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Auteur Sujet: Lady Mary, un conte bizarre (4° partie)  (Lu 1136 fois)

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Lady Mary, un conte bizarre (4° partie)
« le: lundi 17 septembre 2007 - 09:20:57 »
Lady Mary, un conte bizarre (4° partie)


De prime abord, Black Castle semble sorti d’un film de Walt Disney avec un bâtiment central orné d’un large perron, deux ailes à angle droit aux fenêtres hautes, et des kilomètres carrés de toitures grises parsemées de tourelles, œils-de-bœuf, lucarnes, clochetons et imitations de tours fortifiées avec leurs créneaux.  Le tout fermé par un mur d’enceinte qui s’ouvre via un porche en pierre sur une cour intérieure pavée. 

Il ne manque plus qu’une calèche et quelques gentilshommes en habits pour crier ‘moteur’ et tourner une séquence de Barry Lyndon.

Mais qu’on ne s’y trompe pas.  Le bâtiment ne date en fait que du début du siècle, à une époque où les noblions écossais et gros bourgeois trouvaient classe de bâtir ancien. 

Dès qu’on pousse les lourds vantaux de chêne, on découvre une vaste salle dallée, peuplée de statues grecques, des radiateurs cachés dans les cheminées et, sur les murs de papier peint, d’immenses toiles 1900 montrant des dames très maquillées avec de grands chapeaux, des gants en dentelle et de longs porte-cigarettes en ivoire.

Dubois s’arrête une seconde en sifflant entre les dents : « Dites moi, Miss Peggody, comment chauffez-vous tout ça ? »

« Nous avons un groupe électrogène et une chaudière au mazout dans les caves… » répond-elle en traversant le hall sans se retourner, « …ce sont les gens de la BP qui nous fournissent en échange du débarcadère que nous mettons à leur disposition de l’autre côté de l’île.  Mais pour la cuisine, nous continuons à employer la tourbe… »

« Et pour l’eau ? »


« Nous avons un puits.  Vous l’aurez peut-être remarqué près de l’aile droite, dans la cour ? »  Elle s’arrête pile devant l’escalier de marbre dont les marches mesurent bien trois mètres de largeur. 

« Je vais prévenir Lady Mary de votre arrivée. Monsieur Graham vous conduira à votre chambre.  Dîner à dix-huit heures précises. »  Elle monte en claquant  des talons comme une secrétaire qui tape à la machine.


***


« Look ! » Ole lui montre, vingt mètres en contrebas, un remorqueur amarré le long d’un quai en béton, encastré dans une crique de roches basaltiques.  Le moteur du bateau tourne au ralenti.  Deux marins dénouent des cordages et s’apprêtent à prendre le large.

Le grand barbu explique à un Dubois frigorifié que les pétroliers sont trop longs pour manœuvrer dans le loch et que ces vedettes sont là pour les tracter et les piloter jusqu’au terminal dont on devine la torche mouvante dans les brumes de l’horizon, en face de Brae.

Ils ont traversé l’île par un chemin gorgé d’eau qui serpente entre de gros moutons laineux qui les regardent passer avec des yeux débonnaires avant de repiquer à grands coups de dents dans la pelouse spongieuse.

Ole, toujours aussi bavard, raconte que la British Petroleum a essayé à plusieurs reprises de racheter Black Island à Lord Mac Pherson, mais que celui-ci a toujours refusé par égard pour Lady Mary.  La BP lui offrait pourtant en sus, une retraite dorée dans une pension  luxueuse de Inverness.

Et de conclure avec un rire moqueur en se frappant le front du plat de la main, en signe de démence : « She’s very old and a little bit… olé, olé ! »


***


Dringeling.

Une sonnette tintinnabule à l’étage et Gérald Dubois, qui examine depuis un quart d’heure les statues en marbre du hall, se permet enfin de gravir le grand escalier tout en admirant au passage les motifs compliqués de la rampe en fer forgé.

Rasé de frais, la banane encore humide et le costard sorti tout droit de la housse, il longe un parquet ciré comme un pont de navire et arrive à la bibliothèque du premier dont la haute porte ouvragée est entrouverte.  Il toque quand même contre le battant et entend une petite voie qui l’invite à entrer, et en français s’il vous plait.

