|
|
Imprimez et lisez ces pages à partir d'une des versions à télécharger :
L'Attente de Paris: Tous les Livres de RM: Les Applications:
Acrobat
Reader (PDF)
Acrobat Reader (PDF) (EXE)
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
L'ATTENTE DE PARIS
Publié chez :
Roland Michel Tremblay
44E The Grove, Isleworth, Middlesex, Londres, TW7 4JF, UK
Tél./Fax: +44 (0) 20 8847 5586 Mobile: +44 (0) 794 127 1010
|
|
|
| ||
|
|
- 1 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
L'Attente de Paris, Roman
L'Attente de Paris présente un jeune homme amoureux de deux femmes à la fois. Entre
Ottawa, Paris et New York, il doit faire des choix et tenter de réaliser ses rêves.
C'est donc l'histoire traditionnelle d'un jeune Québécois qui ne vit que pour Paris et
qui fera tout pour y arriver, jusqu'au jour où finalement ça y est: il est parachuté
directement entre les murs de la Sorbonne de Paris. Cependant le choc culturel est un peu gros,
c'est une faillite absolue. Les rêves sont si simples pourtant, un idéal qui ne soupçonnait
rien des obstacles et de la bureaucratie des gouvernements et des universités. Mais ça
construit de belles histoires, surtout lorsque l'émotion, l'ironie et le sarcasme se trouvent
au rendez-vous.
L'Attente de Paris a été écrit dans un style franc et direct, c'est d'emblée le livre le
plus accessible de toute l'uvre de l'auteur. Un seul niveau d'interprétation (ou presque) et
par endroit d'un comique surprenant. Une uvre instantanée écrite avant et après le
départ de l'auteur pour Paris.
Le livre a été finaliste du Concours pour Jeunes Auteurs de la Banque Nationale de
Paris organisé par le Journal Le Monde et Gallimard. ISBN : 2-7479-0018-5 Prix public : 109FF / 17 Euros
En téléchargement gratuit sur
www.idlivre.com/rolandmichel.tremblay
Achetez-le sur le site Le Livre Français :
|
|
|
| ||
|
|
- 2 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
L'ATTENTE DE PARIS
1
La mécanique des événements ne prend même plus la peine de cacher son jeu, ses
coïncidences frappent et l'on se demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi
Julien risque son avenir pour la France, à dépenser l'argent qu'il n'a même pas pour un billet
d'avion, et y rencontre Mathilde. Clélia, l'amoureuse de Julien, en est jalouse, on dirait
l'intuition. Comment aurait-il pu prévoir qu'un an plus tard Mathilde viendrait de New York
visiter Clélia à deux reprises ? Pour leur plus grande perte, lors du deuxième voyage à
Ottawa, Mathilde a dormi dans la chambre de Julien. Les humains n'ont aucune volonté,
placez-les dans une situation telle qu'une Mathilde presque nue à côté, ils ne pourront résister.
Tout le monde retire certains avantages dans cette relation. Mathilde est prête à faire
n'importe quoi pour se rapprocher de la culture francophone, elle adore Montréal, grâce à Julien elle
a découvert un nouvel univers. Quant à lui il a retrouvé ses nostalgies de Paris et Clélia
aura besoin d'un endroit où demeurer à New York lorsqu'elle devra essayer de faire déboucher
sa musique.
Mathilde est étrange. Elle ne semblait pas à Julien si expérimentée, sexuellement
surtout, et plutôt maigrichonne. Mais son parfum a eu raison de ses passions, il lui a sauté
dans les bras, ô misère, mais quel bonheur. Combien il regretterait de ne pas l'avoir fait et
quelle soudaine sensation de libération. Julien ne peut penser à autre chose, il lui est
nécessaire d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. Il a compris que sa
possessivité est injustifiée. Si Clélia veut faire l'amour avec un autre, ce sera moins difficile à
accepter maintenant. Il a également appris que Clélia est vraiment belle, davantage que Mathilde
et les autres. |
|
|
| ||
|
|
- 3 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
De surcroît, c'était pareil de faire l'amour avec Mathilde qu'avec Clélia.
Elles se ressemblent sur plusieurs points, elles ont la même texture de peau. Cela
surprend parce que la première est américaine tandis que l'autre est française (qui a été
à l'école anglaise au Québec cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme
au protestantisme pour ce faire). Bref, il a été surpris de savoir que Mathilde n'est pas
innocente, elle a déjà fait l'amour avec cinq garçons, dont lui, et il suppose que le chiffre
est supérieur. Elle est douce, ses bras et ses jambes assez fermes, son visage tranquille.
Lorsqu'elle s'est approchée trop près, il a changé de lit et l'incroyable s'est produit. Julien
la sentait partout, plaçait son visage dans son cou. Lorsqu'il approchait de son oreille,
elle atteignait un degré de jouissance qu'il n'avait jamais vu. Elle gémissait comme une
femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté d'une sensation de remords qui
paralysait. Est-ce cette impression de faire le mal qui faisait ses membres trembler, le
rendait malade, ou est-ce la beauté de Mathilde et un sentiment quelconque pour elle ?
Il y pense encore, il se demande ce que
sera sa prochaine rencontre avec Clélia. Mathilde est la vitalité tandis que
Clélia est l'ours, selon les dires mêmes de Mathilde. Lui, ce n'est pas nouveau,
elle l'a qualifié d'écureuil. L'ours lui semble la comparaison parfaite pour
parler de Clélia. Peu importe l'heure elle est fatiguée, elle ne pense qu'à
dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir et la
fatigue. Le matin c'est encore pire, elle est incapable de sortir du lit. Julien
ne peut la toucher, elle a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le
problème c'est qu'il est en forme le matin, comme Mathilde, alors que Clélia
ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce qu'il veut vraiment finir ses jours avec
un ours? Si l'on fait l'amour avec une autre, aime-t-on encore sa compagne ? Eh
bien, il voulait en expérimenter une autre depuis longtemps, il a attendu la
bonne personne, il peut maintenant faire des comparaisons. Cela va-t-il changer
ses sentiments pour Clélia ? Julien se demande s'il devrait partir pour les
États-Unis retrouver Mathilde. Veut-elle seulement une relation stable dans la
fidélité ? C'est triste, chaque fois qu'il fait l'amour avec Clélia, dix minutes
plus tard c'est terminé. Mathilde aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Elle
dit qu'elle sait faire éjaculer les hommes cinq fois dans la même nuit ! Il est
arrivé à Julien une seule fois d'éjaculer quatre fois avec Clélia. Trois fois
assez souvent en début de relation. Et puis il existe une autre barrière,
Mathilde a un copain. |
|
|
| ||
|
|
- 4 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Pas parce qu'elle l'aime, mais pour le sexe !Lorsqu'ils sont entrés dans un magasin de films pornographiques à Montréal, elle avait déjà vu plus de la moitié des films, elle connaissait les titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie? Julien a toujours cru qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans popularité au générique. Pauvre copain à New York, Edward qu'il s'appelle, comme il va souffrir un jour. Comme elle se joue de lui, aucun remords pour le tromper à droite et à gauche, ce qui devrait faire réfléchir Julien sur l'histoire de sa propre infidélité. Pourquoi cela est-il arrivé ? Il a cette impression que Clélia va le savoir et que quelque chose va changer radicalement dans sa vie. Il admire Mathilde, elle est plus forte qu'il ne le croyait, elle est un peu adipeuse, mais belle. Il en gardera un souvenir inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant le futur. Mais il est prêt à l'affronter, même s'il doit souffrir. Il espère juste que Clélia n'en souffrira pas, c'est là son unique préoccupation. Sans trop s'en rendre compte, c'est encore au mois de mars que Julien déprime. Cette fois-ci Mathilde peut en être la raison, mais certainement pas Clélia. Sa crise à elle devrait venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Elle se mettra à paniquer jusqu'à ce qu'elle s'achète des billets pour aller quelque part. Julien pense encore à Mathilde, c'est plutôt stupide, il croit qu'il n'a pas aimé extraordinairement faire l'amour avec elle. C'est son absence tout court qui l'ennuie. Mais il a encore cette envie de la prendre dans ses bras, sentir son parfum, l'embrasser. Clélia dit souvent à Julien qu'il a autour de lui des gens qui l'aiment vraiment et qu'il devrait s'en contenter. Par exemple son oncle Roméo. Il a eu de bonnes conversations avec son oncle Georges et peut-être même qu'avec lui il a inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Georges pense que de faire l'amour avec plusieurs personnes hors mariage est mal et que Julien devrait changer tout de suite. Il croit que sa vie est une perte de temps et d'énergie, qu'il va souffrir après la mort. Il s'agit donc de dire qu'il est immoral et qu'il brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien, il s'est masturbé une fois avec Sylviane, s'est fait sucer par Annie, il a une copine Clélia, des préliminaires se sont produits avec Isabelle le tout arrêté par les remords, puis il a couché avec Mathilde malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas avoir été plus loin. Julien suppose que la vie de Georges était déjà beau coup plus chargée lorsqu'il avait 21 ans. |
|
|
| ||
|
|
- 5 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
La société est un gros pot-pourri, la non-vertu
se retrouve un peu partout. Julien répond qu'il serait vain de mal juger une catégorie
sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la majorité. Mais ses raisons, à Georges, vont plus
loin. Cela remonte à Sodome et Gomorrhe. Julien, de ce qu'il en a lu, croit qu'il s'agit surtout
de parler d'une société où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'oncouche
avec tout le monde, sans fin. Ce qui n'est pas son cas, ni celui de ses amis. Mais il ne cache
pas que le sexe est important pour lui, comme pour tout le monde d'ailleurs. Ceux qui le
refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement à la jalousie, à crier à la non-vertu ou
au jugement, seul moyen pour croire que leur sacrifice n'est pas inutile. Julien a pour idée
que rien n'est mal jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors
faire l'amour avec Mathilde est mal, car Clélia pourrait en souffrir. Et connaissant la
mécanique des événements, elle le saura un jour, alors il en verra les conséquences.
2
Julien songe à Murielle, sa meilleure amie. Elle a laissé son copain voilà un an et
demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est déjà tout prévu. Elle
a couché avec deux hommes avant d'en trouver un troisième et de l'emmener chez elle.
Marko vient de la Bulgarie et a les cheveux longs, les parents de Murielle en ont perdu
l'appétit. Une semaine plus tard Murielle avait son billet pour le centre-ville d'Ottawa. Elle
déménagea un ou deux mois après, pour un avenir moins que certain, avec Marko. La vérité à
propos de ce nouveau venu a pris du temps avant de faire surface. Et les problèmes refont
encore surface. Vols et vendeur de drogue, entre autres. Enfin, tout ça pour dire que l'on peut
changer sa vie, coucher avec d'autres, tout cela avec une conscience claire. Elle n'est pas
folle, elle plante son copain là avant d'aller voir ailleurs. Ô misère ! Et Julien qui n'a que 21
ans, que se passerait-il s'il n'avait pas vécu ? Dring ! Le réveil sonne, il a 35 ans, seul,
impossible d'attirer quoi que ce soit. Comme cela lui fait du bien d'entendre Mathilde lui dire que ce fut |
|
|
| ||
|
|
- 6 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Julien l'a appelée ce soir. Juste à lui parler elle
devient excitée. Malheur, elle le compare encore à un écureuil, mais elle trouve ça tellement
mignon les écureuils, ça lui donne envie de le prendre dans ses bras et l'écrabouiller. Lui,
par contre, il ajoute qu'un des écureuils finit toujours par se faire écraser de toute façon, ou
pire, demeure à des kilomètres de l'autre. S'il laisse Clélia, elle s'en remettra, trouvera
quelqu'un d'autre. Julien n'en peut plus d'espérer qu'elle réussisse dans la musique, il a
déjà suffisamment de tracas. Comme il ne peut guère partir pour New York, même à y réfléchir
de longues heures, Julien a soudain l'immense envie de s'envoler vers Paris, là où il a
rencontré Mathilde. Peut-être oublie-t-il qu'elle n'y est plus ? De toute manière il songe
davantage à découvrir enfin sa liberté.
3
Où es-tu ce soir ? Perdue dans l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises
en flanelle et ton parfum français. Entourée d'amis ou seule avec Edward. Il te serrera dans
ses bras, t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce soir
? Devant un ordinateur ou seule à marcher à l'extérieur, pensant à moi peut-être. Je
t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet je te fais, on dirait. Si Anne,
ma colocataire, avait été absente de la maison, comme nous en aurions fait davantage.
Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je suis en léthargie complète, malade
moralement, séduit au sang, déchiré entre deux femmes. Tu me prenais la main, me parlais de très
près. Comme Clélia, tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé
de mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à faire
n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi seras-tu portée à ne point
manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais
en relation à long terme. Mais plutôt des amis qui coucheront ensemble à l'occasion.
Comment puis-je ne pas m'indigner en disant cela. L'Amour ! Je t'aime ! Ma peur c'est de découvrir que |
|
|
| ||
|
|
- 7 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Dans ce cas je sacrifierais tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord traverser la période du réveil. Ah Mathilde, j'aimerais te revoir pour apprendre à te connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Clélia en personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais amoureux facilement avec toi !
4
La fin du monde est à nos portes ! Le mois de mars apporte à nouveau la joie des
échéances. Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux
universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... il partirait pour la France aujourd'hui!
Paris, Paris, Paris ! Cette ville m'appelle à elle comme jadis elle appelait à elle les
artistes des quatre coins du monde. Un grand cri languissant au-dessus de
l'océan, ouaaaahhhh, quand bien même il s'agirait d'une vie de misère, une misère à Paris, c'est un bonheur
pour l'éternité ! À Ottawa, ma misère est sans avenir ! Bon dieu, il est probablement trop
tard pour aller étudier en France. Paris, Paris, Paris ! Même s'il s'agit d'y laisser Clélia
derrière, si elle m'aime, elle me suivra, sinon, je trouverai quelqu'un d'autre. Quelle libération !
Vive Mathilde pour m'avoir ouvert les yeux sur l'asservissement qui m'assaille. Pour Clélia
je mourrais à Ottawa ? Clélia ne partira jamais seule, il faut la forcer à me suivre.
Peut-être viendra-t-elle ? Elle est française, c'est déjà ça, moi je vais faire des démarches pour
partir d'ici ! Ma crise commence, imaginons celle de Clélia qui s'en vient. Ô Mathilde, tu te
rappelles Paris, tu es la misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de
ma nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de vertiges-fatigues
qui me rendent prêt à perdre connaissance...
S'il repart pour Paris, seul, il croit qu'il se trouvera vite des amis. Comment faire avaler
ça à ses parents ? Qu'ils aillent au diable, qu'il dit, il y va cet été ! Il y restera le plus
longtemps possible, sur place il fera des démarches pour y demeurer. Mais pourquoi pas Montréal ? |
|
|
|
- 8 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Jamais ! "Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié.
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du
nord les emporte..." Poésie de Prévert !
5
Il a téléphoné à l'Ambassade de France, demain ils vont le rappeler. Julien veut faire
des études supérieures à Paris, il est prêt à partir au mois d'avril. Il espère qu'il n'est pas
trop tard. Hier Clélia lui a parlé de ses idées futures. Julien croyait être désespéré, mais Clélia
le lui semble davantage. Hier il a compris des choses. Si elle ne lui avait pas dit qu'au
moins elle aurait bientôt un diplôme universitaire, il aurait été tenté d'avouer qu'elle avait raté
sa vie. Plusieurs mauvais choix, la voilà sans avenir. Cela l'a affecté. Quoi ? Lui qui prône
le changement de ce système - comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît
l'horreur des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui pourtant les
accepte et joue le jeu - le voilà qui veut se lancer dans des études supérieures alors
qu'il aimerait bien tout vendre et prendre une vie sabbatique à Paris ? Mais comme il se
sentirait perdu en faisant cela. Aucune aide à attendre de ses parents, il se retrouverait vite à
mendier, pleurant comme celui qu'il a rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.
Clélia en est déjà à sa deuxième expérience en affaires. Une vague histoire
d'entretien d'automobiles à 17 ans, presque une faillite, avec publicité et enregistrement au
gouvernement. Puis l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec le nom des compagnies
dessus, sa propre entreprise à 22 ans qu'elle a mise sur pied avec nul autre qu'Éric, son
ex-copain. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment,
pauvre Julien qui se pose déjà tant de questions. La voilà encore qui veut s'embarquer dans
une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en temps que cela
ne servira pas sa carrière en musique. |
|
|
| ||
|
|
- 9 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Elle veut y embarquer sa mère et ses fonds, et Julien ! Lui, étudiant à temps plein, il
s'en irait construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une
minorité de la société, c'est-à-dire ceux capables d'apprécier l'art ? Une histoire de crayons
fait faillite absolue, la voilà avec une idée aussi pire, sauf que cette fois-ci elle veut y
engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste son espoir en musique et lui, dit-elle. Julien
l'admirait, sachant toute cette situation à l'avance, mais elle se déteste. Aidée par ses
parents, elle se voit comme une moins que rien, elle a convaincu Julien. Il n'a pourtant rien contre
le fait qu'elle pourrait n'être rien, ce n'est pas ce qui l'arrête, c'est plutôt son désespoir.
Qu'elle arrête donc, elle a de l'avenir dans la musique. Elle veut mettre sur pied une compagnie
? D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Elle veut monter cela avec sa mère
? D'accord, il l'aidera peut-être.
6
Parfois il se demande ce qu'il veut aller chercher à Paris. Peut-être qu'il imagine
aller retrouver Mathilde ou sa pareille ? Mais il se souvient ce rêve à son retour de Paris. Il
y était retourné et il n'y avait plus ni Mathilde ni Clélia, il était désespéré. C'est là qu'il a
crié à Mathilde dans ses pensées : "Il faut revenir, il faut m'avouer des choses !" Un an plus
tard c'était fait, mais à quel prix. Hier il ne pensait qu'à elle, couché dans le lit de Clélia,
alors elle téléphona d'Oswego. Son cur battait, il a tenté de lui parler un peu, incapable. Elle
a dû croire qu'il ne voulait rien savoir d'elle. Il faut que ce soit clair en l'esprit de Julien,
Paris c'est le renouveau absolu, rien d'autre.
Pauvre Clélia, il est dur avec elle en ses idées. Julien l'aime. Il aimerait qu'elle le suive
à Paris. Il a parlé avec la femme de l'ambassade, ses chances sont grandes d'être
accepté qu'elle a dit, même à la Sorbonne. Le voilà déjà dans l'avion, prêt à partir, étudiant à
Paris, en onze mois il aura sa maîtrise. Avec ça il peut déjà faire quelque chose. Lui et Paris,
une misère qui n'en est pas une. |
|
|
|
- 10 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
YA YA YA ! On dirait que j'y suis déjà ! Si je suis accepté, je fous le camp au plus vite. En juillet ou début août ? Je n'emporte que deux valises, c'est tout !
Il pensait qu'il faudrait que Clélia travaille tout l'été, qu'ils partent ensemble à
Paris, qu'elle prenne une année sabbatique et emporte son synthétiseur. Elle pourra trouver
un travail là-bas, elle n'aura pas tous ces problèmes avec l'immigration. Julien ne veut plus
de ces rêves qui n'aboutissent jamais, Paris lui appartient. Il espère juste que son père y
verra son intérêt, lui qui se flattait de voir sa fille ingénieure et son garçon en droit. Une
lueur reviendra-t-elle dans ses yeux ? Son fils en maîtrise à Paris ?
7
Clélia est venue chez Julien ce soir. Ils ont fait l'amour pour la deuxième fois depuis
le départ de Mathilde. C'était mieux que voilà trois jours, mais il manque cet effet
piquant comme quand Mathilde est avec lui. Il a peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant
avoir Mathilde, sans pour autant savoir s'il aimerait Mathilde. Julien s'est vu si libre en
reconduisant sa nouvelle amie à la voiture. Pour la première fois il se sentait comme
quelqu'un qui faisait sa jeunesse ou qui allait la faire. Les liens qui l'attachaient à Clélia
étaient définitivement brisés. Il se voyait maintenant partir pour Paris, non pris dans une
relation, tout à fait libre de jouir de la vie comme il l'entend, acquérir l'expérience la plus
bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire avariés.
Ouais !
Lui qui paniquait de voir que Clélia avait couché avec au moins une dizaine de
personnes, voilà Mathilde qui couche avec son Edward, trompe son copain avec un homme
probablement écurant la veille à Montréal, le lendemain la voilà dans le lit de Julien alors
que celui-ci sort avec Clélia. Quelle histoire, digne du vaudeville parisien. Ah, il se délectera
de ce théâtre de boulevard lorsqu'il sera à Paris. Il aimerait revoir Mathilde pour la
comparer avec Clélia. Cette nuit furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la |
|
|
| ||
|
|
- 11 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
brisure de son asservissement envers Clélia, s'il peut s'exprimer ainsi.
Ah que la vie est difficile parfois !
Mathilde lui a laissé un message de mauvais goût juste avant de repartir pour Oswego,
là où elle étudie. Elle a signé un billet d'un dollar américain et a écrit: "To Julien, there is
a real american dollar from your American friend, Mathilde of NY ". Semble-t-il, elle joue
sur le fait qu'elle soit américaine, comme si le monde était en admiration envers ce fait.
Julien pensait : ne sait-elle pas que la planète entière déteste les Américains ? Même
si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils soient absolument nécessaires à un équilibre
mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore, on connaît ses tares, ses contradictions.
Peut-on être fier d'être américain ?
Quand il voit les chartes musicales ou de cinéma à travers l'Europe et qu'il constate
que dans le top 10 il y a huit films américains traduits, il a envie de pleurer. Quel viol au
niveau culturel ! Cela ne l'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique,
que voulez-vous, il appartient à sa génération. Julien se demande juste comment leur
monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Mathilde a raison, il existe tout de même
une jeune génération à travers l'Europe qui adore les États-Unis. Puis ça impressionne
d'être new-yorkais. Lui-même était fier d'avoir couché avec une Américaine. Où s'arrêtera donc
la bêtise ? Quelle est donc la sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un
Allemand? Un Juif ? Julien n'en dit pas davantage. Mais s'il existe une différence entre
Clélia et Mathilde, elle est psychologique, et ses sentiments pour l'une et l'autre semblent
indépendants de sa volonté.
Que c'est extraordinaire de croire que Mathilde soit inatteignable, puis de
finalement savoir qu'elle n'est pas fidèle et de faire l'amour avec elle. Jamais il n'aurait osé croire
qu'il la tiendrait dans ses bras un jour. Comme il l'appellerait tout de suite et l'inviterait à
retourner à Paris. Mais n'aimerait-il pas mieux s'assurer un avenir avec Clélia ? Elle est
tout de même très belle, surtout nue. Mais Mathilde en petite culotte et t-shirt, avec sa
bedaine qui se voit un peu, c'est incroyable. Il explorerait son corps de A à Z si elle revenait. Mais
elle lui a spécifié qu'elle ne recoucherait pas avec lui, car Clélia est son amie. C'est vrai
qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le dos de Clélia. Mais
devrait-il la laisser là ? Quelle situation complexe. Julien réentends Mathilde lui dire :
"I tried |
|
|
| ||
|
|
- 12 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
so hard to resist you !" Il imagine qu'elle voulait dire qu'elle a essayé un peu plus que
s'il n'y avait eu aucune barrière.
Tout s'est passé si rapidement. Quelle expérience ! Julien se revoit allumer la lumière,
la voir étendue sur le lit, se coller contre elle, avoir sa bouche contre la sienne. Chacun
des détails de sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où elle range sa brosse à dent,
sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on le dirait en admiration totale.
Ô Mathilde, je revois même le gros Math écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu as
pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à l'Hôtel des Gouverneurs
à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même que Clélia l'a remarqué, elle s'est
retournée deux fois pour regarder. Tant pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même
pas reprocher à qui que ce soit la tournure des événements.
Mathilde serait-elle l'âme sur ?
J'espère que non.
8
Il a enfin posté toutes ses demandes d'université, en particulier celles de Paris. Mais il
est trop fatigué pour l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Mathilde
lui a téléphoné hier soir. Clélia était déjà au téléphone avec Julien, en dépression, alors
Mathilde a rappelé un peu plus tard. Ils se sont masturbés au téléphone. Julien n'a pas
éjaculé. Mathilde semblait déçue. Elle interprète peut-être cela comme si elle ne lui faisait
aucun effet, cela affecte Julien. Mais il est tant fatigué ces jours-ci. Le temps passe vite,
c'est indéniable, il reste moins d'un mois d'études. Le physique en prend pour son rhume.
