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Roland Michel Tremblay       L'Attente de Paris       www.anarchistecouronne.com

 

 

L'ATTENTE DE PARIS

 

 

Publié chez :

 

 

Roland Michel Tremblay

 

 

 

44E The Grove, Isleworth, Middlesex, Londres, TW7 4JF, UK

Tél./Fax: +44 (0) 20 8847 5586     Mobile: +44 (0) 794 127 1010

rm@anarchistecouronne.com     www.anarchistecouronne.com

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Roland Michel Tremblay       L'Attente de Paris       www.anarchistecouronne.com

 

L'Attente de Paris, Roman

 

L'Attente de Paris présente un jeune homme amoureux de deux femmes à la fois. Entre Ottawa, Paris et New York, il doit faire des choix et tenter de réaliser ses rêves.

C'est donc l'histoire traditionnelle d'un jeune Québécois qui ne vit que pour Paris et qui fera tout pour y arriver, jusqu'au jour où finalement ça y est: il est parachuté directement entre les murs de la Sorbonne de Paris. Cependant le choc culturel est un peu gros, c'est une faillite absolue. Les rêves sont si simples pourtant, un idéal qui ne soupçonnait rien des obstacles et de la bureaucratie des gouvernements et des universités. Mais ça construit de belles histoires, surtout lorsque l'émotion, l'ironie et le sarcasme se trouvent au rendez-vous.

L'Attente de Paris a été écrit dans un style franc et direct, c'est d'emblée le livre le plus accessible de toute l'œuvre de l'auteur. Un seul niveau d'interprétation (ou presque) et par endroit d'un comique surprenant. Une œuvre instantanée écrite avant et après le départ de l'auteur pour Paris.

Le livre a été finaliste du Concours pour Jeunes Auteurs de la Banque Nationale de Paris organisé par le Journal Le Monde et Gallimard.

 

ISBN : 2-7479-0018-5     Prix public : 109FF / 17 Euros

En téléchargement gratuit sur www.idlivre.com/rolandmichel.tremblay

Achetez-le sur le site Le Livre Français :

www.livre-francais.com/?tliv=11&idliv=2-7479-0018-5

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L'ATTENTE DE PARIS

 

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La mécanique des événements ne prend même plus la peine de cacher son jeu, ses coïncidences frappent et l'on se demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi Julien risque son avenir pour la France, à dépenser l'argent qu'il n'a même pas pour un billet d'avion, et y rencontre Mathilde. Clélia, l'amoureuse de Julien, en est jalouse, on dirait l'intuition. Comment aurait-il pu prévoir qu'un an plus tard Mathilde viendrait de New York visiter Clélia à deux reprises ? Pour leur plus grande perte, lors du deuxième voyage à Ottawa, Mathilde a dormi dans la chambre de Julien. Les humains n'ont aucune volonté, placez-les dans une situation telle qu'une Mathilde presque nue à côté, ils ne pourront résister. Tout le monde retire certains avantages dans cette relation. Mathilde est prête à faire n'importe quoi pour se rapprocher de la culture francophone, elle adore Montréal, grâce à Julien elle a découvert un nouvel univers. Quant à lui il a retrouvé ses nostalgies de Paris et Clélia aura besoin d'un endroit où demeurer à New York lorsqu'elle devra essayer de faire déboucher sa musique.

Mathilde est étrange. Elle ne semblait pas à Julien si expérimentée, sexuellement surtout, et plutôt maigrichonne. Mais son parfum a eu raison de ses passions, il lui a sauté dans les bras, ô misère, mais quel bonheur. Combien il regretterait de ne pas l'avoir fait et quelle soudaine sensation de libération. Julien ne peut penser à autre chose, il lui est nécessaire d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. Il a compris que sa possessivité est injustifiée. Si Clélia veut faire l'amour avec un autre, ce sera moins difficile à accepter maintenant. Il a également appris que Clélia est vraiment belle, davantage que Mathilde et les autres.

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De surcroît, c'était pareil de faire l'amour avec Mathilde qu'avec Clélia.

Elles se ressemblent sur plusieurs points, elles ont la même texture de peau. Cela surprend parce que la première est américaine tandis que l'autre est française (qui a été à l'école anglaise au Québec cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme au protestantisme pour ce faire). Bref, il a été surpris de savoir que Mathilde n'est pas innocente, elle a déjà fait l'amour avec cinq garçons, dont lui, et il suppose que le chiffre est supérieur. Elle est douce, ses bras et ses jambes assez fermes, son visage tranquille. Lorsqu'elle s'est approchée trop près, il a changé de lit et l'incroyable s'est produit. Julien la sentait partout, plaçait son visage dans son cou. Lorsqu'il approchait de son oreille, elle atteignait un degré de jouissance qu'il n'avait jamais vu. Elle gémissait comme une femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté d'une sensation de remords qui paralysait. Est-ce cette impression de faire le mal qui faisait ses membres trembler, le rendait malade, ou est-ce la beauté de Mathilde et un sentiment quelconque pour elle ?

Il y pense encore, il se demande ce que sera sa prochaine rencontre avec Clélia. Mathilde est la vitalité tandis que Clélia est l'ours, selon les dires mêmes de Mathilde. Lui, ce n'est pas nouveau, elle l'a qualifié d'écureuil. L'ours lui semble la comparaison parfaite pour parler de Clélia. Peu importe l'heure elle est fatiguée, elle ne pense qu'à dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir et la fatigue. Le matin c'est encore pire, elle est incapable de sortir du lit. Julien ne peut la toucher, elle a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le problème c'est qu'il est en forme le matin, comme Mathilde, alors que Clélia ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce qu'il veut vraiment finir ses jours avec un ours? Si l'on fait l'amour avec une autre, aime-t-on encore sa compagne ? Eh bien, il voulait en expérimenter une autre depuis longtemps, il a attendu la bonne personne, il peut maintenant faire des comparaisons. Cela va-t-il changer ses sentiments pour Clélia ? Julien se demande s'il devrait partir pour les États-Unis retrouver Mathilde. Veut-elle seulement une relation stable dans la fidélité ? C'est triste, chaque fois qu'il fait l'amour avec Clélia, dix minutes plus tard c'est terminé. Mathilde aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Elle dit qu'elle sait faire éjaculer les hommes cinq fois dans la même nuit ! Il est arrivé à Julien une seule fois d'éjaculer quatre fois avec Clélia. Trois fois assez souvent en début de relation. Et puis il existe une autre barrière, Mathilde a un copain.

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Pas parce qu'elle l'aime, mais pour le sexe !

Lorsqu'ils sont entrés dans un magasin de films pornographiques à Montréal, elle avait déjà vu plus de la moitié des films, elle connaissait les titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie? Julien a toujours cru qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans popularité au générique. Pauvre copain à New York, Edward qu'il s'appelle, comme il va souffrir un jour. Comme elle se joue de lui, aucun remords pour le tromper à droite et à gauche, ce qui devrait faire réfléchir Julien sur l'histoire de sa propre infidélité. Pourquoi cela est-il arrivé ? Il a cette impression que Clélia va le savoir et que quelque chose va changer radicalement dans sa vie. Il admire Mathilde, elle est plus forte qu'il ne le croyait, elle est un peu adipeuse, mais belle. Il en gardera un souvenir inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant le futur. Mais il est prêt à l'affronter, même s'il doit souffrir. Il espère juste que Clélia n'en souffrira pas, c'est là son unique préoccupation. Sans trop s'en rendre compte, c'est encore au mois de mars que Julien déprime. Cette fois-ci Mathilde peut en être la raison, mais certainement pas Clélia. Sa crise à elle devrait venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Elle se mettra à paniquer jusqu'à ce qu'elle s'achète des billets pour aller quelque part. Julien pense encore à Mathilde, c'est plutôt stupide, il croit qu'il n'a pas aimé extraordinairement faire l'amour avec elle. C'est son absence tout court qui l'ennuie. Mais il a encore cette envie de la prendre dans ses bras, sentir son parfum, l'embrasser. Clélia dit souvent à Julien qu'il a autour de lui des gens qui l'aiment vraiment et qu'il devrait s'en contenter. Par exemple son oncle Roméo. Il a eu de bonnes conversations avec son oncle Georges et peut-être même qu'avec lui il a inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Georges pense que de faire l'amour avec plusieurs personnes hors mariage est mal et que Julien devrait changer tout de suite. Il croit que sa vie est une perte de temps et d'énergie, qu'il va souffrir après la mort. Il s'agit donc de dire qu'il est immoral et qu'il brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien, il s'est masturbé une fois avec Sylviane, s'est fait sucer par Annie, il a une copine Clélia, des préliminaires se sont produits avec Isabelle le tout arrêté par les remords, puis il a couché avec Mathilde malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas avoir été plus loin. Julien suppose que la vie de Georges était déjà beau coup plus chargée lorsqu'il avait 21 ans.

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La société est un gros pot-pourri, la non-vertu se retrouve un peu partout. Julien répond qu'il serait vain de mal juger une catégorie sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la majorité. Mais ses raisons, à Georges, vont plus loin. Cela remonte à Sodome et Gomorrhe. Julien, de ce qu'il en a lu, croit qu'il s'agit surtout de parler d'une société où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'oncouche avec tout le monde, sans fin. Ce qui n'est pas son cas, ni celui de ses amis. Mais il ne cache pas que le sexe est important pour lui, comme pour tout le monde d'ailleurs. Ceux qui le refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement à la jalousie, à crier à la non-vertu ou au jugement, seul moyen pour croire que leur sacrifice n'est pas inutile. Julien a pour idée que rien n'est mal jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors faire l'amour avec Mathilde est mal, car Clélia pourrait en souffrir. Et connaissant la mécanique des événements, elle le saura un jour, alors il en verra les conséquences.

 

2

Julien songe à Murielle, sa meilleure amie. Elle a laissé son copain voilà un an et demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est déjà tout prévu. Elle a couché avec deux hommes avant d'en trouver un troisième et de l'emmener chez elle. Marko vient de la Bulgarie et a les cheveux longs, les parents de Murielle en ont perdu l'appétit. Une semaine plus tard Murielle avait son billet pour le centre-ville d'Ottawa. Elle déménagea un ou deux mois après, pour un avenir moins que certain, avec Marko. La vérité à propos de ce nouveau venu a pris du temps avant de faire surface. Et les problèmes refont encore surface. Vols et vendeur de drogue, entre autres. Enfin, tout ça pour dire que l'on peut changer sa vie, coucher avec d'autres, tout cela avec une conscience claire. Elle n'est pas folle, elle plante son copain là avant d'aller voir ailleurs. Ô misère ! Et Julien qui n'a que 21 ans, que se passerait-il s'il n'avait pas vécu ? Dring ! Le réveil sonne, il a 35 ans, seul, impossible d'attirer quoi que ce soit. Comme cela lui fait du bien d'entendre Mathilde lui dire que ce fut extraordinaire le week-end passé.

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Julien l'a appelée ce soir. Juste à lui parler elle devient excitée. Malheur, elle le compare encore à un écureuil, mais elle trouve ça tellement mignon les écureuils, ça lui donne envie de le prendre dans ses bras et l'écrabouiller. Lui, par contre, il ajoute qu'un des écureuils finit toujours par se faire écraser de toute façon, ou pire, demeure à des kilomètres de l'autre. S'il laisse Clélia, elle s'en remettra, trouvera quelqu'un d'autre. Julien n'en peut plus d'espérer qu'elle réussisse dans la musique, il a déjà suffisamment de tracas. Comme il ne peut guère partir pour New York, même à y réfléchir de longues heures, Julien a soudain l'immense envie de s'envoler vers Paris, là où il a rencontré Mathilde. Peut-être oublie-t-il qu'elle n'y est plus ? De toute manière il songe davantage à découvrir enfin sa liberté.

 

3

— Où es-tu ce soir ? Perdue dans l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises en flanelle et ton parfum français. Entourée d'amis ou seule avec Edward. Il te serrera dans ses bras, t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce soir ? Devant un ordinateur ou seule à marcher à l'extérieur, pensant à moi peut-être. Je t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet je te fais, on dirait. Si Anne, ma colocataire, avait été absente de la maison, comme nous en aurions fait davantage. Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je suis en léthargie complète, malade moralement, séduit au sang, déchiré entre deux femmes. Tu me prenais la main, me parlais de très près. Comme Clélia, tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé de mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à faire n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi seras-tu portée à ne point manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais en relation à long terme. Mais plutôt des amis qui coucheront ensemble à l'occasion. Comment puis-je ne pas m'indigner en disant cela. L'Amour ! Je t'aime ! Ma peur c'est de découvrir que je t'aime plus que j'aime Clélia.

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Dans ce cas je sacrifierais tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord traverser la période du réveil. Ah Mathilde, j'aimerais te revoir pour apprendre à te connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Clélia en personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais amoureux facilement avec toi !

 

4

La fin du monde est à nos portes ! Le mois de mars apporte à nouveau la joie des échéances. Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... il partirait pour la France aujourd'hui!

— Paris, Paris, Paris ! Cette ville m'appelle à elle comme jadis elle appelait à elle les artistes des quatre coins du monde. Un grand cri languissant au-dessus de l'océan, ouaaaahhhh, quand bien même il s'agirait d'une vie de misère, une misère à Paris, c'est un bonheur pour l'éternité ! À Ottawa, ma misère est sans avenir ! Bon dieu, il est probablement trop tard pour aller étudier en France. Paris, Paris, Paris ! Même s'il s'agit d'y laisser Clélia derrière, si elle m'aime, elle me suivra, sinon, je trouverai quelqu'un d'autre. Quelle libération ! Vive Mathilde pour m'avoir ouvert les yeux sur l'asservissement qui m'assaille. Pour Clélia je mourrais à Ottawa ? Clélia ne partira jamais seule, il faut la forcer à me suivre. Peut-être viendra-t-elle ? Elle est française, c'est déjà ça, moi je vais faire des démarches pour partir d'ici ! Ma crise commence, imaginons celle de Clélia qui s'en vient. Ô Mathilde, tu te rappelles Paris, tu es la misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de ma nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de vertiges-fatigues qui me rendent prêt à perdre connaissance...

S'il repart pour Paris, seul, il croit qu'il se trouvera vite des amis. Comment faire avaler ça à ses parents ? Qu'ils aillent au diable, qu'il dit, il y va cet été ! Il y restera le plus longtemps possible, sur place il fera des démarches pour y demeurer. Mais pourquoi pas Montréal ?

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— Jamais ! "Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du nord les emporte..." Poésie de Prévert !

 

5

Il a téléphoné à l'Ambassade de France, demain ils vont le rappeler. Julien veut faire des études supérieures à Paris, il est prêt à partir au mois d'avril. Il espère qu'il n'est pas trop tard. Hier Clélia lui a parlé de ses idées futures. Julien croyait être désespéré, mais Clélia le lui semble davantage. Hier il a compris des choses. Si elle ne lui avait pas dit qu'au moins elle aurait bientôt un diplôme universitaire, il aurait été tenté d'avouer qu'elle avait raté sa vie. Plusieurs mauvais choix, la voilà sans avenir. Cela l'a affecté. Quoi ? Lui qui prône le changement de ce système - comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît l'horreur des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui pourtant les accepte et joue le jeu - le voilà qui veut se lancer dans des études supérieures alors qu'il aimerait bien tout vendre et prendre une vie sabbatique à Paris ? Mais comme il se sentirait perdu en faisant cela. Aucune aide à attendre de ses parents, il se retrouverait vite à mendier, pleurant comme celui qu'il a rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.

Clélia en est déjà à sa deuxième expérience en affaires. Une vague histoire d'entretien d'automobiles à 17 ans, presque une faillite, avec publicité et enregistrement au gouvernement. Puis l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec le nom des compagnies dessus, sa propre entreprise à 22 ans qu'elle a mise sur pied avec nul autre qu'Éric, son ex-copain. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment, pauvre Julien qui se pose déjà tant de questions. La voilà encore qui veut s'embarquer dans une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en temps que cela ne servira pas sa carrière en musique.

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Elle veut y embarquer sa mère et ses fonds, et Julien ! Lui, étudiant à temps plein, il s'en irait construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une minorité de la société, c'est-à-dire ceux capables d'apprécier l'art ? Une histoire de crayons fait faillite absolue, la voilà avec une idée aussi pire, sauf que cette fois-ci elle veut y engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste son espoir en musique et lui, dit-elle. Julien l'admirait, sachant toute cette situation à l'avance, mais elle se déteste. Aidée par ses parents, elle se voit comme une moins que rien, elle a convaincu Julien. Il n'a pourtant rien contre le fait qu'elle pourrait n'être rien, ce n'est pas ce qui l'arrête, c'est plutôt son désespoir. Qu'elle arrête donc, elle a de l'avenir dans la musique. Elle veut mettre sur pied une compagnie ? D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Elle veut monter cela avec sa mère ? D'accord, il l'aidera peut-être.

 

6

Parfois il se demande ce qu'il veut aller chercher à Paris. Peut-être qu'il imagine aller retrouver Mathilde ou sa pareille ? Mais il se souvient ce rêve à son retour de Paris. Il y était retourné et il n'y avait plus ni Mathilde ni Clélia, il était désespéré. C'est là qu'il a crié à Mathilde dans ses pensées : "Il faut revenir, il faut m'avouer des choses !" Un an plus tard c'était fait, mais à quel prix. Hier il ne pensait qu'à elle, couché dans le lit de Clélia, alors elle téléphona d'Oswego. Son cœur battait, il a tenté de lui parler un peu, incapable. Elle a dû croire qu'il ne voulait rien savoir d'elle. Il faut que ce soit clair en l'esprit de Julien, Paris c'est le renouveau absolu, rien d'autre.

Pauvre Clélia, il est dur avec elle en ses idées. Julien l'aime. Il aimerait qu'elle le suive à Paris. Il a parlé avec la femme de l'ambassade, ses chances sont grandes d'être accepté qu'elle a dit, même à la Sorbonne. Le voilà déjà dans l'avion, prêt à partir, étudiant à Paris, en onze mois il aura sa maîtrise. Avec ça il peut déjà faire quelque chose. Lui et Paris, une misère qui n'en est pas une.

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— YA YA YA ! On dirait que j'y suis déjà ! Si je suis accepté, je fous le camp au plus vite. En juillet ou début août ? Je n'emporte que deux valises, c'est tout !

Il pensait qu'il faudrait que Clélia travaille tout l'été, qu'ils partent ensemble à Paris, qu'elle prenne une année sabbatique et emporte son synthétiseur. Elle pourra trouver un travail là-bas, elle n'aura pas tous ces problèmes avec l'immigration. Julien ne veut plus de ces rêves qui n'aboutissent jamais, Paris lui appartient. Il espère juste que son père y verra son intérêt, lui qui se flattait de voir sa fille ingénieure et son garçon en droit. Une lueur reviendra-t-elle dans ses yeux ? Son fils en maîtrise à Paris ?

 

7

Clélia est venue chez Julien ce soir. Ils ont fait l'amour pour la deuxième fois depuis le départ de Mathilde. C'était mieux que voilà trois jours, mais il manque cet effet piquant comme quand Mathilde est avec lui. Il a peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant avoir Mathilde, sans pour autant savoir s'il aimerait Mathilde. Julien s'est vu si libre en reconduisant sa nouvelle amie à la voiture. Pour la première fois il se sentait comme quelqu'un qui faisait sa jeunesse ou qui allait la faire. Les liens qui l'attachaient à Clélia étaient définitivement brisés. Il se voyait maintenant partir pour Paris, non pris dans une relation, tout à fait libre de jouir de la vie comme il l'entend, acquérir l'expérience la plus bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire avariés.

— Ouais !

Lui qui paniquait de voir que Clélia avait couché avec au moins une dizaine de personnes, voilà Mathilde qui couche avec son Edward, trompe son copain avec un homme probablement écœurant la veille à Montréal, le lendemain la voilà dans le lit de Julien alors que celui-ci sort avec Clélia. Quelle histoire, digne du vaudeville parisien. Ah, il se délectera de ce théâtre de boulevard lorsqu'il sera à Paris. Il aimerait revoir Mathilde pour la comparer avec Clélia. Cette nuit furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la

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brisure de son asservissement envers Clélia, s'il peut s'exprimer ainsi.

— Ah que la vie est difficile parfois !

Mathilde lui a laissé un message de mauvais goût juste avant de repartir pour Oswego, là où elle étudie. Elle a signé un billet d'un dollar américain et a écrit: "To Julien, there is a real american dollar from your American friend, Mathilde of NY ". Semble-t-il, elle joue sur le fait qu'elle soit américaine, comme si le monde était en admiration envers ce fait.

Julien pensait : ne sait-elle pas que la planète entière déteste les Américains ? Même si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils soient absolument nécessaires à un équilibre mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore, on connaît ses tares, ses contradictions. Peut-on être fier d'être américain ?

Quand il voit les chartes musicales ou de cinéma à travers l'Europe et qu'il constate que dans le top 10 il y a huit films américains traduits, il a envie de pleurer. Quel viol au niveau culturel ! Cela ne l'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique, que voulez-vous, il appartient à sa génération. Julien se demande juste comment leur monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Mathilde a raison, il existe tout de même une jeune génération à travers l'Europe qui adore les États-Unis. Puis ça impressionne d'être new-yorkais. Lui-même était fier d'avoir couché avec une Américaine. Où s'arrêtera donc la bêtise ? Quelle est donc la sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un Allemand? Un Juif ? Julien n'en dit pas davantage. Mais s'il existe une différence entre Clélia et Mathilde, elle est psychologique, et ses sentiments pour l'une et l'autre semblent indépendants de sa volonté.

Que c'est extraordinaire de croire que Mathilde soit inatteignable, puis de finalement savoir qu'elle n'est pas fidèle et de faire l'amour avec elle. Jamais il n'aurait osé croire qu'il la tiendrait dans ses bras un jour. Comme il l'appellerait tout de suite et l'inviterait à retourner à Paris. Mais n'aimerait-il pas mieux s'assurer un avenir avec Clélia ? Elle est tout de même très belle, surtout nue. Mais Mathilde en petite culotte et t-shirt, avec sa bedaine qui se voit un peu, c'est incroyable. Il explorerait son corps de A à Z si elle revenait. Mais elle lui a spécifié qu'elle ne recoucherait pas avec lui, car Clélia est son amie. C'est vrai qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le dos de Clélia. Mais devrait-il la laisser là ? Quelle situation complexe. Julien réentends Mathilde lui dire : "I tried

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so hard to resist you !" Il imagine qu'elle voulait dire qu'elle a essayé un peu plus que s'il n'y avait eu aucune barrière.

Tout s'est passé si rapidement. Quelle expérience ! Julien se revoit allumer la lumière, la voir étendue sur le lit, se coller contre elle, avoir sa bouche contre la sienne. Chacun des détails de sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où elle range sa brosse à dent, sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on le dirait en admiration totale.

— Ô Mathilde, je revois même le gros Math écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu as pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à l'Hôtel des Gouverneurs à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même que Clélia l'a remarqué, elle s'est retournée deux fois pour regarder. Tant pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même pas reprocher à qui que ce soit la tournure des événements.

Mathilde serait-elle l'âme sœur ?

— J'espère que non.

