NO WAY OUT

 

 

Version originale de

L'Attente de Londres

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roland Michel Tremblay

 

 

 

 

 

 

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NO WAY OUT

 

 

 

 

          J'arrive de partout dans le monde, partout j'ai été bien reçu et l'on désirait me garder plus longtemps. Je reviens pour moins d'un mois ici et je comprends tout à fait ce qui a permis mon départ voilà un mois. C'est Alice, c'est le rejet systématique d'elle et probablement du copain de ma sœur qui en sont la cause. Je ne compte pas le copain de ma mère André, lui je sais bien qu'il refuse que je vienne, il a établi cette nécessité avant même de venir habiter avec ma mère. Tout le monde est si bizarre. Est-ce moi ? Même dans l'autobus de Québec jusqu'à Jonquière les gens semblaient loin de la bonne humeur habituelle. Je comprends, c'est le mois de mars. Le fameux mois de mars. Quelle folie de revenir ici au pire mois de l'année. Le mois des dépressions, des suicides, des chicanes, des séparations et des divorces. C'est bien connu, les gens n'en peuvent plus au mois de mars. C'est la fin de l'hiver qui n'en finit plus et tous les gens qui sont aux études et qui travaillent en relation avec des horaires de septembre jusqu'à la fin de l'année scolaire. C'est énormément de gens quand on pense que les gens étudient souvent jusqu'à 28 ans. Il n'y a que moi qui ne vit pas au même rythme, qui n'a pas subi l'hiver l'année d'avant et qui cette année se promenait là où il faisait plus chaud malgré le froid. Moi j'ai gardé toute ma bonne humeur, mais je crois que je vais apprendre ce mois-ci à le passer dans ma chambre. Il faut à tout prix éviter de me laisser démoraliser par tout et chacun. Mais ce sera très difficile. Gabriel, Alice et Patricia m'ont fait subir tout un affront aujourd'hui. Patricia ne m'a pas regardé une seule fois, elle s'est contentée de me saluer à mon arrivée. Cette façon d'agir m'a vidé mon énergie complètement. Elle ne semble pas heureuse de mon retour. Puis Alice paraît tellement mal à l'aise devant moi, n'osant pas me regarder dans les yeux, qu'on dirait presque qu'elle se sent coupable de quelque chose. Peut-être cela a-t-il rapport avec cette auto que je voulais emprunter pour aller chercher mes choses à Ottawa. Pour moi ça n'a tellement pas d'importance, mais pour eux ça semble avoir été la goutte qui a fait déborder le vase et j'ai l'impression que cela a été le prétexte à de grandes chicanes entre mon père et Alice. Je suis tellement démoralisé, c'est incroyable. Alice m'a dit que mon arrivée ici impliquait les mêmes conditions qu'avant, mais également une nouvelle : « Pas d'étrangers ici la nuit ». En termes plus simples, pas de Gabriel dans la maison, je ne veux même pas qu'il franchisse la porte d'entrée. Si c'est ce qui l'inquiète, elle peut s'encourager à l'allure que prend ma relation avec lui. Je l'ai vu cette après-midi. Jamais dans ma vie je n'ai passé à travers une si grande épreuve. Jamais dans ma vie je n'ai eu quelqu'un en face de moi dont il m'était impossible de déceler la moindre de chose qui se passe dans sa tête. Que sait-il, qu'ignore-t-il, qu'a-t-il appris, quelles sont ses intentions. Il s'est presque mis à pleurer en face de moi, me disant qu'il se sentait mal à l'aise, qu'il n'avait pas été correct en couchant avec Philip (car ils ont couché ensemble). Il est ressorti tout ébranlé dans la voiture, incapable de dire un mot. Je lui ai dit que j'attendrais qu'il me rappelle, que je serais énormément heureux qu'il me rappelle, quand bien même ce ne serait que de l'amitié, mais que comme il disait qu'il ne voulait plus me voir pour arrêter sa souffrance, je ne forcerai pas les événements. Bref, il existe tout un paquet d'événements dans sa vie qu'il m'a cachés. Aujourd'hui j'apprenais tout cela, chacune de ces choses étant pour moi une claque dans le visage. Dont le plus important, il a décroché un emploi à temps plein dans un restaurant, payé en dessous de la couverte, alors il fait beaucoup d'argent car il continue à recevoir de l'assurance-chômage. Et moi qui s'inquiétait avec lui incapable d'arriver dans ses comptes. Et moi qui l'aimais suffisamment pour me pousser à repartir de New York pour retourner à Jonquière. S'il n'avait pas existé, lui, j'aurais tout tenté pour demeurer à New York le plus longtemps possible. Jonquière me rappelait tant, maintenant il ne me rappelle plus du tout. L'autre, Jacques, est parti pour l'Ouest canadien pour les deux prochaines semaines. Je doute fort que je serai encore ici lorsqu'il reviendra. Tous ces événements m'ont tellement démoralisé que je ne trouve pas l'énergie pour défaire mes bagages et je cherche des solutions à mes problèmes. Je n'avais pas compris jusqu'à quel point tout le monde avait tiré un grand soupir de soulagement lorsque je suis parti. D'autres ayant plutôt souffert, veulent éviter d'autres souffrances et me rejettent tout simplement. Eh bien allez donc tous chier calice ! J'appelle ma sœur pour tenter de lui expliquer la situation, plutôt que de m'inviter chez elle à demeurer pour le mois, voilà qu'elle me propose d'y aller pour une nuit en attendant que mon père revienne et puis que l'on va discuter cartes sur table du problème. Ensuite ça ira mieux, on trouvera les solutions qui me permettront de demeurer ici pour un mois. Mais elle ne comprend rien, je n'ai aucune motivation à entrer dans une série de compromis pour demeurer avec des gens qui ferait tout pour me mettre dehors. Elle ne comprend pas ce que ça implique comme calvaire de demeurer ici alors que tu sais qu'ils souhaiteraient que tu disparaisses. Je n'ai jamais amené Gabriel coucher ici, il a franchi la porte d'entrée deux fois, restant dans la maison moins de dix minutes chaque fois. Elle n'est pas du tout ouverte au monde gai. Malgré son frère gai et confident Serge. Je me sens si mal que je suis prêt à repartir sur-le-champ. Mais où irais-je ? Plus d'argent, plus rien. Partout j'ai des problèmes, partout il y en a un qui me rejette et m'empêche d'être bien. À Toronto, tout le monde insiste pour que je reste, mais Rosario est à l'arrière plan. À New York, il y a le colocataire. Il me faut absolument trouver un emploi et commencer ma vie indépendante. Mais voilà, il faut de l'argent pour cela. C'est tellement stupide que Sébastien s'est pris un appartement pour dans un mois, il me semble que mes problèmes seraient réglés. Que vais-je faire mon Dieu ? Pour l'instant je vais aller chez ma mère, je ne suis plus capable de demeurer dans la maison chez mon père, d'autant plus lorsqu'il est absent jusqu'à demain soir, voyage d'affaires à Québec justement.

 

          Bon, je suis revenu de chez ma mère et je suis revenu sur la terre. Les conditions étant maintenant claires, nous avons pu parler d'autre chose, de ses étudiants. J'ai remarqué chez Alice et chez Marie un problème. Les conversations ne se font qu'à sens unique. Elles ont besoin de parler, mais n'ont certes pas l'envie de t'entendre. Alors je commence à parler, elles me coupent sans cesse. Alors je comprends, je me tais, je subis l'écoute de leurs problèmes. Car ne pouvoir parler, implique qu'il n'y a aucun échange. On ne peut pas me remplir ainsi impunément, elles me mangent toute mon énergie et moi je ne puis faire la pareille. Alors elles me vident et ne me laissent que le fardeau de leurs problèmes qui deviennent miens. Quelle envie ai-je de partager leurs misères si elles se foutent des miennes ? Des névrosés, je vous jure. Faites comme les serins bon Dieu, regarder le miroir et parlez-vous à vous-mêmes comme si c'était un étranger. Vous ne verrez aucune différence et cela vous soulagera. Pendant ce temps moi je pourrai m'occuper à autre chose. Comme Gabriel par exemple. Je me suis bien posé la question, pourquoi il se sentait coupable alors que c'est bien moi qui devrais l'être. Mais il m'a lancé que Philip avait vu que je lui avais écrit des lettres. Ainsi Jean-Pierre est venu chez Gabriel plusieurs fois, il a dormi là. Ça me fait mal. De plus, il est retourné dans l'auto chercher mon cahier, dans lequel je croyais trouver mon numéro d'assurance sociale. Je crois qu'il a eu le temps et la curiosité de lire quelques lignes. À la huitième ligne j'avoue d'emblée qu'Ed est le seul amour de ma vie, que je l'aime comme jamais je n'aimerai personne et que lui me rend la pareille. Après il fut tout bizarre. Ça ne m'a pas donné l'impression qu'il l'avait lu, mais il semblait si désespéré que ce serait bien possible. Ce pourrait-il qu'il ne me rappellerait plus ? Que se passe-t-il dans sa tête ? Il a tenu à m'affirmer à plusieurs reprises que lui et Philip, ce n'était que des amis. Bien. Mais ça paraît mal lorsque cinq minutes après il me demande si Jean-Pierre cherchait quelqu'un avec qui coucher lorsqu'il était à Québec. Surtout lorsqu'il me fait comprendre sans même s'en rendre compte que si ça ne fonctionne pas entre lui et Phil, c'est la faute de Phil, c'est lui qui est intéressé en autrui, en plusieurs partenaires. Moi, le Gabriel, s'il est trop sensible pour me réinviter dans son lit, il devra faire attention, car le Philip semble prêt à m'inviter dans le sien et je ne dirais pas non. Il n'est pas laid, mais je regretterais. Juste à cause du contexte. Il est d'Alma, il est l'ami de Maurice (avec qui il couche probablement), et avec Jacques dans le décor, son jugement de moi s'il fallait que je couche avec Phil, ce serait trop impossible. Il est beau dans ses nouveaux vêtements le Gabriel. Je suis heureux car je vois que je ne suis pas plus affecté qu'il ne le faut. Je souffre un peu, c'est normal, mais s'il refusait de coucher avec moi, cela ne me dérange pas. Je n'attends pas après lui pour vivre. S'il veut niaiser, c'est moi qui en ressors gagnant. Il souffre plus que moi de toute manière. Moi je peux marcher la tête haute. Je suis imbu de ma personne, c'est certainement une bonne chose. C'est une défense contre la misère que tout cela m'apporte. Je suis tout de même rejeté, je ne suis pas indifférent, alors ça fait mal. Mais ce rejet est pour une bonne cause, c'est pour éviter qu'il se fasse mal. Ce n'est donc d'aucune façon un manque d'intérêt soudain. Je parie que demain il m'appellera. Je parie qu'avant la fin de cette semaine j'aurai couché avec lui, sans même faire aucun effort. Cette histoire se complique de façon radicale. Je ne puis cacher tout cela à ma famille. D'autant plus qu'ils sont tous au courant maintenant que je suis en amour avec Ed et que je reviens d'un deux semaines de sexe en amoureux à New York. Mon Dieu, quelle opinion se font-ils de moi ? Ça doit sans doute expliquer pourquoi personne ne veut de moi sous leur toit. Cela me pousse donc à partir d'ici pour enfin m'installer dans mes propres affaires, dans ma propre indépendance. Ah oui, Christiane est dans la région pendant que son copain est à Québec. Ça m'a énormément compliqué les choses, j'ai dit à tout le monde que j'avais dormi chez elle à Québec. J'en ai ris, mais mes mensonges ne passeront bientôt plus du tout inaperçu. C'est rendu gros comme le bras. À leurs yeux cela fera de moi quelqu'un d'encore plus immoral. Je vais me tenir avec Christiane, peut-être redeviendrons-nous les bons amis d'autrefois. En fait, ces amis de jeunesse sont bien les seuls qui traversent le temps avec moi malgré tout. On ne peut pas toujours compter sur eux, mais au moins on ne risque pas de les perdre dans le prochain détour juste parce que nous avons décidé de partir sur une go d'un mois à travers l'Amérique. On verra.

