and you're ready to kill someone, ready to
fight against the whole universe ! Whatever is your problem, man, get over it !
Chapitre 27
L'action de René avait apporté certaines réflexions internes chez tous les employés de
la hiérarchie universelle, hiérarchie qui semblait pourtant bien terre à terre ici à
Londres. Pour la première fois, on osait remettre en question tout haut certaines choses que
l'on avait toujours acceptées comme normales sans se poser de questions. Oui, soudainement la |
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vie pourrait être mieux, plus juste. Qu'en est-il du rôle de la femme au sein de l'organisation? Qu'en est-il de la démocratie chez les dirigeants, dans les décisions qui sont prises, de la plus petite décision à la plus importante ? Qui donc est vraiment en contrôle ? À qui profitent tous ces milliards de livres sterling pour lesquels on se dévoue corps et âme ? Que fait-on de tous ces secrets d'États violés, et quelle est donc la finalité de l'organisation, pourquoi doit-elle être en contrôle et en pouvoir ? Que ferait-on vraiment le jour où l'on serait à la tête de tous les gouvernements du monde entier ? Des informations qui ne se communiquaient pas d'habitude, franchissaient maintenant tous les obstacles du silence obligé. Les ordinateurs en folie sillonnaient l'Internet. Pratiquement au su et au vu de tous, on remettait en question de façon intégrale l'avenir de l'organisation. Oubliant pendant un instant ses solides bases qui dataient déjà de quelques petits millénaires, oubliant également l'énorme richesse en argent, en trésors, en propriétés et en or que l'organisation représentait. En un mot, on se battait contre un colosse dont on ignorait où commençait la tête et où aboutissait la queue. Ce qui restait d'autorité prit des mesures radicales pour ramener l'ordre dans les troupes. On avait dépassé les bornes, quelqu'un allait payer. Mises à pied massives sans solde, perte d'avantages sociaux et de certains droits et privilèges, destitutions de fonctions importantes, bref, les conséquences de la simple action de René semblaient incalculables. Mais encore, on ne regrettait pas de l'avoir amené à Londres et on exhortait Yvonne à le ramener sur le plancher des vaches, à le ramener au niveau où l'Underground fait son chemin entre les stations. Yvonne suggéra de retrouver Fabrice et de le ramener à Londres. Le lendemain Fabrice arrivait à l'aéroport d'Heathrow sur les ailes de British Airways, première classe. La métamorphose chez René fut instantanée. On venait de lui rendre sa raison. On comprit alors à Londres que, si l'on voulait arriver à de quelconques résultats avec la jeunesse, il ne fallait pas l'étouffer et surtout il fallait accepter certains compromis. Car à Londres, on ne croyait guère aux pratiques du maître de Denfert-Rochereau, surtout lorsqu'il en arrive à ses rites d'initiation. Une quelconque relation entre Fabrice et René était tout simplement inacceptable, presque inconcevable. Maintenant on priait pour que tout rentre dans l'ordre, dans la mesure du possible. René observait tout le remue-ménage, il avait même le temps de penser tout haut ses analyses de la situation dont il était la cause: |
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N'est-il pas intéressant de constater que tous les beaux principes et la belle philosophie que l'on m'enseignait n'ont tout simplement pas été mis en pratique lors de la récente crise? Il me semble que chaque décision que l'on ait prise fut mauvaise. Il n'y a pourtant qu'en période de crise qu'il faut se montrer capable de respecter les résolutions et les politiques.
Chapitre 28
Au nord du Lac-Saint-Jean, dans la forêt, la neige recouvrait quelques tentes en formes
de cônes arrangées en cercle sous les arbres. Les Montagnais plaçaient leurs tentes ainsi,
à l'abri du vent, avant que l'homme blanc finisse par les convaincre d'abandonner ces
tentes pour des petites cabanes en bois déjà moins près de la nature. Notre petit groupe
amérindien abritait la mère d'Azarias alors encore enfant. Elle marchait dans la forêt avec le chef
du clan.
(En montagnais :) Que fait l'homme blanc ici ?
Il croit venir chercher de l'or et des rubis.
Il y a de cela ici ?
Non, maintenant il le sait. Alors il s'installe, il détourne les rivières, construit des
barrages, détruit les forêts, pollue le lac et les cours d'eau.
