Roland Michel Tremblay

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Un Québécois à New York

 

1

 

    J’ai passé la journée avec Renaud, il me faut l’éviter sinon je risque d’avoir des sentiments pour lui. Il est vraiment temps que Sébastien arrive. Je pense que quelque chose se passe. Il y a séduction mais nous sommes tous les deux dans une autre relation. Il est impensable que je laisse Sébastien, et Renaud est, disons, moins beau. Mais tout cela n’est-il pas relatif ? On parlait que je fasse un strip-tease et qu’il me fasse un massage. Cela n’arrivera pas, mais si oui, ce n’est pas moi qui dirai non. Le problème, c’est qu’il faut des sentiments pour passer à l’acte, j’en ai, mais ils ne sont pas très forts. Le problème, c’est que je ne veux pas les amplifier. Mais je ne veux pas de cul sans sentiment. Il me faudrait me tenir tranquille, mais à chaque fois que je le vois, je le désire un peu plus. On parle et je bande. Heureusement, il ne s’en rend pas compte. On ne parle que de sexe, c’est affreux, et de cela, on n’a pas l’air de s’en rendre compte.

    Nous sommes allés manger avec deux de ses amis, et c’était dur de ne plus pouvoir lui dire ce que je voulais. Son copain, on l’a vu ce matin quand on est allés chez lui prendre un café. J’ignore s’il s’imagine des choses ; il semblait ne pas s’inquiéter outre mesure. J’ai lu ses dix pages sur la fidélité dont il m’avait parlé. Ça semble plutôt être dix pages sur un gars qui lutte contre ses désirs. C’est devenu une crise obsessionnelle. Le gars qui lui a permis d’écrire ça, était, paraît-il, le plus bel homme jamais vu. Renaud voulait coucher avec l’Apollon, Renaud l’a repoussé, et le regrette amèrement. Il aurait mieux fait de coucher avec lui ; il aurait été inspiré pour écrire un livre complet ensuite.

    Renaud se laisse séduire par moi, quelle erreur ! Je me laisse séduire aussi, quel malheur ! Il ressemble tellement à Ed que je ne sais plus faire la différence. Avec l’un je me sens comme avec l’autre. Il m’a dit qu’il partait pour Chartres ce week-end. Ça m’a fait un choc de savoir qu’il ne m’appellerait pas avant lundi ou mardi. Je commence déjà à m’ennuyer, c’est grave. Il faut que Sébastien arrive, sinon je ne réponds plus de mes actes. Le 11, je déménage dans une plus grande chambre. J’espère que Sébastien ne sera pas aussi distant qu’il l’a été au téléphone depuis quelque temps, à croire qu’il a rencontré quelqu’un, alors je ne comprends pas qu’il veuille venir ici. La musique peut-elle accaparer son attention au point qu’il m’oublie ? J’espère que oui, sinon c’est inquiétant. Et s’il m’avait trompé ? Dans le doute, j’ai bien envie de sauter sur Renaud. Il semble avoir une grosse bosse, c’est important ça, les grosses bosses. Il a dit à la blague que ma bosse ne semblait pas grosse ; il me faut donc lui prouver qu’elle n’est pas petite, d’où l’idée du strip-tease. Je ne sais ni où ni comment cela pourrait se faire, s’attend-t-il à ce que je l’invite ? A-t-il vraiment cette intention ? À quoi sert une telle introduction sur la fidélité si c’est pour enfin coucher avec moi la semaine d’après ? Sommes-nous à la merci du premier beau bébé qui débarque ? Peut-être n’est-il qu’un allumeur : il se plaît à flirter et à parler de sexe sans vouloir aller plus loin. Le problème, c’est qu’il pourrait bien se laisser prendre à son jeu. Je ne lutterai pas, s’il veut, on fera des choses. Mais je suis incapable de faire les préliminaires. Je serais incapable de lui prendre la main, il pourrait me la retirer, ce serait une situation intenable. Ne suis-je pas trop gros ? Le plan d’action est là, il me faut faire un strip-tease et lui demander un massage. Manquent le où et le quand.

    J’ai l’impression que Renaud me fait oublier qu’il existe un univers extérieur à Paris. C’est bien. J’aimerais m’en faire un vrai ami sans que cela aille jusqu’au sexe. Les amis ne sont-ils pas doublement intéressants lorsqu’on les désire ? Franklin et Antonin seront de vrais amis pour moi, et j’en suis heureux. Croyez-le, j’ai l’impression qu’il est plus simple de se faire de vrais amis sincères à Paris que n’importe où ailleurs. Ce me semble être des gens intelligents, éveillés à la vie, simples et attachants.

    Je m’en vais à Pigalle, souper, que dis-je, dîner chez Franklin. Dorothée y sera avec son bébé ; depuis le temps que l’on m’en parle, j’ai hâte de voir.

    Je suis à la station Pigalle, il est minuit passé, je me sens davantage à l’aise ici qu’à la Sorbonne. Quoique j’ai bue du vin. Dorothée est mieux que je l’avais imaginée, et son bébé aussi. On a parlé de dépression, de psychologues où il fallait un transfert d’amour ou de haine. Quel bullshit. Dorothée a dernièrement payé 460 boules à une voyante, Antonin capotait. Elle te raconte ton avenir par téléphone, par micro-ondes, why not ? On est à Paris.

    Je suis à la Gare du Nord. Pour la première fois je suis heureux d’être à Paris. J’aime tellement ça que je pense que je ferais n’importe quoi pour demeurer ici. Canada ? No way. Peut-être pas pour finir mes jours en France, mais pour quelques années ce serait bien. Je ne puis comprendre pourquoi mais, d’être à Paris, peu importe ce que je fais, me semble être la réussite, la vraie. Et juste de retourner au Canada serait la fin de mes rêves. Alors je vais rester, je crois. De toute manière je me sens bien ici. C’est drôle qu’il me faille être sur l’alcool pour arriver à affirmer une telle chose. Mon bébé s’en vient, je crois que tout sera bien. Je me demande ce que pensent mes parents de moi. Paris semble tellement impensable. J’ai vraiment fait tout ce que j’ai voulu faire. Il n’y a pas de limites. Maintenant, si je pouvais trouver un moyen de travailler, tout sera accompli. Je pourrai mourir tranquille, pour reprendre Grégoire. Si j’avais pu prévoir en 90 que j’y habiterais quelques années plus tard, mon voyage eût été différent alors. Je ne connaissais même pas la Sorbonne à l’époque. Est-ce que les gens d’autres pays rêvent également d’une grande ville impossible à atteindre ? Qu’en est-il des Canadiens-Anglais ? Ils pensent sans doute à Londres et New York.

 

 

 

2

 

    Anne Hébert, une des plus grandes écrivaines du Québec qui vit maintenant à Paris, sera le 9 février à la librairie Dédale, 4 ter, rue des Écoles. [ Note de l’éditeur : Anne Hébert est maintenant décédée. ] J’y serai également. Elle a 80 ans, je vais lui proposer de venir prendre un café avec moi. Je vais lui demander ce qu’elle pense de porter à l’écran son livre, Les Enfants du sabbat. Je me charge d’écrire le scénario, quelles sont les démarches à suivre, et tout et tout. Je vais lui dire que mon ami François est intéressé à faire le film. J’espère qu’il le sera effectivement en apprenant que j’ai l’accord d’Anne elle-même. J’ai bien hâte de voir. Peut-être est-elle trop vieille ? Alors, je vais être obligé de lui demander sur place. Elle est si belle sur la photo de son nouveau livre, Aurélien, Clara, Mademoiselle et le Lieutenant anglais. Une histoire d’inceste avec un soldat à Valcour, Québec. Pourquoi toute cette nostalgie ? Pourquoi demeurer à Paris si elle s’ennuie tant des campagnes québécoises ? L’histoire est bonne, elle aurait pu en faire un livre de trois cents pages, mais c’est vrai que ça aurait été ennuyant. Quoique Le Premier jardin n’était pas ennuyant et que c’était long. Les Enfants du sabbat, ça, par exemple, c’est effrayant. Jamais je n’aurais cru qu’une Québécoise puisse écrire un tel livre. Et ça m’en prend beaucoup pour dire cela. Anne pourrait bien être aussi intraitable que la folle Créthien au bureau des étudiants étrangers de la Sorbonne, ou bien gentille et intéressée à un pauvre type comme moi qui crève de faim. Alors il faudra remercier ma jeunesse, ma beauté et mon audace. Si elle est bête, je vais l’envoyer chier. Mais si belle, je doute qu’elle puisse être bête. Tout au plus, elle pourrait refuser ou être dans l’incapacité de me recevoir ou venir prendre un café avec moi. La photo sur le livre est vieille, ça se voit qu’elle n’a pas 80 ans là-dessus. Elle a l’air d’être sur la drogue sur la photo, elle semble comateuse avec ses os brûlés et ses prunelles arrachées. Son obsession des cours d’eau, des arbres, des os et des mains en bois, des corps qui se cassent comme des arbres et tout. Elle écrit souvent sur les mêmes thèmes depuis 1942. Elle est demeurée la petite fille de 15 ans qui fantasme, elle écrit comme une jeune fille. On ne dirait pas qu’elle a 80 ans, j’ai vraiment hâte de voir comment ça va tourner. Je vais l’inviter à prendre le thé, je suis prêt à payer alors même que je n’ai plus un sou. C’est une femme, et la galanterie existe encore de nos jours, malheureusement. Je l’inviterai au Sarah-Bernhardt, mais c’est trop long de couloirs de métro pour y arriver. Elle ne s’abaissera pas à aller dans un café aussi nul. Je pense que je vais lui laisser me nommer un café où elle a l’habitude d’aller : pourquoi pas l’inviter au Banana café le jeudi même ? J’aurais mille et une questions à lui poser, mais j’ignore si elle sera insultée, car je n’ai lu que ses trois livres de poésie, Le Premier jardin et Les Enfants du Sabbat. Si j’avais le temps, je passerais pour moins cave, mais c’est dans ma nature d’être cave et de parler sans savoir. Comme à la conférence d’Élisa T., une auteure de ma région qui a écrit Des Fleurs sur la neige, le drame vécu d’une enfant battue. Ce livre est le plus grand best-seller du Québec, plus de 100,000 copies vendues en 20 ans, et Céline Dion a joué Élisa dans la mini-série à la télévision. J’avais rien lu de ses livres et j’étais le seul à poser des questions. Je pense qu’on ne s’est pas rendu compte de mon ignorance. La pauvre Élisa ne s’est même pas sentie attaquée par moi qui lui cherchais des poux. J’espère que je vais pouvoir me tenir tranquille avec Anne, peut-être pourrait-elle devenir une amie ? Ce serait trop drôle. Serais-je rendu au point où mes amis pourraient avoir 80 ans ? Elle me semble ouverte en tout cas, pas mal plus que la majorité des croûtons qui existent sur la planète. Elle pourra mourir d’ici peu, elle pourrait bien vivre encore 20 ans. Est-ce que l’on meurt jeune ou vieux à Paris ?

 

 

 

3

 

    Je capote littéralement. Je ne tiens plus à terre. Je viens de recevoir une invitation de la directrice de la Maison des étudiants canadiens de Paris (MEC) pour aller voir Anne Hébert, c’est donc déjà beaucoup plus officiel. J’ai lu la moitié des Enfants du sabbat, je vois très bien le scénario, les parties et sous-parties. Paraît que l’adaptation cinématographique de son livre, Les Fous de Bassan, c’était raté. Mais que Kamouraska c’était extra. Mon problème, c’est que j’ai l’air trop jeune. Et si elle a le malheur de vouloir connaître ma crédibilité, il me faudra lui dire que je n’ai absolument aucune œuvre à mon actif. Que du passif, madame, et non, je n’ai pas seize ans. C’est ça que me disait Maurice hier ; il croit qu’elle va éclater de rire, trouvera ça charmant, mais va me dire un non catégorique. Je me demande même si je devrais m’habiller en gamin de 14 ans. Calotte beige, gilet Peace and Love/The Smiths que m’a donné Claude, culottes déchirées. Le contraste sera encore plus frappant. Mais moi c’est sérieux, je n’ai pas tellement de temps à perdre avec des projets qui ne déboucheront pas, je suis pressé d’atteindre le ravin, moi, madame. Et puis on ne sacrifie pas inutilement ses études à la Sorbonne de Paris.

    Je fais des cauchemars toutes les nuits ; j’arrive dans des classes où les professeurs me font comprendre que si je ne commence pas à étudier maintenant, c’est foutu. Et là je regarde autour pour voir si Renaud est là, et Renaud n’est pas là. Et je panique, car je ne fous rien. Et Sébastien qui arrive la semaine prochaine. Mon beau petit ourson poilu qui arrive la semaine prochaine. Comme ce sera bien de l’avoir près de moi, le toucher, l’embrasser, lui faire l’amour, ah ça, aucun doute, je ne penserai même plus au petit Renaud.

    La fin du monde est à nos portes, c’est le 8 février, bientôt le mois de mars, le calvaire aussi, je le sens. Aujourd’hui, je rencontre Renaud après mon cours de M. Tapin. On se rencontre à Place de la Sorbonne en face du Baker’s Dozen ; mais ce sera difficile parce qu’il me faudra éviter Maurice qui justement terminera son cours à la même heure que Renaud. À se demander s’ils ne sont pas dans la même classe. Aujourd’hui, je rencontre Renaud et j’ignore si l’on va se retrouver ou chez lui ou chez moi. S’il veut aller prendre un café et que je vois qu’il ne m’invite pas, je vais l’inviter. Mais ici à la MEC c’est difficile, il y a des espions en arrière de chaque porte. Je le sais, j’ai été l’espion personnel de France, une amie. En plus, l’un viendra cogner à ma porte, c’est immanquable. Alors l’acte sexuel se fera peut-être. Du moins le massage, et nous garderions une conscience claire. Quelle idiotie. Il dira tout à son copain, il me l’a dit hier. Alors il risque la relation avec son copain, il dit qu’ils pourront en discuter et que tout ira bien. Mais alors, on ne pourra plus se voir, je suppose. Et peut-être que Sébastien viendra à le savoir ? Playing with fire, yes it burns and I’m still burning, disait Alison Moyet. Je suis pris entre deux eaux. Pressé de faire déboucher quelque chose avec Renaud avant l’arrivée de Sébastien, mais en même temps l’arrivée de Sébastien me calmera. Et s’il était laid, nu, le Renaud ? Je n’y avais pas pensé à cela. Il n’est peut-être pas comme Edward. Quelles sont les conséquences ? Trop de conséquences imprévisibles dans cet acte. Il aura des problèmes avec son Habib et cela pourrait finir. Et mon Sébastien pourrait l’apprendre, par moi en plus. Ce serait trop infernal, pour une histoire de branlette comme diraient Franklin et Maurice. Pour une histoire de branlette, nous voilà prêts à sacrifier le monde entier, jeter une bombe sur l’histoire pour une heure ou deux de bonheur dans les bras de Renaud. Mais je ne veux plus m’empêcher de vivre, car je ne suis pas convaincu que Sébastien au Canada s’empêche de vivre, et on regrette toujours de ne pas avoir agi quand c’était le temps. Les dix pages sur la pseudo-fidélité de Renaud sont significatives.

 

 

 

4

 

    Ma journée a été illuminée hier soir tard, lorsque j’ai parlé avec Renaud. Je savais bien que si je m’attendais à être illuminé, je le serais.

    J’ai présenté Renaud et Maurice avant le cours aujourd’hui. Je prends le risque, lequel risque qu’il ne prend pas. Il s’est rasé lui aussi, le pauvre, ça saignait encore. On va prendre un café... avec Maurice. C’est peut-être mieux ainsi ? Un café, connerie, à Paris on passe notre vie à boire du café... et de la bière. Knonenbourg, 1664, Stella Artois. Pas de Fin du Monde, de Black Label ou Molson Canadian. R.E.M. en spectacle, j’ai pas d’argent. Comment se débarrasser de l’intrus ? Ils ont le même cours, j’y serais allé plutôt que d’assister au cours de Tapin qui radote pour la première fois quelque chose que je connais : l’utilisation des temps de verbes dans les descriptions ou récits. Je vais partir, je pense, acheter un sandwich. Ou, tiens, je vais regarder le Pariscope.

    [ Aujourd’hui, il est venu dans ma chambre, mais nous sommes avec Maurice, alors je ne sais pas si nous allons faire l’amour. Il n’a pas l’air décidé. ]

    C’est Renaud qui a écrit cette phrase entre crochets. Il a lu mes écrits. J’ignore s’il avait écrit autre chose, ça n’a pas enregistré. C’est du mépris cette phrase. Et même si cela n’en est pas, je la veux méprisante. Je viens de relire ce qu’il a lu. Je peux comprendre sa réaction. Il a fui et m’a fait comprendre que Sébastien arriverait et que ce serait à moi de prendre une décision ensuite. J’ai vu cela comme un échec et me voilà prêt à le balancer, orgueilleux que je suis. Mais je crois qu’il est prêt à laisser son Habib pour moi, puisqu’il me dit que j’ai une décision à prendre. J’ai même l’impression que je lui ai fait comprendre qu’il était impensable que je laisse Sébastien. Je regrette tout ce que j’ai fait. J’ai compris ce soir que je ne le voulais pas, qu’effectivement il faudrait que je laisse Sébastien pour lui et que c’est une décision que je ne pourrais prendre. Et du sexe, je suppose que ni lui ni moi n’en avons besoin puisque nous avons chacun quelqu’un. Et ça aussi il me l’a dit, qu’il était heureux et qu’il n’avait pas besoin d’aller voir ailleurs. Plus personne ne lira ce que j’écris. Les gens connaissent soudainement ce que je pense et moi c’est tout le contraire. Les gens changent toute leur façon de voir les choses, changent leur comportement du tout au tout, et moi je dois soudainement tenter de voir ce qui s’est passé, pourquoi ils réagissent de la sorte. Dans le fond, c’est peut-être moi l’allumeur, moi qui joue avec le feu et qui finis par me brûler. Trop de franchise n’aide jamais. Mais on ne tète jamais avec la franchise. Renaud m’a dit qu’après le cours de latin il ne pourra pas demeurer avec moi, il doit aller travailler. Je n’irai pas au cours de latin. Moi, l’école, c’est fini. Renaud m’a fait chier quand il m’a avoué qu’il travaillait chez un grand éditeur. Fait chier comme ce n’est pas possible. Il m’a menti, parce qu’il avait peur que je veuille profiter de lui, pour un poste de correcteur dans un comité de lecture. Inquiète-toi pas, j’en veux pas de ton aide, j’m’en fous pas mal d’où tu travailles, et je veux surtout pas que tu t’imagines que je veuille profiter de toi. Esti que la vie est plate. Un calvaire. C’est vrai que j’ai besoin de mon Sébastien et qu’il faut que je me calme. Je ne l’ai pas trompé et j’en suis heureux. C’est la seule chose qui compte finalement. Tout le reste n’en vaut pas la peine. Je ne suis pas artiste, je ne suis pas écrivain, faudrait pas que je me flingue pour autant, mais je sais que j’aime Sébastien. Je voudrais faire disparaître Renaud de ma vie, et Maurice, et tout le monde. Je voudrais changer de vie, partir d’ici, parce que je collectionne maintenant les échecs avec mes amis. Ces amis qui ne parlent que de rouages et de succès dans la vie. Et je n’en puis plus de les écouter. Ils me disent des choses que je sais, des choses que je ne veux pas m’avouer, des choses qui bouffent mes dernières motivations. Je déteste Paris. Ils se sont inventés une vie sociale à laquelle je ne veux adhérer. J’en ai assez que tous et chacun viennent me faire comprendre que je me prends pour un autre et que je n’ai aucune chance de réussir. J’en ai assez de tout ce monde qui se débat pour arriver quelque part en société et qui pense qu’ils arrivent au bout du tunnel parce qu’ils achèvent leur maîtrise à la Sorbonne. J’en ai assez de tout le monde, de leurs simagrées, de leurs productions, de tout. J’en ai assez.

 

 

 

5

 

    Renaud m’a téléphoné à 7 heures ce matin pour me dire d’arriver à l’avance au cours de latin. Comme c’est drôle. Alors je suis arrivé 10 minutes à l’avance, en même temps que lui. On s’est encore parlé sur papier, même s’il ne voulait pas, et ça a été lourd. C’est moi qui commence à parler :

    — T’as fini de cruiser les filles ? Je sens que tu peux me faire des reproches, je me sens mal à l’aise. Je m’excuse si je t’ai fait du tort, ce n’étaient pas mes intentions. Si tu as quelque chose à me dire, vas-y, je suis prêt.

    Il m’accuse de me servir de lui pour compléter mon œuvre, et du coup de ne pas être naturel ou sincère.

    — Hier, je voulais tout effacer parce que j’avais honte. Je ne me sers pas de toi pour mon œuvre. En ce qui concerne la sincérité, il me semble que de t’avoir laissé lire mes pensées est une bonne preuve de franchise. Surtout qu’il y a certaines phrases que tu pourrais interpréter de façon différente. Tu crois que je ne suis pas naturel avec toi ? Je ne comprends pas, je ne t’ai rien caché, je ne joue pas un jeu avec toi. Si tu vois des contradictions d’avec mes écrits, c’est bien simple, les choses évoluent. Ce que je pense la veille, le lendemain je pense à autre chose. Et je sais qu’un jour Sébastien lira ces écrits, alors je modère ce que je dis. En quoi ne suis-je pas naturel ou sincère ?

    Il affirme que je n’agis qu’en pensant à ce que cela pourrait donner dans mes écrits. Que ce n’était plus une fin, mais un moyen.

    — Tu radotes, je ne m’abaisserais pas à agir en fonction de mes écrits, sinon mes actions seraient beaucoup plus éclatantes. Je sortirais davantage. Je n’arrive pas à croire que tu dises ça. Si j’ai retranscris notre conversation sur l’ordinateur, de prime abord c’est qu’il me fallait faire disparaître le papier et que j’aimais relire notre conversation. Et puis, je ne peux pas me battre contre toi, tu es libre de penser, mais ça me désole que tu penses cela. Et si effectivement tu en es convaincu, je m’inquiète vraiment pour notre future amitié. Je ne vais quand même pas me mettre dans des situations franchement éprouvantes afin d’écrire une page ou deux dans mes écrits, c’est absurde. Au contraire, je ne t’ai rien caché et je crois que toi tu ne m’as rien dit de toi. J’ai l’impression que tu vas m’arriver avec une foule d’autres choses. Mais je ne te cache pas que le but de mon existence, c’est d’acquérir des expériences de toutes sortes, pas pour mes écrits nécessairement, mais pour me faire avancer dans la vie. C’est le sens que je donne à mon existence, et il est vrai qu’en chaque personne que je rencontre j’ai effectivement l’intention d’apprendre des choses. Tu sembles avoir beaucoup à m’apprendre, j’espère qu’on aura cette chance. Écoute, je te promets d’effacer tout ce qui te concerne sur mon ordinateur et de faire comme si je ne t’avais jamais rencontré dans mes écrits. Tu peux croire ce que je dis, je suis « sincère ». Est-ce que c’est OK ? Je ne voudrais pas que tu penses que je suis un ami superficiel ou pas sincère, car alors il n’y a pas d’amitié. Et des copains et des copines d’étage, j’en ai à ne plus savoir où les mettre. Je juge que ton amitié pour moi est plus importante que mes écrits. Pourquoi ne t’écouterais-je pas vraiment ? Je n’ai pas l’habitude de ne pas respecter mes amis, mais je t’avoue que je suis franc et direct. Mais c’est un défaut de ma personnalité sur lequel tu ne dois pas trébucher. Je n’ai pas l’habitude non plus d’avoir des moitiés d’amis, je ne suis pas très sociable avec les gens avec qui la communication ne passe pas. Je m’excuse, c’est vrai qu’on ne se connaît que depuis peu. Je suis aussi extrémiste, c’est pourquoi je vis toujours dans les hauts et les bas de la vie. Heureusement que ça ne prend pas grand-chose pour illuminer une journée ou une partie de journée. La vie est tellement plate. Et toi ? Tu aurais confiance en moi ?

 

 

 

6

 

    Ma relation avec Renaud devient de plus en plus bizarre. Il devient distant. J’ai l’impression qu’il est sur le bord de me dire qu’il ne veut plus rien savoir de moi. Je l’ai poussé à bout. Il y a des amis comme cela avec qui ça ne marche pas, on a exagéré quelque part et le tout s’est envolé. Je dois maintenant l’extraire de mes écrits, alors je lui ai fait un fichier à part, le Chapitre Renaud. Il faut qu’il ignore que je n’ai rien effacé de nos conversations. Il m’a demandé aujourd’hui si je regrettais de ne pas avoir couché avec lui. Je ne regrette pas, mais j’aurais voulu lui dire que oui. Compromis, je lui ai dit que c’était difficile de répondre à cause des conséquences d’un tel acte. Sébastien arrive après-demain, je l’ai réalisé aujourd’hui, car je commençais mon déménagement dans la chambre plus grande. Mon beau Sébastien, je suis demeuré fidèle tant que j’ai pu. Une semaine de plus et c’en était fini, je crois. À moins que Renaud ne soit qu’un allumeur, et je le pense, parce que Maurice m’a dit que Renaud le draguait dans son cours. Cours où, sur 12 gars, huit sont officiellement gais. Il y en a partout, partout, partout. Le gars en face de ma chambre, il est encore dans le placard. Il a vu tous les films gais que j’ai vus dernièrement, moins Les Roseaux sauvages qu’il veut d’ailleurs voir. Il connaît de A à Z tous les producteurs de films de notre siècle avec tous les acteurs, les titres, en musique aussi, effrayant. C’est juste un indice de plus qui s’ajoute à la façon bizarre qu’il a de regarder les hommes qui l’entourent. Il vivait avec un gai à Ottawa, il fallait qu’il lui rase le poil du dos. Heeurk ! Peut-être qu’il aimait ça !? Mon nouveau voisin l’est aussi ; selon Maurice, c’est écrit dans sa face, il est du type que l’on rencontre à Montréal. Il étudie en théâtre. En plus j’en ai partout dans mes cours, le Renaud en a dragué un au Queen qui est justement dans notre cours de latin. Je lui ai demandé comment il avait pu draguer au Queen, danser avec le gars alors qu’il désire rester fidèle ? Il a dit que ce n’était pas une contradiction. Allumeur ! Allumeur ! Et il m’accuse de me servir de lui. C’est plutôt lui qui va se servir de moi pour terminer sa nouvelle sur l’infidélité. Il en a écrit une page et demie hier, et il en écrira autant aujourd’hui, puis ce sera terminé. Ça lui prenait une heure d’écrire un paragraphe avant. Depuis huit mois il a beaucoup de problèmes avec ses parents, ils sont en crise parce que l’enfant modèle de la famille est gai. Ils lui ont proposé un psychologue, un psychiatre, une automobile flambant neuve et n’importe quoi d’autre pour qu’il change d’orientation sexuelle. Le meilleur, paraît qu’en ville il y a un imbécile qui affirme qu’avec des pilules on peut redevenir hétérosexuel ; les parents de Renaud l’ont exhorté à les essayer. Renaud a tout refusé, il ne leur dit surtout pas que son copain est arabe, ce serait la fin du monde, ils sont hyper racistes. Bref, Renaud est convaincu qu’ils vont être au courant bientôt ; il croit que ses parents ont payé un détective privé pour enquêter sur son cas. Quel beau roman tout cela ferait.

 

 

 

7

 

    Sébastien est encore sorti dans un bar tapette d’Ottawa hier. Il a été au restaurant Mother Tucker, a dû manger un gros steak, il a reçu des roses aujourd’hui de ses amis, ils lui ont payé un danseur nu hier. Ça m’a mis en christ. Tu vas dans une salle en arrière avec le gars et il te fait un strip-tease. J’ai une certaine misère à croire que ce strip-teaseur ne te touche pas, j’ai longtemps entendu parler que c’était du sexe, que tu pouvais les toucher et les sucer. Sébastien me dit tout ça et il s’imagine que je vais rire. Ça me donne juste envie de coucher avec le premier du bord. Quel est donc le problème de ses amis ? Il part pour quatre mois, c’est pas la mer à boire ! Un strip-teaseur, pourquoi pas un prostitué ? Quel genre d’amis a-t-il ? Ils veulent accélérer notre rupture ? Ça va marcher, parce que moi les sacrifices inutiles j’en ai plein mon casque. Je ne sors pas au Queen parce que mon Sébastien paniquerait, il sort deux fois en deux semaines, il se fait même payer un strip-teaseur. Le sacrifice est inutile, j’aurais mieux fait de coucher à droite et à gauche, profiter de la vie. Come on Antonin et Franklin, Maurice, Renaud, André et Cie. Je me demande pourquoi Sébastien vient en France, il devrait rester là-bas, je serais enfin libre de faire ce que je veux. Considérerais-je de le laisser ? Je suis peut-être juste un peu trop sur le coup de ce téléphone. Il ne voulait pas me le dire, qu’il dit, foutaise, il sait très bien que je l’aurais su. Il me fait dégueuler, il ne me dit que ce qui n’est pas dangereux que je sache. Pensez-vous qu’il n’a rien à se reprocher depuis trois ans et demi ? Ça vaut la peine que je ne m’arrête pas de vivre, parce que je sais bien qu’il n’est pas un tronc d’arbre et que le sacrifice est inutile, il conduit à la jalousie et à la destruction. Sébastien avait bien honte en sortant de la petite salle avec l’autre qui devait être d’une beauté effrayante. J’espère que c’est effectivement le cas, moi je suis loin et je n’existe plus. Ce soir j’ai envie de sortir, destination Champs-Élysées, le Queen.