Bientôt les rhumatismes, il le sent. C'est la première fois de sa vie qu'il ne désire pas finir
l'année scolaire. Julien n'a rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité. Va-t-il
travailler? S'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ? Demeurer ici pour Clélia ? Comment ira sa
relation alors ? Puis Mathilde dans tout cela ? |
|
|
| ||
|
|
- 13 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
La prochaine fois il sera en monde connu, il en fera davantage avec elle, la sucer
entre autres. Julien bande à y penser. Le problème c'est aussi qu'il éprouve de la difficulté
à l'imaginer. Même son visage, il doit faire un effort pour s'en souvenir dans ses
moindres traits. Elle lui a dit avoir fait un rêve la semaine passée, très réel. Il était nu dans ses
bras, elle sentait ses jambes contre les siennes, elle s'est réveillée en sursaut avec un
oreiller dans les bras. Est-ce possible ?
Maybe she's becoming new-yorkais crazy ?
Mais il y croit et il peut apercevoir jusqu'à quel point il a laissé sa marque sur cette
fille. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour il ne le pourra plus, profitons-en. Peu
importe, il parlait de Mathilde, la belle jeune femme qui n'a plus aucun intérêt pour Edward,
son copain. Elle l'a rencontré avant-hier, elle lui a fait comprendre que c'était fini.
Elle insiste auprès de Julien qu'elle ne voudrait jamais que par sa faute lui et Clélia
se laissent. Mais pour Julien, elle a enfin compris qu'un Edward dans sa vie, ce n'est pas
le paradis. C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour convaincre
définitivement Julien que cela est triste. Il regarde tous ces couples, dieu qu'ils semblent avoir
une vie monotone. Encore que, sa définition de ce qu'est une vie monotone prend des
proportions inquiétantes. Paris le réveillera-t-il ? même psychologiquement ? Et si Paris
était monotone ? S'il s'écoutait, il prendrait une virée sur la drogue, dure en l'occurrence.
On attend tellement de choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y
avait rien de plus au programme que notre quotidien actuel et monotone ? Même le sexe ne
contente pas.
Monsieur le professeur Vanvinthorpe sera dans ses rêves cette nuit. Mais il ne sera pas
nu avec sa chose entre les jambes de Julien, il sera devant son ordinateur à lui réclamer
trois mois de travaux hebdomadaires en retard. Julien se déshabillera alors, lui caressera le
crâne dégarni et le bedon trop gros, il lui suggérera d'oublier les futilités du cours.
À Dieu monsieur Vanvinthorpe. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me
confronter à Paris tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur
rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et que ce chiffre, ils
ne pourront plus l'ignorer trop longtemps. |
|
|
| ||
|
|
- 14 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
9
Il a certainement des problèmes psychologiques de ce temps-ci. Hier il a encore fait
des folies. Il a bu la moitié de la bouteille de vin que Clélia avait laissée par hasard et il
a téléphoné la Mathilde à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci il a éjaculé. Il
commence à se sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il lui semble qu'il se joue de Clélia,
qui parle d'ailleurs un peu plus de le suivre à Paris, de même il se joue de Mathilde puisqu'il
va demeurer avec Clélia. Il amplifie un sentiment que Mathilde a pour lui, pour rien. Julien
lui a dit qu'il l'aimait hier, elle lui a dit la même chose, en spécifiant qu'il s'agissait d'un
trop gros mot. Jusqu'où ira-t-on ? Est-ce que les autres se mettent aussi dans des
situations comme ça ? Julien n'en doute pas. Luc entre autres, un ami, avait deux blondes en
même temps. Julien le soupçonne de ne pas s'être posé la question à savoir s'il était bien de
se jouer ainsi des gens. S'il en croit sa pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience,
c'est indéniable qu'il va apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais
en faisant le mal. Le problème commence là où il se sent comme s'il avait outrepassé les
limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme s'il avait failli
totalement et qu'il ne lui restait plus qu'à oublier ses idées. Mais il croit que ce paradoxe n'en est
pas un. L'expérience se fout pas mal de l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher
avec une, dix ou mille personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui
compte, et celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi
c'est lorsqu'il se mettrait à coucher à tort et à travers, sans s'attacher à personne, sans les
connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité d'avancement sur la ligne de
l'expérience. Les interactions entre Julien et Clélia, Julien et Mathilde, Mathilde et Clélia,
c'est déjà fort complexe.
Peut-être qu'éventuellement il sera davantage en mesure de distinguer ce qu'il doit
apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de l'orienter vers des décisions plus impor |
|
|
| ||
|
|
- 15 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
tantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble évident en ce qui concerne le futur,
il doit cependant avouer qu'il risque de changer encore. Ne serait-ce que les choses
tournent et qu'on ne sait jamais si la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera
bien en la meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement si
Clélia a la nationalité française et qu'elle se retrouve devant un vide dans sa vie pour
septembre prochain. Julien voit bien qu'elle le suivra en France, elle en rêvait, elle en a la
possibilité, elle en a le désir. Encore deux semaines de mars, elle dira oui je pars. Il avoue que ce
serait bien. Il ose croire qu'il va oublier Mathilde, arrêter de lui dire des choses qui la feront
rêver ou espérer, se concentrer pour raviver la flamme avec Clélia. De toute façon, il a de
bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis il pense que l'étape
Mathilde est accomplie : le faire rêver à la France, le faire courir à l'ambassade, le tenir en
haleine jusqu'à ce qu'il ait posté les demandes d'admission. Mais l'avenir lui en dira tant. Il n'y a
pas que lui à soutirer des avantages ou désavantages dans tout cela. En attendant,
Mathilde elle-même traverse une drôle de passe avec son copain. Il n'y a que Clélia qui semble
en retard sur les événements, Julien ne doute pas que la crise s'en vient.
10
Julien a rencontré Vanvinthorpe au Pivik, la petite épicerie de l'Université d'Ottawa.
Dieu! C'est fait exprès ! Julien devrait l'accuser : "Il fait exprès !"Clélia lui a téléphoné ce
soir. Comme elle semble déprimée, elle se rend compte que Julien l'aime moins de ce
temps-ci. Ça lui a donné un choc, il croit qu'il l'aime encore. Il souhaite qu'elle devienne un rien
plus nostalgique et romantique, pour qu'il puisse revenir à elle plus facilement. Mais il est
déjà si loin. Cependant, chaque fois qu'il la reverra il se rapprochera d'elle. En attendant, il
se demande s'il va poster la lettre suivante à Mathilde ?
Salut ô Mathilde ! |
|
|
| ||
|
|
- 16 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
La vie est plate. Je suis dans le cours de M. Vanvinthorpe, ça dure trois heures et je
lutte pour ne pas ronfler. Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi
de ton passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sur étudiez à Oswego et non à
New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ? Pourquoi ne resterons-nous
jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu dois trouver toi-même du travail en France. Mais
pour être professeur, ce sera difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris
? Quand donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre heures, puis
de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais tu sais, je me
contenterais de ta présence, ta senteur, te prendre dans mes bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la
même chose avec Clélia ! Quand donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Clélia se
rendra-t-elle compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Clélia, j'en serais incapable, sauf
si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir pour cela, et je dois pouvoir te
voir souvent, ce qui me semble impossible.
Il nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir
lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que Clélia veuille que tu ailles
chez elle et non chez moi. Ah Mathilde, tout nous sépare et j'ignore quels pourraient être
mes sentiments envers toi. Tu imagines, si nous étions tous les deux à Paris ? Ce serait
merveilleux. Ô Mathilde, j'aime tout en toi. La vie est cruelle, je suis face à un avenir
incertain, je ne sais plus quelle place occupera Clélia, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas
un ami comme les autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou a m'appeler.
Moi aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme approprié : nous
sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Mathilde, pour
longtemps j'espère. Il est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce
souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque tu m'as montré
la photo de ton copain, en plus je le trouvais laid. Excuse-moi, c'est de la jalousie. Mais
que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à ta vie et moi la mienne, malheureusement.
Il me faut te voir au plus vite, je veux te voir! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou
viens à l'insu de Clélia. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nu. Mathilde, je |
|
|
| ||
|
|
- 17 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents, puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my special friend.
11
Comme cette lettre est puérile. C'est la première fois que ce mot apparaît, mais
aucun autre n'aurait ici sa place. On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté,
d'inexpérience. Mais lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore
? Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ? Vive la puérilité !
Julien est d'humeur massacrante. Jim, le propriétaire d'où il habite, lui a reproché
des banalités, Julien lui a presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses banalités, qu'il les
garde donc. Lui qui ne parle jamais, Julien sait très bien que lorsqu'il parle c'est que le
problème est beaucoup plus généralisé, et surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, Jim
n'en veut plus de ses colocataires qui détruisent sa petite maison située entre Billings Bridge
et Elmvale. Puis sa copine Nick voudrait les sortir de là. Elle prendrait la chambre de Julien
? C'est définitivement la fin de son bail, à la fin de l'été, Paris ou non, il faut qu'il parte.
Non pas qu'il ne veut plus affronter les problèmes, mais il accepte que cela fait plus d'un an
que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps qu'il le comprenne. Jim
n'a jamais osé faire l'amour avec Nick pendant qu'un de ses locataires était là. Ils ont
besoin que tout le monde soit dehors. Est-ce parce qu'il est italien ? Catholique ? Non, il
exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la première fois que ce mot
apparaît. Mais vaut mieux être puéril et conscient que prude et inconscient ! Bon, les vacances
sont finies.
Dur à croire ? Il ne reste que deux semaines de cours plus une demie. Les gens
commencent à espérer la fin, Julien s'en fout. Il ne voit pas très bien comment il va faire tout ce
qu'il a à faire et il ne sait pas ce qu'il va faire lorsque tout sera fini.
|
|
|
| ||
|
|
-18 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
On dirait qu'il ne peut plus attendre pour partir vers Paris, mais il doit avouer qu'il
est conscient qu'il sera déçu. Qu'il se réveille à Paris, à Ottawa ou à New York, n'est-ce pas
la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris peut-être, même pas, et
certainement bien des dépressions.
Paris pourrait bien ne pas être si excitant, et c'est ça que je m'en vais découvrir. Je
ne devrais pas être si impatient d'y aller. Juste vivre au jour le jour. Cette nouvelle
passivité sur ma vie, qui me permet d'arrêter de penser, de me lancer et subir l'environnement,
en espérant qu'un jour cela va se terminer. Je suis malade. Malade, malade, malade. Je
n'ai pas même cette impression d'avoir terminé quelque chose avec mes études. Même si
cette année ce serait le doctorat que l'on me donnerait, cela ne changerait rien. Quel est
donc mon problème?
Il ne veut rien savoir de la société, il ne veut que s'isoler loin, très loin. Retour autour
du Lac-St-Jean peut-être, hors des villes et villages, ça c'est de l'isolement. Il en a assez de
tous ces gens qu'il rencontre chaque jour, auxquels il téléphone sans cesse. Il apprend
peut-être des choses, il n'en voit pas le but. Le bien, le mal, fuck it. Vingt et un ans à essayer de
faire le bien pour finalement aller tromper Clélia.
Que me voilà donc bien préparé pour ma vie de saint homme. "Mais la contradiction
est saine pour celui qui essaye d'adapter l'Univers à ses principes." Et si je me tirais une
balle ce soir ?
12
Il a dormi chez Clélia. Ils ont fait l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela lui
redonne-t-il espoir à Clélia ? Il croit que oui. Il voit de moins en moins - peut-être qu'il
essaie de s'en convaincre et cela ne change rien, à moins que de se mentir à lui-même soit
inutile - mais il voit de moins en moins ce qu'il a à attendre, pour l'instant, de Mathilde. Elle le |
|
|
| ||
|
|
- 19 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
décourage un peu plus chaque jour par son éloignement, cela lui facilite la tâche pour
l'oublier. Entre autres, il peut se rabaisser sur le fait qu'elle a couché avec trop de monde,
embrassé six garçons en un seul soir à Montréal, qu'elle a couché avec un vieux laid dans cette
ville, une loque humaine (Julien ne l'a jamais vu).
Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce petit espoir de la
revoir. Clélia m'est devenue soudain moins importante, j'ai même besoin d'un éloignement. Je
n'arrive pas à croire que je puisse penser cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet
été, revoir mes parents. Même si alors il me faudra être loin de Clélia et de Mathilde. Et si
elle m'écrivait une lettre?
13
Julien et Clélia sont allés prendre un verre au Café Nicole, avec Nathalie et Adeline.
Ce fut bien, ils ont bien ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'ils venaient de voir
à l'université. Il espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement à lui, mais
la conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une fille sans qu'elle
s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec elle ? Julien n'en sait rien. Mais
Nathalie aurait de bonnes chances de le croire. Sans s'en rendre compte, il a dit des choses
comme quoi elle l'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle
l'intéresse, pas par amour ou désir. Il avoue que c'est le genre de fille qu'il voudrait, mais il n'y
a aucune possibilité qu'il pourrait la désirer sexuellement. Julien l'admire comme un
homme pourrait admirer un autre homme, pour certaines raisons, comme par exemple si
l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou la possibilité. Il aime
le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir en bicyclette autour des Pays-bas, elle
a bien pu y rencontrer un bel homme, encore perdu aux Pays-bas.
Hier il était à une fête chez Cameroun avec Clélia. C'était l'anniversaire de cet
homme qui s'intéresse à Clélia. Deux filles portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nues
en dessous pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Mathilde et Clélia |
|
|
|
- 20 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
ont pris le bord, il a bondi au plafond.
Le voilà devenu digne de Sodome et Gomorrhe, il aurait sauté sur Chantale, là, dans
sa chambre, ou même devant tout le monde. Aujourd'hui il y pense déjà un peu moins. Il
s'agit de sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour l'instant,
il n'a aucun moyen pour les mythifier, se les rendre nostalgiques. Mathilde, il a la
France, Paris. Et même les États-Unis, New York. Voilà donc le triangle de l'histoire américaine.
Quelles sont donc les interactions entre la France, les États-Unis et le Canada ?
Tombe-t-on amoureux de quelqu'un parce que l'on aime tel pays ? Mathilde lui a répété qu'elle
aimait son côté français, qu'il est comme les gens en France, qu'elle avait découvert en
Montréal ce qu'elle recherchait et même mieux qu'en France. Que le mythe devient séduisant. Il
a couché avec une Américaine qui parle français. Une contradiction vivante. De voir qu'il
pourrait coucher avec une multitude lui fait comprendre que c'est tout du pareil au même.
Lorsqu'il a fait l'amour avec Mathilde, ses sentiments étaient confus. Il tenait un autre
corps que celui de Clélia. Il a fini par oublier le parfum avec le temps. Jamais il n'aurait cru que
le parfum puisse être si aphrodisiaque. Julien n'a même pas une photo de Mathilde. Mais il
a l'impression de toucher la multitude, d'atteindre le monde et l'humanité. Comment dire,
se sentir dans l'action. Se débarrasser de cette impression solitaire, de rejeté, loin du monde
et incompris. Le voilà qui va vers les gens, qui voit en chaque rencontre une banque
d'informations et d'expériences. Quelle sensation il a depuis un temps de vouloir sauter dans les
airs, exploser, crier partout une joie de vivre, un désir de vivre qui se compense par
l'échange avec les gens. Enfin, il se suffit à lui-même, sans attendre de quelqu'un un
quelconque salut.
Julien voit Adeline qui s'accroche à lui, elle veut des amis.Il entend Mathilde qui dit
ce qu'on lui répète depuis longtemps, avec lui, on ne s'ennuie pas. On voit en lui celui
qui apporte l'action. Sa sur est du style aussi à rendre aux soirées ennuyantes un intérêt
qui fait que l'on n'attend plus de l'extérieur un sauveur. Il a longtemps cherché un ami
comme Luc Villeneuve, qui se suffit, qui donne l'impression qu'en étant avec lui on ne manque
rien de ce qui se passe ailleurs. Julien est donc cet ailleurs, à se suffire, Dieu peut mourir.
Encore qu'il a l'impression d'en manquer des choses. Clélia ne remplit pas ce vide, puis il ne |
|
|
| ||
|
|
- 21 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
peut le remplir pour lui-même. Mathilde ? Ça reste à voir. Cette personne existe-t-elle ?
En la multiplicité peut-être. Sur l'instant untel remplira le vide ? Cet untel changera avec
le temps ?
Qu'ai-je donc à attendre de la vie ? D'autrui ?
Entre deux cours, Julien discutait devant un café avec Sylvie. On le lui a répété
plusieurs fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux enfants de 10
et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté pour vivre, voyager, étudier à
Paris peut-être et qui se cherche.
Elle n'en peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit
et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte, le gouffre
s'en vient, vite-vite-vite ! Il lui semble voir là la façon la plus rapide d'atteindre le ravin. Elle
se cherche. Que veut dire cette expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en
crise d'identité. Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent, la
France se cherche, les États-Unis se cherchent, se trouvent peut-être aussi, en la multitude.
Ceux qui se trouvent, souhaitent détruire ceux qui se cherchent, ce qui n'est pas pour régler
le problème de ces derniers. Ku Klux Klan, nous savons qui nous sommes, nous savons
qui vous êtes, nous allons nous débarrasser de vous, car il est important que nous
puissions demeurer ce que nous sommes, puisque nous avons découvert qui nous étions et que
rien n'est pire que de se chercher une identité. Sylvie se cherche, so am I. Et elle parle
étrangement du Ku Klux Klan.
Et les Ku Klux Klan ne se chercheraient pas ? Une gang de suiveurs, de conformistes
à un chef peut-être, qui se laissent entraîner à tuer pour aller pourrir en prison
ensuite. Suivre des chefs peu subtils, criant à qui veut l'entendre qu'ils tueront tout le monde.
Comment alors se croire en sûreté et capacité d'accomplir notre mission ? Propagande
nécessaire pour attirer de nouveaux moutons. Mais ces moutons, ne se cherchent-ils pas ?
Quelle peur les pousse à suivre ces chefs, à agir par admiration ou par peur de ses chefs ? Et
ces derniers, d'où provient cette haine pour toute une collectivité ? Ne provient-elle pas
d'expériences personnelles isolées qui n'ont rien à voir avec l'humanité ? Comme le gars prêt
à faire sauter la planète parce qu'il a essuyé un petit échec dans une cabane à patates frites? |
|
|
| ||
|
|
- 22 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Julien était plutôt embarrassé par cette conversation. C'est que sa tête n'en avait
que pour Oswego et Mathilde.
Euh oui.
Tous les moyens sont bons pour soutirer de l'argent ou avoir des pouvoirs, se
croire important, base de nos sociétés, compétition pour la richesse et le prestige. Et nous
serions surpris d'avoir élevé des prêts-à-tuer-tout-le-monde pour se faire servir et admirer par
une gang apeurée. Avouer ses échecs, avouer ou chercher ses vraies motivations, voilà déjà
un bon pas pour l'humanité. Se comprendre d'abord, comprendre les autres ensuite. Le
seul message que j'aurais pour ces membres du Ku Klux Klan, c'est celui de se demander ce
qu'ils cherchent vraiment, le pourquoi de leur mouvement, leur motivation ou problème en
cause. Une haine, ça se justifie rationnellement. Si leur seule motivation est de s'approprier
le pouvoir, la richesse, la servitude, alors leur haine est injustifiée. On dit que l'on
déteste pour que les gens détestent à leur tour, pour ensuite faciliter l'action.
Bien sûr Sylvie, tu veux un autre café ? Je crois que le cours de Vanvinthorpe t'a
beaucoup marquée. Laisse un peu le social et la philosophie de côté, veux-tu ?
En fait, les motivations sont ailleurs et les moutons ignorent ces motivations. Ou
au contraire, ils en sont trop conscients et espèrent soutirer leur part du gâteau. Vivre et
laisser vivre, quelle belle expression qui n'a jamais été entendue de personne. D'aucun peuple
ou pays, surtout pas des Américains.
À ce mot, Julien se sentit presque attaqué. Mais il pouvait tout de même voir
certaines similitudes entre ses inquiétudes et celles de Sylvie. Elle termina son discours avant
de laisser Julien seul à la table du 216, un des bars de l'université.
Qu'avons-nous à attendre d'autrui ? La servitude certains pensent. Eh bien moi pas.
Je tuerai moi aussi, non, je serai plus subtile et j'atteindrai mes objectifs. En attendant,
qu'ai-je donc à attendre d'autrui ? En attendant, je pourrais vivre et laisser vivre.
Ainsi donc, il ne reste plus qu'à nous chercher.
Voilà que Julien entre en dépression. De retour chez lui, il téléphona Mathilde. Elle
n'a pas reçu sa lettre, un de ses amis est arrivé chez elle, d'Allemagne, il est làjusqu'au 4
avril, empêche Mathilde de lui écrire, de lui parler. Il panique sans raison, il ne peut rien attendre |
|
|
| ||
|
|
- 23 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
de Mathilde, mais elle s'est justifiée pendant cinq minutes à propos qu'elle ne lui avait
pas téléphoné, lui disant qu'elle n'avait pas arrêté de penser à lui. Les justifications
détruisent tout. Elles font penser qu'elle a des comptes à rendre alors qu'il ne peut rien exiger
d'elle. C'est comme s'il lui reprochait des choses alors que ce n'est pas le cas. Julien ne
voudrait aucunement jouer le rôle de celui qui veut une lettre, qui désir ardemment qu'on
l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore. Il pense arrêter d'appeler Mathilde, il va
attendre ses contacts. Elle va l'appeler ce soir, qu'elle dit. Il n'a pas hâte. Se sent-elle trop
obligée envers ses amis ? Ce qui l'inquiète, c'est qu'elle l'oublie.
Oh Mathilde, que fais-tu ? Dépassée par les événements, je n'existe plus ? Quel affront
! Je me retourne vers Clélia, je ne veux plus de cette multiplicité de relations. Je veux
une Clélia, ne pas souffrir, observer chez les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me
mettre à lire, on apprend beaucoup par les livres, je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je
ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela ira-t-il,
jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires scénarios, les plus beaux ? Ô
Gwendoline, my beauty, attends-moi à Cythère, je t'y retrouverai après mon chiffre de télémarketing.
Ô Mathilde, my beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God,
je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à apprendre. Un
édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je suis incapable de distinguer ce que
j'ai appris. Croyez bien que je désespère d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis
attendre de me retrouver dans les bras d'une humanoïde que j'ai connue. Veuillez me faire
parvenir immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe, j'attends
la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant qu'à bien faire, agréez,
dear God, mes salutations distinguées.
14
Julien courrait dans les corridors pour aller à son cours, rêvant de Mathilde et
peut-être même de rencontrer une autre fille, puisqu'il se sent si libre. |
|
|
| ||
|
|
- 24 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
C'est alors qu'il entra par erreur dans un amphithéâtre, il trébucha et toute la salle
le regarda alors qu'une jeune fille pleurait en avant. Elle a eu le temps de terminer son
discours avec cette phrase fatale :
Ceux qui auront fait l'amour avant le mariage mourront en enfer !
Un prêtre s'avança pour aider Julien à se remettre debout et l'invita à s'asseoir.
Julien constatait une bande de jeunes lavés du cerveau qui s'amusaient à se rencontrer en
des congrès pour convaincre leur génération de demeurer vierge jusqu'au mariage. Il se
demandait bien de quelle planète ils débarquaient. Naturellement, le mot Dieu revenait à
toutes leurs phrases. Tous ces vierges sont là pour expliquer tous les problèmes qu'implique
le sexe avant le mariage sans même l'avoir expérimenté. Ils vont jusqu'à dire qu'il ne
faut même pas donner un petit baiser sur la joue ou se tenir la main. Pourquoi manger et
respirer alors ? Julien n'était pas dans la salle depuis cinq minutes que déjà il parlait à tous :
Qui sont-ils eux pour venir nous dire de nous abstenir avant le mariage ? Ce n'est
pas pour rien qu'ils parlent sans cesse des plans de Dieu. Retournez à la maison, faites
l'amour, et revenez après pour me dire si cela n'est pas mieux. Moi je dis qu'un jeune qui est rendu
là pour parler de virginité c'est un jeune obsédé par l'idée d'avoir du sexe et qui a un
problème psychologique profond. D'autant plus lorsqu'ils commencent à voir ça comme une
maladie, ces jeunes-là ne seront pas normaux en mariage, ils vont avoir le sexe en horreur, comme
les femmes dans le temps qui ne jouissaient pas en faisant l'amour parce que leur curé
leur disait que c'était un péché.