 

 

          Qui suis-je moi mes amis pour venir au monde et venir vous dire ce qui est bien ou mal ? Et vous, qui êtes-vous mes ennemis pour venir me dire que ce que je dis sur ce qui est bien ou mal est bien ou mal ? Et toi, Dieu, qui es-tu pour venir nous dire ce qui est bien ou mal de ce que ce qu'ils disent de bien ou mal sur ce que je dis qui est bien ou mal ? Et toi, Dieu, qui es-tu pour venir nous dire que ce qu'ils disent sur ce que je dis sur ce qui est bien ou mal, à propos de ce qui est bien ou mal, est bien ou mal ?

 

          Lorsque je suis ailleurs, je ne pense jamais à partir vers l'ailleurs, car je suis ailleurs. Lorsque je suis à Jonquière, je suis partout sauf ailleurs. Alors l'ailleurs m'attire énormément. Pour compenser je repense  à lorsque j'étais ailleurs, j'écoute de la musique que j'écoutais lorsque j'étais ailleurs. Cette passion de l'ailleurs me remplit d'énergie, je me motive à bloc et suis prêt à construire des édifices entiers. Lorsque je suis ailleurs, il est bien difficile de me motiver autant, tant de choses arrivent, je ne puis que subir l'environnement, emmagasiner ce qui servira à construire l'ailleurs une fois que je ne serai plus dans l'ailleurs. La question que je me pose, c'est, Toronto sera-t-il considéré comme l'ailleurs ? Je crois que oui. Mon but à moyen terme est de demeurer dans l'ailleurs, mais j'aimerais bien que ce ne soit pas toujours le même ailleurs. Si Sébastien veut s'établir pour de bon à Toronto, j'aurai bien de la misère à accepter. Ou je me préparerai une porte de sortie.

 

          Jacques est parti vers l'ailleurs, l'Ouest canadien. Mais son message sur son répondeur est à l'image de la deuxième lettre que je lui ai envoyée, complètement en anglais. En plus, je cite une chanson de Lisa Loeb dans cette lettre et il fait jouer une chanson de Lisa Loeb sur son répondeur. Puis-je lire là un signe concret qu'il pensait à moi ? Ce serait bien par pure perte, je serai probablement parti lorsqu'il sera de retour. Ou alors il aura juste le temps d'insister pour que je reste alors que je serai déjà sur la piste de décollage.

 

          Je reviens de Saint-Jean-Vianney, ou plutôt d'un village fantôme maintenant enseveli sous des tonnes de terre. Les arbres ont eu le temps de recouvrir les parois de la vallée. Je me demandais pourquoi il y avait autant de sécurité et maintenant, je ne suis plus certain s'il s'agit bien de sécurité. Je crois que oui, mais il y a autre chose. Tous ces gens qui attendent dans leur automobile, pendant un instant je croyais qu'il s'agissait de la saison de la chasse. En effet, c'est bien la saison, mais de la chasse à autre chose. Que j'avais honte en ressortant de là ! Tout le monde me regardait, ceux de la sécurité, ils devaient s'imaginer que j'allais cruiser sur les rives du Saguenay. Ils ont dû me trouver bien jeune pour en être rendu à chercher du sexe dans ces coins perdus où l'on ne retrouve probablement que des vieux laids. Mais j'ai vu des jeunes dans la vingtaine. J'espère que je ne serais jamais réduit à en venir là. D'ailleurs, avec les bars qu'il y a en ville, qui a besoin de cela ? Ces  choses doivent dater d'avant qu'il y ait des bars en ville et les gens n'ont tout simplement pas perdu l'habitude d'y aller. Enfin.

 

          Lorsque je suis passé en face de chez Gabriel, voilà que je vois l'automobile rouge de Jean-Pierre juste en face. À ce rythme, je comprends bien que je me fourrais le doigt dans l'œil hier. Je ne coucherai certainement pas avec d'ici la fin de la semaine, non plus il ne me rappellera de sitôt. Ce sera difficile de garder la tête haute lorsque je le rencontrerai au 2171 cette fin de semaine. S'il faut en plus qu'il s'amourache de son petit Philip, qu'il se mette à l'embrasser devant moi, ce sera même impossible de ne pas craquer. Cette fin de semaine, je crois que je ne sortirai pas, seulement dans les bars hétéro de Chicoutimi avec Christiane et son copain. J'espère lui faire mal par mon absence, mais je crois que ma présence lui ferait encore plus mal. Mon absence passera inaperçu. Somme toute, Jean-Pierre me vaut bien, il est certainement un très bon copain de rechange. Peut-être même est-il mieux que moi ? Alors voyons si Gabriel est capable d'en tomber amoureux en aussi peu de temps qu'en ce qui me concerne. Si oui, alors son amour n'était que passion éphémère. Il n'aurait pas reconnu en moi un amour de sa vie potentiel. Moi, c'est certain que je n'ai pas vu en lui un amour de ma vie, même que je dirais que si j'ai été capable de sacrer le camp, c'est bien significatif. Et maintenant je me demande si ce n'était pas pour éviter qu'il souffre que je voulais revenir à Jonquière. Car dès qu'il m'a lancé toutes ces choses à propos de Jean-Pierre, moi j'ai décroché, deux jours de dépression, puis le renouveau complet, heureux de vivre. J'ai déjà vécu des deuils plus marqué en amour (étrangement tous avec la même personne : Sébastien). Maintenant que j'y pense, il avait tout gardé son nouveau pour que je constate à mon retour une évolution marquée. Plutôt que de retrouver le pauvre petit Gabriel misérable, voilà qu'il a des vêtements tout nouveaux qui lui vont à merveille, il a un emploi, il se débrouille et tout va bien. Il a même un nouveau quelqu'un dans sa vie, ma foi, certainement le plus beau après les plus beaux que j'ai déjà nommés plus avant (fatigant par contre, mais on ne peut pas être parfait). Ainsi il fallait que je voie le contraste entre le misérable et l'inatteignable, tellement il est changé, qu'il est mieux et qu'il est heureux. Bull shit, il a failli pleurer hier. Ça me choque, mais ça ne change pas grand-chose à mes sentiments. Frustration, pas bon pour ma santé. Prêt à déguerpir, voilà le seul résultat de son action. Je ne vais pas me mettre à genoux pour lui redemander de me reprendre, encore moins lui assurer ma présence au Saguenay jusqu'à la fin des temps pour ses beaux yeux. Jonquière lui appartient, pas moi, moi on m'y rejette. Mais au moins, moi, le reste monde m'appartient. Quand bien même tout ceci se passerait dans ma seule petite tête. Quelle motivation encore pourrais-je m'inventer, je souffre, c'est clair. Je ne le méritais pas le petit gars de Jonquière. Accepte-le et continue à vivre. Mais que faire ? Je m'ennuie, ça fait juste deux jours que je suis ici.

 

          Mon père est finalement revenu de Québec. On a discuté des problèmes d'Alice. Clairement, veut-elle de moi ici ? Mon père insiste que oui. Après que je lui aie raconté ses conditions, il a dit : « Ce que je n'aime pas, c'est qu'elle pose des conditions à mon fils ». Voilà une phrase qui en dit long sur ses discussions avec elle. Ensuite il a tenté de justifier le point de vue d'Alice.

 

          -Écoute, tu couches avec plusieurs personnes, tu trompes ton copain Sébastien. Ce n'est pas que tu sois homosexuel, c'est que ta vie est dirigée par le sexe. Tous les soirs tu sortais.

 

          Tabarnack !

 

          -Écoute, je n'ai eu qu'un seul copain pendant que j'étais ici, je ne sortais plus avec Sébastien. Tous les soirs, je les passais avec lui. Moi je peux compter sur une main le nombre de personnes avec qui j'ai couchées, ce qui n'est pas du tout ton cas.

          -Je n'ai jamais dit que le sexe ne dirigeait pas ma vie également. Mais Alice son mari l'a trompée et elle en est restée traumatisée.

          -Et ma sœur, elle ? Nous n'en aurions pas suffisamment des doigts de cinq mains pour compter le nombre de ses copains.

          -Ça m'a toujours fatigué de voir ta sœur chaque matin avec un nouvel homme dans son lit lorsqu'elle est revenir à Jonquière après son université.

 

          Ah, voici que la vérité fait surface. Ma vie est peut-être dirigée par le sexe, mais c'est certainement encore moins pire que le vécu de mon père et de ma sœur. Tel père, tel fils, telle fille. Comment peut-on me juger alors ? Et me juger en ignorant vraiment tous les événements de ma vie. Je vais d'ailleurs me taire à l'avenir. Si mes parents se mettent à parler avec Charlotte qui justement vient cette fin de semaine de Toronto, ils pourront trop bien me détruire ensuite. Maintenant, si je veux sauver les apparences, je dois me tenir tranquille pour le prochain mois. Si je couche avec quelqu'un, il faut que ça se fasse à l'insu de tout et chacun. Ou alors j'accepte ma vie de dépravé et je continue mon ascension vers la perversion ultime en me foutant des autres et de leurs jugements. Mais ce sera terrible une telle situation si je reviens avec Sébastien à 100 % et qu'il vient se promener au Saguenay plus tard. En plus, j'ignore qui, mais on m'a placé un tube de pâte dentifrice à côté de ma brosse à dent. Ainsi, ce que je craignais, est bien réel. Ils ont la nette impression que je suis séropositif et que ça ne prendra pas grand-chose pour qu'ils l'attrapent. J'ai bien peur qu'à ce rythme ils vont craquer bientôt. Alice tombera à genoux en me suppliant de partir. Elle n'en pourra plus de vivre dans la crainte que je lui transmette une maladie mortelle. Pauvre Alice, qui ne prend même pas de condom avec mon père. Si on se fit au passé de mon père en rapport aux infidélités survenues lorsqu'il vivait avec sa femme, je crois qu'elle devrait plutôt s'inquiéter de cela. En plus, à fumer et à boire comme elle le fait, même si elle attrapait la fameuse maladie mortelle, elle mourrait d'un cancer ou autre avant même de développer le sida. C'est con un humain, mais étant moi-même humain, je peux comprendre sa position. Je me mets donc en quête de trouver des solutions à mon problème : comment sacrer le camp d'ici ? Avec quel argent et pour quelle destination ?