    J’ai bien envie de raconter ma rencontre d’hier avec Anne Hébert, mais je suis trop en maudit et je détruirais tout le monde, les méprisant à tort pour ce qu’ils ne sont pas. Une petite journaliste téteuse de Radio-Canada entre autres, un autre con d’un journal quelconque. Le délégué aux Affaires culturelles de la Délégation du Québec, un esti de snob qui ne voulait même pas s’abaisser à me serrer la main quand le mari de la directrice nous a présentés. Heureusement que tout s’est bien déroulé avec Anne, elle va effectivement devenir ma grande amie, ainsi que son petit ami de 22 ans, André. Il s’est précipité sur moi après la conférence pour me demander d’où me venait ma passion pour Anne Hébert. J’ai eu l’air de connaître son œuvre en long et en large, trois misérables questions qui ont impressionné tout le monde et qui m’ont ouvert toutes les portes. L’éditrice du Seuil, section auteurs québécois, me regardait lumineusement et m’a donné le nom et le numéro de téléphone de la femme à qui je dois téléphoner au Seuil pour faire déboucher mon idée de scénario. Elle m’a dit qu’elle croyait que je n’aurais pas de problème, je connais tellement l’œuvre d’Anne. La pauvre Anne m’a fait pitié. Elle a le goût de vivre, un intarissable sourire, elle m’a semblée bien seule. Elle voulait mon numéro de téléphone et mon adresse, elle veut me rencontrer, moi qui espérais pouvoir au moins lui parler. J’ai été la vedette de la soirée, j’ai volé la vedette à Anne ! Sans trop vouloir m’imposer pourtant, on m’a emmené directement au milieu. J’avais ma future éditrice en face de moi (sic), Anne de l’autre, mon futur copain André (sic), sa vieille tante (sic) libraire qui a reçu Anne la première année qu’elle est arrivée à Paris. Et tout ce beau monde, je vais les revoir. Si c’est vrai qu’il faut être pistonné pour arriver quelque part, voilà ma chance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8

 

    Je ne reviens pas à la vie, je m’enfonce encore plus, n’ayant pas plus de deux heures à ma disposition chaque jour. Sébastien, par sa seule présence, à vivre dans la même pièce, rien n’est plus possible. Mourir à faire une seule action, une demi-journée de perdue. Encore à trois heures nous irons courir dans le parc Montsouris, ce parc qui emplit ma vue de la fenêtre, heureusement cette vue ne m’appelle pas à elle. Je n’ai aucun remords à demeurer enfermé dans la chambre. On se lève à une heure de l’après-midi, on se couche avant minuit. Voyez comment on peut perdre une vie à dormir.

    Je passe ma vie à faire des cauchemars ces temps-ci. De la Sorbonne, c’est maintenant sûr, certain et acquis en mon esprit, mes études ont pris le bord. Anne Hébert m’a levé du lit ce matin : à 10h30 elle téléphona, m’invitant à aller prendre un café ce mercredi à 17h. Je lui ai dit que j’emmènerais Sébastien, ma douce moitié inséparable. Maintenant je me demande si je devrais l’emmener. Je crois que oui. Ne serait-ce que pour être sûr qu’il n’y aura aucun blanc dans notre conversation. On emmènera des fleurs et un gâteau. Je viens de terminer de lire Les Fous de Bassan, j’ai lu Héloïse avant-hier, je lirai L’Enfant chargé de songes aujourd’hui, si Sébastien m’en laisse la chance. L’œuvre d’Anne Hébert en une semaine, que je me paye. C’est voir à la queue leu leu tous ses tics d’écrivain, ses expressions qui reviennent, ses comparaisons avec embrayeurs pareil à et comme, ses préférés. Elle est séparatiste, il me faudra donc éviter le sujet. Et Sébastien qui est pro-fédéraliste. Il ne faudrait pas que la guerre éclate. Elle demeure sur la rue de Pontoise, Quartier Latin, un quartier de riches selon Maurice. Des fleurs, surtout emmener les bonnes fleurs, et le gâteau qu’elle pourra manger. Un pain aux bananes, pourquoi pas. Un pain aux bananes pour Mme Hébert. Je n’ai même pas l’impression de le faire dans l’espoir de recevoir quelque chose en retour. Je n’ai pas besoin que l’on m’aide. Cela ne m’empêche pas de continuer à travailler, et je ne suis pas pressé de devenir quelqu’un dans cette société pourrie. Cette impression que cela me fermera plus de portes que de m’en ouvrir. Si l’on me colle une étiquette, je suis foutu.

    Quelle joie de marcher dans Paris et n’être rien, pas même un écrivain en devenir. Le parc Montsouris nous appartient, nous appartenons à la Terre quand nous n’appartenons pas aux hommes. Anne Hébert, je ne vais chez elle que parce qu’elle est Anne Hébert. Une femme qui a écrit plus de romans que j’en écrirai peut-être, qui a gagné plus de prix que je n’en gagnerai, qui a trouvé sa voie dans Paris comme je ne la trouverai pas et ne veux la trouver. Qu’est-ce qui me lierait à Anne si ce n’était son nom ? Une femme joviale, souriante, pleine de vie, cela ne suffirait pas. Soixante ans de plus que moi, et ce n’est pas comme si j’étais jeune. Jeune, aucun titre, aucune étude, avec vue sur le parc Montsouris. C’est la Réussite. Le ciel gris, des nuages, des arbres sans feuilles, une tour laide qui bloque à peine la vue, une sculpture de pierre affreuse totalement inutile, là pour remplir un parc qui leur a semblé trop vide. Un parc ne sera jamais trop vide, surtout quand il y a six millions de personnes enterrées en dessous. Nul besoin de statues pour le couronner. Mais pourquoi Anne Hébert voudrait-elle me rencontrer ? Ne lui a-t-on pas dit que je suis un jeune inconscient prêt à sacrifier sa mère pour la liberté ? Un ignorant rempli de préjugés, qui l’a jugée avant même de prendre un café avec elle ?

    — Vous écrivez, m’a-t-elle dit.

    — Ce que j’ai dit ce soir, madame Hébert, tous les étudiants de la planète auraient pu élaborer davantage, lui ai-je répondu.

    — Non, il y a plus, ça se voit que vous êtes écrivain.

    J’ai une aura qui se déplace au-dessus de ma tête, semble-t-il. Serait-ce mon adaptation cinématographique des Enfants du Sabbat qui la pousse à vouloir me rencontrer ? J’aime mieux croire qu’il s’agit de la curiosité d’une grande écrivaine, qui en chaque personne va rencontrer son prochain personnage de roman, ou du moins quelques détails qui le feront devenir plus humain que les humains ne le sont. Une allusion au monde gai depuis que je la lis, à part les deux sœurs au couvent qui voulaient mourir toutes les deux sur la croix, ensemble et dans la jouissance, et qui sont mortes le même jour. Les Fous de Bassan : « Les deux garçons coiffeurs recommencent à chuchoter contre la cloison. Le plus jeune des deux, celui qui a la voix la plus aiguë, s’esclaffe. Ses paroles précises franchissent la cloison, tombent à mes pieds, sur la moquette pelée. " Bonguenne que j’suis ben faite ! " La nuit se referme sur ces mots étonnants et pleins de gaieté. »

    Elle est comique la Anne Hébert. Coiffeurs, chuchotements, voix aiguë, narcissisme. Tous les clichés du monde gai y sont. Il est temps que j’entre de plein fouet dans sa vie, j’emmène Sébastien, elle va écrire un dernier roman, une histoire d’homosexualité à Paris. Je lui ferai lire mes écrits d’ailleurs, une femme qui a tant écrit, qui a écrit ce qu’elle a écrit, 80 ans ou non, elle va aimer. Ne sommes-nous pas à Paris ? Nous sommes encore dans le passé. L’humanité naîtra enfin en l’an 2000, à ma mort. Les derniers vingt ans n’étaient que préparation, les perfectionnements et l’invention de La Machine qui n’est pas encore arrivée à destination, dans le porte-documents de chaque humanoïde de cette planète. Je la sens la Révolution, elle s’en vient. Je vais mourir lorsqu’elle naîtra.

    Serais-je que j’appartiens à la vie active de Paris, je me morfonds de lire Céline, j’en ai lu une page au hasard, ça m’a impressionné. J’en entendais partout parler. Ça paraît bien à Paris quand tu dis que tu lis Céline, Renaud disait. Alors je ne voulais rien savoir, mais il semble que sa crise existentielle va trouver preneur chez moi. Je vais changer de sujet de maîtrise, d’Artaud à Hébert : le changement est radical mais nécessaire, je connais maintenant son œuvre en entier, ou presque. Je ne sais cependant pas ce que j’inventerais à ce propos. Peut-être qu’elle pourra elle-même me guider. Je n’emporte rien avec moi, seule la lettre remise à l’éditrice du Seuil à propos du scénario. Je ne veux pas qu’elle pense une minute que je vais me servir d’elle. Renaud l’a cru et maintenant il fuit. Tant pis, le sot, jamais je n’ai compté sur lui. Je sais très bien qu’on ne devient pas quelqu’un comme ça à Paris.

 

 

 

9

 

    La semaine passée Renaud m’a bien fait comprendre qu’il ne voulait plus trop entendre parler de moi. Le café qu’on a pris chez Majestic, lui, moi et Sébastien, ne semble pas avoir aidé. On a discuté de religion, et il est tellement croyant qu’on dirait qu’il en est devenu homophobe. À se demander comment il peut encore vivre un tel paradoxe en son esprit. Il est contre les revendications des gais, contre la reconnaissance du couple gai, contre le mariage ou les bénéfices sociaux auxquels ils auraient droit. Pourtant son copain Habib n’a pas la nationalité française, et il sera peut-être expulsé de la France bientôt. Il s’en fout, il est contre la gay pride, les parades, il est anti-gai. D’un autre côté, il drague à la planche, il veut prendre son café dans la galerie où ça drague le plus à la Sorbonne, il quête une cigarette à un gars dont ça se voit qu’il est gai, alors qu’il ne fume même pas. Bref, un allumeur pur et simple. Je lui ai demandé ce qui arrivait avec ceux qui voulaient que ça aille plus loin alors que pour lui ce n’est qu’un jeu ? Il m’a dit qu’implicitement c’est clair que c’est un jeu puisque souvent son copain est juste en face de lui quand il drague. Mais je lui ai dit que les gens pourraient croire qu’il veut le faire à trois. On dirait qu’il découvre le monde. On dirait qu’il s’accepte à un certain niveau, et puis le reste il est presque un militant anti-gai. Il ne demande rien à la société, il estime qu’elle en a assez fait. Peut-être ne se rend-il pas compte que dans cette société, si nous arrêtons d’en demander, elle finira par nous enlever le minimum ? Ça prend juste un gouvernement un peu trop d’extrême droite, un peu trop religieux ou un peu trop opportuniste qui voudra se gagner quelques votes sur notre dos. Bref, sa peur que je me serve de lui l’a fait fuir. Pauvre innocent, à ce rythme il ne se fera pas trop d’amis. Tant pis, je n’ai pas besoin de lui, ni de personne.

 

 

 

10

 

Cher François,

    Je t’écris cette lettre aujourd’hui, j’ai le temps. C’est moi, lié à toi par nos idéaux, nos goûts, nos orientations, nos vies, puisque je me lance dans l’écriture d’un scénario avec nulle autre qu’Anne Hébert. Je suis vraiment à zéro, ne connaissant rien, je vais me payer des livres sur le scénario pour en connaître la forme et le vocabulaire. Je ne puis prendre la chance de me fourvoyer dans ce projet, trop de choses entrent en ligne de compte. Je t’avoue que si tu veux m’aider et que le projet t’intéresse, j’en serai ravi. Sinon je ferai mes propres démarches, et on verra.

    On a déjà travaillé ensemble, tu te souviens ? Ce minable travail de sociologie où tu n’avais rien osé dire, qui t’a servi ensuite à montrer que nous étions incapables de travailler ensemble. Ou cette pièce de théâtre, De par les sept lieux, Cégep en spectacle, expérience que tu as trouvée traumatisante. Nul doute, nous étions faits pour accomplir une grande œuvre à nous deux, qui cette fois sera la réussite. Ne serait-ce que pour se prouver que nous sommes capables de travailler ensemble.

    À nous deux, je pense que l’on peut en faire une réussite, car tu connais les moyens et nous admirons les mêmes productions. Probablement que Stephen Frears m’inspire et t’inspire aussi. Une autre poésie que se retrouve dans le style du film Swoon, que je t’invite à aller voir si tu peux. Mort à Venise aussi, un peu. Un style pas comme les autres, suggestion, insolite, ne donnant pas toutes les réponses, aucune à la limite, surprenant, étrange, fucké. Mais il ne faut pas sombrer dans l’effrayant, drame d’horreur ou récit narratif du livre, cela n’aurait aucun intérêt. Comment retrouver ce style, ô François, toi qui t’y connais ? Le style des grands du théâtre italien, le grandiose, la prétention des personnages à la limite, un style bien similaire au mien et au tien. Cela serait-il possible ? Dans la grâce et la suggestion. Dans les silences, et cette atmosphère de sentiment d’excitation, comme celui où l’on découvre une nouvelle aventure, une nouvelle rencontre passionnante. Sensation de vide peut-être, d’inquiétude plaisante. Cette poésie des images qui se travaille, je suppose, par des moyens techniques qui me sont inconnus. Tu vois un peu le genre de scénario que je veux faire, et l’on a essayé de me convaincre au Conseil des Arts que ce n’était pas créatif, une adaptation cinématographique d’une œuvre. J’ai l’intention de faire de ce film une œuvre plus grande que le livre lui-même, si cela est possible, lui rendre une poésie plus grande que celle de l’horreur de la fin du livre. En commençant par filmer la moitié du film en noir et blanc. C’est la multiplicité des détails et des idées qui en feront une grande œuvre. La vie est trop courte pour s’enfermer dans une bulle ou se permettre des navets, ou même pire : quelque chose qui serait bon, mais pas plus. Il faut l’excellence, tu en sais quelque chose.

    Dans trois heures je rencontre Anne Hébert. Je pourrai t’en dire davantage de ce qu’elle pense du projet. J’ignore à quoi m’attendre. Je t’avoue que j’ai un peu peur. Elle me semble plus occupée que j’aurais pu le croire. Je ne sais même pas ce qu’elle pense de moi. J’ai lu toute son œuvre dans la dernière semaine, une vraie indigestion. Je n’ai même pas envie d’en parler, surtout pas à elle. Le petit téteux qui a tout lu et qui maintenant veut les clés et les réponses. Mais voilà, de quoi parlerons-nous ? De moi, bien sûr. En long et en large, je vais lui raconter mes déboires, mes insuccès et infortunes, mes histoires d’amour, mes fantasmes. Et puis je deviendrai son amant, je coucherai avec elle, elle en mourra et j’habiterai son appartement. Scénario simple, me diras-tu, irréaliste peut-être, mais elle est ma night-mère ! comme elle dit.

    Si je te racontais ma vie sentimentale, je me répèterais. En résumé, j’ai couché avec Edward, tu le sais, Sébastien a couché avec Ken, j’ai flirté à peine depuis que je suis à Paris. L’arrivée de Sébastien fut difficile, il a tout chambardé mon petit univers, brisant une par une chacune de mes habitudes, comptant pour moi chaque dollar que je dépensais. Ainsi je ne vais plus au cinéma, encore moins au théâtre, n’achète plus de sandwichs, me couche à 23 heures au plus tard, me lève à 13 heures le lendemain, je fais le lavage et la vaisselle pour deux, non pas que je sois la femme du couple, mais Sébastien est vache et si je ne le fais pas, personne ne le fera. Notre chambre est une vraie porcherie de toute façon. Je n’ai plus le temps pour mes projets, moi qui y passais 24 heures par jour de mon temps. C’est assez infernal, mais j’arrive maintenant à ne plus me chicaner avec lui. On recommence à vivre, avec l’été, bien qu’il n’y ait pas eu d’hiver à Paris. Tu vois à peu près le tableau, je suis à la veille de le foutre dehors ou changer de chambre. M’en fous de payer plus cher, il me faut travailler plein temps sur mes projets, sinon je n’arriverai nulle part. Tabarnack, aucun moyen de s’en sortir. Pendant ce temps Sébastien pratique son piano quatre heures complètes par jour et m’affirme qu’il n’a jamais travaillé autant. Qu’est-ce qu’il foutait, lui, à Ottawa ? Je ne veux pas le savoir.

    Pour tes amours avec Jean, et ce que j’en sais, je t’approuve sous tous les points de vue. C’est tout ce que j’ose en dire dans cette lettre ; ainsi tu pourras la laisser traîner où tu voudras, dans les égouts de la ville de Montréal par exemple.

    Je suis vraiment fier de toi et heureux que ton court-métrage remporte ce succès et que cela ne fasse que commencer. Je sais que tu vas aller loin et que, même, tu écriras les deux autres projets de scénario qui en font la suite et en feras un long-métrage. Nous allons construire l’histoire, nous sommes la nouvelle génération : que les vieux crèvent, notre place, nous allons la prendre. Les down d’après projet, cela n’existe pas. C’est l’heure où il faut se remettre dans un autre projet plus grand encore. Jamais assez, jamais arrêter. C’est ça la vie d’artiste, mourir tout au bout de son œuvre, s’éclater dans chaque projet. Peu importe le succès remporté ou l’échec. Le seul plaisir de le faire lorsque nous sommes dedans, le reste n’est que frivolités et formalités.

    Bon, je dois me préparer pour partir chez Anne Hébert. Je vais lui parler de toi, de tes amours tumultueuses, elle sera contente.

    Je reviens de chez Anne Hébert. Son appartement n’en est pas un de riche, elle habite la même place depuis 25 ans, avec son chat de 12 ans qui s’appelle Petit chat, alors qu’il est gigantesque. Elle avait acheté des gâteaux à la pâtisserie du coin, nous avions apporté une belle tarte aux cerises à 105 francs. On a acheté des fleurs, orchidées, j’espère qu’elle ne pensera pas qu’on cherche à l’acheter. Bref, son univers est tout de même bien, bel appartement, elle a certainement passé une belle vie, je ne crois pas qu’elle se soit ennuyée. Quelques clés ne nous ont pas été données, c’est-à-dire comment elle a réussi à publier ses premiers poèmes au Seuil, si elle a déjà eu des amants et des enfants. Apparemment aucun amant, aucune photo, aucun enfant, sinon ceux du sabbat. On a discuté de religion, elle ne semble pas croyante une miette, ça me soulage. Je l’ai peut-être insultée, qui sait ? Mais revenons aux réalités. On a parlé du film, il ne faudra pas s’enflammer, elle ne semble pas chaude à l’idée de voir ça à l’écran. Elle a déjà refusé à un certain Gaston, metteur en scène je crois, d’en faire une pièce de théâtre. Elle dit qu’il n’a jamais été question pour elle d’en faire un film. Elle semblait vouloir me dire non, mais elle en était incapable. Elle a terminé la soirée en me disant qu’elle réfléchirait et qu’elle rouvrirait le livre. Elle m’a dit qu’elle devait travailler sur d’autres projets en ce moment, ce à quoi j’ai répondu que je peux écrire le scénario et qu’elle pourra le relire ensuite et me dire, si elle n’est pas satisfaite, quoi changer. Elle a dit qu’elle ne voulait pas que je travaille pour rien. J’ai l’impression que je vais recevoir une lettre du Seuil sous peu m’affirmant que c’est non. Bref, elle ne doute pas de ma bonne volonté, elle a peur que je perde le contrôle sur le projet et que le tout finisse en un film d’horreur où règnent l’inceste et l’exorcisme. Elle dit que le monde du cinéma est très ingrat et qu’on se fout de l’auteur, que l’argent arrive avec toute une série d’obligations qui vont conduire à l’échec du film par ces sacrifices. Je lui ai donc dit que nous faisions toi et moi du cinéma indépendant, que nous n’avions donc personne pour nous dicter quoi faire (je lui ai dit n’importe quoi). Je lui ai dit aussi que certaines scènes étaient extraordinaires, par exemple Julie chez le docteur qui trouve que la coiffe des sœurs la brûle. Sa confession chez la mère supérieure où Julie imagine la mère en train de lui mettre la tête dans le seau d’eau. Ou la confession avec le curé où finalement elle ment et le curé le sait. Elle court vers le confessionnal légère comme l’air, et plus elle approche de la chapelle, plus elle devient lourde et n’est plus capable d’avancer. Ou bien l’image du couvent dans la nuit, la scène de la pénitence dans l’église où l’on part du fond de la chapelle pour aller tourner autour du cierge qui montre la présence de Dieu. La chandelle s’éteint et sœur Gemma panique. Elle avait oublié tous ces passages.

    Elle viendra au concert de Sébastien ce 18 mars, on va aller la reconduire après. Je me demande si elle va se désister.

    Je te remercie pour tes affiches, elles sont très belles, je les ai accrochées à mon mur chenu et vide. Ça me sacre un bon coup de pied pour me motiver dans mes projets. Ta lettre est très profonde, maintenant que je la relis. Je t’en veux de t’être réveillé 19 mois plus tard que moi à ton homosexualité, mais cela ne pouvait arriver autrement, tu imagines les conséquences ? Tu te souviens de Claude avec qui j’étudiais à Ottawa ? Il ne m’a jamais rappelé après avoir su que j’étais gai. Ou bien peut-être qu’il croyait que je le fuyais, je pense qu’il a un problème psychologique avec ça. Peut-être l’est-il, après tout. Tout est possible. Je me souviendrai toujours quand sa blonde Bibi m’a annoncé, lorsque nous faisions du ski ensemble lors de notre cours au collège, qu’elle avait couché avec un mineur, c’est-à-dire Claude. Il couchait dans ma chambre à Ottawa chaque semaine après nos sorties dans les bars d’Ottawa et de Hull. On ne peut pas lui enlever ça, il est crissement beau le maudit. Ah, si j’avais pu le réveiller lui aussi, miam, miam. Excuse-moi, je dévie du sujet. Miam, miam.

    Tu me sembles bien à Montréal, bien sûr à Paris on fait toujours plein de rencontres. À chaque nouvelle personne tu es certain de t’ouvrir à un nouvel univers. Par exemple, hier on est allés à un concert en bas, on a rencontré un gars qui a déjà enregistré trois disques compacts pour de la musique de films et de pièces de théâtre. Il a un petit studio d’enregistrement maison et il ne chargera que 50 francs de l’heure pour que Sébastien puisse faire une cassette démo digitale. C’est une ville qui a beaucoup à offrir quand tu prends le temps de t’y incruster, mais Montréal aussi, je suppose. Vois-tu, tu ne pourrais pas demeurer ici indéfiniment. Le mieux, c’est de s’inscrire dans une école, ça semble relativement simple d’être accepté. Ça ne coûte rien et tu peux rester au moins deux ans sans problèmes. Je ne saurais cependant te conseiller de venir ici. Je vois déjà Sébastien me tomber sur la fripe s’il se rend compte qu’il est venu pour rien et que rien ne débouche. Mais je suis convaincu que tout ira bien. Avec le monde qu’il y a ici, je te jure, tout projet trouve son public et ses mécènes. Mais l’ailleurs est-il vraiment meilleur ? Cela pourrait bien dépendre de tes rencontres. Les bars sont bien garnis en tout cas, il y a des gais partout, même en dehors des bars. J’ai rencontré une seule personne qui n’était pas gaie, et je t’avoue que je n’en reviens pas encore. Comment ? Tu n’es pas gai ? Impossible, tu es l’exception. Probablement que tu ne t’acceptes pas encore.

    En ce qui concerne le jour de l’an, c’est vraiment terrible. Je suis demeuré un mois au Canada et je n’ai passé que trois jours au Saguenay. Je n’ai même pas vu mes parents, puisque je demeurais chez ma sœur et que nous avons passé notre temps à tenter de voir tout le monde. Je n’ai même pas appelé Gaston, il ne me parlera plus jamais après ça. Bref, j’ai des remords immenses, mon père m’a donné 650 $ pour que j’aille le voir. On a passé une soirée ensemble, tu te rends compte ? Le problème, c’est que je voulais absolument emmener Sébastien, et que celui-ci travaillait, avait des cours de piano, de voix et pratiquait avec Gordon au violon. Ô triste univers, comme j’aurais dû laisser l’enfant à la maison. Sébastien n’a pas arrêté de se plaindre de toutes nos vacances à Jonquière.

    À bientôt !

 

 

 

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    Il est temps que je parle de mes nouveaux copains et copines d’étage. J’ai appris dernièrement que les couples hétérosexuels aussi se demandaient parfois qui était la femme dans le couple. Entre autres, nos deux guitaristes un peu plus loin. C’est la femme qui est en contrôle de tout et qui prend les décisions devant son copain plutôt mou et passif. Ce pauvre, lui, a-t-il encore une vie ou vit-il en fonction de sa blonde ? L’autre à deux portes de moi me fait chier parce qu’elle a toujours un grand sourire et que c’est hypocrite, quand nous savons ce qu’elle dit dans notre dos. Les deux autres de chaque bord, c’est la même chose. Celle d’en face doit avoir 40 ans, ne me dites pas que ça étudie au doctorat, ça. En plus elle semble se permettre de nous juger, nous la jeunesse, et de me chialer parce que la veille il y a eu une fête dans la cuisine et je n’ai absolument rien à voir avec cela. Le plus beau morceau, il s’agit d’André. Ce gars me méprisait tellement, j’ai bien vu à parler un peu avec lui qu’il n’était plus de notre monde. Un gros rejet de notre société qui se revalorise dans sa prétention et ses études, s’y accrochant comme s’il s’agissait de sa dernière motivation à vivre. Alors il me dit qu’il est l’élite de la société et qu’il ne peut pas s’abaisser à parler à ceux qui ne sont pas l’élite. Je lui fais remarquer que ça le limite complètement, puisque c’est impossible alors de parler avec l’élite qui a étudié une autre branche que la sienne, l’histoire de l’art par exemple. Ensuite, il me dit qu’il étudie en littérature, et comme par hasard nous sommes incapables de communiquer puisque nous avons étudié des auteurs différents. Le voilà bien mal pris. Mais lorsque je lui ai dit qu’Anne Hébert viendrait peut-être au concert de Sébastien, le voilà qui fantasme tout haut, qu’en tant que grand responsable du comité qui organise les activités culturelles, quelle gloire ce serait pour lui d’avoir Anne Hébert en conférence et pouvoir prendre une photo d’elle avec lui pour que ça se retrouve sur le mur de la Maison. Oh my God ! Comme cela aurait été drôle, si dit de façon ironique. J’ai bien ri pour me rendre compte ensuite qu’il s’agissait d’une réalité pure et simple, et qu’il n’en dormirait pas de la nuit. Comme l’humain peut se contenter d’absurdités et de choses futiles. Le problème, c’est que ce con est en charge de la musique et que l’on dépend de lui pour le concert de Sébastien. Il va toujours manger seul au restau U, le restaurant de la Cité internationale universitaire de Paris. Ça se comprend. Il dit qu’il est impossible pour lui de communiquer avec les Français, on comprend pourquoi. Il réussit à s’entourer justement en étant le responsable des activités culturelles, alors on n’a pas le choix de transiger avec lui et de lui parler, le flatter et tout. Je ne doute pas qu’un jour il devra payer quelqu’un pour avoir du sexe et de l’affection. Paraîtrait qu’il est gai, selon Maurice qui l’a vu se cacher dans les escaliers pour regarder du coin de l’œil un Maurice en caleçon qui se baladait devant sa fenêtre. Après il serait entré dans sa chambre, aurait fermé toutes les lumières et aurait continué à observer Maurice dans le noir alors qu’on le voyait très bien par la fenêtre. Le pauvre, il doit vraiment être en manque.

 

 

 

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    Ne suis-je pas en crise parce que le mois de mars est com-mencé ?

    Aujourd’hui avec Renaud j’ai discuté. Ça touche à sa fin, la conversation fut cinglante, directe, intenable. Ça me rappelle la crise de François dans le temps, quand on s’écrivait. C’est peut-être moi le problème, je devrais être plus hypocrite et ne pas provoquer les conversations franches. Plutôt laisser couler le temps et voir les sentiments des gens changer. Bref, j’ai des choses à apprendre, que je ne discerne pas pour le moment, mais je sais que cela fait deux fois que je me retrouve dans cette situation. Enfin, voici ce que j’ai dit à Renaud au cours de latin :

    — M. Renaud, qui êtes-vous ? Vous êtes fier d’avoir eu 83 % à votre examen de latin ? Vous avez bien travaillé. Je suis fier de vous, M. Renaud. C’est votre copie qu’elle cite sans cesse ? Alors, vous vous êtes bien reposé de moi ? C’est bien connu que je suce l’énergie de mes amis. Cette semaine, c’est l’alerte anti-moi sur Paris : « La semaine prochaine je veux rester seul. » « Après le cours je dois m’enfuir. » La vie est difficile lorsqu’il y a le rejet, même d’une amitié. Voilà pourquoi ma dépression. Ne te serait-il pas plus simple de me dire que tu ne veux pas de mon amitié ? Ou restons superficiels, nous nous dirons bonjour au cours, voilà. Selon Maurice, je suis un paranoïaque convulsif. J’avoue que c’est peut-être vrai, et même j’espère que c’est vrai. De toute façon, il est évident que c’est moi le problème, si je t’ai effrayé à quelque part. À moins que toi aussi sois paranoïaque, tu crois que je veux me servir de toi, ce qui est absolument faux. Je me fous bien d’où tu travailles et je n’ai pas besoin de toi pour écrire un livre. Mais c’est vrai que j’exagère peut-être. Qui sait, peut-être suis-je plus exigeant que toi en amitié. Peut-être aussi tu m’as laissé m’approcher trop près de ton intimité avant de couper les ponts ensuite. Mais peut-être que tout se tassera au retour d’Habib, et sincèrement je l’espère. Tu me sembles vouloir fuir et cela m’affecte moralement. Mais peut-être n’est-ce que de la parano. Alors, tu t’entends bien avec Franklin ?