Julien est catholique. Sa morale le détruit un peu plus chaque jour. Non pas qu'il
respecte tous les principes de la religion, bien au contraire, mais il se sent tout de même coupable
de ses actions. N'est-il pas désolant que certains religieux ne manquent pas une occasion
de condamner ceux qui désirent vivre en toute liberté ? Il respecte Mathilde, même si elle
fait l'amour avec tout ce qui passe. Il la pardonne au détriment de la Bible chrétienne.
La Bible chrétienne... en admettant que ce conte ait autre chose à faire que d'être
une fiction mythique franchement écurante, malhonnête, sournoise, perverse, mal. Si
seulement la portée de ces trois seules lettres pouvait frapper en plein visage 2000 ans de
fanatisme religieux ! C'est le temps que l'on se réveille et que l'on comprenne qu'il existe toute une |
|
|
|
- 25 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
partie de la collectivité qui nous entoure qui souffre de leurs péchés et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrivent à affirmer la phrase maintenant classique que les maladies vénériennes sont un cadeau de Dieu pour nous débarrasser des gens aux murs faciles. Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me payerai la Bible, les 300 versions différentes qui existent s'il le faut, juste pour vous en ressortir les choses les plus inconcevables qui puissent exister. Que l'on m'apporte encore une de ces phrases bibliques à la noix qui puisse s'interpréter pour aider à l'anéantissement de tout un peuple ! Votre Ku Klux Klan, étudiez-le bien. Il ne diffère pas beaucoup de certains gouvernements ou partis politiques, et peut-être pas du tout de plusieurs mouvements religieux. Relisez, ou plutôt lisez Gide, Voltaire, Yourcenar, ou même, lisez-la votre Bible. Avant de commencer à la citer à tort et à travers comme si elle faisait office de Loi divine, vous serez peut-être surpris d'y lire que vous-mêmes êtes condamnés. Je croyais que les sociétés évoluaient, je pensais que, lorsqu'un grand auteur avait écrit ses briques, on n'avait plus besoin de les répéter. Eh bien non, il faut sans cesse reconstruire les consciences, sensibiliser les gens dans un but un peu plus humanitaire. Comme il est difficile pour quelqu'un de se croire libre de penser avec tout un bagage de croyances implanté dans son cerveau. Ces gens sont même incapables de revenir sur leur idéologie pour se demander s'ils ont peut-être tort. Pas du tout, et tout jugement par la suite devra aller en fonction de ce savoir qui ne leur appartient pas. Alléluia ! Fêtons la mort du Christ, puisque personne n'a compris son message !
Une folle s'avança pour dire qu'après cinq ans de vie commune avec son copain, elle
est redevenue vierge par une renaissance et que l'on peut recommencer à zéro parce que
Dieu nous pardonne.
Eh bien si c'est vrai, faisons l'amour, Dieu nous pardonnera de toute manière. Tu auras |
|
|
| ||
|
|
- 26 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
juste à te confesser cinq minutes avant le mariage. Il y en a des malades, je vous jure... et puis je suis en retard à mon cours. Julien sortit de la salle en claquant la porte.
15
Il a parlé avec Mathilde. Ils se sont répétés les traditionnels bonjour et discours
presque amoureux, ils se verront vers la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme elle dit, lui
au moins il a Clélia pour se contenter. Il ajouterait même qu'il ne devrait qu'avoir Clélia
pour bonheur. Elle disait à la blague qu'un coup à Ottawa elle chercherait un mec avec qui
passer la nuit. Julien lui a dit non, eh, elle vient pour lui, pas pour qu'il souffre de la voir
coucher avec un autre. Comme ce serait cruel, sans perdre de vue que Clélia ignore cette histoire
et qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle.
Mais ne sais-je donc pas que je n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni
de compassion ?
Clélia lui téléphone pour lui dire qu'elle l'aime, il est minuit trente-huit. Il arrête
d'écrire son essai sur Virgile, c'est sûrement un signe.
16
Julien réfléchissait à cette passion qu'a Mathilde envers Montréal alors que lui n'en
a que pour Paris. Ses opinions changent comme la température. Une lecture du Voir,
journal de la ville de Montréal, et le voilà converti à la culture québécoise. Julien regrettera un
jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce mythe en lui de voir en
Montréal une ville qu'il déteste? C'est le mythe des années 70 il croit, et l'histoire de la
Révolution tranquille qui est difficile à digérer. Il a idéalisé un faux Québec, un faux Montréal. Chaque |
|
|
|
- 27 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
fois qu'il y va il se retourne et se dit, mon dieu, est-ce possible, une ville si grande et
francophone en Amérique ? Puis c'est l'extase, il aimerait davantage conquérir Montréal que
Paris, c'est chez lui en fait. Julien serait l'élite, bien plus rapidement qu'il voudrait le croire.
Il faut toujours une élite, mais il ne veut pas en être. Ni en France ni au Québec.
I want to be part of the "in crowd".
Il aime bien Montréal, mais s'il veut faire quelque chose de différent, il est bien de
vivre au Saguenay-Lac-St-Jean et à Ottawa. Julien n'est de nulle part, il appartient à toutes
les époques de la littérature. Mais il peut tout de même apprécier le talent québécois. C'est
le temps qu'il fasse son entrée dans la civilisation s'il veut se défaire de ses préjugés. Il
apprécie Ottawa pour son unique caractéristique que, pour une région de plus d'un million
d'habitants, la culture y est complètement inexistante. Tout provient d'ailleurs, par bribes,
Montréal ou Toronto, et pour peu que l'on lise The Citizen d'Ottawa et que la sous-culture
anglophone ne nous intéresse pas, we are almost free of influence.
Julien termine à peine de visionner le film Pump up the Volume, film américain, cela
va de soi, et il a enfin compris le film (c'est la dixième fois qu'il l'écoute).
La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même prendre la voix des ondes, des médias,
prendre le contrôle pour à son tour écraser une génération.
Il avait cette impression qu'il était vrai que c'était à lui d'agir, mais c'est vrai qu'il
est impossible d'agir si ceux qui sont en contrôle ne lui en donnent pas la chance. Mais
n'est-il pas normal de vouloir garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous
laisserait son emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même rendu à la
limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite normale ? Personne, c'est normal. Julien
ne le ferait pas non plus. C'est donc que la nouvelle génération doit leur rentrer dedans.
Prendre d'assaut les marchés, bâtir ses institutions, se solidariser, écrire dans les journaux,
parler. Parler à l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. Il a longtemps souffert à
lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux articles dénonciateurs
des actions anglophones ne seraient lus que par des francophones. Pendant ce temps les
anglophones se délectent de Mordicai Richler, celui qui dénonce les tares québécoises.
Parlons donc là où il faut, dit-il souvent. Mais par où commencer ? |
|
|
| ||
|
|
- 28 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
17
Encore une journée, puis une autre, puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé
à une vitesse surprenante, tout juste si Julien se souvient d'avoir dormi. Il a perdu la
notion du temps, il lui semble que cela fait une semaine que Mathilde est partie. D'ailleurs, dans
sa troisième lettre, il lui a envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Elle écoute
sans cesse la chanson chantée par une femme. Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas plus
belle poésie.
Julien s'est payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Sylvie, la fille
de trente-cinq ans. La famille symbolique. Celle qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu
qu'elle brûle ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence ! Quel
enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien de l'imitation. En fait, la
question n'est peut-être pas à se demander comment une jeune fille peut être aussi intelligente,
mais plutôt, qui peut être aussi innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte
et montrer l'exemple à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? Julien
espère que Dieu a entendu son dernier message : "Cela ne me dérange pas de souffrir maintenant
si après je suis pour être heureuse le reste de mes jours". Qu'est-ce qu'il retient de cette conversation ? Elle veut devenir une intellectuelle. Cela a obligé Julien à se demander si
lui-même désirait éventuellement devenir un intellectuel, et même, s'il ne se considérait
pas déjà comme tel. Il avoue qu'il n'a pas trouvé de réponse spontanée à sa question.
Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas envie d'y être
associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il faudrait d'abord définir ce qu'est
être intellectuel, et alors là, ça pourrait ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à son avis,
c'est quelqu'un qui va mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas
trop fort, elle veut écrire et vivre de son art.
Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles. Elle tente dans ses écrits de déconstruire les |
|
|
| ||
|
|
- 29 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
structures établies. Lesquelles structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les
idéologies, les courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes.
Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de détruire
certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une reconstruction ? Julien le lui a fait
remarquer, elle lui a dit que non. Pour l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout.
Elle pense qu'elle se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu La Vie devant soi de Romain Gary qu'elle a décidé de laisser son mari. Elle a pleuré comme un
veau. La même année la famille symbolique frappait encore, son frère se suicidait le jour de
pâques, à 23 ans, le 3 avril 1983. Sans croire à la chrétienté plus qu'il ne le faut, il
s'abandonne au jour J, celui de la mort du Christ, sans oublier la trinité. Quel message et
quelle matière à penser pour le reste de la famille ! Tout cela à cause d'un père abusif et d'une
mère trop psychologue. Elle lui a raconté sa mauvaise entente avec sa belle-mère. Elle lui
avait même avoué à la fin qu'elle la détestait peut-être plus qu'elle haïssait son mari.
Aujourd'hui Sylvie a apprivoisé sa belle-mère, elle va lui faire le ménage pour seize dollars l'heure,
deux heures par semaine. C'est son seul travail.
Mais pour réussir à apprivoiser sa belle-mère, il a fallu une cause désespérée, la vieille
se meurt d'un cancer. Elle a donc eu besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un, Sylvie
en l'occurrence. La vie est injuste, a-t-elle dit lorsqu'elle parlait d'une jeune fille de 22 ans
qui venait de mourir du cancer à l'hôpital. Et par transposition, comme la vie est injuste de
me faire mourir moi ! La vie est-elle injuste ? La vie est la vie. Sylvie a vu, au moins, cinq ou
six de ses proches mourir. Elle a maintenant apprivoisé la mort, qu'elle dit, elle ne s'en fait
plus avec ça. Ce qui surprend Julien d'ailleurs. Elle est heureuse, dit-elle. Elle semble
heureuse, mais il sait qu'elle doit passer des moments très difficiles. Mais comme elle dit, il y a eu
une métamorphose et il ne saurait accuser Romain Gary, malgré que lui aussi a pleuré en
le lisant. Curieusement, celui-ci s'est suicidé parce qu'il allait mourir d'un cancer. La vie
est-elle injuste ? |
|
|
| ||
|
|
- 30 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
18
La température est à la pluie, Julien déprime. Il a discuté avec Jean au 216, bon dieu, il
a couché avec la moitié des garçons de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs
derrière des rideaux de théâtre, la nuit dans les dortoirs, son cur bat encore juste à y penser. Il y
en avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient couché avec lui.
Jean a de gros remords au sujet de ce jeune garçon, de très gros remords. À se demander s'ils
ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte. Paraît-il, même un professeur est entré dans
la ronde, il l'a également ridiculisé. Cela rappelle à Julien son enfance, dont le calvaire
a atteint son summum au secondaire II. Il aurait cependant tendance à dire que c'est au
secondaire IV que le point culmine. Il avait toute la classe contre lui, on le traitait de cave,
de poire, on riait de lui, encore chanceux que l'on ne l'appelait pas le fefi, encore qu'il ignore
ce que l'on disait de lui dans son dos. Ils jouaient au volley-ball et il n'était pas si mauvais,
une erreur à l'occasion, cela suffisait à le dévaloriser aux yeux de ses coéquipiers. L'équipe
adverse disait qu'il fallait lui envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il lui fut
possible d'affronter ces attaques lorsqu'on lui envoyait sans cesse le ballon, il en était fier,
mais après cinq ou six attaques il lui semblait normal de manquer, lui qui n'était déjà pas
très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant c'était vrai qu'il n'avait aucune
motivation, ses bras ne bougeaient pas. Eh bien, pas une seule personne ne lui a épargné
son commentaire, sauf deux. Le professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est
fait sucer par Annie Gagné alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard suçait Julien à
son tour. Il avait 15 ans alors, cette relation l'a fait paniquer, peur de ne pas bander, peur
du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas sa défense, du moins il le
laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des lois inhérentes aux vrais sportifs, comme
le respect de l'autre, qu'il se faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse
modestie cachait une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait pour
la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il a finalement ridiculisé
Julien à son tour devant tout le monde. Julien lui a dit sur place, il lui a fait remarquer sa déviance, |
|
|
| ||
|
|
- 31 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
le seul qu'il s'est senti obligé de lui dire, Gaétan en a eu des remords. Après le cours il
est venu s'excuser, il voulait serrer la main de Julien. Ce dernier a peut-être manqué sa
chance de s'en faire un ami, peut-être Gaétan aurait ensuite pris sa défense, mais il n'y
croyait guère, du reste il n'en avait nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que
la mauvaise action. Y a-t-il un seul professeur qui s'est levé pour arrêter la destruction
qui rongeait Julien, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq années de secondaire. Ah
si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop généralisé et que l'intervention
devenait une obligation. Donc pas pour sa défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un
mouvement comme celui-là qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce
à quoi Julien osait à peine espérer, il l'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le
monde, lui criant qu'il était cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de salut extérieur.
Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, sa réaction fut spontanée, comme si
n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun pardon n'était possible. Il l'avait abaissé, qu'il
vienne s'excuser ensuite ne change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que Julien
a subie sur le coup, encore que, un élément d'un groupe qui l'humilie ne devient-il pas
secondaire ? Non. Il a refusé de lui donner la main. Gaétan a répondu qu'il venait de construire
un mur entre eux. Julien lui a rétorqué qu'il se demandait bien qui l'avait construit ce
mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il
serait gagnant en bout de ligne puisqu'il avait plus de popularité que Julien. And so what ?
Julien lui a dit : "C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil
de Jonquière que tu vas commencer à te prendre pour un
autre". Cette phrase pourtant banale a bien ébranlé Gaétan. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que Julien ne
valait pas la peine que l'on se tracasse à son propos, qu'il était un moins que rien autrement
dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire, le seul qui avait une
conscience, Julien l'a atteint en plein cur, il a payé pour tous les autres.
Est-ce qu'il regrette ? Il aurait dû accepter ses excuses, cela lui a semblé trop facile
pour lui de l'humilier aux yeux de tous et de venir se faire pardonner ensuite à l'insu de
tous. Mais on aurait bâti l'avenir sur une note positive et cela importait peut-être davantage.
Et Jean qui a des remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils |
|
|
| ||
|
|
- 32 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
aussi ? Julien en doute et il s'en fout. Une des conséquences directes de ce calvaire c'est
le repliement sur lui-même, sa nonchalance, son insolence, et surtout, sa prétention.
Cette dernière est nécessaire, sans elle il aurait perdu toute confiance ou espoir et il se
serait suicidé. Il a plusieurs fois pensé le faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par
le fait qu'il croyait être seul au monde, ou qu'il mourrait seul dans son coin car jamais il
n'aurait eu le courage de parler à qui que ce soit. Et comment aurait-il pu, avec la mentalité
sociale actuelle. Il en faut du courage pour prendre la vie d'assaut et écraser les autres à son
tour. Enfin, Julien a rencontré des filles, il n'a pas abandonné ses études, et maintenant,
pour son envie de faire une jeunesse qu'il croit avoir manquée, il veut partir pour Paris.
Sa conversation au 216, quel calvaire ! Julien souffre en collectivité, il souffre. Il
pense que ces derniers temps il s'est trop mêlé de choses et événements extérieurs, il lui
faudrait revenir à lui-même. Il pense étrangement à Mathilde, il s'ennuie vraiment. Il constate
que le printemps l'affecte en rapport à Clélia. Il se rappelle les événements des deux
printemps passés où elle l'a carrément laissé là. Mais il voit aussi l'après, l'été où elle était belle
en bermudas et t-shirt, ça le revigore un peu. Il voudrait la voir ce soir. Il aimerait cependant
se retrouver dans les bras d'une autre. Julien se sent vraiment mal, il a des remords parce
qu'il ne va pas travailler ce soir.
Il a déporté ce soir à lundi prochain. Mais il n'aura pas le temps de travailler lundi
prochain, trop de choses à faire.
Je ferais mieux d'aller travailler ce soir. Mais premièrement Vanvinthorpe.
Il pense qu'il ne va pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon. Lundi
il manquera le cours de Mme Laffite, ainsi il respirera un peu. Il lui faudrait finir la
session comme il l'a commencée, manquer les deux dernières semaines. Il va manger du pain
ce soir. Cela fait au moins deux mois qu'il n'a pas fait d'épicerie.
Il n'a plus rien à manger, il a même dégusté une boîte de fèves à la sauce tomate,
découverte dans le fond de l'armoire à sa grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au
moins trois ans. À vrai dire il n'a pas faim. Il en arrive à sa dernière tasse de café ce soir, il va
se mettre au thé. Jamais il n'aurait cru être capable de survivre aussi longtemps sans
acheter de la nourriture. Ce qui est bien là-dedans, c'est qu'il n'a plus besoin de faire attention à ce |
|
|
| ||
|
|
- 33 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
qu'il mange, il n'a pas le choix. Il en a terminé avec les cannes de soupe bizarre et le
riz. C'est avec son dernier dix dollars qu'il a acheté du lait et un pain hier, c'est presque
le bonheur. Il apprend à apprécier des choses aussi futiles que le pain alors qu'il n'a plus rien
à mettre dessus. Il n'a plus aucune motivation. C'est l'heure des échéances, il y a de
quoi devenir fou.
"À l'intérieur, c'est plein de
papillons", l'homme est en amour. Drôle d'expression.
Moi ma bedaine est pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les
métamorphoser en papillons.
Jean aussi écrivait des lettres à la Vierge Marie et les brûlait. C'était donc une
pratique courante. Julien est dans le cours de la Bourdon. De tous les livres qui ont fait l'objet
d'un exposé oral dans ce cours, les deux tiers portaient sur l'infidélité et l'autre tiers l'avait
en thème secondaire. Même le sujet de Julien, L'Immortalité de Kundéra, parle de cela.
C'est une constante qui reflète bien la conscience d'une collectivité. Tout le monde se
trompe l'un l'autre et en souffre. Si Julien devait se faire une nouvelle compagne, il croit que
ce serait clair dès le début : je ne vais pas chercher à coucher avec d'autres, mais si le
contexte s'y prête, je ne pourrai et voudrai résister. Ainsi il n'y aura plus de mensonge ni de remords.
La collectivité pourrait-elle en venir à ça ? Non, ça sonne trop immoral une relation
ouverte, c'est le chaos pour la religion. Imaginons un instant une société qui accepte la relation
à droite et à gauche, avec plus aucune stabilité
"apparente", en une activité bien au-delà
du message religieux. Peut-être un jour en serons-nous là, même si tout le monde couche
déjà avec tout le monde, même les plus chrétiens. Julien pensait : Il faut le dire, c'est une
manie chez les humains de tenter de se rendre coupable et de se faire du tort mentalement,
sans raison. On aime ça la flagellation psychologique, on est masochiste.
S'il pouvait tuer, il tuerait ! Il peut tuer, il tue, il tue le Vanvinthorpe ! Ah, tout a été
très bien organisé. Julien le rencontre au Pivik, le monsieur lui fait une remarque, cela lui
permet dans son bureau de lui dire qu'il l'avait averti "à plusieurs reprises ".
Il a cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du groupe a en moyenne deux à
trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de son stupide programme informatique
supposé aider les étudiants à apprendre la grammaire, Julien vient de perdre six heures à
chevaucher à travers les problèmes du programme pour rien ! Six heures à jeter au feu! Avec aucune |
|
|
| ||
|
|
- 34 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
preuve de combien de temps il a tété là-dessus ! Julien s'est trompé à propos de
M. Vanvinthorpe. Il ne lui demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il
lui a clairement spécifié qu'il allait lui faire couler son semestre. Il lui faut donc
comprendre qu'il mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce qu'il en a à foutre ? Son cours de
trois heures qui lui en semblait six, qui était son quatrième cours de la journée et son
sixième cours de la session, il lui était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui
font pas.
Julien lui a raconté une histoire à pleurer, comme quoi il travaillait trente heures
par semaine, il lui a dit aussi qu'il avait des problèmes personnels, le professeur lui a
répondu que ce n'était pas ses problèmes. Julien va répliquer avec une lettre.
Le salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que je
n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais plus combien de cours que
je souffre, avec tout de même de bons résultats. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable
de parler contre moi au département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que la
Sorbonne m'accepte à Paris. Cela montrerait tout leur syndrome du professeur un peu frustré,
qui exige alors que c'est les étudiants qui payent et qui s'endettent au possible. Eux, ces
professeurs du département de littérature à Ottawa, ont eu les études gratuites en France.
Il fallait travailler dur pour passer à travers une année. C'est pas comme ça que ça marche
en Amérique ! Ici, avec l'argent, il faut quelque chose au bout! Surtout lorsqu'il s'agit
d'une hypothèque dont le montant sera quadruplé avec les années!
19
Retour sur le 216.
Mon environnement me fait vomir. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je
ne serais pas surpris que l'on finisse par m'enfermer !
Jean s'est mis à pleurer
"comme un bébé" avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette |
|
|
| ||
|
|
- 35 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
passion pour Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les
étudiants sont dans la même situation. Julien ignore pourquoi, mais le fait de voir Jean pleurer lui
a remonté le moral.
Mais moi je ne pleure pas, je chante et je ris !
Puis il retombe en amour avec Clélia. Hier c'était incroyable, elle est belle, elle a
son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et demi qu'ils sont ensemble.
Julien regarde par la fenêtre, il aurait envie de partir dans le ciel, mais il s'écraserait sur le
trottoir. Pourquoi ? À cause de ses problèmes de conscience, pas Clélia, mais ses travaux
d'université. Que la vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Julien regarde les
édifices, cela s'écroulerait et rien ne changerait, il lui faudrait tout de même lire 2000 pages et
en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.
Le 216. Adeline, un intérêt plat. Sylvie, une vraie fatigante. Nathalie ? Si Clélia
mourait, elle serait conquise et il serait heureux ou malheureux avec cette fille. Mais Clélia
est vivante, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas mal plat. Le
"beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend", il ne connaît pas son nom,
son pseudonyme en dit suffisamment long pour justifier ses vomissements. La vie de tout
le monde le fait dégueuler !
Julien souhaiterait n'avoir jamais entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas
pire calvaire sur la planète.
S'il passe à travers sa session, il jure de remercier le ciel et d'écrire une lettre au bon
Dieu pour le remercier. Une lettre à la Terre en l'occurrence, il lui faudra donc l'enterrer au
lieu de la brûler. Bof, il va la brûler, les cendres ou les molécules transformées risquent
davantage de retomber sur la Terre que d'aller au ciel. Quand il dit qu'il est temps venu de
l'enfermer...
Cher Dieu, fais quelque chose ou je vais tuer quelqu'un ! Je ne vais pas
tranquillement attendre jusqu'à ce qu'ils comprennent que je suis fou, OK ? Je veux voir Clélia ! Clélia
Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia Clélia ! Jean a des problèmes psychologiques. Il n'arrête pas
de faire des clins d'il. C'est très significatif. Un clin d'il inspire une complicité, une
relation privilégiée, mais après le cinquième clin d'il, la séduction se transforme en analyse ou
en colère de ma part. Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire |
|
|
| ||
|
|
- 36 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui, j'aime autant Clélia.
Julien ne pense pas être porté vers l'infidélité généralisée, pas encore du moins. Tout
le monde a-t-il sa petite Mathilde qu'il souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se
rend malheureux pour ça ? C'est déjà bien assez.