 

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Il a enfin posté toutes ses demandes d'université, en particulier celles de Paris. Mais il est trop fatigué pour l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Mathilde lui a téléphoné hier soir. Clélia était déjà au téléphone avec Julien, en dépression, alors Mathilde a rappelé un peu plus tard. Ils se sont masturbés au téléphone. Julien n'a pas éjaculé. Mathilde semblait déçue. Elle interprète peut-être cela comme si elle ne lui faisait aucun effet, cela affecte Julien. Mais il est tant fatigué ces jours-ci. Le temps passe vite, c'est indéniable, il reste moins d'un mois d'études. Le physique en prend pour son rhume. Bientôt les rhumatismes, il le sent. C'est la première fois de sa vie qu'il ne désire pas finir l'année scolaire. Julien n'a rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité. Va-t-il travailler? S'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ? Demeurer ici pour Clélia ? Comment ira sa relation alors ? Puis Mathilde dans tout cela ?

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La prochaine fois il sera en monde connu, il en fera davantage avec elle, la sucer entre autres. Julien bande à y penser. Le problème c'est aussi qu'il éprouve de la difficulté à l'imaginer. Même son visage, il doit faire un effort pour s'en souvenir dans ses moindres traits. Elle lui a dit avoir fait un rêve la semaine passée, très réel. Il était nu dans ses bras, elle sentait ses jambes contre les siennes, elle s'est réveillée en sursaut avec un oreiller dans les bras. Est-ce possible ?

— Maybe she's becoming new-yorkais crazy ?

Mais il y croit et il peut apercevoir jusqu'à quel point il a laissé sa marque sur cette fille. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour il ne le pourra plus, profitons-en. Peu importe, il parlait de Mathilde, la belle jeune femme qui n'a plus aucun intérêt pour Edward, son copain. Elle l'a rencontré avant-hier, elle lui a fait comprendre que c'était fini.

Elle insiste auprès de Julien qu'elle ne voudrait jamais que par sa faute lui et Clélia se laissent. Mais pour Julien, elle a enfin compris qu'un Edward dans sa vie, ce n'est pas le paradis. C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour convaincre définitivement Julien que cela est triste. Il regarde tous ces couples, dieu qu'ils semblent avoir une vie monotone. Encore que, sa définition de ce qu'est une vie monotone prend des proportions inquiétantes. Paris le réveillera-t-il ? même psychologiquement ? Et si Paris était monotone ? S'il s'écoutait, il prendrait une virée sur la drogue, dure en l'occurrence.

— On attend tellement de choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y avait rien de plus au programme que notre quotidien actuel et monotone ? Même le sexe ne contente pas.

Monsieur le professeur Vanvinthorpe sera dans ses rêves cette nuit. Mais il ne sera pas nu avec sa chose entre les jambes de Julien, il sera devant son ordinateur à lui réclamer trois mois de travaux hebdomadaires en retard. Julien se déshabillera alors, lui caressera le crâne dégarni et le bedon trop gros, il lui suggérera d'oublier les futilités du cours.

— À Dieu monsieur Vanvinthorpe. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me confronter à Paris tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et que ce chiffre, ils ne pourront plus l'ignorer trop longtemps.

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Il a certainement des problèmes psychologiques de ce temps-ci. Hier il a encore fait des folies. Il a bu la moitié de la bouteille de vin que Clélia avait laissée par hasard et il a téléphoné la Mathilde à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci il a éjaculé. Il commence à se sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il lui semble qu'il se joue de Clélia, qui parle d'ailleurs un peu plus de le suivre à Paris, de même il se joue de Mathilde puisqu'il va demeurer avec Clélia. Il amplifie un sentiment que Mathilde a pour lui, pour rien. Julien lui a dit qu'il l'aimait hier, elle lui a dit la même chose, en spécifiant qu'il s'agissait d'un trop gros mot. Jusqu'où ira-t-on ? Est-ce que les autres se mettent aussi dans des situations comme ça ? Julien n'en doute pas. Luc entre autres, un ami, avait deux blondes en même temps. Julien le soupçonne de ne pas s'être posé la question à savoir s'il était bien de se jouer ainsi des gens. S'il en croit sa pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience, c'est indéniable qu'il va apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais en faisant le mal. Le problème commence là où il se sent comme s'il avait outrepassé les limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme s'il avait failli totalement et qu'il ne lui restait plus qu'à oublier ses idées. Mais il croit que ce paradoxe n'en est pas un. L'expérience se fout pas mal de l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher avec une, dix ou mille personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui compte, et celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi c'est lorsqu'il se mettrait à coucher à tort et à travers, sans s'attacher à personne, sans les connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité d'avancement sur la ligne de l'expérience. Les interactions entre Julien et Clélia, Julien et Mathilde, Mathilde et Clélia, c'est déjà fort complexe.

Peut-être qu'éventuellement il sera davantage en mesure de distinguer ce qu'il doit apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de l'orienter vers des décisions plus impor

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tantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble évident en ce qui concerne le futur, il doit cependant avouer qu'il risque de changer encore. Ne serait-ce que les choses tournent et qu'on ne sait jamais si la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera bien en la meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement si Clélia a la nationalité française et qu'elle se retrouve devant un vide dans sa vie pour septembre prochain. Julien voit bien qu'elle le suivra en France, elle en rêvait, elle en a la possibilité, elle en a le désir. Encore deux semaines de mars, elle dira oui je pars. Il avoue que ce serait bien. Il ose croire qu'il va oublier Mathilde, arrêter de lui dire des choses qui la feront rêver ou espérer, se concentrer pour raviver la flamme avec Clélia. De toute façon, il a de bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis il pense que l'étape Mathilde est accomplie : le faire rêver à la France, le faire courir à l'ambassade, le tenir en haleine jusqu'à ce qu'il ait posté les demandes d'admission. Mais l'avenir lui en dira tant. Il n'y a pas que lui à soutirer des avantages ou désavantages dans tout cela. En attendant, Mathilde elle-même traverse une drôle de passe avec son copain. Il n'y a que Clélia qui semble en retard sur les événements, Julien ne doute pas que la crise s'en vient.

 

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Julien a rencontré Vanvinthorpe au Pivik, la petite épicerie de l'Université d'Ottawa. Dieu! C'est fait exprès ! Julien devrait l'accuser : "Il fait exprès !"Clélia lui a téléphoné ce soir. Comme elle semble déprimée, elle se rend compte que Julien l'aime moins de ce temps-ci. Ça lui a donné un choc, il croit qu'il l'aime encore. Il souhaite qu'elle devienne un rien plus nostalgique et romantique, pour qu'il puisse revenir à elle plus facilement. Mais il est déjà si loin. Cependant, chaque fois qu'il la reverra il se rapprochera d'elle. En attendant, il se demande s'il va poster la lettre suivante à Mathilde ?

Salut ô Mathilde !

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La vie est plate. Je suis dans le cours de M. Vanvinthorpe, ça dure trois heures et je lutte pour ne pas ronfler. Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi de ton passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sœur étudiez à Oswego et non à New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ? Pourquoi ne resterons-nous jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu dois trouver toi-même du travail en France. Mais pour être professeur, ce sera difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris ? Quand donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre heures, puis de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais tu sais, je me contenterais de ta présence, ta senteur, te prendre dans mes bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la même chose avec Clélia ! Quand donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Clélia se rendra-t-elle compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Clélia, j'en serais incapable, sauf si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir pour cela, et je dois pouvoir te voir souvent, ce qui me semble impossible.

Il nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que Clélia veuille que tu ailles chez elle et non chez moi. Ah Mathilde, tout nous sépare et j'ignore quels pourraient être mes sentiments envers toi. Tu imagines, si nous étions tous les deux à Paris ? Ce serait merveilleux. Ô Mathilde, j'aime tout en toi. La vie est cruelle, je suis face à un avenir incertain, je ne sais plus quelle place occupera Clélia, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas un ami comme les autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou a m'appeler. Moi aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme approprié : nous sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Mathilde, pour longtemps j'espère. Il est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque tu m'as montré la photo de ton copain, en plus je le trouvais laid. Excuse-moi, c'est de la jalousie. Mais que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à ta vie et moi la mienne, malheureusement. Il me faut te voir au plus vite, je veux te voir! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou viens à l'insu de Clélia. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nu. Mathilde, je

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voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents, puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my special friend.

 

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Comme cette lettre est puérile. C'est la première fois que ce mot apparaît, mais aucun autre n'aurait ici sa place. On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté, d'inexpérience. Mais lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore ? Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ? Vive la puérilité !

Julien est d'humeur massacrante. Jim, le propriétaire d'où il habite, lui a reproché des banalités, Julien lui a presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses banalités, qu'il les garde donc. Lui qui ne parle jamais, Julien sait très bien que lorsqu'il parle c'est que le problème est beaucoup plus généralisé, et surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, Jim n'en veut plus de ses colocataires qui détruisent sa petite maison située entre Billings Bridge et Elmvale. Puis sa copine Nick voudrait les sortir de là. Elle prendrait la chambre de Julien ? C'est définitivement la fin de son bail, à la fin de l'été, Paris ou non, il faut qu'il parte. Non pas qu'il ne veut plus affronter les problèmes, mais il accepte que cela fait plus d'un an que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps qu'il le comprenne. Jim n'a jamais osé faire l'amour avec Nick pendant qu'un de ses locataires était là. Ils ont besoin que tout le monde soit dehors. Est-ce parce qu'il est italien ? Catholique ? Non, il exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la première fois que ce mot apparaît. Mais vaut mieux être puéril et conscient que prude et inconscient ! Bon, les vacances sont finies.

Dur à croire ? Il ne reste que deux semaines de cours plus une demie. Les gens commencent à espérer la fin, Julien s'en fout. Il ne voit pas très bien comment il va faire tout ce qu'il a à faire et il ne sait pas ce qu'il va faire lorsque tout sera fini.

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On dirait qu'il ne peut plus attendre pour partir vers Paris, mais il doit avouer qu'il est conscient qu'il sera déçu. Qu'il se réveille à Paris, à Ottawa ou à New York, n'est-ce pas la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris peut-être, même pas, et certainement bien des dépressions.

— Paris pourrait bien ne pas être si excitant, et c'est ça que je m'en vais découvrir. Je ne devrais pas être si impatient d'y aller. Juste vivre au jour le jour. Cette nouvelle passivité sur ma vie, qui me permet d'arrêter de penser, de me lancer et subir l'environnement, en espérant qu'un jour cela va se terminer. Je suis malade. Malade, malade, malade. Je n'ai pas même cette impression d'avoir terminé quelque chose avec mes études. Même si cette année ce serait le doctorat que l'on me donnerait, cela ne changerait rien. Quel est donc mon problème?

Il ne veut rien savoir de la société, il ne veut que s'isoler loin, très loin. Retour autour du Lac-St-Jean peut-être, hors des villes et villages, ça c'est de l'isolement. Il en a assez de tous ces gens qu'il rencontre chaque jour, auxquels il téléphone sans cesse. Il apprend peut-être des choses, il n'en voit pas le but. Le bien, le mal, fuck it. Vingt et un ans à essayer de faire le bien pour finalement aller tromper Clélia.

— Que me voilà donc bien préparé pour ma vie de saint homme. "Mais la contradiction est saine pour celui qui essaye d'adapter l'Univers à ses principes." Et si je me tirais une balle ce soir ?

 

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Il a dormi chez Clélia. Ils ont fait l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela lui redonne-t-il espoir à Clélia ? Il croit que oui. Il voit de moins en moins - peut-être qu'il essaie de s'en convaincre et cela ne change rien, à moins que de se mentir à lui-même soit inutile - mais il voit de moins en moins ce qu'il a à attendre, pour l'instant, de Mathilde. Elle le

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décourage un peu plus chaque jour par son éloignement, cela lui facilite la tâche pour l'oublier. Entre autres, il peut se rabaisser sur le fait qu'elle a couché avec trop de monde, embrassé six garçons en un seul soir à Montréal, qu'elle a couché avec un vieux laid dans cette ville, une loque humaine (Julien ne l'a jamais vu).

— Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce petit espoir de la revoir. Clélia m'est devenue soudain moins importante, j'ai même besoin d'un éloignement. Je n'arrive pas à croire que je puisse penser cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet été, revoir mes parents. Même si alors il me faudra être loin de Clélia et de Mathilde. Et si elle m'écrivait une lettre?

 

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Julien et Clélia sont allés prendre un verre au Café Nicole, avec Nathalie et Adeline. Ce fut bien, ils ont bien ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'ils venaient de voir à l'université. Il espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement à lui, mais la conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une fille sans qu'elle s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec elle ? Julien n'en sait rien. Mais Nathalie aurait de bonnes chances de le croire. Sans s'en rendre compte, il a dit des choses comme quoi elle l'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle l'intéresse, pas par amour ou désir. Il avoue que c'est le genre de fille qu'il voudrait, mais il n'y a aucune possibilité qu'il pourrait la désirer sexuellement. Julien l'admire comme un homme pourrait admirer un autre homme, pour certaines raisons, comme par exemple si l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou la possibilité. Il aime le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir en bicyclette autour des Pays-bas, elle a bien pu y rencontrer un bel homme, encore perdu aux Pays-bas.

Hier il était à une fête chez Cameroun avec Clélia. C'était l'anniversaire de cet homme qui s'intéresse à Clélia. Deux filles portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nues en dessous pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Mathilde et Clélia

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ont pris le bord, il a bondi au plafond.

Le voilà devenu digne de Sodome et Gomorrhe, il aurait sauté sur Chantale, là, dans sa chambre, ou même devant tout le monde. Aujourd'hui il y pense déjà un peu moins. Il s'agit de sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour l'instant, il n'a aucun moyen pour les mythifier, se les rendre nostalgiques. Mathilde, il a la France, Paris. Et même les États-Unis, New York. Voilà donc le triangle de l'histoire américaine.

Quelles sont donc les interactions entre la France, les États-Unis et le Canada ? Tombe-t-on amoureux de quelqu'un parce que l'on aime tel pays ? Mathilde lui a répété qu'elle aimait son côté français, qu'il est comme les gens en France, qu'elle avait découvert en Montréal ce qu'elle recherchait et même mieux qu'en France. Que le mythe devient séduisant. Il a couché avec une Américaine qui parle français. Une contradiction vivante. De voir qu'il pourrait coucher avec une multitude lui fait comprendre que c'est tout du pareil au même. Lorsqu'il a fait l'amour avec Mathilde, ses sentiments étaient confus. Il tenait un autre corps que celui de Clélia. Il a fini par oublier le parfum avec le temps. Jamais il n'aurait cru que le parfum puisse être si aphrodisiaque. Julien n'a même pas une photo de Mathilde. Mais il a l'impression de toucher la multitude, d'atteindre le monde et l'humanité. Comment dire, se sentir dans l'action. Se débarrasser de cette impression solitaire, de rejeté, loin du monde et incompris. Le voilà qui va vers les gens, qui voit en chaque rencontre une banque d'informations et d'expériences. Quelle sensation il a depuis un temps de vouloir sauter dans les airs, exploser, crier partout une joie de vivre, un désir de vivre qui se compense par l'échange avec les gens. Enfin, il se suffit à lui-même, sans attendre de quelqu'un un quelconque salut.

Julien voit Adeline qui s'accroche à lui, elle veut des amis.Il entend Mathilde qui dit ce qu'on lui répète depuis longtemps, avec lui, on ne s'ennuie pas. On voit en lui celui qui apporte l'action. Sa sœur est du style aussi à rendre aux soirées ennuyantes un intérêt qui fait que l'on n'attend plus de l'extérieur un sauveur. Il a longtemps cherché un ami comme Luc Villeneuve, qui se suffit, qui donne l'impression qu'en étant avec lui on ne manque rien de ce qui se passe ailleurs. Julien est donc cet ailleurs, à se suffire, Dieu peut mourir. Encore qu'il a l'impression d'en manquer des choses. Clélia ne remplit pas ce vide, puis il ne

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peut le remplir pour lui-même. Mathilde ? Ça reste à voir. Cette personne existe-t-elle ? En la multiplicité peut-être. Sur l'instant untel remplira le vide ? Cet untel changera avec le temps ?

— Qu'ai-je donc à attendre de la vie ? D'autrui ?

Entre deux cours, Julien discutait devant un café avec Sylvie. On le lui a répété plusieurs fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux enfants de 10 et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté pour vivre, voyager, étudier à Paris peut-être et qui se cherche.

Elle n'en peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte, le gouffre s'en vient, vite-vite-vite ! Il lui semble voir là la façon la plus rapide d'atteindre le ravin. Elle se cherche. Que veut dire cette expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en crise d'identité. Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent, la France se cherche, les États-Unis se cherchent, se trouvent peut-être aussi, en la multitude. Ceux qui se trouvent, souhaitent détruire ceux qui se cherchent, ce qui n'est pas pour régler le problème de ces derniers. Ku Klux Klan, nous savons qui nous sommes, nous savons qui vous êtes, nous allons nous débarrasser de vous, car il est important que nous puissions demeurer ce que nous sommes, puisque nous avons découvert qui nous étions et que rien n'est pire que de se chercher une identité. Sylvie se cherche, so am I. Et elle parle étrangement du Ku Klux Klan.

— Et les Ku Klux Klan ne se chercheraient pas ? Une gang de suiveurs, de conformistes à un chef peut-être, qui se laissent entraîner à tuer pour aller pourrir en prison ensuite. Suivre des chefs peu subtils, criant à qui veut l'entendre qu'ils tueront tout le monde. Comment alors se croire en sûreté et capacité d'accomplir notre mission ? Propagande nécessaire pour attirer de nouveaux moutons. Mais ces moutons, ne se cherchent-ils pas ? Quelle peur les pousse à suivre ces chefs, à agir par admiration ou par peur de ses chefs ? Et ces derniers, d'où provient cette haine pour toute une collectivité ? Ne provient-elle pas d'expériences personnelles isolées qui n'ont rien à voir avec l'humanité ? Comme le gars prêt à faire sauter la planète parce qu'il a essuyé un petit échec dans une cabane à patates frites?

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Julien était plutôt embarrassé par cette conversation. C'est que sa tête n'en avait que pour Oswego et Mathilde.

— Euh oui.

— Tous les moyens sont bons pour soutirer de l'argent ou avoir des pouvoirs, se croire important, base de nos sociétés, compétition pour la richesse et le prestige. Et nous serions surpris d'avoir élevé des prêts-à-tuer-tout-le-monde pour se faire servir et admirer par une gang apeurée. Avouer ses échecs, avouer ou chercher ses vraies motivations, voilà déjà un bon pas pour l'humanité. Se comprendre d'abord, comprendre les autres ensuite. Le seul message que j'aurais pour ces membres du Ku Klux Klan, c'est celui de se demander ce qu'ils cherchent vraiment, le pourquoi de leur mouvement, leur motivation ou problème en cause. Une haine, ça se justifie rationnellement. Si leur seule motivation est de s'approprier le pouvoir, la richesse, la servitude, alors leur haine est injustifiée. On dit que l'on déteste pour que les gens détestent à leur tour, pour ensuite faciliter l'action.

— Bien sûr Sylvie, tu veux un autre café ? Je crois que le cours de Vanvinthorpe t'a beaucoup marquée. Laisse un peu le social et la philosophie de côté, veux-tu ?

— En fait, les motivations sont ailleurs et les moutons ignorent ces motivations. Ou au contraire, ils en sont trop conscients et espèrent soutirer leur part du gâteau. Vivre et laisser vivre, quelle belle expression qui n'a jamais été entendue de personne. D'aucun peuple ou pays, surtout pas des Américains.

À ce mot, Julien se sentit presque attaqué. Mais il pouvait tout de même voir certaines similitudes entre ses inquiétudes et celles de Sylvie. Elle termina son discours avant de laisser Julien seul à la table du 216, un des bars de l'université.

— Qu'avons-nous à attendre d'autrui ? La servitude certains pensent. Eh bien moi pas. Je tuerai moi aussi, non, je serai plus subtile et j'atteindrai mes objectifs. En attendant, qu'ai-je donc à attendre d'autrui ? En attendant, je pourrais vivre et laisser vivre.

— Ainsi donc, il ne reste plus qu'à nous chercher.

Voilà que Julien entre en dépression. De retour chez lui, il téléphona Mathilde. Elle n'a pas reçu sa lettre, un de ses amis est arrivé chez elle, d'Allemagne, il est làjusqu'au 4 avril, empêche Mathilde de lui écrire, de lui parler. Il panique sans raison, il ne peut rien attendre

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de Mathilde, mais elle s'est justifiée pendant cinq minutes à propos qu'elle ne lui avait pas téléphoné, lui disant qu'elle n'avait pas arrêté de penser à lui. Les justifications détruisent tout. Elles font penser qu'elle a des comptes à rendre alors qu'il ne peut rien exiger d'elle. C'est comme s'il lui reprochait des choses alors que ce n'est pas le cas. Julien ne voudrait aucunement jouer le rôle de celui qui veut une lettre, qui désir ardemment qu'on l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore. Il pense arrêter d'appeler Mathilde, il va attendre ses contacts. Elle va l'appeler ce soir, qu'elle dit. Il n'a pas hâte. Se sent-elle trop obligée envers ses amis ? Ce qui l'inquiète, c'est qu'elle l'oublie.

— Oh Mathilde, que fais-tu ? Dépassée par les événements, je n'existe plus ? Quel affront ! Je me retourne vers Clélia, je ne veux plus de cette multiplicité de relations. Je veux une Clélia, ne pas souffrir, observer chez les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me mettre à lire, on apprend beaucoup par les livres, je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela ira-t-il, jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires scénarios, les plus beaux ? Ô Gwendoline, my beauty, attends-moi à Cythère, je t'y retrouverai après mon chiffre de télémarketing. Ô Mathilde, my beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God, je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à apprendre. Un édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je suis incapable de distinguer ce que j'ai appris. Croyez bien que je désespère d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis attendre de me retrouver dans les bras d'une humanoïde que j'ai connue. Veuillez me faire parvenir immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe, j'attends la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant qu'à bien faire, agréez, dear God, mes salutations distinguées.

 

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Julien courrait dans les corridors pour aller à son cours, rêvant de Mathilde et peut-être même de rencontrer une autre fille, puisqu'il se sent si libre.

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C'est alors qu'il entra par erreur dans un amphithéâtre, il trébucha et toute la salle le regarda alors qu'une jeune fille pleurait en avant. Elle a eu le temps de terminer son discours avec cette phrase fatale :

— Ceux qui auront fait l'amour avant le mariage mourront en enfer !