Plus vraie que nature !  Toute menue, vêtue d’une robe noire que relève un col blanc, avec sur sa maigre poitrine un camée suspendu à un ruban de soie, de petites lunettes rondes, une crinière de cheveux gris nouée derrière la nuque et surtout, un visage de poupée recouvert d’une épaisse couche de maquillage.  Lady Mary apparaît dans son fauteuil roulant aussi vieille et minuscule qu’impressionnante.

« Here is our… comment vous disez ? Légataire…is’n’t ? » chevrotte-t-elle avec un délicieux accent british, comme si elle parlait avec une patate trop chaude dans la bouche.

Deux Boas, un peu gêné, ne sait quelle attitude adopter et se plie en deux comme il s’imagine qu’on doit le faire pour saluer des gens importants. 
Encore un peu il lui ferait le baisemain, mais quelque chose le retient.  Le regard de Lady Mary pétille un instant avec une lueur ironique.

« Sit down, jeune homme… »  Elle lui indique d’une main gantée de dentelle une chaise aux pieds sculptés, placée près d’un guéridon sur lequel est posé un service à thé en porcelaine fine. « Voulez-vous faire le service, please ? »

Il s’exécute maladroitement en tremblant un peu et verse une partie du breuvage dans sa soucoupe mais réussit à remplir correctement la tasse de l’ancienne directrice d’école, qui l’observe d’un œil amusé.  Ses doigts pressent si fort l’anse de la théière qu’il craint de la briser.  Il pose enfin une demi-fesse sur le siège capitonné de velours.

« What’s your occupation, mon garçon ?  Quoi vous travaillez ? »

Il comprend après deux secondes d’interrogation muette : « Je suis plombier ! »  Il mime le geste de quelqu’un qui resserre un tuyau avec une clé.

« Oh, Marvellous ! Vous beaucoup aimer Black Castle… il être très humide… like a sponge… comme un éponge ! Look… » Elle pose les mains sur les genoux : « ...je être… (elle cherche ses mots)… percluse de rheumatism. »

Dubois ne connaît même pas ce verbe et regarde d’un air embarrassé les reliures de cuir qui s’alignent derrière les vitres de la bibliothèque et semblent lui reprocher son ignorance.

« Où Miss Peggody, mettez-vous ?  Quelle chambre ? »

« Dans l’aile gauche.  C’est très confortable, je vous remercie. »

« Good, good… »  Elle dodeline de la tête comme si elle allait s’endormir puis relève soudain deux yeux tranchants comme des lames de rasoir : « On the other side…de l’autre côté, le eau couler sur les murs ! »

Puis comme Dubois semble étudier avec minutie les pointes brillantes de ses chaussures blinquées  pour l’occasion.  « And now, Mister Deux Boas.  Quoi vous faire ?  Black Castle is not worth anything… ça valoir pas un shilling.  Le argent des moutons et des bateaux pas assez pour entretenir… »  Dubois lève les bras en signe d’impuissance.

« Si vous accepter le héritage, vous obliger de vendre, OK ? » Elle le fixe avec attention derrière ses verres qui reflètent les fenêtres à croisillons de la pièce.

« Franchement, je ne sais pas… » répond-il de plus en plus ennuyé, en tortillant ses doigts avec nervosité.  « Mais je vous garantis que votre retraite se fera dans les meilleures conditions.  On m’a parlé d’un home de toute beauté à Inverness ? »  Il détaille les moulures du plafond, le lustre en cuivre, le tapis persan sur lequel repose la lourde table de chêne massif…

« Vous ne buvez pas votre tea ? »

« Non… si… enfin oui, bien sur ! »  Il trempe ses lèvres dans le thé un peu amer, rapport au citron.

« Don’t worry for me… »  souffle t-elle enfin en agitant les doigts en signe de dépit, le regard indéfinissable, « … vous pouvez rester aussi longtemps que voulez ! » 
Elle exécute un demi-tour avec son fauteuil et s’éloigne doucement vers le fond de la chambre où s’ouvre une autre porte : « I’m sorry… mais je être fatiguée.  Good night Mister Deux Boas. »


***


La barque d’Ole est repartie vers le continent.  Du côté de l’océan, le soir monte comme la fumée épaisse et sombre d’un brasier qui s’éteint derrière l’horizon.  Le château s’enfonce dans la nuit et Dubois rêve, le front collé contre le carreau coloré de la fenêtre de sa chambre à coucher, en attendant l’heure du souper.  Il fait tout juste un peu trop froid et cela le met de mauvaise humeur.