20
Encore une semaine de cours et il sera déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin
de semaine, vive la mort du Christ ! Après la session, il aurait envie de tout abandonner et
de faire comme s'il n'avait aucune éducation. Partir de par le monde, se perdre dans les
taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un pas de plus vers cette
liberté. C'est encore mardi. Julien ne pense pas qu'il va survivre. Il s'est couché à
quatre heures du matin, levé à sept heures trente. Il a travaillé pour Vanvinthorpe comme un
malade. Trois jours pour compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte ses travaux, il
a même été raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Il jure que cela
était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux contribuables ? Les
médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à la seconde, au mot prononcé. En plus il
lui faudra encore passer au travers un dernier mardi la semaine prochaine. Va-t-il survivre ?
En plus de son exposé pour Lemay et ses six travaux longs à remettre. Quel calvaire ! Cela
va-t-il finir ?
Victoire le Vanvinthorpe ! Il lui a fait peur pour rien. Julien n'a qu'un exercice de plus
à faire, une aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de ses cours,
fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares fois où il vient il fout le camp
à deux reprises lors de la pause, et il réussira avec B ? Ça lui rappelle le cours avec M.
Lemire sur Anne Hébert. Il a dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où
peut-il pousser l'audace ? Prochaine étape : comment s'abstraire de ses travaux finaux en
soutirant tout de même de bons résultats ? Ça lui tente de dire que dans la vie il y a toujours une |
|
|
| ||
|
|
- 37 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
porte de sortie. En insolent il dit Donnez-moi ce que je veux, et on me le donne !
Maintenant il doit cependant travailler sur ses travaux finaux, jamais arrêter, jamais
assez, jusqu'à la mort, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire. Il
a bien envie de ne pas y aller au Vanvinthorpe la semaine prochaine.
21
Julien veut partir sur une brosse de malade, se saouler au possible ! Encore deux
semaines à vivre sans sou. Il a fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée il aura passé
au travers. Avant-dernier jour de mars. Clélia s'inquiète qu'il pourrait partir pour Paris et
qu'il la laisserait. Peut-elle être si aveugle ? N'a-t-elle pas compris que s'il est capable de
prendre une telle décision c'est que quelque chose a changé ? Il y va avec le sourire à Paris, avec
la nette intention de rencontrer quelqu'un sur place.
Moi, un an sans affection ? Incapable.
Comme ce serait cruel de laisser croire à Clélia qu'il sort avec elle pendant qu'il a
quelqu'un en Europe.
N'ai-je donc plus de sentiment pour elle ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait
pas fait et ce serait du pareil au même. Elle est belle, mais elle m'excite moins. Mais
Mathilde non plus, je l'ai finalement oubliée. La vie scolaire du département et la pensée d'aller
à Paris, cela me nourrit amplement.
Mais peut-on voir clair pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant
plus que, par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Qu'il est las, las de tout. La vie le
traverse sans qu'il ne s'en rende compte. Julien prend des décisions directement par la
raison il serait porté à dire, mais c'est le cur. Il est en amour avec Paris, le même sentiment
que lorsqu'il voyait son départ pour Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort,
parce qu'il était davantage au désespoir en ce temps. Julien souhaitait qu'Ottawa soit une
délivrance sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'a-t-il à attendre de |
|
|
| ||
|
|
- 38 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Paris maintenant ? Transition, constamment en transition, transition encore et encore.
Murielle veut laisser son copain, le summum est atteint, elle va sortir de son marasme.
Elle compte beaucoup sur Julien, c'est lui qui lui aura tout conseillé : de le laisser là,
de déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas qu'à
l'origine c'est lui qui l'a encouragée à déménager de chez elle et d'aller demeurer avec Marko ? Il a
de la difficulté à s'avouer cela, il croit que l'on devrait moins écouter ses amis.
Ne pas sous-estimer l'influence parentale, les pères de famille continuent à
promulguer des valeurs effrayantes et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite
son fils de lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller chercher
une tranche de pain. Ça fait peur.
Julien a parlé avec la grosse Josie, celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle
l'a fatiguée. Sucé son énergie. Lui racontant que ses goûts c'était leur professeur de
théâtre, Monique Laffite. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (Julien aussi
le voit très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe, comme Jean.
Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il était homosexuel - avec
son foulard rose, fallait bien s'y attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à
le crier à tout le monde. Bravo, et Julien là-dedans ? Tout le département pense-t-il
maintenant que Julien est homosexuel parce qu'il est ami avec Jean ? Sûrement. Si le Parti
réformiste de l'ouest venait à prendre le pouvoir, ils ne seraient pas long à traquer, on les
jetterait vite en prison. À moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller la
peine capitale, on les décapiterait donc. À moins qu'ils n'aient déjà pensé à la chambre à gaz,
et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au moins ça vaut la peine, on y passe
en série.
22
Premier avril, son calvaire se terminerait-il aujourd'hui ? |
|
|
| ||
|
|
- 39 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
23
La descente aux enfers commence. Julien croyait avoir vu son calvaire de près, il se
trompait. Hier au lit chez Clélia il a eu l'idée, et personne ne lui dira si c'était une bonne idée
ou non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Julien le fait
parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que c'est un gadget intéressant.
Il ne demande jamais à Clélia à qui sont ces numéros. Mais cette fois un numéro qui
commence par 567, c'est-à-dire dans le secteur autour de l'Université d'Ottawa ou dans le
centre-ville, avait la mention 24, ce qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même
Julien n'avait téléphoné que quatre fois. Il a demandé comme ça à Clélia qui c'était, sans
trop s'attendre à de réponse. Il ne lui demandait pas plus que ça d'informations là-dessus,
il pensait même que l'appareil était détraqué. Julien tremble au moment où il y pense,
comme hier. Clélia lui a alors dit qu'elle ne savait pas qui c'était. Puis tout à coup elle lui a
avoué que Ken avait trouvé son numéro dans l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler
depuis. D'accord, cela ne le dérangeait pas. Mais elle avait sur le cur cette chose qu'elle
devait avouer, alors elle lui a dit avoir rencontré Ken à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient
passés à son appartement. Clélia s'excusait, s'excusait de ne pas lui avoir dit. D'accord, il
s'en fout ! Mais il a bien compris qu'elle avait davantage de choses à se faire excuser. Elle lui
a enfin avoué ce qu'elle avait à dire : Ken lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté
contre Clélia. Un peu plus tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient
habillés. Julien voulait mourir. Il a eu beau se dire qu'il avait fait pire avec Mathilde,
impossible. Julien tremble en ce moment, il tremblait là. Il est allé à la salle de bain. Maintenant
il essayait de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Ken avait ouvert ses pantalons, puis
avait ouvert ceux de Clélia.
Ils se sont masturbés, il a éjaculé. Ils ne se seraient pas embrassés, il n'y aurait pas
eu pénétration. Il est retourné à la salle de bain. Cette épreuve fut pire que celle de sa
propre infidélité. Il n'a point été capable de la juger, étant dans la même situation. Il ne lui a |
|
|
| ||
|
|
- 40 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
pourtant pas dit l'histoire avec Mathilde. Car alors elle n'aurait plus été à New York,
n'aurait plus parlé à Mathilde, Mathilde lui en aurait voulu et n'aurait pu revenir à Ottawa. Si
l'épisode de Mathilde ne s'était pas produit, la rupture entre lui et Clélia aurait été
instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette peur qu'elle recommence, qu'elle couche
avec Ken en cachette, double relation humiliante. Mathilde est loin, elle. Même si elle ne
l'était pas, il n'est pas certain s'il voudrait coucher avec elle. Clélia lui affirme qu'elle ne veut
plus recoucher avec Ken, elle le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où vont les
mensonges ? Ça lui a pris deux heures pour arriver à connaître la vérité, sans quoi, sot qu'il
est, il ne saurait que l'aspect visite chez Ken. Julien l'a poussée en prenant pour acquis dès
le début qu'elle avait couché avec l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre
à l'université est une invention ? Clélia est tout simplement allé directement chez Ken,
sachant exactement ce qu'elle allait y chercher ? Julien les a bien vus au Yucatan, ce club
de nuit, il a alors souffert de les voir ensemble, ils l'ont, comme par hasard, perdu dans
la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ? Ils vont recoucher
ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans arrêt, ils discutent sûrement, on ne
couche pas avec quelqu'un sans développer une sorte de complicité. Et ainsi, lui et Clélia,
sont aussi pire que tout le reste.
Julien voit la similitude entre ses actions et celles de Clélia, elle est significative à
plusieurs niveaux. Premièrement elle signale un problème dans leur relation. Ou du moins
un désir de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en
question. Deuxièmement, il a souffert tout le mal qu'il cause ou pourrait éventuellement causer
à Clélia en couchant avec Mathilde. Il a tant eu mal qu'il ne lui dira pas pour Mathilde.
Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela pouvait la soulager de comprendre qu'elle n'est
pas seule à avoir triché. Clélia se considère de bien supérieure à Mathilde, à la limite cela
passerait mieux pour elle. Lui ça l'a détruit complètement. Il se pourrait que Ken soit plus
beau que lui aux yeux de Clélia. Mais pourquoi donc ne s'est-elle pas arrêtée ? Plus fort que
elle? Pourquoi jouait-elle tout son avenir avec Julien ?
Pensait-elle trouver mieux en Ken ? Les mêmes questions à propos de Mathilde
deviennent intéressantes.
Pourquoi donc ne me suis-je pas arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas |
|
|
|
- 41 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
fait spontanément, ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir tant voulu ne rien faire. Clélia n'a eu les remords qu'après avoir vu Ken éjaculer. N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ? Moi qui a eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou elle qui n'a pas réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était qu'une autre fille, cette expérience qu'il me manquait mais qu'elle a déjà bien expérimentée avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit davantage, je le crois bien maintenant. Que tout est à remettre en question ! Comment la laisser ? Impossible. Comment l'aimer ? Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série.
Il a téléphoné la jeune Nellie, avec espoir de la voir, même si elle ne l'intéresse pas.
La fille de 16 ans est retournée vivre chez son copain Mark (qui la trompe avec sa
colocataire d'ailleurs) et est revenue à ses habitudes pantouflardes, son copain ne lui laissant
aucune liberté. Il a bien regardé Nick, jamais il n'aurait le courage de lui sauter dessus comme
Ken a fait avec Clélia. Et pourquoi vouloir détruire sa relation avec Jim, son propriétaire ?
En plus, ce dernier viendrait qu'à le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on
le jetterait à la rue. Ah, il ne veut rien savoir de personne. Son sentiment est la jalousie.
Lui aussi aurait aimé faire l'amour avec une belle fille rencontrée dans ce club ce soir-là.
Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées pour multiplier
les parallèles et lui faire comprendre les implications de sa relation avec Mathilde.
Puis-je en vouloir à Clélia ?
Julien lui en veut, comme elle lui en voudrait si elle savait. Lorsqu'il imagine la
fameuse scène, il a envie de pleurer. Semble qu'il l'aimait la Clélia. Lui qui s'est tant posé la
question. Il est certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du mois d'avril. Après le soleil
ne se montrera guère. Il ne sait plus où il en est, il ne sait plus ce qu'il veut, il n'est plus en
état de penser. |
|
|
| ||
|
|
- 42 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
24
Julien savait qu'en passant au Centre universitaire il allait rencontrer Ken Strange
(c'est son nom !). Un autre tour de force, il a son numéro de téléphone. Julien lui a donc parlé,
dit qu'il savait ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il n'en ajouterait
pas quelque chose.
Il a appris entre autres que Clélia savait ce qu'elle allait chercher dans l'appartement
de Ken, qu'ils en avaient donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour
coucher ensemble. Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Clélia n'a pas été prise par
surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-elle besoin de le comparer avec
le jeune Ken, puis ayant découvert que Julien était mieux, la voilà revenue ? Comment
cela ne le ferait-il pas avoir envie de courir loin de Clélia, en dépit de ce qu'il a fait avec
Mathilde. Julien prend cela tel un rejet, comme si elle ne l'appréciait plus, ou avait des
doutes. Il lui est donc difficile de continuer cette relation. À avoir couché avec Mathilde, il
gardait une complicité avec Clélia. Maintenant, qu'il ait couché ou non avec Mathilde, la
complicité est rompue. Clélia se place au même niveau que toutes les autres, elle ne lui
appartient plus, il ne lui appartient plus.
25
Bon, Clélia a désiré Ken au même point que moi j'ai voulu Mathilde. Je commence
à accepter ce fait. J'espère que cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette
personne magique me passera. Hier j'ai couché avec Clélia. Elle est vraiment belle. Plus belle que
n'importe qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans la même
demi- |
|
|
| ||
|
|
- 43 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
heure. En ces temps cela veut dire que je suis en manque. Maintenant je veux m'orienter vers le retour complet avec Clélia. Je ne vais pas chercher à coucher avec Mathilde si elle revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon chemin.
Julien serait stupide de le croire, d'autant plus qu'il est toujours coupable. Les gens
perdent leurs proches dans des incendies et accidents d'auto, puis réussissent tout de même
à glorifier Dieu ensuite. Prétextant peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place
de l'autre ? Ce qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se
passer ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Lui il s'exerce à voir
les conséquences de tels événements et il essaie d'y voir du positif. Peut-être pour se
contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà
un certain contrôle sur l'existence. Pourrait-il y croire?
26
La vie n'est qu'une série de formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir.
Julien a passé l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wang Ynan, à
comprendre son français. Puis il a passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient le
nombre d'heures qu'il avait travaillé voilà trois mois. L'assurance-chômage, à laquelle il a
rempli plus de formalités qu'un premier ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part.
Cela fait depuis le 22 novembre que j'essaie d'avoir de l'assurance-chômage et on
appelle cela une sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois !
Ensuite il est passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à l'Ambassade
de France, des tas de formalités qu'il lui est impossible de remplir, tant d'efforts pour rien !
Les universités de Paris lui renvoient tous les papiers qu'il a tant eu de peine à amasser, ne
lui disent presque rien, il doit déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles
d'informations générales. Au moins ils répondent, mais il passe quelques heures avec Mme
Migneault à l'ambassade à essayer de figurer tout ça. Le gouvernement canadien, lui, réussit à l'oublier |
|
|
|
- 44 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
dans ses dossiers informatiques et il a de bonnes raisons de croire qu'il fait exprès.
Sont pas là pour nous aider, mais nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas
commencer avec les institutions gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans
ces endroits que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme pour aller
là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que l'on agirait très vite,
pour m'emmener en prison.
Il a donc manqué le dernier cours de M. Savard, tant pis.
Trente minutes en retard au cours de la Bourdon, il doit aller la convaincre de lui
laisser une prolongation pour le travail sur Réjean Ducharme. Ce qui est un autre tour de force.
Ma vie n'est qu'une série de tours de force de calvaire, mon but consiste à
m'enfoncer dans un trou le plus possible, puis tout faire pour m'en sortir avant d'en crever. Si je
réussis à faire les travaux de mes six cours, tout sera, je l'espère, enfin fini. Mais je n'y crois
guère, à la dernière minute une soucoupe volante détruira mon diplôme qui de toute manière
ne vaut absolument rien. Un diplôme de quatre années d'études à l'université en littérature
? Bullshit, on ne se trouve même pas un travail, et si oui, à salaire minimum. En fait,
ce diplôme n'est qu'une formalité pour m'ouvrir à la multiplicité des formalités, mais à
Paris. Eh bien, si cela m'ouvre la porte, allons-y ! Ce n'est plus la Clélia qui m'empêchera
d'agir. Même si notre relation n'est pas ouverte, ce sera une relation ouverte cachée, car je ne
m'inquiète plus pour elle, elle ne passera pas un an à m'attendre, elle agira.
Il accepte tout ça. Il doit être bien
"strange" en ce moment. Mais bon dieu, quel enfer.
Ce mois de mars-avril lui semble être le pire qui soit arrivé depuis quatre ans. Quatre mars
en ligne de misère qui débouchent dans le mois d'avril.
"Est-ce qu'il en sortira grandi ?",
pour reprendre les Rita Mitsouko. Il lui faut encore passer au département vérifier ses
horaires d'examens, puis passer au travail clarifier son horaire pour les trois prochaines
semaines, puis retourner chez lui lire Hermann Broch, La Mort de Virgile, il a un exposé oral de
quarante-cinq minutes à faire demain matin. |
|
|
| ||
|
|
- 45 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
27
Julien souffre. Il panique. Il semble accepter l'idée de retourner avec Clélia à cent
pour cent et il ne se méfie pas suffisamment. Avant-hier ils arrivent chez elle à minuit trente,
le téléphone sonne, c'est Ken. Quelle dépression. Mais le meilleur c'est hier. Lui et Clélia
se sont rencontrés pour aller prendre un café. Mais voilà qu'elle veut absolument passer par
le Centre-Rideau alors qu'il fait si beau dehors. En plus, elle insiste pour passer par le
magasin à rayons Eaton. Cet endroit lui déplaît parce qu'il y a tout plein de femmes qui
magasinent leurs sous-vêtements, et en ce moment ça lui est un supplice d'en rencontrer. Mais enfin,
ils sont passés par là et devinez qui ils ont rencontré ? Ken ! À croire qu'il était là pour
draguer, c'est peut-être là qu'ils se sont rencontrés. Clélia voulait se cacher, Julien a dit que ça
ne donnait rien, il les avait déjà vus. Mais Ken a vite tourné, il a pris l'escalier roulant
qui montait. Le pauvre, il s'est probablement retrouvé à la morgue d'Eaton, l'endroit où
l'on place les choses invendues depuis des millénaires.
Clélia se demandait comment elle pouvait être si malchanceuse. Il y a de la destinée
là-dessous, il l'a compris qu'il y avait un message à comprendre. Mais lequel ? C'est lui
la cause de ces stupides situations, quelle humiliation qu'il faille fuir en sa présence ou
se cacher pour cause de sa présence. S'il n'avait pas été là, ils se seraient parlés sans
problème, peut-être même seraient-ils retournés à l'appartement de Ken. Le trompé doit être
tenu dans le noir, l'ignorance des événements. Se parlent-ils encore ? Ça va toujours en
deux temps en plus, et lui, toujours avant. Clélia l'a trompé ? Julien l'a devancée de deux
semaines. Ken téléphone en sa présence ? Mathilde lui a téléphoné chez lui deux heures avant
en la présence de Clélia. Ils rencontrent Ken ? Deux heures avant ils rencontraient la
jeune fille timide sur le campus qui fait à Julien des sourires imperceptibles qu'il perçoit. Il
l'a conté à Clélia ça, elle ne lui en a même pas reparlé. Clélia pense qu'il va la tromper
bientôt et elle accepte cela, même si elle lui a avoué qu'elle souffrirait. Or, il n'a pas l'intention
de la tromper finalement. |
|
|
| ||
|
|
- 46 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
28
Hier il a parlé avec Mathilde, elle est allée à Montréal comme prévu, a rencontré un
garçon aux Foufounes Électriques, a passé la journée du lendemain avec lui. Ses idées sont
: Suis-je amoureuse de Julien ? Elle avait osé lui dire un petit je t'aime l'autre jour, tout
de suite réprimé. Hier elle lui disait un gros :
"Julien, je t'adore !" N'a-t-on pas sauté une
étape ici ? Pendant qu'il l'oubliait, car pas de photo, pas de lettre et pas de communication,
elle, elle se rapprochait de lui d'une façon radicale, en traînant partout sa photo découpée et
ses lettres qu'elle relit sans cesse. Résultat, elle vit dans les émotions de Julien, mais
dans celles de voilà un mois ! Elle veut venir cette fin de semaine, il appréhende les
complications. Clélia est en pleine crise existentielle. Celle-là vit aussi dans les émotions de
Julien, mais dans celles du mois d'octobre prochain. C'est-à-dire son hypothétique départ pour
Paris, peut-être synonyme de la fin de leur relation. Il n'y a que lui, semble-t-il, qui ne vive
pas dans ses émotions.
Il a relu la troisième lettre postée à Mathilde, il vient de se rendre compte de la
séduction qu'il lui a fait subir. La pauvre, pour peu qu'on se laisse séduire et que l'autre n'est pas
si repoussant, on est foutu. Trois grandes lettres de fleurs, une cassette de chansons
françaises dont une qui fera office de chanson commune à leur relation (Les feuilles mortes
se ramassent à la pelle). La voilà séduit au sang ? Ce qui lui vaut la multiplication de
ses appels, elle veut l'entendre lui reconfirmer son amour : "Julien, je t'adore !"
Elle va finir par me séduire aussi à force de me répéter combien elle ne pense qu'à
moi. J'ai eu le temps de m'en détacher, voudrais-je souffrir davantage ?
29
Que la vie s'en va chez le diable ! Il a avoué à Clélia qu'il avait couché avec Mathilde.
Sa motivation ? Après avoir vu le film de Denys Arcand, Love and Human Remains, il se sentait |
|
|
|
- 47 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
si bizarre... de toute manière ça n'allait plus. Julien n'était plus capable de dire à Clélia
qu'il l'aimait. Il avait toujours ces arrière-pensées pour chaque parole qu'elle lui disait :
"Je t'aime!". Julien répondait dans sa tête :
"C'est ça, fais-moi
croire". Lorsqu'il lui a dit qu'il l'avait trompée, dans son lit, ô ironie, elle se demandait s'il fallait rire, pleurer ou se
suicider. Puis elle lui a sauté dans les bras après s'être déshabillée. Julien n'avait pas envie
de faire l'amour.
Il lui a dit ça comme s'il lui disait que c'était fini entre eux. Il espérait cependant que
les choses allaient se replacer, c'était soit qu'il la laissait sans lui rien dire ou qu'il lui
avouait et observait les événements. Eh bien, elle semble heureuse. Leur faute s'annule,
semble-t-il, ils peuvent recommencer à s'aimer encore plus fort qu'avant.
C'est ça, fais-moi croire.
Il a parlé avec Mathilde. Elle est maintenant en totale dépression. Elle se sent
coupable de tout, elle tremblait. Elle a de gros sentiments pour lui, sentiments qu'elle n'accepte
pas. Elle ne peut s'avouer être en amour, ne le veut pas, dit ne pas être prête pour une
relation. Julien a débalancé sa vie, tout est devenu un bordel dans sa vie depuis qu'ils se sont
revus. Elle veut garder son amitié, est malade parce qu'elle pense avoir perdu celle de Clélia.
Elle ne pense plus pouvoir venir à Ottawa, c'était prévisible. Elle l'aime, cela lui fait se
demander s'il ne l'aime pas aussi finalement.
Comme je suis pris dans ma vie actuelle ! Est-ce que j'aime vraiment Clélia ? Comme
la vie est compliquée. C'est la première fois de ma vie que quelqu'un éprouve de tels
sentiments envers moi et qu'il me les communique avec autant de passion. Elle est si loin, imaginons
si elle m'avait fait ses déclarations en personne, je serais mort, on se serait laissé aller l'un
à l'autre et une longue nuit d'amour aurait suivi. Vivement qu'elle m'envoie ses lettres et
les photos.
Elle lui a dit qu'elle y penserait à savoir si elle lui enverrait les lettres. Hé ! il lui
disait qu'il voulait les lire, que ce n'était pas juste, elle avait eu ses lettres et lui rien, sa photo
et lui rien ! Cela ne l'a pas convaincue. Elle dit qu'elle ne s'est jamais ouverte comme ça
à quelqu'un pendant ses vingt-trois années et qu'elle ne veut plus lui faire parvenir ses
lettres, elle en a honte. Bref, elle va réfléchir.
Que la vie est compliquée ! Pourquoi ne pas venir ici sans rien dire à Clélia ? Ce petit |
|
|
| ||
|
|
- 48 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
motel appelé Motor Inn à Nepean semble excitant. Ce serait une bonne chance de voir Mathilde, être avec elle, l'aider et dormir dans ses bras.
Elle a cru pendant un instant qu'il s'intéressait à elle juste pour le sexe, mais que
ses lettres lui prouvent le contraire.
J'ai besoin d'une bonne bière. Maintenant chose faite. J'ai envie de la rappeler, lui
dire: Non ! Ne souffre pas, je n'ai jamais souhaité que ton bonheur ! Je n'ai voulu que me
rapprocher de toi, voir si mes sentiments pouvaient devenir plus grands, si je pouvais
t'aimer comme jamais je n'ai aimé personne ! Mathilde. Hey ! Je suis là, viens me retrouver,
viens dans mes bras, je vais te consoler ! Quel bonheur ce serait, si seulement j'en avais la
chance, mais la distance c'est un, Clélia c'est deux, mes examens et le travail c'est trois et quatre.