    — Jaloux ?

    Quand Renaud a écrit « jaloux » sur la feuille, j’ai éclaté de rire dans la classe. Incapable d’arrêter, la prof paniquait, croyant sans doute que je riais d’elle. Renaud dit qu’elle ne me le pardonnera pas et qu’elle me fera couler pour ça. Et il ne semble pas content que cela pourrait aussi affecter son résultat final. Au cours du vendredi matin de Civilisation latine, il dit vouloir s’asseoir au premier rang pour que le prof puisse bien le voir : ceci est la seule façon de réussir le cours, dit-il. C’est donc par favoritisme que l’on passe ses cours à la Sorbonne. Le mérite, on ne connaît pas. Quelle belle réputation cela donne à tous les gradués de la Sorbonne. Je comprends aussi comment Renaud a été trop poche pour réussir son cours de latin l’an passé, alors qu’il a passé le cours de grammaire avec une mention d’excellence. Il a passé deux heures dans un train avec le prof, M. Maginel. Je suppose que c’est en retournant vers Chartres, d’où vient Renaud. Quelle belle réputation cela fait aux gens qui ont réussi leurs cours de la Sorbonne avec une mention. Je le saurai plus tard qu’il faut se méfier de toutes ces décorations, titres, prix, diplômes. Même à l’université, c’est par contact et pistonnage que l’on réussit. Je déteste tout en Renaud maintenant, je vois sa personnalité d’une façon tellement différente. Chaque minute que je le connais davantage, il me fatigue encore plus. Il fait le téteux qui connaît absolument tout alors qu’il ne connaît rien. Il se permet une prétention hors bornes, et juge tout selon des connaissances déphasées qui ne viennent d’on ne sait où. L’histoire littéraire de la France est encore en train de s’enfermer dans quelques idées bien particulières, et l’on tuerait pour protéger cette petite philosophie cul-cul. Je ne vais pas attendre que Renaud m’envoie chier, c’est moi qui vais l’envoyer chier. D’autant plus que je suis maintenant incapable de supporter sa vue. Un autre médiocre qui essaye de s’en faire croire en se prenant pour l’élite. Je sais maintenant c’est quoi l’élite. C’est un groupe de médiocres frustrés qui essaient de s’accaparer les miettes du pouvoir et de l’influence dans leur domaine respectif. C’est bien, nous avançons dans l’établissement de notre nouveau dictionnaire, toutes ces définitions qu’il me fait redéfinir...

 

 

 

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    Renaud a rencontré Maurice à la biblio, paraît qu’il est en panique puisque je semble fâché contre lui. Comme c’est bizarre. J’émets une hypothèse : je crois qu’il veut être ami avec Maurice et que, malheureusement pour lui, c’est moi qui fais le pont. À moins qu’effectivement il ait encore une quelconque intention d’être mon ami. Comme s’il pouvait n’être en rien effrayé par ma paranoïa, puisqu’on s’amuse à me trouver des névroses. Je propose également que les gens sont devenus tellement renfermés socialement, que la simple demande de la vérité rend fou, et aussitôt t’apporte des remarques telles que tu es névrosé et devrais être enfermé. On doute, mais on se tait. Quand on cherche à voir plus loin, à comprendre certaines actions, c’est déjà trop pour le peuple. Jusqu’où allons-nous pousser la sottise de nos conversations ? On pourrait nous croire en chicane de couple, comme dirait Maurice, voilà pourquoi ça ne vaudrait plus la peine que nous tentions d’être amis. L’avenir nous dira ce qu’il en est. Je devrais le revoir mercredi prochain, il dira sans doute que je lui fais la gueule, et ce serait vrai. Je ne le supporte plus, mais en même temps je dois aller m’asseoir près de lui. M’asseoir ailleurs implique trop de choses et c’est de l’enfantillage. Belle société, faut continuer à être superficiel et hypocrite. Le problème, c’est qu’il connaît Maurice, c’est déjà plus difficile pour moi de couper les ponts. Franklin me dit de ne rien couper, puisqu’il travaille chez ce grand éditeur. Comme si cela pouvait m’arrêter de l’envoyer chier, au contraire, c’est une motivation de plus. Je suis rempli de préjugés, parce que j’ai l’impression que tout le monde est rempli de préjugés. Que nous réserve donc l’avenir ? Je me demande s’il y aura une évolution. Moi, les évolutions qui avancent à pas de tortue pendant des semaines, ça ne m’intéresse pas. Si c’est pour me présenter la stagnation, fuck it. C’est le temps de fermer le Chapitre Renaud. Il me faudrait l’accrocher dans un coin noir, l’embrasser, le déshabiller, le sucer. Sinon je ferme le Chapitre Renaud.

 

 

 

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    Je parle très peu de Sébastien. Pourtant il occupe toute ma vie. Tellement qu’il ne me laisse plus le temps de rien faire. Il veut toujours sortir le soir, parce qu’il n’a plus rien à faire. Résultat, on dépense comme des malades et il mate les hommes dans les bars gais du Marais. Hier c’était au Duplexe. Avant-hier c’était à l’Amnésia. Je ne compte pas ses matages dans le métro, au resto U, à l’épicerie. Il n’est vraiment pas discret, il fait vraiment chier. Je l’endure parce que je sais que ça ne va pas plus loin ; mais aussitôt qu’il se retrouve seul, qu’est-ce qui se passe ? Il est sur le point de réussir dans la musique, il deviendra peut-être riche. Ce n’est pas suffisant pour me convaincre de rester avec lui. D’un autre côté, je ne peux pas le laisser sur des frivolités, pour le reste, je l’aime et la rupture serait très difficile. Peut-être en serais-je incapable ? C’est grâce à moi s’il sera annoncé dans Pariscope et l’Officiel des spectacles pour son concert à la Cité. J’ai été acheter les magazines, j’ai téléphoné, j’ai composé le billet avec lui, je l’ai retranscrit à l’ordinateur, imprimé. Lui, il ne se pressait pas, s’en foutait un peu, on était à une journée de la date limite. Il ne voulait pas que je dise à quiconque qu’Anne Hébert serait là, il ne comprend pas qu’il faut savoir tirer parti de tout. J’ai couru le dire à la directrice, son mari est riche et connaît tout le monde. Ils seront là maintenant, leur premier concert de l’année, faut le faire. Anne Hébert n’a même plus besoin de venir, les gens pensent qu’elle viendra, ils viendront. Sébastien voulait un minimum de personnes, finalement il a compris qu’il en fallait un maximum et une chance d’attirer les bonnes personnes. Ainsi il y aura peut-être des gens du milieu, attirés par l’annonce du Pariscope ? J’ai même téléphoné à M. Westman de New York à son numéro à Paris, ce riche que j’ai rencontré dans un bar de New York et qui me promettait mer et monde. Aucune réponse. Il ne faut rien négliger. J’en fais plus pour Sébastien que je semble prêt à en faire pour moi. D’ailleurs, j’y consacre tout mon temps, m’occuper de lui, puis de sa carrière. Je n’ai plus rien fait sur mes écrits depuis qu’il est ici. Non plus sur mes études, ma vie s’en va chez le diable. Il dort comme un malade, encore trois heures cet après-midi. Que vais-je faire ? Je vais flancher mes études et ma littérature ! Il a intérêt à réussir et à m’aider ensuite, je vous le jure. Pour lui j’en ai fait des sacrifices. Mais il ne les voit pas. Je l’écoute jouer toutes ses chansons au piano, sans cesse, pour lui cela ne suffit pas. Il me faudrait être là pendant ses quatre heures de pratique, dans la salle en bas. On a rencontré Victor, c’est moi qui pousse Sébastien à l’appeler pour qu’il lui demande l’achat d’une enregistreuse digitale pour qu’il puisse enfin avoir une cassette de ses chansons. Il perdrait un temps fou, encore, il en perd tant. Il s’accroche à ce 18 mars comme si cela lui laissait le temps de vivre. Tabarnack ! Il devrait déjà être dans l’action, courir à l’Envol, aux autres bars ou cafés, rencontrer des gens, recopier ses chansons pour l’enregistrement des droits d’auteur. Au lieu de cela, ses quatre heures suffisent, et ensuite il faut sortir ou faire quelque chose. En plus, il veut sans cesse aller manger au resto U. Et c’est très souffrant pour moi, je dois me forcer à avaler du poisson pourri, avarié, dégueulasse, chaque jour. Ingrat univers. J’ai l’impression qu’il va réussir et qu’il va me crisser là sans problème ensuite. Il aura la chance d’avoir tous les beaux petits gars qu’il veut, voudra enfin se débarrasser de moi. Et je me retrouverai avec rien, sauf mes souvenirs, hélas. Il me faut rayer son nom de mes écrits, j’ai bien envie de l’illuminer, en gras, italique, points grandeur 18. Il le veut illuminé son nom, je le double, soulignerai en plus. C’est moi à l’origine qui lui ai dit qu’il pourrait jouer de la musique avec Gordon, voilà exactement un an, et c’est le jour où il est parti dans le bar avec Ken et a fini par coucher avec lui. C’est par Gordon qu’il a rencontré Amy, qu’il a trouvé la motivation d’embarquer pour vrai dans sa vie de musicien. Heureusement que tout lui est tombé du ciel et que, petit à petit, il en est venu à se retrouver sur ce chemin, tout ce talent serait perdu. Ses chansons sont franchement impressionnantes. Il réussira, c’est certain, aucun doute. À écouter ses chansons, j’ai l’impression que c’est mieux que Dépêche Mode et U2, d’un point de vue strictement mélodique et complexité musicale. Ce serait peut-être s’aventurer trop loin d’affirmer une telle chose, je suis tout de même un néophyte, mais disons que j’apprends à voir ce qui fait défaut dans d’autres chansons, maintenant que je connais les siennes. Mon problème, c’est que j’ai un paquet de frustrations accumulées, comment m’en débarrasser ? Il me faudrait être le Christ qui pardonne le péché du monde. Il nous faut un deux-pièces et vite. Voyons voir où tout cela nous conduira, j’ai bien l’intention d’abandonner mes études. Au pire, je n’aurai qu’à m’y remettre plus tard. Ça vaut la peine que je tente le tout pour le tout, il pourrait bien effectivement aller loin, et très vite. On parle d’aller à Londres cet été, peut-être même y passer l’été. Essayer d’y jouer quelques concerts. Mais, encore une fois, j’ignore ce que je fous là. Dans le fond, ce n’est pas ma vie, j’y consacre déjà trop de temps et il ne le voit pas, n’a aucune reconnaissance puisqu’il ne voit rien. Il s’imagine qu’il n’a pas besoin de moi alors qu’il ne comprend pas que sans moi il ne serait pas là, il n’aurait jamais commencé à composer des chansons. Dans le fond, il me faudrait commencer tout de suite à me conditionner que je ne retirerai rien de tout cela, parce que c’est ce qui va arriver. Et le pire c’est que j’aurai tout sacrifié. Car je pourrais encore réussir dans mes études si je m’y mettais tout de suite à plein temps, et j’avoue que cela me tente en grand. Si je changeais de sujet de maîtrise pour Anne Hébert, je sais déjà tout ce que je dirais. Je lis les deux livres sur le latin, je lis toutes les notes, me voilà prêt pour l’examen. Je lis les notes de M. Dalloz et son livre critique, je n’ai même pas besoin de lire les quatre œuvres au programme. Abarnou, je fais son mini-mémoire et voilà, il n’y a même pas de livre à lire et j’ai l’impression qu’il n’y aura même pas d’examen final. Il ne reste que la grammaire, mais voilà, on me laisse deux ans pour passer au travers et quatre chances de le réussir en un examen. Ce n’est pas si pire. Mais maintenant que Sébastien est arrivé, tout s’écroule. Plus une seule minute à moi. Il me faudrait aller passer des journées entières dans les bibliothèques de la ville de Paris. À y penser, j’en ai la chair de poule. Vais-je le faire ? En tout cas, j’espère qu’Anne Hébert refusera pour le scénario, parce que, en fait, je n’ai pas le temps. Et qu’après le livre que j’écris, je veux écrire un vrai roman. Bref, je pense que l’épisode Anne Hébert était nécessaire pour ma maîtrise, pas pour le scénario. Maintenant je ne sais plus trop ce que pourrait devenir notre relation. À quoi pourrait-elle servir en ce qui me concerne ? Et à quoi pourrait lui servir une relation d’amitié avec moi ? Écrire son prochain livre peut-être. Et André, lui, qui ne me rappelle pas, que m’apportera-t-il ? Je vais le rappeler bientôt, quand tout se sera tassé dans ma vie, c’est-à-dire jamais. Je suis en train d’apprendre de partout à la fois, j’ai cette multiplicité de nouvelles relations en parallèle qu’il me faut vivre et analyser tout à la fois. Franklin a fait son come-back depuis qu’il a lu mes écrits. Il est maintenant si près de moi, de mon intimité, il dit qu’il a l’impression d’être un vieux pote à moi. Le pire, c’est qu’il ne connaît que la dernière année de ma vie, amputée de 700 pages. C’est dire un minimum. Pourtant il dit me connaître à fond. Si cela prouve quelque chose, c’est que l’on ne connaît rien de nos amis finalement. Et c’est vrai. Qu’est-ce que je connais de Sébastien en fin de compte ? Un minimum. J’ai cette impression de ne connaître que le gars présent qui occupe toute la place dans ma vie. On a si peu parlé de son passé, et ça lui en prend tant pour me raconter tout ce qui se passe dans ses entrailles. Et qu’ai-je vraiment connu de Noël, mon ami d’Ottawa ? C’est dans nos dernières rencontres que j’ai compris quelle vraie personnalité l’animait, et même, qu’il était un vendeur de drogue, attirant les petits garçons à lui par la drogue gratuite. Je suppose que finalement il les fait s’endetter, puis se fait repayer par des branlettes ? Ce n’est pas un scénario impossible et cela expliquerait bien des choses, et prouverait encore plus comment j’ai pu ne rien voir en mes amis. Pourtant un humain en vaut un autre, et les différences demeurent tout de même des détails. Leurs actions, vécu, passé, tout cela ne paraît pas, leur âme ne se voit pas, leur conscience non plus. La faute commise importe peu. Un meurtre peut valoir le vol d’un bonbon, c’est le poids de la conscience qui compte. Il n’y a donc pas de meilleurs temps pour vivre et de plus mauvaises époques. Toute l’Allemagne se ronge de remords pour les crimes de guerre des Nazis, et les leurs je suppose. Ce sentiment de culpabilité serait-il plus lourd sur leur conscience que ce que les victimes ont pu souffrir ? S’accommode-t-on plus facilement de la mort d’un de ses proches à la guerre, ou du poids de notre conscience en rapport à nos crimes de guerre ? Comme la question devient intéressante. Alors quelqu’un qui, sous le joug d’une religion, se sentirait justifié à tuer des gens, celui-là n’aura pas ce poids sur la conscience et vivra très bien le reste de sa vie durant. Cela n’est peut-être pas vrai. Peut-être paiera-t-il ses fautes, peut-être que non. Et peut-être même qu’il ne s’agit pas d’une faute. Comme le tout devient complexe, lorsque tout doit reposer sur des hypothèses. Je plains ceux qui ont pris des hypothèses et qui les ont déclarées comme étant la réalité. J’ignore où ils s’en vont, ce qu’ils peuvent prétendre nous apprendre. On m’a dit dernièrement que si je me mettais à faire de la philosophie et à réfléchir, je finirais par réécrire Platon, Socrate, Aristote et ce que leur suite a dit. Plaît-il ? J’ai étudié tout cela, leurs idées ne me seraient même jamais venues à l’esprit. J’ai même tout rejeté en bloc, je n’avais point besoin de m’enfermer dans cette bullshit pour comprendre une parcelle de la vérité de l’univers. En fait, j’ai eu l’impression que je m’en serais éloigné tout à fait. Je peux reprendre leurs discours et élaborer là-dessus, mais où m’en irais-je avec tout cela ? C’est un peu comme prendre une table, puis élaborer sur cette table pendant des siècles. La réinventer, lui ajouter sans cesse des choses, la polir et la repolir, puis de découvrir à la fin que tu as perdu ta vie à continuer l’élaboration d’une table, et que pendant ce temps la société à côté a inventé une maison complète avec tout son contenu. Ou, au contraire, découvrir après toutes ces années que ta table n’était en fait qu’un ramassis d’atomes pris ensemble et que ces atomes sont appelés à s’évaporer dans la masse existante d’atomes. Un peu comme de découvrir que ta table n’est qu’une illusion, qu’elle n’existait pas. Tu la voyais comme telle parce que ton cerveau l’interprétait comme telle. Mais enfin bon, peu importe les facultés ou aptitudes de l’homme, peu importe ce qu’il fera de sa vie, il perdra son temps de toute manière. Alors le perdre à analyser une table ou la philosophie, pour ce qu’elle s’est inventée comme univers, c’est du pareil au même et on s’en fout. Faut bien gagner sa vie, vivre, faire la guerre s’il faut, crever et en finir une bonne fois pour toutes.

 

 

 

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    Monde de tapettes pourri ! Toutes des estis de tapettes, grandes folles, qui ne pensent qu’au sexe, qu’à sortir, danser, flirter, s’arranger, et puis quoi encore. Inutile de vouloir prouver le contraire, c’est ça et c’est rien d’autre. Et moi j’en suis à l’écœurement le plus complet. J’aime encore mieux les p’tites histoires pédophiles de Gide dans des contrées lointaines que l’esti de vie gaie de Paris. Sébastien vient de décrisser à un Gai-T-Dance au Palace, une boîte qui charge 70 francs l’entrée, 40 francs si tu arrives avant 17 heures. Ça continue jusqu’à 2 heures du matin. Et là je suis en christ parce qu’on passe notre vie à sortir dans tous les estis de bars tapettes de Paris, et pendant ce temps je ne fous plus rien et je m’inquiète inutilement de Sébastien. Tellement que maintenant j’en suis au bout du rouleau et que j’aimerais mieux lui rendre sa liberté et m’en balancer complètement. Le crisser là, lui, le classer grosse tapette incapable de se contrôler et qui veut des amis avec qui coucher, go for it ! Je ne veux pas passer ma vie à m’imaginer le pire, je ne veux plus rien savoir. C’est drôle que toutes mes aventures foirent, et que les siennes doivent déboucher. Je vais être incapable de faire quoi que ce soit, je vais crever à me lamenter sur ce qui pourrait arriver. En plus je ne serai pas parlable lorsqu’il va revenir, s’il revient. Comment m’en sortir ? On vit ensemble, et si on se laissait, il trouverait quelqu’un d’autre dans la semaine qui suit. C’est moi qui souffrirais, je ne suis même pas certain qu’il s’en rendrait compte que je ne suis plus là. Il est à deux doigts de réussir dans la musique et moi à deux doigts de lui dire que je voudrais que ce soit fini, sans trop savoir comment on peut finir cela sans trop me faire mal. Et de toute façon je n’ai pas un sou.

    Franklin vient de téléphoner. Je l’ai pratiquement envoyé chier. Je regrette, mais que voulez-vous ? J’en ai assez de la vie à Paris, maintenant que j’y pense. J’ai vraiment envie de partir. Heureusement que je n’ai pas d’argent, je décrisserais immédiatement. Départ autour de la planète, n’importe où. Je n’en veux plus de la Sorbonne qui nous empêche de respirer, j’en ai ma claque ! Et ce n’est pas vrai qu’il fait chaud à Paris en hiver. Il fait froid et il n’y a pas de neige. Et quoi d’autre qui n’est pas vrai et que l’on essaye tant que l’on peut de se convaincre que c’est mieux ici. Ce n’est pas mieux ici, la France ne m’intéresse plus. Je l’ai démythifiée tant que j’ai pu, j’ai compris que l’on est mieux près de chez soi avec sa famille. Comme le mythe est séduisant. J’envie les crétins qui n’ont pas terminé leur secondaire 5 et qui rêvent de partir pour Paris. Eux au moins ils seront heureux et garderont espoir à quelque chose. Rêver qu’un jour ils réaliseront leur rêve, être heureux au-delà de tout. Car il vaut mieux espérer être heureux un jour que de comprendre que nous ne serons jamais heureux. C’est là le prix de la réalisation de nos rêves de jeunesse. Ainsi je m’accrocherais encore à des chimères qui me motivent à vivre. La vie est d’une éternelle platitude.

    Se peut-il que je sois resté ici et que rien ne va arriver dans ma vie ? Ce n’est pas pour rien que je suis demeuré ici ce soir, plutôt que de sortir. Il se pourrait que ce ne soit que pour Sébastien en fait, il va lui arriver quelque chose et je ne veux pas savoir quoi. Se pourrait-il que cela ne marcherait que dans un sens ? C’est-à-dire que nous serions laissés chacun à soi pour que seulement lui puisse en retirer quelque chose de bénéfique ? Pourquoi me l’avoir parachuté du Canada si c’était pour me faire comprendre que c’était terminé et qu’il a besoin de respirer sans m’avoir tout le temps sur son dos ? Christ ! N’ai-je pas suffisamment prouvé à la face de la planète que je m’en foutais qu’il soit quatre mois tout seul au Canada sans moi, libre de faire ce qu’il veut ? Je dois apprendre peut-être à être moins possessif ? Franklin et Maurice sont prompts à me dire que je dois laisser Sébastien sortir sans moi. C’est quoi leurs expériences que je n’ai pas ? Ils se sont fait tromper combien de fois, eux, tellement qu’ils s’en balancent. C’est normal, pour eux. Pourquoi ? Parce qu’eux-mêmes ne sont pas fidèles. Je me rends compte aujourd’hui que je ne connais rien de la vie de Franklin et de Maurice. Maurice, c’est encore pire. Il a couché avec quantité de gars depuis qu’il est à Paris, à l’écouter, on dirait qu’il est pur. Combien de fois m’a-t-il dit de me mêler de mes affaires quand on arrivait à parler de ses relations amoureuses à Paris et ailleurs ? Moi, pendant ce temps, je leur dis tout, je leur fais lire mes écrits, ils ont l’impression de devenir mes vieux potes. Il n’y a que de la superficialité là-dedans. Et combien de fois, chaque fois que je m’approche de Sébastien, il me repousse. Bon Dieu ! Il n’en veut pas d’affection, lui ? M’aime-t-il ? On fait l’amour à peine une fois par semaine, je voudrais le faire à chaque jour. On a deux lits simples séparés, on dirait que ça lui fait plaisir, comme ça on n’a plus besoin de se prendre dans les bras. J’en ai ma claque ! Et si tout ce qui existe à Paris ressemble à Renaud, vaut mieux laisser faire. J’aurais peut-être envie de l’appeler, lui, aujourd’hui. Mais j’ai comme l’impression que Sébastien trouverait ça bizarre, et qu’en plus Renaud ne voudrait rien faire. De toute façon, c’est vrai que je ne puis plus le sentir. Il me fatigue énormément. J’ai téléphoné à André, le genre de petit-fils à Anne Hébert. Il ne m’a jamais rappelé, malgré mes messages sur son répondeur. C’est clair qu’il ne veut rien savoir. Peut-être me rappellera-t-il ? J’en doute, son message change à chaque fois, aujourd’hui ça dit qu’il ne couchera pas chez lui, qu’on devrait rappeler demain. Or, ce message date-t-il d’aujourd’hui ? Un autre crétin, je suppose, hétéro peut-être. Et j’avoue que ça ferait changement de rencontrer un hétéro pour une fois. Les gais ne tiennent plus à terre.

    Life sucks. Aujourd’hui, j’ai repassé en revue les différentes façons de se suicider. Pilules, fusil, rails d’un métro ou RER, la Seine. Les pilules sont la meilleure façon de rater un suicide. De toute manière je n’en ai pas suffisamment. Le fusil, je n’en ai pas. La Seine, meurt-on vraiment lorsque l’on s’y lance ? Les rails d’un RER... m’y lancer sans réfléchir, attendre quatre trains différents avant d’avoir le courage, au climax de notre désespoir, s’y laisser glisser. Ce n’était vraiment pas la peine de m’emmener jusqu’à Paris pour que je finisse sous un métro. Je suis comme un enfant auquel on essaie de faire avaler de force un pablum dégueulasse. Alors comme un enfant je refuse d’avaler, y mets toute mon énergie à le dégueuler plus fort ! Ce soir je ferai le serment de lâcher mes études une bonne fois pour toutes. J’ai téléphoné à Renaud, pour lui dire que j’étais en crise. Il m’a pris au sérieux, mais n’a rien tenté pour me sauver. Je ne puis le lui reprocher. Il me propose de sortir seul dans le Marais, aller prendre un café au Coffee Shop en face de Les Mots à la Bouche, la librairie gaie du Marais. Il l’a fait hier, y a rencontré un gars de son âge et ça n’a pas été plus loin. Je ne me vois pas dire cela à Sébastien, il ferait la même chose le lendemain et ça me tuerait. Il me dit de ne pas lui dire à Sébastien. Quel bon ami, ce Renaud. Quel merveilleux copain il ferait pour moi. Aujourd’hui, j’aimerais bien reculer dans le temps pour connaître Sébastien en tant qu’ami avant de le connaître en tant que copain. Car ce n’est pas du tout la même chose. À tes amis tu dis tout. À ton copain tu ne dis rien. C’est la règle, la loi, la convention, c’est écrit dans la Bible.

    J’attends, patiemment, que Sébastien arrive. Incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Ensuite, il ira directement jouer au piano pour deux heures. J’attendrai patiemment qu’il revienne, comme d’habitude, incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Lorsqu’il reviendra, je vais m’enfuir à la cuisine avec mon ordinateur, il ne dormira pas de la nuit et il me le reprochera amèrement. On se lèvera à une heure de l’après-midi, il me le reprochera la journée durant. La vie de couple, rien de pire.

    Sébastien vient d’appeler, je passe pour le gros paranoïaque, depuis que Maurice le crie un peu partout. Ils ont dû discuter toute la soirée de mon cas, de ma paranoïa. J’aurais dû décrisser de l’appartement, ne pas répondre au téléphone. Je croyais que c’était le salut extérieur, Renaud ou André. Mais c’est bien connu, il n’y a jamais de salut extérieur. Les soirées tristes seront toujours des soirées tristes. La vie est d’une platitude à laquelle on ne nous prépare pas suffisamment. On devrait parler de la platitude de la vie aux enfants en bas âge. Leur dire qu’ils n’ont absolument rien à attendre de la vie, et que la mort risque fort d’être leur seul bon moment. Tant mieux si ça se passe dans la solitude la plus complète. Il n’y aura personne pour faire la marionnette autour de soi, personne qui souffrira en silence en se faisant croire que tout va bien et que la vie est agréable et extravagamment intéressante, alors que tout le monde le sait que la vie est plate à mourir, ce pourquoi je meurs.