Un prêtre s'avança pour aider Julien à se remettre debout et l'invita à s'asseoir. Julien constatait une bande de jeunes lavés du cerveau qui s'amusaient à se rencontrer en des congrès pour convaincre leur génération de demeurer vierge jusqu'au mariage. Il se demandait bien de quelle planète ils débarquaient. Naturellement, le mot Dieu revenait à toutes leurs phrases. Tous ces vierges sont là pour expliquer tous les problèmes qu'implique le sexe avant le mariage sans même l'avoir expérimenté. Ils vont jusqu'à dire qu'il ne faut même pas donner un petit baiser sur la joue ou se tenir la main. Pourquoi manger et respirer alors ? Julien n'était pas dans la salle depuis cinq minutes que déjà il parlait à tous :

— Qui sont-ils eux pour venir nous dire de nous abstenir avant le mariage ? Ce n'est pas pour rien qu'ils parlent sans cesse des plans de Dieu. Retournez à la maison, faites l'amour, et revenez après pour me dire si cela n'est pas mieux. Moi je dis qu'un jeune qui est rendu là pour parler de virginité c'est un jeune obsédé par l'idée d'avoir du sexe et qui a un problème psychologique profond. D'autant plus lorsqu'ils commencent à voir ça comme une maladie, ces jeunes-là ne seront pas normaux en mariage, ils vont avoir le sexe en horreur, comme les femmes dans le temps qui ne jouissaient pas en faisant l'amour parce que leur curé leur disait que c'était un péché.

Julien est catholique. Sa morale le détruit un peu plus chaque jour. Non pas qu'il respecte tous les principes de la religion, bien au contraire, mais il se sent tout de même coupable de ses actions. N'est-il pas désolant que certains religieux ne manquent pas une occasion de condamner ceux qui désirent vivre en toute liberté ? Il respecte Mathilde, même si elle fait l'amour avec tout ce qui passe. Il la pardonne au détriment de la Bible chrétienne.

— La Bible chrétienne... en admettant que ce conte ait autre chose à faire que d'être une fiction mythique franchement écœurante, malhonnête, sournoise, perverse, mal. Si seulement la portée de ces trois seules lettres pouvait frapper en plein visage 2000 ans de fanatisme religieux ! C'est le temps que l'on se réveille et que l'on comprenne qu'il existe toute une

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partie de la collectivité qui nous entoure qui souffre de leurs péchés et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrivent à affirmer la phrase maintenant classique que les maladies vénériennes sont un cadeau de Dieu pour nous débarrasser des gens aux mœurs faciles. Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me payerai la Bible, les 300 versions différentes qui existent s'il le faut, juste pour vous en ressortir les choses les plus inconcevables qui puissent exister. Que l'on m'apporte encore une de ces phrases bibliques à la noix qui puisse s'interpréter pour aider à l'anéantissement de tout un peuple ! Votre Ku Klux Klan, étudiez-le bien. Il ne diffère pas beaucoup de certains gouvernements ou partis politiques, et peut-être pas du tout de plusieurs mouvements religieux. Relisez, ou plutôt lisez Gide, Voltaire, Yourcenar, ou même, lisez-la votre Bible. Avant de commencer à la citer à tort et à travers comme si elle faisait office de Loi divine, vous serez peut-être surpris d'y lire que vous-mêmes êtes condamnés. Je croyais que les sociétés évoluaient, je pensais que, lorsqu'un grand auteur avait écrit ses briques, on n'avait plus besoin de les répéter. Eh bien non, il faut sans cesse reconstruire les consciences, sensibiliser les gens dans un but un peu plus humanitaire. Comme il est difficile pour quelqu'un de se croire libre de penser avec tout un bagage de croyances implanté dans son cerveau. Ces gens sont même incapables de revenir sur leur idéologie pour se demander s'ils ont peut-être tort. Pas du tout, et tout jugement par la suite devra aller en fonction de ce savoir qui ne leur appartient pas. Alléluia ! Fêtons la mort du Christ, puisque personne n'a compris son message !

Une folle s'avança pour dire qu'après cinq ans de vie commune avec son copain, elle est redevenue vierge par une renaissance et que l'on peut recommencer à zéro parce que Dieu nous pardonne.

— Eh bien si c'est vrai, faisons l'amour, Dieu nous pardonnera de toute manière. Tu auras

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juste à te confesser cinq minutes avant le mariage. Il y en a des malades, je vous jure... et puis je suis en retard à mon cours.

Julien sortit de la salle en claquant la porte.

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Il a parlé avec Mathilde. Ils se sont répétés les traditionnels bonjour et discours presque amoureux, ils se verront vers la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme elle dit, lui au moins il a Clélia pour se contenter. Il ajouterait même qu'il ne devrait qu'avoir Clélia pour bonheur. Elle disait à la blague qu'un coup à Ottawa elle chercherait un mec avec qui passer la nuit. Julien lui a dit non, eh, elle vient pour lui, pas pour qu'il souffre de la voir coucher avec un autre. Comme ce serait cruel, sans perdre de vue que Clélia ignore cette histoire et qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle.

— Mais ne sais-je donc pas que je n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni de compassion ?

Clélia lui téléphone pour lui dire qu'elle l'aime, il est minuit trente-huit. Il arrête d'écrire son essai sur Virgile, c'est sûrement un signe.

 

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Julien réfléchissait à cette passion qu'a Mathilde envers Montréal alors que lui n'en a que pour Paris. Ses opinions changent comme la température. Une lecture du Voir, journal de la ville de Montréal, et le voilà converti à la culture québécoise. Julien regrettera un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce mythe en lui de voir en Montréal une ville qu'il déteste? C'est le mythe des années 70 il croit, et l'histoire de la Révolution tranquille qui est difficile à digérer. Il a idéalisé un faux Québec, un faux Montréal. Chaque

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fois qu'il y va il se retourne et se dit, mon dieu, est-ce possible, une ville si grande et francophone en Amérique ? Puis c'est l'extase, il aimerait davantage conquérir Montréal que Paris, c'est chez lui en fait. Julien serait l'élite, bien plus rapidement qu'il voudrait le croire. Il faut toujours une élite, mais il ne veut pas en être. Ni en France ni au Québec.

— I want to be part of the "in crowd".

Il aime bien Montréal, mais s'il veut faire quelque chose de différent, il est bien de vivre au Saguenay-Lac-St-Jean et à Ottawa. Julien n'est de nulle part, il appartient à toutes les époques de la littérature. Mais il peut tout de même apprécier le talent québécois. C'est le temps qu'il fasse son entrée dans la civilisation s'il veut se défaire de ses préjugés. Il apprécie Ottawa pour son unique caractéristique que, pour une région de plus d'un million d'habitants, la culture y est complètement inexistante. Tout provient d'ailleurs, par bribes, Montréal ou Toronto, et pour peu que l'on lise The Citizen d'Ottawa et que la sous-culture anglophone ne nous intéresse pas, we are almost free of influence.

Julien termine à peine de visionner le film Pump up the Volume, film américain, cela va de soi, et il a enfin compris le film (c'est la dixième fois qu'il l'écoute).

— La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser une génération.

Il avait cette impression qu'il était vrai que c'était à lui d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en contrôle ne lui en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisserait son emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite normale ? Personne, c'est normal. Julien ne le ferait pas non plus. C'est donc que la nouvelle génération doit leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, bâtir ses institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. Il a longtemps souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut, dit-il souvent. Mais par où commencer ?

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Encore une journée, puis une autre, puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante, tout juste si Julien se souvient d'avoir dormi. Il a perdu la notion du temps, il lui semble que cela fait une semaine que Mathilde est partie. D'ailleurs, dans sa troisième lettre, il lui a envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Elle écoute sans cesse la chanson chantée par une femme. Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas plus belle poésie.

Julien s'est payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Sylvie, la fille de trente-cinq ans. La famille symbolique. Celle qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu qu'elle brûle ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence ! Quel enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien de l'imitation. En fait, la question n'est peut-être pas à se demander comment une jeune fille peut être aussi intelligente, mais plutôt, qui peut être aussi innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte et montrer l'exemple à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? Julien espère que Dieu a entendu son dernier message : "Cela ne me dérange pas de souffrir maintenant si après je suis pour être heureuse le reste de mes jours". Qu'est-ce qu'il retient de cette conversation ? Elle veut devenir une intellectuelle. Cela a obligé Julien à se demander si lui-même désirait éventuellement devenir un intellectuel, et même, s'il ne se considérait pas déjà comme tel. Il avoue qu'il n'a pas trouvé de réponse spontanée à sa question.

Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas envie d'y être associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il faudrait d'abord définir ce qu'est être intellectuel, et alors là, ça pourrait ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à son avis, c'est quelqu'un qui va mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas trop fort, elle veut écrire et vivre de son art.

Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles. Elle tente dans ses écrits de déconstruire les

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structures établies. Lesquelles structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les idéologies, les courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes. Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de détruire certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une reconstruction ? Julien le lui a fait remarquer, elle lui a dit que non. Pour l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout. Elle pense qu'elle se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu La Vie devant soi de Romain Gary qu'elle a décidé de laisser son mari. Elle a pleuré comme un veau. La même année la famille symbolique frappait encore, son frère se suicidait le jour de pâques, à 23 ans, le 3 avril 1983. Sans croire à la chrétienté plus qu'il ne le faut, il s'abandonne au jour J, celui de la mort du Christ, sans oublier la trinité. Quel message et quelle matière à penser pour le reste de la famille ! Tout cela à cause d'un père abusif et d'une mère trop psychologue. Elle lui a raconté sa mauvaise entente avec sa belle-mère. Elle lui avait même avoué à la fin qu'elle la détestait peut-être plus qu'elle haïssait son mari. Aujourd'hui Sylvie a apprivoisé sa belle-mère, elle va lui faire le ménage pour seize dollars l'heure, deux heures par semaine. C'est son seul travail.

Mais pour réussir à apprivoiser sa belle-mère, il a fallu une cause désespérée, la vieille se meurt d'un cancer. Elle a donc eu besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un, Sylvie en l'occurrence. La vie est injuste, a-t-elle dit lorsqu'elle parlait d'une jeune fille de 22 ans qui venait de mourir du cancer à l'hôpital. Et par transposition, comme la vie est injuste de me faire mourir moi ! La vie est-elle injuste ? La vie est la vie. Sylvie a vu, au moins, cinq ou six de ses proches mourir. Elle a maintenant apprivoisé la mort, qu'elle dit, elle ne s'en fait plus avec ça. Ce qui surprend Julien d'ailleurs. Elle est heureuse, dit-elle. Elle semble heureuse, mais il sait qu'elle doit passer des moments très difficiles. Mais comme elle dit, il y a eu une métamorphose et il ne saurait accuser Romain Gary, malgré que lui aussi a pleuré en le lisant. Curieusement, celui-ci s'est suicidé parce qu'il allait mourir d'un cancer. La vie est-elle injuste ?

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La température est à la pluie, Julien déprime. Il a discuté avec Jean au 216, bon dieu, il a couché avec la moitié des garçons de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs derrière des rideaux de théâtre, la nuit dans les dortoirs, son cœur bat encore juste à y penser. Il y en avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient couché avec lui. Jean a de gros remords au sujet de ce jeune garçon, de très gros remords. À se demander s'ils ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte. Paraît-il, même un professeur est entré dans la ronde, il l'a également ridiculisé. Cela rappelle à Julien son enfance, dont le calvaire a atteint son summum au secondaire II. Il aurait cependant tendance à dire que c'est au secondaire IV que le point culmine. Il avait toute la classe contre lui, on le traitait de cave, de poire, on riait de lui, encore chanceux que l'on ne l'appelait pas le fefi, encore qu'il ignore ce que l'on disait de lui dans son dos. Ils jouaient au volley-ball et il n'était pas si mauvais, une erreur à l'occasion, cela suffisait à le dévaloriser aux yeux de ses coéquipiers. L'équipe adverse disait qu'il fallait lui envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il lui fut possible d'affronter ces attaques lorsqu'on lui envoyait sans cesse le ballon, il en était fier, mais après cinq ou six attaques il lui semblait normal de manquer, lui qui n'était déjà pas très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant c'était vrai qu'il n'avait aucune motivation, ses bras ne bougeaient pas. Eh bien, pas une seule personne ne lui a épargné son commentaire, sauf deux. Le professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est fait sucer par Annie Gagné alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard suçait Julien à son tour. Il avait 15 ans alors, cette relation l'a fait paniquer, peur de ne pas bander, peur du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas sa défense, du moins il le laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des lois inhérentes aux vrais sportifs, comme le respect de l'autre, qu'il se faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse modestie cachait une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait pour la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il a finalement ridiculisé Julien à son tour devant tout le monde. Julien lui a dit sur place, il lui a fait remarquer sa déviance,

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le seul qu'il s'est senti obligé de lui dire, Gaétan en a eu des remords. Après le cours il est venu s'excuser, il voulait serrer la main de Julien. Ce dernier a peut-être manqué sa chance de s'en faire un ami, peut-être Gaétan aurait ensuite pris sa défense, mais il n'y croyait guère, du reste il n'en avait nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que la mauvaise action. Y a-t-il un seul professeur qui s'est levé pour arrêter la destruction qui rongeait Julien, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq années de secondaire. Ah si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop généralisé et que l'intervention devenait une obligation. Donc pas pour sa défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un mouvement comme celui-là qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce à quoi Julien osait à peine espérer, il l'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le monde, lui criant qu'il était cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de salut extérieur. Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, sa réaction fut spontanée, comme si n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun pardon n'était possible. Il l'avait abaissé, qu'il vienne s'excuser ensuite ne change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que Julien a subie sur le coup, encore que, un élément d'un groupe qui l'humilie ne devient-il pas secondaire ? Non. Il a refusé de lui donner la main. Gaétan a répondu qu'il venait de construire un mur entre eux. Julien lui a rétorqué qu'il se demandait bien qui l'avait construit ce mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il serait gagnant en bout de ligne puisqu'il avait plus de popularité que Julien. And so what ? Julien lui a dit : "C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil de Jonquière que tu vas commencer à te prendre pour un autre". Cette phrase pourtant banale a bien ébranlé Gaétan. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que Julien ne valait pas la peine que l'on se tracasse à son propos, qu'il était un moins que rien autrement dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire, le seul qui avait une conscience, Julien l'a atteint en plein cœur, il a payé pour tous les autres.

Est-ce qu'il regrette ? Il aurait dû accepter ses excuses, cela lui a semblé trop facile pour lui de l'humilier aux yeux de tous et de venir se faire pardonner ensuite à l'insu de tous. Mais on aurait bâti l'avenir sur une note positive et cela importait peut-être davantage. Et Jean qui a des remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils

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aussi ? Julien en doute et il s'en fout. Une des conséquences directes de ce calvaire c'est le repliement sur lui-même, sa nonchalance, son insolence, et surtout, sa prétention. Cette dernière est nécessaire, sans elle il aurait perdu toute confiance ou espoir et il se serait suicidé. Il a plusieurs fois pensé le faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par le fait qu'il croyait être seul au monde, ou qu'il mourrait seul dans son coin car jamais il n'aurait eu le courage de parler à qui que ce soit. Et comment aurait-il pu, avec la mentalité sociale actuelle. Il en faut du courage pour prendre la vie d'assaut et écraser les autres à son tour. Enfin, Julien a rencontré des filles, il n'a pas abandonné ses études, et maintenant, pour son envie de faire une jeunesse qu'il croit avoir manquée, il veut partir pour Paris.

Sa conversation au 216, quel calvaire ! Julien souffre en collectivité, il souffre. Il pense que ces derniers temps il s'est trop mêlé de choses et événements extérieurs, il lui faudrait revenir à lui-même. Il pense étrangement à Mathilde, il s'ennuie vraiment. Il constate que le printemps l'affecte en rapport à Clélia. Il se rappelle les événements des deux printemps passés où elle l'a carrément laissé là. Mais il voit aussi l'après, l'été où elle était belle en bermudas et t-shirt, ça le revigore un peu. Il voudrait la voir ce soir. Il aimerait cependant se retrouver dans les bras d'une autre. Julien se sent vraiment mal, il a des remords parce qu'il ne va pas travailler ce soir.

Il a déporté ce soir à lundi prochain. Mais il n'aura pas le temps de travailler lundi prochain, trop de choses à faire.

— Je ferais mieux d'aller travailler ce soir. Mais premièrement Vanvinthorpe.

Il pense qu'il ne va pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon. Lundi il manquera le cours de Mme Laffite, ainsi il respirera un peu. Il lui faudrait finir la session comme il l'a commencée, manquer les deux dernières semaines. Il va manger du pain ce soir. Cela fait au moins deux mois qu'il n'a pas fait d'épicerie.

Il n'a plus rien à manger, il a même dégusté une boîte de fèves à la sauce tomate, découverte dans le fond de l'armoire à sa grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au moins trois ans. À vrai dire il n'a pas faim. Il en arrive à sa dernière tasse de café ce soir, il va se mettre au thé. Jamais il n'aurait cru être capable de survivre aussi longtemps sans acheter de la nourriture. Ce qui est bien là-dedans, c'est qu'il n'a plus besoin de faire attention à ce

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qu'il mange, il n'a pas le choix. Il en a terminé avec les cannes de soupe bizarre et le riz. C'est avec son dernier dix dollars qu'il a acheté du lait et un pain hier, c'est presque le bonheur. Il apprend à apprécier des choses aussi futiles que le pain alors qu'il n'a plus rien à mettre dessus. Il n'a plus aucune motivation. C'est l'heure des échéances, il y a de quoi devenir fou.

— "À l'intérieur, c'est plein de papillons", l'homme est en amour. Drôle d'expression. Moi ma bedaine est pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les métamorphoser en papillons.

Jean aussi écrivait des lettres à la Vierge Marie et les brûlait. C'était donc une pratique courante. Julien est dans le cours de la Bourdon. De tous les livres qui ont fait l'objet d'un exposé oral dans ce cours, les deux tiers portaient sur l'infidélité et l'autre tiers l'avait en thème secondaire. Même le sujet de Julien, L'Immortalité de Kundéra, parle de cela. C'est une constante qui reflète bien la conscience d'une collectivité. Tout le monde se trompe l'un l'autre et en souffre. Si Julien devait se faire une nouvelle compagne, il croit que ce serait clair dès le début : je ne vais pas chercher à coucher avec d'autres, mais si le contexte s'y prête, je ne pourrai et voudrai résister. Ainsi il n'y aura plus de mensonge ni de remords.

La collectivité pourrait-elle en venir à ça ? Non, ça sonne trop immoral une relation ouverte, c'est le chaos pour la religion. Imaginons un instant une société qui accepte la relation à droite et à gauche, avec plus aucune stabilité "apparente", en une activité bien au-delà du message religieux. Peut-être un jour en serons-nous là, même si tout le monde couche déjà avec tout le monde, même les plus chrétiens. Julien pensait : Il faut le dire, c'est une manie chez les humains de tenter de se rendre coupable et de se faire du tort mentalement, sans raison. On aime ça la flagellation psychologique, on est masochiste.

S'il pouvait tuer, il tuerait ! Il peut tuer, il tue, il tue le Vanvinthorpe ! Ah, tout a été très bien organisé. Julien le rencontre au Pivik, le monsieur lui fait une remarque, cela lui permet dans son bureau de lui dire qu'il l'avait averti "à plusieurs reprises ".

Il a cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du groupe a en moyenne deux à trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de son stupide programme informatique supposé aider les étudiants à apprendre la grammaire, Julien vient de perdre six heures à chevaucher à travers les problèmes du programme pour rien ! Six heures à jeter au feu! Avec aucune

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preuve de combien de temps il a tété là-dessus ! Julien s'est trompé à propos de M. Vanvinthorpe. Il ne lui demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il lui a clairement spécifié qu'il allait lui faire couler son semestre. Il lui faut donc comprendre qu'il mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce qu'il en a à foutre ? Son cours de trois heures qui lui en semblait six, qui était son quatrième cours de la journée et son sixième cours de la session, il lui était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui font pas.

Julien lui a raconté une histoire à pleurer, comme quoi il travaillait trente heures par semaine, il lui a dit aussi qu'il avait des problèmes personnels, le professeur lui a répondu que ce n'était pas ses problèmes. Julien va répliquer avec une lettre.

— Le salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que je n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais plus combien de cours que je souffre, avec tout de même de bons résultats. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable de parler contre moi au département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que la Sorbonne m'accepte à Paris. Cela montrerait tout leur syndrome du professeur un peu frustré, qui exige alors que c'est les étudiants qui payent et qui s'endettent au possible. Eux, ces professeurs du département de littérature à Ottawa, ont eu les études gratuites en France. Il fallait travailler dur pour passer à travers une année. C'est pas comme ça que ça marche en Amérique ! Ici, avec l'argent, il faut quelque chose au bout! Surtout lorsqu'il s'agit d'une hypothèque dont le montant sera quadruplé avec les années!

 

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Retour sur le 216.

— Mon environnement me fait vomir. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je ne serais pas surpris que l'on finisse par m'enfermer !

Jean s'est mis à pleurer "comme un bébé" avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette

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passion pour Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les étudiants sont dans la même situation. Julien ignore pourquoi, mais le fait de voir Jean pleurer lui a remonté le moral.

— Mais moi je ne pleure pas, je chante et je ris !

Puis il retombe en amour avec Clélia. Hier c'était incroyable, elle est belle, elle a son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et demi qu'ils sont ensemble. Julien regarde par la fenêtre, il aurait envie de partir dans le ciel, mais il s'écraserait sur le trottoir. Pourquoi ? À cause de ses problèmes de conscience, pas Clélia, mais ses travaux d'université. Que la vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Julien regarde les édifices, cela s'écroulerait et rien ne changerait, il lui faudrait tout de même lire 2000 pages et en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.

Le 216. Adeline, un intérêt plat. Sylvie, une vraie fatigante. Nathalie ? Si Clélia mourait, elle serait conquise et il serait heureux ou malheureux avec cette fille. Mais Clélia est vivante, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas mal plat. Le "beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend", il ne connaît pas son nom, son pseudonyme en dit suffisamment long pour justifier ses vomissements. La vie de tout le monde le fait dégueuler !

Julien souhaiterait n'avoir jamais entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas pire calvaire sur la planète.

S'il passe à travers sa session, il jure de remercier le ciel et d'écrire une lettre au bon Dieu pour le remercier. Une lettre à la Terre en l'occurrence, il lui faudra donc l'enterrer au lieu de la brûler. Bof, il va la brûler, les cendres ou les molécules transformées risquent davantage de retomber sur la Terre que d'aller au ciel. Quand il dit qu'il est temps venu de l'enfermer...

— Cher Dieu, fais quelque chose ou je vais tuer quelqu'un ! Je ne vais pas tranquillement attendre jusqu'à ce qu'ils comprennent que je suis fou, OK ? Je veux voir Clélia ! Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia ! Jean a des problèmes psychologiques. Il n'arrête pas de faire des clins d'œil. C'est très significatif. Un clin d'œil inspire une complicité, une relation privilégiée, mais après le cinquième clin d'œil, la séduction se transforme en analyse ou en colère de ma part. Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire

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c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui, j'aime autant Clélia.

Julien ne pense pas être porté vers l'infidélité généralisée, pas encore du moins. Tout le monde a-t-il sa petite Mathilde qu'il souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se rend malheureux pour ça ? C'est déjà bien assez.

 

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Encore une semaine de cours et il sera déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin de semaine, vive la mort du Christ ! Après la session, il aurait envie de tout abandonner et de faire comme s'il n'avait aucune éducation. Partir de par le monde, se perdre dans les taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un pas de plus vers cette liberté. C'est encore mardi. Julien ne pense pas qu'il va survivre. Il s'est couché à quatre heures du matin, levé à sept heures trente. Il a travaillé pour Vanvinthorpe comme un malade. Trois jours pour compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte ses travaux, il a même été raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Il jure que cela était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux contribuables ? Les médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à la seconde, au mot prononcé. En plus il lui faudra encore passer au travers un dernier mardi la semaine prochaine. Va-t-il survivre ? En plus de son exposé pour Lemay et ses six travaux longs à remettre. Quel calvaire ! Cela va-t-il finir ?