La vie est compliquée !
Julien se sent davantage coupable de ce qu'il a fait à Mathilde qu'à Clélia. Mathilde
écoute sa cassette vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, elle relit
encore ses lettres, il est tout à fait responsable de sa crise. Il vient de détruire ses rêves, il vient
de l'achever. Il a besoin d'une troisième bière et d'une cigarette.
Julien vient de dire à Clélia qu'il avait dit à Mathilde qu'elle savait que Clélia
savait. Clélia était enragée contre lui, elle voulait continuer à être amie avec Mathilde en
feignant l'ignorance et ainsi aller aux États-Unis cet été. Maintenant elle ne pourra plus, elle va
se sentir trop bizarre. Pendant leur conversation téléphonique, Mathilde a téléphoné.
Oh my God !
Lui qui paniquait déjà. Clélia lui a demandé ensuite si c'était elle, il lui a répondu
que c'était Jean. Clélia appelle maintenant Mathilde...
Oh my God ! Je voudrais mourir ! Pourquoi tout cela m'arrive lorsque j'ai toutes
ces choses à faire ? On dirait que je ne finirai jamais ce semestre d'études. De quoi
vont-elles parler ? J'ai dit à Clélia que je voulais continuer à parler avec Mathilde de toute manière
et elle a répondu : "No way ! She was my friend before, but she certainly isn't anymore.
Would you rather leave me for her ? "Va-t-elle découvrir que j'ai écrit trois lettres à Mathilde?
Que va-t-elle apprendre qui lui permettra de dire que j'ai menti ? Stupide téléphone ! Je suis là
à attendre que Clélia m'appelle et après je vais parler avec Mathilde, c'est certain. Ce pour |
|
|
| ||
|
|
- 49 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
rait bien être la fin de ma relation avec Clélia ce soir. Je ne tolérerai plus rien. Peut-elle encore me dire quoi faire après tout ce qui s'est passé avec Ken ? Que pense-t-elle et que va-t-elle dire à Mathilde? Ce pourrait bien être la fin de notre relation.
30
Deux heures après, Clélia a finalement appelé. L'état de Julien se situait entre le
zombi et la plante. Il n'arrivait plus à penser, une passivité effrayante, mais Clélia a
finalement appelé. Il n'y a rien à s'inquiéter, ça ne semble pas si pire après tout. Elle a affirmé
que Mathilde lui avait tout raconté. Il a répondu : "Well, que peut-elle t'avoir raconté de plus
?" Alors elle s'est mise à parler de toute la scène dans le lit, chacun des gestes et
mouvements accomplis. Elle voulait en apprendre encore, Julien refusait de continuer, insistant : "I'm not talking about it
anymore". Il croit qu'elle cherchait des contradictions pour
souffrir davantage, il ignore ce qu'elle sait. Il s'en fait moins. L'appel téléphonique s'est
terminé avec "I love you", mots qui n'ont plus aucune signification dans leur relation.
Est-il possible qu'une femme là quelque part puisse m'aimer tant qu'elle regarde
ma photo à chaque minute de son existence ? Ses sentiments se communiquent trop bien,
notre appel d'après fut bizarre, mais bien. Une atmosphère de détente régnait, comme après
la guerre, le nuage était tombé. Je lui ai dit : "Je t'aime..."Et pour la première fois je le disais
et cela m'affectait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de cette phrase, même si la
littérature, le cinéma et la télévision l'ont dénaturée complètement au point que Mathilde a honte
du mot. J'ai bandé à l'instant où j'ai prononcé le mot, elle a réagi également, c'est
inquiétant. Elle m'a répondu : "Je pense, que, enfin, je crois que moi aussi, oui ce doit être ça, je
t'aime". Après j'aurais tant voulu qu'elle me le répète au moins une deuxième fois pour
calculer l'impact que cela aurait. Mathilde serait-elle l'âme sur ?
Il lui serait si simple d'étouffer tout sentiment. Mais non, il veut pousser cela
jusqu'au bout. Comme il semble se complaire à obliger les gens à faire face à des réalités
auxquelles ils ne veulent faire face. Quel est donc le but qu'il poursuit en avouant à tout le monde |
|
|
|
- 50 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
n'importe quoi ? Pourquoi a-t-il poussé les choses aux événements d'hier ? C'est déjà
bien qu'il ait souffert, sinon cela aurait été pure méchanceté, il n'y aurait eu que lui pour ne
pas souffrir. Peut-on parler de masochisme ? Une vie si ennuyante qu'il trouve les moyens
d'y mettre de la couleur ? Mais non, tout cela part sans cesse d'un bon sentiment. Simple
justice, il a reproché à Clélia sa relation avec Ken pendant deux semaines, il avait
l'impression qu'elle avait droit à son mot par rapport à ce qui c'était produit. Mais là, il s'est retrouvé
à faire souffrir Mathilde. De même, cela a multiplié ses sentiments pour elle, maintenant
il ne vit que pour sombrer dans ses bras. La philosophie de Mathilde : Ils seront des
amis spéciaux, à distance, qui s'aiment sur plusieurs années et qui feront l'amour lorsqu'ils
se verront.
Sûr, c'est séduisant ça, c'est digne de la bonne littérature, de la pourrie aussi.
31
Julien ne sait plus comment décrire ses sentiments, ils se définissent à ses regards
vers l'infini, vers le néant. Il pense à Mathilde, il passe sa main sur son visage non rasé
d'une semaine, soudainement il est transporté dans son univers, passé à New York. Elle va à
un bal des finissants cette semaine, elle a invité un garçon, elle dit que ça va finir dans le
lit. Julien est jaloux, pas l'ombre d'un doute. Appartiendrait-elle à un autre univers que le
sien? Elle qui semble si amoureuse de lui, qui lui téléphone deux fois en deux jours, dit qu'elle
se regarde dans le miroir et que son sourire va lui faire éclater le visage, qu'elle sera
illuminée pour le reste de la journée. Le problème c'est que ses paroles agissent sur lui comme
une séduction. Il lit L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, pouvez-vous croire que
lorsque Bérénice à New York crie à son frère qu'elle l'aime alors qu'il est à Montréal, Julien
se transpose à lui et voit Mathilde comme sa sur ? Il a l'impression que lui et Clélia,
ça achève. Cela l'achève. Dans les lettres que Mathilde a détruites, elle dévoilait à sa
grande honte ses sentiments pour un homme. Chose qu'elle récusera en disant que Julien n'est
pas un homme en général, ce n'est pas la même chose. Lui il est mignon, un petit écureuil, une |
|
|
|
- 51 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
chose loveable. De toute façon il a une certaine misère à se définir tel un homme, il se
voit encore comme un enfant. La société l'a convaincu à ce propos.
32
Il n'a pas dormi depuis trois jours ou presque, quelques heures seulement, il lui
reste encore à lire L'Énéide de Virgile cette nuit. Il arrive de chez Jean, non de dieu, jamais
il n'aurait cru avoir tant passé à côté du cours de M. Lemay. Julien n'avait même pas 10 %
de la matière dans ses notes. Jean est plus beau qu'il ne l'aurait cru, fait fort en plus.
C'est drôle, les garçons dans ses cours ont de gros bras sans jamais avoir fait d'exercice,
auraient-ils honte de le dire ? Il n'y a que Julien qui ait besoin de faire de l'exercice, promis juré
cet été et l'an prochain à Paris. Jean n'a pas été entreprenant, bien qu'il insistait pour
que Julien couche là, mais ç'aurait été trop fort, Julien aurait peut-être été tenté de
coucher avec Jean. Et ça, il ne le voulait pas. C'est donc qu'il a encore du respect pour Clélia.
Comme il était soulagé rendu à la maison, car Clélia lui a écrit une lettre qu'elle est venue
déposer dans la boîte aux lettres durant la journée. Il se serait senti coupable de lire ça s'il avait
osé faire des choses avec Jean et s'il n'était revenu que le lendemain. Bref, cette première
lettre, cette seule lettre qu'elle lui aura écrite depuis qu'ils se connaissent, la voici enfin :
Early Thursday Morning
Julien,
21/2 years ago I met you. It was dark and noisy but I noticed your smiling face
right away. You were young, funny and beautiful. But it is your dark eyes that struck me
the most. I remember your baggy pants, your funny hair cut. I remember when my hand
touched yours. God, I still feel that ! I had told you that you were beautiful. I remember trying to
beat Jessica so that I would be the one to drive you home. I remember going to some café in
Hull for coffee and how we talked of ptry and music. Do you remember when I touched your
leg as we drove home ? I didn't want that night to end. Now when I look back, I see it
was perfect. You always believed in fate. Something, somewhere must have meant it to be. I was |
|
|
| ||
|
|
- 52 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
meant to love you.
How could I ever love anybody else ? I cannot even imagine it. You are who I love. You
are what I love. You are how I love. You are why I love. Right now, when I close my eyes, I see
you. Your soft hair, your big smile, your big cheeks, I can feel your cold feet, warming against
my thighs. You touch inside of me like no one else. You keep me warm. You give me hope.
You give me love. I need your love. I need you. Like I've told you before that if I could replace
you with someone else, I would never! No one could ever replace you. Baby, I want you, to
made love to you. I want us to walk away together - forever - towards the sun, towards your
green fields. I never noticed green fields before. Now, when ever I see one, I see you, standing
there smiling at me.
If I could touch you right now, I would touch you everywhere. I would feel your
warmth with my hands. I would put my ear against your chest and listen to your heart beat.
This letter is my love for you. I want you to know that I think of you often. I want to
call you right now, but I know that I can't. It is almost 3 a.m. Maybe I will. Just to say I love
you ! Just to hear your voice. Hold on, I'm dialing... ring, ring, (you answer, we talk, we hang
up) you were at almost the 10th page of your essay. I told you that I loved you. Well, I meant
it. I love you!
You are in my heart, You are in my soul, You are why I love.
XXX Clélia
Ô Ironie, on croirait lire un délire d'interchants empruntés aux clichés de toutes
les chansons américaines de ces dernières années. Pire, c'est la lettre ratée que Jessica
aurait fait la gaffe de m'envoyer voilà exactement deux ans. Autour de Pâques 1992, Jessica
raconte la même soirée que Clélia, avec la poésie. Quelle est donc cette soirée où je ne
devais pas sortir pour avoir tant marqué ma vie ? Je vais faire une expérience, je vais
retranscrire cette lettre en français pour voir si elle va demeurer une lettre pleine de clichés :
Tôt Jeudi Matin
Julien,
Deux ans et demi plus tôt je t'ai rencontré. Il faisait noir et il y avait beaucoup de bruit, |
|
|
|
- 53 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
mais j'ai tout de suite remarqué ton visage souriant. Tu étais jeune, amusant et beau.
Mais c'est tes yeux noirs qui m'ont le plus frappé. Je me souviens de tes pantalons
bouffants, de tes cheveux bizarres. Je me souviens lorsque ma main a touché la tienne, Dieu, je
le ressens encore ! Je t'ai alors dit que tu étais beau. Je me souviens d'avoir essayé de
battre Jessica pour que ce soit moi qui te reconduise à la maison. Je me souviens d'être allée à
un quelconque café à Hull, prendre un café, et comment on a parlé de poésie et de musique.
Est-ce que tu te souviens lorsque j'ai touché ta jambe en allant à la maison ? Je ne
voulais pas que cette nuit se termine.
Bon, c'est assez. Non, ça sonne bien. Pauvres Anglais, ils ne peuvent plus dire je
t'aime à quelqu'un sans tomber dans le cliché effrayant. Ça me rappelle lorsque Clélia
m'annonçait son infidélité et toutes ses justifications, à chaque ligne je connaissais la suite de
la réplique. On banalise les rapports entre les humains, nous, génération clichée. On
n'ose plus agir parce que l'on sombre dans le déjà vu, on peut alors prévoir où cela va mener.
Les justifications ne fonctionnent plus parce qu'on les connaît, on ne veut pas les entendre.
Julien s'est mis à chercher la lettre de Jessica qui date de Pâques de voilà deux ans,
la voici:
Vendredi, un soir de novembre.
Par un froid vendredi soir de novembre, j'arrive à la maison, fais quelques appels mais
ne réussis à rejoindre personne. Il est déjà tard ! Encore une fois je décide, sans savoir
exactement pourquoi, que je dois sortir ; alors je suis sortie, seule. Comme d'habitude, je
souhaite rencontrer des visages familiers et boire quelques bières. Cette routine, après tout, est
celle dont j'ai pris l'habitude. Pathétique peut-être, mais pas entièrement mauvaise : cela
m'aide à rester sur terre, avoir du plaisir et me donner de l'espoir. Cependant, cela ne fait
rien pour remplir ce vide, cet impressionnant vide intérieur qui grandit en moi.
J'arrive et très vite j'aperçois Luc. Nous discutons comme à l'habitude de tout et de
rien. Mais comme nous nous enlisons dans notre conversation, je suis distraite, distraite par de |
|
|
| ||
|
|
- 54 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
grands yeux brillants non familiers et un sourire sympathique. Préoccupée, j'essaie
d'écouter.
Je ferme les yeux et les rouvre pour vérifier si ce que je vois est réel. Je ne me trompe
pas. Graduellement, Luc se rend compte de ma distraction : «Puis-je te présenter mon ami ? «
Soudain, les choses ne semblent plus être une routine. Julien est tellement davantage
que des grands yeux brillants et un sourire sympathique : il est intelligent, humoristique et
sait s'amuser. C'est quelqu'un qui pose des questions, un artiste, un idéaliste - un
changement rafraîchissant du caractère type familier. On a parlé, dansé, bu, fumé puis on a parlé
encore. Le temps a passé très vite, bientôt c'est le temps de partir. Quelle malchance,
quelqu'un lui a déjà proposé de le reconduire. Je me sens bien, j'espère le voir à nouveau.
Les jours deviennent des semaines et les semaines des mois, mais il ne revient pas. Luc me
raconte qu'il sort avec Clélia. C'est fou, je sais, mais je me demande : quel est le problème
avec moi ? Qu'ai-je fais d'incorrect? Je me suis donc résignée à retourner à ma routine, cette
vide et pathétique routine.
Un soir de janvier le téléphone sonne : surprise, c'est Luc. Il me demande si je veux aller
au cinéma avec lui et Julien. Il m'annonce également que Clélia et Julien ont des
problèmes. Sans hésitation j'accepte, me sentant coupable de mon dessein.
On s'est rencontré et on a marché jusqu'au Cinéma. Je me sens un peu lâche et j'ai
des problèmes avec mes mots. Le Festin nu est divertissant, mais tout au long du film je
suis distraite. Que pense-t-il de moi ? Le film est terminé, on reconduit Luc chez lui. Je me
sens davantage confortable. La conversation commence à affluer et on sort pour une bière.
Mes impressions initiales sont reconfirmées ; ses qualités sont grandes. On rit, on parle,
on danse et on rit encore. À nouveau le temps passe vite ; il se fait tard. Cette fois, à moi
l'honneur de le reconduire à la maison. Je me sens bien, je me sens heureuse ; je sais que
je pourrai le revoir bientôt.
On a commencé à se voir souvent, et chaque fois c'est pareil, chaque fois je me sens
contente et heureuse. Je suis tellement loin de ma routine. Et plus j'apprends à le
connaître, plus je trouve de qualités à apprécier et à admirer. Quelque chose d'important
prendrait-il forme? Je ne désire aucunement brusquer les événements. Clélia part et revient sans
cesse. Je ne souhaite pas causer d'interférences. |
|
|
| ||
|
|
- 55 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
À l'intérieur, cependant, je ressens quelque chose de très fort. Le sait-il ? Je lui ai
envoyé une lettre de Saint-Valentin anonyme. Je lui ai lâchement offert le choix numéro trois
lorsqu'il était chez moi un soir tard [Un, tu couches sur le divan. Deux, je te reconduis à
la maison. Trois, tu couches dans mon lit) J'espère ne rien faire d'incorrect. Il est
réellement quelqu'un de spécial et je souhaite devenir son amie, et son Amie. Le presser pour
qu'il m'aime serait lui manquer de respect. À quelle distance de moi se sentira-t-il à l'aise ?
Quelle sorte de relation veut-il ? Je ne peux qu'offrir une amitié sincère et dévouée, et
accepter l'endroit où il décide de se tenir. Comment lui communiquer mes sentiments ? Comment
puis-je lui faire savoir ?
Je m'assieds et prends le temps de penser. Je décide d'écrire, mais comment ? Je
commence, je bloque et je pense encore, seulement pour recommencer. Pauvre ciel nuageux !
Comment puis-je transmettre mes sentiments ? Avec honnêteté peut-être. Après tout, je me
souviens bien : Ca a commencé par un froid soir de novembre...
Jessica
C'est drôle cette finale circulaire. Julien doute que cela puisse venir d'elle, à moins
que les médecins se mettent maintenant à réfléchir des jours avant de pondre une lettre
songée. Il y a même une mise en abyme dans cette lettre, elle parle d'une lettre qu'elle veut
lui écrire, alors que c'est à l'intérieur de la lettre qu'elle dit cela. Peut-être que Julien a
trop étudié ces derniers temps, il ne peut plus recevoir une lettre d'amour sans trop
l'analyser. C'est presque une bonne chose si Mathilde ne lui envoie pas ses lettres, il saurait en
détruire la poésie et la passion à coups d'analyse.
33
Julien pourrait sembler loin des jeunes de son temps, mais au contraire il se tient
bien informé, il lit les journaux tous les jours. Non pas qu'il croit que les journaux en ce
monde fassent la loi et rapportent en toute objectivité les événements du monde, bien au contraire, |
|
|
|
- 56 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
aucun journal sur cette planète n'aborde les mêmes sujets et si certaines nouvelles
sont incontournables, tous racontent le contraire de l'autre. Ces derniers temps, les médias
assommaient une génération qu'ils se plaisaient à appeler perdue, c'est-à-dire la génération X.
Dieu qu'ils font chier les Américains qui viennent de découvrir la génération X et
qui l'ont emmenée sur la croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre
génération! Pas du tout ! Réveillez-vous, agissez, passez donc par-dessus ce qu'ils essayent de
vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez
caves pour accepter que vous étiez niais sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués,
d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders lobbyistes influents,
une voix à travers les médias, se trouver des auteurs. Ils en ont enfin trouvé un, Coupland,
ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer
à lire autre chose que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le
néant. S'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux jeunes de ne pas
se suicider. Message aux dépressifs, "continuez encore un peu juste pour voir". Voir quoi?
Ils n'ont peut-être pas compris que l'on ne veut pas finir dans un bureau avec une petite
famille et une maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés! On veut de la
drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage (initiatique S.V.P., restructuration
de l'humain en Dieu), on veut du néant !
On veut se suicider ! mais pas avant le meurtre de la génération précédente. Je me
trompe sûrement, on veut juste une belle petite copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne
nous trompera pas trop. On veut un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans
le centre-ville. We will be so happy to be alive ! We need nothing more than our pay
cheque, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de m'enterrer
vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque fait à froid. Hé ! je suis
un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue à la dernière soirée de Jean, je suis comme
tous mes amis de collège rendus à Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant
sur son sort, qu'elle crève ! |
|
|
| ||
|
|
- 57 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
34
C'est la fin de l'année scolaire, le dernier travail long de Julien est enfin remis, il
ne travaille plus au télémarketing, il n'en pouvait plus. Il respire déjà mieux. Il faut l'avouer,
il devenait fou. Il commence à pardonner à ses professeurs leur vacheté qui fait qu'ils
lui donnent un C plutôt qu'un B quand il aurait peut-être dû avoir un A. Juste parce
qu'ils doivent se déplacer jusqu'au secrétariat pour changer sa note. Deux semaines de retard, il
se retrouve à la queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du garçon et de la
fille qu'il a justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une erreur à toutes
les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à côté de la plaque comme ce
n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+ que Murielle lui a dit. Pas de problème. Ils
entreraient en maîtrise à sa place ? Julien s'en fout. Son calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il.
Paris ! me voilà !
C'est drôle, il n'a pas eu de tendances suicidaires depuis un temps. À réfléchir sur le
sens qu'il peut donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, il se demandait
quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait suffisamment qu'il
faille qu'il reste en vie. Il est certainement normal qu'il se sente entre ciel et terre,
l'Université d'Ottawa est incapable de prendre une décision sur son cas et il n'a aucune nouvelle
des universités de Paris. Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III lui ont renvoyé sa
lettre pour la deuxième fois, dans ces conditions il abandonne. Un pays capable de se perdre
dans sa bureaucratie au point de lui retourner deux fois une demande d'admission via l'océan,
ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question formalités.
Julien refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de mesures de
découragement. Il s'est inscrit en génie, échec lamentable en littérature, il va devenir ingénieur.
Voilà où il en est, sans trop savoir où il sera dans quatre mois, sans même avoir de travail
à l'heure actuelle, avec l'impression nette de perdre son temps. |
|
|
| ||
|
|
- 58 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
35
Il continue sa vie de coupable, il souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent,
de ne pas chercher fort fort. Il vient encore de se faire rabrouer par sa mère. Elle lui a dit
qu'il fallait qu'il compte ni sur elle ni sur son père, parce qu'il déménage dans sa nouvelle
maison qu'il louera avec Odette, sa nouvelle blonde. Non plus sur Dominique, sa sur, qui signait
ce soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle maison de 115 000
$. Bien sûr, Julien peut crever dans le fin fond d'Ottawa sans recevoir l'aide de personne.
Le hic c'est que l'argument favori de ses parents pour justifier cet abandon, celui de son
voyage en Europe de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier ce manque de fraternité. On
voit bien l'altruisme familial, on lui a encore fait comprendre que sa sur n'avait presque
jamais demandé d'argent. Bon Dieu, ils lui ont donné à peine 600 $ cette année, n'est-ce pas
merveilleux ? Pour être honnête avec lui-même, il ajoute les 300 $ qu'il a reçus à Noël. On
est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à lui donner pour l'aider dans
ses études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur des faussetés pour lui en donner un
minimum, tout juste assez pour couvrir les frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des
10 000 $ par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En plus
il y en a des tas qui ont réussi à tromper le système, ou bien leur famille est à la limite de
ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant devienne riche. Si le gouvernement
calcule que ses parents peuvent l'aider, ils peuvent. Et sa sur, elle en a reçu autant que lui
de l'argent, la première année le père a tout payé. Lui, le père l'a aidé la deuxième
année seulement, et pas beaucoup, il travaillait déjà vingt-cinq heures par semaine. Ah, s'il
avait étudié l'ingénierie, cela aurait été tout autre.
La planète s'est arrêtée de tourner, peu importe où il sera en septembre, le pire est
à craindre. Demain il a une entrevue avec le Musée des technologies. Il n'a pas eu le job à
la librairie du Musée des beaux arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refu |
|
|
| ||
|
|
- 59 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
ser. Faut dire qu'il était arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas
un signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première entrevue était
dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait lu Hermann Broch, La Mort
de Virgile. Et, au lieu de le traiter de cave, Julien lui a dit qu'il avait eu raison
d'abandonner son B.A. concentration en philosophie alors qu'il ne lui manquait qu'un seul cours à
faire. Cet homme l'a rappelé aujourd'hui pour s'excuser, il est désolé qu'il n'ait pas été choisi.
Après deux entrevues, tu parles, la prochaine fois je vais demander toute la
démarche relative aux entrevues et si c'est trop compliqué, je me réserve le droit de les envoyer
royalement chier. Le récipiendaire aussi a des droits vous savez ? Bref, il m'a souhaité
bonne chance et m'a encore dit qu'il était désolé que l'autre ait décidé de prendre une vieille
truie qui avait plus d'expérience que moi sur une caisse enregistreuse, ou une belle petite femme
à jupe serrée coincée dans la craque de son derrière. Vous pensez que je suis misogyne ?