 

 

          Mon désir de partir est dix fois plus élevé qu'avant que je ne parte la première fois. Alors le départ est imminent, à la première occasion, je décolle. Pour l'instant j'ai un problème de communication avec l'extérieur. Je n'ose plus faire de longue distance ici, les misérables cartes d'appel de Bell Canada sont impossibles à trouver et ils ne vendent que des 10 $, alors il ne reste toujours que quatre minutes pour parler, les appels sont toujours coupés sans que l'essentiel ait été dit. Comment trouver des solutions dans ce contexte ? Nous sommes à l'ère des communications, c'est-à-dire qu'en deux minutes je dis tout ce que j'ai à dire sur le répondeur de Sébastien, ça évite les explications et les questions stupides, ça permet de dire l'essentiel en un temps record. Sauf que l'impact et la réponse viennent à retardement et pendant ce temps je « capote ben raide ». Je ne tiens  plus en place, je flotte, me sens coupable d'être ici sans travailler, sans stabilité, à jouir de la vie. Les  autres se meurent au travail, alors ils ne peuvent supporter me voir jouir de la vie. Ils aiment mieux me mettre dehors, car ils ont l'impression que c'est sur leur dos que je puis me permettre de vivre ainsi. Ce qui n'est nullement le cas. Les pressions que je subies, effrayantes. Je veux partir, je veux partir ! Voyons les solutions. Dans deux semaines je peux retourner à Toronto chez Charlotte. Ce serait mieux trois semaines. Alors vais-je mourir ici pendant trois semaines ? La survie est impossible. Une culpabilité qu'Alice a réussi à me transmettre. Un simple petit professeur de secondaire, je crois qu'elle est fière de cet emploi, elle dit qu'elle a réussi  sa vie. Quelle misère, tant qu'à moi il ne peut y avoir pire sur la planète. Mais je devrais faire attention, il y a de fortes chances que je finisse au même endroit. Peut-être que j'en serai fier un jour : Hourra, je suis un professeur de secondaire avec un salaire de 45,000 $ par année ! Une sécurité d'emploi et une pension garantie. Je comprends qu'elle puisse croire qu'elle est bien, mais moi je voudrais plus. Mais comment avoir plus ? Qu'est-ce qui pourrait être plus ? Moi-même ai  une certaine misère à conceptualiser mon avenir, incapable même de voir où je serai le mois prochain. L'argent ne devrait jamais être un obstacle. Peut-être devrais-je sacrer le camp pour Montréal avec mon imprimante laser. Si je suis tant dans le trouble, je pourrai la vendra à pure perte, mais au moins j'aurai survécu et aurai une sécurité qui me permettra de me permettre de retomber sur mes pieds. J'avais l'argent nécessaire avant d'aller à New York, on dirait que j'ai brûlé  mes chances de partir d'ici en partant un mois. Ah non, je ferai tout en mon pouvoir pour changer radicalement la situation où je me trouve. La poste est mon dernier espoir, une lettre d'Angleterre peut-être, un retour d'impôt plus élevé que je ne le crois.  C'est possible, mais peu probable. S'il me faut attendre une délivrance de l'Angleterre, je pourrai certes attendre longtemps. J'ai encore reçu une facture de près de cent dollars de la City of Westminster, taxes impayées. Envoyez ça au nouvel occupant du 29 Marble House, nous ne sommes plus là depuis plusieurs mois déjà. Et le CAF de Paris,  l'Allocation familiale qui a retrouvé mon adresse et qui semble chercher à me donner des problèmes.  Pas de danger que je les rappelle. Ils ont eu connaissance de ma  nouvelle adresse à Londres, j'ignore comment ils ont fait. Bonne chance pour retrouver l'adresse du trou où j'habite dans le fond du Québec. J'ai 49 francs dans mon compte de  la Banque nationale de Paris, une première depuis un an. Ils ne semblent pas avoir fermé mon compte comme ils me l'avaient si bien indiqué. Ce qui m'inquiète, c'est qu'ils trouveront alors le moyen de me charger des frais pour ce compte ouvert et bientôt ils vont encore m'envoyer une facture. Si je peux leur faire la pire des publicités, je vais le faire. N'allez jamais à la Banque nationale de Paris, un coup embarquer dans leur roue, il n'y a plus de porte de sortie. Vingt-cinq francs de dettes vous coûtera 3000 francs en frais administratifs, en pénalité et en Dieu seul sait quoi. Par contre, j'encourage tout et chacun à ouvrir un compte à la Banque Royale de Scotland en Angleterre. Là j'ai été traité aux petits soins, sans aucun problème. Vous voyez bien que c'est Paris le problème. Je n'ai jamais rien expérimenté de pareil à la Banque royale du Canada. Seigneur, aidez-moi à partir d'ici ! Je crois que je vais aller acheter les journaux de Toronto pour envoyer des Curriculum Vitae. Je suis convaincu qu'il me sera impossible de trouver de tels journaux dans la région, et si oui, alors ce sera une édition de province où les informations importantes seront absentes, telles que les emplois offerts.

 

          Je viens de parler avec Sébastien. Imaginez-vous qu'il vient de m'annoncer comme ça qu'il ne voulait plus de copain. Il veut se concentrer sur son travail, to make things going. Il m'annonce cela comme ça, enfin il trouve le courage de me dire qu'il ne veut plus de moi. Il lui manque cependant le courage de mettre un point final à sa phrase. Il ajoute qu'il veut me garder près de lui, qu'il veut pouvoir me voir quand il le désire, mais ne veut plus de copain. Il serait toutefois prêt à me recevoir à Toronto, il ne veut pas faire comme mes parents, me laisser dans la rue. Je viens de m'effondrer par terre. Il va me rappeler à 23h00 pour m'avouer qu'il ne veut plus de moi à  Toronto, je l'ai poussé pour qu'il me dise clairement ce qui se passe dans sa tête. Moi, j'en ai assez de baser ma vie sur du vent, ma vie est entièrement en suspension depuis que nous sommes revenus d'Europe à cause de lui. Moi j'ai annoncé à tout le monde que je retournais à Toronto, ils m'ont tous jugés comme une merde parce que je trompais un homme qui en fait avait complètement disparu de ma vie et qui me répétait que nous n'étions pas ensemble. Maintenant je veux mourir.

 

          Ed est un amour impossible. Pour Sébastien je viens de perdre Gabriel, et maintenant je viens de perdre Sébastien. Soudainement je ne vois que le vide. D'autant plus que j'ai reporté mes études et que je n'ai pas d'emploi, pas de stabilité, pas d'endroit où demeurer. Je n'ai pas d'avenir, aucune expérience, aucune étude qui me permettrait de trouver un bon emploi. Je n'ai plus l'amour de Sébastien, ni celui de Gabriel, Ed je me pose la question, j'Ai perdu l'amour de mes parents au fil de mes aventures. Je crois que je suis de trop en ce monde, personne ne me veut. Je crois que je n'ai plus rien à accomplir de concret en ce monde, je n'ai plus de motivation pour continuer. Je n'en peux plus de me battre pour rien, d'espérer inutilement des choses tellement vagues et incertaines qu'avoir la foi ne peut conduire qu'au désastre. Ma seule solution est de m'établir seul quelque part, Montréal. Me trouver un emploi simple qui me permettrait de survivre. Et là, rebâtir ma vie. Recommencer par le commencement. Tout effacer le passé, oublier les études pour l'instant, tenter une survie par une renaissance toute simple dans la solitude. Peut-être bien que je suis prêt pour ma vie de monastère à développer une vie plus spirituelle. Peut-être. Pour l'instant je vais aller me chercher un cognac ou un whisky en attendant que Sébastien me rappelle.

 

          Sébastien vient de m'appeler. Sébastien et moi, c'est officiellement terminé.

 

          Je reviens à la vie après un long moment de réflexion. On peut s'apitoyer et pleurer. On peut également radicalement changer son point de vue, l'angle selon lequel on voit sans cesse notre misère. Qu'est-ce qui me retient en ce monde ? Qu'est-ce qui me retient au pays ? Rien. Alors sacrons le camp. Où peut-on aller ? Londres. En un temps trois mouvements je serai à Montréal. Je vendrai mon imprimante à pure perte, j'achèterai un billet d'avion aller simple le plus tôt possible sur stand by pour l'Angleterre. Vous verrai, tout ira très bien. Sinon, ce sera bien de toute manière. Une misère à Londres, c'est une littérature pour l'éternité. Comme je voudrais partir demain matin. Quelle folie. Cette décision, étrangement la plus incroyable, sera plus facile à prendre que toutes celles que j'ai prises depuis quelques années. Vive la reine d'Angleterre ! Ce projet, je le garderai secret. C'est inavouable. Personne ne sera d'accord. Tout le monde me fera une morale infernale. Désolé, moi je vibre déjà à la Southpaw Grammar de Morrissey.

 

 

          Étrangement, je me lève ce matin heureux. Avec des attaches en moins qui me retiennent sur la terre. Autant pour le petit Gabriel. Si je pouvais me contrôler, je ne le rappellerais pas. Il serait simple pour moi de lui dire que soudainement je ne pars plus, ou que je ne vais qu'à Montréal et qu'il peut venir avec moi. Mais je vais tenter de l'oublier. Au pire je ne lui dirai que la vérité et on verra ce qui adviendra. Lui aussi s'est envolé dans la nature, maintenant je ne suis plus certain de vouloir me rembarquer avec lui. Et puis j'ai bien réfléchi pour Londres. I'm not so sure si je veux y retourner. Si j'ai quelque chose à apprendre quelque part, il me semble que ce n'est plus à Londres pour l'instant. Certainement dans le futur, mais pour l'instant je ne le sens pas. Mais si Londres ne me tente pas, encore moins Montréal. Je crois que je vais me mettre en position attente et observer l'univers me conduire là où il voudra. J'ai juste peur qu'à demeurer à Jonquière trop longtemps je risque fort d'y rester pour longtemps. Deux mois avaient suffit pour m'y enchaîner drôlement avant Noël. Et si je reste chez moi, cette chance de me ramasser au Japon me parviendra-t-elle ? C'est bien connu, il faut provoquer les événements et demeurer ouverts et attentifs aux messages. Eh bien, c'est une méchante tache qui m'attend. De toute manière je ne suis d'aucune façon désespéré. Je puis me ramasser n'importe qui dans un bar gai, je peux bénéficier de l'aide de bien des gens sans même que je ne couche avec, juste par ma personnalité. Je l'ai déjà bien prouvé dans le passé, ainsi le monde m'appartient. D'autant plus que je suis même ouvert à la prostitution. Qui m'arrêtera ? Je vais rappeler mon vieux de 70 ans à New York, Henry, le successful doctor. Lui proposer d'aller habiter chez lui pour quelque temps. S'il n'est pas à Fort Lauderdale, il ne refusera pas. Et puis je vais le prendre mon courage à deux mains, je vais appeler mon autre vieux M. Eastman, voir s'il est si riche et prêt à m'aider pour je ne sais quoi en retour. Le monde appartient à ceux qui foncent. C'est Jésus qui l'a dit. Je ne vaux rien, je suis déjà jugé comme tel, pourquoi alors ne pas m'enfoncer davantage et apprendre davantage ? Si c'est la le seul moyen à ma disposition pour connaître l'univers en un temps record ? Sécurité et stabilité, ces mots sont synonymes de stagnation du point de vue de l'évolution de l'être.