Victoire le Vanvinthorpe ! Il lui a fait peur pour rien. Julien n'a qu'un exercice de plus à faire, une aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de ses cours, fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares fois où il vient il fout le camp à deux reprises lors de la pause, et il réussira avec B ? Ça lui rappelle le cours avec M. Lemire sur Anne Hébert. Il a dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où peut-il pousser l'audace ? Prochaine étape : comment s'abstraire de ses travaux finaux en soutirant tout de même de bons résultats ? Ça lui tente de dire que dans la vie il y a toujours une

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porte de sortie. En insolent il dit Donnez-moi ce que je veux, et on me le donne !

Maintenant il doit cependant travailler sur ses travaux finaux, jamais arrêter, jamais assez, jusqu'à la mort, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire. Il a bien envie de ne pas y aller au Vanvinthorpe la semaine prochaine.

 

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Julien veut partir sur une brosse de malade, se saouler au possible ! Encore deux semaines à vivre sans sou. Il a fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée il aura passé au travers. Avant-dernier jour de mars. Clélia s'inquiète qu'il pourrait partir pour Paris et qu'il la laisserait. Peut-elle être si aveugle ? N'a-t-elle pas compris que s'il est capable de prendre une telle décision c'est que quelque chose a changé ? Il y va avec le sourire à Paris, avec la nette intention de rencontrer quelqu'un sur place.

— Moi, un an sans affection ? Incapable.

Comme ce serait cruel de laisser croire à Clélia qu'il sort avec elle pendant qu'il a quelqu'un en Europe.

— N'ai-je donc plus de sentiment pour elle ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait pas fait et ce serait du pareil au même. Elle est belle, mais elle m'excite moins. Mais Mathilde non plus, je l'ai finalement oubliée. La vie scolaire du département et la pensée d'aller à Paris, cela me nourrit amplement.

Mais peut-on voir clair pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant plus que, par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Qu'il est las, las de tout. La vie le traverse sans qu'il ne s'en rende compte. Julien prend des décisions directement par la raison il serait porté à dire, mais c'est le cœur. Il est en amour avec Paris, le même sentiment que lorsqu'il voyait son départ pour Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort, parce qu'il était davantage au désespoir en ce temps. Julien souhaitait qu'Ottawa soit une délivrance sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'a-t-il à attendre de

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Paris maintenant ? Transition, constamment en transition, transition encore et encore.

Murielle veut laisser son copain, le summum est atteint, elle va sortir de son marasme.

Elle compte beaucoup sur Julien, c'est lui qui lui aura tout conseillé : de le laisser là, de déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas qu'à l'origine c'est lui qui l'a encouragée à déménager de chez elle et d'aller demeurer avec Marko ? Il a de la difficulté à s'avouer cela, il croit que l'on devrait moins écouter ses amis.

Ne pas sous-estimer l'influence parentale, les pères de famille continuent à promulguer des valeurs effrayantes et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite son fils de lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller chercher une tranche de pain. Ça fait peur.

Julien a parlé avec la grosse Josie, celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle l'a fatiguée. Sucé son énergie. Lui racontant que ses goûts c'était leur professeur de théâtre, Monique Laffite. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (Julien aussi le voit très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe, comme Jean. Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il était homosexuel - avec son foulard rose, fallait bien s'y attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à le crier à tout le monde. Bravo, et Julien là-dedans ? Tout le département pense-t-il maintenant que Julien est homosexuel parce qu'il est ami avec Jean ? Sûrement. Si le Parti réformiste de l'ouest venait à prendre le pouvoir, ils ne seraient pas long à traquer, on les jetterait vite en prison. À moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller la peine capitale, on les décapiterait donc. À moins qu'ils n'aient déjà pensé à la chambre à gaz, et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au moins ça vaut la peine, on y passe en série.

 

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Premier avril, son calvaire se terminerait-il aujourd'hui ?

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La descente aux enfers commence. Julien croyait avoir vu son calvaire de près, il se trompait. Hier au lit chez Clélia il a eu l'idée, et personne ne lui dira si c'était une bonne idée ou non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Julien le fait parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que c'est un gadget intéressant. Il ne demande jamais à Clélia à qui sont ces numéros. Mais cette fois un numéro qui commence par 567, c'est-à-dire dans le secteur autour de l'Université d'Ottawa ou dans le centre-ville, avait la mention 24, ce qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même Julien n'avait téléphoné que quatre fois. Il a demandé comme ça à Clélia qui c'était, sans trop s'attendre à de réponse. Il ne lui demandait pas plus que ça d'informations là-dessus, il pensait même que l'appareil était détraqué. Julien tremble au moment où il y pense, comme hier. Clélia lui a alors dit qu'elle ne savait pas qui c'était. Puis tout à coup elle lui a avoué que Ken avait trouvé son numéro dans l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler depuis. D'accord, cela ne le dérangeait pas. Mais elle avait sur le cœur cette chose qu'elle devait avouer, alors elle lui a dit avoir rencontré Ken à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient passés à son appartement. Clélia s'excusait, s'excusait de ne pas lui avoir dit. D'accord, il s'en fout ! Mais il a bien compris qu'elle avait davantage de choses à se faire excuser. Elle lui a enfin avoué ce qu'elle avait à dire : Ken lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté contre Clélia. Un peu plus tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient habillés. Julien voulait mourir. Il a eu beau se dire qu'il avait fait pire avec Mathilde, impossible. Julien tremble en ce moment, il tremblait là. Il est allé à la salle de bain. Maintenant il essayait de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Ken avait ouvert ses pantalons, puis avait ouvert ceux de Clélia.

Ils se sont masturbés, il a éjaculé. Ils ne se seraient pas embrassés, il n'y aurait pas eu pénétration. Il est retourné à la salle de bain. Cette épreuve fut pire que celle de sa propre infidélité. Il n'a point été capable de la juger, étant dans la même situation. Il ne lui a

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pourtant pas dit l'histoire avec Mathilde. Car alors elle n'aurait plus été à New York, n'aurait plus parlé à Mathilde, Mathilde lui en aurait voulu et n'aurait pu revenir à Ottawa. Si l'épisode de Mathilde ne s'était pas produit, la rupture entre lui et Clélia aurait été instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette peur qu'elle recommence, qu'elle couche avec Ken en cachette, double relation humiliante. Mathilde est loin, elle. Même si elle ne l'était pas, il n'est pas certain s'il voudrait coucher avec elle. Clélia lui affirme qu'elle ne veut plus recoucher avec Ken, elle le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où vont les mensonges ? Ça lui a pris deux heures pour arriver à connaître la vérité, sans quoi, sot qu'il est, il ne saurait que l'aspect visite chez Ken. Julien l'a poussée en prenant pour acquis dès le début qu'elle avait couché avec l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre à l'université est une invention ? Clélia est tout simplement allé directement chez Ken, sachant exactement ce qu'elle allait y chercher ? Julien les a bien vus au Yucatan, ce club de nuit, il a alors souffert de les voir ensemble, ils l'ont, comme par hasard, perdu dans la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ? Ils vont recoucher ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans arrêt, ils discutent sûrement, on ne couche pas avec quelqu'un sans développer une sorte de complicité. Et ainsi, lui et Clélia, sont aussi pire que tout le reste.

Julien voit la similitude entre ses actions et celles de Clélia, elle est significative à plusieurs niveaux. Premièrement elle signale un problème dans leur relation. Ou du moins un désir de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en question. Deuxièmement, il a souffert tout le mal qu'il cause ou pourrait éventuellement causer à Clélia en couchant avec Mathilde. Il a tant eu mal qu'il ne lui dira pas pour Mathilde. Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela pouvait la soulager de comprendre qu'elle n'est pas seule à avoir triché. Clélia se considère de bien supérieure à Mathilde, à la limite cela passerait mieux pour elle. Lui ça l'a détruit complètement. Il se pourrait que Ken soit plus beau que lui aux yeux de Clélia. Mais pourquoi donc ne s'est-elle pas arrêtée ? Plus fort que elle? Pourquoi jouait-elle tout son avenir avec Julien ?

Pensait-elle trouver mieux en Ken ? Les mêmes questions à propos de Mathilde deviennent intéressantes.

— Pourquoi donc ne me suis-je pas arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas

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fait spontanément, ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir tant voulu ne rien faire. Clélia n'a eu les remords qu'après avoir vu Ken éjaculer. N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ? Moi qui a eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou elle qui n'a pas réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était qu'une autre fille, cette expérience qu'il me manquait mais qu'elle a déjà bien expérimentée avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit davantage, je le crois bien maintenant. Que tout est à remettre en question ! Comment la laisser ? Impossible. Comment l'aimer ? Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série.

Il a téléphoné la jeune Nellie, avec espoir de la voir, même si elle ne l'intéresse pas. La fille de 16 ans est retournée vivre chez son copain Mark (qui la trompe avec sa colocataire d'ailleurs) et est revenue à ses habitudes pantouflardes, son copain ne lui laissant aucune liberté. Il a bien regardé Nick, jamais il n'aurait le courage de lui sauter dessus comme Ken a fait avec Clélia. Et pourquoi vouloir détruire sa relation avec Jim, son propriétaire ? En plus, ce dernier viendrait qu'à le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on le jetterait à la rue. Ah, il ne veut rien savoir de personne. Son sentiment est la jalousie. Lui aussi aurait aimé faire l'amour avec une belle fille rencontrée dans ce club ce soir-là. Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées pour multiplier les parallèles et lui faire comprendre les implications de sa relation avec Mathilde.

— Puis-je en vouloir à Clélia ?

Julien lui en veut, comme elle lui en voudrait si elle savait. Lorsqu'il imagine la fameuse scène, il a envie de pleurer. Semble qu'il l'aimait la Clélia. Lui qui s'est tant posé la question. Il est certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du mois d'avril. Après le soleil ne se montrera guère. Il ne sait plus où il en est, il ne sait plus ce qu'il veut, il n'est plus en état de penser.

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Julien savait qu'en passant au Centre universitaire il allait rencontrer Ken Strange (c'est son nom !). Un autre tour de force, il a son numéro de téléphone. Julien lui a donc parlé, dit qu'il savait ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il n'en ajouterait pas quelque chose.

Il a appris entre autres que Clélia savait ce qu'elle allait chercher dans l'appartement de Ken, qu'ils en avaient donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour coucher ensemble. Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Clélia n'a pas été prise par surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-elle besoin de le comparer avec le jeune Ken, puis ayant découvert que Julien était mieux, la voilà revenue ? Comment cela ne le ferait-il pas avoir envie de courir loin de Clélia, en dépit de ce qu'il a fait avec Mathilde. Julien prend cela tel un rejet, comme si elle ne l'appréciait plus, ou avait des doutes. Il lui est donc difficile de continuer cette relation. À avoir couché avec Mathilde, il gardait une complicité avec Clélia. Maintenant, qu'il ait couché ou non avec Mathilde, la complicité est rompue. Clélia se place au même niveau que toutes les autres, elle ne lui appartient plus, il ne lui appartient plus.

 

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— Bon, Clélia a désiré Ken au même point que moi j'ai voulu Mathilde. Je commence à accepter ce fait. J'espère que cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette personne magique me passera. Hier j'ai couché avec Clélia. Elle est vraiment belle. Plus belle que n'importe qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans la même demi-

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heure. En ces temps cela veut dire que je suis en manque. Maintenant je veux m'orienter vers le retour complet avec Clélia. Je ne vais pas chercher à coucher avec Mathilde si elle revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon chemin.

Julien serait stupide de le croire, d'autant plus qu'il est toujours coupable. Les gens perdent leurs proches dans des incendies et accidents d'auto, puis réussissent tout de même à glorifier Dieu ensuite. Prétextant peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place de l'autre ? Ce qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se passer ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Lui il s'exerce à voir les conséquences de tels événements et il essaie d'y voir du positif. Peut-être pour se contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà un certain contrôle sur l'existence. Pourrait-il y croire?

 

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— La vie n'est qu'une série de formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir.

Julien a passé l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wang Ynan, à comprendre son français. Puis il a passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient le nombre d'heures qu'il avait travaillé voilà trois mois. L'assurance-chômage, à laquelle il a rempli plus de formalités qu'un premier ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part.

— Cela fait depuis le 22 novembre que j'essaie d'avoir de l'assurance-chômage et on appelle cela une sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois !

Ensuite il est passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à l'Ambassade de France, des tas de formalités qu'il lui est impossible de remplir, tant d'efforts pour rien ! Les universités de Paris lui renvoient tous les papiers qu'il a tant eu de peine à amasser, ne lui disent presque rien, il doit déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles d'informations générales. Au moins ils répondent, mais il passe quelques heures avec Mme Migneault à l'ambassade à essayer de figurer tout ça. Le gouvernement canadien, lui, réussit à l'oublier

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dans ses dossiers informatiques et il a de bonnes raisons de croire qu'il fait exprès.

— Sont pas là pour nous aider, mais nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas commencer avec les institutions gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans ces endroits que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme pour aller là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que l'on agirait très vite, pour m'emmener en prison.

Il a donc manqué le dernier cours de M. Savard, tant pis.

Trente minutes en retard au cours de la Bourdon, il doit aller la convaincre de lui laisser une prolongation pour le travail sur Réjean Ducharme. Ce qui est un autre tour de force.

— Ma vie n'est qu'une série de tours de force de calvaire, mon but consiste à m'enfoncer dans un trou le plus possible, puis tout faire pour m'en sortir avant d'en crever. Si je réussis à faire les travaux de mes six cours, tout sera, je l'espère, enfin fini. Mais je n'y crois guère, à la dernière minute une soucoupe volante détruira mon diplôme qui de toute manière ne vaut absolument rien. Un diplôme de quatre années d'études à l'université en littérature ? Bullshit, on ne se trouve même pas un travail, et si oui, à salaire minimum. En fait, ce diplôme n'est qu'une formalité pour m'ouvrir à la multiplicité des formalités, mais à Paris. Eh bien, si cela m'ouvre la porte, allons-y ! Ce n'est plus la Clélia qui m'empêchera d'agir. Même si notre relation n'est pas ouverte, ce sera une relation ouverte cachée, car je ne m'inquiète plus pour elle, elle ne passera pas un an à m'attendre, elle agira.

Il accepte tout ça. Il doit être bien "strange" en ce moment. Mais bon dieu, quel enfer. Ce mois de mars-avril lui semble être le pire qui soit arrivé depuis quatre ans. Quatre mars en ligne de misère qui débouchent dans le mois d'avril. "Est-ce qu'il en sortira grandi ?", pour reprendre les Rita Mitsouko. Il lui faut encore passer au département vérifier ses horaires d'examens, puis passer au travail clarifier son horaire pour les trois prochaines semaines, puis retourner chez lui lire Hermann Broch, La Mort de Virgile, il a un exposé oral de quarante-cinq minutes à faire demain matin.

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Julien souffre. Il panique. Il semble accepter l'idée de retourner avec Clélia à cent pour cent et il ne se méfie pas suffisamment. Avant-hier ils arrivent chez elle à minuit trente, le téléphone sonne, c'est Ken. Quelle dépression. Mais le meilleur c'est hier. Lui et Clélia se sont rencontrés pour aller prendre un café. Mais voilà qu'elle veut absolument passer par le Centre-Rideau alors qu'il fait si beau dehors. En plus, elle insiste pour passer par le magasin à rayons Eaton. Cet endroit lui déplaît parce qu'il y a tout plein de femmes qui magasinent leurs sous-vêtements, et en ce moment ça lui est un supplice d'en rencontrer. Mais enfin, ils sont passés par là et devinez qui ils ont rencontré ? Ken ! À croire qu'il était là pour draguer, c'est peut-être là qu'ils se sont rencontrés. Clélia voulait se cacher, Julien a dit que ça ne donnait rien, il les avait déjà vus. Mais Ken a vite tourné, il a pris l'escalier roulant qui montait. Le pauvre, il s'est probablement retrouvé à la morgue d'Eaton, l'endroit où l'on place les choses invendues depuis des millénaires.

Clélia se demandait comment elle pouvait être si malchanceuse. Il y a de la destinée là-dessous, il l'a compris qu'il y avait un message à comprendre. Mais lequel ? C'est lui la cause de ces stupides situations, quelle humiliation qu'il faille fuir en sa présence ou se cacher pour cause de sa présence. S'il n'avait pas été là, ils se seraient parlés sans problème, peut-être même seraient-ils retournés à l'appartement de Ken. Le trompé doit être tenu dans le noir, l'ignorance des événements. Se parlent-ils encore ? Ça va toujours en deux temps en plus, et lui, toujours avant. Clélia l'a trompé ? Julien l'a devancée de deux semaines. Ken téléphone en sa présence ? Mathilde lui a téléphoné chez lui deux heures avant en la présence de Clélia. Ils rencontrent Ken ? Deux heures avant ils rencontraient la jeune fille timide sur le campus qui fait à Julien des sourires imperceptibles qu'il perçoit. Il l'a conté à Clélia ça, elle ne lui en a même pas reparlé. Clélia pense qu'il va la tromper bientôt et elle accepte cela, même si elle lui a avoué qu'elle souffrirait. Or, il n'a pas l'intention de la tromper finalement.

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Hier il a parlé avec Mathilde, elle est allée à Montréal comme prévu, a rencontré un garçon aux Foufounes Électriques, a passé la journée du lendemain avec lui. Ses idées sont : Suis-je amoureuse de Julien ? Elle avait osé lui dire un petit je t'aime l'autre jour, tout de suite réprimé. Hier elle lui disait un gros : "Julien, je t'adore !" N'a-t-on pas sauté une étape ici ? Pendant qu'il l'oubliait, car pas de photo, pas de lettre et pas de communication, elle, elle se rapprochait de lui d'une façon radicale, en traînant partout sa photo découpée et ses lettres qu'elle relit sans cesse. Résultat, elle vit dans les émotions de Julien, mais dans celles de voilà un mois ! Elle veut venir cette fin de semaine, il appréhende les complications. Clélia est en pleine crise existentielle. Celle-là vit aussi dans les émotions de Julien, mais dans celles du mois d'octobre prochain. C'est-à-dire son hypothétique départ pour Paris, peut-être synonyme de la fin de leur relation. Il n'y a que lui, semble-t-il, qui ne vive pas dans ses émotions.

Il a relu la troisième lettre postée à Mathilde, il vient de se rendre compte de la séduction qu'il lui a fait subir. La pauvre, pour peu qu'on se laisse séduire et que l'autre n'est pas si repoussant, on est foutu. Trois grandes lettres de fleurs, une cassette de chansons françaises dont une qui fera office de chanson commune à leur relation (Les feuilles mortes se ramassent à la pelle). La voilà séduit au sang ? Ce qui lui vaut la multiplication de ses appels, elle veut l'entendre lui reconfirmer son amour : "Julien, je t'adore !"

— Elle va finir par me séduire aussi à force de me répéter combien elle ne pense qu'à moi. J'ai eu le temps de m'en détacher, voudrais-je souffrir davantage ?

 

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Que la vie s'en va chez le diable ! Il a avoué à Clélia qu'il avait couché avec Mathilde. Sa motivation ? Après avoir vu le film de Denys Arcand, Love and Human Remains, il se sentait

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si bizarre... de toute manière ça n'allait plus. Julien n'était plus capable de dire à Clélia qu'il l'aimait. Il avait toujours ces arrière-pensées pour chaque parole qu'elle lui disait : "Je t'aime!". Julien répondait dans sa tête : "C'est ça, fais-moi croire". Lorsqu'il lui a dit qu'il l'avait trompée, dans son lit, ô ironie, elle se demandait s'il fallait rire, pleurer ou se suicider. Puis elle lui a sauté dans les bras après s'être déshabillée. Julien n'avait pas envie de faire l'amour.

Il lui a dit ça comme s'il lui disait que c'était fini entre eux. Il espérait cependant que les choses allaient se replacer, c'était soit qu'il la laissait sans lui rien dire ou qu'il lui avouait et observait les événements. Eh bien, elle semble heureuse. Leur faute s'annule, semble-t-il, ils peuvent recommencer à s'aimer encore plus fort qu'avant.

— C'est ça, fais-moi croire.

Il a parlé avec Mathilde. Elle est maintenant en totale dépression. Elle se sent coupable de tout, elle tremblait. Elle a de gros sentiments pour lui, sentiments qu'elle n'accepte pas. Elle ne peut s'avouer être en amour, ne le veut pas, dit ne pas être prête pour une relation. Julien a débalancé sa vie, tout est devenu un bordel dans sa vie depuis qu'ils se sont revus. Elle veut garder son amitié, est malade parce qu'elle pense avoir perdu celle de Clélia. Elle ne pense plus pouvoir venir à Ottawa, c'était prévisible. Elle l'aime, cela lui fait se demander s'il ne l'aime pas aussi finalement.

— Comme je suis pris dans ma vie actuelle ! Est-ce que j'aime vraiment Clélia ? Comme la vie est compliquée. C'est la première fois de ma vie que quelqu'un éprouve de tels sentiments envers moi et qu'il me les communique avec autant de passion. Elle est si loin, imaginons si elle m'avait fait ses déclarations en personne, je serais mort, on se serait laissé aller l'un à l'autre et une longue nuit d'amour aurait suivi. Vivement qu'elle m'envoie ses lettres et les photos.

Elle lui a dit qu'elle y penserait à savoir si elle lui enverrait les lettres. Hé ! il lui disait qu'il voulait les lire, que ce n'était pas juste, elle avait eu ses lettres et lui rien, sa photo et lui rien ! Cela ne l'a pas convaincue. Elle dit qu'elle ne s'est jamais ouverte comme ça à quelqu'un pendant ses vingt-trois années et qu'elle ne veut plus lui faire parvenir ses lettres, elle en a honte. Bref, elle va réfléchir.

— Que la vie est compliquée ! Pourquoi ne pas venir ici sans rien dire à Clélia ? Ce petit

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motel appelé Motor Inn à Nepean semble excitant. Ce serait une bonne chance de voir Mathilde, être avec elle, l'aider et dormir dans ses bras.

Elle a cru pendant un instant qu'il s'intéressait à elle juste pour le sexe, mais que ses lettres lui prouvent le contraire.

— J'ai besoin d'une bonne bière. Maintenant chose faite. J'ai envie de la rappeler, lui dire: Non ! Ne souffre pas, je n'ai jamais souhaité que ton bonheur ! Je n'ai voulu que me rapprocher de toi, voir si mes sentiments pouvaient devenir plus grands, si je pouvais t'aimer comme jamais je n'ai aimé personne ! Mathilde. Hey ! Je suis là, viens me retrouver, viens dans mes bras, je vais te consoler ! Quel bonheur ce serait, si seulement j'en avais la chance, mais la distance c'est un, Clélia c'est deux, mes examens et le travail c'est trois et quatre. La vie est compliquée !