Ysa demandait au chef ce que l'homme blanc était venu chercher ici et ce qu'il
faisait maintenant. Elle était fascinée par les grandes énergies déployées à détourner les
cours d'eau. Elle avait enquêté à Val-Jalbert, avait vu les meules tourner sous la force de la
chute. Elle ne comprenait pas à quoi pouvaient servir toutes ces constructions et pourquoi
les arbres étaient arrachés. Elle ne faisait pas le lien entre ces installations et les grands
rouleaux de papier que l'on embarquait sur les chars. Elle ne comprenait pas non plus que
l'on arrivait à produire de l'électricité qui alimentait des ampoules éclairant le chantier.
Elle admirait ces nouvelles inventions, ces wagons, cette locomotive à vapeur qui faisait
un bruit terrible. Elle se sentait nue devant toute cette activité et ne pouvait qu'admirer que |
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l'on déploie tant d'énergie, même si elle ignorait pourquoi. Et tous ces tuyaux qui
transportaient l'eau jusqu'aux maisons alors qu'il était si simple d'établir le camp près de la
rivière. L'hiver il suffisait de prendre un peu de neige fraîchement tombée et de la faire fondre sur
le feu. Quoi de plus impressionnant que ces petites chapelles qui s'élevaient dans chaque
village-champignon naissant. Puis vinrent les grandes églises de pierre, solides sur leurs
fondations, garnies de statues parfois effrayantes, représentant des scènes venues
d'autres peuples en d'autres endroits à d'autres époques. Tout cela était aussi nouveau
qu'incompréhensible. Le chef du clan hésitait à lui en dire davantage, son point de vue était négatif, il
ne voyait rien de bon dans toutes ces installations et institutions.
(En montagnais). Il faut se méfier de l'homme blanc. Il a apporté le mal avec lui, au
sud il a exterminé tout ce qui n'était pas blanc.
Plus le chef critiquait l'homme blanc, plus Ysa semblait admirer sa puissance sur la
nature. Cela ressemblait aussi à de l'insouciance de la part de l'homme blanc, mais on
ignorait encore à ces moments-là l'étendue des dégâts qui suivraient les usines et les barrages.
Ysa passa davantage de temps à Val-Jalbert. Elle se lia d'amitié avec Joseph-Jules, le père
d'Azarias, puis en tomba amoureuse. Le chef ne s'opposa pas à cette union catholique qui
serait célébrée à la chapelle Saint-Georges de Val-Jalbert. Quelles étaient ses motivations,
on l'ignore. Peut-être parviendrait-on à prendre part au monde des blancs, peut-être on
arriverait à les vaincre en se liant avec eux. Mais peut-être aussi qu'il n'y avait pas de
prétendant à la jeune Ysa dans le clan montagnais à cette époque-là. Le maître n'eut qu'une parole
pour elle lorsque vint le temps de quitter le campement:
(En montagnais). N'oublie jamais d'où tu viens, tes racines. N'oublie jamais qui t'a
engendrée, la source de la forêt. Vis à même la nature et le ciel, peu importe les
circonstances. La nature et le ciel apaiseront bien des souffrances en t'apportant la simplicité.
Mais déjà Ysa avait changé de nom, dorénavant, vraie initiée au monde sérieux des
adultes et des blancs, elle s'appellerait Lydia Poitras. Très vite elle apprit le français,
cette langue étrangère et loufoque qui lui donnait bien de la difficulté. Encouragée par son
curé, elle accoucha de quelques enfants. Elle s'enfermait maintenant dans sa maison,
travaillant chaque jour à élever sa portée, comme on disait. Quelques années plus tard elle attrapa
une de ses maladies de l'homme blanc dont la seule issue est la mort. Elle mourut à 29 ans de la |
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grippe espagnole. On l'enterra dans le cimetière à l'entrée du village. Enfin, c'était le
retour paisible à la terre en son vrai sens. À quoi donc avait servi cette initiation à l'univers
des blancs si c'était pour mourir quelque temps après ? Sans compter qu'elle avait perdu
toute sa liberté d'antan. Elle dut subir l'autorité du couvent où on lui enseigna le français et
une histoire qui n'avait ni sens ni rapport avec elle. Ensuite venait le curé, une voix très
puissante et autoritaire. L'intendant de l'usine avait également son mot à dire, s'occupant
lui-même de déduire de la paye de son mari les coûts de la maison et des services comme
l'électricité et l'eau courante. Ensuite le maire s'occupait des ouailles du curé lorsque venait
le temps de la législation, c'est-à-dire de ce qu'il était permis ou non de faire. Mais le pire,
Ysa dira souvent, c'est le jugement des voisins. On la regardait, on la jugeait, on parlait d'elle,
on commentait ses actions, on questionnait sa présence dans la communauté puisqu'elle
était montagnaise. Par conséquent on avait détruit sa vie avant même que la maladie ne
l'emporte. René s'identifiait maintenant pleinement avec, non pas Lydia Poitras, mais Ysa.