 

          J'arrive de sortir au 21. Devinez qui j'ai vu ? Gabriel et sa cousine Chantale. Elle m'a sauté dans les bras, elle s'était ennuyée. Elle a une photo de Jean-Pierre dans son pendentif en forme de cœur. Si le message n'est pas clair après ça, il ne le sera jamais. Moi je n'ai pas laissé de photo qu'elle a dit. Gabriel a attendu longtemps, qu'elle dit, jusqu'à la dernière seconde. Il était content de me voir, mais où a t-il passé la soirée ? À fumer quelque part dans le bar, au sous-sol la plupart du temps. J'ai fumé de la coke ce soir que l'on m'a dit. J'ignorais que l'on pouvait en fumer. J'en fumais pas mal en plus, tellement que Gabriel m'a arrêté dans mon élan. Il m'a bien embrassé, mais s'est assuré que nous ne quitterions pas ensemble. Tant mieux. Moi parti, il a subi toutes les mauvaises influences possibles. Drogué à mort, il n'y a plus rien à faire avec lui. Je souffre, mais pas tant que cela. Je souffre car j'aurais voulu dormir dans son lit. Mais cela, il l'a évité. Pour Jean-Pierre ? Une insulte. Tellement que je suis prêt à partir le plus tôt possible. Content de me voir, m'embrassant plusieurs fois, disparaissant le reste du temps. Mais moi je n'ai pas perdu mon temps, je parlais au propriétaire du bar.

 

          -C'est quoi les jours creux ?

          -Je vois où tu veux en venir, propose.

          -Faire la musique alternative les lundi et mardi soir.

          -Pour gratuit cependant. On fera de la publicité. Si ça marche, on te paiera.

 

          Voilà, j'ai un emploi à construire qui risque de payer à moyen terme. Moi, faire la musique alternative dans un bar, c'est un plaisir. Mais je n'ai pas ma musique. Tout est à Ottawa. Il va me falloir me débrouiller, il m'attend lundi soir à 20h00. Dans quel bateau me suis-je embarquer ? Plus que jamais j'ai envie de partir.

 

          J'ai parlé avec Ed ce soir. Je ne crois plus qu'il me veuille tant que cela à New York. Il veut célébrer sa liberté, je crois. Tout comme Sébastien. Eh bien, cela me permettra de célébrer la mienne. Il m'a fourni le nom, l'adresse et le numéro de téléphone de Stephen, celui qui habite à Londres et que j'ai rencontré à New York. Un peu vieux, mais très beau. S'il m'accueille chez lui, mes chances de partir pour Londres sont plus grandes. Mais Ed m'a mis en garde :

 

          -Tu fuis ta vie, tu cherches partout dans le monde ce que tu ne peux trouver qu'à l'intérieur de toi.

          -Fuck you man ! Si c'est vrai, ne détruis pas mes espoirs. En rien je ne regretterais de faire le tour du monde pour découvrir ensuite, comme Candide, que l'on est si bien chez soi à cultiver son jardin. Car pour comprendre ces choses, le voyage est nécessaire. Et moi je suis sourd, terriblement sourd. Aveugle aussi. Là mon désir, ma foi en la vie. Je veux me frapper partout, mourir étouffer là où il le faut. Mendier, c'est là où j'en serai si je pars pour Londres. Mendier. Il n'y aura aucune autre solution. J'ai besoin de réfléchir sur ma vie. De mourir aussi. Là où j'en suis. Ne faut-il pas mourir pour renaître ? Non.

 

          Gabriel appartient à un autre univers que le mien. Il me faut l'oublier. Thomas a eu le temps de faire l'amour avec Richard, Jacques me l'a confirmé ce soir. C'est terrible la vie. C'est moi qui aurais dû coucher avec le beau Tom. Je suis parti trop vite. Au moins je peux me contenter en me disant que j'ai bien joui avec Edward. D'ailleurs, si je pars pour Londres, je pars de JFK, et non Mirabel. Alors je vivrai quelques jours avec Ed, sans dépenser un dollar toutefois. Je suis lié à lié, peu importe jusqu'à quel point il m'aime vraiment et qu'il me veut auprès de lui. Je n'ai certes pas été gentil avec lui ce soir. Lui affirmant qu'il n'était pas prêt pour une relation avec moi. Ses dettes, il en aura toujours. À New York, même après quinze ans à sortir dans les bars, nous ne sommes jamais écœurés. Car il y a une multitude de bars et de clubs, sans cesse de nouveaux et du nouveau monde à satiété. Il n'y aura pas de meilleur temps. Il ne sera jamais à moi, malgré que parfois il pense qu'un jour ce sera le nôtre. Il insiste pour que je déménage à Montréal, ainsi il viendra me voir. Il aime la ville, je pense qu'il a plusieurs hommes avec qui il couche lorsqu'il y va. Dont son ami Peter, dont il me dit qu'il n'a jamais couché avec. Le monde gai m'écœure énormément. Même si j'en fais partie et que je ne donne pas ma place. Je rêve toujours à ma petite vie de couple isolée qui vit dans la fidélité. Malgré mes manques et mes actions. Je suis prêt à tout donner pour celui en qui j'aurai confiance et que j'aimerai. Encore faut-il le trouver. Encore faut-il être stable pour cela. Montréal sans doute. Il me faudrait y déménager et y respirer l'air des bas-fonds afin d'espérer y vivre le bonheur inespéré. La vie est une vraie saloperie. Aujourd'hui tout le monde m'écœure et je m'écœure moi-même. Il n'y a pas de porte de sortie à cet enfer. On y vit, on y meurt. La mort.

 

 

          First of March. Je dois définitivement sentir ma mort, la seule chose que j'ai envie d'écouter ce matin, c'est Frank Sinatra. God help me !

 

          Au moins, si je pouvais entendre ce Franklin Sinatra à travers ma radio en descendant les côtes de la Californie, ça oui, je sourirais de mon sourire plein de dents cariées, la vie serait géniale. Ici je ne vois que de la neige qui commence à fondre. Il n'y a pas pire sur la planète. Une température de fin d'hiver. C'est l'achèvement d'une œuvre de mort, sans pour autant que nous soyons convaincu qu'il y aura un printemps cette année. On finit toujours par oublier ce genre de chose. Je tente de penser du mieux que je peux, ce que je veux. Vouloir et pouvoir.  Là sans doute mon obstacle. D'où vient cette parole d'Edward, lorsqu'il me dit que c'est en moi que je trouverai ce que je cherche. Ça me semble trop profond pour lui, peut-être que je ne le connais pas autant que je le croyais. En fait, je cherche une inspiration, une motivation à vivre. En effet, je puis certainement trouver cela à Jonquière. En effet, ce n'est pas Gabriel qui m'amènera cette plénitude. Si j'ai besoin d'écouter Franklin Sinatra aujourd'hui, c'est assez révélateur. Un besoin de lavage de cerveau de l'enfer d'hier. J'avoue cependant qu'il s'agit d'un traitement de choc assez excessif. Mais j'en ai besoin. Voir Gabriel courir un peu partout, disparaître pendant des demies heures, réapparaître dans un état space absolu. Il sort tous les soirs. Lâcher les vaches dans le clôt ! Elles iront s'électrocuter sur les fils électriques. C'est ma philosophie. Je radote. Ça me tente ce matin d'inventer une nouvelle idéologie régissante du monde. Le petit Jacques se fait insistant. Ce dimanche on se fait une soirée musicale chez lui, il m'a spécifié que ses parents seraient absents. Peut-être partira-t-il pour Sherbrooke, sinon ça tient toujours et je crois qu'il en profitera pour provoquer les événements. Il ne m'a jamais attiré sexuellement, Jacques, c'est un coup de foudre d'amitié. Un de ma génération, je les croyais tous morts, du sida. Quelle drôle de maladie, elle n'a épargné que les légumes qui adorent la dance music. Dans ces conditions, elle aurait dû achever sa mission et me détruire également. Dieu fait toujours les choses à moitié, comment pourrait-il espérer que l'homme les fasse en entier ?

 

          Ok. Là je viens d'atteindre le fond. J'ai dit à mes parents cette possibilité de faire la musique au 2171. Alice s'est mise à paniquer. M'exhortant à arrêter de compter sur eux pour survivre. Que c'était le temps que je trouve un emploi qui me fasse vivre. Que je prenne ma vie en main. À 23 ans, encore une fois elle me l'a dit, elle était mariée, elle avait des enfants, des salaires à tout casser. Moi, à 23 ans, rien. Alors, je téléphone Gabriel pour lui dire qu'il annonce au proprio du 2171 que je ne pourrai pas faire la musique. D'accord, justement il travaille au vestiaire toute la fin de semaine. Et puis là il se met à paniquer. Il est fatigué de ne pouvoir faire ce qu'il veut quand il veut. Il ne veut plus qu'on le prenne comme s'il était un toutou, son prochain copain va l'accepter comme il est.

 

          -Comme quelqu'un qui prend de la drogue et qui sors tous les soirs ?

          -Oui, si j'ai envie de prendre de la drogue, mon copain va l'accepter. Sinon il prend le bord.

          -D'accord, je prends le bord.

 

          Alors je prends doublement le bord. Je sens monter en moi l'injustice de parents incapables d'aider les siens. Incapables de payer les études de leurs enfants avec des salaires de 65,000 $ par année, cadre dans un ministère. Des parents qui te jettent à la rue pour savourer une intimité mythique qui ne se trouve justement qu'en rêve. Je m'en vais rebâtir ma vie à Montréal avec aucune cenne, avec rien à attendre de ma famille. L'altruisme familial à son meilleur. Il me semble que lorsque les gens te rejettent, c'est une chose. Mais de te faire frapper au visage de la sorte, c'en est une autre. Je suppose que c'est la conséquence de ma façon d'agir. Je suppose que je ne suis pas l'enfant modèle, malgré un bac d'université de quatre ans. Je  suppose que je n'en ai pas fait suffisamment. Probablement qu'il m'aurait fallu... je ne sais pas. Il me semble que rien n'aurait pu les contenter. À 23 ans, moi, en 1995, vous allez voir comment ça se passe. Je vais prendre un fusil, je vais en tuer plusieurs et me tuer en un suicide spectaculaire. Je montrerai ainsi à la face de la planète, et pour les générations à venir, ce que c'est vraiment que d'avoir 23 ans dans une société capitaliste qui arrive au bout de ses ressources. Ils pourront dire aux enfants futurs qu'à 23 ans, nous, on se suicidait de façon spectaculaire. Alors ce n'est pas normal que toi à 23 ans tu ne fasses pas la même chose. Je fais mes bagages, demain ou après-demain je serai à Montréal à chercher un emploi. Je vais tenter de m'inscrire également dans les universités, si jamais j'arrive à avoir une moyenne assez raisonnable pour que l'on m'accepte. Société pourrie où, pour un 0.3 dans ta moyenne, toutes les portes te sont fermées. Eh bien, j'attendais qu'un événement vienne me fouetter le derrière, c'est survenu. Maintenant je n'ai même plus à téter pour comprendre ce que je veux, je le sais et je n'ai plus le choix. C'est pour ces raisons que d'habitude on ne devrait jamais trop se casser la tête. Le jour est loin où je reviendrai dans la région pour plus de trois jours. Maintenant je ne peux plus ni aller chez ma mère, ni aller chez mon père. Comme ma sœur n'est pas très invitante non plus, à l'avenir j'irais chez des amis. Mais encore là, il se trouve que je profiterais de Pierre-Jean Jacques et qu'il me faut être autonome. Ainsi j'irai à l'hôtel, payé à même mon salaire de concierge. Mais lorsque j'en suis rendu là, je peux franchement me questionner à la nécessité que j'ai de revenir ici pour quelques jours. Dans le fond, cette famille m'est plus étrangère que des amis que j'ai que je ne considérais même pas comme de vrais amis. Et maintenant, c'est clair que Gabriel, on ne se reparlera plus. C'est clair, maintenant que Jacques a couché avec Richard et que je me rappelle comment il le regardait le jour où il a compris que je partais pour de bon, que j'ai manqué ma chance. Et c'est tant mieux, car il m'est impossible de vivre ici. Les vieux ont enfin compris qu'ils étaient devenus vieux et maintenant ils ont l'intention de se payer du bon temps. Eh bien, il est trop tard mes amis. C'était avant, qu'il fallait la faire votre jeunesse.