Julien se sent davantage coupable de ce qu'il a fait à Mathilde qu'à Clélia. Mathilde écoute sa cassette vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, elle relit encore ses lettres, il est tout à fait responsable de sa crise. Il vient de détruire ses rêves, il vient de l'achever. Il a besoin d'une troisième bière et d'une cigarette.

Julien vient de dire à Clélia qu'il avait dit à Mathilde qu'elle savait que Clélia savait. Clélia était enragée contre lui, elle voulait continuer à être amie avec Mathilde en feignant l'ignorance et ainsi aller aux États-Unis cet été. Maintenant elle ne pourra plus, elle va se sentir trop bizarre. Pendant leur conversation téléphonique, Mathilde a téléphoné.

— Oh my God !

Lui qui paniquait déjà. Clélia lui a demandé ensuite si c'était elle, il lui a répondu que c'était Jean. Clélia appelle maintenant Mathilde...

— Oh my God ! Je voudrais mourir ! Pourquoi tout cela m'arrive lorsque j'ai toutes ces choses à faire ? On dirait que je ne finirai jamais ce semestre d'études. De quoi vont-elles parler ? J'ai dit à Clélia que je voulais continuer à parler avec Mathilde de toute manière et elle a répondu : "No way ! She was my friend before, but she certainly isn't anymore. Would you rather leave me for her ? "Va-t-elle découvrir que j'ai écrit trois lettres à Mathilde? Que va-t-elle apprendre qui lui permettra de dire que j'ai menti ? Stupide téléphone ! Je suis là à attendre que Clélia m'appelle et après je vais parler avec Mathilde, c'est certain. Ce pour

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rait bien être la fin de ma relation avec Clélia ce soir. Je ne tolérerai plus rien. Peut-elle encore me dire quoi faire après tout ce qui s'est passé avec Ken ? Que pense-t-elle et que va-t-elle dire à Mathilde? Ce pourrait bien être la fin de notre relation.

 

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Deux heures après, Clélia a finalement appelé. L'état de Julien se situait entre le zombi et la plante. Il n'arrivait plus à penser, une passivité effrayante, mais Clélia a finalement appelé. Il n'y a rien à s'inquiéter, ça ne semble pas si pire après tout. Elle a affirmé que Mathilde lui avait tout raconté. Il a répondu : "Well, que peut-elle t'avoir raconté de plus ?" Alors elle s'est mise à parler de toute la scène dans le lit, chacun des gestes et mouvements accomplis. Elle voulait en apprendre encore, Julien refusait de continuer, insistant : "I'm not talking about it anymore". Il croit qu'elle cherchait des contradictions pour souffrir davantage, il ignore ce qu'elle sait. Il s'en fait moins. L'appel téléphonique s'est terminé avec "I love you", mots qui n'ont plus aucune signification dans leur relation.

— Est-il possible qu'une femme là quelque part puisse m'aimer tant qu'elle regarde ma photo à chaque minute de son existence ? Ses sentiments se communiquent trop bien, notre appel d'après fut bizarre, mais bien. Une atmosphère de détente régnait, comme après la guerre, le nuage était tombé. Je lui ai dit : "Je t'aime..."Et pour la première fois je le disais et cela m'affectait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de cette phrase, même si la littérature, le cinéma et la télévision l'ont dénaturée complètement au point que Mathilde a honte du mot. J'ai bandé à l'instant où j'ai prononcé le mot, elle a réagi également, c'est inquiétant. Elle m'a répondu : "Je pense, que, enfin, je crois que moi aussi, oui ce doit être ça, je t'aime". Après j'aurais tant voulu qu'elle me le répète au moins une deuxième fois pour calculer l'impact que cela aurait. Mathilde serait-elle l'âme sœur ?

Il lui serait si simple d'étouffer tout sentiment. Mais non, il veut pousser cela jusqu'au bout. Comme il semble se complaire à obliger les gens à faire face à des réalités auxquelles ils ne veulent faire face. Quel est donc le but qu'il poursuit en avouant à tout le monde

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n'importe quoi ? Pourquoi a-t-il poussé les choses aux événements d'hier ? C'est déjà bien qu'il ait souffert, sinon cela aurait été pure méchanceté, il n'y aurait eu que lui pour ne pas souffrir. Peut-on parler de masochisme ? Une vie si ennuyante qu'il trouve les moyens d'y mettre de la couleur ? Mais non, tout cela part sans cesse d'un bon sentiment. Simple justice, il a reproché à Clélia sa relation avec Ken pendant deux semaines, il avait l'impression qu'elle avait droit à son mot par rapport à ce qui c'était produit. Mais là, il s'est retrouvé à faire souffrir Mathilde. De même, cela a multiplié ses sentiments pour elle, maintenant il ne vit que pour sombrer dans ses bras. La philosophie de Mathilde : Ils seront des amis spéciaux, à distance, qui s'aiment sur plusieurs années et qui feront l'amour lorsqu'ils se verront.

— Sûr, c'est séduisant ça, c'est digne de la bonne littérature, de la pourrie aussi.

 

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Julien ne sait plus comment décrire ses sentiments, ils se définissent à ses regards vers l'infini, vers le néant. Il pense à Mathilde, il passe sa main sur son visage non rasé d'une semaine, soudainement il est transporté dans son univers, passé à New York. Elle va à un bal des finissants cette semaine, elle a invité un garçon, elle dit que ça va finir dans le lit. Julien est jaloux, pas l'ombre d'un doute. Appartiendrait-elle à un autre univers que le sien? Elle qui semble si amoureuse de lui, qui lui téléphone deux fois en deux jours, dit qu'elle se regarde dans le miroir et que son sourire va lui faire éclater le visage, qu'elle sera illuminée pour le reste de la journée. Le problème c'est que ses paroles agissent sur lui comme une séduction. Il lit L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, pouvez-vous croire que lorsque Bérénice à New York crie à son frère qu'elle l'aime alors qu'il est à Montréal, Julien se transpose à lui et voit Mathilde comme sa sœur ? Il a l'impression que lui et Clélia, ça achève. Cela l'achève. Dans les lettres que Mathilde a détruites, elle dévoilait à sa grande honte ses sentiments pour un homme. Chose qu'elle récusera en disant que Julien n'est pas un homme en général, ce n'est pas la même chose. Lui il est mignon, un petit écureuil, une

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chose loveable. De toute façon il a une certaine misère à se définir tel un homme, il se voit encore comme un enfant. La société l'a convaincu à ce propos.

 

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Il n'a pas dormi depuis trois jours ou presque, quelques heures seulement, il lui reste encore à lire L'Énéide de Virgile cette nuit. Il arrive de chez Jean, non de dieu, jamais il n'aurait cru avoir tant passé à côté du cours de M. Lemay. Julien n'avait même pas 10 % de la matière dans ses notes. Jean est plus beau qu'il ne l'aurait cru, fait fort en plus. C'est drôle, les garçons dans ses cours ont de gros bras sans jamais avoir fait d'exercice, auraient-ils honte de le dire ? Il n'y a que Julien qui ait besoin de faire de l'exercice, promis juré cet été et l'an prochain à Paris. Jean n'a pas été entreprenant, bien qu'il insistait pour que Julien couche là, mais ç'aurait été trop fort, Julien aurait peut-être été tenté de coucher avec Jean. Et ça, il ne le voulait pas. C'est donc qu'il a encore du respect pour Clélia. Comme il était soulagé rendu à la maison, car Clélia lui a écrit une lettre qu'elle est venue déposer dans la boîte aux lettres durant la journée. Il se serait senti coupable de lire ça s'il avait osé faire des choses avec Jean et s'il n'était revenu que le lendemain. Bref, cette première lettre, cette seule lettre qu'elle lui aura écrite depuis qu'ils se connaissent, la voici enfin :

Early Thursday Morning

Julien,

21/2 years ago I met you. It was dark and noisy but I noticed your smiling face right away. You were young, funny and beautiful. But it is your dark eyes that struck me the most. I remember your baggy pants, your funny hair cut. I remember when my hand touched yours. God, I still feel that ! I had told you that you were beautiful. I remember trying to beat Jessica so that I would be the one to drive you home. I remember going to some café in Hull for coffee and how we talked of pœtry and music. Do you remember when I touched your leg as we drove home ? I didn't want that night to end. Now when I look back, I see it was perfect. You always believed in fate. Something, somewhere must have meant it to be. I was

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meant to love you.

How could I ever love anybody else ? I cannot even imagine it. You are who I love. You are what I love. You are how I love. You are why I love. Right now, when I close my eyes, I see you. Your soft hair, your big smile, your big cheeks, I can feel your cold feet, warming against my thighs. You touch inside of me like no one else. You keep me warm. You give me hope. You give me love. I need your love. I need you. Like I've told you before that if I could replace you with someone else, I would never! No one could ever replace you. Baby, I want you, to made love to you. I want us to walk away together - forever - towards the sun, towards your green fields. I never noticed green fields before. Now, when ever I see one, I see you, standing there smiling at me.

If I could touch you right now, I would touch you everywhere. I would feel your warmth with my hands. I would put my ear against your chest and listen to your heart beat.

This letter is my love for you. I want you to know that I think of you often. I want to call you right now, but I know that I can't. It is almost 3 a.m. Maybe I will. Just to say I love you ! Just to hear your voice. Hold on, I'm dialing... ring, ring, (you answer, we talk, we hang up) you were at almost the 10th page of your essay. I told you that I loved you. Well, I meant it. I love you!

You are in my heart, You are in my soul, You are why I love.

XXX Clélia

— Ô Ironie, on croirait lire un délire d'interchants empruntés aux clichés de toutes les chansons américaines de ces dernières années. Pire, c'est la lettre ratée que Jessica aurait fait la gaffe de m'envoyer voilà exactement deux ans. Autour de Pâques 1992, Jessica raconte la même soirée que Clélia, avec la poésie. Quelle est donc cette soirée où je ne devais pas sortir pour avoir tant marqué ma vie ? Je vais faire une expérience, je vais retranscrire cette lettre en français pour voir si elle va demeurer une lettre pleine de clichés :

Tôt Jeudi Matin

Julien,

Deux ans et demi plus tôt je t'ai rencontré. Il faisait noir et il y avait beaucoup de bruit,

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mais j'ai tout de suite remarqué ton visage souriant. Tu étais jeune, amusant et beau.

Mais c'est tes yeux noirs qui m'ont le plus frappé. Je me souviens de tes pantalons bouffants, de tes cheveux bizarres. Je me souviens lorsque ma main a touché la tienne, Dieu, je le ressens encore ! Je t'ai alors dit que tu étais beau. Je me souviens d'avoir essayé de battre Jessica pour que ce soit moi qui te reconduise à la maison. Je me souviens d'être allée à un quelconque café à Hull, prendre un café, et comment on a parlé de poésie et de musique.

Est-ce que tu te souviens lorsque j'ai touché ta jambe en allant à la maison ? Je ne voulais pas que cette nuit se termine.

— Bon, c'est assez. Non, ça sonne bien. Pauvres Anglais, ils ne peuvent plus dire je t'aime à quelqu'un sans tomber dans le cliché effrayant. Ça me rappelle lorsque Clélia m'annonçait son infidélité et toutes ses justifications, à chaque ligne je connaissais la suite de la réplique. On banalise les rapports entre les humains, nous, génération clichée. On n'ose plus agir parce que l'on sombre dans le déjà vu, on peut alors prévoir où cela va mener. Les justifications ne fonctionnent plus parce qu'on les connaît, on ne veut pas les entendre.

Julien s'est mis à chercher la lettre de Jessica qui date de Pâques de voilà deux ans, la voici:

Vendredi, un soir de novembre.

Par un froid vendredi soir de novembre, j'arrive à la maison, fais quelques appels mais ne réussis à rejoindre personne. Il est déjà tard ! Encore une fois je décide, sans savoir exactement pourquoi, que je dois sortir ; alors je suis sortie, seule. Comme d'habitude, je souhaite rencontrer des visages familiers et boire quelques bières. Cette routine, après tout, est celle dont j'ai pris l'habitude. Pathétique peut-être, mais pas entièrement mauvaise : cela m'aide à rester sur terre, avoir du plaisir et me donner de l'espoir. Cependant, cela ne fait rien pour remplir ce vide, cet impressionnant vide intérieur qui grandit en moi.

J'arrive et très vite j'aperçois Luc. Nous discutons comme à l'habitude de tout et de rien. Mais comme nous nous enlisons dans notre conversation, je suis distraite, distraite par de

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grands yeux brillants non familiers et un sourire sympathique. Préoccupée, j'essaie d'écouter.

Je ferme les yeux et les rouvre pour vérifier si ce que je vois est réel. Je ne me trompe pas. Graduellement, Luc se rend compte de ma distraction : «Puis-je te présenter mon ami ? «

Soudain, les choses ne semblent plus être une routine. Julien est tellement davantage que des grands yeux brillants et un sourire sympathique : il est intelligent, humoristique et sait s'amuser. C'est quelqu'un qui pose des questions, un artiste, un idéaliste - un changement rafraîchissant du caractère type familier. On a parlé, dansé, bu, fumé puis on a parlé encore. Le temps a passé très vite, bientôt c'est le temps de partir. Quelle malchance, quelqu'un lui a déjà proposé de le reconduire. Je me sens bien, j'espère le voir à nouveau. Les jours deviennent des semaines et les semaines des mois, mais il ne revient pas. Luc me raconte qu'il sort avec Clélia. C'est fou, je sais, mais je me demande : quel est le problème avec moi ? Qu'ai-je fais d'incorrect? Je me suis donc résignée à retourner à ma routine, cette vide et pathétique routine.

Un soir de janvier le téléphone sonne : surprise, c'est Luc. Il me demande si je veux aller au cinéma avec lui et Julien. Il m'annonce également que Clélia et Julien ont des problèmes. Sans hésitation j'accepte, me sentant coupable de mon dessein.

On s'est rencontré et on a marché jusqu'au Cinéma. Je me sens un peu lâche et j'ai des problèmes avec mes mots. Le Festin nu est divertissant, mais tout au long du film je suis distraite. Que pense-t-il de moi ? Le film est terminé, on reconduit Luc chez lui. Je me sens davantage confortable. La conversation commence à affluer et on sort pour une bière. Mes impressions initiales sont reconfirmées ; ses qualités sont grandes. On rit, on parle, on danse et on rit encore. À nouveau le temps passe vite ; il se fait tard. Cette fois, à moi l'honneur de le reconduire à la maison. Je me sens bien, je me sens heureuse ; je sais que je pourrai le revoir bientôt.

On a commencé à se voir souvent, et chaque fois c'est pareil, chaque fois je me sens contente et heureuse. Je suis tellement loin de ma routine. Et plus j'apprends à le connaître, plus je trouve de qualités à apprécier et à admirer. Quelque chose d'important prendrait-il forme? Je ne désire aucunement brusquer les événements. Clélia part et revient sans cesse. Je ne souhaite pas causer d'interférences.

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À l'intérieur, cependant, je ressens quelque chose de très fort. Le sait-il ? Je lui ai envoyé une lettre de Saint-Valentin anonyme. Je lui ai lâchement offert le choix numéro trois lorsqu'il était chez moi un soir tard [Un, tu couches sur le divan. Deux, je te reconduis à la maison. Trois, tu couches dans mon lit) J'espère ne rien faire d'incorrect. Il est réellement quelqu'un de spécial et je souhaite devenir son amie, et son Amie. Le presser pour qu'il m'aime serait lui manquer de respect. À quelle distance de moi se sentira-t-il à l'aise ? Quelle sorte de relation veut-il ? Je ne peux qu'offrir une amitié sincère et dévouée, et accepter l'endroit où il décide de se tenir. Comment lui communiquer mes sentiments ? Comment puis-je lui faire savoir ?

Je m'assieds et prends le temps de penser. Je décide d'écrire, mais comment ? Je commence, je bloque et je pense encore, seulement pour recommencer. Pauvre ciel nuageux ! Comment puis-je transmettre mes sentiments ? Avec honnêteté peut-être. Après tout, je me souviens bien : Ca a commencé par un froid soir de novembre...

Jessica

C'est drôle cette finale circulaire. Julien doute que cela puisse venir d'elle, à moins que les médecins se mettent maintenant à réfléchir des jours avant de pondre une lettre songée. Il y a même une mise en abyme dans cette lettre, elle parle d'une lettre qu'elle veut lui écrire, alors que c'est à l'intérieur de la lettre qu'elle dit cela. Peut-être que Julien a trop étudié ces derniers temps, il ne peut plus recevoir une lettre d'amour sans trop l'analyser. C'est presque une bonne chose si Mathilde ne lui envoie pas ses lettres, il saurait en détruire la poésie et la passion à coups d'analyse.

 

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Julien pourrait sembler loin des jeunes de son temps, mais au contraire il se tient bien informé, il lit les journaux tous les jours. Non pas qu'il croit que les journaux en ce monde fassent la loi et rapportent en toute objectivité les événements du monde, bien au contraire,

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aucun journal sur cette planète n'aborde les mêmes sujets et si certaines nouvelles sont incontournables, tous racontent le contraire de l'autre. Ces derniers temps, les médias assommaient une génération qu'ils se plaisaient à appeler perdue, c'est-à-dire la génération X.

— Dieu qu'ils font chier les Américains qui viennent de découvrir la génération X et qui l'ont emmenée sur la croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre génération! Pas du tout ! Réveillez-vous, agissez, passez donc par-dessus ce qu'ils essayent de vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez caves pour accepter que vous étiez niais sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués, d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders lobbyistes influents, une voix à travers les médias, se trouver des auteurs. Ils en ont enfin trouvé un, Coupland, ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer à lire autre chose que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le néant. S'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux jeunes de ne pas se suicider. Message aux dépressifs, "continuez encore un peu juste pour voir". Voir quoi? Ils n'ont peut-être pas compris que l'on ne veut pas finir dans un bureau avec une petite famille et une maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés! On veut de la drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage (initiatique S.V.P., restructuration de l'humain en Dieu), on veut du néant !

On veut se suicider ! mais pas avant le meurtre de la génération précédente. Je me trompe sûrement, on veut juste une belle petite copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne nous trompera pas trop. On veut un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans le centre-ville. We will be so happy to be alive ! We need nothing more than our pay cheque, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de m'enterrer vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque fait à froid. Hé ! je suis un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue à la dernière soirée de Jean, je suis comme tous mes amis de collège rendus à Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant sur son sort, qu'elle crève !

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C'est la fin de l'année scolaire, le dernier travail long de Julien est enfin remis, il ne travaille plus au télémarketing, il n'en pouvait plus. Il respire déjà mieux. Il faut l'avouer, il devenait fou. Il commence à pardonner à ses professeurs leur vacheté qui fait qu'ils lui donnent un C plutôt qu'un B quand il aurait peut-être dû avoir un A. Juste parce qu'ils doivent se déplacer jusqu'au secrétariat pour changer sa note. Deux semaines de retard, il se retrouve à la queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du garçon et de la fille qu'il a justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une erreur à toutes les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à côté de la plaque comme ce n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+ que Murielle lui a dit. Pas de problème. Ils entreraient en maîtrise à sa place ? Julien s'en fout. Son calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il.

— Paris ! me voilà !

C'est drôle, il n'a pas eu de tendances suicidaires depuis un temps. À réfléchir sur le sens qu'il peut donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, il se demandait quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait suffisamment qu'il faille qu'il reste en vie. Il est certainement normal qu'il se sente entre ciel et terre, l'Université d'Ottawa est incapable de prendre une décision sur son cas et il n'a aucune nouvelle des universités de Paris. Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III lui ont renvoyé sa lettre pour la deuxième fois, dans ces conditions il abandonne. Un pays capable de se perdre dans sa bureaucratie au point de lui retourner deux fois une demande d'admission via l'océan, ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question formalités.

Julien refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de mesures de découragement. Il s'est inscrit en génie, échec lamentable en littérature, il va devenir ingénieur. Voilà où il en est, sans trop savoir où il sera dans quatre mois, sans même avoir de travail à l'heure actuelle, avec l'impression nette de perdre son temps.

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Il continue sa vie de coupable, il souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent, de ne pas chercher fort fort. Il vient encore de se faire rabrouer par sa mère. Elle lui a dit qu'il fallait qu'il compte ni sur elle ni sur son père, parce qu'il déménage dans sa nouvelle maison qu'il louera avec Odette, sa nouvelle blonde. Non plus sur Dominique, sa sœur, qui signait ce soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle maison de 115 000 $. Bien sûr, Julien peut crever dans le fin fond d'Ottawa sans recevoir l'aide de personne. Le hic c'est que l'argument favori de ses parents pour justifier cet abandon, celui de son voyage en Europe de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier ce manque de fraternité. On voit bien l'altruisme familial, on lui a encore fait comprendre que sa sœur n'avait presque jamais demandé d'argent. Bon Dieu, ils lui ont donné à peine 600 $ cette année, n'est-ce pas merveilleux ? Pour être honnête avec lui-même, il ajoute les 300 $ qu'il a reçus à Noël. On est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à lui donner pour l'aider dans ses études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur des faussetés pour lui en donner un minimum, tout juste assez pour couvrir les frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des 10 000 $ par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En plus il y en a des tas qui ont réussi à tromper le système, ou bien leur famille est à la limite de ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant devienne riche. Si le gouvernement calcule que ses parents peuvent l'aider, ils peuvent. Et sa sœur, elle en a reçu autant que lui de l'argent, la première année le père a tout payé. Lui, le père l'a aidé la deuxième année seulement, et pas beaucoup, il travaillait déjà vingt-cinq heures par semaine. Ah, s'il avait étudié l'ingénierie, cela aurait été tout autre.

La planète s'est arrêtée de tourner, peu importe où il sera en septembre, le pire est à craindre. Demain il a une entrevue avec le Musée des technologies. Il n'a pas eu le job à la librairie du Musée des beaux arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refu

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ser. Faut dire qu'il était arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas un signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première entrevue était dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait lu Hermann Broch, La Mort de Virgile. Et, au lieu de le traiter de cave, Julien lui a dit qu'il avait eu raison d'abandonner son B.A. concentration en philosophie alors qu'il ne lui manquait qu'un seul cours à faire. Cet homme l'a rappelé aujourd'hui pour s'excuser, il est désolé qu'il n'ait pas été choisi.

— Après deux entrevues, tu parles, la prochaine fois je vais demander toute la démarche relative aux entrevues et si c'est trop compliqué, je me réserve le droit de les envoyer royalement chier. Le récipiendaire aussi a des droits vous savez ? Bref, il m'a souhaité bonne chance et m'a encore dit qu'il était désolé que l'autre ait décidé de prendre une vieille truie qui avait plus d'expérience que moi sur une caisse enregistreuse, ou une belle petite femme à jupe serrée coincée dans la craque de son derrière. Vous pensez que je suis misogyne ? Bon. Le deuxième à me faire passer l'entrevue avait l'air d'une vieille tapette, les jambes croisées, avec ça j'étais sûr d'avoir l'emploi. Semble-t-il, il est plus masculin que je ne le croyais, même avec ses airs. Le premier avait l'air d'un fatigant que tu as juste envie d'y dire: fiche-moi la paix ! Ils m'ont l'air de foutre pas mal rien dans leur emploi respectif, mais ça c'est encore unpréjugé. Mais enfin, vive les préjugés, c'est à cause d'eux que je ne réussis pas à me trouver du travail. Et bande d'hypocrites, des préjugés vous en avez plus que moi, parce que moi je fais l'effort d'arrêter de penser quand je vois la grosse truie, puis vous autres vous le pensez très bien et vous ne l'engagez pas. Les statistiques ne mentent pas là-dessus. Tant souffrir pour des petites jobines à salaire minimum, après quatre ans d'université. On se lamente que les jeunes ne connaissent rien à leur grammaire et ceux qui s'y sont consacrés crèvent de faim. Eh bien moi je vous le dis, ne perdez pas votre temps avec la grammaire, vaut mieux aller en génie puisque l'on ne jure que par les machines. C'est un domaine plus logique, concret, stable, où l'on ne crève pas de faim.