    Sébastien vient d’appeler pour me dire que c’était plate la vie, que les gars étaient tous laids au bar, que ça lui rappelle Montréal et que Montréal c’est plat. Il dit que les gens avaient l’air de trouver la vie plate, ce pourquoi ils semblent sortir là sans cesse. Christ ! Il me prend pour un con ou quoi ? Je le sais bien qu’il a trouvé la vie passionnante l’instant de ces quelques heures, manquant de temps pour bien se remplir les yeux de tous ces beaux jeunes hommes, en en matant une série, ramassant peut-être un numéro de téléphone, jasant avec un autre. Dansé, il a dansé. C’est vrai que la vie est plate pour les habitués des lieux, mais pour les non-habitués, la vie peut sembler passionnante l’instant d’un moment. Moi parti, quel fardeau vient de prendre le bord. Libre de draguer enfin, d’avoir du fun, d’espérer un peu de sexe facile avec autrui. Ahhhh ! On dirait que je ne le contente pas. Pourtant, c’est de sa faute si on ne fait plus rien dans le lit. Christ ! On dirait que je l’attache avec une laisse, l’empêche de respirer par ma seule présence. On sort ensemble, alors le fun est coupé. Quelle drôle d’idée se fait-il de la vie d’un couple. Je ne crois pas qu’on va finir nos jours ensemble. Éventuellement je crois qu’il va me dire qu’il faut se séparer pendant quelques mois, lui et moi. Alors il ne me faudra pas manquer ma chance, coucher avec le plus de monde possible. Pour le faire chier, parce que ce sera la seule raison de sa pause. Mais moi la pause sera longue. En fait, on ne reviendrait pas ensemble. En fait, j’aimerais bien me sortir de cette relation. Je suis de mauvaise humeur en permanence, ça déteint partout, tout le monde le sait. Lui, Sébastien, se complaît dans l’innocence. On dirait que ce n’est que moi le problème alors que c’est tout lui le problème. C’est moi le paranoïaque. Pauvre Sébastien, on te comprend, un copain comme ça, ça étouffe. Ces gens-là n’ont jamais compris ce qu’était une relation durable, on le voit, on l’entend, ils n’ont jamais pu rester avec quelqu’un plus d’un an ou deux. Et ils en sont fiers de leurs deux ans ! Mais de quels deux ans parlent-ils, lorsque tous les jours ils vont faire du sport, matent quelques beaux gars, se font sucer vite-vite, repartent ni vu ni connu auprès de leur belle relation ? Et ils viennent me traiter de paranoïaque. Trois ans et demi avec Sébastien, c’est vrai qu’il faut parler de miracle dans le monde gai. Faut s’accrocher, je vous jure, lorsque tes amis te disent que tu as un problème si tu ne partages pas ton copain avec la collectivité. Eh bien, non, moi je ne partage pas mon copain avec autrui, sinon, qu’il y reste dans la collectivité, je n’en veux plus. Parce que moi j’en fais des sacrifices, et lui pas. Et je vais trouver quelqu’un qui aura les mêmes idées de ce qu’est une relation stable et durable. Deux jours seul avec moi, et Sébastien panique, il étouffe, il lui faut voir du monde, il faut qu’il aille draguer dans les bars gais du Marais. Que suis-je donc pour lui ? Un animal de compagnie ? Qui souffrirait en silence ? À me faire cracher dessus par mes pseudo-amis qui sont probablement tous en train de crever du sida. Le sexe, n’y a-t-il que cela dans la vie ? Surtout à Paris. Ma définition de Paris : un paquet de roches sculptées attachées ensemble. Des milliers de rues toutes identiques sur lesquelles on retrouvera des cafés, des boulangeries-pâtisseries, des cordonniers, des fleuristes, des boucheries, des vendeurs de journaux. Alors il faut s’en trouver des choses à faire pour se guérir d’une telle plaie de pierre. On étouffe à Paris autant qu’à New York. Maintenant je suis prêt à signer un contrat pour une cabane dans une montagne loin d’autrui. C’est une idée fixe, une obsession, je le ferai un jour, vous verrez. Près de Québec, je suppose. Alors mon objectif à atteindre dans la vie est simple. Ramasser suffisamment d’argent pour prendre une retraite anticipée en une cabane isolée, sans avoir rien à faire avec le monde extérieur. Ou du moins le moins possible. Je n’ai plus le goût de Paris. Plus le goût des grandes villes. Plus le goût des Renaud, Sébastien, Maurice, Franklin et Cie. Plus le goût pour rien. Je les mets tous dans le même sac, je le balance aux poubelles. Je n’ai plus qu’une idée, décrisser de Paris.

 

 

 

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    Sébastien est chaque jour plus près de son concert à la Maison des étudiants canadiens. Tout le monde s’active autour de lui. Mes amis, je les vois comme des menaces, me voler mon Sébastien, me le corrompre dans les piscines et clubs de sports de la ville de Paris. Cette insistance de Franklin et Antonin, qui ont encore téléphoné aujourd’hui pour aller à la piscine. Ça les intéresse donc bien de nous voir à moitié à poil. Menace tellement grande, qui me fatigue tellement, que j’envie l’époque où je pouvais rencontrer mes amis à Paris, prendre un verre, sans que je sente un danger. Je suis à la merci de Sébastien, à la merci de chacune de ses décisions. Je ne voudrais pas apprendre un jour qu’il a couché avec Maurice, Renaud ou Franklin. Ça me mettrait vraiment en maudit. J’enverrais chier tout le monde, je partirais de Paris. Si Sébastien veut appartenir à la masse, je n’y serai plus.

    Renaud est venu aujourd’hui, visite surprise. J’ai encore fait la gueule, j’ai peur qu’il commence à paniquer et qu’il disparaisse de ma vie. Somme toute, il serait un bon ami, et il pourrait éventuellement m’ouvrir certaines portes, même à Sébastien d’après ce qu’on peut comprendre. Il me faudrait changer d’air mais j’en suis incapable. J’ai juste envie de l’envoyer promener. En plus, il s’habille tellement mal que j’ai une certaine misère à définir si ce sont ces vêtements qui clochent ou si c’est son physique. Il y a une limite à vouloir être nerd ou intello. Mais ce n’est certainement pas à moi à lui faire comprendre de s’habiller mieux. Parfois il paraît bien. En plus, il ne semble pas se laver souvent ; il est arrivé quelques fois avec des graines un peu partout, dans les yeux, dans les cheveux, dans les oreilles, sans compter les poils qui lui sortent par le nez. Ne lui a-t-on jamais dit que ça se coupait ces poils-là ?

    Finalement ça m’a un peu libéré cette soirée seul avec moi-même. Je ne me suis pas trop inquiété et je vais laisser Sébastien respirer davantage, maintenant. Je pense qu’il s’est calmé aussi, il ne recommencera pas de sitôt ses escapades répétées dans les bars gais de Paris. Une erreur de sa part et c’est fini, qu’il le sache. De toute façon je n’ai rien à attendre de lui. S’il fait de l’argent, ce n’est que pour lui. Je ne recevrai pas de salaire. Je le connais, il est vraiment mesquin de nature. Il sera du genre à se rouler dans ses millions et ne pas donner un dollar à personne, pas même à sa famille. J’exagère sans doute, j’espère. Aujourd’hui, j’ai confectionné son affiche, Shades of Devotion, et il m’a fallu céder à Renaud le discours d’ouverture qu’il a pris quatre heures à composer, alors que je savais déjà exactement ce que j’allais dire pour présenter Sébastien. Des concessions, s’il se sent dans le coup, on a plus de chances qu’il apporte ses amis, et qu’il tente d’amener des grosses légumes importantes. Ce qui semblait un petit concert à la noix au début, est devenu le concert du siècle de la MEC. Ce sera effrayant, la salle sera pleine à craquer. On le sait, car un ami a passé une annonce dans Pariscope et l’Officiel des Spectacles pour son concert de saxophone et la salle était pleine. Or, le saxophone n’est pas ce qui attire les gens de prime abord. En plus, j’ai dit à tout le monde qu’Anne Hébert viendrait probablement. Alors même la directrice a pris en note la date du concert dans son agenda. Bref, Sébastien est parti en peur. L’affiche, Renaud a bien l’intention de la distribuer lui-même dans les bars gais de Paris. Cela lui permettra, dit-il, de faire connaissance avec les plus beaux bébés de Paris. Alors à ce rythme, mes amis, il faudra ouvrir les fenêtres du corridor et les gens vont écouter le concert au balcon. Et dire qu’au début Sébastien ne voulait rien savoir d’avoir du monde. Il n’y a pas à dire, Paris, ça fonctionne. Il n’y a aucune chance que la salle soit vide, c’est ça le pire. Même les étudiants de la MEC passent, écoutent Sébastien pratiquer dans la grande salle, tout le monde nous jure de venir. Il y a au moins cela de bon, les geeks sont prêts à tout pour t’aider. C’est dans deux semaines, plus le temps de téter. D’autant plus que ce n’est que le début, une série de concerts suivra.

 

 

 

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    Aujourd’hui fut ma pire journée depuis que je suis à Paris. Du moins depuis que Sébastien est arrivé. J’ignore comment il a fait son compte, il a réussi à se mettre la moitié des étudiants de la maison à son dos. Ça paye d’être du bord de la directrice, mais maintenant le comité des résidents a ajouté un potin à leur ordre du jour : le cas Sébastien. Merde ! Il n’étudie même pas, il n’a pas le droit d’être ici, et là tout le monde est contre lui parce qu’il exagère dans les horaires du piano. Je peux comprendre qu’il veuille pratiquer quatre heures par jour en bas dans la chambre insonorisée, et trois heures dans le grand salon sur le Steinway, mais là il ne respecte plus ses heures, en plus il a le culot d’en demander davantage. Il est comme ça avec moi aussi, et ça me soulage de voir que c’est lui le problème. En plus, je suis heureux de le voir orienter sa haine vers Annick et non vers moi. Il avait le piano jusqu’à 15 heures aujourd’hui. Il est tellement con ! Il a oublié de demander la clé du piano, alors il a fallu qu’ils attendent 13 heures avant de pouvoir commencer à enregistrer. À 13h15 ils n’étaient même pas installés. À 14h la banque téléphone, il doit aller signer des chèques de voyage qu’il avait oublié de signer. Résultat, ils ont travaillé jusqu’à 18 heures et ils n’ont même pas deux chansons d’enregistrées. Même pas, parce qu’il reste tout le re-mixage des voix à faire. On n’avait pas besoin d’un enregistrement de haut niveau, bon dieu ! J’avais dit à Sébastien d’acheter la machine à quatre voies et le DAT, Walkman digital. Mais non ! Il voulait payer Victor 50 francs de l’heure. Alors là, ça lui a déjà coûté 300 francs et il n’y a aucune chanson d’enregistrée. Et Victor n’est pas fiable, demain il va s’inventer des raisons pour ne pas venir. Mais, à 15 heures, Annick a commencé sa crise. Elle s’impatientait, disait à tout le monde comment Sébastien ambitionnait et qu’il monopolisait la salle. Elle a finalement explosé et s’est rendu dans le bureau de la directrice. Et cette histoire ne fait que commencer.

 

 

 

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    Sébastien vient de se faire offrir un emploi à Londres, il y pense sérieusement. Je pourrais le suivre, mais la question de l’argent flotte sur nos têtes et j’ai l’impression qu’il serait heureux de me renvoyer à Ottawa travailler cet été. Non merci, plutôt mourir, trouver un emploi ici. Je ne désire pas repartir. Je suis cependant vraiment mal pris. Je ne dors plus tellement, je fais du stress à cause d’un professeur, M. Abarnou, et mes études. Comment vais-je expliquer à mes parents que j’ai abandonné mes études ? Ah, si l’on pouvait partir pour Londres. J’avoue que cela me tenterait et, à la limite, si ce n’est de m’occuper des concerts de Sébastien, je crois que je pourrais me débrouiller pour donner des cours de français ou traduction. J’irai voir dans les universités, les lieux de résidence des étudiants, je sens que je trouverais. Suffisamment pour en vivre ? Je sens bien qu’il doit y avoir beaucoup de Français en Angleterre, au moins autant qu’à New York, alors je ne sais pas à quoi m’attendre. Sébastien ne veut pas payer pour moi.

    La sœur de Sébastien est arrivée avec son fiancé. Ils vont s’acheter des assiettes de Limoges, et j’ai comme l’impression que ces assiettes, c’est de l’arnaque. Sébastien veut tellement s’en acheter que je pense que ça en prendrait peu pour qu’il y engouffre ses derniers 1,500 $. Demain ils vont à Limoges, sans moi, je n’ai plus un sou. En plus, Sébastien ne me donne pas d’argent, il paye pour moi. Il dit qu’ainsi je ne dépense pas. Alors je me retrouve comme les filles du père Goriot de Balzac, mon sugar daddy ne me laissera pas dans la rue, mais il me laisse l’humiliation de ne pouvoir même m’acheter un café lorsque mes cellules en revendiquent un. Mais si j’ai le choix entre ça et qu’il me renvoie au Canada, c’est certain que je reste. Le problème, c’est que je ne pourrai définitivement pas payer le mois prochain. Et la Banque nationale de Paris m’a déjà envoyé un premier avertissement, mon compte est en souffrance et je dois rembourser ça tout de suite, 3,000 F. Que faire ?

 

 

 

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    Je suis devenu le chouchou de la directrice depuis la venue d’Anne Hébert au concert. Elle court presque après moi dans les corridors. Aujourd’hui, c’était pour me remettre un article sur Anne Hébert, une analyse du rôle féminin alias sorcière dans son œuvre. J’avoue que je m’en fous et qu’Anne Hébert également va s’en foutre lorsqu’elle recevra la photocopie de la directrice. On parle tellement d’Anne Hébert partout, on dit tellement n’importe quoi à propos d’elle, que je comprends Anne qui n’a jamais tenté quoi que ce soit pour savoir ce que l’on disait d’elle et de son œuvre. Je crois qu’il est de toute manière frustrant de lire des choses sur soi à côté de la vérité, de même, de lire des critiques qui sont négatives inutilement. J’ai lu l’analyse de la femme aujourd’hui : c’est tellement classique comme analyse qu’on dirait que c’est prosaïque et insignifiant. Ça ne me donne certainement pas envie de m’y mettre pour pondre une chose pareille sur Artaud. S’ils s’y mettaient, ces gens-là pourraient étudier comment écrire un roman moderne et réussiraient à en écrire un parfait et sans reproches. Il y a un tel conformisme dans ces analyses que j’admire Maurice qui s’éclate comme un malade en citant à peu près n’importe quoi, à transformer ces thèses en délires de grande folle. Ce n’est pas vain en plus, il s’en va pour Harvard en septembre, ils lui payent ses études et lui promettent 11,000 $ U.S. en bonus chaque année. Il en a encore pour cinq à six ans. Pendant ce temps, Sébastien a terminé sa cassette démo et se demande s’il réussira à décrocher des dates de concert. Je ne nous vois plus comme un couple, depuis que je sais qu’il n’a aucunement l’intention de me soutenir. S’il doit aller travailler à Londres, il ne me veut pas là si c’est lui qui doit payer l’épicerie pour moi. Force m’est de croire que, s’il m’est impossible de m’entendre avec lui sur notre couple, et que je doive encore me séparer de lui, je ne vais plus attendre après lui. C’est qu’alors on ne mérite tout simplement pas d’être ensemble. Je l’aime beaucoup, mais c’est un grand enfant et j’en ai assez de jouer à la meuf dans le couple. Je n’ai pas choisi d’être la femme du couple ; mais comme je disais, quand on vit avec un porc, on n’a comme pas le choix de le devenir. Lui, il ne fait jamais la vaisselle, jamais le lavage, ne se ramasse pas, passe le clair de son temps à se lamenter, et lorsque c’est le temps de faire l’épicerie, monsieur fait sa crise. En plus il a le culot de draguer les petits garçons partout où l’on va. Alors je suis en crise permanente et il me faut endurer ça. Je tente de freiner ma mauvaise humeur, mais je sens que ça devient de plus en plus difficile. Sans compter que je ne suis pas libre du tout, il m’est impossible de dépenser ne serait-ce que dix francs. Et j’ai remarqué que c’est un peu la même chose avec Maurice. Lui aussi se permet de me faire la morale aussitôt qu’il peut. Les études, l’argent, il me pousse à me trouver un emploi, merde ! Laissez-moi vivre !

 

 

 

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    Voilà soudainement que je me retrouve devant un vide. Londres me semble logique comme changement radical, je ne doute pas que l’on ira, d’autant plus que l’on n’a plus d’argent. Ou alors Sébastien partira, et moi, ma vie prendra un autre virage. Anne Hébert me semble avoir beaucoup de mérite pour réussir à nous inventer un roman complet comme elle le fait. Non pas que j’en sois incapable, mais de le soutenir pour que ce soit intéressant pendant 300 pages, c’est autre chose.

    Je crois que j’aurais tôt fait de retourner au Canada, m’arranger avec Abarnou pour faire ma maîtrise là-bas. Je n’ai plus le choix. Sébastien me tient par la peau des fesses, me reproche sans cesse de ne pas lui rembourser ses 3,000 $, et il anticipe déjà que c’est lui qui devra m’entretenir tout l’été. Même si j’avais mon prêt cet été, je suis incapable de le repayer et je n’ai pas suffisamment d’argent pour vivre. Pire, je n’ai aucun revenu pour le prochain mois, je n’ai pas deux francs. Dans deux semaines je dois payer mon loyer. On s’est chicané aujourd’hui, il n’est plus parlable, il me reproche cinquante-six choses, il m’a dit qu’il n’avait pas besoin d’un deuxième Éric dans sa vie (son ex-copain). Il menace de me laisser. L’argent, agent destructeur. Le monde s’est arrêté de tourner avec l’arrivée de sa sœur, et là j’en ai plein mon casque. Il est 20h30, de toute ma journée aujourd’hui je ne me suis occupé que de sa sœur et son fiancé. Puis, pendant qu’ils étaient à Versailles, j’ai fait toute la vaisselle, le ménage et le lavage. Sébastien n’a plus le temps pour cela, comme d’habitude, étrangement. Il y a toujours une bonne raison pas loin pour qu’il ne fasse rien, il s’agit de réfléchir pour la trouver. Alors moi je fais la vaisselle pour quatre, et je vais chercher les croissants le matin. Je suis la femme du couple et j’ai bien envie de faire ma petite révolution féministe. Aujourd’hui j’ai commencé ma crise, j’ai des droits moi aussi. Et lui, l’homme du couple, s’il n’apprend pas bientôt à devenir aussi la femme du couple, je le laisse avant qu’il ne me laisse à cause de mes crises. Parce que moi je ne serai pas 100 % la femme du couple, mais aussitôt que je commence ma grève, il menace de me laisser. Il me faut le rembourser et trouver l’argent nécessaire à ma survie.

    Edward a téléphoné de New York, il a parlé avec Sébastien, lui a dit qu’il avait trop de copains en même temps. Il me parle ensuite et me dit qu’il n’en a pas tant que cela, et que rien n’est aussi fort que ce qu’il éprouve pour moi. Peut-être que je devrais partir pour New York. En fait, si Sébastien me laisse, c’est là où j’irai. Car je ne puis plus retourner à Ottawa chez ses parents si nous ne sommes plus ensemble, et je ne retournerai certes pas à Jonquière chez mes parents. Vivre illégalement aux États-Unis, ce serait bien. Aux crochets d’Ed, encore mieux. On va aller tester ses sentiments pour moi. Ed, Ed, Ed ! Je t’aime ! Ta chambre est si bien rangée que je crois bien que tu seras la femme du couple à part entière. C’est de ça que j’ai besoin en réalité. Et tu me nourriras et m’offriras un toit, je crois donc que tu seras aussi l’homme du couple. Je serai donc l’animal domestique, a pet, celui que l’on nourrit et que l’on cajole. Plus de femme ni d’homme dans le couple. Je suis prêt pour mon nouveau rôle social.

 

 

 

 

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    La voisine d’à côté a été déviergée cette semaine par un autre vierge intello français à lunettes de l’étage du dessus. Ils font l’amour en cachette à 5h30 du matin et s’imaginent que personne ne les entend. Elle se lamente comme un animal qui a mal, elle aussi, c’est la mode dans cet établissement. Lui aussi jouit fort, à se demander si les hétéros ne jouissent pas davantage que les gais lorsqu’ils font l’amour. Ce qui expliquerait pourquoi ils jouissent si fort. Ils ont beau le faire la nuit, je les entends, comme par hasard, chaque nuit. À l’heure actuelle, tout le monde est au courant, je l’ai déjà raconté à deux ou trois personnes. Tant pis pour eux, eux aussi ont raconté à tout le monde que l’on faisait l’amour. Paraît que le lendemain de leur première fois, ils sont allés à l’épicerie ensemble, et qu’ils étaient si heureux que leur sourire faisait peur. Je crois que leurs études viennent de prendre le bord pour un bon bout de temps. Ils font l’amour deux fois par jour. Avec Sébastien, en ce moment, on ne le fait qu’une fois par semaine. Et encore, c’est parce que je le force. Il dit que je suis nymphomane, j’ai plutôt l’impression que c’est lui qui est impuissant et que ça lui prend toute la misère du monde pour s’exciter. Peut-être ne lui fais-je plus d’effet, et je m’en fous.

 

 

 

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    Je me demande ce que fait Anne Hébert, si elle a pris le temps de lire un peu mes écrits. Je suis tellement anti-vieux là-dedans qu’il lui faut être en béton pour trouver cela bon. Plus j’y pense, plus je crois qu’elle ne me reparlera plus. Tant mieux. Si elle ne peut accepter le minimum qui est écrit là, c’est qu’elle appartient à sa génération et alors nous n’avons rien en commun. Les vieux, qu’ils crèvent dans leur religion et n’en parlons plus. Bien que je ne sois pas fédéraliste, je ne suis pas séparatiste non plus. Ce qui produit une autre barrière entre elle et moi. À la Maison des étudiants canadiens, les plus séparatistes sont les plus crétins. Si c’est ça l’élite québécoise de demain, autant s’enfuir. Des petits énervés qui se prennent pour le nombril du monde. Le plus drôle, c’est que les Québécois ne sont rien pour la France. On n’existerait pas que ça ne changerait rien. Et tous ces Québécois se meurent de se faire reconnaître en France. Misérables. Annick la folle est une vraie séparatiste. Elle a appris qu’un de ses concerts était annulé, elle était tellement fâchée que je l’entendais crier au téléphone un étage au-dessus d’elle. Ensuite, je l’ai vue courir partout arracher les affiches de son concert, enragée comme une malade. Je suis arrivé à côté d’elle, après qu’elle eut décompressé. Je lui ai dit que si elle était frustrée sexuellement, ce n’était pas à nous d’en subir les conséquences. C’est que son copain ne peut plus la tolérer et qu’il s’est fait changer de chambre. Elle ne tient plus à terre. En vérité, je lui ai plutôt dit qu’elle aurait dû laisser les pancartes et marquer concert annulé dessus. Elle s’est excusée de s’être emportée, m’expliquant que je savais très bien comment elle était impulsive (mets-en !) et qu’elle avait de la difficulté à se contrôler. J’ai eu l’impression que beaucoup de séparatistes militants sont comme ça. Un autre gars sur mon étage nous invitait cette semaine à une manifestation. À propos de quoi ? lui ai-je demandé. Une dénonciation des ouvriers français à propos de je ne sais quoi, qui revendiquent quelque chose au gouvernement. Que c’est ça ? Je lui ai demandé s’il militait beaucoup, il m’a dit bien sûr, il s’est déjà retrouvé dans une manif en France, il a reçu une bombe lacrymogène dans le front et s’est retrouvé à l’hôpital, puis au poste de police. Que c’est ça ? Il dit qu’il a beaucoup milité pour la séparation du Québec et qu’il a sa carte du Parti québécois. Il agit comme si le Québec était déjà souverain. Je crois sincèrement qu’il est malade dans la tête. Les exemples se multiplient, des crétins lavés du cerveau qui se prennent pour l’élite et qui sont pro-séparatistes. La dernière, ils ont passé un article dans le journal de la MEC, ils ont cité un passage sur la liberté de Khalil Gibran, pour démontrer que la directrice est un tyran et qu’elle fait du despotisme. Mon dieu, ils sont devenus extrémistes. J’espère qu’il s’agit là de cas isolés de crétinisme et non un échantillon des séparatistes québécois. Mais j’avoue n’avoir rencontré aucun Québécois non séparatistes. Peut-être sont-ils pires ? Peut-être même n’existent-ils pas ? Ce qui serait inquiétant dans cette histoire, ce serait de découvrir que le peuple est encore plus stupide que la pseudo-élite du Québec. Prenons le red neck fiancé de la sœur de Sébastien. Ingénieur par miracle, parce qu’il a étudié à Queen University, et que là, ils feront n’importe quoi pour que tu passes. Il a réussi et il avait une moyenne de 30 % la deuxième année. C’est qu’il était bon footballeur, et ça c’est important chez les Canadiens-Anglais. Ça mérite qu’on te laisse passer tes cours, même quand tu es un imbécile. Bref, il est d’extrême droite. Il dit que tous les buveurs d’alcool et les fumeurs devraient se voir interdire l’entrée des hôpitaux. Qu’aucune femme célibataire, quelle qu’elle soit, ne devrait recevoir d’aide sociale, car c’est elle qui a été suffisamment stupide pour ne pas voir que son mari la laisserait. Que l’aide sociale est inutile et que l’on n’a pas à aider la société. Ne voit-il pas que c’est la société qui l’a aidé ? C’est la loi de la jungle, dit-il, chacun pour soi. Le tiers monde ? Qu’il meure et que l’on n’en parle plus. Ils n’avaient qu’à naître ici et qu’à réussir leur cours d’ingénieur. Ces gens-là ne comprennent pas que la société et que leur petit bien-être sont une conséquence du système dans lequel ils vivent. Ils ne voient pas que c’est un système d’interdépendance, et que laisser tomber les autres équivaut à se laisser tomber soi-même. Il est dépendant de moi pour sa nourriture, son essence, sa voiture, sa maison, ses vêtements, il est dépendant de nous. Il n’a jamais expérimenté de problèmes, il vit encore chez ses parents, travaille pour la compagnie de son père, n’a jamais été malade, il bouffe trois fois comme moi, et voilà qu’il s’avance pour dire : ces gens-là ne me concernent pas, moi j’ai mon argent, mon chalet, mon camion, mon steak et mes frites, ne m’en demandez pas davantage. Je ne veux même pas savoir ce qu’il pense de l’homosexualité et du sida. Je suis convaincu que la majorité du peuple pense comme lui, c’est-à-dire ceux qui n’ont besoin de rien. L’humanité court à sa perte, mais l’humanité s’en fout.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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    L’atmosphère qui sévit à la Maison des étudiants canadiens devient insoutenable. C’est le congé de Pâques, tous reçoivent leurs parents du Canada, il y a deux fois plus de personnes que d’habitude. Surtout dans notre propre chambre. Le copain repart demain, mais la sœur sera ici jusqu’à dimanche. Je vais devenir fou avant qu’elle ne reparte. Aujourd’hui, ils m’ont traîné visiter les égouts de Paris, que je m’en balance, moi, des égouts de Paris, d’autant plus en circuit organisé pour touristes. Encore heureux que ça sentait le christ en décomposition, j’aurais cru que la visite était inutile. On le sait que c’est dix fois pire dans la rue à côté. Étrangement, c’est dans les égouts que m’est venu un vrai sentiment nationaliste français. Incapable de me reconnaître dans les TGV, les Airbus, les autobus Renault, les voitures Citroën, voilà que j’admire les égouts de la ville de Paris, découvrant sous terre une société aussi organisée que sur terre. Comme c’est rassurant de savoir que, si on oubliait le nom de telle rue, il n’y aurait qu’à aller dans les égouts, tout est très bien indiqué. Et s’il y avait une guerre, on pourrait se sauver par-là, on peut traverser toute la ville par les égouts. Bref, la marde des Français ne pue pas trop, c’est un autre plus à mon sentiment nationaliste français. De retour au bercail à la MEC, cependant, il m’a fallu revoir de face le poids de l’injustice qui pèse sur mes épaules. À la cuisine, on fêtait deux téteux qui venaient de recevoir leur réponse de bourses du FCAR et du CHRS (je crois), ils ont eu pour 15,000 $ chacun. Une autre fille se lamentait, parce que cette année on n’a pas augmenté le montant de sa bourse. Sous prétexte qu’avec 13,000 $, au lieu de « 15,000 $ comme tout le monde ! », on a jugé qu’elle serait en mesure de vivre cette année. Cela fait quatre années en ligne qu’elle les reçoit ses 13,000 $. Les deux autres téteux, j’ignore depuis combien d’années ils reçoivent des bourses, mais je sais qu’ils en ont eu une l’an passé. Je ne puis plus me battre contre cette injustice, je ne pourrai même pas me vanter plus tard : voyez, j’ai payé toutes mes études moi-même, je vais toutes les rembourser. Parce que les gens s’en fichent, et qu’en plus je ne la finirai pas l’école. Je n’en peux plus, je vais mourir. Tant qu’à souffrir, j’aime autant souffrir à écrire. C’est ma seule motivation pour me garder en vie. Sébastien, bien que je l’aime très fort, chaque jour je souffre davantage de le voir regarder les petits garçons partout où l’on va. Le dernier en titre, dans le RER, il l’a fixé pendant dix minutes. Eh bien, le soir, après que l’on ait fait l’amour, il s’est masturbé. Je lui ai demandé à qui il pensait, il a dit au petit flot du RER. J’en ai fait un cauchemar la nuit même. Nous étions à l’extérieur du métro dans les tunnels, quelque chose était arrivé, il fallait se protéger. J’attendais que Sébastien me suive ; au lieu de ça, il était allé retrouver le flot plus loin dans le tunnel, pour faire l’amour. Est-ce que je peux vraiment survivre à cela longtemps ? Pourtant il m’aime, il a besoin de moi. Bien qu’il soit prêt à m’envoyer dans le premier avion en partance pour le Canada, parce qu’il refuse obstinément de me soutenir pendant que je n’ai pas d’argent. Comme j’ai déjà dit, quelle sorte de couple formons-nous donc à ses yeux ? Est-ce que les couples hétéros se séparent ainsi, parce que pendant quatre mois l’un des deux n’a pas d’argent ? J’ignore ce que l’avenir nous prépare.