 

          Je vais quitter la région en très mauvais termes avec ma famille. Ce n'est certainement pas une bonne chose. Mais que voulez-vous, lorsque le moindre de tes petits droits est disparu et que tu ne peux plus compter sur ta famille même pour t'héberger quelque temps, et puis surtout lorsque l'on te réserve un accueil aussi froid et que l'on te signifie clairement, explicitement, que la vieille voudrait bien se débarrasser de sa fille, qu'elle pousse dans son dos pour qu'elle parte, et que soudainement moi j'arrive alors je devrais comprendre que c'est normal qu'elle ne soit pas heureuse de me voir... bull shit. Mon père qui m'a encore dit ce soir que je n'aurais pas d'enfants. Je peux te jurer que je n'aurai peut-être pas d'enfants, mais que si par hasard je viens qu'à en avoir, jamais, je dis bien jamais, mon enfant n'aura droit à un tel traitement. Moi mes enfants je leur sacrifierais tout. Je serais le père Goriot en personne. Et malgré qu'ils pourraient « abuser » de moi, je me ferai un plaisir d'entrer dans leur jeu. À travers tout cela, je verrai encore de l'amour. Alors qu'eux, malgré tout ce que je peux faire pour leur signifier mon amour et les efforts que je fais pour ne causer aucun dérangement dans cette maison, ils trouvent le moyen de me sacrer dehors. Mais je suis habitué, c'est la deuxième fois. Étrangement toujours en contexte où l'autre du couple, l'étranger, n'accepte pas ma présence. Allez donc tous chier ! Je saurai bien arriver quelque part dans ce monde... et puis non. Vous méritez que je n'arrive nulle part, que je meure d'une overdose dans une rue d'une grande métropole. Car cela est très probable, davantage lorsque l'on fout ses enfants à la porte. Voyez, hier je fumais de la coke sans le savoir (si cela est possible). J'ai même la nette impression, comme me disait ma cousine Christine voilà deux ans, que si la famille apprenait que je suis mort du sida ou d'overdose, ils ne seraient pas plus surpris. Ni même n'en pleureraient. Cela, s'ils l'apprennent un jour. Ils peuvent bien me reprocher d'appeler rarement lorsque je suis au loin, mais il faut bien préciser qu'ils ne m'ont jamais appelé une seule fois. Ma mère à quelques reprises, mais seulement pour me signifier que mon maigre prêt étudiant était rentré. Jamais pour prendre des nouvelles. Ce qui me fatigue le plus dans cette histoire, c'est que je m'en vais encore déranger quelqu'un à Montréal. Je vais cependant trouver un emploi le plus tôt possible et me trouver un trou à moi où je pourrai habiter seul et survivre de mon salaire. Alors je n'aurai plus aucun compte à rendre à personne. Et si je travaille fort, je pourrai me payer des aller-retour dans le monde entier sans rendre de compte à personne ou habiter chez quelqu'un qui me fera me sentir coupable de passer quelques jours à leurs dépens. D'autant plus lorsqu'il s'agit de la famille. C'est bien connu, les familles ne font que se chicaner. Aller voir dans les hôpitaux sur les lits de morts. Les gens se battent pour des vases et des télés sans valeur intrinsèque alors que le vieux n'est pas mort. Une chose est bien, au moins je n'aurai pas à payer toutes les dettes que mon père à contracté dans sa vie. Quel cadeau il m'offrirait. Mais maintenant que j'y pense, sa dette sera indirecte. Le déficit va nous achever, sa pension de vieillesse, je la paie indirectement. Et j'en paierai toute ma vie, bien davantage finalement que ça me coûterait de lui verser une pension de vieillesse moi-même pour les quelques années qu'il lui restera à vivre. Et j'aimerais avoir ses dettes que finalement passer ma vie dans la misère parce que l'économie en est à la ruine à cause de tous les programmes sociaux qu'ils se sont donnés et qui sont maintenant disparus. Mon expérience me dit que l'aide directe à notre famille coûterait moins cher à long terme que les impôts que l'on paie pour les programmes sociaux tels que l'assurance-chômage, l'aide sociale et les fonds de pension pour des vieux que l'on a jamais connus et que l'on ne connaîtra jamais, sauf lorsqu'ils te crachent dessus dans un autobus de ville parce que tu as voulu leur céder ta place, ils sont insultés parce qu'ils ne se jugent pas si vieux que ça. Esti de vieux débris, reste debout, puis pète-toi la fiole la prochaine fois que l'autobus freinera. C'est tout ce que tu mérites.

 

          Bon, je viens de terminer cette soirée. Je dois avouer que comme reprise de la situation et preuve d'amour, Sally Field ne pourrait faire mieux. J'ai vraiment ressenti l'amour d'une vraie mère pendant l'instant d'un moment. Les frissons me passent encore. Ma mère ne m'a plus reprit dans ses bras le jour où j'ai jugé que j'étais assez vieux. Alice avait beaucoup bu, elle m'avouait que cela la rendait lucide et faisait ressortir la vérité. Ce que je crois également. Son amour est définitivement sincère, je crois qu'elle m'admire beaucoup. Elle en a même un peu trop mis, me comparant moi et ma sœur à ses deux enfants. Cette comparaison part du fait que dans le village de Desbiens au Lac-St-Jean, à l'origine, elle aurait pu ne pas perdre douze ans de sa vie si elle avait tout de suite choisi mon père plutôt que son autre mari. Elle considère cela comme perte de temps et croit que si elle avait choisi mon père, ses enfants ce serait moi et ma sœur. Dieu que j'espère que Patricia, sa fille, dormait lorsqu'elle parlait. Je déteste entendre des choses que je n'aurais pas dû entendre. Comme elle regrettera ce qu'elle m'a dit ! D'autant plus que je suis convaincu qu'elle adore ses enfants, malgré certains manques peut-être, mais il ne faut pas s'imaginer que moi et ma sœur ne lui aurait pas offert pire. Patricia, cette enfant pur et irréprochable, parfaite et immaculée (pas vierge cependant, hi hi hi), personne ne peut regretter cela. En plus elle terminera bientôt son université. Sachant combien ils valorisent cela, cette enfant est donc idéale dans sa beauté. L'autre a bien prouvé son potentiel de leader en société, il sera d'ici quelques années un député, puis probablement ministre. Le contraire est impensable lorsque l'on a fait tout ce bout de chemin. Je le vois sincèrement premier ministre un jour. Or, moi je suis instable, homosexuel, je n'ai aucun concept de ce que représente l'argent, je vis à 200 %. Ma sœur, elle, ne semble pas s'être remise de la séparation de mes parents, je crois qu'elle aurait besoin d'un psychologue pour se comprendre. Elle n'en finit plus de lire quantité de livres sur les relations avec les autres, elle se cherche, cela nuit à sa relation de couple. Il est vrai que son environnement de travail n'est pas des plus passionnants, lié à son copain et sa belle-famille. Il me semble qu'elle n'a rien à envier chez moi et ma sœur. Elle dit que je suis tellement plaisant à parler, que je suis sensible, avec une bonne écoute. Elle sourit toujours lorsqu'elle arrive du travail et qu'elle voit le café prêt et les deux tasses sur le comptoir avec le lait déjà dans les tasses. J'ai compris que c'est vraiment pour mon bien qu'elle me pousse à prendre les moyens d'arriver quelque part. Elle croit que j'ai perdu les deux dernières années de ma vie et que je m'apprête peut-être à en perdre beaucoup plus si je passe à côté de Sébastien. Car peut-être dans l'avenir je retournerai avec, et j'aurai comme elle cette impression d'avoir perdu plusieurs années de ma vie loin de lui. Mais moi je ne partage nullement sa philosophie de vie. Moi, peu importe ce qui survient dans ma vie, ce n'est pas sans raison, j'ai des choses à apprendre. Jamais je pourrais comme elle regretter tant d'années avec un autre homme juste parce que nous n'aurons pas terminé nos jours ensemble. Quand bien même on m'enfermerait dans un monastère, j'y verrai une nécessité pour mon développement personnel. Enfin, je dois tout de même avouer qu'elle m'a fait prendre conscience que j'aimais Sébastien et que lui aussi même. Je vais donc, probablement partir pour Toronto de toute manière, demain je dois discuter avec Charlotte de la possibilité de demeurer chez elle dans le sous-sol à Toronto, malgré son mari. Ensuite, je vais trouver un emploi, m'inscrire aux universités. Ma décision est prise. Si Sébastien ne veut pas de moi, c'est une chance à prendre. Je ne m'en sentirai pas plus mal. Je ne pars pas avec l'idée que je vais certainement retourner avec lui. Je pars pour moi. Si ça fonctionne avec Sébastien, alors je serai heureux. Mais ce genre de situation est bien complexe. Comment en effet lui faire avaler que je e reviens pas que pour lui ? Il se croira obligé de me prendre dans son logement. Aussi, pour que tout aille bien, il faudrait que je trouve un emploi très rapidement. Ce qui n'est pas évident. Bref, nous verrons. J'en ai encore appris des bonnes, des choses que l'on m'a cachées. Lorsque je suis parti pour Paris, Alice a mis deux mille dollars sur la table pour me permettre d'aller étudier là-bas et de bien vivre. C'est maintenant légendaire, personne de la famille ne m'a même donné cinquante dollars avant mon départ ou même après. Deux mois plus tard mon père m'annonçait qu'il me donnerait 150 $ à chaque deux semaines. Or, ce 2000 $, ma mère a refusé qu'Alice me le donne. Elle disait que ce n'était pas à elle de payer pour les études de son fils. Cela a bien dégénéré je crois, Alice me dit qu'il s'en est bien passé des choses en mon absence. De toute manière, je n'aurais jamais accepté qu'Alice paie mes études. Bien qu'en vivant avec mon père depuis tout ce temps, c'est clair que lorsque mon père m'envoie de l'argent, elle contribue. Bref, je change la vision que j'ai des choses, mes idées contre Alice. Mais je demeure conscient qu'il a fallu que l'on en arrive à un extrême pour que tout sorte. En plus, je ne me sens tout de même pas justifié à demeurer ici plus longtemps. Car en fait, si elle a eu la chance de m'expliquer son point de vue et que je suis maintenant en mesure de le comprendre mieux sans la juger négativement, n'empêche que son point de vue implique une action immédiate de ma part pour enfin trouver la sécurité et la stabilité. Or, c'est bien connu que je ne recherche pas ces choses, même que je les fuis. Peut-être me faut-il un bon coup de pied dans le cul pour me remettre sur la terre ? Tout ce que je sais, c'est qu'il me faut réfléchir sur ce que je veux faire et les moyens à prendre pour ce faire. Parce que, en définitive, Sébastien représente-t-il vraiment quelqu'un de bien pour moi ? Il ne sera jamais fidèle, c'est bien connu. Mais regardez Thomas, Gabriel, Edward, aucun de ces trois-là ne m'offre la fidélité. Gabriel m'offre même l'instabilité et l'insécurité pure et simple. D'autant plus qu'il existe tant de choses cachées sur lui que j'ignore. Comme tous ces livres de bibliothèque volés dans le fond de son garde-robe dont il me demandait de ne pas poser de questions. Et ces vieux hommes louches avec qui pourtant il développe de bonnes relations au 2171. Hier encore, le vieux mongol avec qui il est parti, ce genre de choses me dépasse totalement. Je ne sais plus où j'en suis, c'est la plus simple des vérités.