Il y va d'ailleurs en génie, on le refusera en maîtrise. Dieu qu'il les méprise, il les méprise tellement ces professeurs de français du département. Sa réputation est telle, de toute façon, que dans ses propres intérêts il ne lui faut surtout pas y faire sa maîtrise. Ou alors s'effacer complètement, mais ça, il sait que c'est impossible. Se pourrait-il qu'il se retrouve

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en génie ? Fier d'y être en plus, parce qu'on l'a carrément rejeté. Julien va être un ingénieur frustré. Mais il n'est pas dupe, il va retrouver des cliques identiques en génie, pire, il va en retrouver des plus organisées à Paris. Mêlées aux politiciens, compétition, etc. Le monde dans lequel on vit est bien sombre, c'est vrai que de ne pas être naïf étouffe. Il aimerait mieux ne rien savoir. Il a mangé avec une fille dernièrement, elle était dans un de ses cours, Vanvinthorpe. Julien lui a raconté la soirée chez Jean, les gens qui prenaient de la drogue. Julien pensait trouver du réconfort, à savoir, ne pas être le seul naïf dans la ville qui ne savait pas que sa whole génération X was on drugs. Malheureusement elle prend de la drogue trois à quatre fois par semaine, c'est bien normal, tous ses amis sans exception en prennent. Julien n'a pas osé lui demander si cela allait jusqu'aux drogues dures. Faut pas se leurrer, elle aurait dit comme les autres que les drogues dures c'est seulement de temps en temps, c'est-à-dire assez souvent.

— Chose certaine, ils ne m'auront pas. Pas parce que je suis un lavé du cerveau contre la drogue, ce qui serait peut-être vrai dans le fond, mais plutôt parce que... je pense que je suis assez découragé comme ça, assez alcoolique aussi.

Julien a rencontré deux fois dernièrement le prof de français, celle avec qui il n'a pas fait grand-chose au lit, mais assez pour provoquer une crise entre lui et Clélia. Au Market Station, elle était avec un homme, ils ont rient de lui à s'étouffer quand ils ont su qu'il ne connaissait pas le couple le plus célèbre de Paris du moment. Ils ont écrit des choses, paraît-il, on lui a répété leurs noms cinq fois, il lui est impossible de s'en rappeler.

— Essayer de me faire passer pour un jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore qui est le couple le plus célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans le fond d'un bar d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça aux dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ? Bref, elle et son copain ont bien ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le fond je les prends en pitié.

Il est quatre heures du matin et demain j'ai une entrevue pour entrer dans la vie active de la société, je vais peut-être devenir hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont décidé de sortir de leur salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres.

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Hier sa mère lui a appris que son voisin, M. Shaw, est mort. M. Shaw vient d'on ne sait où, il habite la maison sur le coin de la rue à côté de M. Gagné. Après la guerre, semblerait que M. Shaw soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est demeuré seul. Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et on sait que souvent ça coûte plus cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent à la banque. Gagné, pas fou, s'est occupé de lui tant qu'il a pu. Il va hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus que la soudaine famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain vol. Ce qui chicote Julien, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa peau, il a abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il travaillait avec son père comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde (à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse autant d'argent que le père, en restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $ l'an passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt se marier avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années.

— Et moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me débrouiller pour payer toutes mes études, j'en a pour 40 ans à rembourser mon hypothèque. Je fourre le chien pour me trouver un emploi à seulement sept dollars l'heure et j'en suis incapable, semblerait que je suis trop incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour m'endetter davantage, pour rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à m'acheter une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir tant payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris mourir de faim.

Peut-être vaut-il mieux pour Alain Gagné, le fils, que les choses tournent ainsi. Le pauvre, pour avoir tant doublé à l'école, Julien suppose qu'il était dyslexique, ou souffrait d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il pu s'en sortir si tout ne lui était pas tombé du ciel

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— Alain Gagné, je te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier.

Julien se demande parfois ce que sont devenus tous ses autres amis d'enfance. Peau-de-pet, par exemple. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est de sa génération), il s'est fait prendre à voler, bref, ça ne surprendrait pas Julien d'apprendre qu'il soit en prison. Même chose pour Kipao, il ignore sur quelle drogue il était, mais sa mère le rencontrait à toutes les réunions d'alcolos, il en est devenu schizophrène, voyait des monstres partout (ça ressemble à Julien). Scott Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents étaient reconnus pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annick Boucher est si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Julien ne s'explique nullement d'ailleurs pourquoi il s'est mis à pleurer comme un déchaîné à son mariage, il a été obligé de partir tellement il pleurait à chaudes larmes. Ça ne lui était jamais arrivé. Neil, un de ses amis d'Ottawa, lui a raconté que la même chose lui était arrivée lorsqu'il a fait une fugue quand il habitait chez de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré dans une église où on célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il disait. Julien se souvient qu'il avait parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui lui avait raconté en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre belles-sœurs qui trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son amie Joconde avec le père de Julien, d'elle-même qui s'intéressait à son père mais qui n'oserait jamais voler son père à Joconde, alors que son père couche avec Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté il voyait la belle Annick avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et lui, perdu dans le fond de Jonquière, convaincu qu'il était seul au monde à ne pas connaître l'amour, convaincu qu'il allait mourir dans l'ascétisme involontaire le plus complet, société pourrie qui s'offrait à ses yeux, en lui crachant dessus. Julien lui a demandé à la Suzette : "Et tu crois en Dieu ?" Elle lui a répondu : "Il demeure mon maître, mais je vais profiter de la vie". Elle lui a dit aussi comment son curé en lequel elle avait tant confiance, qu'elle écoutait comme si c'était la voix de Dieu, était lui aussi corrompu. Il couche avec tout plein de femmes, il a un presbytère à lui tout seul, deux servantes à tout faire, une voiture de fou, un chalet (maison secondaire) et le reste elle n'a pas trop voulu lui en parler.

Sachant cela, ce curé se permettait encore de faire une morale de l'enfer à Suzette. Julien

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se demande aujourd'hui si elle lui a rendu service en lui ouvrant les yeux au point qu'ils lui en sont sortis de la tête. Comment voulez-vous qu'un jeune puisse vouloir vivre en voyant ça ? Pas parce que c'est immoral, tout est bien, il s'agit de conventions. Le problème c'est que c'est tout le contraire de ce qu'on lui enseigne.

— C'est, genre, on vous offre une morale, des valeurs, et plus tu avances, plus tu te rends compte que ça te culpabilise au maximum, tu veux mourir, et tu te rends compte qu'il n'y en a pas un maudit qui s'en préoccupe de cette morale ou de ces valeurs.

Julien se demande comment ils ont encore la force de dénoncer l'avortement ou l'homosexualité. C'est drôle de voir comment ceux qui sont loin du problème, ou ceux qui n'ont pas voulu s'y confronter, sont ceux qui ne l'acceptent pas. Quand ton fils ou ta fille est homosexuel(le) ou que ta fille tombe enceinte dans des circonstances douteuses, tu l'acceptes bien assez raide, et là tu t'insurges contre les vieilles qui pensent que le Sida est un cadeau de Dieu et que l'avortement est un meurtre au premier degré. Le dicton populaire le dit, la vie elle-même est une maladie transmissible sexuellement.

— La prière est inutile. Inutile, inutile, inutile.

La mère de Julien a téléphoné chez Clélia pendant qu'il était sur le toit, travaillant pour ses beaux-parents. Elle lui a raconté qu'elle priait pour qu'il se trouve un emploi d'été. Elle s'est vite rétractée pour lui dire qu'elle blaguait.

— Bien sûr que non ! Mais prier, qu'est-ce que ça donne quand l'autre femme avec qui j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son mari écrasé sous une voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sœur morte intoxiquée par une mauvaise prescription du médecin et son frère mort brûlé dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ? Elle est à côté de la plaque. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le destin d'un de ses individus? L'individu l'ignore certainement si effectivement Dieu est là pour le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La souffrance a pour seul but, apparemment, de nous faire acquérir certaines connaissances, la première, celle que la prière n'influence pas les événements.

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Julien a demandé à la vieille dame qui a perdu son mari ce qu'elle avait appris là-dedans. Elle ne semblait pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait Dieu de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle lui a non seulement raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi racontée avant l'arrivée de Julien à tout le monde présent au repas d'action de grâce de Jim. Le petit fils de la femme a dit qu'elle n'arrêtait pas d'en parler. Julien a d'ailleurs fini par lui promettre de l'emmener avec lui à Paris s'il devait y aller (!). Il lui semble que les gens qui prient évitent les vraies questions. Évitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou du moins refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les choses se soient passées tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu.

— Ce qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence quelque chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un, alors la prière ne suffit peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon. S'il y a la fatalité, les ondes positives sont inutiles. Quant aux déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en un tel contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger quelque chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient sont effectivement prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on peut se satisfaire à espérer que l'on ne mourra pas, à espérer que Dieu existe, à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à espérer que la fin du monde est toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.

En parlant de la famille, la petite cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux semaines. Elle savait que Clélia s'était fait avortée. Un autre cousin de Julien le savait lorsqu'il lui a avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël. Toute la famille, des deux côtés, est au courant de l'avortement de Clélia qui a eu lieu voilà quelques mois. Le tout caché comme ce n'est pas possible. Sujet tabou. On en parle dans son dos, à son insu, on n'ose même pas lui dire qui a dit quoi à qui. Il a fait la grosse nouvelle de la famille. Julien n'entend jamais rien d'eux, il se demande souvent s'ils existent encore et voilà qu'ils l'ont tous jugé sans en savoir plus que le fait qu'il ait mis enceinte sa copine et qu'ils se soient débarrassé de l'enfant. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait loin dans le fond d'Ottawa, il se cache de nous, il met enceinte des filles qui se font avorter ensuite.

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— Et eux ? Ah ! Ils sont purs, ce qui explique leurs commérages. Tabou, tabou, tabou ! Comment vais-je me sentir à Noël ? Écoutez tous ! Je suis immoral ! Jamais. Que ça reste tabou s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement.

Julien ne veut surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la maudite Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé à pointer Julien et Clélia et à parler de choses que l'on aurait peut-être voulu garder secrètes. Pierre-Marc a repris en disant : "Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai ?", puis Julien a manqué le reste de la conversation. Ce qu'il sait c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de sacrer le camp chez tante Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa, que c'était la sœur de Julien qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même raconter des choses ensuite répétées par Marie-Anne. Les grandes justifications de fou de sa sœur qui ont suivi ont laissé à Julien et à Clélia un goût amer. Ils n'ont jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire franchement, ils s'en fichent. Julien y repense aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain n'a pas de limite.

— Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne pourrez donc pas m'accuser d'accuser les autres sans que je ne m'accuse moi. Quand donc suis-je le plus hypocrite ? Il me semble très difficile de ne pas être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour moi mes mauvaises pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée les entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je ne suis pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité.

Il lui serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si l'on connaissait toute sa vie.

— Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur, de changer toutes nos idées négatives en positives, de devenir un saint, alors il est facile de ne pas être hypocrite.

De toute façon il est possible d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce qu'il se propose de faire.

— Mais il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie et ne cessent de l'encourager.

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Julien, en jeune idéaliste universitaire, s'était mis dans la tête qu'il pourrait changer certaines choses aux mentalités sociales. Dans les dernières années, bien des courants de pensées ont changé et les mœurs avec eux. Il admirait les gens qui s'étaient battus tout ce temps aux premières lignes pour accéder au droit à l'avortement par exemple. Et il avait envie de faire entendre raison à ces Anglais de la vieille génération encore trop conservateurs à son goût. Il a écrit un article pour le journal The Citizen afin de contredire un paquet de lettres dans la rubrique votre opinion qui crient contre l'avortement, pour la femme à la maison, au retour de la Bible dans la vie de tous les jours comme livre de lois et guide de conduite en prônant le retour du peuple à l'église le dimanche. Il fallait également dénoncer les vieilles qui depuis un bout de temps se plaisaient à dire que Dieu a créé Adam et Ève, et non Adam et Steve. Elles tentaient de justifier ainsi le rejet de tout droit aux gays. En particulier le nouveau projet de loi en Ontario qui reconnaîtrait les couples homosexuels et leur donnerait les mêmes avantages sociaux qu'aux couples hétérosexuels. Julien cherchait à s'insurger contre toute atteinte à sa liberté ou celle de ses amis. Les sujets à n'étaient pas bien difficiles à cerner, il s'agissait de revendiquer exactement tout le contraire de ce que les religieux tentaient d'imposer. Un forum de discussion allait prendre place bientôt à l'université et cette fois il avait l'intention d'aller défendre son point de vue en rapport aux prochains projets de loi qui concernent entre autres l'euthanasie et les revendications autochtones. Entre-temps, cependant, il vient de se faire dire non pour un emploi au Musée des technologies.

— Pas assez compétent pour accueillir les touristes et leur montrer une vieille locomotive en leur disant voici une vieille locomotive.

Julien commence à être habitué ces temps-ci à des refus.

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Voilà, fallait s'y attendre, on l'a refusé en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Alors comme tout le monde, lors d'un cuisant échec, il va se justifier. Il le faut, l'humain qui ne se justifie pas s'apitoie, se replie, se suicide. La lettre de M. Gallois ne l'a presque pas ébranlé. Julien dit presque pas, mais elle lui a donné un méchant bon coup de pied.

— Bien sûr que je suis cruche, pas plus qu'un autre. J'ai coulé une session de droit moi, je n'ai pas fait quatre ans de littérature, on m'a crédité un an de CÉGEP parce que j'ai commencé au Québec et continué en Ontario. Ce qui fait que pour remonter une moyenne pondérée de trou du cul, c'est impossible. C'est mon style de réussir l'impossible, pas cette fois. De un, notre bureaucratie est si grande qu'un 0.1 tue, ou de deux, on respecte la bureaucratie quand ça fait notre affaire. Des petites conasses et des petits conards avec les mêmes résultats, le département en a accepté beaucoup. S'agissait de prendre un ou deux cours en même temps que la maîtrise pour avoir la moyenne. Moi c'est différent, je paye pour mon insolence. Vais-je comprendre ? Vais-je enfin revenir sur Terre ? Prendre mon coin sans dire un mot ? Non. C'est de famille, c'est héréditaire. J'ai toujours parlé comme une caduque, du reste, on ne change pas sa nature.

Julien les aura poussés à bout, le ton de la première lettre de Gallois aurait dû le convaincre dès le départ qu'il n'existait pas d'objectivité dans son cas. Julien croyait être intelligent en se procurant une lettre de référence de chacun des pires ennemis du département, quelle erreur. M. Vachecourt avait déjà une idée défavorable envers lui. Il a manqué plus de la moitié de ses cours, à deux reprises. Alors lorsqu'il est arrivé sur la table du comité - parce que c'est lui qui est chargé de prendre la décision finale - et qu'il a vu la lettre de Laffite, son ennemie, le mal de ventre lui a pris. Surtout avec leur bataille lors de la réunion du département. Julien et Laffite étaient contre Vachecourt. Julien croyait qu'entre adultes on pouvait rire de futilités pareilles.

— Entre adultes... j'oublie justement que moi je n'en suis pas un. Pour eux, les adultes, la

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vie est sérieuse. Bref, j'aimerais mieux croire que tout cela n'existe pas. Que justement je ne fais que m'en inventer pour me rassurer, que je ne suis pas si cruche et que, dans le fond, il ne me reste plus qu'à me trouver un travail dans une cabane qui vend des hamburgers. Mais ça aussi je suis trop cruche pour ça, en fait, je ne sers à rien, ce qui est extraordinaire quand on sait tout ce qu'il y a à faire dans cette ménagerie qu'est notre société. Mais ça fait deux coups bas que je reçois de ce département et ça me fait chier. Le premier c'est l'histoire de Daniel Poliquin à qui on avait dit des bobards que je n'avais jamais racontés à son sujet, le deuxième c'est la lettre de référence de Laffite qui comme par hasard ne s'est jamais rendue au bureau de Gallois.

Le pire c'est qu'il va être refusé à l'Université du Québec à Montréal aussi. Julien commence sérieusement à se poser des questions sur ses lettres de références. Dans le fond, c'est le temps d'être fataliste. Les événements s'arrangent pour l'obliger à aller à Paris ou pour l'obliger à demeurer avec Clélia et entrer comme elle en génie. La seule chose qu'il faut éviter de faire, c'est de se demander pourquoi, parce qu'alors là, on se perd. En fait, c'est toujours après que l'on peut se poser la question, parce qu'enfin on sait ce qui est arrivé qui ne serait pas arrivé si les événements s'étaient produits autrement.

Bon, c'est fini, parlons de l'actualité. Les problèmes moraux des Ontariens. Selon eux, il existe une marge énorme entre la Bible et les lois actuelles du gouvernement et il est temps de faire disparaître ce fossé. L'Église est débarquée en vrac là-dedans, elle qu'on croyait morte depuis des lustres. On dirait d'ailleurs une campagne d'image. Elle va aller se chercher une nouvelle génération de fidèles obnubilés sur le dos de ses enfants pauvres. Elle vient de ressusciter ! Et ces pauvres Anglais qui sont déjà ce qui existe de plus conservateurs dans le monde.

Un Anglais, ici à Ottawa, ça se couche à 21h. Les enfants des Anglais se couchent à 22h30. Les restaurants ferment à 22h, sauf dans le marché, pour accommoder les touristes peu habitués à un tel régime. Les bars ferment à 1h. Ce qui est tôt parce que la mentalité est comme au Québec. On sort à 23h dans les bars, alors ça fait seulement deux heures de boucane et de bière, de danse et de calvaire.

C'est que les Anglais vont à Québec jusqu'à 3h ensuite, ils ont juste à traverser le pont.

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Julien se demande ce que fait le reste de l'Ontario ? Ils font probablement comme en Alberta (une autre société d'extrême droite), ils sortent à 8h du soir, alors à une heure ils sont crevés morts. Pas comme en France, ses amis lui disaient qu'ils sortaient toute la nuit, allaient déjeuner à 6h du matin, retournaient dans le bar jusqu'à midi.

— Quessessa ? Là, c'est trop pour moi. C'est de valeur que je doive quitter les Ontariens bientôt. Pour Paris justement ! Quitter un milieu si anglophone, moi qui m'y étais enfin incrusté, qui lisais The Citizen, qui pleurais au rythme des Anglo-Canadiens, qui a même pris part à leurs débats sur la conscience...

 

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Le voilà encore déprimé aujourd'hui. Il essaie d'identifier pourquoi, il en est incapable. Insécurité, il suppose. Ne pas savoir ce qui va se passer dans sa vie dans trois mois. Il pourrait bien être à Paris. Il vient de parler à sa mère, elle ne semble pas avoir réagi lorsqu'il lui a dit qu'il n'avait pas été accepté en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Par contre, elle s'est mise à paniquer lorsqu'il lui a dit qu'il irait en génie électrique probablement : "Eh maudit, on te l'a toujours dit que tu perdais ton temps en littérature, ça va rien te donner, tu vas payer tes dettes toute ta vie !"

— Pour eux, on ne fait pas un B.A. par plaisir, on le fait pour l'avenir. C'est vrai. Maintenant que je me suis bien amusé en littérature, avec mes 25 000 $ de dettes, je vais passer aux choses sérieuses. Je vais m'acheter un fusil. C'est que ma vie n'est qu'un échec constant. Comme disait Nathalie, les gens sont incapables d'apprécier une marche dans les bois, et comme dirait Artaud, les gens sont pressés et marchent dans toutes les directions, on croirait qu'ils sont prêts à construire un nouvel univers, mais non ! : "Je suis foutu, com-plè-te-ment fou-tu... Regardez-moi ces gens. Qu'est-ce que c'est que ça ? À quoi sert-il qu'il y ait tant d'hommes sur la terre ? Vous les voyez se démener, se précipiter. On croirait qu'ils vont faire quelque chose d'intéressant. Mais pensez-vous. Ils ne pensent qu'à gagner de l'argent, à bouffer, à baiser, c'est tout. À quoi sert-il, leur vie ?"Avec un tel rejet des valeurs sociétaires,

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on comprend qu'à vouloir se démarquer de la masse on l'ait enfermé. Après toutes mes lectures à son sujet, ça me donne l'impression que l'homme n'avait pas de sexualité. Ou poussé à la limite de l'idiome, il aurait utilisé toute son énergie sexuelle à tenter de sortir de son moi intérieur. Il tente de démystifier et démythifier la chrétienté, ou du moins la religion, ainsi que le système du savoir.

C'est drôle que ce soit un fou qui arrive à nous faire comprendre que le savoir n'est qu'une convention qu'on peut rejeter, puis du même coup, se faire enfermer pour un tel rejet. L'homme est devenu acteur omniscient permanent.

 

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Dans le cours de M. Lemire, les premières fois qu'il avait remarqué Nathalie, elle le faisait rêver. Il avait écrit: "La fille du cours d'Anne Hébert, elle sort d'on ne sait où, son accent d'un autre matin, comme elle s'habille, elle projette admiration. Elle voyage beaucoup. Jeune la fille, voix sensuelle et romantique, mature pour son âge. Serais-je que j'appartiens maintenant au monde des adultes, je suis déjà trop vieux pour avoir un petit cousin là où je vais. Moi qui veux peut-être vivre pour tant de jeunesse, qui m'oblige à m'étouffer. Je tuerais Clélia que j'aime alors que je veux mourir avec elle, là le paradoxe et le dilemme. Que faire? Il me faut connaître tout le monde afin de me convaincre que rien ne m'intéresse, ou oublier tout le monde pour me consacrer à Clélia. Il me faudrait coucher avec Nathalie sans conséquences. Mais c'est trop dangereux car on ne peut faire confiance à personne et on ne peut faire confiance à sa conscience. Je recherche ma liberté, mais elle me coûte trop cher."

Ainsi il pensait coucher avec Nathalie. Il le lui avait même dit, après lui avoir avoué que ce serait mal. Elle n'a pas répondu, il n'a pas poussé plus loin. Elle aussi était en relation à distance, avec un garçon des Pays-bas. De toute façon il n'aurait pas voulu tromper Clélia, même s'il l'a fait avec Mathilde. D'ailleurs, Clélia est venue ce soir et ils ont fait l'amour comme des malades. Il l'aime vraiment. Il lui serait très difficile de la laisser pour Paris. S'il pouvait, il l'épouserait, il le lui a dit ce soir. Mais cela ne garantirait en rien une fidélité

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mutuelle. Et la seule pensée qu'elle le tromperait l'empêche de vouloir continuer. Cela évidemment parce que lui-même veut être fidèle. Autrement il s'en ficherait un peu. Est-ce bien vrai ? Du moins il endurerait qu'elle le trompe. Mais il ne veut pas de ce genre de relation. Il voudrait une maison en France, avec elle, loin de tout homme intéressant éventuel.