Bon. Le deuxième à me faire passer l'entrevue avait l'air d'une vieille tapette, les jambes
croisées, avec ça j'étais sûr d'avoir l'emploi. Semble-t-il, il est plus masculin que je ne le croyais,
même avec ses airs. Le premier avait l'air d'un fatigant que tu as juste envie d'y dire: fiche-moi
la paix ! Ils m'ont l'air de foutre pas mal rien dans leur emploi respectif, mais ça c'est
encore unpréjugé. Mais enfin, vive les préjugés, c'est à cause d'eux que je ne réussis pas à me
trouver du travail. Et bande d'hypocrites, des préjugés vous en avez plus que moi, parce que moi
je fais l'effort d'arrêter de penser quand je vois la grosse truie, puis vous autres vous le
pensez très bien et vous ne l'engagez pas. Les statistiques ne mentent pas là-dessus. Tant
souffrir pour des petites jobines à salaire minimum, après quatre ans d'université. On se
lamente que les jeunes ne connaissent rien à leur grammaire et ceux qui s'y sont consacrés crèvent
de faim. Eh bien moi je vous le dis, ne perdez pas votre temps avec la grammaire, vaut
mieux aller en génie puisque l'on ne jure que par les machines. C'est un domaine plus
logique, concret, stable, où l'on ne crève pas de faim.
Il y va d'ailleurs en génie, on le refusera en maîtrise. Dieu qu'il les méprise, il les
méprise tellement ces professeurs de français du département. Sa réputation est telle, de toute
façon, que dans ses propres intérêts il ne lui faut surtout pas y faire sa maîtrise. Ou
alors s'effacer complètement, mais ça, il sait que c'est impossible. Se pourrait-il qu'il se retrouve |
|
|
| ||
|
|
- 60 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
en génie ? Fier d'y être en plus, parce qu'on l'a carrément rejeté. Julien va être un
ingénieur frustré. Mais il n'est pas dupe, il va retrouver des cliques identiques en génie, pire, il va
en retrouver des plus organisées à Paris. Mêlées aux politiciens, compétition, etc. Le
monde dans lequel on vit est bien sombre, c'est vrai que de ne pas être naïf étouffe. Il
aimerait mieux ne rien savoir. Il a mangé avec une fille dernièrement, elle était dans un de ses
cours, Vanvinthorpe. Julien lui a raconté la soirée chez Jean, les gens qui prenaient de la
drogue. Julien pensait trouver du réconfort, à savoir, ne pas être le seul naïf dans la ville qui
ne savait pas que sa whole génération X was on drugs. Malheureusement elle prend de la
drogue trois à quatre fois par semaine, c'est bien normal, tous ses amis sans exception
en prennent. Julien n'a pas osé lui demander si cela allait jusqu'aux drogues dures. Faut pas
se leurrer, elle aurait dit comme les autres que les drogues dures c'est seulement de temps
en temps, c'est-à-dire assez souvent.
Chose certaine, ils ne m'auront pas. Pas parce que je suis un lavé du cerveau contre
la drogue, ce qui serait peut-être vrai dans le fond, mais plutôt parce que... je pense que je
suis assez découragé comme ça, assez alcoolique aussi.
Julien a rencontré deux fois dernièrement le prof de français, celle avec qui il n'a pas
fait grand-chose au lit, mais assez pour provoquer une crise entre lui et Clélia. Au Market
Station, elle était avec un homme, ils ont rient de lui à s'étouffer quand ils ont su qu'il
ne connaissait pas le couple le plus célèbre de Paris du moment. Ils ont écrit des choses,
paraît-il, on lui a répété leurs noms cinq fois, il lui est impossible de s'en rappeler.
Essayer de me faire passer pour un jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore
qui est le couple le plus célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans
le fond d'un bar d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça aux
dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ? Bref, elle et son copain ont bien
ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le fond je les prends en pitié.
Il est quatre heures du matin et demain j'ai une entrevue pour entrer dans la vie active
de la société, je vais peut-être devenir hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont
décidé de sortir de leur salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres. |
|
|
|
- 61 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
36
Hier sa mère lui a appris que son voisin, M. Shaw, est mort. M. Shaw vient d'on ne sait
où, il habite la maison sur le coin de la rue à côté de M. Gagné. Après la guerre, semblerait
que M. Shaw soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est demeuré seul.
Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et on sait que souvent ça coûte plus
cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent à la banque. Gagné, pas fou, s'est
occupé de lui tant qu'il a pu. Il va hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus
que la soudaine famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain
vol. Ce qui chicote Julien, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa peau, il a
abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il travaillait avec son père
comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde (à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse
autant d'argent que le père, en restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $
l'an passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt se marier
avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années.
Et moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me débrouiller
pour payer toutes mes études, j'en a pour 40 ans à rembourser mon hypothèque. Je fourre
le chien pour me trouver un emploi à seulement sept dollars l'heure et j'en suis
incapable, semblerait que je suis trop incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour
m'endetter davantage, pour rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à
m'acheter une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir tant
payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris mourir de faim.
Peut-être vaut-il mieux pour Alain Gagné, le fils, que les choses tournent ainsi. Le
pauvre, pour avoir tant doublé à l'école, Julien suppose qu'il était dyslexique, ou souffrait
d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il pu s'en sortir si tout ne lui était
pas tombé du ciel |
|
|
| ||
|
|
- 62 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Alain Gagné, je te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier.
Julien se demande parfois ce que sont devenus tous ses autres amis d'enfance.
Peau-de-pet, par exemple. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est de sa génération), il
s'est fait prendre à voler, bref, ça ne surprendrait pas Julien d'apprendre qu'il soit en
prison. Même chose pour Kipao, il ignore sur quelle drogue il était, mais sa mère le rencontrait
à toutes les réunions d'alcolos, il en est devenu schizophrène, voyait des monstres partout
(ça ressemble à Julien). Scott Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents
étaient reconnus pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annick Boucher est
si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Julien ne
s'explique nullement d'ailleurs pourquoi il s'est mis à pleurer comme un déchaîné à son mariage, il
a été obligé de partir tellement il pleurait à chaudes larmes. Ça ne lui était jamais
arrivé. Neil, un de ses amis d'Ottawa, lui a raconté que la même chose lui était arrivée lorsqu'il
a fait une fugue quand il habitait chez de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré
dans une église où on célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il
disait. Julien se souvient qu'il avait parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui lui avait raconté
en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre belles-surs qui
trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son amie Joconde avec le père de Julien,
d'elle-même qui s'intéressait à son père mais qui n'oserait jamais voler son père à Joconde,
alors que son père couche avec Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté il voyait
la belle Annick avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et
lui, perdu dans le fond de Jonquière, convaincu qu'il était seul au monde à ne pas
connaître l'amour, convaincu qu'il allait mourir dans l'ascétisme involontaire le plus complet,
société pourrie qui s'offrait à ses yeux, en lui crachant dessus. Julien lui a demandé à la Suzette
: "Et tu crois en Dieu ?" Elle lui a répondu : "Il demeure mon maître, mais je vais profiter de
la vie". Elle lui a dit aussi comment son curé en lequel elle avait tant confiance, qu'elle
écoutait comme si c'était la voix de Dieu, était lui aussi corrompu. Il couche avec tout plein
de femmes, il a un presbytère à lui tout seul, deux servantes à tout faire, une voiture de fou,
un chalet (maison secondaire) et le reste elle n'a pas trop voulu lui en parler.
Sachant cela, ce curé se permettait encore de faire une morale de l'enfer à Suzette. Julien |
|
|
| ||
|
|
- 63 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
se demande aujourd'hui si elle lui a rendu service en lui ouvrant les yeux au point qu'ils
lui en sont sortis de la tête. Comment voulez-vous qu'un jeune puisse vouloir vivre en
voyant ça ? Pas parce que c'est immoral, tout est bien, il s'agit de conventions. Le problème
c'est que c'est tout le contraire de ce qu'on lui enseigne.
C'est, genre, on vous offre une morale, des valeurs, et plus tu avances, plus tu te
rends compte que ça te culpabilise au maximum, tu veux mourir, et tu te rends compte qu'il n'y
en a pas un maudit qui s'en préoccupe de cette morale ou de ces valeurs.
Julien se demande comment ils ont encore la force de dénoncer l'avortement ou
l'homosexualité. C'est drôle de voir comment ceux qui sont loin du problème, ou ceux qui n'ont
pas voulu s'y confronter, sont ceux qui ne l'acceptent pas. Quand ton fils ou ta fille
est homosexuel(le) ou que ta fille tombe enceinte dans des circonstances douteuses, tu
l'acceptes bien assez raide, et là tu t'insurges contre les vieilles qui pensent que le Sida est
un cadeau de Dieu et que l'avortement est un meurtre au premier degré. Le dicton populaire
le dit, la vie elle-même est une maladie transmissible sexuellement.
La prière est inutile. Inutile, inutile, inutile.
La mère de Julien a téléphoné chez Clélia pendant qu'il était sur le toit, travaillant
pour ses beaux-parents. Elle lui a raconté qu'elle priait pour qu'il se trouve un emploi d'été.
Elle s'est vite rétractée pour lui dire qu'elle blaguait.
Bien sûr que non ! Mais prier, qu'est-ce que ça donne quand l'autre femme avec qui
j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son mari écrasé sous une
voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sur morte intoxiquée par une mauvaise prescription
du médecin et son frère mort brûlé dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ?
Elle est à côté de la plaque. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le
destin d'un de ses individus? L'individu l'ignore certainement si effectivement Dieu est là pour
le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La souffrance a pour seul but,
apparemment, de nous faire acquérir certaines connaissances, la première, celle que la
prière n'influence pas les événements. |
|
|
| ||
|
|
- 64 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Julien a demandé à la vieille dame qui a perdu son mari ce qu'elle avait appris
là-dedans. Elle ne semblait pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait Dieu
de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle lui a non seulement
raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi racontée avant l'arrivée de Julien à
tout le monde présent au repas d'action de grâce de Jim. Le petit fils de la femme a dit
qu'elle n'arrêtait pas d'en parler. Julien a d'ailleurs fini par lui promettre de l'emmener avec lui
à Paris s'il devait y aller (!). Il lui semble que les gens qui prient évitent les vraies
questions. Évitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou du moins
refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les choses se soient passées
tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu.
Ce qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence quelque
chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un, alors la prière ne suffit
peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon. S'il y a la fatalité, les ondes positives
sont inutiles. Quant aux déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en
un tel contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger quelque
chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient sont effectivement
prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on peut se satisfaire à espérer que l'on
ne mourra pas, à espérer que Dieu existe, à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à
espérer que la fin du monde est toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.
En parlant de la famille, la petite cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux
semaines. Elle savait que Clélia s'était fait avortée. Un autre cousin de Julien le savait
lorsqu'il lui a avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël. Toute la
famille, des deux côtés, est au courant de l'avortement de Clélia qui a eu lieu voilà quelques
mois. Le tout caché comme ce n'est pas possible. Sujet tabou. On en parle dans son dos, à son
insu, on n'ose même pas lui dire qui a dit quoi à qui. Il a fait la grosse nouvelle de la
famille. Julien n'entend jamais rien d'eux, il se demande souvent s'ils existent encore et voilà
qu'ils l'ont tous jugé sans en savoir plus que le fait qu'il ait mis enceinte sa copine et qu'ils
se soient débarrassé de l'enfant. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait loin dans le fond
d'Ottawa, il se cache de nous, il met enceinte des filles qui se font avorter ensuite. |
|
|
| ||
|
|
- 65 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Et eux ? Ah ! Ils sont purs, ce qui explique leurs commérages. Tabou, tabou, tabou ! Comment vais-je me sentir à Noël ? Écoutez tous ! Je suis immoral ! Jamais. Que ça reste tabou s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement.
Julien ne veut surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la
maudite Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé à
pointer Julien et Clélia et à parler de choses que l'on aurait peut-être voulu garder secrètes.
Pierre-Marc a repris en disant : "Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai
?", puis Julien a manqué le reste de la conversation. Ce qu'il sait c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de sacrer le camp
chez tante Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa, que c'était la sur
de Julien qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même raconter des choses ensuite répétées
par Marie-Anne. Les grandes justifications de fou de sa sur qui ont suivi ont laissé à Julien
et à Clélia un goût amer. Ils n'ont jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire
franchement, ils s'en fichent. Julien y repense aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain
n'a pas de limite.
Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne pourrez donc pas
m'accuser d'accuser les autres sans que je ne m'accuse moi. Quand donc suis-je le plus hypocrite ? Il
me semble très difficile de ne pas être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour
moi mes mauvaises pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée
les entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je ne suis
pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité.
Il lui serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si l'on
connaissait toute sa vie.
Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur, de changer toutes nos idées négatives
en positives, de devenir un saint, alors il est facile de ne pas être hypocrite.
De toute façon il est possible d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce qu'il se
propose de faire.
Mais il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque
nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie et ne cessent
de l'encourager. |
|
|
| ||
|
|
- 66 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
37
Julien, en jeune idéaliste universitaire, s'était mis dans la tête qu'il pourrait
changer certaines choses aux mentalités sociales. Dans les dernières années, bien des courants
de pensées ont changé et les murs avec eux. Il admirait les gens qui s'étaient battus tout
ce temps aux premières lignes pour accéder au droit à l'avortement par exemple. Et il
avait envie de faire entendre raison à ces Anglais de la vieille génération encore trop
conservateurs à son goût. Il a écrit un article pour le journal The Citizen afin de contredire un
paquet de lettres dans la rubrique votre opinion qui crient contre l'avortement, pour la femme à
la maison, au retour de la Bible dans la vie de tous les jours comme livre de lois et guide
de conduite en prônant le retour du peuple à l'église le dimanche. Il fallait également
dénoncer les vieilles qui depuis un bout de temps se plaisaient à dire que Dieu a créé Adam et Ève,
et non Adam et Steve. Elles tentaient de justifier ainsi le rejet de tout droit aux gays.
En particulier le nouveau projet de loi en Ontario qui reconnaîtrait les couples homosexuels
et leur donnerait les mêmes avantages sociaux qu'aux couples hétérosexuels. Julien
cherchait à s'insurger contre toute atteinte à sa liberté ou celle de ses amis. Les sujets à
n'étaient pas bien difficiles à cerner, il s'agissait de revendiquer exactement tout le contraire de
ce que les religieux tentaient d'imposer. Un forum de discussion allait prendre place bientôt
à l'université et cette fois il avait l'intention d'aller défendre son point de vue en rapport
aux prochains projets de loi qui concernent entre autres l'euthanasie et les revendications
autochtones. Entre-temps, cependant, il vient de se faire dire non pour un emploi au Musée
des technologies.
Pas assez compétent pour accueillir les touristes et leur montrer une vieille
locomotive en leur disant voici une vieille locomotive.
Julien commence à être habitué ces temps-ci à des refus. |
|
|
| ||
|
|
- 67 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
38
Voilà, fallait s'y attendre, on l'a refusé en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Alors
comme tout le monde, lors d'un cuisant échec, il va se justifier. Il le faut, l'humain qui ne se
justifie pas s'apitoie, se replie, se suicide. La lettre de M. Gallois ne l'a presque pas ébranlé.
Julien dit presque pas, mais elle lui a donné un méchant bon coup de pied.
Bien sûr que je suis cruche, pas plus qu'un autre. J'ai coulé une session de droit moi,
je n'ai pas fait quatre ans de littérature, on m'a crédité un an de CÉGEP parce que j'ai
commencé au Québec et continué en Ontario. Ce qui fait que pour remonter une moyenne
pondérée de trou du cul, c'est impossible. C'est mon style de réussir l'impossible, pas cette fois.
De un, notre bureaucratie est si grande qu'un 0.1 tue, ou de deux, on respecte la
bureaucratie quand ça fait notre affaire. Des petites conasses et des petits conards avec les mêmes
résultats, le département en a accepté beaucoup. S'agissait de prendre un ou deux cours
en même temps que la maîtrise pour avoir la moyenne. Moi c'est différent, je paye pour
mon insolence. Vais-je comprendre ? Vais-je enfin revenir sur Terre ? Prendre mon coin sans
dire un mot ? Non. C'est de famille, c'est héréditaire. J'ai toujours parlé comme une caduque,
du reste, on ne change pas sa nature.
Julien les aura poussés à bout, le ton de la première lettre de Gallois aurait dû le
convaincre dès le départ qu'il n'existait pas d'objectivité dans son cas. Julien croyait être
intelligent en se procurant une lettre de référence de chacun des pires ennemis du
département, quelle erreur. M. Vachecourt avait déjà une idée défavorable envers lui. Il a manqué plus
de la moitié de ses cours, à deux reprises. Alors lorsqu'il est arrivé sur la table du comité -
parce que c'est lui qui est chargé de prendre la décision finale - et qu'il a vu la lettre de Laffite,
son ennemie, le mal de ventre lui a pris. Surtout avec leur bataille lors de la réunion du
département. Julien et Laffite étaient contre Vachecourt. Julien croyait qu'entre adultes on
pouvait rire de futilités pareilles.
Entre adultes... j'oublie justement que moi je n'en suis pas un. Pour eux, les adultes, la |
|
|
| ||
|
|
- 68 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
vie est sérieuse. Bref, j'aimerais mieux croire que tout cela n'existe pas. Que justement je ne fais que m'en inventer pour me rassurer, que je ne suis pas si cruche et que, dans le fond, il ne me reste plus qu'à me trouver un travail dans une cabane qui vend des hamburgers. Mais ça aussi je suis trop cruche pour ça, en fait, je ne sers à rien, ce qui est extraordinaire quand on sait tout ce qu'il y a à faire dans cette ménagerie qu'est notre société. Mais ça fait deux coups bas que je reçois de ce département et ça me fait chier. Le premier c'est l'histoire de Daniel Poliquin à qui on avait dit des bobards que je n'avais jamais racontés à son sujet, le deuxième c'est la lettre de référence de Laffite qui comme par hasard ne s'est jamais rendue au bureau de Gallois.
Le pire c'est qu'il va être refusé à l'Université du Québec à Montréal aussi. Julien
commence sérieusement à se poser des questions sur ses lettres de références. Dans le
fond, c'est le temps d'être fataliste. Les événements s'arrangent pour l'obliger à aller à Paris
ou pour l'obliger à demeurer avec Clélia et entrer comme elle en génie. La seule chose
qu'il faut éviter de faire, c'est de se demander pourquoi, parce qu'alors là, on se perd. En fait,
c'est toujours après que l'on peut se poser la question, parce qu'enfin on sait ce qui est arrivé
qui ne serait pas arrivé si les événements s'étaient produits autrement.
Bon, c'est fini, parlons de l'actualité. Les problèmes moraux des Ontariens. Selon eux,
il existe une marge énorme entre la Bible et les lois actuelles du gouvernement et il est
temps de faire disparaître ce fossé. L'Église est débarquée en vrac là-dedans, elle qu'on
croyait morte depuis des lustres. On dirait d'ailleurs une campagne d'image. Elle va aller se
chercher une nouvelle génération de fidèles obnubilés sur le dos de ses enfants pauvres.
Elle vient de ressusciter ! Et ces pauvres Anglais qui sont déjà ce qui existe de plus
conservateurs dans le monde.
Un Anglais, ici à Ottawa, ça se couche à 21h. Les enfants des Anglais se couchent à
22h30. Les restaurants ferment à 22h, sauf dans le marché, pour accommoder les touristes
peu habitués à un tel régime. Les bars ferment à 1h. Ce qui est tôt parce que la mentalité
est comme au Québec. On sort à 23h dans les bars, alors ça fait seulement deux heures
de boucane et de bière, de danse et de calvaire.
C'est que les Anglais vont à Québec jusqu'à 3h ensuite, ils ont juste à traverser le pont. |
|
|
| ||
|
|
- 69 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
Julien se demande ce que fait le reste de l'Ontario ? Ils font probablement comme en
Alberta (une autre société d'extrême droite), ils sortent à 8h du soir, alors à une heure ils
sont crevés morts. Pas comme en France, ses amis lui disaient qu'ils sortaient toute la
nuit, allaient déjeuner à 6h du matin, retournaient dans le bar jusqu'à midi.
Quessessa ? Là, c'est trop pour moi. C'est de valeur que je doive quitter les
Ontariens bientôt. Pour Paris justement ! Quitter un milieu si anglophone, moi qui m'y étais
enfin incrusté, qui lisais The Citizen, qui pleurais au rythme des Anglo-Canadiens, qui a
même pris part à leurs débats sur la conscience...
39
Le voilà encore déprimé aujourd'hui. Il essaie d'identifier pourquoi, il en est
incapable. Insécurité, il suppose. Ne pas savoir ce qui va se passer dans sa vie dans trois mois. Il
pourrait bien être à Paris. Il vient de parler à sa mère, elle ne semble pas avoir réagi lorsqu'il
lui a dit qu'il n'avait pas été accepté en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Par contre, elle
s'est mise à paniquer lorsqu'il lui a dit qu'il irait en génie électrique probablement
: "Eh maudit, on te l'a toujours dit que tu perdais ton temps en littérature, ça va rien te donner, tu
vas payer tes dettes toute ta vie !"
Pour eux, on ne fait pas un B.A. par plaisir, on le fait pour l'avenir. C'est vrai.
Maintenant que je me suis bien amusé en littérature, avec mes 25 000 $ de dettes, je vais passer
aux choses sérieuses. Je vais m'acheter un fusil. C'est que ma vie n'est qu'un échec
constant. Comme disait Nathalie, les gens sont incapables d'apprécier une marche dans les bois,
et comme dirait Artaud, les gens sont pressés et marchent dans toutes les directions, on
croirait qu'ils sont prêts à construire un nouvel univers, mais non ! : "Je suis foutu,
com-plè-te-ment fou-tu... Regardez-moi ces gens. Qu'est-ce que c'est que ça ? À quoi sert-il qu'il y ait
tant d'hommes sur la terre ? Vous les voyez se démener, se précipiter. On croirait qu'ils vont
faire quelque chose d'intéressant. Mais pensez-vous. Ils ne pensent qu'à gagner de l'argent,
à bouffer, à baiser, c'est tout. À quoi sert-il, leur vie ?"Avec un tel rejet des valeurs sociétaires, |
|
|
| ||
|
|
- 70 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
on comprend qu'à vouloir se démarquer de la masse on l'ait enfermé. Après toutes mes
lectures à son sujet, ça me donne l'impression que l'homme n'avait pas de sexualité. Ou poussé
à la limite de l'idiome, il aurait utilisé toute son énergie sexuelle à tenter de sortir de son
moi intérieur. Il tente de démystifier et démythifier la chrétienté, ou du moins la religion,
ainsi que le système du savoir.
C'est drôle que ce soit un fou qui arrive à nous faire comprendre que le savoir n'est
qu'une convention qu'on peut rejeter, puis du même coup, se faire enfermer pour un tel rejet.
L'homme est devenu acteur omniscient permanent.
40
Dans le cours de M. Lemire, les premières fois qu'il avait remarqué Nathalie, elle le
faisait rêver. Il avait écrit: "La fille du cours d'Anne Hébert, elle sort d'on ne sait où, son
accent d'un autre matin, comme elle s'habille, elle projette admiration. Elle voyage beaucoup.
Jeune la fille, voix sensuelle et romantique, mature pour son âge. Serais-je que j'appartiens
maintenant au monde des adultes, je suis déjà trop vieux pour avoir un petit cousin là où je
vais. Moi qui veux peut-être vivre pour tant de jeunesse, qui m'oblige à m'étouffer. Je tuerais
Clélia que j'aime alors que je veux mourir avec elle, là le paradoxe et le dilemme. Que faire? Il
me faut connaître tout le monde afin de me convaincre que rien ne m'intéresse, ou oublier
tout le monde pour me consacrer à Clélia. Il me faudrait coucher avec Nathalie sans
conséquences. Mais c'est trop dangereux car on ne peut faire confiance à personne et on ne peut
faire confiance à sa conscience. Je recherche ma liberté, mais elle me coûte trop cher."
Ainsi il pensait coucher avec Nathalie. Il le lui avait même dit, après lui avoir avoué
que ce serait mal. Elle n'a pas répondu, il n'a pas poussé plus loin. Elle aussi était en relation
à distance, avec un garçon des Pays-bas. De toute façon il n'aurait pas voulu tromper
Clélia, même s'il l'a fait avec Mathilde. D'ailleurs, Clélia est venue ce soir et ils ont fait
l'amour comme des malades. Il l'aime vraiment. Il lui serait très difficile de la laisser pour Paris.