 

 

 

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    Je n’ai plus de nouvelles d’Anne Hébert : a-t-elle lu mes écrits ? Peut-être ne me reparlera-t-elle plus. Elle est sans aucun doute anti-religieuse, mais peut-être croyante. Et puis je suis vulgaire, et puis je décris des scènes homosexuelles assez effrayantes, et puis elle a tout de même près de 80 ans ! Et puis j’ai peur qu’elle meure la Anne Hébert. Elle n’en a peut-être plus pour trois ans, qui sait ? Moi qui ai toujours été protégé de la mort, qui n’ai jamais vu un de mes proches mourir, voilà que je verrais ma nouvelle amie mourir, sans compter qu’il s’agit d’Anne Hébert, et que les gens vont se l’arracher, sa mort. Je ne survivrai pas à une telle épreuve. Je voudrais mourir avec elle, enfermé dans son univers québécois qui n’existe que dans ses romans. On est loin de la vraie campagne québécoise là-dedans, et c’est ce qui est bien. Parce que la campagne du Québec est triste à mourir. Selon Sébastien et les gens qui m’entourent, elle est riche. Elle me semble pauvre. Bien sûr, elle se paye un voyage dans le sud de la France, dans un hôtel chic peut-être, mais n’oublions pas le million de Québécois qui chaque année va à Miami en Floride, et tous ces vieux qui y passent six mois durant l’hiver. Ce n’est pas une preuve de richesse. Son appartement, elle peut y rester par nostalgie, oui, Quartier Latin et tout, et puis elle n’est jamais certaine qu’elle aura suffisamment d’argent pour finir ses jours, mais tout de même. Je ne crois pas qu’elle soit riche. Mais j’espère qu’elle vit très aisée, car sinon c’est très inquiétant. Elle laisse une série de livres à succès publiés au Seuil, qui n’a rien à envier à aucune maison d’édition, surtout pas à Gallimard, et qu’en arriver là est une réussite absolue. Or, si elle est juste pour être capable de survivre, c’est vraiment ingrat. Surtout quand on sait tout le travail qu’implique l’écriture d’un livre qui a tous les risques d’être un flop monumental. La critique ne pardonne pas à ce sujet.

 

 

 

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    Sébastien continue à payer pour moi, ne me laisse jamais un franc dans mes poches. Trop dangereux que je le dépense, qu’il dit. Je suis assis dans le salon de la MEC. Trois connes viennent de venir ici, elles se sont assises. La fille m’a demandé mon nom, je le lui ai dit, en lui disant que ça m’avait pris du temps pour l’accepter. Elle m’a lancé une pointe : « Tu t’acceptes bien plus maintenant. » Vieille pute, je n’ai pas dit que ça avait pris du temps avant que je n’accepte mon homosexualité, j’ai dit que ça m’avait pris du temps à accepter mon nom. L’une d’elles étudie la haute couture chez Es Mode, une grande école vieille de 150 ans. Jamais entendu parler. Au début, j’ai compris couture, ça m’a presque fait éclater de rire, rien de plus quétaine que de venir à Paris étudier la couture. Mais la haute couture, là on ne rit plus. De toute façon, avec ce qu’elle porte, on dirait qu’elle étudie la mode fast-food. Je me demande si moi et Sébastien sommes le premier couple ouvertement gai de l’histoire de la MEC. La directrice nous a encore invités à prendre un café prochainement.

    Tiens, Maurice m’annonce avec empressement qu’il est maintenant boursier du FCAR, 13,000 $ qui lui tombent du ciel. Et cela s’ajoute à ses études tous frais payés à Harvard, qui, eux, lui donnent 11,000 $ U.S. pour dix mois, accompagné d’un emploi à même l’université. Il m’appelle en pleurs, parce qu’il ignore s’il pourra cumuler les deux bourses ! Va pleurer ailleurs ! Un fusil, mon règne pour un fusil !

    Hier, William m’appelle pour me demander de corriger un six pages de français d’une fille qu’il ne connaît même pas, mais qui est débarquée chez lui d’Angleterre. J’ai commencé à corriger (je n’avais pas le choix, William a corrigé quelques paragraphes d’anglais de certains de mes écrits). Le sujet était on ne peut plus affreux : le nationalisme français qui serait, selon elle, exagéré. Elle accuse la France de ne pas s’ouvrir à la multiplicité des cultures, parce qu’elle a voté une loi qu’elle a ensuite abolie, pour se protéger de la langue anglaise partout présente. La Loi Toubon. Elle accuse la France de prendre des décisions qui vont contre l’Union européenne. Petite ignorante qui débarque d’on ne sait où et qui nous répète ce qu’elle a lu à droite et à gauche un peu partout. J’ai bien vu qu’un nationalisme français, j’en avais un, et un vrai. Je lui ai écrit une page de commentaires en réponse à son travail, la traitant littéralement d’ignorante. Je lui ai dit que les Anglais sont les plus conservateurs de leur langue dans le monde. Qu’en aucun temps il n’a été question pour un film français ou un artiste musical français de réussir à se faire entendre ni en Angleterre ni aux États-Unis. Qu’elle ne vienne pas me faire chier avec l’ouverture d’esprit des Anglais : ils ne voulaient rien savoir d’entrer dans la Communauté européenne si la langue officielle n’était pas l’anglais. Alors que la langue internationale a toujours été le français dans le passé. Il y a de quoi sauter dans les airs, surtout quand on sait quelle place occupe la culture américaine et anglaise en France. Bref, je ne voudrais pas alimenter la guerre entre les Français et les Anglais ; je souhaite plutôt l’union, mais je refuse que l’on radote à droite et à gauche des faussetés sur les Français. En ce qui concerne les faussetés concernant les Anglais, ça, par exemple, je m’en balance, vous pouvez en inventer tant que vous voudrez. William m’a remercié, en m’envoyant un gros chausson en forme de poisson, écrit Poisson d’avril sur la boîte, et qui est immangeable (c’est de la pâte d’amande). Ces Canadiens-Anglais (il est de Toronto), aucun goût. En plus, il m’a écrit un message en français : « T’es fabuleuse, t’es un sein. » Je vous jure que ça commence mal une journée. Et le pire c’est qu’elle n’est pas terminée.

    Vous ai-je dit que France ne me parlait plus depuis qu’elle sait que je sais qu’elle gagne dix dollars l’heure à la réception, et que moi je ne puis travailler à la réception ? Moi qui en aurais besoin davantage qu’elle ? « Le monde est en ordre, les vivants au-dessus, les morts en dessous. » N’avez-vous jamais entendu parler du gros bonhomme sept heures qui ramasse et tue les enfants qui traînent encore dans les rues le soir après sept heures ? Eh bien, il fallait l’appeler le gros bonhomme dix-neuf heures, hostie !

 

 

 

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    Je viens d’assister à la pièce d’Alfred Jarry, Ubu Roi. C’était tellement différent de mes attentes, que je n’ose pas me prononcer sur la version humaine que je viens de voir. Je voulais des grosses marionnettes, humains sur des échasses, déguisés en pantins gigantesques suspendus par des cordes au plafond. Je ne peux pas croire que l’on ait éliminé le minimum que cette pièce demande. Ce n’était pas du tout absurde, même pas pataphysique. Je m’excuse, des boules de quilles un peu partout, ça en prend plus que ça pour me fasciner. En plus que j’ai passé près d’en recevoir une par la tête, nous étions assis au premier rang. Les personnages devaient s’asseoir sur la première rangée. Alors ils sont venus très rapidement, dans le noir, tirer Sébastien et sa sœur de leur place, pour pouvoir s’asseoir. Sa sœur criait comme une malade : Non ! non ! je veux pas ! Ils se sont pris à trois pour la soulever, complètement enragés. Ensuite, il y a un con qui brandissait son bâton à phynance et a passé proche de me frapper, sans compter qu’il l’a lancé dans la foule après, et que le bâton a revolé à 20 centimètres de moi. Sa boule de quille, il l’avait placée au plafond, et la boule descendait sur deux barres de fer en faisant le tour de la salle, tournait, tournait pour finalement faire semblant de tomber sur la foule, mais en étant retenue à la dernière seconde. J’ai eu crissement peur qu’elle n’arrête pas leur boule, c’est moi qui l’aurais reçue sur la tête. Après ils se sont mis à tirer des cacahuètes sur la foule, j’en ai reçu une dans le front, un peu plus c’était dans l’œil. Christ ! On m’a maltraité ! C’est scandaleux, mais pas comme cela aurait dû être. On ne joue pas avec le public à ce point-là. Lorsque le père Ubu passait à côté de moi, il m’accrochait tout le temps, et j’avais toujours l’impression qu’il allait me tomber dessus ou me lancer sa plaque de bois par la tête, brusque qu’il était. La pièce à l’origine était scandaleuse, et comme aujourd’hui la même pièce n’est plus scandaleuse, ils ont tenté d’être scandaleux d’autres façons, et ça ne marche pas. Bref, les acteurs étaient pourris et ils actaient de façon exagérée. Cette façon de parler comme un souffle insipide, ça détruit le théâtre. Cette petite musique plate qui fait qu’on perd le dialogue. Les acteurs jouaient exactement comme dans la pièce de Claudel que j’ai vue dernièrement, Partage de midi. Je m’excuse, mais si c’est comme ça qu’ils voient le théâtre symboliste, il est temps qu’ils revoient leurs notes de cours. Le théâtre est mûr pour une petite révolution, et effectivement ce serait bien de voir un théâtre différent de ce qui se voit un peu partout. On dirait qu’ils sortent tous de la même école de théâtre, c’est déprimant.

 

 

 

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    Mon mea culpa aujourd’hui, la sœur de Sébastien est enfin partie, je n’en pouvais plus. Les parents d’Annick décrissent aussi, j’espère de même pour la mère de Patricia et les amis de Lilianne. Si je pouvais me débarrasser de Sébastien par la même occasion pour quelque temps, je n’hésiterais pas à le mettre bien confortable dans l’avion avec tous les autres. Car il va revenir de l’aéroport et ce sera la guerre entre lui et moi. Il me reprochera d’avoir été bête avec lui et sa sœur cette semaine. Il me dira que je n’avais aucune raison. Mais que fait-il du fait qu’il ne me reste plus un franc pour vivre, que je dépends de lui et qu’il me le reproche sans cesse, sans me donner un sou ? Comment lui expliquer que j’ai coulé mes études, que la maîtrise c’est terminé... le voilà qui entre... la planète s’est arrêtée de tourner avec l’arrivée de sa sœur. Le voilà qui sera bête, il ne me parle pas. Et que fait-il que je n’aie aucun revenu pour vivre cet été, et qu’il n’y a pas suffisamment d’espace dans cette pièce, et qu’à trois on manque d’air ? Oh God, j’ai fait des efforts pour être gentil, ça n’a servi à rien. J’ai cette vague impression que, si je me sors de mon marasme stagnant, je serai en mesure d’être heureux et de ne plus être bête. Mais c’est absurde, le changement est à un autre niveau, c’est moi qui vais changer mon attitude, riche ou pauvre, dans la rue ou non. Une chose de positive à être un peu bête, c’est que sa sœur s’est mise à essuyer la vaisselle un peu avec le temps. N’est-il pas normal que l’esclave éclate à un moment donné ?

 

 

 

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    Par où commencer ma description des derniers événements ? Semblerait que, même dans la stagnation, des choses arrivent. Pas de nouvelles d’Anne Hébert cependant. Franklin a fini son roman, lui aussi est tombé dans une déprime qui suit l’écriture d’un livre. Ça lui a donné le goût de sauter immédiatement dans l’écriture d’un autre, pour s’encourager.   

    Jean, le copain de mon meilleur ami québécois appelé François, est débarqué à Paris avec sa copine Brigitte, une Française qui habite maintenant au Québec. Elle a des problèmes avec son appartement sur la rue Montorgueil. Quatre pièces, appartement de riche, qu’elle paie trois fois moins que ce que moi et Sébastien payons pour une chambre sur la Cité. Bref, le proprio s’est arrangé pour déloger tous ses locataires, pour bâtir de grandes suites qu’il pourrait louer à prix d’or. Alors, c’est rendu en cour de justice, ça a fait les journaux nationaux, elle le perdra tout de même, son appartement. Jean, son voyage lui coûtera 5,000 $. Taux de change atroce, ce n’était vraiment pas le temps de venir en France. François m’appelle pour me dire que lui et Jean ça ne marche plus très fort, pendant ce temps Jean me demande si François disait qu’il s’ennuyait de lui à Montréal. Eh bien, tu lui demanderas, aux dernières nouvelles il a rencontré quelqu’un de plus beau et plus jeune que toi, et il pense sérieusement à te laisser.

    Sébastien multiplie les crises. Depuis que sa sœur est partie, il juge qu’il ne veut plus rien savoir de mes amis. Ça l’a mis en maudit que nous soyons obligés de les inviter à manger et d’aller faire l’épicerie. On en a acheté pour 800 francs, deux jours après nous n’avions plus rien à manger, étrangement. Jean et Brigitte nous invitent à souper. On a rencontré un de ses copains au café Beaubourg qui fait sa maîtrise à Paris VIII, comme d’habitude le crétin a passé une heure à nous justifier pourquoi il avait choisi Paris VIII plutôt que la Sorbonne, alors qu’on sait très bien que c’est parce qu’il n’a pas été accepté à la Sorbonne. Les gens ont des complexes ici lorsqu’ils ne sont pas à Paris IV. Ça m’encourage à vouloir la faire, ma maîtrise sur Artaud. Bref, après nous sommes allés prendre une bière à la Butte aux Cailles, un café intéressant, sauf que pour cette seconde visite nous sommes mal tombés. La musique était plutôt lourde et trop forte. Jean s’est lamenté, et un vieux hétéro en a profité pour venir nous parler. C’était tellement déplacé, dans le contexte, que ça a fâché tout le monde. Bref, il a finalement fallu parler avec lui. Il vend du sel, il a trois filles fabriquées avec trois femmes différentes, qui n’habitent pas toutes à Paris. Il est marginal, là où la société l’a conduit. Hors les normes, il se saoule tous les soirs à la Butte aux Cailles dans le 13e arrondissement. Il connaissait les paroles de la musique qui jouait, un peu plus légère qu’à notre arrivée. Son nom, c’est Giorgio, un gars de cinquante ans du Texas. Son sel, il le colore en bleu, en rouge et en rose, pour le vendre ensuite comme médicament que tu fous dans ton bain. Ça guérit le stress parisien, dit-il. Un esti de fucké, en apparence. Il disait de Jean qu’il était un intellectuel qui pensait tout savoir et qui s’exprime avec charme. De Maurice, il disait que c’était un intellectuel aussi, mais dans le mutisme. Moi, il m’a qualifié de curieux, que c’était bien, qu’il fallait me sauvegarder, ne pas me rendre au niveau de Maurice et Jean. Je ne désire pas me prononcer à savoir s’il s’agit là d’un compliment ou non. Maurice était effectivement terrorisé, il voyait la place pleine d’homophobes prêts à nous bûcher, il était prêt à partir en courant à la moindre alerte. Lorsque Jean est allé demander de baisser le volume, Maurice est devenu blême. En sortant, j’ai été surpris de voir jusqu’à quel point Maurice est intolérant. Il parlait du bonhomme et des gens dans le bar comme de la merde médiocre bonne à tuer. Il parle également des autres de la MEC comme d’un groupe de cons, dont certains font des choses très bien, mais pas beaucoup. Pour le reste, il méprise tous les étudiants de ses classes, il n’y aurait que lui d’intelligent sur la planète. (J’avoue que j’ai tendance à être un peu comme lui, mais tout le monde n’est-il pas comme ça à Paris ?) Maurice nous parlait ce soir des deux années qu’il a passées à Minneapolis. Il disait qu’entre sa résidence et son université, il avait deux ghettos à traverser. Le premier de Noirs, le deuxième d’Amérindiens. Il nous racontait comment, à plus d’une dizaine de reprises, il s’est retrouvé dans des situations pas mal effrayantes. Ça lui a pris trois mois pour réaliser qu’il devrait contourner tout ça pour se rendre à l’université en bicyclette. Une fois, avec son amie Valérie, une dizaine d’automobiles sont arrivées en même temps et ils se sont retrouvés en plein milieu des deux gangs. Couteaux sortis, vraisemblablement ils allaient s’entre-tuer. Ils ont vite déguerpi, mais il leur fallait passer au milieu. Un enfer, dit-il. Plusieurs fois il s’est fait attaquer parce qu’il est blanc. Des Amérindiens le poursuivaient dans la rue, sacraient des coups de pied sur sa bicyclette, il s’est même fait tirer au fusil une fois. Il dit que la nuit c’est du random shooting. Des gens se promènent et tirent sur tout ce qui bouge. Une fois, il y avait un homme avec une carabine en train de défoncer la porte d’une maison en décomposition (il y a de nombreuses maisons abandonnées dans ces coins), une vieille femme avec un enfant tentaient vainement de barrer la porte avec une chaise. La girl-friend était sur le toit et criait en pleurant : « Leave me alone ! Leave me alone ! » Paraît en plus que Minneapolis est une ville très vivable aux États-Unis. Or, lorsqu’il y a eu l’affaire d’un Noir maltraité par des policiers blancs qui n’ont pas été poursuivis en justice, un tollé de protestations s’était levé partout en Amérique, des Noirs contre les Blancs. Il était devenu impossible pour un Blanc de se promener dans Minneapolis, trop dangereux. Deux amies françaises de Maurice, dont Valérie, voulaient absolument manger au Poulet Frit à la Kentucky, elles n’avaient jamais vu ça en France (Dieu merci, la France a été épargnée !). Il n’y avait que des Noirs dans le restaurant, c’était infernal, ils leur criaient des noms, leur crachaient dessus, leur ont tiré des roches, ils les ont presque tués. Les deux Françaises sont reparties traumatisées en France, ça ne donne pas envie d’habiter à Minneapolis. Mais les Noirs ne sont pas à blâmer dans cette histoire, tout cela est une conséquence de leur rejet systématique institutionnalisé par la société américaine. Il me serait temps d’aller habiter aux États-Unis pour me faire une vraie idée de ce qui se passe là-bas. Enfin, Maurice adore ce pays, il a hâte de partir de la France, il n’en peut plus de Paris. Mais je vais dire comme Sébastien : Paris doit être une ville géniale, mais seulement si tu as de l’argent. Autrement, une misère à Paris, c’est une misère pour l’éternité.

    Je suis tellement à bout de ressources qu’il me faut vendre l’imprimante le plus tôt possible. La femme aujourd’hui à la Banque nationale de Paris m’a fait une morale effrayante, me disant qu’il était temps que je devienne sérieux et que je comptabilise mes finances. Pauvre conne, il y a une limite à mes ressources, cela n’est pas dû à la maturité. L’imprimante que j’ai est rentable à long terme, elle me fait épargner beaucoup chez les imprimeurs. Malheureusement, en la revendant maintenant, je me retrouve à perdre énormément d’argent. Sans compter que la seule chose que je paierai, c’est ma dette à la BNP et 1,000 $ pour rembourser Sébastien. Ça ne vaut vraiment pas la peine. Mais Sébastien est à bout d’argent et il est en crise. Il a accepté l’emploi à Londres pour cet été, son patron va rappeler pour confirmer. Il va falloir que je me batte pour aller avec lui, d’où mon besoin pressant de faire un geste quel qu’il soit, vendre mon imprimante à perte. Le désespoir devrait me tuer, étrangement je ne me suis jamais senti aussi libre que maintenant. Comme si, ayant accepté que j’en aie terminé avec mes études pour cet été, il ne me restait qu’à me concentrer sur mes écrits. Pourtant, je n’ai jamais été aussi creux dans mes dettes, un véritable désastre financier. Il me faudrait déclarer faillite, et s’il me faut retourner au Canada cet été, je vais y penser sérieusement. Quelle belle façon de commencer sa vie. !

 

 

 

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    Sébastien m’a traité d’immature encore aujourd’hui, parce que je n’étais pas d’accord avec lui concernant l’amie de sa sœur. La jeune fille de seize ans vient d’annoncer à tout le monde qu’elle attend un bébé au mois de mai, et qu’elle emménage dans l’appartement du sous-sol chez son copain, où les beaux-parents pourront s’occuper du bébé plus facilement. Alors la crise chez la famille de Sébastien, pour dénoncer à grands cris l’infamie de la jeune fille. Ils prônent l’avortement, en n’oubliant pas de lui apposer le qualificatif d’âne méprisable, de jeune inconsciente niaiseuse à souhait. Une enfant qui élève un enfant, répètent-ils. L’avortement, répètent-ils. Lorsque j’ai dit à Sébastien que je trouvais qu’ils exagéraient, il s’est mis à m’accuser d’être pro-vie et non pro-choix. Écoutez, je suis pro-choix, une fille devrait avoir la chance de se faire avorter si elle le désire, mais je suis pro-choix jusqu’au bout. C’est-à-dire que si elle désire accoucher et garder l’enfant, malgré ses seize ans, pourquoi pas ? Nous ne vivons pas dans un pays pauvre, elle ne se retrouvera jamais tout à fait dans la pauvreté, et les beaux-parents seront toujours là pour les soutenir. Alors moi, jeune innocent que je suis, je parle encore sans savoir. Il y a que la mère de la jeune fille est disparue, et que le père est alcoolique et bat sa fille. En plus, la jeune n’a aucune éducation, n’a aucunement l’intention d’en avoir, bref, elle sera pauvre toute sa vie. Elle et son enfant vivront sur l’aide sociale jusqu’à la fin des temps. C’est inacceptable selon eux. Mais d’où sortent-ils leurs statistiques ? Selon eux, toutes les filles mères, c’est du gâchis, et ça, toutes les femmes vous le confirmeront. Elles sont immatures, elles gâchent leur vie, elles seront malheureuses. Bullshit. J’en connais des filles mères, elles sont si heureuses, même dans la séparation pour certaines, que j’en suis jaloux. Et même, je dirais qu’il existe énormément de mères qui, à trente ans, sont davantage immatures que des mères de seize ans. Enfin, peut-être que je me trompe, il est vrai que je ne connais absolument rien de la situation de cette jeune fille. Il est vrai aussi qu’elle ne m’a pas semblé particulièrement intelligente, dans les limites de la définition de ce qu’est l’intelligence. Mais je me permets de freiner l’entourage dans son élan. Elle fera bien ce qu’elle voudra la petite Natacha, et elle atteindra peut-être des succès, en tant que mère, que bien des parents que je connais n’ont même jamais cherché à atteindre.

 

 

 

 

 

 

 

 

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    À la Maison des étudiants canadiens, Louise la réceptionniste me dit à peine bonjour. Madame Teissier m’évite et la directrice m’ignore. J’espère qu’il s’agit de paranoïa, et que c’est la lourdeur du mois d’avril qui leur fait remonter leur sentiment tendant vers la mort. Les cours à la Sorbonne reprennent la semaine prochaine, tout le monde semble s’accorder sur le fait que je vais retourner en classe après une absence de plus de trois mois. Aurai-je le moral nécessaire ? Affronter Renaud, j’ose à peine y penser, plutôt mourir. I wouldn’t mind going to London, I wouldn’t mind at all.

    Ce sentiment de culpabilité me suit partout aussitôt que je m’étends sur mon lit. À l’état de veille, pourtant, je suis assez fort pour le repousser, mais le demi-sommeil ne m’épargne rien de cette douleur. Culpabilité de quoi au juste ? D’être capable de dire que l’université, j’en peux plus et que je ne veux plus jamais y mettre les pieds ? Peut-on me dire ce qui me pousse encore, dans mon esprit, à me dire qu’il me faille absolument y mourir ? Peut-être est-ce des parents, à qui je demande encore 150 $ toute les deux semaines, argent que mon père n’a même pas. Mentir, leur dire que je vais avoir une maîtrise très bientôt, alors que je ne fous absolument rien. Quelle déception ce sera, quel enfer ce sera pour moi. Cette culpabilité, suis-je donc obligé d’être autant éduqué ? Pourtant, cela ne me permettrait que d’être prof ; or, si tous les étudiants qui vont recevoir un diplôme de doctorat en littérature vont devenir prof, ils n’ont certes pas besoin de moi. En plus, je n’en peux plus de la MEC. Ici, le monde ne semble pas travailler trop fort non plus. J’ai même l’impression de ne pas être le seul à ne pas écrire mon papier de 100 pages. À moins que ce soit ça le secret. On a deux ans pour écrire 100 pages, une vraie risée. Ça te permet d’écouter la télé tous les soirs, de courir les chambres des filles de la MEC, de te vanter de tes exploits sexuels devant les gars, de t’impliquer dans le comité des résidents, en devenir le président (je parle de Lionel, le gros hétéro macho qui se vante chaque soir au salon Ostiguy que les filles sont à ses pieds et qu’il rentre très facilement sa bite dans leur plotte. Le comble, ça a été lorsqu’il disait que la fille d’hier, c’était incroyable, qu’il lui avait roté dans le vagin). Bref, ça s’appelle perdre son temps en grand. Au moins je peux me rabaisser sur le fait que plus la culpabilité est forte, plus je travaille sur mes écrits. Rien à voir avec l’université, toutefois. Ainsi la culpabilité ne m’a jamais été vaine. J’ose à peine imaginer ce que deviendrait ce sentiment de culpabilité si je n’avais pas au moins l’impression de ne point perdre mon temps en travaillant sur mes écrits. Suicide, alcool, drogue, quel enfer cela pourrait devenir. On arrive à comprendre tous les névrosés de la planète, des gens comme vous et moi, en vérité. Je lisais dernièrement que, derrière chaque artiste (Freud disait ça), il y a quelqu’un de malade dans la tête. Pas d’art sans névrose. Je ne peux certes pas dire que ce n’est pas vrai. J’ai vraiment cette impression de devenir fou, je ne suis certes pas stable mentalement. Sébastien m’aide beaucoup à retrouver le nord ; sans lui, je boirais chaque soir comme avant, atteignant le sommet de ma motivation à la deuxième bière, commençant à déprimer à la quatrième, devenant malade et déprimé pour mourir ensuite. Ainsi, après avoir voulu reconstruire le monde, il suffirait de s’étendre et mourir. Je suppose que c’est ça la grandeur de l’homme.

 

 

 

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    Hier, nous sommes allés chez Anne Hébert. C’est la troisième ou quatrième fois que l’on y va, toujours aussi gentille et intelligente. Par contre, elle n’a pas lu mes écrits. Reste à voir si cela est mieux dans le contexte. Éventuellement elle nous a mis dehors, elle devait dîner avec un vieux scénariste con qui enseigne à Sherbrooke. Il a commencé à nous parler, j’avais juste envie de lui dire de sacrer le camp. Peut-être couche-t-il avec Anne ? Sinon, pire, il projette de faire un scénario avec un des livres d’Anne ? Ça m’a rendu jaloux. D’accord, Anne est accessible, mais je voudrais être son seul ami. Elle est à moi ! C’est moi qui l’ai découverte dans une librairie perdue du Quartier Latin (la librairie Dédale), c’est moi qui la courtise, pas un vieux croûton barbu qui pue et qui enseigne à l’Université de Sherbrooke !

    Décidément, le livre d’Anne Hébert collectionne les succès critiques, c’est extraordinaire, lorsque l’on sait comment la critique se fait destructrice de ce temps-ci. Semblerait que Pierre Marcotte s’insurge contre cela. Il est fâché de cette critique positive. Moi pas. Un peu d’hypocrisie en ce qui concerne ceux qui ont réussi, moi je trouve cela bien. Surtout pour Anne, à son âge, on devrait plutôt la remercier de nous faire encore des livres. Pensez-y, d’habitude, après 60 ans, un vieux, ça arrête de vivre et ça attend une mort qui, parfois, arrive seulement trente ans plus tard. Il n’y a pas à dire, pas beaucoup de sociétés dans le monde dans l’histoire ont pu supporter autant de vieux qui ne foutent rien. Au Québec, en plus, on trouve le moyen de les envoyer, tous, à Miami. Il y a aussi que jamais la balance entre les naissances et les morts n’a été aussi déséquilibrée. Je ne doute pas qu’un jour cela tombera et que nos vieux devront produire quelque chose de leur peau en attendant la mort, ceux qui le peuvent du moins.

    Anne nous expliquait pourquoi elle était partie du Québec. Petite société cloîtrée que c’était ça, je fais maintenant très bien le parallèle entre le Québec et le couvent des Enfants du Sabbat. Il y a qu’il y avait une censure totale sur à peu près tout, que personne ne savait ce qui se passait ailleurs ou presque. Une femme qui tombait enceinte sans être mariée devait s’exiler, etc. Tout le monde connaît ce genre de société où l’on fait tout pour t’empêcher de réfléchir. Ainsi ces critères ont fait fuir la belle Anne en France. Ce qui lui a permis d’écrire ce qu’elle voulait vraiment. Les Enfants du Sabbat, publié 15 ans plus tôt, impubliable, crise, scandale effrayant. L’exil s’est donc fait de lui-même, on n’a pas eu besoin d’emmener le conseil de famille pour décider du sort de la femme qui a fait la nouvelle et le scandale au Québec. Elle disait que l’histoire des Enfants du Sabbat est en partie vraie, elle connaissait une sœur qui affirmait que la coiffe la brûlait, etc. Je me demande jusqu’à quel point c’est vrai, la sœur démoniaque qui finit par repartir du couvent en laissant tout le monde là, gisant dans le péché. Kamouraska aussi est une histoire vraie, en partie, une femme de la famille d’Anne aurait tué son mari de Kamouraska... Anne puise beaucoup dans ses souvenirs familiaux. L’histoire des deux coiffeurs homo à l’hôtel, elle dit qu’elle a vécu ça à l’hôtel, que dans le silence de la nuit, ça avait été tellement surprenant qu’elle l’a écrit dans son livre ensuite. L’Ange de Dominique est un peu l’histoire lorsqu’elle était malade et qu’elle a dû demeurer sur un lit assez longtemps sans bouger. Je me demande quelle influence je puis avoir sur sa vie. Elle a écrit des poèmes pendant ses vacances, je voulais les lire, elle dit qu’elle va attendre de les retranscrire sur sa machine à écrire vieux modèle. Inutile de dire que je vais les interpréter comme si j’étais devenu sa seule influence littéraire, me transportant ainsi au désespoir ou à la jubilation.

