Lady Mary, un conte bizarre (3° partie)
Lerwick, dix heures du matin.
La capitale des îles Shetlands ressemble à un petit port de pêche, avec des maisons grises rangées le long du quai et un vieux fort dont les remparts surplombent la ville. L’énorme ferry continue deux kilomètres plus loin pour accoster au terminal devant lequel il se met à tourner en grinçant, tandis que la foule des passagers attend déjà sur le deck ou dans les parkings, pressée de rejoindre la terre ferme.
Le vent souffle en rafales et les vestes claquent comme des drapeaux autour du corps. Dubois, tout heureux d’avoir songé à emporter un duffel-coat, essaie de se camoufler tant bien que mal, mais ses cheveux volent dans tous les sens comme s’il les passait au séchoir électrique.
Le pont arrière du navire se rabat lourdement sur le quai avec un bruit métallique et la procession des cars, voitures, mobilhomes, vélos, motos et voyageurs descend aussitôt pour courir s’abriter là où il y a un poêle et du thé sur le feu.
Il franchit la passerelle à son tour, en se demandant dans quel hiver il débarque. Lorsqu’une voix le hèle depuis les cageots et filets de pêche qui encombrent le quai humide. « Deux-boas…Deux-boas ! »
Un grand gaillard en parka verte, bonnet de laine, pull à col roulé et bottes de caoutchouc, barbu comme un vieux loup de mer, lui fait de grands gestes, un bout de papier dans une main. « Hi… » (prononcez Haille) l’apostrophe-t-il joyeusement en s’emparant de la valise, « …call me Ole ! And you’re Mister Deux-boas, aren’t you ? ».
Il lui montre un fax avec la photo de sa carte d’identité. Un accent épouvantable au milieu duquel émergent quelques bribes d’anglais scolaire du genre « Come on… it’s a little bit windy… » et enfin le mot magique « coffee ! »
***
Pas un arbre ! La Volkswagen roule à petite allure en direction de Toft et Dubois réalise soudain qu’il ne voit pas un seul arbre dans le paysage onduleux que traverse la voie à deux bandes. Comme si le vent de l’océan les avait soufflés d’un seul coup, comme on éteint les bougies d’un gâteau d’anniversaire.
En fait ce sont des tourbières, des monticules verdâtres et spongieux griffés de longues tranchées découpées à la bêche. Les briques de chauffage sont entassées ça et là en cubes, il n’y a plus qu’à laisser sécher et se servir. Parfois, la route se met à grimper, rattrape les troupeaux de moutons qui s’étalent comme des flocons de neige sur le flanc de la montagne. Puis soudain, l’horizon s’ouvre sur une falaise abrupte, peuplée de mouettes et de macareux, avec en contrebas un bras de mer étincelant, secoué par les vagues, ou la bordure sablonneuse d’un minuscule port de pêche.
Ole parle fort avec de grands gestes qui frôlent la tête de son passager. Celui-ci opine du chef en souriant comme s’il suivait la conversation, mais en fait il ne comprend pratiquement rien. Sinon que le courant est beaucoup trop fort ce soir pour franchir le bras de mer qui sépare son île du continent et qu’il passera donc la nuit chez son nouvel ami.
« Here we are… » s’écrie le barbu. La montagne s’ouvre soudain sur l’immensité de l’océan et le spectacle a quelque chose de saoulant car la route plonge en ligne droite pour s’y jeter. En fait ils descendent dans une baie bousculée par les vagues, un bout de plage grise le long de laquelle s’alignent des maisons de poupées. La première est jaune citron, avec une porte et des volets bleu canard, la seconde vert pomme avec des lambris mauves et ainsi de suite…
« And there, is black Island ! » conclut-il en montrant du doigt un long rocher en forme de baleine qui émerge à deux kilomètres du bourg.
« C’est pas vrai… » pense Dubois les yeux ronds « …c’est à moi, ça ! » Il lui semble un instant reconnaître les têtes chauves et moustachues de deux phoques dans un creux de vagues, mais elles disparaissent aussi vite comme s’il les avait rêvées.
La Volkswagen pénètre déjà dans le patelin, franchit un quai de pierre le long duquel sont amarrées quelques chaloupes à moteur et s’arrête enfin devant une chaumière basse chaulée de blanc avec de petites fenêtres à croisillons vertes. On est arrivé. Dans le jardin derrière, du linge s’agite à l’horizontale le long d’un fil incurvé par le vent.
***
Birgit, la femme de Ole est une jolie rouquine, vêtue, comme son mari, d’un jean (taille haute) et d’un gros pull de laine, avec des joues bien roses et des yeux du même bleu délavé que le ciel du Shetland. La petite cinquantaine, un peu rondelette, super sympa et bavarde comme une poule de basse-cour.
Ils sont assis dans le petit salon devant un feu ouvert où se consument quelques plaques de tourbe. On ne peut pas dire que ça chauffe vraiment, songe Dubois qui a gardé son manteau. Mais cela ne semble pas gêner le couple.
Ole continue à pérorer en se bourrant une pipe et notre voyageur plombier fait semblant d’écouter en savourant un verre de whisky et en observant autour de lui.