 

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Enfin, il a décroché un emploi non pas pour 6,75 $ de l'heure à pourrir à l'intérieur du National Gallery, ni pour 9,40 $ à étouffer à l'intérieur du Musée des technologies, mais un travail misérable de serveur au Musée des beaux arts (traduction française du National Gallery), pour 5,80 $ de l'heure, plus les pourboires. À son avis, cela devrait surpasser les 10 $ de l'heure, comme l'été passé à Val-Jalbert où il travaillait comme serveur. Le destin s'est finalement bien débrouillé, il pense que s'il avait eu un choix à faire parmi ses quatre entrevues et ses trois emplois, il aurait choisi celui qu'il a eu. Surtout parce qu'il est à l'extérieur et que les horaires sont moins disparates que les deux autres. Il a toutes ses soirées libres, congé lundi et mardi. Pas en même temps que Clélia, hélas. Julien pense pouvoir ramasser au moins 1 500 $ cet été. Cela doit bien faire rire celui qui gagne 40 000 $ et plus par année, même ceux qui gagnent 30 000 $, et ils sont nombreux. Mais ils sont nombreux aussi ceux qui se morfondent sur les petites jobines fatigantes qui donnent des cacahuètes. Enfin, que voulez-vous, lui il est, à l'heure actuelle, une des personnes les plus pauvres de la planète. Parce que les pauvres que l'on rencontre dans la rue n'ont pas 25 000 $ de dettes, même si, comme lui, ils crèvent de faim. Julien ne parle pas de ceux qui ont un million de dettes et qui mangent du filet mignon. Ils déclareraient faillite demain matin qu'ils mangeraient encore du filet mignon la semaine prochaine.

Julien a menti à son père pour avoir l'argent nécessaire pour l'engouffrer à la Librairie de la Capitale: 132 $ à peu près, taxes incluses, pour deux livres de l'œuvre complète d'Artaud.

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C'est extravagant. Il a inventé à son père que la banque l'avait appelé pour les 60 $ de son prêt ordinateur. C'est vrai qu'elle l'a appelé, mais jeudi passé.

Cette année c'est 40 $ d'intérêts à payer trimestriellement au lieu de 60 $. Ne lui demandez pas pourquoi, il est comme le Canadien moyen, il paye sans trop se poser de question. Mentir, c'est l'adage de tout le monde. Le mensonge est partout présent, surtout par euphémisme. On amplifie ou désamplifie les événements, on cache les éléments les plus importants, on profite des autres. Sa sœur l'a fait longtemps avec ses cigarettes. Quand on sait combien cela coûtait, tout son argent et celui des parents devait y passer. Ça a pris du temps à Julien pour faire comprendre ça à ses parents. Ils croyaient que leur petite fille à l'université était pure. La pureté et le génie, cela ne rime pas. La petite fille en a fait du pire que le petit garçon, qui lui, se payait des voyages en Europe. Le con, c'est en Orient qu'il aurait dû aller!

 

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Enfin le jour du forum arriva à l'université et Julien prit place au premier rang. Un homme bien portant vint s'asseoir à l'avant. Après avoir dit le titre de son discours, "Je n'appartiens à aucun de ces groupes, mais je crois avoir des droits aussi", il semblait à Julien que cet homme représentait exactement ce contre quoi il fallait se battre. C'est-à-dire l'homme blanc marié avec enfants, sans problème, descendant d'Angleterre et muni de ses mythes contre les minorités. Selon Julien, monsieur a peur que certains droits qu'il n'aurait pas déjà soient offerts à d'autres sans qu'il n'y prenne part. Il commença son discours ainsi :

— Vous êtes-vous rendu compte dernièrement combien de groupes différents demandent des droits ?

Julien, qui se promettait une minute avant de garder le silence, lança :

— C'est peut-être parce que vous n'avez jamais rien fait pour leur offrir les mêmes droits dont vous jouissez depuis la naissance !

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Un curé en avant demanda le silence, l'homme continua :

— On entend souvent parler des tueurs, violeurs, homo sexuels, autochtones, groupes ethniques minoritaires, Canadiens-Français, femmes...

Julien pensa qu'il venait d'éliminer la moitié de la planète.

— ...handicapés physiques et malades mentaux...

Juste après les femmes, pensa Julien, il ne faudrait pas commencer à faire de la sémiologie ici.

— ...groupes religieux variés, les chômeurs, ceux sur l'aide sociale...

Rien de plus écœurant en société, hein ? avait envie de dire Julien.

— ...et les personnes âgées.

Mon dieu, se disait Julien, peut-on vraiment mettre tous ces gens dans le même bateau ?

Et alors, ne sont-ils justement pas la société au complet excepté cet homme qui fait son discours ? Bref, il s'en va attaquer tout ce petit monde dans sa plaidoirie, cherchant sans doute à défendre ce qui reste de sa société patriarcale pour blancs descendants d'Angleterre, qui ne répond plus qu'aux besoins d'une minorité, c'est-à-dire lui.

— Bien, je n'appartiens à aucun de ces groupes et je commence à me sentir juste un peu négligé, parce que j'ai des droits aussi.

— On le sait idiot, il n'y a des droits que pour toi dans ce pays !

— Silence ! Vous pouvez continuer.

— J'ai vécu en Ontario toute ma vie, comme les huit dernières générations de ma famille.

Voilà qu'il justifie sa propriété par sa longue lignée et qu'il la réfutera aux Français arrivés avant les Anglais, et aux autochtones sous prétexte de guerres coloniales où l'on se serait approprié la terre des autres, ainsi que leurs âmes ! pensa Julien.

— Je suis allé à l'université.

Je suppose que ça ne lui a pas coûté aussi cher qu'aujourd'hui, songea Julien. Tout pour lui, rien pour les générations suivantes.

— J'ai acquis deux diplômes et je reçois un bon salaire depuis.

Julien se demanda comment il pouvait être si honnête. Bien sûr qu'il a tout, sinon il crierait comme tous les autres à l'injustice. Malgré tout, il crie tout de même à l'injustice.

— Je paie au-dessus de trente mille dollars par année en taxes de toutes sortes.

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— Croyez-vous que le reste du Canada ne paie pas ses taxes comme vous ? Pensez-vous que les immigrants, même ceux établis ici depuis plusieurs générations, ne paient pas leurs taxes ? Tout le monde paie, mais pas tout le monde a les mêmes droits.

— Mon cher jeune homme, si vous parlez encore, je vous fais évacuer.

— Faites donc, mon cher curé, en faisant disparaître les débats on n'entendra qu'une seule version des faits et vous atteindrez vos objectifs plus facilement.

— Puis-je terminer mon discours ? Oui ? Bon. Je suis marié, j'ai deux enfants et je possède une maison avec deux voitures.

La bouche de Julien pendait tant cette dernière parole le touchait. Car, véritablement, il lui semblait voir un homme riche qui venait se lamenter que les pauvres le fatiguaient et que les pauvres devraient se taire.

— Je ne manque de rien et je n'ai besoin ou veux rien de n'importe quel service ou aide gouvernementale. Je travaille fort et mérite ce que j'ai. Malgré ma situation, je ne suis pas entièrement heureux.

Oh, monsieur travaille fort, il me fait pitié, se disait Julien. Et que fait-il comme travail pour ainsi mériter que nous soyons tous ses servants ? Et que faut-il faire pour qu'il soit totalement heureux ? Disparaître de la surface de la terre ?

— C'est parce que j'ai l'impression d'être une prostituée. Excusez ma vulgarité mais c'est la meilleure analogie à laquelle j'ai pu penser. J'ai l'impression que le gouvernement (mon maquereau) ne fait que me garder en santé afin de m'utiliser pour continuer à gagner de l'argent pour ensuite dépenser à tort et à travers dans des programmes qui n'ont rien à voir avec mes besoins. Sans compter que mon opinion ne sert absolument à rien.

Julien demanda la parole. On la lui donna.

— Bien sûr, votre opinion c'est de laisser tout le monde crever de faim et vous laissez devenir le roi de la place. Alors vous pourriez avoir cinq ou six enfants de plus, trois maîtresses à inviter au restaurant, six automobiles et un château. Peut-être faudrait-il se demander ce que vraiment la société vous apporte malgré les taxes que vous payez. Car le montant de ces taxes, autant que votre salaire, ne sont que des variables relatives. Où ailleurs dans le monde peut-on vivre aussi à l'aise que vous ? N'est-ce pas là un signe de la société qui

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vous entoure, c'est-à-dire tous ces groupes auxquels vous croyez ne pas appartenir ? Laissez crever la société de faim, faitessauter les droits de tout le monde, enlevez toute sécurité sociale, et vous verrez si la société sera encore capable, dans un tel chaos, de pourvoir des études, une maison, deux enfants et deux automobiles !

— Peut-être, mais le problème se pose ainsi : j'ai le droit de m'attendre à une société où la loi, l'ordre et la justice vont prévaloir.

— Mais nous aussi, et c'est ça le problème. Bien, vous comprenez maintenant comment on se sent, nous, les tueurs et les violeurs.

— J'ai le droit de m'attendre à ce que mon pays soit unifié et préservé pour mes enfants.

— Sur le dos des Québécois semble-t-il, si on se réfère à la liste du début.

Ici il accentua.

— Je veux ! Je veux que le gouvernement travaille pour la construction d'un vrai sentiment national au Canada plutôt que de dépenser de l'argent afin d'acheter des votes dans les circonscriptions qui se lamentent le plus fort ou font les menaces les plus effrayantes. J'ai le droit de m'attendre à être traité comme un citoyen de première classe dans mon propre pays.

— Je ne vous suis pas très bien M. Banks, pouvez-vous vraiment avoir l'impression d'être traité en citoyen de seconde classe ? Et quel ton pédant, "mon propre pays", comme s'il vous appartenait en main propre, à votre nom !

— Je ne suis pas prêt à subir un sentiment de culpabilité permanent parce que mes ancêtres ont pris le contrôle de cette terre d'autochtones des supposées "Premières nations"qui étaient constamment en guerre les uns contre les autres essayant de faire exactement la même chose.

— Un sentiment de culpabilité, M. Banks, n'existe pas sans raison et il est normal après s'être senti coupable si longtemps de chercher à ne plus se sentir coupable. Une autre solution cependant serait peut-être de considérer ces minorités et de voir enfin qu'on les considère comme des citoyens de seconde classe. On les empêche continuellement de vivre en ne leur offrant pas les droits essentiels à leur épanouissement.

— Nous habitons ici aujourd'hui. Essayons d'y vivre bien, ensemble !

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— Vrai, mais il faudrait accepter certains compromis pour ça, ce qui semble impossible pour des gens comme vous, M. Banks.

— Tous les Canadiens ont des droits accordés par notre Charte mais ce qui me fatigue c'est l'attitude que certains d'entre nous ont plus de droits que d'autres et que les minorités ou droits individuels semblent être plus importants que les droits de la majorité dans notre système politique démocratique.

— C'est que l'idée de démocratie s'entend mal avec les droits des minorités. La majorité n'est capable de voir que ses besoins, ceux des autres n'existent pas. De toute façon, il n'a jamais été question dans aucun débat de donner plus de droits à une minorité quelconque. Il s'agit toujours d'une question de femmes et d'hommes égaux devant la loi, une question de justice.

— Notre histoire démontre clairement, d'une époque à l'autre, que les Canadiens sont très soucieux des droits de chaque personne, pas seulement dans ce pays mais à travers le monde.

— Ils sont très soucieux des droits de l'homme dans le monde, un peu moins à la maison. Le Canada fait des efforts, mais il y a encore beaucoup à faire.

— Contredirez-vous qu'on ne veuille pas avoir de gens injustement emprisonnés ou être abusés physiquement? On veut aider nos personnes âgées, vétérans de la guerre, handicapés, malades et chômeurs et je ne crois pas que plusieurs d'entre nous veuillent voir ou être impliqués dans n'importe quelle forme de discrimination.

— J'ai vraiment l'impression que l'on n'a pas la même définition de ce qu'est la discrimination. Vous ne semblez pas voir qu'un couple homosexuel est exactement comme un couple hétérosexuel et qu'il devrait donc avoir les mêmes avantages sociaux. Peut-être devriez-vous relire les vingt premiers articles de la Charte des droits et libertés. Je pense qu'un immigrant qui arrive ici devrait pouvoir travailler comme tout le monde, qu'un étudiant étranger devrait pouvoir travailler n'importe où dans la ville. S'ils veulent former leurs propres institutions et continuer leur éducation dans leur langue maternelle, pourquoi pas ? Sinon, c'est discriminatoire, ils ne sont pas égaux. Sommes-nous égaux en fonction d'une majorité de citoyens d'une même nation ou en tant qu'humains sur une base individuelle ?

— Cependant, on est d'accord que le gouvernement doit arrêter d'utiliser la loi comme un club restreint et doit commencer à accorder plus d'attention aux besoins du pays dans son

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ensemble ?

— Ne vous inquiétez pas M. Banks, c'est exactement ce qu'il fait. On ne peut voir la société dans son ensemble, voilà le problème. La définition de la société est limitée aux caractéristiques de la majorité. Ceux qui ne cadrent pas dans les définitions générales, et dieu sait qu'ils sont nombreux, on s'en fout. Pour la religion, l'ensemble de la société se limite peut-être aux seuls couples mariés avec des enfants dont les époux vivent encore ensemble. Une minorité en soi.

Il tenta de demeurer jusqu'à la fin du forum où bien d'autres sujets ont été abordés. Puis, à la fin de la journée, satisfait de ce qu'il avait dit, il croyait sincèrement avoir changé du moins quelque peu la façon de penser de certaines personnes, mais cette idée est dérisoire. Encore que ces forums soient nécessaires à un certain niveau - du moins il tentait d'y croire- il se demandait s'il y retournerait. Un fait certain, lui n'a rien changé à ses opinions. Lorsque les gens commencèrent à se lever pour sortir de l'amphithéâtre, le curé Dubuisson à l'avant fit venir Julien à lui.

— Mon jeune garçon, Julien si je me souviens bien, vous me semblez bien intelligent pour votre âge et j'aimerais discuter un peu avec vous. Si vous voulez bien me suivre, j'ai un local un étage plus haut.

Julien ignora ce genre de flatterie peut-être hypocrite. Il hésitait à aller un étage plus haut. Quels étaient ses intérêts ? Discuter politique ? Quel risque encourait-il de toute manière ? Il accepta.

Le petit local de la pastorale semblait bien situé, confortable, avec une vue sur les différents pavillons de l'Université d'Ottawa. Le curé Dubuisson offrit du café à Julien et ouvrit la conversation.

— Parlons d'un combat, celui des justes. Je vais te rapporter les paroles d'une journaliste de la Presse. Elle affirmait que le propre du militant idéologique, c'est de croire dur comme fer que sa cause est la seule juste et légitime. Ceux qui n'y souscrivent pas sont ignorants, inconscients ou englués dans des préjugés sans fondement. Ou alors, ils sont mus par des objectifs sordides et des arrière-pensées maléfiques. Il ne viendra jamais à l'idée du militant que l'on puisse ne pas souscrire à ses idées tout en étant à la fois bien informé, indépendant d'esprit et animé de bonnes intentions.

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Julien tenta d'absorber ce discours presque mythique tant il était vague. Il appelait cela parler à grande portée en ne disant pratiquement rien de concret. En fait, lorsque le curé parlait de militantisme, il voyait tous ces groupes ou organisations qui se battent pour les droits qu'on leur refuse. Julien se demandait s'ils n'étaient pas dans leur tort lorsque, effectivement, il ne leur est jamais venu à l'idée que les gens puissent ne pas souscrire à leurs idées tout en étant à la fois bien informés, indépendants d'esprit et animés de bonnes intentions. Il s'agit ici de comprendre le point de vue de l'ennemi.

— Nos causes et nos revendications sont-elles les seules justes et légitimes ? Ceux qui n'y souscrivent pas sont-ils des ignorants ? Cela devient difficile à affirmer quand plus de la moitié de la population te crache dessus. Mais si nos causes ne sont pas justes, il ne nous reste qu'à mourir, M. Dubuisson ! À accepter qu'ils nous écrasent ! Nous tuent ! Puisque c'est là une pratique longtemps en vigueur dans le passé, un peu partout, si ce n'est la prison, car beaucoup ont fait de la prison juste parce que leurs idées différaient de celles de l'autorité. S'ils ont de bonnes intentions, je me demande bien lesquelles. Allons demander à la majorité d'Ontariens, qui ne veut rien savoir de toutes ces causes, si elle ne vous donnerait pas raison. Aurait-elle raison ? Une demande pour certains droits et libertés un peu à l'extérieur de la morale biblique est-il répréhensible, immoral, dommageable pour l'humanité?

— En fait, il s'agit de faire pencher la balance selon leur morale des Saintes Écritures, sinon l'humain devra faire face aux séismes ou catastrophes naturelles.

— Alors je continue de croire qu'ils sont dans le tort, c'est normal, je suis plutôt libertin. Ils continuent de croire que je suis dans le tort, c'est normal, ils sont purs au sens biblique, ils ont peur de je ne sais quoi exactement. Je pense que le point que vous avez soulevé est celui de considérer l'autre parti comme con alors que ce n'est pas toujours le cas. Donc, la majorité de la population ontarienne n'est pas conne. Ignorante peut-être ? Tout le monde est-il ignorant alors ? Ce qui expliquerait comment il est si difficile de prendre position et si facile de refuser la lumière à l'un ou l'autre parti. On ne peut pas reprocher à certains groupes de vouloir avoir les mêmes droits que les autres. Le problème c'est lorsque que l'on exagère dans les moyens, dans les paroles. On perd alors toute crédibilité. Il ne donne rien de vouloir se débarrasser d'une force oppressive en la remplaçant par une autre. Ou même imposer de force une idée qui ne fait pas l'unanimité. Il faut plutôt perdre des années à faire

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comprendre aux gens que nous avons le droit de vivre, de leur faire comprendre qu'ils nous discriminent, nous vouent à la disparition, et que cela, nous ne pouvons l'accepter. C'est pourquoi je disais que je n'avais pas le courage de m'embarquer dans une telle bataille, que j'aimais mieux souffrir dans mon placard. On ne se bat jamais pour sa génération, toujours pour les suivantes. Mais cet héritage est mieux à long terme que ce que la société lègue à ses enfants, une dette impitoyable, des pensions de vieillesse impossibles à payer, couche d'ozone en moins. C'est là où on pourrait commencer à parler de la théorie du Chaos, M. Dubuisson.

Julien en avait assez entendu, il termina son café, regarda une dernière fois la ville d'Ottawa avant de remercier le curé.

— Prenez ce magazine au moins. Puissiez-vous y trouver une certaine lumière, mon enfant?

Julien prit la revue appelée "Catholic Insight". Les yeux lui tournèrent dans leur orbite juste à entrevoir les premières lignes de la page frontispice. Enfin, il partit retrouver Clélia qui l'attendait au Clair de lune, un café du Marché.

 

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Bon, Clélia semble encore une fois être partie en grand. Elle a l'intention de prendre une hypothèque de 150 000$ pour acheter un terrain dans le quartier le plus riche d'Ottawa. La maison? Pas de problème, moi et Julien allons la construire dans trois quatre ans. Seules les fondations et la charpente seront faites par des professionnels. Heureusement ! Et encore, Julien ne se sentait pas d'attaque à construire une maison, de riche en plus. Ils n'en finissent pas de faire le toit de la maison des parents de Clélia. On dirait une façon de le garder à Ottawa cet été. Comment va-t-il se sentir après cela ? Partir pour Paris ? Et son père ce soir qui lui exigeait presque de revenir à la maison cet été, de continuer ses études en génie civil à l'Université du Québec à Chicoutimi. Sa sœur, même discours. Ils doivent s'ennuyer pour vrai pour commencer à comploter ainsi. C'est risible, ils prennent des décisions

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sur son avenir, il sait très bien qu'il n'en fera qu'à sa tête. La meilleure c'est quand son père a dit : "Tu vas entrer en système coopératif à Ottawa (stages en milieu de travail pendant les études), si c'est impossible, tu t'en viens à Jonquière". Il était sérieux en plus. Julien lui a dit que lui et Clélia planifiaient un avenir ensemble. Il a ri.

Julien lui a rétorqué que ça faisait plus longtemps qu'il était avec Clélia que lui avec Odette, de même pour sa sœur Dominique et François. Qu'ainsi, tout projet avec Clélia n'était pas si insensé. Son père a ajouté qu'il n'en était pas au stade de projeter un avenir avec Clélia comme le fait Dominique en ce moment. Julien lui a répondu que sa sœur avait fini son B.A. et qu'elle avait trouvé un travail. Que lui il a fini un B.A. et qu'il projette d'en faire un autre. Cela ne le met pas pour autant sur un niveau différent de celui de Dominique. Il n'avait plus rien à dire. Le père qui n'a plus aucune autorité sur ses enfants, qui ne les aide que si peu et cela devrait suffire pour être écouté et entendu. Julien se demande si on prend au sérieux sa relation avec Clélia. Dominique et François on les voit déjà mariés, après un an et demi ensemble. La sœur de Clélia et son copain on les voit déjà mariés, après un an ensemble. Pire, le copain de Lise va payer les études en droit de sa fiancée. N'empêche, Julien a pris un coup de vieux quand Clélia parlait de leur nouveau terrain et leur maison à construire.

 

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Clélia s'est renseignée sur son terrain de riche, ce n'est pas 150 000 $, c'est 219 000 $. Voilà, elle se fait des rêves, est déçue ensuite. Elle va tout de même aller se renseigner à la ville, elle a l'impression que ce terrain est vendu trop cher par rapport à sa valeur réelle. Ah, il serait impossible à Julien de quitter Ottawa s'il savait qu'il aurait une petite maison en décomposition en dehors de la ville. Il entrerait en génie, il savourerait la paix. Il se désabonnerait des journaux, serait toujours à l'extérieur en train de marcher. Là où il habite en ce moment, chez Jim, il n'y a que des maisons, que des voisins, que des tondeuses à gazon

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(bon dieu qu'il a hâte que l'on invente les silencieux pour tondeuse à gazon), que des scies électriques qui scient il ne sait quoi, que d'autobus de ville qui font plus de bruit qu'un enfant à moins d'un mètre de soi qui vient de décider qu'il nous conduirait à l'aliénation. Et ça c'est en banlieue. Un bois en arrière d'un trou où il aurait la paix, c'est là son bonheur. Avec Clélia en plus, il ne pourrait demander mieux.

Ils ont visité le terrain de 219 000 $. Julien n'avait jamais vu pareils châteaux alentour. Il ne pensait même pas que cela existait autour d'Ottawa. Quel beau terrain ! Pas assez perdu dans les bois toutefois, voisins trop proches. Faut pas se laisser obnubiler par la richesse du quartier, disait Julien, c'est définitivement trop près des voisins. Il y a un petit bois à l'arrière, mais si petit. Il y a de la place en masse pour planter des arbres, mais ce ne serait jamais suffisant.