S'il pouvait, il l'épouserait, il le lui a dit ce soir. Mais cela ne garantirait en rien une fidélité |
|
|
| ||
|
|
- 71 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
mutuelle. Et la seule pensée qu'elle le tromperait l'empêche de vouloir continuer.
Cela évidemment parce que lui-même veut être fidèle. Autrement il s'en ficherait un peu.
Est-ce bien vrai ? Du moins il endurerait qu'elle le trompe. Mais il ne veut pas de ce genre
de relation. Il voudrait une maison en France, avec elle, loin de tout homme intéressant
éventuel.
41
Enfin, il a décroché un emploi non pas pour 6,75 $ de l'heure à pourrir à l'intérieur
du National Gallery, ni pour 9,40 $ à étouffer à l'intérieur du Musée des technologies, mais
un travail misérable de serveur au Musée des beaux arts (traduction française du National
Gallery), pour 5,80 $ de l'heure, plus les pourboires. À son avis, cela devrait surpasser les 10
$ de l'heure, comme l'été passé à Val-Jalbert où il travaillait comme serveur. Le destin
s'est finalement bien débrouillé, il pense que s'il avait eu un choix à faire parmi ses quatre
entrevues et ses trois emplois, il aurait choisi celui qu'il a eu. Surtout parce qu'il est à
l'extérieur et que les horaires sont moins disparates que les deux autres. Il a toutes ses soirées
libres, congé lundi et mardi. Pas en même temps que Clélia, hélas. Julien pense pouvoir
ramasser au moins 1 500 $ cet été. Cela doit bien faire rire celui qui gagne 40 000 $ et plus par
année, même ceux qui gagnent 30 000 $, et ils sont nombreux. Mais ils sont nombreux aussi
ceux qui se morfondent sur les petites jobines fatigantes qui donnent des cacahuètes. Enfin,
que voulez-vous, lui il est, à l'heure actuelle, une des personnes les plus pauvres de la
planète. Parce que les pauvres que l'on rencontre dans la rue n'ont pas 25 000 $ de dettes, même
si, comme lui, ils crèvent de faim. Julien ne parle pas de ceux qui ont un million de dettes
et qui mangent du filet mignon. Ils déclareraient faillite demain matin qu'ils
mangeraient encore du filet mignon la semaine prochaine.
Julien a menti à son père pour avoir l'argent nécessaire pour l'engouffrer à la Librairie
de la Capitale: 132 $ à peu près, taxes incluses, pour deux livres de l'uvre complète d'Artaud. |
|
|
| ||
|
|
- 72 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
C'est extravagant. Il a inventé à son père que la banque l'avait appelé pour les 60 $ de
son prêt ordinateur. C'est vrai qu'elle l'a appelé, mais jeudi passé.
Cette année c'est 40 $ d'intérêts à payer trimestriellement au lieu de 60 $. Ne lui
demandez pas pourquoi, il est comme le Canadien moyen, il paye sans trop se poser de
question. Mentir, c'est l'adage de tout le monde. Le mensonge est partout présent, surtout par
euphémisme. On amplifie ou désamplifie les événements, on cache les éléments les plus
importants, on profite des autres. Sa sur l'a fait longtemps avec ses cigarettes. Quand on
sait combien cela coûtait, tout son argent et celui des parents devait y passer. Ça a pris du
temps à Julien pour faire comprendre ça à ses parents. Ils croyaient que leur petite fille à
l'université était pure. La pureté et le génie, cela ne rime pas. La petite fille en a fait du pire que
le petit garçon, qui lui, se payait des voyages en Europe. Le con, c'est en Orient qu'il aurait
dû aller!
42
Enfin le jour du forum arriva à l'université et Julien prit place au premier rang. Un
homme bien portant vint s'asseoir à l'avant. Après avoir dit le titre de son discours, "Je n'appartiens à aucun de ces groupes, mais je crois avoir des droits
aussi", il semblait à Julien que
cet homme représentait exactement ce contre quoi il fallait se battre. C'est-à-dire l'homme
blanc marié avec enfants, sans problème, descendant d'Angleterre et muni de ses mythes
contre les minorités. Selon Julien, monsieur a peur que certains droits qu'il n'aurait pas déjà
soient offerts à d'autres sans qu'il n'y prenne part. Il commença son discours ainsi :
Vous êtes-vous rendu compte dernièrement combien de groupes différents
demandent des droits ?
Julien, qui se promettait une minute avant de garder le silence, lança :
C'est peut-être parce que vous n'avez jamais rien fait pour leur offrir les mêmes
droits dont vous jouissez depuis la naissance ! |
|
|
| ||
|
|
- 73 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Un curé en avant demanda le silence, l'homme continua :
On entend souvent parler des tueurs, violeurs, homo sexuels, autochtones,
groupes ethniques minoritaires, Canadiens-Français, femmes...
Julien pensa qu'il venait d'éliminer la moitié de la planète.
...handicapés physiques et malades mentaux...
Juste après les femmes, pensa Julien, il ne faudrait pas commencer à faire de la
sémiologie ici.
...groupes religieux variés, les chômeurs, ceux sur l'aide sociale...
Rien de plus écurant en société, hein ? avait envie de dire Julien.
...et les personnes âgées.
Mon dieu, se disait Julien, peut-on vraiment mettre tous ces gens dans le même bateau ?
Et alors, ne sont-ils justement pas la société au complet excepté cet homme qui fait
son discours ? Bref, il s'en va attaquer tout ce petit monde dans sa plaidoirie, cherchant
sans doute à défendre ce qui reste de sa société patriarcale pour blancs descendants
d'Angleterre, qui ne répond plus qu'aux besoins d'une minorité, c'est-à-dire lui.
Bien, je n'appartiens à aucun de ces groupes et je commence à me sentir juste un
peu négligé, parce que j'ai des droits aussi.
On le sait idiot, il n'y a des droits que pour toi dans ce pays !
Silence ! Vous pouvez continuer.
J'ai vécu en Ontario toute ma vie, comme les huit dernières générations de ma famille.
Voilà qu'il justifie sa propriété par sa longue lignée et qu'il la réfutera aux Français
arrivés avant les Anglais, et aux autochtones sous prétexte de guerres coloniales où l'on
se serait approprié la terre des autres, ainsi que leurs âmes ! pensa Julien.
Je suis allé à l'université.
Je suppose que ça ne lui a pas coûté aussi cher qu'aujourd'hui, songea Julien. Tout
pour lui, rien pour les générations suivantes.
J'ai acquis deux diplômes et je reçois un bon salaire depuis.
Julien se demanda comment il pouvait être si honnête. Bien sûr qu'il a tout, sinon
il crierait comme tous les autres à l'injustice. Malgré tout, il crie tout de même à l'injustice.
Je paie au-dessus de trente mille dollars par année en taxes de toutes sortes. |
|
|
|
- 74 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Croyez-vous que le reste du Canada ne paie pas ses taxes comme vous ? Pensez-vous
que les immigrants, même ceux établis ici depuis plusieurs générations, ne paient pas
leurs taxes ? Tout le monde paie, mais pas tout le monde a les mêmes droits.
Mon cher jeune homme, si vous parlez encore, je vous fais évacuer.
Faites donc, mon cher curé, en faisant disparaître les débats on n'entendra
qu'une seule version des faits et vous atteindrez vos objectifs plus facilement.
Puis-je terminer mon discours ? Oui ? Bon. Je suis marié, j'ai deux enfants et je
possède une maison avec deux voitures.
La bouche de Julien pendait tant cette dernière parole le touchait. Car, véritablement,
il lui semblait voir un homme riche qui venait se lamenter que les pauvres le fatiguaient
et que les pauvres devraient se taire.
Je ne manque de rien et je n'ai besoin ou veux rien de n'importe quel service ou
aide gouvernementale. Je travaille fort et mérite ce que j'ai. Malgré ma situation, je ne suis
pas entièrement heureux.
Oh, monsieur travaille fort, il me fait pitié, se disait Julien. Et que fait-il comme
travail pour ainsi mériter que nous soyons tous ses servants ? Et que faut-il faire pour qu'il
soit totalement heureux ? Disparaître de la surface de la terre ?
C'est parce que j'ai l'impression d'être une prostituée. Excusez ma vulgarité mais
c'est la meilleure analogie à laquelle j'ai pu penser. J'ai l'impression que le gouvernement
(mon maquereau) ne fait que me garder en santé afin de m'utiliser pour continuer à gagner
de l'argent pour ensuite dépenser à tort et à travers dans des programmes qui n'ont rien à
voir avec mes besoins. Sans compter que mon opinion ne sert absolument à rien.
Julien demanda la parole. On la lui donna.
Bien sûr, votre opinion c'est de laisser tout le monde crever de faim et vous
laissez devenir le roi de la place. Alors vous pourriez avoir cinq ou six enfants de plus, trois
maîtresses à inviter au restaurant, six automobiles et un château. Peut-être faudrait-il se
demander ce que vraiment la société vous apporte malgré les taxes que vous payez. Car
le montant de ces taxes, autant que votre salaire, ne sont que des variables relatives. Où
ailleurs dans le monde peut-on vivre aussi à l'aise que vous ? N'est-ce pas là un signe de la société qui |
|
|
| ||
|
|
- 75 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
vous entoure, c'est-à-dire tous ces groupes auxquels vous croyez ne pas appartenir ? Laissez crever la société de faim, faitessauter les droits de tout le monde, enlevez toute sécurité sociale, et vous verrez si la société sera encore capable, dans un tel chaos, de pourvoir des études, une maison, deux enfants et deux automobiles !
Peut-être, mais le problème se pose ainsi : j'ai le droit de m'attendre à une société où
la loi, l'ordre et la justice vont prévaloir.
Mais nous aussi, et c'est ça le problème. Bien, vous comprenez maintenant comment
on se sent, nous, les tueurs et les violeurs.
J'ai le droit de m'attendre à ce que mon pays soit unifié et préservé pour mes enfants.
Sur le dos des Québécois semble-t-il, si on se réfère à la liste du début.
Ici il accentua.
Je veux ! Je veux que le gouvernement travaille pour la construction d'un vrai
sentiment national au Canada plutôt que de dépenser de l'argent afin d'acheter des votes dans
les circonscriptions qui se lamentent le plus fort ou font les menaces les plus effrayantes.
J'ai le droit de m'attendre à être traité comme un citoyen de première classe dans mon
propre pays.
Je ne vous suis pas très bien M. Banks, pouvez-vous vraiment avoir l'impression
d'être traité en citoyen de seconde classe ? Et quel ton pédant, "mon propre pays", comme s'il
vous appartenait en main propre, à votre nom !
Je ne suis pas prêt à subir un sentiment de culpabilité permanent parce que mes
ancêtres ont pris le contrôle de cette terre d'autochtones des supposées "Premières
nations"qui étaient constamment en guerre les uns contre les autres essayant de faire exactement
la même chose.
Un sentiment de culpabilité, M. Banks, n'existe pas sans raison et il est normal
après s'être senti coupable si longtemps de chercher à ne plus se sentir coupable. Une autre
solution cependant serait peut-être de considérer ces minorités et de voir enfin qu'on les
considère comme des citoyens de seconde classe. On les empêche continuellement de vivre en
ne leur offrant pas les droits essentiels à leur épanouissement.
Nous habitons ici aujourd'hui. Essayons d'y vivre bien, ensemble ! |
|
|
| ||
|
|
- 76 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Vrai, mais il faudrait accepter certains compromis pour ça, ce qui semble
impossible pour des gens comme vous, M. Banks.
Tous les Canadiens ont des droits accordés par notre Charte mais ce qui me
fatigue c'est l'attitude que certains d'entre nous ont plus de droits que d'autres et que les
minorités ou droits individuels semblent être plus importants que les droits de la majorité dans
notre système politique démocratique.
C'est que l'idée de démocratie s'entend mal avec les droits des minorités. La
majorité n'est capable de voir que ses besoins, ceux des autres n'existent pas. De toute façon, il
n'a jamais été question dans aucun débat de donner plus de droits à une minorité
quelconque. Il s'agit toujours d'une question de femmes et d'hommes égaux devant la loi, une question
de justice.
Notre histoire démontre clairement, d'une époque à l'autre, que les Canadiens sont
très soucieux des droits de chaque personne, pas seulement dans ce pays mais à travers le monde.
Ils sont très soucieux des droits de l'homme dans le monde, un peu moins à la
maison. Le Canada fait des efforts, mais il y a encore beaucoup à faire.
Contredirez-vous qu'on ne veuille pas avoir de gens injustement emprisonnés ou
être abusés physiquement? On veut aider nos personnes âgées, vétérans de la guerre,
handicapés, malades et chômeurs et je ne crois pas que plusieurs d'entre nous veuillent voir ou
être impliqués dans n'importe quelle forme de discrimination.
J'ai vraiment l'impression que l'on n'a pas la même définition de ce qu'est la
discrimination. Vous ne semblez pas voir qu'un couple homosexuel est exactement comme un
couple hétérosexuel et qu'il devrait donc avoir les mêmes avantages sociaux. Peut-être
devriez-vous relire les vingt premiers articles de la Charte des droits et libertés. Je pense qu'un
immigrant qui arrive ici devrait pouvoir travailler comme tout le monde, qu'un étudiant
étranger devrait pouvoir travailler n'importe où dans la ville. S'ils veulent former leurs
propres institutions et continuer leur éducation dans leur langue maternelle, pourquoi pas ?
Sinon, c'est discriminatoire, ils ne sont pas égaux. Sommes-nous égaux en fonction d'une
majorité de citoyens d'une même nation ou en tant qu'humains sur une base individuelle ?
Cependant, on est d'accord que le gouvernement doit arrêter d'utiliser la loi comme
un club restreint et doit commencer à accorder plus d'attention aux besoins du pays dans son |
|
|
|
- 77 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
ensemble ?
Ne vous inquiétez pas M. Banks, c'est exactement ce qu'il fait. On ne peut voir la
société dans son ensemble, voilà le problème. La définition de la société est limitée aux
caractéristiques de la majorité. Ceux qui ne cadrent pas dans les définitions générales, et dieu
sait qu'ils sont nombreux, on s'en fout. Pour la religion, l'ensemble de la société se limite
peut-être aux seuls couples mariés avec des enfants dont les époux vivent encore ensemble.
Une minorité en soi.
Il tenta de demeurer jusqu'à la fin du forum où bien d'autres sujets ont été abordés.
Puis, à la fin de la journée, satisfait de ce qu'il avait dit, il croyait sincèrement avoir changé
du moins quelque peu la façon de penser de certaines personnes, mais cette idée est
dérisoire. Encore que ces forums soient nécessaires à un certain niveau - du moins il tentait d'y
croire- il se demandait s'il y retournerait. Un fait certain, lui n'a rien changé à ses opinions.
Lorsque les gens commencèrent à se lever pour sortir de l'amphithéâtre, le curé Dubuisson
à l'avant fit venir Julien à lui.
Mon jeune garçon, Julien si je me souviens bien, vous me semblez bien intelligent
pour votre âge et j'aimerais discuter un peu avec vous. Si vous voulez bien me suivre, j'ai un
local un étage plus haut.
Julien ignora ce genre de flatterie peut-être hypocrite. Il hésitait à aller un étage
plus haut. Quels étaient ses intérêts ? Discuter politique ? Quel risque encourait-il de
toute manière ? Il accepta.
Le petit local de la pastorale semblait bien situé, confortable, avec une vue sur les
différents pavillons de l'Université d'Ottawa. Le curé Dubuisson offrit du café à Julien et
ouvrit la conversation.
Parlons d'un combat, celui des justes. Je vais te rapporter les paroles d'une
journaliste de la Presse. Elle affirmait que le propre du militant idéologique, c'est de croire dur
comme fer que sa cause est la seule juste et légitime. Ceux qui n'y souscrivent pas sont
ignorants, inconscients ou englués dans des préjugés sans fondement. Ou alors, ils sont mus par
des objectifs sordides et des arrière-pensées maléfiques. Il ne viendra jamais à l'idée du
militant que l'on puisse ne pas souscrire à ses idées tout en étant à la fois bien informé,
indépendant d'esprit et animé de bonnes intentions. |
|
|
| ||
|
|
- 78 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Julien tenta d'absorber ce discours presque mythique tant il était vague. Il appelait
cela parler à grande portée en ne disant pratiquement rien de concret. En fait, lorsque le
curé parlait de militantisme, il voyait tous ces groupes ou organisations qui se battent pour
les droits qu'on leur refuse. Julien se demandait s'ils n'étaient pas dans leur tort lorsque,
effectivement, il ne leur est jamais venu à l'idée que les gens puissent ne pas souscrire à
leurs idées tout en étant à la fois bien informés, indépendants d'esprit et animés de bonnes
intentions. Il s'agit ici de comprendre le point de vue de l'ennemi.
Nos causes et nos revendications sont-elles les seules justes et légitimes ? Ceux qui
n'y souscrivent pas sont-ils des ignorants ? Cela devient difficile à affirmer quand plus de
la moitié de la population te crache dessus. Mais si nos causes ne sont pas justes, il ne
nous reste qu'à mourir, M. Dubuisson ! À accepter qu'ils nous écrasent ! Nous tuent ! Puisque
c'est là une pratique longtemps en vigueur dans le passé, un peu partout, si ce n'est la
prison, car beaucoup ont fait de la prison juste parce que leurs idées différaient de celles de
l'autorité. S'ils ont de bonnes intentions, je me demande bien lesquelles. Allons demander à
la majorité d'Ontariens, qui ne veut rien savoir de toutes ces causes, si elle ne vous
donnerait pas raison. Aurait-elle raison ? Une demande pour certains droits et libertés un peu à
l'extérieur de la morale biblique est-il répréhensible, immoral, dommageable pour l'humanité?
En fait, il s'agit de faire pencher la balance selon leur morale des Saintes
Écritures, sinon l'humain devra faire face aux séismes ou catastrophes naturelles.
Alors je continue de croire qu'ils sont dans le tort, c'est normal, je suis plutôt
libertin. Ils continuent de croire que je suis dans le tort, c'est normal, ils sont purs au sens
biblique, ils ont peur de je ne sais quoi exactement. Je pense que le point que vous avez soulevé
est celui de considérer l'autre parti comme con alors que ce n'est pas toujours le cas. Donc,
la majorité de la population ontarienne n'est pas conne. Ignorante peut-être ? Tout le
monde est-il ignorant alors ? Ce qui expliquerait comment il est si difficile de prendre position et
si facile de refuser la lumière à l'un ou l'autre parti. On ne peut pas reprocher à
certains groupes de vouloir avoir les mêmes droits que les autres. Le problème c'est lorsque que
l'on exagère dans les moyens, dans les paroles. On perd alors toute crédibilité. Il ne donne
rien de vouloir se débarrasser d'une force oppressive en la remplaçant par une autre. Ou
même imposer de force une idée qui ne fait pas l'unanimité. Il faut plutôt perdre des années à faire |
|
|
|
- 79 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
comprendre aux gens que nous avons le droit de vivre, de leur faire comprendre qu'ils nous discriminent, nous vouent à la disparition, et que cela, nous ne pouvons l'accepter. C'est pourquoi je disais que je n'avais pas le courage de m'embarquer dans une telle bataille, que j'aimais mieux souffrir dans mon placard. On ne se bat jamais pour sa génération, toujours pour les suivantes. Mais cet héritage est mieux à long terme que ce que la société lègue à ses enfants, une dette impitoyable, des pensions de vieillesse impossibles à payer, couche d'ozone en moins. C'est là où on pourrait commencer à parler de la théorie du Chaos, M. Dubuisson.
Julien en avait assez entendu, il termina son café, regarda une dernière fois la ville
d'Ottawa avant de remercier le curé.
Prenez ce magazine au moins. Puissiez-vous y trouver une certaine lumière, mon
enfant?
Julien prit la revue appelée "Catholic Insight". Les yeux lui tournèrent dans leur
orbite juste à entrevoir les premières lignes de la page frontispice. Enfin, il partit retrouver
Clélia qui l'attendait au Clair de lune, un café du Marché.
43
Bon, Clélia semble encore une fois être partie en grand. Elle a l'intention de prendre
une hypothèque de 150 000$ pour acheter un terrain dans le quartier le plus riche d'Ottawa.
La maison? Pas de problème, moi et Julien allons la construire dans trois quatre ans.
Seules les fondations et la charpente seront faites par des professionnels. Heureusement ! Et
encore, Julien ne se sentait pas d'attaque à construire une maison, de riche en plus. Ils
n'en finissent pas de faire le toit de la maison des parents de Clélia. On dirait une façon de
le garder à Ottawa cet été. Comment va-t-il se sentir après cela ? Partir pour Paris ? Et son
père ce soir qui lui exigeait presque de revenir à la maison cet été, de continuer ses études
en génie civil à l'Université du Québec à Chicoutimi. Sa sur, même discours. Ils doivent
s'ennuyer pour vrai pour commencer à comploter ainsi. C'est risible, ils prennent des décisions |
|
|
| ||
|
|
- 80 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
sur son avenir, il sait très bien qu'il n'en fera qu'à sa tête. La meilleure c'est quand son
père a dit : "Tu vas entrer en système coopératif à Ottawa (stages en milieu de travail pendant
les études), si c'est impossible, tu t'en viens à Jonquière". Il était sérieux en plus. Julien lui a
dit que lui et Clélia planifiaient un avenir ensemble. Il a ri.
Julien lui a rétorqué que ça faisait plus longtemps qu'il était avec Clélia que lui
avec Odette, de même pour sa sur Dominique et François. Qu'ainsi, tout projet avec Clélia
n'était pas si insensé. Son père a ajouté qu'il n'en était pas au stade de projeter un avenir
avec Clélia comme le fait Dominique en ce moment. Julien lui a répondu que sa sur avait
fini son B.A. et qu'elle avait trouvé un travail. Que lui il a fini un B.A. et qu'il projette d'en
faire un autre. Cela ne le met pas pour autant sur un niveau différent de celui de Dominique.
Il n'avait plus rien à dire. Le père qui n'a plus aucune autorité sur ses enfants, qui ne les
aide que si peu et cela devrait suffire pour être écouté et entendu. Julien se demande si on
prend au sérieux sa relation avec Clélia. Dominique et François on les voit déjà mariés, après
un an et demi ensemble. La sur de Clélia et son copain on les voit déjà mariés, après un
an ensemble. Pire, le copain de Lise va payer les études en droit de sa fiancée.
N'empêche, Julien a pris un coup de vieux quand Clélia parlait de leur nouveau terrain et leur maison
à construire.
44
Clélia s'est renseignée sur son terrain de riche, ce n'est pas 150 000 $, c'est 219 000
$. Voilà, elle se fait des rêves, est déçue ensuite. Elle va tout de même aller se renseigner à
la ville, elle a l'impression que ce terrain est vendu trop cher par rapport à sa valeur réelle.
Ah, il serait impossible à Julien de quitter Ottawa s'il savait qu'il aurait une petite maison
en décomposition en dehors de la ville. Il entrerait en génie, il savourerait la paix. Il se
désabonnerait des journaux, serait toujours à l'extérieur en train de marcher. Là où il habite
en ce moment, chez Jim, il n'y a que des maisons, que des voisins, que des tondeuses à gazon |
|
|
| ||
|
|
- 81 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
(bon dieu qu'il a hâte que l'on invente les silencieux pour tondeuse à gazon), que des
scies électriques qui scient il ne sait quoi, que d'autobus de ville qui font plus de bruit
qu'un enfant à moins d'un mètre de soi qui vient de décider qu'il nous conduirait à l'aliénation.
Et ça c'est en banlieue. Un bois en arrière d'un trou où il aurait la paix, c'est là son
bonheur. Avec Clélia en plus, il ne pourrait demander mieux.
Ils ont visité le terrain de 219 000 $. Julien n'avait jamais vu pareils châteaux
alentour. Il ne pensait même pas que cela existait autour d'Ottawa. Quel beau terrain ! Pas
assez perdu dans les bois toutefois, voisins trop proches. Faut pas se laisser obnubiler par la
richesse du quartier, disait Julien, c'est définitivement trop près des voisins. Il y a un
petit bois à l'arrière, mais si petit. Il y a de la place en masse pour planter des arbres, mais ce
ne serait jamais suffisant.