Premier étonnement, la maison est également chaulée à l’intérieur, les murs de pierre à nus. Difficile d’y pendre un cadre. Alors tout est entassé sur les commodes et armoires en bois massif : photos jaunies, bibelots, bougies etc… Seconde surprise, Dubois se rend compte qu’il commence à comprendre des phrases entières…
Son hôte s’occupe de la maintenance des écoles des environs : c’est lui qui entretient le chauffage, répare les robinets, remplace les carreaux, arrange les jardins etc… Une sorte d’homme à tout faire qui cumule, avec un peu de pêche, les services qu’il rend au Black Castle de la famille Mac Pherson. En réalité, Ole n’a jamais rencontré Lord Hillary qui vivait à Glasgow.
Quant à la vieille, elle ne descend plus de l’étage où on l’entend se promener avec un fauteuil roulant : de la chambre à coucher à la bibliothèque et retour. Il ne connaît que la gouvernante qui s’occupe de tout, décide tout et dirige son château à la baguette.
« Miss Peggody…she’s the boss » intervient Birgit de la kitchenette où elle tourne avec une cuillère en bois dans une casserole de soupe, tout en préparant des pancakes salés.
Et à l’instant, comme si on venait d’évoquer le diable ou le loup blanc, le portable du viking se met à sonner. Il décroche, écoute un instant avec respect puis tend l’appareil à Dubois : « It’s Miss peggody…for you ! »
***
« Bonsoir, Monsieur Dubois, avez-vous fait bon voyage ? » demande une voix énergique à l’accent du Midi, ce qui ne manque pas d’étonner lorsqu’on se trouve au fin fond de l’Ecosse.
« Pas trop mal, merci. Le bateau bougeait un peu, mais bon… »
« A la télé, ils ont parlé d’un vent de force cinq… » commente sa correspondante, « …ce n’est pas une tempête, mais suffisant pour vous empêcher de traverser. Nous vous verrons demain, je suppose ? »
« Oui, si cela ne vous ennuie pas… » Ole et Birgit suivent la conversation comme si elle avait lieu en anglais.
« Mais cher Monsieur, c’est votre château maintenant… et votre île ! »
Elle en a de bonnes celle-là ! Il n’a pas encore accepté, ça demande à voir. Et puis ça doit coûter un max d’entretenir un tel bâtiment. Si ça tombe, le toit est pourri et les caves sous eau… « Nous verrons, nous verrons… » commente-t-il prudemment.
« Vous comptez rester quelques jours ? » C’est fou comme cet accent provençal est déroutant. On croirait entendre les grillons en tendant un peu l’oreille.
« Je ne sais pas… un jour ou deux peut-être, si vous avez de quoi me loger bien sûr ? »
Petit rire discret : « …vous aurez le choix, nous avons une vingtaine de chambres. Monsieur Graham (je veux dire Ole) vous fera visiter le domaine. L’étable, les moutons et l’embarcadère que nous louons au terminal pour leurs remorqueurs. »
***
Black Island ressemble vraiment à une gigantesque baleine échouée sur un banc de sable. Avec une falaise escarpée à l’endroit de la tête, comme si le cétacé ouvrait une gueule pleine de fanons, une longue plaque herbeuse sur le haut du dos et des éboulis qui dégringolent en pagaille sur une queue formée de pitons rocheux, autour desquels tournoie un carrousel d’oiseaux criailleurs.
La chaloupe lutte péniblement contre le courant qui s’engouffre dans le chenal, et doit faire un long arc de cercle pour accéder enfin, après vingt minutes de traversée, devant le ponton en bois où les attend Miss Peggody, droite comme un i, un parapluie incliné contre le vent violent qui souffle du large.
Elle est exactement comme Gérald Dubois l’imaginait. Grande, maigre, sévère, lunettée, sans âge, en tailleur sombre et chignon classique, avec un châle blanc noué autour du cou et des escarpins à gros talons.
La directrice d’un pensionnat pour jeunes filles de bonne famille, ou mieux, la gouvernante d’une châtelaine très âgée qui marche sur des pneus et boit du thé parfumé à longueur de journée.
« Bonjour, Monsieur Dubois… » (avé l’assang de Carcassonne !) Elle lui tend une main ferme et osseuse pour l’aider à monter sur la jetée . « Je vous voyais plus grand ! » Elle jette un regard étonné sur sa banane, puis transmet quelques ordres brefs au brave viking qui entasse sur son dos les sacs de courses pour le château.
« Suivez-moi, je vous prie… » Elle fait demi-tour comme un soldat, les bras le long du corps, et s’engage à grands pas sur un raidillon pentu qui s’enfonce dans le brisant.
« Je vous ai préparé une chambre dans l’aile gauche, vous y serez très bien. Je vous suggère d’y déposer votre valise. Monsieur Graham vous emmènera ensuite visiter les environs. Je vous conseille de mieux vous couvrir car le vent est très fort sur la crête. Dans le pays on dit qu’il souffle si fort que même les choux s’envolent ! Mettez un bonnet de laine, même si cela doit déranger votre belle coiffure ! » Et toc.
« Pourrai-je rencontrer Lady Mary ? » gémit Dubois déjà essoufflé par l’escalade, « au dîner, peut-être ? »
« Lady Mary ne quitte plus l’étage et ce, depuis des années… » répond la voix derrière le parapluie, « …mais elle vous recevra pour le thé à cinq heures. Comme elle est encore très coquette pour son âge, on ne monte pas avant qu’elle ne se soit préparée. On attend la sonnette… »
Une chose est sûre, bougonne Elvis Presley, en changeant sa valise de main, je ne vais pas traîner dans le coin et si je deviens proprio, cette grande bringue ira astiquer ses bougeoirs dans une autre sacristie.
Et puis soudain, jailli de nulle part, le château apparaît au détour du sentier.
***
A suivre...