    Anne est bonne amie avec Marie-Claire Blais, une lesbienne de premier ordre, celle qui a écrit Les nuits de l’Underground. Ça me laisse songeur sur l’orientation sexuelle d’Anne Hébert. Il est vrai que dans son œuvre, impossible de deviner quoi que ce soit. Ni même à aller chez elle, sinon qu’elle adore Colette. Encore que, qu’est-ce que ça veut dire ?

 

 

 

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    Hier, nous sommes allés prendre une bière à la Brise Miche, dans le coin de Châtelet. En montant l’escalier roulant, soudainement, un Noir s’est jeté sur moi en me demandant si je cherchais des problèmes. Il était enragé, d’une haine qu’il semblait cumuler depuis des générations avant lui. Il m’accusait d’avoir dit un propos raciste, alors que je ne l’avais même pas vu passer. Il voulait se battre. Sébastien paniquait, je cherchais à comprendre de quoi il m’accusait, je crois qu’il s’en est fallu de peu que l’on se batte. Heureusement, rendu en haut, il y avait des automobiles de police et il a vite déguerpi, même si les voitures étaient vides. J’ai eu vraiment peur, mais j’avais du courage puisqu’il m’accusait injustement, et cela me donnait aussi de la haine. C’est lui le raciste, il entend des choses que l’on ne dit même pas. Il n’y a pas à dire, j’invente le concept raciste des Noirs envers les Blancs. Moi qui suis anti-raciste en plus, il est bien mal tombé. C’est drôle que l’on soit prompt à juger toute une catégorie parce qu’on en rencontre un assez souvent qui est prêt à nous tuer (parce qu’on croyait qu’il avait un couteau). Mais depuis que je suis à Paris, j’en ai vu pas mal des Noirs prêts à agir sous prétexte qu’ils souffrent de racisme. Remarquez qu’ils souffrent peut-être de racisme, je l’ignore, je ne suis pas noir. Une paranoïa, à mon avis, est toujours justifiée, et maintenant la tension est très élevée à Paris.

    Aujourd’hui j’ai un emploi, deux heures à planter des pétunias en face de la MEC. La directrice va me payer 40 francs de l’heure pour planter des fleurs. Je ne me savais pas des dons en jardinerie.

 

 

 

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    Je deviens fou ! On a pris l’appartement à Londres qui exige 4,300 $ de dépôt ! Demain matin, à sept heures, Sébastien s’en va payer, et aussitôt tentera de louer la deuxième chambre à un gai ou une lesbienne qui chercherait un lieu assez cher à habiter. On vient de prendre les 6,000 francs de crédit dans notre compte de banque et la BNP qui justement nous causaient des histoires à propos du crédit en souffrance. Jouer plus qu’aujourd’hui, impossible. J’arrive à la banque sur la Cité, je vois la blonde qui m’avait engueulé. En la voyant, j’ai fait une syncope et je suis retourné sur mes pas. Elle m’a vu ! Aucun moyen d’avoir de l’argent par là. Alors je suis allé prendre 2,000 F au guichet automatique (merveilleux !), puis j’ai fait un chèque à l’autre banque BNP pour avoir les autres 750 F. Leur système d’ordinateur ne semble pas fonctionner très fort. Bref, la blonde m’a mis sur la liste noire des banques, il est temps que je disparaisse de la France. C’est bien, j’aurai eu juste le temps d’hypothéquer mon nom dans les banques, sociétés de crédit et les universités en Europe. Mon Dieu ! On compte au dollar près l’argent nécessaire pour déménager à Londres. À chaque cinq minutes on changeait d’idée et on retournait soit au Canada, ou on habiterait à Maidenhead chez le sidéen, ou bien on chercherait le moyen de demeurer en France. Surtout cette dernière hypothèse. De retour de Londres, ni moi ni Sébastien souhaitait Londres ou le Canada. Paris ! tu nous rejettes ! Car il m’est impossible d’y travailler, illégal, et Sébastien ignore comment s’y prendre pour trouver de l’emploi, et être serveur ne l’intéresse pas. Il n’a pas même droit au RMI ni à l’Allocation Logement (il est français !). Paris, c’est bien beau, mais on ignore comment y vivre. Nous y reviendrons donc lorsque nous serons riches, je suppose. En admettant qu’alors, moi et Sébastien serons encore ensemble.

    Les Anglais sont peut-être très beaux, mais c’est une question d’habillement. Les Français se cachent derrière leurs vêtements. Les Français aussi sont beaux, mais faudrait d’abord les déshabiller. Et puis, ils font plus intellectuels que les Anglais. Alors il faut coucher avec les Anglais et discuter avec les Français.

 

 

 

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    Je sens que la journée commence mal. J’avais décidé de me débarrasser de mes centimes pour acheter mes billets de métro. Finalement il me manquait 5 centimes, j’ai été obligé de donner 5 francs. Le con en a profité pour me redonner tous mes centimes qu’il avait déjà classés. C’est ça les Français ! C’est un des nombreux exemples que je puis offrir pour le démontrer. Il est devenu impossible avec Sébastien de manger au restaurant sans s’engueuler avec le serveur. Ils ne semblent pas se rendre compte que nous ne sommes pas de la merde, mais des consommateurs, et que ce sont les consommateurs qui font vivre l’industrie (non ?). Ah, si seulement le service n’était pas compris dans l’addition, aucun serveur en France ne recevrait de pourboire, alors peut-être ils apprendraient l’amabilité. C’est quoi l’histoire d’ouvrir les épiceries sur les heures de repas seulement ? Et de toujours être fermé à cause des fêtes nationales, des vacances ou des grèves ? On se demande comment la France est devenue une puissance mondiale avec de telles coutumes. Ils ne sont pratiquement jamais ouverts, et si les employés ne sont pas en vacances, alors ils sont en grève. Si bien qu’ils ne travaillent même pas un jour sur trois, et seulement quelques heures. À moins que ce ne soit ça la société moderne ? La semaine de moins de quinze heures, payée à quarante heures ? À une crêperie dans le quartier grec près de Saint-Michel, le serveur nous a tellement fait chier que Sébastien s’est fâché et lui a dit de sacrer le camp trois fois. De même, un serveur a fait une crise sur l’île Saint-Louis parce que, si on ne mangeait qu’une omelette, fallait changer de place. Au prix qu’ils vendent les omelettes et le café, bon Dieu, il me semble qu’on la méritait la petite table laide avec chaises en bois, dans un restaurant totalement vide en plus. Font chier les Français. Dans le fond, vive la reine d’Angleterre !

    Il y a un paquet de monde à l’ambassade d’Angleterre. Tout ce monde veut des visas. J’attends en ligne avec les Noirs, les Pakistanais, les Cambodgiens et les Chinois. Je ne vois qu’un seul Blanc, un Américain. C’est normal après tout, les Blancs qui vont en Angleterre sont ordinairement de la Communauté européenne et, pour eux, toutes les portes sont ouvertes. Je suis né pour mourir sous la bureaucratie. La file d’attente est si longue, je serais surpris de pouvoir passer avant midi, heure de fermeture. Le pire, c’est qu’il faut que je me remette en ligne cet après-midi pour venir reprendre mon passeport avec le visa, s’il s’avérait qu’effectivement ils ne me jugent pas telle une menace pour l’Angleterre. Je commence franchement à m’inquiéter, j’ai l’impression que je ne l’aurai pas ce visa Working Holiday, qui permet aux gens originaires des pays qui font partie du Commonwealth de pouvoir travailler à temps partiel en Angleterre durant les vacances. Comme d’habitude, le Français à l’entrée de l’ambassade fait chier tout le monde. Il m’a tiré par le bras en me criant que je n’allais pas suffisamment vite. La femme en avant de moi, il l’a poussée sur le mur et l’a ensuite bien plantée dans la queue, là où il voulait qu’elle se place. La vieille en arrière de moi, il l’a pratiquement traitée de vieille peau incapable de se déplacer. Puis il a poussé tout le monde à l’intérieur en les insultant, cela parce qu’il voulait fermer la porte le plus rapidement possible pour prévenir la venue d’autres immigrants qui voudraient des visas. En plus ils ferment à midi et il n’est même pas onze heures.

 

 

 

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    En ce moment je marche jusqu’à la Cité internationale, faute d’argent pour le métro. J’ai marché de la Place de la Concorde jusqu’à la rue Jacob, retour ensuite à la Concorde, puis marché jusqu’à la Cité. La vie est belle ! En plus je suis malade. Je viens de croiser Brice, on ne s’est pas parlé. J’ignore s’il saute encore la voisine, Sébastien les entendait pleurer tous les deux dernièrement à 5h du matin. C’est beau un amour de trois longues semaines. C’est tellement intense, ils ne sont plus de ce monde. Et moi je le suis, bien enraciné dans la terre ferme. Demain je serai peut-être à Londres, sans un penny.

    J’ai rappelé Renaud hier, pour la première fois depuis des lustres. Sébastien est à Londres dans l’appartement en train de tenter de louer la chambre. On va se voir ce soir, moi et le Renaud. On n’a pas dit un mot quant au fait que ni l’un ni l’autre ne s’est appelé depuis plus de deux mois. Je ne suis jamais retourné à l’université depuis. La vie est un vrai calvaire. J’ai abandonné mes études pour rien. Je ne désire plus écrire. Je voudrais m’exiler dans la nature, pas à Londres, nom de Dieu. Je suis pris d’une éternelle fatigue, de sempiternels tracas ou remords. Il me faudrait des vacances, la vie m’est devenue insupportable. De même que tout le monde qui m’entoure. Je crois que je vais aller me coucher et dormir le plus longtemps possible.

    Je regarde quantité d’oiseaux qui survolent les arbres du parc Montsouris, je me demande s’il y a une logique à leur vol ou s’ils volent n’importe comment en rond et dans toutes les directions ? Pourrais-je même y voir un quelconque présage pour moi et mon avenir ? Londres est une ville triste, autant que Paris peut l’être. Autant que Jonquière et Chicoutimi, mais je les trouve moins tristes que ces deux dernières. J’adore le Lac-Saint-Jean, c’est là où je veux demeurer, nulle part ailleurs dans le monde.

    Ah ! Je reviens du parc Montsouris, il m’a complètement revigoré, la vie est belle !

    Que me faudrait-il donc pour me motiver à l’existence ? Suis-je éternellement condamné à souffrir de mes journées ? Si je vais à la Sorbonne, je panique. Si je travaille, même chose. Si j’ai enfin une journée à moi où je ne fais ni l’un ni l’autre, j’ignore quoi faire, je m’ennuie, j’ai envie de me lancer sous un pont. Je n’arrive pas à voir ce que la richesse m’apporterait ; de plus, il vient un temps où peu importe ce que tu fais, tu as l’impression que ça ne sert à rien et que cela n’a pas de but. Des fleurs, c’est bien beau, mais pourquoi perdre son temps à les entretenir ? Ceux qui travaillent pour payer leur logement et leur nourriture, et n’ont que ce seul but, doivent être plus heureux qu’ils ne le pensent. Ils savent pourquoi ils vivent, ils doivent travailler pour leur logement et leur bouffe. Je radote. Écrire ne me fournit plus de motivation, parce que je sais que c’est inutile. Pourquoi me faut-il venir au monde dans des temps si difficiles ? Londres ne m’inspire pas pour l’instant. Je sens bien qu’il m’est inutile de demeurer à Paris dans le moment. Sait-on jamais, peut-être que Londres m’apportera beaucoup, autant que Paris m’a apporté au début. Sans doute. Ah, et puis arrêtons de nous lamenter, les lamentations appartiennent aux ratés, aux médiocres. Or, ils pourront se lamenter toute leur vie, ça ne changera rien au fait qu’ils soient pourris. La question, c’est : suis-je donc tant pourri qu’il serait temps que je prenne mes études au sérieux ? Et qui me répondra franchement à une telle question, et qui donc pourrait venir me dire comme cela de tout abandonner et j’abandonnerais ? Que la vie peut faire souffrir, parfois. Que veulent-ils donc ? Je ne puis tout de même pas être plus terre à terre pour leur plaisir. La simplicité, la beauté dans la simplicité, sans tomber dans le prosaïsme. Ouf !

 

 

 

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    L’agressivité des Français nous fait fuir la France avec le sourire. Enfin la belle et bonne hypocrisie anglaise. J’en ai assez de me faire envoyer promener. Quatre fois encore aujourd’hui. Ce doit être le changement de température, il est vraiment temps de partir. Le pharmacien nous a engueulés parce qu’il a essayé de nous passer un produit qu’il jugeait meilleur (Maurice pour ses verres de contact). Ensuite, un arroseur de rue nous a engueulés, moi et Maurice, parce que ça faisait dix minutes que nous voulions passer et que là nous avions décidé de passer. Lui s’en foutait pas mal de bloquer tout le monde pendant dix minutes. Après, c’est ici à la MEC. C’est vraiment devenu insoutenable. Tous les employés se sont retournés contre la directrice, et là ils nous donnent le plus mauvais des services en disant que ce n’est pas leur travail de s’occuper de nos problèmes, et que la directrice les a déjà engueulés pour avoir fait telle ou telle chose, et là ils ne veulent plus rien faire sous prétexte que la directrice a dit ceci ou cela. Mme Teissier en profite pour me voler 500 francs pour la réservation d’octobre, et de garder 300 autres francs parce que j’avais dit que je resterais cet été alors que je ne reste pas. Et puis un autre 300 francs, je ne sais plus pourquoi. Règlement de la directrice. Elle ne veut pas me rembourser le peu qu’il me reste, après toutes les déductions, de la gigantesque caution qu’il m’a fallu remettre en novembre. Elle va voir s’il est possible de m’envoyer un chèque à Londres, c’est peu probable. Ils sont incapables de déposer l’argent directement dans mon compte de banque, je suis pourtant à la même banque que la MEC. Règlement de la directrice. Louise refuse de me garder mon courrier ou de le déposer dans la boîte aux lettres de mon amie France. Elle dit qu’elle va retourner tout le courrier d’où il vient sans exception, elle dit que je n’ai pas de statut particulier dans cette maison. Règlement de la directrice. C’est un monstre cette directrice. Mais j’ai plutôt l’impression que ce sont eux, les employés, qui essaient de nous faire croire que la directrice est un monstre. Louise passe ses journées à parler contre la directrice avec tous les étudiants de la Maison, avec tous les employés aussi. Ça commence à être vraiment fatigant. J’ai refusé de signer la pétition pour faire mettre la directrice dehors, devant Louise, alors elle n’est pas contente et ne veut rien savoir de m’aider. Marlène insistait tant pour que je la signe cette pétition, ça m’a vraiment fatigué. Elle disait que j’étais immoral de ne pas être solidaire, elle m’accusait de ne même pas vouloir lire le titre (Maurice me disait que c’était écrit que la directrice est un tyran et qu’elle faisait du despotisme). Elle voulait que je crache le morceau, que je lui dise qu’ils étaient cons et que la directrice, moi, je suis de son bord. Ils auraient alors pu me détruire à mon tour. D’ailleurs, lorsque je suis entré dans la cuisine hier, ma voisine, Lucien et Philippe parlaient dans mon dos et celui de Sébastien, ils étaient en train d’imiter Sébastien chanter, ils riaient de lui. Je suis entré en les regardant de travers. Ils ont manqué faire une syncope. La voisine s’est mise à paniquer, se mettant la main sur la bouche, regrettant tout à coup que nous sachions au grand jour ce qu’elle pense de nous. Louise disait que les trois fax qui étaient arrivés à la réception ne la concernaient nullement parce qu’ils étaient arrivés alors qu’elle ne travaillait pas, ce n’était donc pas à elle de les faire parvenir aux destinataires. À quoi elle sert, bon Dieu, c’est son travail d’être réceptionniste. Ah non, il ne faut pas trop m’en demander, moi je ne fais que le minimum. C’est ça la mentalité française, non seulement ils ne font rien, mais en plus ils sont toujours mécontents et en grève, et c’est sur notre dos que ça retombe. Alors ils sont surpris lorsqu’on les menace d’une mise à pied alors qu’ils ne font rien. Bien sûr qu’en Amérique ça ne marche pas du tout comme ça, alors la directrice en a du fil à retordre avec eux. La femme qui s’occupe des finances est une vraie incompétente. Elle n’est là que cinq jours par mois, n’a jamais réussi à comprendre comment fonctionnait l’ordinateur, elle est incapable de compter, elle ne fait que des erreurs qui nous coûtent cher, elle est toujours en vacances, exactement sur les jours où elle devrait travailler. Aujourd’hui madame Teissier disait que des étudiants qui sont arrivés pendant qu’elle était en vacances, payaient beaucoup trop cher parce que la femme qui la remplaçait pendant ces deux semaines-là s’était trompée. Alors elle dit qu’elle s’en lave les mains. Qu’ils payent, elle s’en balance. Autant pour tous ceux qui sont arrivés pendant que je n’étais pas là. Selon elle, tout aurait dû arrêter de tourner pendant ses deux semaines de vacances. Une fille me disait qu’il n’y avait rien de plus dangereux que d’aller porter son linge chez le nettoyeur. Tu risques de te retrouver avec une porte fermée le lendemain avec comme écriteau dans la porte : fermé pour les deux prochaines semaines. Quelle sorte de mentalité ils ont, eux ? C’est vraiment le temps que l’on parte.

 

 

 

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    Hell ! Help ! Le bateau est en train de couler et rien ne semble vouloir déboucher. Comment s’en sortir ? Moi et Sébastien avons emprunté tout l’argent possible sur nos cartes, BNP, Visa, etc., voilà que Sébastien est davantage endetté, et moi j’en suis à la faillite. On se retrouve à Londres, incapables de repayer nos dettes, incapables de dépenser une livre, incapables de trouver un colocataire, incapables de payer le prochain mois. Sébastien pense au suicide ! Il dit qu’il n’a jamais été endetté de sa vie, et là ça frôle les 7,000 $. Il dit qu’il est impossible de rembourser cela, lui qui avait 22,000 $ et un piano qu’il n’a plus. Ses parents s’imaginent qu’il a encore tout cet argent, en plus ils refuseraient de l’aider. Il faut que je trouve un emploi assez vite, et ça ne me tente pas. Il semble que j’aie le feu vert pour faire le scénario des Enfants du Sabbat, selon les Éditions du Seuil. Il s’agit que je le présente à Anne déjà tout fait. J’ai envie de me tirer une balle aussi. Hier, quand Sébastien m’a raconté qu’il pensait au suicide, j’ai commencé à me questionner. Le ferait-il ? Ses problèmes d’argent seraient-ils une raison suffisante pour se suicider ? Hier, il m’a dit quelque chose, il se demandait si ses rêves de réussir dans la musique n’étaient pas mes rêves finalement. Comme si c’était moi qui l’avais poussé constamment, et qu’en fin de compte, il n’a jamais vraiment souhaité tout cela. Il était heureux à Ottawa, dit-il, dans sa petite vie avant que j’arrive. Comment voulez-vous que je me sente ? Il fait peser sur moi la responsabilité de lui avoir transmis un vain désir de réussir dans la musique, d’avoir perdu son argent, de l’avoir forcé à venir à Paris puis à Londres. Il est prêt à me fustiger pour cela, et plus grande punition pour moi, à se suicider. Sans compter que jamais ses parents ne pourraient croire que cela n’est pas ma faute. Sébastien n’a jamais parlé de suicide depuis presque quatre ans que nous sommes ensemble. Y aurait-il un ratio qu’il ne peut dépasser ? Par contre, s’il finit par réussir dans la musique et que nous ne sommes plus ensemble, vous verrez qu’il sera le premier à se remercier lui-même pour ses propres décisions. J’en suis vraiment au bout du rouleau, j’ai lâché mes études, pas d’emploi en vue, perdu à Londres sans argent, bon Dieu, à quoi je sers moi ?

    Au moins notre appartement est bien. Mais nous ne travaillons que pour le payer. La vie fait chier à Londres. Personne n’arrive à épargner de l’argent, on se demande comment ils se payent des automobiles. Hier on est allé s’acheter 12 bières et un coke. Treize livres ! Vingt-sept dollars ! En plus ils sont alcooliques comme ce n’est pas possible, moi et Sébastien planifions de le devenir pour vrai à moyen terme. Il est midi dix, j’ai presque envie de m’ouvrir une cannette de bière. Il y a des grands-mères et des enfants de douze ans dans les pubs sur l’heure du midi qui boivent des pintes en série, seuls au comptoir. On aurait pu croire qu’en Angleterre, puisque c’est le même voltage qu’en France, ils auraient les mêmes prises de courant. Bon Dieu, il me faut maintenant connecter trois adaptateurs différents, le tout branché sur un transformateur de courant, pour faire fonctionner mon imprimante. Cette maudite imprimante que Sébastien me reproche sans cesse de lui avoir emprunté 3,000 $ dont il aurait besoin maintenant.

    Trois personnes sont venues visiter la chambre à louer. Le premier, je ne l’ai pas vu, j’étais à Paris. Le deuxième était beau, il venait lui aussi d’Afrique du Sud, famille moins bien nantie que l’autre à qui on voulait louer une chambre. Il n’y avait donc pas une dizaine de servants et servantes. Il ressemblait à Morrissey, son père est allemand, il est comptable. Voilà sa vie, plaçons-lui une étiquette vite faite, il vient de refuser la chambre, aux poubelles le bel Allemand timide à la grosse bite. Le deuxième m’a l’air d’être sur la drogue, il est photographe, un peu trop distingué, et qui dit distingué, dit coincé. Au suivant ! Le premier est aussi un comptable, selon Sébastien : au suivant ! On est probablement trop difficiles. On croirait presque que nous sommes en train de chercher le troisième du couple, la tapette de service avec qui on couchera quand notre copain sera trop loin de l’appartement. Ou comme en Chine, on passe par l’agence pour se trouver l’homme idéal avec qui finir nos jours. Au suivant ! Au suivant ! Le problème, c’est que les suivants n’appellent pas et l’on sera bientôt mal pris avec les colocataires de seconde catégorie.

    Je suis allé à Soho pour chercher les journaux gais pour de l’emploi. En arrivant à Tottenham Court Road, sort un super jeune garçon, à peine 18 ans, il commence à me suivre. Là, je commence à paniquer, à courir presque. Je suis entré au First Out, il m’a suivi, je n’avais qu’à lui parler, à lui dire bonjour, on aurait couché ensemble, ça aurait été l’expérience sexuelle de ma vie ! Mais j’ai pratiquement fui dans le sous-sol pour enlever l’annonce de la chambre à louer qu’on avait mise sur le tableau. Alors il a disparu, me laissant seul avec mes regrets et mes remords. Alors je pensais à cela, je marchais dans la rue, j’entre alors chez Virgin Records Mégastore. Un autre petit jeune de seize ans peut-être commence à me tourner autour. Bien évident qu’il était là pour ça, il était à côté de moi, me regardait, je ne respirais plus, je le regardais aussi, comment faire ? Que lui dire ? Après cinq minutes de tétage, il fallait bien qu’il parte. J’étais tellement découragé de moi, j’y suis retourné. Mais il n’y avait plus personne. Les sensations fortes, ma foi, il y a des gais partout à Londres !

 

 

 

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    À mort la génération X ! Aujourd’hui, j’ai appris quelque chose d’extraordinaire. Merveilleux, phénoménal, aberrant, effrayant, ça a changé ma vie ! Je suis en train de descendre les escaliers roulants de la station Piccadilly Circus et je flotte littéralement. Un vent de renouveau tout frais vient de s’ouvrir, me transportant de l’autre côté de l’océan. Quelque chose qui remet tout en question et qui m’ouvre de nouvelles avenues : je n’appartiens pas à la génération X ! Puisse-t-il en ce monde y avoir plus belle journée que celle-ci ?

    Je sors d’un magasin de livres à Soho près de Tottenham Court Road, j’ai perdu deux heures de ma vie à lire ce qu’a écrit le Dieu de la génération X, Douglas Coupland (j’aimerais bien acheter ses livres, mais ils coûtent trop cher et je n’ai pas l’argent). Je suis tellement heureux ! Parce que cette génération, selon les critiques et Coupland, en particulier le Los Angeles Times ou quelque chose du genre, est née entre 1961 et 1971. Tadam ! Je suis né en 1972 ! Oh, je m’excuse, mais ça change tout, tout, tout ! Ça veut dire que je n’ai pas besoin de commencer à paniquer, je n’appartiens pas à une génération ratée, je n’ai rien à voir avec ces gens qui se sont endormis à regarder la télé des boomers et qui ont oublié qu’ils avaient une destinée à accomplir. Donc pas de sentiments de culpabilité, le monde s’ouvre devant moi, à moi d’agir.

    Je suis le Dieu de ma génération car je m’en vais la créer à l’instant, disons ceux nés entre 1971 et 1981, je vous déclare de la génération de l’an 2000. Aucun doute que c’est au début du nouveau millénaire que nous commencerons à devenir actifs dans ces sociétés, et que ce sera à nous d’élaborer les lignes directrices des générations futures. À notre tour de décider ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, de décider qui on veut bien intégrer ou non avec nous dans nos projets et nos programmes. S’il faut, toutefois, encore s’exprimer en ces termes, lorsque enfin nous serons en contrôle.

    So here I am, in London, après avoir mythifié Paris. Qu’y a-t-il donc pour moi à Londres ? Rien n’est trop beau, mais me voilà tout de même à zéro. Le McDonald’s étant pour la génération X, moi j’aime mieux vivre de l’air du temps. On crache sur les Xers. Nous, heureusement, nous ne sommes pas encore une cible identifiée. On ne sait même pas encore ce qu’on veut faire, mais on le saura bien assez tôt. Une génération oubliée sera supplantée par une génération plus jeune, mais plus intelligente, qui saura bénéficier des erreurs de la génération précédente. J’entends toute une génération grincer des dents... ben non, on vous aime quand même, mais allez jouer plus loin avec les institutions en décrépitude des boomers.

    Il est clair que je n’appartiens pas à la génération X, je n’avais jamais entendu parler des Brady Bunch, de Happy Days et des Waltons. Lorsque ma sœur, qui a trois ou quatre ans de plus que moi, ou bien Maurice ou Sébastien (28 et 27 ans) se mettent à nager dans leur nostalgie d’antan, ils parlent une langue différente de la mienne. Tout de suite je serais tenté de ramener en surface ce qui a caractérisé et ce qui caractérise ma génération. Mais j’exècre l’idée de stigmatiser à jamais une génération avec des Brady Bunch et compagnie. C’est mettre le dernier clou sur la tombe, on ne parle qu’au passé, ça implique que l’on est déjà mort. La génération de l’an 2000, on en parle au futur, elle est tout à bâtir. Alors no more Shampoo Planet et Xers, je m’en vais réécrire l’histoire. C’est-à-dire remettre en question chaque chose de cet univers, chaque affirmation ou expression, chaque institution.

 

 

 

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    Il faut être bien conscient qu’une génération se régénère toujours ; ainsi, à notre tour, on va se faire rentrer dedans et rejeter à l’arrière-plan. Les boomers ont su se maintenir au-delà de dix ans, pourquoi pas nous ? Je ferais mieux d’élargir ma génération si je veux être un Dieu durable. En affirmant que tout ce qui vient après 1971 fait partie de la génération de l’an 2000, implique tout simplement que ceux qui sont nés après 1981 ne seront pas rejetés et entraînés dans des mécanismes infernaux, ou des dédales comme les institutions scolaires, et ce jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ainsi ils seront une partie intégrante de nos sociétés, on saura bien voir à leur éducation avec des méthodes plus adaptées. Ceux nés durant les années 70, supposés trop jeunes pour prendre part aux années 70, ont été en plein développement durant les années 80, et ont découvert tout leur potentiel créatif durant les années 90. Cela, pour enfin éclater au grand jour au tournant du deuxième millénaire. Ce qui signifie qu’autour des années 2010, nous devrions être en contrôle de tout. Un tout qui aura été repensé graduellement de A jusqu’à Z. Même si nous voulions que ça se passe autrement, la seule chose que l’on réussirait à faire, c’est de retarder l’avènement de ce qui doit venir.

    Bienvenue tout le monde ! Pas de discrimination dans notre génération, on vous accepte tels que vous êtes ! Drogué, alcoolique, cancéreux, travesti, prostitué, vieux ! On vous légalise et on vous aidera à vous en sortir, si vous le désirez. Si vous vous complaisez à continuer à vivre comme vous le voulez, on vous aidera encore si cela devait causer du tort à vous ou aux autres. Je souhaite la bienvenue même à ceux qui sont tout à fait conformes à la majorité des gens qui vivent sur cette planète. Mais attention, on ne voit pas votre cœur, mais on sait que vous n’êtes pas plus parfaits que tout le reste. Alors, avant de condamner, on va s’aérer l’esprit. On ne condamne que si ça cause du tort à autrui d’une manière directe. Cela peut déjà s’interpréter de mille et une façons, et déjà je pressens les débats insupportables. Il est difficile d’arriver quelque part, cela exige-t-il nécessairement un paquet de règlements et de lois ? Liberté ! Allez en ce sens au moins. Et ne pas discréditer trop vite. Il est parfois nécessaire de revenir sur ses opinions. On aurait tendance à croire que dans nos sociétés changer d’opinion est impossible. Tu as tellement parlé pour telle ou telle chose que reculer n’est plus possible. Ce qui serait dangereux. La honte et l’orgueil sont causés par la critique et les jugements. La flexibilité des idées et des décisions, cela est un bon point à approfondir. Les institutions coulées dans le ciment pour 100 ans, cela n’existe plus. Des mentalités sociales complètement fermées, centrées sur elles-mêmes, c’est un génocide pour l’humanité. Des limites, des barrières, des règlements, des lois, des catégories, autant de bornes à faire sauter si on veut aller quelque part. Et voilà la vraie question, où va-t-on ? Quel est le but de notre existence ?