Tant qu'à bâtir une maison, il a dit à Clélia qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente
de tout ce qui existe ici. Il pensait à un genre de vrai château moyenâgeux, avec une
cour intérieure où il y aurait des arbres et une piscine creusée qu'ils pourraient couvrir
l'hiver. C'est ça la vraie maison pour les couples modernes. Une forteresse où tout se passe
dans l'ombre, dans une cour intérieure, où plein d'arbres cachent le vieux bâtiment de pierre
en décomposition. Cela ferait différent des autres pseudo-châteaux que les propriétaires
ont cru bon éclairer à l'aide de projecteurs de mille watts, pour bien montrer à tout le monde
la fierté d'une maison qu'ils ont fait construire et qui ne doit même pas être payée. Julien
veut poser les pierres de sa maison. Il veut que ça ait l'air de quelque chose qui lui ressemble,
qui est une partie de lui. Surtout pas de lumières de mille watts, et dans ce cas, il
aimerait mieux être plus isolé. Il ne veut pas un château moyenâgeux pour attirer les touristes ou
les jeunes couples à la recherche d'idéaux. Est-ce qu'il veut vraiment un château ? En fait,
il veut un trou à lui où il pourrait enfin se reposer.
Il a parlé avec sa sur, deux heures de temps. Jamais ils n'avaient tant parlé au
téléphone de leur vie. Elle se sentait coupable pour hier. Elle s'est excusée, disant qu'il
avait raison. D'accord, merci. Alors il lui a demandé à propos de quoi exactement. Elle lui a
dit qu'il ferait bien ce qu'il veut, qu'il était vrai que sa décision était loin d'être prise et
qu'ils devaient lui donner leur opinion seulement s'il la demandait. Elle lui a dit qu'il devrait |
|
|
| ||
|
|
- 82 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
entrer en génie s'il le voulait, qu'en fait, c'est certainement la meilleure des
solutions, même par rapport à la maîtrise en littérature. Ce soir, Julien, Clélia et sa mère, sont
allés manger au restaurant. La mère de Clélia lui a dit qu'il devrait aller en génie, même
qu'elle a prédit que lorsqu'il aurait son diplôme d'ingénieur, il irait remercier les professeurs de
ne pas l'avoir accepté en maîtrise. Elle est elle-même titulaire d'une maîtrise en littérature
de l'Université d'Ottawa. Il a l'impression que la balance penche. Un avenir avec Clélia ?
Julien ne dit pas non. Il pense qu'il pourra avoir confiance. L'idée d'habiter ensemble, comme
elle lui a dit ce soir, plus spécifiquement de projeter leur avenir et leur toit, change bien
des choses. Rend le tout sérieux. Tout à coup il n'a plus cette impression qu'il peut partir pour
la France demain matin. N'est-ce pasinquiétant ? Mais alors, toutes ses chances de vivre
en France s'effondrent ! Si ce n'est pas grâce aux études, il n'aura jamais la nationalité, il
ne pourra jamais vivre là. Mourir sans avoir demeuré en France ? À rester ici, il s'abonnerait
à Internet, prendrait des cours d'anglais avancés, finirait ses jours comme ingénieur à la
BNR, Bell Northern Research. Est-ce cela qu'il veut ? S'il part, et peut-être il n'aura pas le choix
de rester, il lui faudra passer au travers la maîtrise, se faire accepter au doctorat, téter
pour trouver un travail d'enseignant dans une université. Après avoir vu la bullshit entre
les profs du département, il n'est pas sûr si ça lui tente. Clélia a eu beaucoup de merde
au travail cette semaine. Beaucoup de pression. Sa sur Dominique aussi, des ganglions
lui sont sortis dans le cou. C'est sérieux ! Elle prend de forts médicaments contre le stress.
Son copain François a carrément fait une mononucléose.
Je n'arrive pas à croire la vie qui m'attend. Mais je me sens d'attaque, moi aussi je
veux une maison de riche ! Avec deux automobiles, quatre portes de garage, un terrain de
malade dans le quartier le plus riche d'Ottawa ! Je veux réussir, je suis enfin prêt à cracher sur
les autres qui n'hésitent pas à me cracher dessus, prêt à les écraser pour atteindre mes
objectifs ! Je vais faire l'envie de tout le monde, j'aurai des projecteurs de 5000 watts pour
bien montrer mes prétentions! Et cela sera tout de votre faute, j'aurai donc bonne conscience. |
|
|
| ||
|
|
- 83 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
45
Ils se sont promenés autour de Cumberland et de Rockland, la terre des concombres
et celle du rock. Ils regardaient les terrains à vendre. Ils ont trouvé ce qu'ils cherchaient,
isolé dans les bois. Encore, il y aura toujours des voisins, pire lorsque leur fosse septique sort
de terre et que les moustiques les ont mangés pour les cinq minutes où ils ont eu le temps
de constater qu'il faudrait au moins cinquante gros camions de roches pour permettre au
terrain mouillé d'absorber un château médiéval. Une usine de chais-pas-quoi crachait sa
boucane juste en face de la vue. Après ça lui et Clélia étaient prêts à signer pour le terrain
de 219 000 $. Ils ont pris un traversier qui les a emmenés de l'autre côté de la Ottawa
River (version amérindienne anglaise). Le long de la rivière Outaouais (version indienne
française), les maisons sont en décomposition. Des dépotoirs par ici, des cochonneries par là, enfin, il
se sentait chez lui !
Gatineau, trou de mon cur ! Ça sent la misère dans ce coin-là comme partout
ailleurs sur la planète. Ce qui me fait réfléchir sur Ottawa la propre. Comment se fait-il que l'on
ait rencontré au moins cinq grosses usines qui crachaient leur misère au Québec et qu'on
n'en voit jamais à Ottawa ? Pourquoi les gens sont si fiers en Ontario, si je-m'en-foutisme
au Québec ? Ai-je tort dans ce que j'avance ? Les petites maisons en ruines de Hull, c'est
rare d'en voir à Ottawa. Seul Ottawa est capable de vouloir détruire un édifice comme celui de
la Défense parce qu'il le trouve laid. Y aurait-il une exigence de vie plus grande chez
les Ontariens que chez les Québécois? Les Anglais plantent des fleurs, prennent soin de
leur gazon, tout est toujours parfait. Je ne me souviens pas d'avoir vu ça de l'autre côté de
la rivière. Est-ce les Québécois qui ont d'autres intérêts que de montrer à tout le monde
leur belle grosse maison, leurs belles petites fleurs, leur petite richesse amassée sur
soixante ans ou sur deux générations ? Ou est-ce les Anglais qui sont en crise du
"et-que-vont-dire-les-voisins" ? Eh bien les voisins, moi, vous disent d'aller chier, que dans le fond, on se fout
bien de vous et vos fleurs. |
|
|
|
- 84 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
46
Semble que son calvaire attendra, il lui semble que son nouveau travail sera parfait. Il
est seul sur la terrasse, c'est drôle, il y avait pensé, ou plutôt il l'avait souhaité. Douze
tables, quarante-huit places, il ne sert que des boissons et de la pizza. Il a même eu le culot
de demander au cuisinier de faire des pizzas végétariennes, de peur de mourir de faim.
Ce dernier lui a dit : "You are vegetarian,
hein?"Il a répondu oui. Le cuisinier a repris
: "I noticed it right away! "Est-ce donc écrit dans sa face ? Reconnaît-il cela à son
habillement? Cela se peut, avec ses beaux bermudas noirs, ses petits bas noirs et ses souliers, cela
fait très tacky, comme dirait son ami Paul. Mais il n'a pas tellement le choix de l'habillement
et il n'a surtout pas l'argent pour s'acheter autre chose. Bref, ça commence demain, il
pense que les pourboires seront bons. La semaine prochaine il va chialer pour avoir autre
chose que de la pizza. Pauvres clients, ils n'ont aucun choix, encore chanceux qu'il soit là pour
les végétariens.
47
Il est minuit, Julien vient de sortir de sa douche, il arrive de travailler. Il est parti de
la maison à huit heures ce matin. Seize heures en dehors de la maison pour une journée
de travail. Demain il sort de chez lui à huit heures encore. Il espère s'en sortir pour neuf
heures du soir, arriver chez lui pour dix heures, il travaille le lendemain matin. Aujourd'hui est
une journée à oublier. Les pires journées de sa vie, les vraiment pires, sont sa journée de
fou quand il a travaillé chez Polyson Jonquière et que la journée avait tellement déteint sur
le moral de lui et sa patronne, qu'ils ont tous les deux fait de la grosse fièvre le soir,
malades comme des chiens. Ses autres pires journées c'est chez Versabec, des journées de vingt
heures, des banquets qui n'en finissaient plus, des problèmes avec la direction ; la journée où
il a manqué Clélia en concert parce qu'il travaillait ; les soirées où il rencontrait Clélia au club |
|
|
| ||
|
|
- 85 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
le Yucatan comme par hasard et qu'elle lui avait inventé des raisons pour ne pas le voir
; lorsque Clélia lui a annoncé qu'elle l'avait trompé. Bref, aujourd'hui surpasse le lot.
Son enfer commence. Sa patronne s'est transformée en monstre exigeant, bête
comme ses deux pieds, intolérante, elle le fait sentir inférieur et incompétent. Elle ne semble
même pas s'être rendue compte qu'il a installé à lui seul une terrasse pour quarante-huit
personnes avec un soleil effrayant et plus de
34oC. Il a tellement sué aujourd'hui qu'il a bu
six Seven-up dans les deux premières heures et il n'a jamais eu envie de pisser.
Esti de journée de calvaire !
Il a cuit de 9h le matin jusqu'à 13h pour tout installer, nettoyer, figurer ce qu'il a à
faire. Ensuite, jusqu'à 17h, il a gratté avec une pièce d'un dollar tout un tableau menu écrit
au crayon effaçable, mais qui ne s'effaçait plus. Il a passé la journée à s'éponger le visage
avec son autre gilet à manches courtes.
Vers 14h, une pluie torrentielle aussi subite qu'imprévue fait rage. Il y a justement
un festival de danse à côté, tout le monde l'autre bord de la fenêtre dans le musée le
regarde courir d'un bord et de l'autre, complètement trempé, serrer les parasols. Parasols qui
ne tiennent pas sur les tables, il avait déjà perdu une heure à les installer, ils tiennent par
des petites vis en plastiques, résultat : quatre ampoules. Toutes ses boîtes sont foutues.
Après cela, le soleil est de retour. Julien souffre maintenant d'insolation, il tombe de sommeil.
Il est 18h10, 20h00 ne viendra jamais. Le pire, il va finir à 22h30, il y a tellement à faire
pour ramasser. Et là, de 16h30 à 17h30, le voilà qui s'ennuie, qui ne sait plus quoi faire,
après avoir passé l'après-midi à gratter et à se lamenter.
Arrivent soudainement, vers 17h30, sa patronne et un gros bonhomme. Le
bonhomme, une grosse tête, plus grosse que son énorme ventre, commence à chialer comme jamais
un client n'a chialé en deux ans où il a travaillé à la cafétéria de l'université. Dieu sait
pourtant comment ça chiale une gang de secrétaires et d'employés de bureau et de francophones
qui veulent des services en français et d'anglophones hautains pointilleux. Le vieux, parce
qu'il n'y avait pas de glace, commence à demander qui s'occupe de la place, quelle
compagnie. Julien répond le Centre national des arts. Le vieux ajoute que le CNA a des prix plus
élevés que ses services. Julien lui dit de dire cela à sa patronne, pour rendre cette situation embar |
|
|
| ||
|
|
- 86 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
rassante plus sympathique. Sa patronne répond que les prix sont les prix. Le vieux
tient absolument à rendre le tout intolérable, il répond: "Non, je parle du service ! Un service totalement inadéquat, de mauvaise
qualité..." Là, Julien fumait, il a parlé de glace, on
ne savait plus trop s'il en parlait encore. Il a dit au monsieur qu'il s'excusait, qu'à l'avenir il
y aurait toujours de la glace, beaucoup de glace, de la glace pour toute sa belle famille. Il
a mentionné la difficulté de toujours s'approprier des choses à cause de toute la sécurité
qu'il y a en dedans du Musée des beaux arts. C'est vrai, à chaque six mètres très exactement
se tient un garde, sans compter ceux qui marchent partout, une armée. Bref, sa patronne
se retourne et dit une phrase surprenante : "Pas du tout."
Elle dit à Julien de se taire et dit merci au monsieur brutalement. Le monsieur
saute vingt pieds dans les airs, le voilà qui réprimande sa patronne et lui affirme que Julien
a raison, que c'est très correct de s'excuser comme il l'a fait et qu'elle donne un service
inadmissible. Alors il lui demande son nom.
Aurait-elle été assez folle pour le lui donner ? Non. Au contraire, elle met tout le
blâme sur Julien. Allez-y ! Un jeune morveux, ça peut en prendre ! Elle dit au monsieur qu'elle
a envoyé quelqu'un demander à Julien s'il avait besoin de quelque chose vers 4h, que
c'était sa responsabilité de lui demander de la glace. Julien avait envie de lui rendre sa
démission sur-le-champ. Mais il a plié. Plié comme jamais un ver de terre ne plie, et comme jamais
il espère ne plus plier devant un patron minable. Le bonhomme fulminait. On voyait
qu'il voulait en dire plus long, sa patronne l'a retourné après qu'il ait demandé une deuxième
fois son nom. Là, après que le vieux se soit assis avec sa famille, sa patronne le chicane
comme s'il était du poisson pourri, un moins que rien. C'est la première fois de sa vie que Julien
ne cachait pas sa colère devant un patron. Elle parlait, il disait un oui très bête. Elle finit
par aller chercher de la glace et de l'eau en lui reprochant gravement ce manque.
Ouh le maudit, il faudrait se plier à ses genoux. La sottise a-t-elle une limite ?
Non. Voilà que le bonhomme le relance, il veut savoir le nom de sa patronne. Julien
ne veut pas le lui donner. Des petits fatigants à tête enflée, s'il peut éviter qu'ils causent
des histoires... Il commence à lui dire que si jamais il a des problèmes, de l'appeler. Il lui
donne son numéro, facile à retenir. Il a des contacts hauts placés, il peut intervenir plus
haut qu'elle. Depuis quand les gros pleins de sous prennent la peine de défendre les p'tits cons en |
|
|
| ||
|
|
- 87 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
bas de la hiérarchie ? Depuis qu'ils veulent qu'ils ne sont pas n'importe qui et qu'ils
ont raison de chialer ? Julien mourait d'envie de lui crier :
Je n'en doute pas monsieur que vous n'êtes pas n'importe qui, moi-même
d'ailleurs, vous savez, je ne suis pas n'importe qui, je ne suis même pas quelqu'un. Je vous
avouerais que je me fous pas mal de votre galerie d'art et de votre position dans je ne sais plus
quelle organisation.
Il lui a redemandé son nom. Intarissable. Julien lui a dit qu'il comprenait sa patronne,
que c'était difficile de faire fonctionner une cafétéria, qu'elle était fatiguée (conneries !). Il
ne lui a pas donné son nom. Nathalie, l'amie de Julien, arrive à ce moment, il lui avait laissé
un message pour qu'elle vienne le voir. Sa patronne arrive également. La situation se
complique, il essaye de s'approcher pour dire à Nathalie que ce n'est pas le moment, le
monstre s'écrie : "Julien ! ". Un client attendait. Là elle l'a chialé de plus belle. Nathalie
attendait. Après que sa patronne soit repartie Nathalie paniquait.
Le bonhomme lui parlait encore, il voulait savoir son nom. Nathalie est partie en lui
laissant un numéro, ils n'ont pas parlé, il voulait pleurer et c'est vrai. Il avait vraiment envie
de pleurer. Il a fallu qu'il aille marcher plus loin à cause du vieux qui lui a souhaité
bonne chance. Pour une première journée de travail, ça inaugure très bien.
48
Il a cuit toute la sainte journée, pas un client entre 14h et 18h. La vie est ennuyante,
il n'a plus d'énergie, amorphe, il est une grosse boule de chair en décomposition. Il a bu
quatre jus et un pichet d'eau dans la seule première heure. Il n'a pas envie de pisser. Il n'a pas
fait trois dollars de pourboire, il se fait exploiter. À la radio ce matin ils parlaient de
nouveaux records de température, journées plus chaudes jamais vues depuis trente ans pour les
quatre jours où il travaille. Comme par hasard. Il mouillera lundi et mardi, ses jours de
congés, pour qu'il fasse beau ensuite. Julien est trop mort pour être découragé, trop inconscient par |
|
|
| ||
|
|
- 88 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
la fatigue. Hier, en passant au-dessus du pont sur Main Street, il a passé près de se tirer
en bas. Le problème c'est qu'il n'en serait pas mort. Il a pris l'autobus ce matin, l'idée de
prendre la bicyclette comme d'habitude est impossible vue sa fatigue généralisée et la chaleur.
En dépit de ce que j'ai dit, je suis un homme d'hiver, vive l'hiver ! Les justes milieux,
cela existe-t-il ? Les emplois qui sont endurables, cela existe-t-il ? La vie me semble être un
cauchemar dont l'on ne se réveillera pas, quelqu'un a déjà dit ça je crois. Je me demande s'il
a souffert plus que moi. Il y a quelques filles qui s'exhibent le bedon, elles sont belles, ça
ne compense pas pour la température. Exigerions-nous de quelqu'un qu'il se mette à vendre
des chocolats chauds à l'extérieur avec
35oC sous zéro ? (Il allait dire non, mais c'est mal
connaître la société.) Alors pourquoi exiger que je vende des boissons gazeuses à des
clients inexistants par 35oC ? Quel cliché, je travaille à Ottawa sur la terrasse du Musée des
beaux arts et mon horloge personnelle est celle du Parlement. Je suis juste à côté. Quelle
belle carte postale. Môman, je suis à Paris, je travaille à l'Arc de triomphe avec vue sur la
Tour Eiffel ! Que faire, mon Dieu.
49
Il va arrêter de travailler ici. C'est une dure décision à prendre, mais il s'inquiète de
sa santé avant tout. Il se dit qu'il ne va pas travailler cinquante-cinq heures par semaine et
les heures en bonus lorsqu'il y a un festival ou un spectacle (il y en a toujours un à
Ottawa durant l'été). Et pourquoi se brûler dans le soleil tout l'été à courir comme un fou pour
être payé 5,80 $ de l'heure? Il ne fait aucun pourboire et le salaire minimum est déjà
au-dessus de 7,25 $ de l'heure. Et c'est bien connu, même avec le salaire minimum c'est impossible
de survivre. Très malin cette façon de ne pas offrir le salaire minimum parce qu'avec les
pourboires cela monte à au moins dix dollars de l'heure. Encore faudrait-il que ce soit vrai.
C'est maintenant officiel, hier il a fait
36oC, avec le facteur humidité :
44oC. Jim et Clélia lui ont dit qu'il y a eu une alerte, on a indiqué partout aux gens de ne pas sortir sans
raison valable et surtout, de ne pas passer plus de vingt minutes au soleil. Julien s'aligne pour |
|
|
| ||
|
|
- 89 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
|
passer son troisième jour en plein soleil. Ils ont même fermé les écoles en après-midi
et plusieurs employés de bureau sont partis beaucoup plus tôt. Ainsi donc il ne se
lamentait pas pour rien. Mais alors peut-être se fait-il de fausses idées sur son travail, ce n'est
peut-être pas si pire ? Peut-être lui faudrait-il plus de courage ?
Jamais ! Je termine le toit chez Clélia et je m'en vais passer un mois à Jonquière
chez mes parents. Non, au Lac-Saint-Jean plutôt, enfermé dans une tente sur un terrain de
camping.
Julien est brûlé au troisième degré.
Je m'en fous si on ne me paye pas mes quatre jours, il faut que je m'en sorte. Il faut
que je m'en sorte. Ah Ah Ahhh Ahhhhh AAAAAAhhhh, je vais subir une combustion
instantanée! On ne retrouvera que mes deux palettes avant ! Midi dans dix minutes. Je ne vais plus
revoir personne, je vais mourir avant le point culminant. Depuis ce matin j'ai bu six jus et
un pichet d'eau. Je ne fais que boire et me lamenter. C'est extraordinaire, il y a une petite
église de l'autre côté la rue, eh bien, dans la dernière heure il y a eu un mariage en
limousine blanche, une naissance-baptême en Ford bleue, une visite de touristes en bus
londonien rouge à deux étages, un mort dans un corbillard noir. Qui a dit que les églises se
mourraient? Ils fêtent leurs rites en série, de façon industrielle, même les touristes se font
maintenant exploiter. Les gens courent de leur voiture jusqu'au musée à cause de l'air
climatisé. Moi je meurs dans ma sueur. Avant-hier j'ai passé près de perdre connaissance, hier
aussi. Pauvre mort, pauvres touristes, pauvres mariés. L'un en train de décomposer deux fois
plus vite sous la chaleur, les autres en train de regretter leur titre de touristes officiels du
Canada et les autres prennent un coup de vieux à même le mariage. Ça ne donne pas envie
de naître. Ils vont faire l'amour pour la première fois ce soir (ils n'ont pas le choix, l'Église
ne sanctionne que les unions vierges), ils vont rester collés ensemble comme des vers de
terre, ils vont se demander si c'est normal. Ça va paraître dans le National Enquirer : deux
époux devenus siamois par leur mariage doivent être décollés par la science ! Ça vendrait un
max. Je vais arrêter de leur donner des idées, aux dernières nouvelles ils avaient posé un bébé
et avaient titré : Ce bébé a 72 ans ! J'imagine la grand-mère de 72 ans en train de se
pâmer devant la photo du bébé, à essayer de comprendre comment ça se peut qu'il n'ait
aucune ride. |
|
|
| ||
|
|
- 90 - |
|
|
|
|
|
|
|
|
| ||
|
|
Roland Michel Tremblay L'Attente de Paris www.anarchistecouronne.com |
|
|
| ||
|
|
Une vieille dame vient de lui dire qu'il avait bien du mérite de travailler en cette chaleur.
Ce n'est pas vrai, j'abandonne !
Une autre fille vient de lui dire : "Do you like your job?"
Qui a dit que le Canada c'était le Pôle Nord ?
Clélia est venue le voir. Elle s'est achetée des sandales et le problème c'est qu'on ne
voit pas ses orteils, ce n'est donc pas assez sensuel. Gab et Robert sont venus aussi. Robert
est charmant, d'autant plus qu'il ressemble à Morrissey. Paraît-il, il est genre un peu nudiste.
Il est toujours nu dans la maison. Pour déjeuner il lui faut être tout nu. Quand il doit
aller travailler, ce qui le décourage, c'est de devoir s'habiller. Gab dit qu'il commence à aimer
ça aussi, faire le nudiste avec Rob. Mais Robert n'irait pas dans un camp ou une ville de
nudistes, il ne se trouve pas assez beau. Gabriel a dit que les nudistes ne sont pas
exhibitionnistes, ils sont en majorité assez laids.
Le royaume de la laideur en chair et en os, ce doit être terrible !
16h15, la lourdeur de la chaleur commence à se dissiper. Il commence à se sentir à
l'aise et à apprécier la vie un peu plus. Mais dans quarante-cinq minutes il doit fermer la
terrasse et remettre les chaises et les tables ensemble. Heureusement qu'une des clientes a
surveillé pour lui la terrasse pour qu'il aille aux chiottes pour le big job (pas le big bang),
sinon il serait mort là.
On se fout pas mal de moi ici.
Julien meurt encore dans cette température, les réfrigérateurs dégagent quatre fois
plus de chaleur qu'ils produisent de froid. Sa bonne femme de tantôt est alcoolique, trois
bières et elle dit qu'elle aime mieux boire au goulot. Elle sent même la nécessité de se justifier
: "Vous savez, plusieurs femmes boivent à la bouteille..."
Ben oui, ben oui, je m'en fous pas mal. Elles feront bien ce qu'elles voudront, mais
il faudrait arrêter de se justifier, ça démontre qu'il y a un malaise.
D'ailleurs, elle regrettait un peu son verre lorsqu'il lui a dit que boire au goulot,
c'était davantage pour ça que la bouteille de bière avait été dessinée, ils ont fait exprès pour
lui donner une forme phallique. L'ironie c'est qu'il n'y a que les hommes qui boivent au
goulot. Elle s'est étouffée. |
|
|
| ||
|
|
|