De toute façon, sa décision est prise.  Il repartira demain et rentrera immédiatement à Edimbourg pour annoncer à J.S.J Jeremy Southpeak Junior qu’il accepte le legs et compte vendre Black Island à la BP.

Six heures moins cinq.  Il est temps de rejoindre la salle à manger. Il parcourt des couloirs interminables, monte des volées d’escalier, en redescend d’autres, le tout en jetant régulièrement des coups d’œil à l’extérieur pour se repérer.  Il débouche enfin, presque en courant, à la sortie d’un couloir dérobé, sur les fesses d’albâtre de la Vénus qui occupe le coin du grand hall d’entrée, évite la belle Hellène de quelques centimètres…. et bute de plein fouet sur Miss Peggody qui venait à sa rencontre.

Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.  La grande bringue se retire aussi vite, avec une moue dégoûtée et laisse tomber son portable qui s’éparpille sur le dallage comme les pièces d’un puzzle.

« Je suis désolé… » s’excuse-t-il, rouge comme une pivoine, en essayant de cacher ses grosses mains qui ont effleuré les hanches et même un bout de sein de la gouvernante, « … je me suis perdu. »

« Le gsm ! » se lamente t-elle avec l’accent de Mireille dans un film de Pagnol.

« Je vous rembourserai. »

« Mais vous ne comprenez rien ! » s’écrie-t-elle avec une rage contenue.  « J’essayais.  Lady Mary n’est pas bien.  Elle a dû s’énerver suite à votre entretien, car je l’ai trouvée étendue de travers et à demi inconsciente sur le lit.  Elle respire difficilement.  Je lui ai donné le médicament qu’elle prend pour sa tension, mais elle a tout recraché ! »  Elle tourne affolée autour de la statue de Vénus en se tordant les mains.

« Vous n’avez pas d’autre appareil dans le château ? »

« Non, Monsieur Dubois.  Nous n’avons pas d’autre appareil dans le château.  Et à moins d’allumer un grand feu sur la plage, je ne vois pas comment attirer l’attention de qui que ce soit sur la côte ! »

Elle s’effondre sur un banc de pierre, le chignon en bataille, blanche comme un linge, les larmes aux yeux.  Dubois la regarde, impuissant, en tentant de trouver une idée pour les dépanner. « Calmez-vous, Miss Peggody…voulez-vous que je coure  jusqu’au débarcadère pour voir si les remorqueurs sont encore là ? »

« Inutile.  Ils sont déjà rentrés au terminal. »

« Ce n’est peut-être qu’un malaise passager ? »

« Sûrement pas.  Je ne l’ai jamais vue dans cet état ! »  Puis se redressant d’un seul coup comme si on l’avait piquée dans le derrière avec une aiguille à tricoter.  « Nous avons un canot de secours en  dessous du ponton.   Le vent est tombé.  Prenez-le et foncez chez Ole.  Il appellera l’hélicoptère… »

Dubois la contemple les yeux écarquillés comme des boules de lotto.  « Mais je ne suis jamais monté dans une embarcation de ma vie !  Et en plus je ne sais pas nager ! »

« Rien de plus facile… » poursuit Miss Peggody en l’entraînant par le bras « …un bouton vert pour démarrer, un rouge pour arrêter le moteur, un gouvernail, et une manette : vous poussez, le bateau avance, vous tirez vers vous, il freine puis recule !  C’est l’affaire d’un quart d’heure.  Le port est bien éclairé à cette heure, vous ne pouvez pas le manquer…  Il suffit de tenir la barre et de vous diriger vers les lumières. »

Puis, comme il hésite : « Allons, Monsieur Dubois, un peu de courage.  Allez chercher des vêtements chauds et mettez deux paires de gros bas de laine.  Je vais vous trouvez une parka, il fait froid en mer… »  Elle le pousse énergiquement vers le corridor d’où il vient d’arriver : « …allez y, il n’y a pas de temps à perdre.  Rejoignez-moi chez Lady Mary, c’est au fond du couloir après la bibliothèque. »


***

A suivre...
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