    Ça fait je ne sais plus combien de millénaires que l’on se perd à tenter de répondre à cette question. Pour ma part, pour avoir longtemps voulu mourir, je crois que la motivation à vivre serait déjà une bonne chose. La motivation implique que nous soyons heureux, et puis il y a l’expérience à acquérir. Tout devient relatif, je serais tenté de dire qu’il suffit d’avoir l’impression d’évoluer ou d’avancer. L’intuition donc. Ne plus sentir la stagnation nous ronger, attendre des années avant d’agir, de confronter les problèmes, de construire. Motivation et expérience, qui conduisent à l’évolution et la plénitude.

    Tout ceci peut être contredit et faux pour une majorité de gens. Il le faut ! Parce qu’il ne faudrait jamais que quelqu’un puisse se lever et affirmer : « Voici le but de votre existence, voici ce que vous devez faire de votre vie. » Combien de critiques ou de juges biaisés ont détruit quantité de vies ? Ayons conscience que l’analyste ne détient aucune vérité, pas plus que le curé qui réussit à faire jeter sur le pavé une génération de gens différents, en pompant une autre génération sur ce qui est bien ou mal, acceptable ou non. Il appartient à chaque humain de croire en ce qu’il veut et de faire ce qui lui plaît. En aucun cas il ne faudrait les rejeter de la communauté, car alors on crée des points de non-retour, et il devient surhumain de se retrouver là-dedans. Me voilà en train de réécrire la Bible, ce livre de lois qui a été, Dieu merci, quelque peu oublié. Tout est toujours à remettre en question.

    Je suis assis à l’heure actuelle sur une poubelle de Harrow Road dans le W9 de Londres. Voici d’où provient cette morale soudaine du dimanche matin. Ce quartier pauvre, à majorité composée d’immigrants, des Noirs, des Arabes et des Indiens, je m’y sens chez moi. Je mets au défi quiconque qui aurait fait des études universitaires de marcher dans cette rue tous les jours en se sentant à l’aise, sans avoir l’impression que la fin du monde lui tomberait sur la tête si quelqu’un l’accostait pour lui parler. Il est tellement bien de pouvoir marcher sur une rue sans se sentir jugé. J’ai mes souliers et mes jeans troués, personne ne me dévisage ; au contraire, je suis partie intégrante de leur univers. Dieu sait comment au début je me sentais bizarre, que je regrettais d’habiter dans un bâtiment où il n’y avait que des étrangers, la peur de ces étrangers. Cette peur qui fait qu’il existe un paquet de lois pour les empêcher de venir jusqu’ici, et les empêcher de respirer une fois qu’ils sont ici. Je ne suis pas européen, alors je n’ai aucun droit en Europe, voué à mourir pauvre. Encore chanceux que je sois un immigrant du Canada et que j’aie eu la chance d’étudier. Éventuellement peut-être, je rencontrerai cette personne qui n’a pas trop de préjugés ou qui sera désespérée, et qui aura besoin d’une personne qui connaît bien le français. En autant que je pourrai lui prouver que je parle bien l’anglais, ce qui n’est pas certain du tout. On en a encore du chemin à parcourir. J’habite un bloc construit pour ceux qui sont sur l’aide sociale, mais qui a été vendu en partie à des particuliers, qui à leur tour nous louent les appartements pour trois fois le prix que ça devrait coûter. Néanmoins, il n’y a pas de honte à être pauvre et je suis heureux.

    Le premier sens de Génération, selon Le Petit Robert, c’est : Action d’engendrer. Production d’un nouvel individu ; fonction par laquelle les êtres se reproduisent. Le deuxième sens : Espace de temps correspondant à l’intervalle qui sépare chacun des degrés d’une filiation (évalué à une trentaine d’années). Le troisième et dernier sens est celui qui nous concerne : Ensemble des individus ayant à peu près le même âge. Ainsi une génération pourrait bien se calculer à deux ou trois années près, et offrir à l’humanité une multitude de générations. Sans compter que les jeunes en Amérique sont très différents des jeunes en France ou en Angleterre. Sont-ils de la même génération, alors ? Tout bien compté, une génération, c’est bien relatif. But who cares ? On ne fait pas de la philosophie ici, on doit parler pour voir si quelque chose peut en ressortir. Ainsi, situons notre génération de ceux qui sont nés entre 1971 et 1981, mais ce serait encore se limiter. Ceux qui sont nés après 1971, jusqu’à ce qu’un autre Dieu se rende compte que ça ne fonctionne plus et qu’ils n’ont plus rien à voir avec nous. C’est leur droit. Si nous n’avons qu’un seul devoir, c’est de faciliter l’avènement de la génération suivante, comme nous mettons au monde un enfant en tentant de l’élever du mieux que nous pouvons. Je parlais avec William à Paris, il y avait trois enfants chez lui. Ils avaient des parents tellement stricts et conservateurs, que l’explosion a été inévitable. La première s’est rangée, après une vie de prostitution et de drogue. Le deuxième est en prison. Et William, lui, me semble bizarre, mais comme il était le troisième, les parents ont fini par comprendre que, plus tu veux tenir une génération en laisse, plus l’explosion est forte, et plus vite tu te ramasses aux vidanges. La génération X en a mis du temps, la génération qui nous suivra sera probablement plus rapide à agir. J’ai bien envie d’être le Dieu de la génération suivante, en la nommant tout de suite. Voyons voir, il faudrait l’appeler la génération Z. Oui, ce me semble très bien et c’est inoffensif. Mais je ne m’inquiète point avec eux, ils trouveront eux-mêmes le nom qui les caractérisera. Il était facile de nommer la génération X, tout était déjà accompli et il suffisait d’y accrocher l’étiquette qui la caractérisait déjà. Le problème avec ma génération, c’est que rien ne la caractérise encore, puisque tout est à construire. Son nom sera sans doute changé plus tard. Tout ce que je sais pour l’instant, c’est qu’elle ne se caractérisera pas par un titre qui signifie à peu près Génération perdue ou sacrifiée. Car si je comprends bien, la génération X est à la remorque des boomers. C’est-à-dire que les boomers se sont donnés un idéal à atteindre, que plus ou moins tout le monde a essayé d’atteindre, et que plusieurs ont atteint. Le problème des Xers, c’est qu’au lieu de tout remettre en question, ils ont voulu atteindre le même idéal. Quelle erreur, c’est bien évident que si une dizaine d’années suffit à changer bien des choses et faire profiter une nouvelle génération, cela prend plus qu’une dizaine d’années pour déloger une génération qui a eu le temps de voir longuement à l’avance ce qu’elle voulait faire de sa peau. C’est pourquoi la nouvelle génération devrait voir à se construire un nouvel idéal à atteindre, quitte à ce qu’il soit insensé et impossible à atteindre. Ce genre de paradoxe est à la base de chaque religion, on assure ainsi l’impossibilité de s’asseoir un jour et de dire que tout est accompli et que l’on peut enfin être heureux. N’est-ce pas aberrant d’être obligé d’attendre d’être riche pour être heureux ? Encore plus aberrant, j’ai rencontré un gars l’autre jour, ex-coiffeur, il disait qu’il avait accompli ses deux rêves et que maintenant il prenait la vie relax et attendait la mort. Ainsi il s’est payé une vieille voiture en décomposition et a organisé une journée charité où il a cuisiné un gâteau gigantesque digne du Guinness. Après cela, il a quitté son emploi, a été décrété incapable de travailler par un ami médecin, et passe le clair de son temps à travailler bénévolement pour une petite communauté d’Ottawa. C’est très charitable, mais ça fait pitié. Mais qui suis-je, moi, pour le juger ? D’un autre point de vue, la société le paie pour qu’il fasse du bénévolat. C’est encore mieux que d’autres qui écoutent la télé à la place. Encore qu’écouter la télévision génère énormément de profits à divers niveaux, pour ceux qui s’activent de l’autre côté de l’écran. Ce que je veux dire, c’est : pourquoi faut-il avoir un idéal à atteindre ? Cela devient complexe. Sans finalité, la vie devient inutile et ennuyante. Car il n’y a plus de motivation à l’existence. Et puis, être propriétaire d’une grosse industrie ou être une personne d’affaires ou être riche, le rêve américain, je ne suis pas convaincu que ce soit une chose nécessaire à la prochaine génération. Aucun doute, c’était noble et louable, ça a fait ses preuves et ce sera difficile de se débarrasser de ces idéaux. Mais ils appartiennent à une autre catégorie de personnes, et ne nous sont certes pas destinés. Je suis bien trop jeune pour trouver un emploi à l’heure actuelle. Les exemples se multiplient : si quelqu’un a 35 ans, il est considéré comme jeune. Tim Burton vient de nous produire une série de succès dont Batman et The Nightmare Before Christmas. On applaudit d’autant plus fort qu’il n’a que 35 ans ! Même chose pour Cyril Collard. Un film culte, un prodige du cinéma français par un des plus jeunes producteurs. Il a enfin réussi à produire sa première œuvre, quatre Césars trois jours après sa mort. Bon Dieu ! Il avait déjà 35 ans, il était à la fin de sa vie, ça lui a pris tout ce temps parce qu’il lui était impossible d’arriver quelque part en étant « aussi jeune ». Ma surprise, c’est d’entendre qu’ils sont si jeunes, et d’apprendre ensuite qu’ils ont 35 ans. Regardez les statistiques, ils sont très nombreux ceux qui n’atteindront pas les 40 ans. Ce n’est pas normal de n’avoir aucun producteur de cinéma en bas de 25 ans. Ce n’est pas normal de considérer comme des arriérés qui ne connaissent rien des étudiants aux études supérieures qui sont dans la vingtaine. Réveillez-vous, eh ! Il ne faut pas faire l’erreur des Xers, se laisser convaincre que l’on est impotent avant d’avoir atteint 40 ans. J’aurais plutôt tendance à dire qu’au-dessus de 40 ans, ça commence à être inquiétant. On devient coincé, borné, on ne voit plus clair, on s’englue dans les traditions et la routine du quotidien. Tout ce qui existe autour devient menaçant ou on l’ignore tout simplement. Un changement quel qu’il soit, même si c’est pour améliorer bien des choses qui auraient dû être améliorées depuis longtemps ? No way, ça risque de se retourner contre nous. Il faut rester en contrôle de notre petit univers, et un changement quel qu’il soit risque de tout débalancer, si l’on s’appuie sur la théorie du chaos. Je ne suis pas trop jeune, je ne suis pas un crétin, je ne suis pas sous-évolué, et même si j’en sais moins que vous dans bien des domaines, je suis peut-être mieux que vous à bien des niveaux. Je peux apprendre n’importe quoi, du vendeur de cochonneries à l’administrateur qui accomplit de multiples tâches. Vous seriez peut-être surpris de voir comment la jeune génération est d’autant plus performante qu’elle s’adapte beaucoup plus rapidement que la vieille, tout en étant très versatile (versatile dans un sens positif). Les grandes écoles et les universités, qui n’en finissent plus d’exiger des travaux inutiles que les professeurs reprennent à leur compte, c’est l’idée la plus diabolique des boomers. Ça nous garde dans l’ombre pendant trente ans, pour constater ensuite que tu n’es rien et que tu es incapable de faire quoi que ce soit. Et cette idée aussi de devoir prendre des notes que le prof pourrait nous donner. Écouter en classe serait mieux que la panique de tenter de tout écrire sans réussir, et sans écouter. Ils réussissent après tout ce temps à te convaincre que tu seras toujours en bas de la hiérarchie, et sous les ordres de quelqu’un d’autre de plus expérimenté, connaisseur et intelligemment supérieur. Comment se convaincre du contraire, après s’être fait marcher dessus pendant 25 ans par des professeurs et des directeurs de maîtrise et tout, te laissant piétiner, détruire toute nouvelle idée constructive et créatrice, tout cela parce que tu voulais de bons résultats pour continuer à aller plus loin, pour avoir le diplôme supposé t’ouvrir toutes les portes ? Un esti de bout de papier qui ne sert pas à grand-chose, croyez-moi. C’est bien certain qu’il faille revoir a cela, ces institutions. Sursaturation des marchés, et que fera donc ma génération si ce qui reste va aller à la génération X ? Pensez-vous qu’ils ne vont pas se battre eux aussi pour nous écraser, nous les plus jeunes qui n’avons jamais encore respiré l’air libre ? Ils ont créé une discrimination implicite, tout ce qui est jeune est con et imbécile. Ne venez pas me dire le contraire. Il faudrait donc aussi se tenir les coudes et faire notre propre discrimination. Ainsi, dites-le-vous bien, tous ceux qui sont vieux (ceux qui ne sont pas de notre génération) sont les pires hypocrites qui existent, de grands menteurs, de grands parleurs, de petits faiseurs, des bornés qui n’ont pour seuls intérêts que les leurs. N’ayant vu que ce à quoi ils ont été habitués, ils sont donc incompétents pour bâtir les nouvelles institutions que la planète aura besoin de se construire pour affronter le nouveau millénaire. On peut faire confiance à la génération X, il sera impossible de ne pas travailler avec elle, et eux-mêmes ont encore l’impression que nous faisons partie de leur génération. Mais attention, ils ont bien l’intention de recréer le même fossé entre eux et nous. C’est comme ça que l’on construit une génération. Ça semble immoral une fois écrit, mais ces choses sont partout présentes implicitement dans la société qui nous entoure. La guerre est ouverte.

 

 

 

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    Jorg est débarqué du Canada via Amsterdam et Paris. Le temps d’en fourrer une couple avant d’espérer coucher avec notre colocataire Martin. Il tourne autour de nous trois comme une vraie mouche à merde, demandant attention et affection. Je l’ai toujours détesté, parce que sans cesse il a voulu Sébastien et qu’il n’a jamais arrêté de le toucher et de lui courir après. Je n’aime pas l’idée qu’il couche avec Martin non plus. On a néanmoins passé une excellente journée hier. Son voyage à Londres ne sera peut-être pas inutile, il nous a présenté son ami Sean qui demeure à Croydon dans la banlieue sud de Londres. Son frère, qui est très beau mais hétéro, est guitariste et cherche à former un groupe de musique. Il pourrait bientôt emménager à Londres. On a magasiné, mangé chez Maxwell, restaurant immangeable, essayé des pantalons de clown chez Harrod’s, la honte de ma vie. Vais-je apprendre qu’il n’y a rien de pire que de faire du shopping avec trois tapettes dans un magasin à rayons bourré de vendeurs, eux-mêmes de vraies queens ? Un petit christ de vendeur hyper beau s’est mis à draguer Sébastien et a réussi à le convaincre d’acheter une paire de pantalons hyper laide. Heureusement que j’ai convaincu Sébastien qu’il ne fallait pas acheter uniquement parce que le vendeur est jeune et beau et qu’il fait pitié et qu’il risque de perdre son emploi s’il ne vend pas au moins un morceau de linge ce week-end.

    Il y a des jours où je me demande ce que je fais avec Sébastien. Ce n’est certainement plus une histoire de cul ; si ce n’était que ça, je n’aurais point besoin de lui. Encore hier on me draguait, peu importe le club où nous sommes allés. Un, entre autres, pas mal impressionnant avec sa chemise ouverte. Sébastien n’arrêtait pas de me dire que l’on pourrait coucher ensemble à trois. Je ne voulais rien savoir. Ça commence à m’emmerder cette histoire de le faire à trois, ça me fait penser qu’il va bientôt sauter sur quelqu’un et je ne vois pas le but de continuer cette relation. Je suis l’esclave qui fait tout dans l’appartement sous prétexte qu’il travaille, et je dois endurer la pression de ne point être capable de trouver de l’emploi. Sans compter l’argent que je lui dois. Et puis, être dans un couple ça demande tellement de compromis et de sacrifices qu’il vaudrait mieux que cela nous rende heureux. Avoir des enfants est une bonne raison pour qu’un couple tente de continuer, mais selon les statistiques cela n’empêche pas les hétéros de se séparer et de divorcer. En ce qui nous concerne, les gais, c’est beaucoup de souffrances inutiles s’il n’y a pas une raison de nous tenir ensemble.

 

 

 

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    Je m’en vais au méridien zéro, Greenwich station. Je m’en vais au centre du monde, celui défini par la convention nationale, après qu’il eut été défini à Paris. La Maison des étudiants canadiens aussi gît sur l’ancien méridien zéro, c’est que Paris n’est plus le centre du monde de la convention, il est le centre du monde en lui-même. On peut encore voir les bornes Arago traverser le parc de la Cité internationale, la ligne traverse mon ancienne chambre. Enfin, je me rends aux limites du parc au célèbre observatoire, j’y trouverai peut-être un emploi de serveur au pub Gloucester. Entre-temps, la BBC est en train de me considérer pour le poste de responsable de la section française de leur radio. Je me demande bien pourquoi j’ai postulé ; il est bien certain que mon curriculum vitae ira directement dans les poubelles.

    Je suis assis sur le méridien zéro. J’ai enlevé mon t-shirt, un merveilleux parc que le Greenwich Park. Je ne peux en dire autant de la police qui vient de me faire subir un interrogatoire, me demandant pourquoi j’étais assis au sommet de la colline. Le gars m’a demandé si je dessinais, je lui ai demandé s’il était illégal de dessiner. Je n’ai jamais compris pourquoi ils sont venus ; il aurait été si simple de me dire une phrase rassurante sur la raison pour laquelle ils m’interrogeaient de la sorte. Bizarre. Pendant ce temps je deviens fou, j’ai l’impression d’être sous étroite surveillance, d’être un immigrant illégal en Angleterre. Cette peur qu’à tout moment on va me demander mes papiers et m’expulser du pays. Je n’ai guère l’impression d’avoir des droits, seulement une série de lois à respecter qui commence par : je n’ai pas le droit de travailler plein temps, et dans cinq mois il me faut avoir sacré le camp d’ici. Aussi bien commencer les préparatifs de départ maintenant. Ah, oui, je n’ai pas le droit de quitter la Grande-Bretagne si je veux que mon permis de travail temporaire demeure valide. De toute manière, j’ignore pourquoi ils font tout pour m’interdire de travailler, il m’est impossible de trouver un emploi quel qu’il soit. Paraîtrait qu’il y a 100,000 Français à Londres, contre 2,000 Anglais à Paris. Je présume qu’il y a encore plus de Français à New York. Alors, tout ce qu’il y a de français ici va aux Français, pas aux Québécois. Les Français protègent leur hiérarchie inspirée de la génération des boomers même à l’étranger. C’est-à-dire que, c’est l’âge et le niveau d’étude qui définissent le salaire et qui aura l’emploi, et non pas l’expérience et les aptitudes. Il faut pratiquement avoir étudié en France pour travailler pour les Français, car ils ne reconnaissent rien d’autre que leur système d’études assez compliqué (que je n’ai jamais compris d’ailleurs). En plus, en Angleterre, ils n’ont même pas de salaire minimum. Margaret Thatcher vient de publier sa seconde brique gigantesque, elle affirme là-dedans que le parti conservateur n’est pas suffisamment d’extrême droite. J’ignore de quelle planète elle débarque, elle, pour affirmer une telle chose. Maintenant qu’elle est morte (en politique), elle est plus puissante que jamais. Elle est devenue un mythe. Margaret Thatcher est un mythe qui refuse de mourir et qui n’a absolument rien en commun avec la jeune génération et la génération X. Remarquez que c’est peut-être vrai qu’ils sont moins conservateurs qu’avant, ils ont fini par accepter une femme comme Premier ministre voilà à peu près quinze ans. Soyons plus conservateurs, interdisons les femmes en politique, et même, interdisons-leur le droit de vote, elles sont trop connes pour s’occuper de choses qui de tout temps n’appartenaient qu’aux hommes purs et mariés avec enfants. Ça va prendre une autre cinquantaine d’années avant que la Grande-Bretagne réélise une femme à la tête du pays, sinon plus. Est-ce suffisamment d’extrême droite ? Voyez-vous, il est difficile de définir ce qui devrait être considéré comme de droite ou de gauche, et où s’arrêter dans sa course vers la stupidité.

    Greenwich station, à chaque fois je lis Greenpeace station. Greenpeace commence à me faire peur. Oui, je suis pour l’environnement, pour un coin de planète vert de temps en temps, lorsque c’est possible, mais Greenpeace me fait peur. Je vais dire comme les critiques anglais, l’écologie est devenue la nouvelle religion de la jeune génération, et cette religion a maintenant un budget annuel phénoménal et une vraie armée à son actif. Une armée capable de couler des bateaux, prendre des vies en croyant en sauver quelques autres. Et ça me fait peur, parce que c’est encore aveuglément que la jeune génération se lance dans Greenpeace, pour le seul plaisir d’avoir quelque chose à faire en ce bas monde. Oui, les problèmes environnementaux sont importants et il faut agir, mais pas avec une armée et un lavage de cerveau qui a commencé à l’école primaire chez les jeunes. Il y a quantité d’autres problèmes mondiaux, et Greenpeace ne semble pas vouloir les voir. Quels sont donc leurs intérêts en fin de compte ? Les multiples partis verts qui s’incrustent dans les gouvernements, ça aussi ça m’inquiète. On dirait qu’il n’y a pas que l’environnement qui entre en ligne de compte lorsqu’il faut maintenant s’accaparer le pouvoir dans le monde entier, être en contrôle des gouvernements pour le plaisir de faire disparaître des industries. C’est comme toute chose, lorsqu’il y a des milliards en cause, le tout risque de devenir corrompu. Et dans l’ignorance des dessous de cette organisation planétaire qu’est devenue Greenpeace, je vais m’abstenir de les aider et je vais continuer de lire attentivement ce qu’ils font.

    Greenwich station, les trains se font rares à deux stations du London Bridge. J’ai la drôle impression d’avoir déjà demeuré à Londres avant aujourd’hui, plus précisément lors d’une des deux guerres mondiales, plus probablement la deuxième. Bien avant mon voyage de 1990, j’avais ces cauchemars où je savais que j’étais à Londres ou en banlieue, et je ressentais les feux de la guerre, et cet état de panique qui remet toute la vie du quotidien en question. Cette obsession qu’à tout moment on peut mourir sous une bombe lancée du ciel. Toute ma vie ces rêves m’ont poursuivi, quelques-uns m’ont vraiment marqués, puisque encore aujourd’hui ils sont gravés dans ma mémoire. J’étais dans la rue, c’était en sable me semble-t-il, mais je ne suis plus certain. Les bombes sautaient autour, faisant des trous dans le sol de la grandeur de la moitié d’une automobile, parfois gros comme une automobile. J’allais d’un bâtiment à l’autre, des soldats m’ont trouvé et je crois que je me réveille lorsqu’ils me fusillent. Une autre fois je suis près d’un terrain de tennis, ou quelque chose du genre, entouré de grandes clôtures de fer. Les sirènes de guerre sonnent et je sais qu’une méchante bombe va sauter ou a déjà sauté. J’avais l’impression ou la peur que c’était nucléaire. Et tous ces décors de banlieues que je crois reconnaître. Cette saleté permanente de Londres comme on la voit entre London Bridge et Greenwich, je la connais d’avant mon voyage de 1990. Depuis que j’habite à Londres, d’autres souvenirs semblent me revenir en rêve, des endroits qui sont quelque part ici, mais que je n’ai certes jamais vus. Qu’est-ce donc que ces rêves ? Une vie antérieure durant la guerre, des émissions de télévision qui m’ont marqué ou bien ma simple imagination ?

 

 

 

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    Hier, nous sommes allés à la Gay Pride de Londres. Au début je ne voulais pas trop y aller, ni Sébastien d’ailleurs. Martin nous a un peu forcés, et puis, depuis 25 ans qu’ils s’arrachent l’âme à nous faire une parade, ça valait la peine que nous allions à notre première Gay Pride. À Londres en plus, c’est déjà plus motivant. Je dois avouer que j’ai été franchement impressionné. J’ai eu énormément de plaisir, et le plus incroyable, je n’ai bu aucune goutte d’alcool. Jamais je n’aurais cru une telle chose possible. Je crois que la fatigue de la marche nous a suffisamment étourdis pour que le fun vienne de lui-même. Et puis, où ailleurs dans le monde peut-on voir sur une même scène dans la même soirée : Alison Moyet, Boy George, Dead or Alive et une série d’autres artistes de qualité, gratuit par-dessus le marché ? Il fallait voir le gros feu d’artifice à la fin, pendant que Chaka Kahn nous envoyait ses beats et ses lumières. Ça m’a saoulé complètement. Virgin Mégastore organisait le tout, me voilà tout dévoué à Virgin pour le reste de mes jours. À l’avenir je vais voler avec Virgin Atlantic, si cela est possible, j’aurai même l’impression d’aider l’industrie de la musique en le faisant. Ce qui n’est pas le cas lorsque tu achètes un CD chez tout autre magasin de disques, aucun ne produit des artistes. Erasure jouait dans une autre des nombreuses grandes tentes, mais on l’ignorait. Il y avait certes plus de 100,000 personnes à marcher dans les rues fermées de Londres, remplissant toutes les bouches de l’Underground, de Victoria station à Victoria Park, jusqu’à Mile End station dans l’East End. C’était gigantesque, il y avait quantité de manèges, on en a essayé plusieurs. Bref, un agréable événement où toute la journée je n’ai cessé d’embrasser Sébastien partout dans la ville et dans les métros. Dieu qu’il y avait du monde. Et tout ce monde que l’on voyait était homosexuel, bi ou lesbienne. Après une telle parade et un tel concert, tu croirais que les médias en parleraient au moins pour un paragraphe. Niet. Du Melody Maker au New Musical Express, via The Guardian, Evening Standard, BBC et Carlton, pas un mot sur la Gay Pride. Pendant ce temps le Channel 4 nous a assommés avec le festival de Glastonbury, un festival de drogués à la Woodstock, dont même les journaux (qui ne parlent que de politique) ne peuvent s’empêcher de parler. Une vingtaine de pages juste dans le NME. L’Angleterre est très homophobe, en même temps on dirait que les jeunes ont explosé et que leur crise d’adolescence et d’identité n’en finit plus. Autant les vieux sont conservateurs, autant les jeunes semblent être anti-conservateurs. Alors l’Angleterre se retrouve parfois devant divers paradoxes. Ainsi on dirait une société totalitaire, mais aussi parfois libérale au maximum. Je ne doute pas que dans quelques années l’Angleterre sera différente dans sa mentalité, lorsque la vieille génération aura disparu. Les boomers ici ont manqué le bateau, ils sont bien trop conservateurs, et je n’arrive pas à comprendre ce qui a fait défaut. C’est à peu près comme les Canadiens-Anglais. De vrais colons ces derniers, ils ont copié leur pays d’origine jusque dans l’architecture que l’on retrouve encore dans plusieurs villes industrielles du Québec, comme Kénogami et Arvida. Une architecture que j’adore, qui est tellement sale et laide qu’elle devient belle lorsque tu as en tête l’histoire. J’adore le bout de chemin entre London Bridge et Greenwich, il me faut y retourner, c’est tout simplement passionnant ce paysage.

 

 

 

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    Avant-hier, Sébastien, Phil et moi sommes allés au Village Soho pour prendre une bière. Un de ces soirs où l’on me remarque, alors que Phil passe tout à fait inaperçu. Alors déboule sur moi le plus bel homme rencontré depuis des lustres. Une vraie vedette de film porno, et encore, pas n’importe quel film. Un petit gilet en filet noir qui met en évidence son ventre parfait, son corps extraordinaire. Un visage tellement beau ! Là c’est clair qu’il me veut, Phil a failli exploser. Toute la soirée, Phil me regardait en voulant dire : qu’est-ce qu’il a de plus que moi ce jeune morveux pour attirer de telles beautés ? Je l’ignore ! Mais on a parlé et on s’est donné rendez-vous le lendemain à onze heures en face du Village Soho. Mais je n’y suis pas allé, l’idée de tromper Sébastien m’a fait tourner l’estomac, et j’ai cru que je ne serais point capable de retourner à la maison. Incapable de marcher. J’ai été aux toilettes plus de cinq fois par la suite. Je peux l’appeler, il est à la chambre 302 du Forté Crest. Mais je vais laisser faire, je n’ai pas envie de coucher avec lui, c’est un peu la même chose que de coucher avec Sébastien. Tout est tellement facile lorsque tu sais ce que tu veux et l’autre aussi. On se rencontre dans le bar, on est dans sa chambre d’hôtel le lendemain matin, on fait l’amour cinq minutes plus tard. Quel rêve !