Tant qu'à bâtir une maison, il a dit à Clélia qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente de tout ce qui existe ici. Il pensait à un genre de vrai château moyenâgeux, avec une cour intérieure où il y aurait des arbres et une piscine creusée qu'ils pourraient couvrir l'hiver. C'est ça la vraie maison pour les couples modernes. Une forteresse où tout se passe dans l'ombre, dans une cour intérieure, où plein d'arbres cachent le vieux bâtiment de pierre en décomposition. Cela ferait différent des autres pseudo-châteaux que les propriétaires ont cru bon éclairer à l'aide de projecteurs de mille watts, pour bien montrer à tout le monde la fierté d'une maison qu'ils ont fait construire et qui ne doit même pas être payée. Julien veut poser les pierres de sa maison. Il veut que ça ait l'air de quelque chose qui lui ressemble, qui est une partie de lui. Surtout pas de lumières de mille watts, et dans ce cas, il aimerait mieux être plus isolé. Il ne veut pas un château moyenâgeux pour attirer les touristes ou les jeunes couples à la recherche d'idéaux. Est-ce qu'il veut vraiment un château ? En fait, il veut un trou à lui où il pourrait enfin se reposer.

Il a parlé avec sa sœur, deux heures de temps. Jamais ils n'avaient tant parlé au téléphone de leur vie. Elle se sentait coupable pour hier. Elle s'est excusée, disant qu'il avait raison. D'accord, merci. Alors il lui a demandé à propos de quoi exactement. Elle lui a dit qu'il ferait bien ce qu'il veut, qu'il était vrai que sa décision était loin d'être prise et qu'ils devaient lui donner leur opinion seulement s'il la demandait. Elle lui a dit qu'il devrait

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entrer en génie s'il le voulait, qu'en fait, c'est certainement la meilleure des solutions, même par rapport à la maîtrise en littérature. Ce soir, Julien, Clélia et sa mère, sont allés manger au restaurant. La mère de Clélia lui a dit qu'il devrait aller en génie, même qu'elle a prédit que lorsqu'il aurait son diplôme d'ingénieur, il irait remercier les professeurs de ne pas l'avoir accepté en maîtrise. Elle est elle-même titulaire d'une maîtrise en littérature de l'Université d'Ottawa. Il a l'impression que la balance penche. Un avenir avec Clélia ? Julien ne dit pas non. Il pense qu'il pourra avoir confiance. L'idée d'habiter ensemble, comme elle lui a dit ce soir, plus spécifiquement de projeter leur avenir et leur toit, change bien des choses. Rend le tout sérieux. Tout à coup il n'a plus cette impression qu'il peut partir pour la France demain matin. N'est-ce pasinquiétant ? Mais alors, toutes ses chances de vivre en France s'effondrent ! Si ce n'est pas grâce aux études, il n'aura jamais la nationalité, il ne pourra jamais vivre là. Mourir sans avoir demeuré en France ? À rester ici, il s'abonnerait à Internet, prendrait des cours d'anglais avancés, finirait ses jours comme ingénieur à la BNR, Bell Northern Research. Est-ce cela qu'il veut ? S'il part, et peut-être il n'aura pas le choix de rester, il lui faudra passer au travers la maîtrise, se faire accepter au doctorat, téter pour trouver un travail d'enseignant dans une université. Après avoir vu la bullshit entre les profs du département, il n'est pas sûr si ça lui tente. Clélia a eu beaucoup de merde au travail cette semaine. Beaucoup de pression. Sa sœur Dominique aussi, des ganglions lui sont sortis dans le cou. C'est sérieux ! Elle prend de forts médicaments contre le stress. Son copain François a carrément fait une mononucléose.

— Je n'arrive pas à croire la vie qui m'attend. Mais je me sens d'attaque, moi aussi je veux une maison de riche ! Avec deux automobiles, quatre portes de garage, un terrain de malade dans le quartier le plus riche d'Ottawa ! Je veux réussir, je suis enfin prêt à cracher sur les autres qui n'hésitent pas à me cracher dessus, prêt à les écraser pour atteindre mes objectifs ! Je vais faire l'envie de tout le monde, j'aurai des projecteurs de 5000 watts pour bien montrer mes prétentions! Et cela sera tout de votre faute, j'aurai donc bonne conscience.

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Ils se sont promenés autour de Cumberland et de Rockland, la terre des concombres et celle du rock. Ils regardaient les terrains à vendre. Ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient, isolé dans les bois. Encore, il y aura toujours des voisins, pire lorsque leur fosse septique sort de terre et que les moustiques les ont mangés pour les cinq minutes où ils ont eu le temps de constater qu'il faudrait au moins cinquante gros camions de roches pour permettre au terrain mouillé d'absorber un château médiéval. Une usine de chais-pas-quoi crachait sa boucane juste en face de la vue. Après ça lui et Clélia étaient prêts à signer pour le terrain de 219 000 $. Ils ont pris un traversier qui les a emmenés de l'autre côté de la Ottawa River (version amérindienne anglaise). Le long de la rivière Outaouais (version indienne française), les maisons sont en décomposition. Des dépotoirs par ici, des cochonneries par là, enfin, il se sentait chez lui !

— Gatineau, trou de mon cœur ! Ça sent la misère dans ce coin-là comme partout ailleurs sur la planète. Ce qui me fait réfléchir sur Ottawa la propre. Comment se fait-il que l'on ait rencontré au moins cinq grosses usines qui crachaient leur misère au Québec et qu'on n'en voit jamais à Ottawa ? Pourquoi les gens sont si fiers en Ontario, si je-m'en-foutisme au Québec ? Ai-je tort dans ce que j'avance ? Les petites maisons en ruines de Hull, c'est rare d'en voir à Ottawa. Seul Ottawa est capable de vouloir détruire un édifice comme celui de la Défense parce qu'il le trouve laid. Y aurait-il une exigence de vie plus grande chez les Ontariens que chez les Québécois? Les Anglais plantent des fleurs, prennent soin de leur gazon, tout est toujours parfait. Je ne me souviens pas d'avoir vu ça de l'autre côté de la rivière. Est-ce les Québécois qui ont d'autres intérêts que de montrer à tout le monde leur belle grosse maison, leurs belles petites fleurs, leur petite richesse amassée sur soixante ans ou sur deux générations ? Ou est-ce les Anglais qui sont en crise du "et-que-vont-dire-les-voisins" ? Eh bien les voisins, moi, vous disent d'aller chier, que dans le fond, on se fout bien de vous et vos fleurs.

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Semble que son calvaire attendra, il lui semble que son nouveau travail sera parfait. Il est seul sur la terrasse, c'est drôle, il y avait pensé, ou plutôt il l'avait souhaité. Douze tables, quarante-huit places, il ne sert que des boissons et de la pizza. Il a même eu le culot de demander au cuisinier de faire des pizzas végétariennes, de peur de mourir de faim. Ce dernier lui a dit : "You are vegetarian, hein?"Il a répondu oui. Le cuisinier a repris : "I noticed it right away! "Est-ce donc écrit dans sa face ? Reconnaît-il cela à son habillement? Cela se peut, avec ses beaux bermudas noirs, ses petits bas noirs et ses souliers, cela fait très tacky, comme dirait son ami Paul. Mais il n'a pas tellement le choix de l'habillement et il n'a surtout pas l'argent pour s'acheter autre chose. Bref, ça commence demain, il pense que les pourboires seront bons. La semaine prochaine il va chialer pour avoir autre chose que de la pizza. Pauvres clients, ils n'ont aucun choix, encore chanceux qu'il soit là pour les végétariens.

 

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Il est minuit, Julien vient de sortir de sa douche, il arrive de travailler. Il est parti de la maison à huit heures ce matin. Seize heures en dehors de la maison pour une journée de travail. Demain il sort de chez lui à huit heures encore. Il espère s'en sortir pour neuf heures du soir, arriver chez lui pour dix heures, il travaille le lendemain matin. Aujourd'hui est une journée à oublier. Les pires journées de sa vie, les vraiment pires, sont sa journée de fou quand il a travaillé chez Polyson Jonquière et que la journée avait tellement déteint sur le moral de lui et sa patronne, qu'ils ont tous les deux fait de la grosse fièvre le soir, malades comme des chiens. Ses autres pires journées c'est chez Versabec, des journées de vingt heures, des banquets qui n'en finissaient plus, des problèmes avec la direction ; la journée où il a manqué Clélia en concert parce qu'il travaillait ; les soirées où il rencontrait Clélia au club

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le Yucatan comme par hasard et qu'elle lui avait inventé des raisons pour ne pas le voir ; lorsque Clélia lui a annoncé qu'elle l'avait trompé. Bref, aujourd'hui surpasse le lot.

Son enfer commence. Sa patronne s'est transformée en monstre exigeant, bête comme ses deux pieds, intolérante, elle le fait sentir inférieur et incompétent. Elle ne semble même pas s'être rendue compte qu'il a installé à lui seul une terrasse pour quarante-huit personnes avec un soleil effrayant et plus de 34oC. Il a tellement sué aujourd'hui qu'il a bu six Seven-up dans les deux premières heures et il n'a jamais eu envie de pisser.

— Esti de journée de calvaire !

Il a cuit de 9h le matin jusqu'à 13h pour tout installer, nettoyer, figurer ce qu'il a à faire. Ensuite, jusqu'à 17h, il a gratté avec une pièce d'un dollar tout un tableau menu écrit au crayon effaçable, mais qui ne s'effaçait plus. Il a passé la journée à s'éponger le visage avec son autre gilet à manches courtes.

Vers 14h, une pluie torrentielle aussi subite qu'imprévue fait rage. Il y a justement un festival de danse à côté, tout le monde l'autre bord de la fenêtre dans le musée le regarde courir d'un bord et de l'autre, complètement trempé, serrer les parasols. Parasols qui ne tiennent pas sur les tables, il avait déjà perdu une heure à les installer, ils tiennent par des petites vis en plastiques, résultat : quatre ampoules. Toutes ses boîtes sont foutues. Après cela, le soleil est de retour. Julien souffre maintenant d'insolation, il tombe de sommeil. Il est 18h10, 20h00 ne viendra jamais. Le pire, il va finir à 22h30, il y a tellement à faire pour ramasser. Et là, de 16h30 à 17h30, le voilà qui s'ennuie, qui ne sait plus quoi faire, après avoir passé l'après-midi à gratter et à se lamenter.

Arrivent soudainement, vers 17h30, sa patronne et un gros bonhomme. Le bonhomme, une grosse tête, plus grosse que son énorme ventre, commence à chialer comme jamais un client n'a chialé en deux ans où il a travaillé à la cafétéria de l'université. Dieu sait pourtant comment ça chiale une gang de secrétaires et d'employés de bureau et de francophones qui veulent des services en français et d'anglophones hautains pointilleux. Le vieux, parce qu'il n'y avait pas de glace, commence à demander qui s'occupe de la place, quelle compagnie. Julien répond le Centre national des arts. Le vieux ajoute que le CNA a des prix plus élevés que ses services. Julien lui dit de dire cela à sa patronne, pour rendre cette situation embar

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rassante plus sympathique. Sa patronne répond que les prix sont les prix. Le vieux tient absolument à rendre le tout intolérable, il répond: "Non, je parle du service ! Un service totalement inadéquat, de mauvaise qualité..." Là, Julien fumait, il a parlé de glace, on ne savait plus trop s'il en parlait encore. Il a dit au monsieur qu'il s'excusait, qu'à l'avenir il y aurait toujours de la glace, beaucoup de glace, de la glace pour toute sa belle famille. Il a mentionné la difficulté de toujours s'approprier des choses à cause de toute la sécurité qu'il y a en dedans du Musée des beaux arts. C'est vrai, à chaque six mètres très exactement se tient un garde, sans compter ceux qui marchent partout, une armée. Bref, sa patronne se retourne et dit une phrase surprenante : "Pas du tout."

Elle dit à Julien de se taire et dit merci au monsieur brutalement. Le monsieur saute vingt pieds dans les airs, le voilà qui réprimande sa patronne et lui affirme que Julien a raison, que c'est très correct de s'excuser comme il l'a fait et qu'elle donne un service inadmissible. Alors il lui demande son nom.

Aurait-elle été assez folle pour le lui donner ? Non. Au contraire, elle met tout le blâme sur Julien. Allez-y ! Un jeune morveux, ça peut en prendre ! Elle dit au monsieur qu'elle a envoyé quelqu'un demander à Julien s'il avait besoin de quelque chose vers 4h, que c'était sa responsabilité de lui demander de la glace. Julien avait envie de lui rendre sa démission sur-le-champ. Mais il a plié. Plié comme jamais un ver de terre ne plie, et comme jamais il espère ne plus plier devant un patron minable. Le bonhomme fulminait. On voyait qu'il voulait en dire plus long, sa patronne l'a retourné après qu'il ait demandé une deuxième fois son nom. Là, après que le vieux se soit assis avec sa famille, sa patronne le chicane comme s'il était du poisson pourri, un moins que rien. C'est la première fois de sa vie que Julien ne cachait pas sa colère devant un patron. Elle parlait, il disait un oui très bête. Elle finit par aller chercher de la glace et de l'eau en lui reprochant gravement ce manque.

— Ouh le maudit, il faudrait se plier à ses genoux. La sottise a-t-elle une limite ?

Non. Voilà que le bonhomme le relance, il veut savoir le nom de sa patronne. Julien ne veut pas le lui donner. Des petits fatigants à tête enflée, s'il peut éviter qu'ils causent des histoires... Il commence à lui dire que si jamais il a des problèmes, de l'appeler. Il lui donne son numéro, facile à retenir. Il a des contacts hauts placés, il peut intervenir plus haut qu'elle. Depuis quand les gros pleins de sous prennent la peine de défendre les p'tits cons en

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bas de la hiérarchie ? Depuis qu'ils veulent qu'ils ne sont pas n'importe qui et qu'ils ont raison de chialer ? Julien mourait d'envie de lui crier :

— Je n'en doute pas monsieur que vous n'êtes pas n'importe qui, moi-même d'ailleurs, vous savez, je ne suis pas n'importe qui, je ne suis même pas quelqu'un. Je vous avouerais que je me fous pas mal de votre galerie d'art et de votre position dans je ne sais plus quelle organisation.

Il lui a redemandé son nom. Intarissable. Julien lui a dit qu'il comprenait sa patronne, que c'était difficile de faire fonctionner une cafétéria, qu'elle était fatiguée (conneries !). Il ne lui a pas donné son nom. Nathalie, l'amie de Julien, arrive à ce moment, il lui avait laissé un message pour qu'elle vienne le voir. Sa patronne arrive également. La situation se complique, il essaye de s'approcher pour dire à Nathalie que ce n'est pas le moment, le monstre s'écrie : "Julien ! ". Un client attendait. Là elle l'a chialé de plus belle. Nathalie attendait. Après que sa patronne soit repartie Nathalie paniquait.

Le bonhomme lui parlait encore, il voulait savoir son nom. Nathalie est partie en lui laissant un numéro, ils n'ont pas parlé, il voulait pleurer et c'est vrai. Il avait vraiment envie de pleurer. Il a fallu qu'il aille marcher plus loin à cause du vieux qui lui a souhaité bonne chance. Pour une première journée de travail, ça inaugure très bien.

 

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Il a cuit toute la sainte journée, pas un client entre 14h et 18h. La vie est ennuyante, il n'a plus d'énergie, amorphe, il est une grosse boule de chair en décomposition. Il a bu quatre jus et un pichet d'eau dans la seule première heure. Il n'a pas envie de pisser. Il n'a pas fait trois dollars de pourboire, il se fait exploiter. À la radio ce matin ils parlaient de nouveaux records de température, journées plus chaudes jamais vues depuis trente ans pour les quatre jours où il travaille. Comme par hasard. Il mouillera lundi et mardi, ses jours de congés, pour qu'il fasse beau ensuite. Julien est trop mort pour être découragé, trop inconscient par

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la fatigue. Hier, en passant au-dessus du pont sur Main Street, il a passé près de se tirer en bas. Le problème c'est qu'il n'en serait pas mort. Il a pris l'autobus ce matin, l'idée de prendre la bicyclette comme d'habitude est impossible vue sa fatigue généralisée et la chaleur.

— En dépit de ce que j'ai dit, je suis un homme d'hiver, vive l'hiver ! Les justes milieux, cela existe-t-il ? Les emplois qui sont endurables, cela existe-t-il ? La vie me semble être un cauchemar dont l'on ne se réveillera pas, quelqu'un a déjà dit ça je crois. Je me demande s'il a souffert plus que moi. Il y a quelques filles qui s'exhibent le bedon, elles sont belles, ça ne compense pas pour la température. Exigerions-nous de quelqu'un qu'il se mette à vendre des chocolats chauds à l'extérieur avec 35oC sous zéro ? (Il allait dire non, mais c'est mal connaître la société.) Alors pourquoi exiger que je vende des boissons gazeuses à des clients inexistants par 35oC ? Quel cliché, je travaille à Ottawa sur la terrasse du Musée des beaux arts et mon horloge personnelle est celle du Parlement. Je suis juste à côté. Quelle belle carte postale. Môman, je suis à Paris, je travaille à l'Arc de triomphe avec vue sur la Tour Eiffel ! Que faire, mon Dieu.

 

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Il va arrêter de travailler ici. C'est une dure décision à prendre, mais il s'inquiète de sa santé avant tout. Il se dit qu'il ne va pas travailler cinquante-cinq heures par semaine et les heures en bonus lorsqu'il y a un festival ou un spectacle (il y en a toujours un à Ottawa durant l'été). Et pourquoi se brûler dans le soleil tout l'été à courir comme un fou pour être payé 5,80 $ de l'heure? Il ne fait aucun pourboire et le salaire minimum est déjà au-dessus de 7,25 $ de l'heure. Et c'est bien connu, même avec le salaire minimum c'est impossible de survivre. Très malin cette façon de ne pas offrir le salaire minimum parce qu'avec les pourboires cela monte à au moins dix dollars de l'heure. Encore faudrait-il que ce soit vrai.

C'est maintenant officiel, hier il a fait 36oC, avec le facteur humidité : 44oC. Jim et Clélia lui ont dit qu'il y a eu une alerte, on a indiqué partout aux gens de ne pas sortir sans raison valable et surtout, de ne pas passer plus de vingt minutes au soleil. Julien s'aligne pour

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passer son troisième jour en plein soleil. Ils ont même fermé les écoles en après-midi et plusieurs employés de bureau sont partis beaucoup plus tôt. Ainsi donc il ne se lamentait pas pour rien. Mais alors peut-être se fait-il de fausses idées sur son travail, ce n'est peut-être pas si pire ? Peut-être lui faudrait-il plus de courage ?

— Jamais ! Je termine le toit chez Clélia et je m'en vais passer un mois à Jonquière chez mes parents. Non, au Lac-Saint-Jean plutôt, enfermé dans une tente sur un terrain de camping.

Julien est brûlé au troisième degré.

— Je m'en fous si on ne me paye pas mes quatre jours, il faut que je m'en sorte. Il faut que je m'en sorte. Ah Ah Ahhh Ahhhhh AAAAAAhhhh, je vais subir une combustion instantanée! On ne retrouvera que mes deux palettes avant ! Midi dans dix minutes. Je ne vais plus revoir personne, je vais mourir avant le point culminant. Depuis ce matin j'ai bu six jus et un pichet d'eau. Je ne fais que boire et me lamenter. C'est extraordinaire, il y a une petite église de l'autre côté la rue, eh bien, dans la dernière heure il y a eu un mariage en limousine blanche, une naissance-baptême en Ford bleue, une visite de touristes en bus londonien rouge à deux étages, un mort dans un corbillard noir. Qui a dit que les églises se mourraient? Ils fêtent leurs rites en série, de façon industrielle, même les touristes se font maintenant exploiter. Les gens courent de leur voiture jusqu'au musée à cause de l'air climatisé. Moi je meurs dans ma sueur. Avant-hier j'ai passé près de perdre connaissance, hier aussi. Pauvre mort, pauvres touristes, pauvres mariés. L'un en train de décomposer deux fois plus vite sous la chaleur, les autres en train de regretter leur titre de touristes officiels du Canada et les autres prennent un coup de vieux à même le mariage. Ça ne donne pas envie de naître. Ils vont faire l'amour pour la première fois ce soir (ils n'ont pas le choix, l'Église ne sanctionne que les unions vierges), ils vont rester collés ensemble comme des vers de terre, ils vont se demander si c'est normal. Ça va paraître dans le National Enquirer : deux époux devenus siamois par leur mariage doivent être décollés par la science ! Ça vendrait un max. Je vais arrêter de leur donner des idées, aux dernières nouvelles ils avaient posé un bébé et avaient titré : Ce bébé a 72 ans ! J'imagine la grand-mère de 72 ans en train de se pâmer devant la photo du bébé, à essayer de comprendre comment ça se peut qu'il n'ait aucune ride.

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Une vieille dame vient de lui dire qu'il avait bien du mérite de travailler en cette chaleur.

— Ce n'est pas vrai, j'abandonne !

Une autre fille vient de lui dire : "Do you like your job?"

— Qui a dit que le Canada c'était le Pôle Nord ?

Clélia est venue le voir. Elle s'est achetée des sandales et le problème c'est qu'on ne voit pas ses orteils, ce n'est donc pas assez sensuel. Gab et Robert sont venus aussi. Robert est charmant, d'autant plus qu'il ressemble à Morrissey. Paraît-il, il est genre un peu nudiste. Il est toujours nu dans la maison. Pour déjeuner il lui faut être tout nu. Quand il doit aller travailler, ce qui le décourage, c'est de devoir s'habiller. Gab dit qu'il commence à aimer ça aussi, faire le nudiste avec Rob. Mais Robert n'irait pas dans un camp ou une ville de nudistes, il ne se trouve pas assez beau. Gabriel a dit que les nudistes ne sont pas exhibitionnistes, ils sont en majorité assez laids.

— Le royaume de la laideur en chair et en os, ce doit être terrible !

16h15, la lourdeur de la chaleur commence à se dissiper. Il commence à se sentir à l'aise et à apprécier la vie un peu plus. Mais dans quarante-cinq minutes il doit fermer la terrasse et remettre les chaises et les tables ensemble. Heureusement qu'une des clientes a surveillé pour lui la terrasse pour qu'il aille aux chiottes pour le big job (pas le big bang), sinon il serait mort là.

— On se fout pas mal de moi ici.

Julien meurt encore dans cette température, les réfrigérateurs dégagent quatre fois plus de chaleur qu'ils produisent de froid. Sa bonne femme de tantôt est alcoolique, trois bières et elle dit qu'elle aime mieux boire au goulot. Elle sent même la nécessité de se justifier : "Vous savez, plusieurs femmes boivent à la bouteille..."

— Ben oui, ben oui, je m'en fous pas mal. Elles feront bien ce qu'elles voudront, mais il faudrait arrêter de se justifier, ça démontre qu'il y a un malaise.

D'ailleurs, elle regrettait un peu son verre lorsqu'il lui a dit que boire au goulot, c'était davantage pour ça que la bouteille de bière avait été dessinée, ils ont fait exprès pour lui donner une forme phallique. L'ironie c'est qu'il n'y a que les hommes qui boivent au goulot. Elle s'est étouffée.