 

 

          La  plus grande des question qu'il  me faut répondre est la suivante : où devrais-je aller. Hier, en pleine période de crise, Alice m'a ouvert les yeux. Toronto. Il est si facile de voir le tout en action ensuite. Bien sûr, lorsque la moitié du village de Saint-Jean-Vianney est maintenant dans le ravin et dans la rivière, on peut enfin voir tous les signes avant-coureurs que notre aveuglement ignorait tout simplement. Bref, je n'ai pas fait toutes ces démarches  à Toronto pour rien. En plus, ma tante Charlotte est ici, je vais la voir demain. Le temps où jamais de m'arranger avec elle pour habiter chez elle le temps que je trouve un emploi et une chambre. Faire croire à Sébastien que je ne cherche pas une chambre, car c'est très bien chez ma tante. Toronto éveille en moi des sentiments positifs. Montréal éveille en moi une indifférence, même un sentiment négatif. La peur peut-être. Mais peur de quoi ? Montréal est une ville particulière dans mes idées. Plusieurs Anglais et Américains l'adorent, cela est étrange. L'idée que je me fais de cette ville, probablement remplie de préjugés, me fait fuir. Cette impression que je n'y serai pas heureux. Enfin, bref, c'est peut-être juste une sensation momentanée, si rien ne fonctionne à Toronto, je suppose que ce sera là ma destination. Alors je confronterai mes préjugés et je m'y plairai. Aujourd'hui, cette impression n'existe pas sans raison. Elle me pousse vers Toronto. Voilà une question de répondue. Maintenant, comme Alice me dit, il me faut prendre les moyens pour accomplir mon idée. Demain, ma conversation avec Charlotte  m'éclairera. Elle aura toutes les solutions à mes questions,  j'en suis convaincu.

 

          Deuxième question qui me ronge : que veuille-je faire de ma vie ? Un emploi stable, une sécurité, continuer mes études. Je le dis très vite, ces besoins sont trop nouveaux en mon esprit. J'ai même peur qu'ils m'aient été inculqués par Alice. De toute manière, ai-je un autre choix au point où j'en suis ? À moi de prendre les moyens pour arriver à ces fins.

 

 

          La vie avec la blonde de mon père est devenue infernale. Elle dit prendre fin. Elle est au bord de la crise, bien que je n'aie aucunement l'impression d'être responsable de tant de misère. J'ai tout le monde de mon côté, même mon père qui souffre de la voir ainsi me rejeter alors que je prends si peu de place et que je sois si aimable. C'est dans les détails qu'elle craque, j'ai de la difficulté à comprendre pourquoi elle réagit ainsi. Deux crises aujourd'hui. La première, c'est que je désirais aller à Val-JAlan avec Charlotte, ma tante de Toronto en visite. C'est surtout elle qui voulait absolument me montrer Val-JAlan et le revoir, ainsi qu'Hébertville, la vieille maison de sa mère. Elle souhaitait emmener grand-maman voir sa sœur, cela doit faire une éternité qu'elles ne se sont pas vues (grand-maman ne sortant plus de la maison depuis quelques années). Alors, pour que j'apprenne l'histoire des Ouellet et des Poitras, mes ancêtres, nous avions prévu une journée visite. Or, aujourd'hui ma mère voulait voir Charlotte, ainsi je devais partir avec ma mère le soir, notre visite tombait à l'eau. Par contre, lorsque nous parlions de notre projet, hier, L'autre Charlotte de la famille (celle qui habite à Chicoutimi), trouvait l'idée bonne. Aujourd'hui ils se sont arrangés pour aller à Val-JAlan. Alors ce matin je me disais que j'allais embarquer avec eux puis ma mère viendrait me retrouver en soirée. Mais voilà qu'Alice, sous prétexte d'être seule avec mon père, décide que je vais demeurer à la maison. Moi, l'initiateur du projet, doit rester ici à me ronger les sangs. Adieu pour l'histoire de la famille, la vie des ancêtres, la famille Ouellet, Poitras et Tremblay. Ça n'a pas été drôle, je vous jure. Il fallait voir Charlotte ce soi, surprise qu'elle était de ne pas m'y voir aujourd'hui, nous organisions cela pour moi. Je crois en plus qu'Alice le savait, je lui ai bien fait comprendre. Ainsi ce soir, Charlotte insiste pour que je retourne demain et que nous allions au moins visiter Hébertville et la maison de ma grand-mère (ils n'ont visité que Val-JAlan aujourd'hui). Voilà que ce soir je demande la voiture à mon père, Alice explose et claque la porte de sa chambre. Toute communication est maintenant rompue, il n'y a plus de retour possible. Elle ne pourra jamais après cela venir s'asseoir à côté de moi pour expliquer son point de vue. On ne peut pas éternellement justifier son égoïsme, sa non-reconnaissance du fils de son conjoint et sa volonté qu'il décrisse au plus vite sans demander d'argent. Sa seule bonne raison, acceptable je suppose : sa ménopause. Remarquons que je ne doute pas qu'elle m'aime à sa manière à quelque part, je sais également que nous sommes dans le mois de mars et qu'en tant que professeur, c'est un des pire mois de l'année avec le mois de juin où l'école n'en finit plus et que les enfants sont incontrôlables. Mais je ne perdrai pas trop de temps à justifier son comportement et je ne me culpabiliserai pas sous prétexte que André, le copain de ma mère, ait fait une crise similaire lorsqu'il est entré dans la maison et qu'ils m'ont mis à la porte. Je vais partir d'ici dans moins d'une semaine et je vais tenter de croire que seuls eux sont la cause de tant de rejets. Mais c'est bien difficile, je me sens responsable. Mais pourquoi ? Est-ce que je profite vraiment de mon père ? Je ne lui demande pas d'argent en ce moment, rien depuis mon retour d'Europe. Je n'emprunte pas sa voiture souvent, je ne sors même pas une fois par semaine en ce moment. Il me semble qu'ailleurs il s'en passe bien plus. Les parents paient les études de leurs enfants (moi j'ai 20,000 $ de dettes et j'ai travaillé tout au long de mes études). Même que souvent les parents achètent des voitures à leurs enfants. Si elle veut jouer salope avec moi, elle pourrait le regretter. Je pourrais poursuivre mon père en justice et exiger de lui cinq fois 8500 $, moins les quelques milliers de dollars qu'il m'a donné pour m'aider au cours de mes années d'études. Car moi j'ai été coupé sur les prêts et je n'ai jamais eu de bourses à cause de son salaire. Un chiffre qui pour moi n'avait aucune signification et qui ne changeait rien à ma vie, ou plutôt à ma survie. JE reviens chez moi pour moins de deux semaines, au plus un mois, Alice trouve cela déjà trop. Il faudrait qu'en une journée j'aie pris une décision sur mon avenir et que je parte accomplir ma destinée. Pour l'instant je travaille sur des projets et je me renseigne sur la vie de mes ancêtres. Mais toute cette passion, elle ne la comprend pas. Mes études en littérature, c'est une perte de temps du début jusqu'à la fin. Additionnons le fait que je sois homosexuel, voilà, vous avez le fils indésirable qui ne devrait même pas avoir le culot de se présenter ici le jour de Noël. Pourtant elle accepte ça, bien sûr, en société, en théorie, on est immoral si on n'accepte pas cela. Mais dans ma cour c'est plus problématique, en pratique on les tolère, mais pas longtemps. Également, il faut bien avouer qu'ils ont raison, il me faut un emploi et survivre seul, indépendant d'eux. Mais je suis encore aux études que diable, la vie n'est pas aussi simple. Sans compter que de partir à Montréal chez les étrangers, François, ou Toronto, chez ma tante, c'est encore moins évident. Imaginez, votre famille ne vous accepte même pas chez vous pendant deux semaines, le temps que les étrangers au loin se retournent et peuvent vous recevoir. Qu'avez-vous donc à attendre des étrangers ? Je demande un peu de bonne volonté, pour l'amour du ciel. Laissez-moi un peu de temps pour que les choses se mettent en place, et oui, j'agirai. Et s'il vous plaît, laissez-moi respirer un peu jusqu'à que je sois prêt et que les autres soient prêts à mon départ. Je suis un être humain, et même si je puis occuper très peu de place, bien sûr, j'existe tout de même, je respire, je mange et je rencontre des tantes à Desbiens pour visiter Val-JAlan et la maison de ma grand-mère à Hébertville. Les temps sont durs, parce qu'il n'y a plus d'emplois, plus de sécurité sociale facilement accessible, plus d'argent qui tombe du ciel. Mais pendant ce temps, les mentalités sociales n'ont guère changées, les enfants devraient être partis de la maison à 18 ans et avoir commencé leur vie indépendante de celle des parents. Bien sûr, lorsque cette stupide génération qui vient de banlieues aussi reculées que Desbiens commençaient les grandes études, un simple bac de trois années d'université t'ouvrait toutes les portes et tu quittais la maison très tôt parce que pour étudier il fallait partir. Et puis, jamais les enfants n'avaient besoin de revenir à la maison, car ils se trouvaient tous un très bon emploi avant même de terminer leurs études. Ils disent qu'ils comprennent cela, mais en pratique, ils ne comprennent rien. Croyez-vous que cela me rempli de joie de revenir ici après justement être parti à cause de cette humeur massacrante que l'on me sert ? Peut-être ne digère-t-elle pas mes voyages. Moi je vie, alors qu'elle, elle sèche et ankylose à travailler dans une misérable polyvalente. Jalouse. Car si elle croit que cela se fait à ses dépens, c'est le temps qu'elle se réveille. Sa fille, lui a certainement coûtée plus cher à vivre sous son toit toutes ces années. Et un enfant en général, ça coûte certainement plus cher que l'argent que mon père, et non elle, m'a donné. Car veut ou veut pas, avec un salaire qui est le triple de ce que les gens gagnent en moyenne, mon père a certainement pu me donner ce peu d'argent sans le prendre dans la bourse de sa blonde. I am not happy, mais je ne me laisserai pas abattre. Je vais partir, je vais m'organiser, et ma vie, je ne la raterai pas. Je vivrai et je serai heureux. Mais cela est si compliqué à accomplir lorsque tous les malheureux te freinent dans ton élan.