Alors il se mit à détester le nom d'Éner.
Chapitre 29
René comparait une pauvre petite chapelle perdue dans le fond d'un village
aujourd'hui abandonné à un consortium à milliards qui prônait un capitalisme radical quant aux
éléments clés de leurs entreprises. On voyait donc d'un côté un curé qui apeurait les
villageois avec l'enfer, et de l'autre des dirigeants fantômes qui vouaient un genre de socialisme
défectueux à leurs employés et à leurs sujets, où, au nom de l'égalité, de la redistribution
des ressources, de l'Église et des pauvres, il ne restait plus que des miettes à partager.
Maintenant René allait grimper les échelons, peu importe si c'était à contrecur. Combien
différent c'était de ses anciens emplois. Ces autres organisations capitalistes, pour qui il
avait travaillé, trouvaient sans cesse le moyen de le mettre à la porte avant même que l'idée
de gravir un échelon ne lui vienne à l'esprit. Ici à Londres, on n'allait pas exiger de René qu'il |
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ou encore, sa
soumission et son obéissance ; on allait plutôt le former à devenir une sorte de monstre
puissant qui ne pourrait jamais divulguer ou exhiber sa situation et les avantages qui
l'accompagnent. Saurait-il se montrer à la hauteur ? En aurait-il seulement la motivation ? Lui
qui rêvait d'une vie paisible noyée dans la méditation, la création d'un univers dont lui
seul aurait la clef.
On présenta à René son nouveau professeur, celui qui, selon le duc, était qualifié de
révolutionnaire : MARU, pour Méthode d'Assimilation Rapide de l'Univers. Un ordinateur.
René trouvait qu'il était impossible de choisir plus mal, il trouvait cela si désespérant et si
ridicule qu'il ne voulait surtout pas savoir comment s'appelait la version anglaise du
programme (FAU en fait). Et ça parlait, ça écoutait, ça comprenait, ça réfléchissait, ça faisait la
morale (toujours il faut offrir à l'humanité entière un sentiment de culpabilité généralisé).
C'était aussi programmé pour avoir des émotions. En effet, ce n'était plus une machine, ou alors
il n'y avait plus de différences entre la machine et l'humain.
Installez-moi ça sur deux jambes et vous avez l'ami que vous aviez toujours rêvé
d'avoir. Il ne vous contredira jamais, il fera tout ce que vous voudrez. Est-ce que ça va aux
toilettes, en bonus ?
De plus, ça prenait ta vie en contrôle.
Maru te réveillait à distance, prévoyait ce que tu avais à faire avant d'arriver
au bureau devant l'écran. René regardait son nouveau professeur avec un sourire
qui ressemblait plutôt à un tic nerveux. Si cela devait être son prof, il y
aurait quelques changements à apporter ; car une chose importait à René pour
l'instant, c'était de ne tolérer aucune merde de personne. En partant avec cette
idée, on pouvait voir quelle était sa motivation. Il ne s'inclinera plus devant
personne comme un ver de terre, surtout pas devant une machine. Lorsque l'on
doit se justifier à une machine, il vaut mieux laisser faire. Alors, la vraie
question demeurait : allait-il passer plusieurs mois, voire quelques années,
devant cet ordinateur qui était capable de contrôler le degré d'humidité de la
salle, la température, l'éclairage et qui pouvait même déplacer des objets ? La
réponse semblait positive, mais René s'assura que Fabrice reçut le même
traitement. Au moins, lorsqu'il serait complètement transformé par cet
enseignement intensif qui l'emmènerait on ne sait où, lorsqu'il n'arriverait
qu'à parler et à comprendre en un langage |
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