 

          Mon dieu la chambre dépressive ! Jamais dans ma vie j'ai eu l'impression de me ramasser plus bas. Il est venu un temps où ce genre de situation m'aurait bien fait plaisir, lors de mon trip sur les romantiques, là où il faut mourir au bout de son œuvre. Ou encore, Edmond Rostand et sa préface où il est dit qu'il écrivait son premier chef d'œuvre dans une petite chambre d'étudiant, le ventre creux. Mais moi je ne m'attendais pas à cela, je ne le désirais pas maintenant. C'est bien beau de courir après la misère, mais un jour il faut s'en sortir. D'autant plus que Sébastien m'a encore répété son discours aujourd'hui, je pourrais maintenant lui répéter par cœur. Pourtant ça ne rentre pas dans mon crâne, je ne puis concevoir qu'il me balaie ainsi de sa vie sans aucun regret. Il a parlé avec sa sœur, je croyais qu'elle allait lui ouvrir les yeux : c'est un bon jeune homme, il ne te fera jamais rien de mal, il est ta stabilité, ça fait déjà quatre ans. Au lieu de ça, elle lui a dit ce qu'il voulait entendre : il doit se brancher sur l'endroit où il veut vivre en enlevant le nom de Sébastien dans l'équation, il doit trouver une stabilité et une indépendance, il doit savoir où il s'en va. Pauvre conne, sais-tu où tu l'envoies ton frère ? Dans la jungle gaie infernale pleine de parasites et de maladies. La corruption, la drogue, l'infidélité généralisée, les psychopathes, etc. Peut-être rêve-t-elle en couleur ? Elle croit peut-être que ça existe le copain parfait à Toronto, beau, gentil, fidèle, riche, amoureux, affectueux, romantique, honnête ? Si ça existe, c'est déjà casé, et on ne les rencontre jamais.

 

          Ma crise d'hier m'en a fait faire en grand. Les back rooms du Bijou, je les ai bien observées. En rentrant au Woody's, un beau jeune homme pas mal fucké m'a lancé : Hi, cute little guy ! Ou quelque chose du genre. J'étais vraiment désinvolte. Je lui ai mis ma main sur la hanche, lui demandant une cigarette. Il m'a demandé si je partais, j'ai répondu par la positive. Alors il m'a donné rendez-vous pour samedi ou dimanche au même endroit. Ce à quoi j'ai lancé : je serai là demain. Et puis je marche sur la rue. Une Saab passe, la fenêtre s'ouvre, un des deux gars m'a crié quelque chose comme de quoi j'étais beau. Je lui ai fait un signe de la main. Ils ont arrêté, il a lancé son gant dehors, pour faire comme la femme qui jette son mouchoir. Mais un couple en avant de moi l'a ramassé avant moi. Peu importe, je suis arrivé à leur hauteur, il me dit de monter, ils vont me reconduire. Juste avant d'embarquer, il s'écrie que je suis French. Oups, me souvenant soudainement de la situation politique mouvementée, j'hésite à monter : do you have anything against French ? Il m'est venu à l'esprit que l'on pourrait bien me retrouver quelque part dans un ravin. Je ne désirais pas finir mes jours en première page de tous les journaux canadiens comme étant un Québécois mort crucifié à Toronto par des anglo-saxons endurcis (car ils sont bien anglo-saxons américanisés, j'aime bien). Mais après m'avoir dit que j'étais aussi canadien que lui, j'ai embarqué. Il m'a offert d'aller coucher chez lui. Non merci, je serai au Woody's ce soir. J'ai donc deux personnes à rencontrer ce soir. James le premier, le deuxième, j'ai oublié son nom. James pourrait peut-être m'intéresser, mais je vais apprendre à le connaître avant. J'ai mal au ventre, je suis pourtant motivé à sortir. Mourir ici seul ce soir, serait trop déprimant. Je devrais aller m'acheter de la bière, mais c'est trop compliqué dans l'état fasciste de l'Ontario. Premièrement il faudrait que je trouve un Beer Store, or, où sont-ils ? Ensuite, il est 20h08, ils seront déjà fermé je crois. Puis comble de tout, ils refuseraient de m'en vendre même avec un passeport pour prouver mon âge. Il leur faut la carte d'identification délivrée par le gouvernement ontarien lui-même. Cette chambre me tue. Ma tante Charlotte en entrant ici, son sourire est disparu et son commentaire fut : Cette couleur grise sur les murs, cet aspect triste, c'est vraiment déprimant.

 

          Voilà, j'ai ma bière froide, qui restera froide (il fait bien zéro degré Celsius dans cette chambre, c'est plus froid que dans un réfrigérateur). Pour trouver le Beer Store, il suffisait de suivre de suivre les gens qui tenaient une caisse de bière à la main. Je suis arrivé cinq minutes avant la fermeture. Bien entendu, on m'a demandé mon passeport, cette fois ça a marché. Un gars dans la rue, qui m'a parlé dans un français cassé, m'a demandé si je désirais qu'il achète la bière à ma place, sous prétexte que je n'avais pas l'âge et que je ne réussirais pas à les tromper. Ça commence drôlement à m'insulter, ça ne m'inspire pas à trouver du travail, je vais souffrir de discrimination.

 

          Il est encore trop tôt pour aller rencontrer James, encore qu'en Ontario ça ferme tôt, les gens sortent tôt. Lorsque l'on m'a dit d'être revenu à l'hôtel pour deux heures car ça fermait jusqu'au lendemain huit heures, je me suis mis à paniquer. Cendrillon doit rentrer au bercail vers les 1h15, pour être certaine de ne pas passer la nuit dehors. J'avais oublié que ça fermait à une heure du matin. Dans ces conditions il n'y a aucun problème à jouer à la méchante marâtre et exiger toutes sortes de règlements. De toute manière je compte bien ne pas dormir ici ce soir, car après avoir voulu rendre jaloux Sébastien en lui disant que je ramasserais quelqu'un, je suis convaincu qu'il se ramassera quelqu'un juste par jalousie. Je lui souhaite de ne point être capable, ça fait du bien d'être méchant. Il refuse de me voir et de coucher avec moi (alors qu'il coucherait bien avec n'importe qui) car je suis trop émotif envers lui. Hier, paraît-il, je l'ai traumatisé. Une erreur, il craint les crises, il ne me présentera jamais à ses amis. Surtout que s'il les embrasse devant moi, il redoute l'enfer. Va donc chier vieux christ, lorsque j'aurai rencontré quelqu'un d'autres, tu verras combien rapidement je t'oublierai. En effet, quel avantage j'aurais de revenir avec un bout de bois qui est impossible à exciter tant il souffre avec moi ? Je crois que les chances de revenir avec lui sont nulles. Il a tellement, mais tellement souffert avec moi ces quatre dernières années, que maintenant il va savourer sa liberté : coucher avec tout ce qui passe et attraper des crabes ou autres maladies vénériennes au passage. Me forçant par la même occasion à faire la même chose. Ce soir, Toronto m'appartient.

 

 

          Un vieux miroir au teint grisâtre, qui ne reflète que le mur gris. Le reflet d'une chambre sans vie, le reflet de la mort, ou du néant. Raymond est venu dans cette chambre, en tant que poète-philosophe, il a trouvé que j'étais bien, malgré les odeurs bizarres. Il m'a encore payé un repas dans un restaurant végétarien, ce fut excellent. Ça fait juste six mois qu'il ne mange plus de viande, mais il est radical extrémiste. Aucun produit laitier ni d'œuf. À ce rythme, je me demande s'il pourra tenir très longtemps. Il s'agit toujours d'un processus graduel, pas d'un arrêt extrême soudain. Je me demande si c'est la chambre qui me rend dépressif ou Sébastien qui ne donne plus signe de vie et qui n'est jamais chez lui. Ce soir il refusera de me voir, il ne me dira rien de sa soirée d'hier. Il voudra cependant savoir sur ma nuit d'hier, il sait déjà qu'à cinq heures du matin je traînais encore dans les rues de Toronto. Il n'en saura pas davantage, à moins qu'il me raconte sa soirée. Lui, il a au moins la chance de m'en inventer, comme toujours. Raymond prend une place importante dans ma vie, malgré moi. Il est vrai qu'il en sait des choses, âge oblige. Il me dit qu'il est encore en train de traverser une phase importante dans sa vie, sans compter qu'il a arrêté le café voilà deux mois (mais il passe son temps à bailler, à mon avis il devrait se remettre à la caféine). Son problème d'alcoolisme, ça ne me semble pas si terminé que cela. Il considère cela comme une maladie héréditaire. Que l'on arrête jamais d'en prendre. C'est très inquiétant. Mais pourquoi aurait-il négligé les AA s'il avait recommencé ou jamais arrêté ? Alors j'ignore totalement quelle peut être la phase qu'il traverse. J'ose à peine lui poser des questions à ce sujet, il m'en dit un peu plus chaque jour. D'où vient cette confiance ? Pourquoi m'avouer des secrets aussi lourds que celui d'un de ses amis qui se serait suicidé dans son alcool en se tirant en bas d'un pont voilà quatre ans juste après avoir voulu faire l'amour avec Raymond sans succès ? Ce secret, je serai bien le seul de toute la famille à l'apprendre. Il m'a raconté sa vie de drogué et d'alcoolique, qu'il sortait tous les soirs. Ce qu'il n'avoue pas facilement, c'est qu'il a dû en passer énormément, d'autant plus qu'il a fait les saunas. Il m'a raconté l'enfer qui régnait avant le sida. L'orgie perpétuelle qui planait sur une partie du monde gai dans les saunas. Entre autres, un gars couché sur son ventre avec un plat de graisse Crisco à côté de lui, tous à tour de rôle éjaculaient dans lui, sans même qu'il ne regarde qui entrait en lui. Je vois qu'il insiste pour me revoir, mais moi, peut-être parce que j'étais fatigué, je n'avais plus rien à lui dire aujourd'hui. On trouve toujours, mais là on parle de superficialité, on a fait le tour de l'essentiel. Peut-être croit-il que cela me soulage de lui parler de Sébastien, vu mon état de désespoir. Mais j'avoue que non, ne pas lui en parler ne changerait rien, ça ne me soulage en rien, du moins que je sache. C'est plutôt lui qui a besoin de moi. Il m'a répété plusieurs fois comment j'étais un être profond et sensible, qui, en quelque sorte, l'illuminait. Je lui ai téléphoné vers 18h hier soir, il a attendu mon téléphone jusqu'à 17h, m'avouant qu'à 13h il s'ennuyait carrément de moi. Mais il m'a lancé cela avec précautions, il a bien réfléchi au pourquoi. Il en déduit que je lui amène son propre souvenir, lorsqu'il est arrivé à Toronto à 24 ans, avec presque le même bagage que moi. Également je suis de la famille, je lui apporte quelque chose de son village natal, Desbiens. Puis que je suis sympathique, nos conversations enflammées, même que son œuvre philosophique de toute une vie (ça fait quinze ans qu'il y travaille) se clarifie bien mieux depuis que l'on discuter. Je lui ai apporté motivation et inspiration, à peu près comme avec Thomas de Chicoutimi avec sa poésie. Il n'y a pas à dire, sans pouvoir affirmer en quoi, je suis un être d'exception. À mon contact, les gens s'illuminent. Je n'arrive pas à comprendre en quoi, mais c'est drôlement positif dans ma vie. Certainement une conséquence d'un développement personnel, une philosophie du bien que je développe depuis longtemps. Peut-être aussi qu'avec mes 23 années, je dégage une sagesse hors du commun, sinon, comment pourrais-je aider tant de gens en souffrance, des gens qui ont plus que deux fois mon âge et pas mal plus de vécu que moi ? Écrire semble avoir raffiné ma pensée, m'avoir procuré le don de discernement et la vision de sans cesse voir les choses sous un autre angle. Mais comme je ne tiens pas en place, lorsque la magie se rompt, les gens se fâchent. Ils commencent par les reproches avant le départ, puis le rejet. Revenir dans leur vie ensuite est bien difficile. N'est-il pas ironique que Charlotte et Raymond aient tous deux ressenti un grand bien à mon contact - comme tous les autres que j'ai rencontrés ces derniers mois - alors que Sébastien lui c'est tout le contraire ? Quand je pense que c'est lui qui est ma seule source de culture. Par lui j'ai tout appris, je lui dois beaucoup. Ça ne m'a pas empêché toutefois de subir le rejet de bien des personnes ces derniers temps. Je ne le prends pas personnellement, il s'agit sans doute de propres problèmes qu'ils ont dans leur vie. Tout le monde est bourré de problèmes à plus finir, il semble même qu'il n'y ait aucune porte de sortie à tout cela. Apprennent-ils à travers leur calvaire, voient-ils une évolution ? Sinon, ça pourrait bien expliquer pourquoi l'enfer est infini.

 

          Parlant de mes problèmes, je me demande ce que fait mon Sébastien. Aucune réponse, mort et enterré. Je crois que Gaby repart ce soir pour Vancouver. Comme l'heure recule à chaque fuseau horaire, s'il part d'ici à 21h, il arrivera là-bas à 21h. Qu'il soit heureux d'ainsi arrêter le temps. Ce que je veux dire c'est que l'avion peut partir n'importe quand, ce soir ou demain matin, ce n'est pas comme l'Europe où l'on part toujours en soirée pour arriver là-bas le matin. Là on fait un bon dans le futur. Ainsi Sébastien passe ses dernières heures avec Gaby, peut-être même qu'il ne reviendra pas chez lui puisque Gaby pourrait partir demain seulement. C'est raté je crois ma rencontre avec lui. Et puis, qu'aurions-nous fait ? Des cafés chez Pam's, à me faire remplir le cerveau de ses reproches sur notre vie passée et son désir de coucher avec tout le peuple de Toronto, je les ai suffisamment souffert. Il faudrait commencer à agir comme de vrais amis, et non pas comme un couple sur le bord du ravin de la séparation qui tente d'éclaircir l'histoire de l'humanité depuis dix mille ans. Ça le fatigue, moi de même.

 

          Voilà, mission accomplie. J'arrive d'aller reporter Sébastien. Fascinant comme soirée. Rien de mieux que de, et personne n'osera parler de coïncidence, rencontrer Richard à cinq heures du matin sur Church Street. Sébastien est arrivé chez lui paniqué vers les 21h00. Quoi ? Il était là à cette heure avec un autre homme ? Tout de suite il voulait que l'on aille prendre un café. Nous avons été chez Taco Bell manger un burrito et des nachos. Là il voulait savoir, il brûlait de poser des questions. Bien sûr, il n'était pas question pour moi de répondre sans lui faire remarquer qu'une journée avant il se lamentait que je posais des questions. Ainsi il m'a raconté un peu ses deux dernières journées. Le premier soir, il était au The Barn. Bien, la semaine prochaine je serai au Barn. Hier il est sorti avec Marc, son agent de musique et quelques-unes de ses amies hétéros. Tout le monde a couché là, il m'a bien spécifié qu'il n'avait pas fait l'amour avec Marc, ce que je doute, mais I don't give a shit, Christ ! La soirée d'avant il serait sorti seul, aurait rencontré des gens s'intéressants à lui, mais pas suffisamment beaux pour qu'il se décide à coucher avec. Eh bien, je peux le croire. J'ai souffert lors de ce discours, car je lisais entre les lignes. C'est bien possible qu'il ne veuille plus coucher avec son petit agent de musique. Mais il me fallait tout écouter religieusement, sans dire un mot ou dire quoi que ce soit. Si je montrais de l'embarras ou de la souffrance, il arrêtait sec, prêt à me repousser. Bientôt il pourra me raconter ses plans de cul en détails, et là j'aurai besoin de penser très fort à la Vierge Marie pour ne pas entendre un mot de cet enfer. Après c'était à mon tour de lui raconter ma soirée d'hier. The Woody's, Boots. Ces deux bars, où je me suis fait des amis. Il n'a pas osé demander si j'avais couché avec quelqu'un, ça je crois qu'il le savait. J'ignore s'il a couché avec quelqu'un depuis mon arrivée, je pense que non, mais c'est bien possible. Il faut que je me retienne de lui poser la question. Ça rassure de voir que toutes mes réactions par rapport à lui, il les a en rapport à moi lorsque c'est moi qui soudainement sors et rencontre du monde. Ce soir je savourais le pouvoir que j'avais sur lui, ma supériorité sur la situation. Mais je n'ai pas aimé l'idée où il ne considère aucunement de revenir avec moi. Il ne voit que l'aspect d'avoir un genre de membre de sa famille ici, pour être moins perdu, car le Sébastien est aussi perdu que moi, malgré son ami Richard. Il était fier que l'on puisse ainsi échanger nos sorties et presque nos histoires parallèles. En fait, lui dire que j'ai couché avec un autre ne semble pas l'affecter. Mais ça a libéré certains fantômes. Il est venu dans la chambre. Il a refusé que je le touche, mais il m'a pris dans ses bras. Je n'étais pas hystérique, j'ai pu lui commencer un massage qu'il a arrêté. Puis je l'ai sécurisé, il s'est laissé faire. Puis il s'est déshabillé, moi de même. Pas besoin de dire qu'avant la fin du massage, voilà qu'il pénétrait en moi, et moi sur le dos plutôt que sur le ventre. C'est la première fois que ça fonctionne dans cette position qu'il préfère, ce fut génial. Rien de comparable avec l'autre d'hier, Alain. Après la soirée Sébastien était heureux, moi de même. Il a dit comme cela : oui, on pourra de temps à autres faire l'amour ensemble. À ce rythme, il comprendra très vite qu'avec moi il jouit comme un malade. J'ignore s'il pénètre les autres, il dit non, mais je ne lui fais plus confiance. Il ment plus que la moitié du temps. Retourner avec lui, est une assurance que la fidélité n'existera plus. En plus à Toronto, alors que l'on habite dans le red light district et que juste en face de l'appartement sur Saint-Joseph, il y a un bar gai. D'autant plus que la seule raison pour laquelle il m'a laissé, semble être ce besoin soudain de liberté, coucher avec du monde. Mais cette envie soudaine ne semble pas futile. Cet agent de musique, il pourra trouver des endroits pour Sébastien. S'ils n'avaient pas couché ensemble, il n'aurait peut-être pas fait les efforts. Aujourd'hui Sébastien lui a joué sa musique au piano, ainsi qu'aux autres filles. Patrick a dit qu'il tenterait de trouver des endroits, mais ce n'est pas évident puisque ce genre de musique, ce n'est pas toutes les places qui en jouent. Moi j'ai apporté la pièce manquante au casse-tête. Ma seule et unique cassette démo de Sébastien que j'ai traînée de Londres jusqu'à Jonquière, via Paris, emporté à Granada et à New York, aujourd'hui montré à Raymond, et voilà pourquoi je l'avais par miracle dans ma poche. La force qu'il m'a fallu pour me débarrasser de cette seule cassette, ce seul souvenir que j'aurai de mon Sébastien lorsque je ne le verrai plus. En plus, ma photo des rails de chemin de fer dans le parc Montsouris, ça aussi ça me fait mal. Il dit qu'il  m'en donnera une autre, mais je sais qu'il  n'en a plus de ces photos à Ottawa. Il aurait peut-être la musique, mais dites-moi quand il pourra et voudra m'en donner une copie ? Si important pour moi, voilà la cassette envolée. Mais je suis fidèle à « mes » rêves de sa réussite dans la musique. Mon courage à deux mains, je lui ai remis la cassette à la condition qu'il la remette à son Marc. Ça devient lourd, cette histoire. Je remets la plus grande de mes possessions à l'amant de mon copain. Il  me faut vouloir en christ, alors que j'aurais juste envie de lui dire DE CREVER MON ESTI DE CALICE DE TABARNACK DE P'TIT CHRIST D'ENFANT POURRI ! Mais je prends sur moi, je crois en la destinée de mon Sébastien, et c'est moi qui suis le vrai agent de sa destinée. C'est la raison pourquoi nous ne sommes plus ensemble. Les parents de Sébastien l'ont ramené à la raison, les ordinateurs, c'est bien plus sérieux et payant que la musique. On verra. Tandis que moi, ma destinée, je l'ai presque sacrifiée à celle de Sébastien. Me voilà encore perdu à Toronto, tentant de l'aider à faire déboucher sa carrière en musique. Convaincu que s'il a le malheur de donner quelques concerts, son succès est assuré. J'ai eu l'impression d'être venu à Toronto juste pour apporter cette cassette, la sortir de ma poche comme par enchantement (alors que j'ignorais qu'elle se trouvait là) pour la remettre le plus naturellement du monde à Sébastien. Ensuite je me suis rendu compte de ce que je venais de faire, me séparer de cet objet qui valait tout pour moi. Sa musique, c'est lui, c'est mon Sébastien à moi. Maintenant je l'ai perdu en entier. Je n'ai plus de lien, sinon qu'il me fourra à l'occasion, entre deux autres qu'il rencontra au Barn chaque fin de semaine. Si je suis venu à Toronto que pour remettre cette cassette et repartir, ce sera déjà ça. Si cela pouvait vraiment faire déboucher Sébastien dans les arts, je ne regretterais rien. Ainsi je puis espérer un nouvel âge avec Sébastien, mais j'ai bien peur que de coucher ensemble ne changera rien à son sentiment de séparation. Il ne veut pas plus de moi qu'avant. Just a nice little fuck, d'autant plus si notre recherche de sexe du week-end n'a pas fonctionnée comme prévu. Je suis méchant, mais je me demande comment je pourrais ne pas l'être dans le contexte. Parce que dans cette méchanceté, il y a tellement de vérité. J'admets qu'elle est dite d'une manière excessivement cynique, mais que voulez-vous, ce n'est pas une période très intéressante de ma vie à l'heure actuelle. Je me sens comme un moins que rien, j'ai perdu toute confiance en moi, mon estime, mon amour propre. Je couche avec plusieurs personnes, je suis entre ciel et terre, j'avoue que d'attraper le sida, au niveau où j'en suis, je m'en fous littéralement. Ce serait peut-être une bonne chose. Mais la mort serait trop lente. Je ne veux pas attendre dix ans, il faudrait que ce soit instantané. Surtout que là, attraper le Sida ne garantit plus ta mort, ils ont enfin trouvé le moyen de te garder en vie toute ta vie, probablement à l'état de zombi j'imagine. Je vis à l'heure d'un jeune qui boit trop et qui sort, couche avec le premier du bord. Un jeune qui pourrait prendre des drogues et mourir d'une surdose sur un coin de rue quelque part dans la ville. Ça me rendrait heureux, j'en éprouverais un sentiment d'extase qui me comblerait l'intérieur. Mon Dieu, je crois que je ferais mieux d'aller dormir et de ne plus trop penser. Pourtant, j'aurai de quoi me réjouir. J'ai réussi à capter toute l'attention de Sébastien, à l'emmener chez moi, à faire l'amour, à lui faire dire tout ce que je voulais savoir ou presque sans même lui poser une question. C'est une nouvelle ère qui s'ouvre, sur la bonne pente. Déjà ce soir je voyais difficilement que je repartirais de Toronto. Pas après ce qui s'est passé ce soir. Il y a tout de même de l'espoir. Les prochains jours m'en diront davantage. La scène gaie joue pour moi, on ne rencontre pas tant que ça