    Encore ce matin une jeune fille de 14 ans nous annonce en grande pompe son gros message : débarrassons-nous des routes pour l’année 2010, sauvez les baleines, les arbres, tuons les industries, plus aucune automobile sur les rues. Si ce n’est pas là une preuve que l’on peut faire d’une génération ce que l’on veut, qu’est-ce que c’est ? Pas un enfant ne vous dira qu’il ne faille se débarrasser de l’économie de l’Angleterre pour sauver trois ou quatre espèces d’arbres. Sauver la Terre à tout prix, même s’il faut se débarrasser de quelques millions d’humains pour ce faire. C’est rendu à un niveau si grave qu’effectivement, pour sauver une espèce animale en voie d’extinction, la nouvelle génération serait prête à laisser mourir de faim un peuple peu fortuné qui n’a que cela à manger. Oui, je suis végétarien, pourtant je suis contre la disparition de certaines peuplades d’Amérique du Sud, que Sébastien voudrait bien interdire de chasser l’Armadillo. Selon les nouveaux écologistes, la vie de l’humain ne vaut pas davantage qu’une espèce animale quelconque, et pas davantage que les arbres. On dirait qu’il n’y a jamais de juste milieu. On a beau construire les consciences dans un sens positif et humanitaire, on finit toujours par oublier où sont les limites. Des gens vont en prison pour des arbres coupés, bientôt ils iront en prison pour l’utilisation d’une automobile ou la lecture d’un livre. Ceci dit, j’appartiens à ma génération. Effectivement, faire disparaître les routes et le papier me semble une très bonne idée, d’autant que l’on apporte les solutions de rechange. Les journaux et les livres vont disparaître bientôt avec la venue de l’autoroute électronique (oui, oui, les routes électroniques, c’est bien), il n’y a pas à s’inquiéter à ce propos. Tant qu’à faire disparaître les industries, j’invite les professeurs à constater combien la jeune génération ne sait plus où s’arrêter. Posez la question, à savoir, devons-nous faire disparaître toutes les industries pour l’environnement ? Ils diront tous oui. J’en ai pour preuve ma classe de philosophie du collège de Jonquière voilà quelques années. La majorité avait plus de vingt ans et ils ont tous oublié que l’économie du pays et leur niveau de vie reposaient sur les industries régionales (papeterie, aluminerie).

    Bref, la fille a envoyé une lettre à un politicien important, lui demandant ce qu’elle devrait faire de sa peau. Il a répondu qu’elle devrait devenir politicienne. Elle a annoncé en retour que les politiciens sont politiquement incorrects. Les politiciens sont-ils politiquement incorrects ? Sont-ils essentiels ? Peuvent-ils être remplacés ? Y en a-t-il trop ? Sont-ils vraiment représentatifs de ce que le peuple demande ? Bref, sont-ils le symbole par excellence de la démocratie ? Il serait intéressant de faire un essai là-dessus. Mais pas moi, s’il vous plaît, j’ai une vie à vivre !

 

 

 

 

 

 

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    Parlant de la génération perdue (Evening Standard de lundi dernier) : Ceux qui ont été étudiants entre 1940 et 1970 sont de la « génération perdue ». Avec une attitude formée dans l’ère industrielle, ils font face à un nouvel âge d’information qui les perçoit comme passés date et déconnectés. [ ... ] La vie commence à 40 ans ne signifie plus la même chose aujourd’hui. La technologie a détruit la sécurité qui était auparavant garantie par l’éducation, l’expérience et le système d’affaires traditionnel. [ ... ] Nous sommes dans une ère d’économie de ferraille où la bonne expérience ne sert de rien en échange d’une main-d’œuvre technologique bon marché.

    Tout y est, 1970, l’année charnière. D’après cet article, la dernière moitié des boomers s’est fait prendre au jeu de la première moitié. Semblerait que l’expérience suffisait, on ne s’est pas inquiété outre mesure avec l’idée qu’il fallait apprendre la programmation informatique, et il ne leur est pas venu à l’idée non plus de suivre quelques cours en parallèle de leur emploi pour ne pas être déphasés. Trente à quarante ans, une génération déphasée avant même d’arriver aux années grasses, et qui a probablement la mentalité qu’ils sont trop vieux pour retourner sur un banc d’école. Je comprends, le collège ou l’université, c’est là un système hiérarchique affreux de destruction de liberté de penser. Ô Dieu, ces interminables heures de cours, tous ces déplacements pour deux heures de bullshit, tous ces travaux longs tout à fait inutiles pour la société et qui ne satisfont jamais un prof. C’est ça ma définition des études, et l’idée d’y retourner me soulève le cœur. Même pour apprendre le langage informatique C++, qui me permettrait du jour au lendemain d’avoir un emploi qui paie très bien. On a tant perdu de temps à me faire avaler des choses plates et absurdes, que les seules choses importantes pour survivre aujourd’hui, je n’ai plus le courage de les apprendre. Pourtant ce gros problème de génération dont parle l’Evening Standard n’en est pas vraiment un. Il suffirait de se mettre à jour, mais voilà, où trouverons-nous la volonté, pire, qui nous obligera ? Mais je crois que si on peut apprendre chez soi, d’autant plus que certains programmes spéciaux sur ordinateur sont devenus assez impressionnants, ce sera déjà plus motivant. Qui a besoin des bancs d’école et des professeurs ? Et puis comment peuvent-ils dire que l’expérience est perdue ? Il faudrait plutôt dire que l’expérience n’est pas la clé du succès et n’est pas indispensable à chaque domaine de la société. Ça implique également que quelqu’un de 22 ans peut être davantage compétent et expérimenté qu’un autre de 40 ans qui est expérimenté dans un créneau qui n’existe plus. Le problème, c’est qu’ils ont travaillé tellement fort pour arriver où ils sont, que ça semble être une injustice. Problème d’une génération. J’y ai goûté, toutes ces études, pour rien. Maintenant, j’espère que l’on va oublier l’argument classique qu’avant 40 ans, quelqu’un ne sait pas de quoi il parle et ne mérite pas qu’on l’écoute, ou qu’on lui fasse confiance. Finalement, la jeune fille de quatorze ans qui a reçu 15,000 livres sterling pour terminer son livre, m’a semblé plus intelligente et réfléchie que pas mal de politiciens crasseux qui remplissent l’écran de la BBC à toutes les heures de la journée.

 

 

 

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    Les Anglais ont la prétention d’être les meilleurs du monde dans plusieurs domaines. Partout on lit : meilleur « X » du monde. Meilleur festival dans le monde, meilleur concert rock dans l’univers, meilleur magasin à rayons du monde (à lire le plus cher magasin à rayons de l’univers). Pourtant, les Anglais sont reconnus pour être un peuple qui ne sort pas souvent de chez lui, même pour les vacances. Sur le mur de l’aéroport : « Heathrow, voté meilleur aéroport international dans le monde. » Mais d’où sortent-ils une connerie pareille ? Je commence à comprendre que leur vision du monde s’arrête à l’île de la Grande-Bretagne. Je n’ai jamais vu si pire et si peu pratique aéroport de ma vie ! Il n’y a pas de train direct pour y aller (à l’heure où ces lignes sont écrites), c’est au bout d’une ligne interminable de l’Underground. Ça m’a pris plus d’une heure pour arriver. Il y a quatre terminaux séparés par des distances effrayantes. C’est trop plein de monde, c’est sale, c’est bourré de pancartes et de publicités, on étouffe et on s’y perd. Qui a donc voté pour ça ? Les Anglais eux-mêmes ? J’étais heureux d’aller passer une entrevue chez WHSmith, mais après avoir vu l’atmosphère écrasante de la librairie, je voulais repartir. Je reste parce que ce sera peut-être dans le nouveau terminal 4 que je travaillerai, ce qui serait d’ailleurs logique, parce que c’est de là que partent les avions pour Paris et Bruxelles.

    Je suis découragé, sans aucune motivation. Éric est venu cette fin de semaine de la Maison des étudiants canadiens. Il était mon voisin d’en face à Paris et il retourne maintenant à Montréal. On a de sérieux doutes sur son orientation sexuelle. Il nous a suivis dans les pubs gais de Londres et est même venu à l’anniversaire de Neil, une soirée de tapettes assez lourde. Il dit qu’il s’est fait énormément de fun. Je comprends, après le champagne et le vin rouge français, on a sauté dans le whisky. Le monde était en train de se toucher et de se manger sur le divan, pour ne pas dire embrasser le divan. Lorsque nous sommes partis, ça virait en orgie. Et il a eu beaucoup de plaisir, le petit-fils à son poupa. Ça lui a pris toute la misère du monde pour m’avouer un mensonge. Non, il n’a couché avec aucune fille de la MEC, mais il en a rencontré d’autres ailleurs. Une en particulier. As-tu couché avec elle ? Euhnonouieuhoui. Ah bon. Tant mieux pour toi, je commençais à m’inquiéter, un an sans sexe, pauvre toi, je croyais bien que tu allais mourir (même si je sais que ça fait 22 ans que tu es vierge). Alors, pourquoi est-ce si difficile de m’avouer que tu as sauté une fille cette année ? Parce qu’il ne s’est pas suffisamment passé de choses pour que j’en parle. Ainsi je crois qu’il voulait coucher avec elle mais a été incapable, ou le plus probable, elle voulait et il a refusé. Comment expliquer ce week-end à Londres avec nous, autrement ? Je me souviens les quelques soirs où il travaillait tard avec moi à la biblio de la MEC, j’étais en pantalon de gymnastique sans caleçon, il me regardait la mauvaise place. Coincé à mort, pauvre Éric, ça en prend donc bien pour sortir du placard !

 

 

 

 

 

 

 

 

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    Je suis assis en avant d’un bus numéro 23, d’où je vois Londres de mon deuxième étage. J’arrive de prendre un Cappuccino près de Baker Street avec une jeune fille japonaise qui termine sa médecine, qui joue merveilleusement bien du piano depuis ses trois ans, qui a publié un livre à 14 ans en gagnant un concours, qui a une mère éditrice et qui roule en BMW (ça ne vous donne pas l’envie de l’assommer ?). Ce quelqu’un connaît la haute société londonienne, m’invite à son anniversaire dimanche prochain, et est d’une beauté éclatante. Rami n’a que 21 ans, la réussite sociale incarnée. J’avais honte de mon habillement à l’hôtel chic où l’on est allés, surpris que l’on me laisse même entrer et m’asseoir. Mais les touristes du monde entier sont tout aussi mal habillés que moi, riches ou pauvres. Ils se permettent de me dévisager en plus, les vieux laids. À quatre livres le café, c’est le pianiste que tu paies. Bref, je me demande ce que va m’apporter Rami, et l’impression que je lui ai laissée. À notre première rencontre à l’anniversaire de Gil, Rami m’a demandé : « Crois-tu en Dieu ? » J’étais saoul, ce n’est pas la question à poser à quelqu’un incapable de se tenir debout. Je suis incapable de me souvenir de ma réponse, j’espère que je n’y suis pas allé trop fort. Je me suis repris lors de notre café, lui affirmant que Dieu est une hypothèse envisageable, mais de là à bâtir des institutions sur des hypothèses, changer notre rythme de vie, prier et tout, il y avait une marge à ne pas franchir. Les Japonais n’ont pas vraiment de religion, semble-t-il, une petite influence du christianisme dans son sens global, sans plus, d’après ce que me dit Rami.

    Hier, je suis sorti de la maison, j’ai marché sur Elgin Avenue jusqu’à la station Maida Vale. Je me sentais léger, heureux, je m’en allais au théâtre voir The Importance of Being Earnest d’Oscar Wilde. J’y allais avec la haute société de Londres, Rami. J’étais autant excité qu’Eugène de Rastignac arrivant à Paris et qui s’inquiète de son image alors qu’il flirte avec l’aristocratie. Sans compter qu’il n’est qu’un simple étudiant qui s’apprête à couler ses études, et qu’il n’a pas un sou dans ses poches, prêt à vendre sa famille pour aller voir une pièce de théâtre avec Rami. Ça valait le coup d’y mettre le paquet, places les mieux situées, mais aussi les plus chères. Une vodka tonique avant la représentation, rien de trop beau lorsque l’on est au Old Vic Theatre, construit un siècle avant notre venue au monde. Mais j’ai été désenchanté. Elle avait des pantalons blancs bien ordinaires, et son ex-copain japonais lui était pendu au cou. Il a pris un verre avec nous dans le sous-sol du Old Vic sur Waterloo Road. L’embarras, nous n’avions rien à dire. Je la croyais impossible à rejoindre, à une heure et demie d’avis, voilà qu’elle accepte de m’accompagner voir le génie d’Oscar Wilde en action. Elle m’a semblé bien plus simplette qu’à notre seconde rencontre. Tout comme Cendrillon, elle est disparue dans les rues de Londres pour aller retrouver son chien. Piètre excuse pour ne pas arrêter prendre un café. De quoi avait-elle peur ? Que je la viole ? Je crois que ce n’est pas clair dans son esprit qu’un gai dans une relation à long terme avec un autre homme ne désire aucunement coucher avec une femme. C’est drôle ces femmes qui évitent toutes les situations de se retrouver seules avec un homme, les voir inventer mille et une raisons absurdes. Je vois que cela doit insulter ceux qui effectivement veulent faire des avances. Moi je trouve ça rigolo. Mais je devais lui remettre la cassette de Sébastien, son copain est très impliqué dans l’industrie de la musique. Il m’a fallu jouer serré, lui disant qu’il fallait qu’elle attende à sa voiture pendant que j’allais chercher la cassette, car je redoutais que Sébastien, une fois revenu, m’en empêche. Piètre excuse, mais l’excuse importait peu, il fallait que je la lui donne. J’ignore ce qu’elle pense de notre bel édifice pour les pauvres sur l’aide sociale. Elle n’a cessé de parler des différences de classes en Angleterre :

    — N’est-ce pas triste qu’ici, aussitôt que tu ouvres la bouche, on sait de quel milieu social tu viens ?

    — Pas du tout, ma chère ; ce qui est triste, ce sont les préjugés des gens qui écoutent ce qui sort de cette bouche.

    — Nous sommes chanceux, notre accent est étranger, personne ne peut nous étiqueter.

    — Oui, mais pendant ce temps nous sommes incapables de fonctionner normalement dans cette société et je suis incapable de trouver un emploi. En passant, quel âge avais-tu lorsque tes parents ont divorcés ?

    — Comment sais-tu qu’ils sont divorcé ?

    — Ma pauvre fille, selon les statistiques, la chance de tomber sur quelqu’un dont les parents sont encore ensemble est nulle.

    — N’est-ce pas triste ?

    — Pas du tout ; ce qui est triste, ce sont tous ces jeunes qui se marient inutilement et toutes ces institutions qui sont complètement déphasées en rapport aux réalités de la vie.

    — Comment as-tu trouvé la pièce ?

    — Je suis heureux.

    — Pourquoi ?

    — Parce que je croyais que j’allais être soulevé de ma chaise durant une quelconque apothéose, et que je serais retombé sur mon siège au désespoir, honteux devant le génie de Wilde. Et ce ne fut pas le cas, je suis demeuré bien incrusté dans ma chaise, me demandant avec effroi : est-ce possible que la critique puisse qualifier cette pièce comme étant la meilleure comédie de tout le répertoire anglais ?

    Bien sûr, il faut remettre les choses dans leur contexte. Voilà cent ans cette pièce fut une révolution. Et comme la bourgeoisie anglaise, ou plutôt l’aristocratie anglaise, n’a pas trop changé en un siècle, cette pièce demeure d’actualité. Mais je suis ignorant de ces réalités londoniennes. Je n’ai pu m’empêcher de dire, encore une fois, comment Ionesco, lui, avec sa Cantatrice chauve à la Huchette de Paris, a réussi à me soulever de ma chaise. Ceci dit, Le Portrait de Dorian Gray, c’est dur à battre.

    La belle BMW rouge de Rami déambulait dans les rues du centre de Londres, vers le West Nine plus exactement. Le plaisir d’être le fag d’une fag hag. (Fag : terme péjoratif qui signifie homosexuel. Fag Hag : fille sans copain, le plus souvent grosse et laide, qui n’a que des amis gais avec qui elle sort tous les soirs.) Une petite bise en sortant de la voiture, je remplis bien mal mon rôle. Sébastien et mon amie France à Paris le remplissaient bien mieux que moi. On aurait pu croire à les voir, même devant l’ex-copain de France en visite en France, qu’ils étaient un jeune couple heureux qui, dans l’attente du fameux soir où ils vont se tomber dans les bras, étaient incapables d’arrêter de multiplier les occasions de se toucher et de se sauter dans les bras devant tout le monde. On dirait un reproche. C’est plutôt une incompréhension. Quel est donc ce besoin d’être une fag hag et même d’être le fag d’une fag hag ? Un besoin d’amitié de l’autre sexe, sans que cela se rende jusqu’aux préliminaires, qui, eux, sont bien connus pour ruiner les plus grandes amitiés du monde. Je me sentais d’autant plus mal à l’aise devant l’ex-copain de Rami. À croire que je sers à le rendre jaloux, ce qui semble bien fonctionner. Son seul blocage psychologique, à l’envie de me sauter dans la face pour me réduire en miettes poussiéreuses, c’est que je suis un faggot, un queer (faggot ou queer : termes péjoratifs qui signifient homosexuel efféminé ou tapette). Et un faggot, c’est bien connu, c’est inoffensif, autant qu’un petit écureuil. Plus inoffensif qu’une fleur, qu’une femme. Parce qu’une femme devant un homme marié en manque de sexe, ce n’est déjà plus inoffensif. Moi, je suis cependant une véritable menace devant un autre faggot, lorsque Sébastien est autour et qu’il le regarde trop. Il n’existe rien d’inoffensif en ce monde, peu importe ce que vous faites, c’est toujours mal. C’est ce que l’on apprend, à vivre dans ces sociétés conservatrices. Encore hier un ministre important démissionnait parce qu’il a eu le malheur de se payer une prostituée voilà dix ans. Depuis que je suis en Angleterre, c’est le troisième ou quatrième politicien qui démissionne pour des raisons similaires, assez impressionnant lorsque l’on sait que c’est un échantillon représentatif du parti. Parce qu’il s’agit de députés ou ministres que les journaux à potins on réussi à démasquer à coups de £ 150,000 le témoignage de prostituée trouvée. Ils ont le culot d’exhorter le ministre à démissionner, ce qu’il s’empresse de faire. Stupides journalistes, ce sont eux les immoraux. Ils ne sont de l’extrême droite que pour leurs intérêts, vendre des journaux. Le crétin de journaliste a dû se la payer la prostituée après l’interview, sa carrière ne sera jamais remise en question. Sans compter que c’est souvent le journaliste qui paie la prostituée pour qu’elle aille détruire la vie d’un politicien quelconque, il faut se méfier ici.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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    Une femme de Radio-Canada m’a téléphoné hier, pour me dire qu’elle aura peut-être besoin de moi. Son accent est tellement bizarre, à peu près comme tous les journalistes sur les ondes de SRC. Je me demande s’ils ont des cours pour apprendre à parler comme personne ne parle ? Peut-être que c’est un accent qui se développe avec la prétention. Davantage d’oxygène pompé dans le cerveau, voilà que l’on parle un tout nouveau dialecte. Comme Rami, elle m’a donné des adresses et des noms à la British Broadcasting Corporation. Arrêtez de me donner des noms, donnez-moi de l’emploi !

    J’ai eu l’emploi chez WHSmith à l’aéroport d’Heathrow, salaire ridicule d’environ £ 2.50 de l’heure. Je me demandais s’il fallait ouvrir le champagne ou se tirer une balle dans la tête. La grève estivale des métros plane sur nos têtes, British Rail est en grève aujourd’hui. Malheureusement, une grève de l’Underground ne m’empêche pas d’aller au travail. Il me faut alors prendre l’autobus, calculer deux heures pour arriver au lieu d’une, et payer 26 $ aller-retour plutôt que 10 $ pour le tube. Le pire, c’est que l’aéroport est si près de chez moi, que je vois les avions atterrir de la fenêtre de l’appartement. Ils sont presque au sol. Je me surprends souvent à marcher des distances plutôt courtes, qui pourtant dans l’Underground semblent interminables. On a la fausse impression que les trains vont vite, parce que tout tremble et manque de tomber en pièces détachées avant l’arrivée de la prochaine station. Ça fait du trois kilomètres à l’heure au maximum, lorsque l’on calcule les arrêts.

    Le lavage de cerveau est commencé. Huit heures de vidéos et de propagande WHSmith. Sortir d’ici, ma seule idée, partir, me flinguer plutôt. Ils ont dix-neuf WHSmith à l’aéroport d’Heathrow, un vingtième ouvre ses portes en septembre dans le terminal 1. Je commence dimanche, le B shift. Ce qui signifie trois journées successives de douze heures. Cela est-il humainement possible ? Leur petit lavage de cerveau me fait d’autant plus vomir que les seules lettres WHSmith ont maintenant pour moi la pire des connotations. Pourtant, à les entendre, ils encouragent l’initiative, nous exhortent à multiplier les erreurs afin d’apprendre. J’ai vu le superviseur, au premier coup d’œil j’ai vu à quoi ça va ressembler. Le cercle du pouvoir anarchique, pardon du lapsus, hiérarchique, dont McDonald’s, apparemment, se fait le chef de file. Tout cela est clairement démontré dans leurs vidéos de présentation. Ils ont des caméras cachées partout dans leurs magasins, un trou d’environ un à deux millimètres suffit. C’est effrayant. Jusque dans les toilettes, je suis convaincu que l’on me surveille. À Heathrow, le terrorisme est devenu la maladie qui justifie la surveillance mythique, celle que l’on n’aurait jamais crue possible.

 

 

 

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    Aujourd’hui, je déclare la guerre contre les colliers et les laisses à chien, c’est-à-dire les cravates, et aux camisoles de force, c’est-à-dire aux costumes et aux uniformes. Oh, God, vous devriez voir le costume de mon humiliation que je devrai porter pour travailler chez WHSmith, je pense déjà à quitter mon emploi. Des pantalons serrés brun laid, une chemise blanche lignée et une cravate, what a pity. Je suis le servant de ces messieurs en complet cravate, qui vont prendre la business class, je suis l’esclave de ces mesdames trop bien habillées dont la jupe trop courte va bientôt craquer et tomber sur les belles tuiles de l’aéroport, parce qu’elles se sont mises à courir de peur de manquer leur vol international. Ces codes d’habillement, d’où viennent-ils ? Liberté, liberté ! Expression de la personnalité, confort, vie, survie ! Ces pauvres étudiants en Angleterre, tous habillés dans leur petit uniforme noir avec cravate. Discipline et appartenance à une même tribu, dit-on. Nécessité de l’humain, depuis des millénaires, de se reconnaître avec une même strate de la société. Destruction des classes sociales... au contraire, bon Dieu, c’est comme ça que commence l’établissement des classes sociales. Et puis, couronne sur le gâteau, Rami me téléphone hier pour m’inviter à sa fête. Après tous ses longs discours sur les hiérarchies sociales et la tristesse que cela apporte, la voilà qui m’annonce que les hommes à sa soirée devront porter « a bow tie or an ascot tie ». Qu’est-ce que cette soirée de fous ? Oublie ça, ma chère, je serai plutôt content de porter mon petit uniforme de WHSmith, je travaille ce soir-là. Départ de la maison à 8h du matin, retour à minuit. L’esclave de la basse société n’aura plus l’énergie pour aller jouer l’esclave de la haute société. Même si Pac Man de la BBC y sera, et que c’est la chance de se faire des contacts. Je ne suis pas encore prêt pour rentrer dans n’importe quelle société, quelle qu’elle soit. J’ignore même comment faire un nœud de cravate, quelle chance, cela signifie que j’ai sans cesse réussi à éviter ces rencontres tribales entre humains de la haute société ou entre humains qui essaient de se faire croire qu’ils sont de la haute société. Parce qu’enfin, est-ce parce que nous sommes la haute société que l’on exige la cravate, ou est-ce parce qu’on veut faire haute société ? La petite Rami m’expliquait ses fausses conceptions sur la vie, dans le but de faire ressortir mes conceptions à moi. Pas un mot de ce qu’elle m’a dit n’est vrai, elle ne trouve pas tristes toutes ces classes sociales ; au contraire, elle contribue nettement à les construire. Les fabriquant là où c’est inutile. Les humains n’ont pas besoin de ces laisses et ces camisoles de force. Les humains ont besoin de liberté, de s’habiller comme ils veulent, d’abolir ces faux signes qui établissent les différences hiérarchiques. Solidarité ! Pas d’uniforme laid qui inscrira sur mon front ma misère, mon statut social, ma forme inférieure d’être humain. Pas de cravate et de pantalons noirs, pas trop comme ci ou ça, avec côte d’habit de telle coupe. Sébastien qui ne me parle que de smoking, le mariage de sa sœur est samedi. Tout le monde devra porter le même smoking avec une (chemise blanche de serveur). Sébastien a fait prendre ses mesures trois fois, par deux fois il est retourné changer de costume. Comment peut-elle exiger que tout le monde soit habillé de la même façon ? Ce n’est qu’un mariage, nom de Dieu. Il n’y avait qu’à sauter dans un bureau d’un de ces « civil servants » qui ne fout rien de ses journées, se délectant d’avoir la chance de porter un complet. Signer trois ou quatre papiers, et voilà, c’est fini pour le mariage. Mais non, ils avaient besoin de louer le parlement d’Ottawa, de faire quelque chose comme quatre réceptions, se chicaner pendant un an à préparer un ridicule mariage qui se terminera d’ici trois ans en un divorce inévitable. Vingt mille dollars dans le feu ! Voilà où en est l’humain dans sa bassesse, du feu plein la vue, à tous les niveaux. Revenez sur la terre ! La vie pourrait être si simple, mais nous construisons toutes ces barrières qui nous empêchent d’avancer. Je suis fatigué, énormément fatigué. De ce monde et de leurs ridicules rites et coutumes, et fausses conceptions sur les besoins de l’humanité. Je me rends compte aujourd’hui que j’ai toujours été exclu de ce monde, n’ayant jamais porté ni de cravate, ni d’uniforme misérable. Cela commence dimanche chez WHSmith. Je suis prêt pour l’internement et l’aliénation, bienvenue dans le vrai monde.

    Incapable d’ouvrir un compte de banque, incapable d’avoir un numéro d’assurance nationale, je suis en ébullition. D’où me vient tout ce stress ? Mes études me pèsent encore durant la nuit, pourquoi se donner tant de mal ? Les trains sont en grève, les mouches noires sont sorties par milliers, les Londoniens sont misérables, que peut-on attendre de pire de la vie ? En plus je suis en manque de sexe.

    Plus j’y pense, plus ma Japonaise me lève le cœur. L’idée de la revoir m’inquiète, elle jouait un double jeu, pour mieux me connaître. « Comme c’est triste qu’il y ait des pauvres, pendant ce temps jouons aux riches prétentieux. » Elle demeure dans le W1, très onéreux selon Martin. Ceux qui ont le moindrement d’argent s’amusent, et je n’ai pas envie de jouer avec eux.

 

 

 

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    Le temps passe, je m’en vais à Heathrow, ma première vraie journée de travail depuis octobre. Dieu que je suis misérable ! Hier, nous sommes sortis sur King’s Road, ensuite Old Compton Street. Pour les 35 dollars que j’ai dépensés, je vais travailler huit heures aujourd’hui. J’aurais mieux fait de demeurer à la maison hier soir et aujourd’hui. Voilà que je passe à côté des studios de la BBC, ça tombe en ruine. Il y a un beau petit gars dans le wagon à côté, il vient de me regarder. Tout ce qu’on peut dire, ça drague pas fort à Londres un dimanche matin. Je lui donne 25 ou 26 ans, ce qui est encore plus jeune que la majorité des tapettes que je rencontre dans cette ville.

    La femme qui engage le monde où je travaille, est indienne. Très belle d’ailleurs, et gentille. Mais j’ai bien peur qu’elle soit biaisée dans ses choix d’employés, il n’y a que des Indiens partout dans la compagnie. Je suppose que c’est une bonne chose, ils ont peut-être de la misère à trouver de l’emploi. Je n’ai pourtant pas l’impression qu’ils souffrent de racisme, même si les Anglais sont réputés racistes, surtout antisémites, si j’en crois les statistiques. Lorsque j’ai montré à Martin ces chiffres, il s’est senti attaqué personnellement, et m’a répondu que les Anglais n’étaient pas plus racistes qu’ailleurs. Ce qui malheureusement est probablement vrai.

    Moi qui espérais travailler avec un beau jeune homme pour m’aider à faire passer le temps. Il n’y a qu’un paquet d’Indiennes couronné par un flot anglais de 15 ans tellement maigre, que s’il fallait que l’on fasse l’amour, il casserait en deux. De toute façon ce serait illégal, alors je m’en tiens loin. Illégal jusqu’à ce qu’il ait 21 ans. À moins que ce ne soit 18 ans maintenant ? Elles ont toutes 17 et 18 ans. J’ai eu le job McDonald’s de l’aéroport. Des enfants incapables de trouver de l’emploi, qui travaillent là une journée par semaine et qui s’amusent à dire à Francis, le flot de 15 ans : « Alors, tu l’aimes beaucoup Pam ? » Certaines me draguent comme des malades, elles savent que même à 16 ans c’est légal que je les étende sur mon lit. Enfin, c’est rafraîchissant cette jeunesse qui ne s’inquiète pas encore avec la vie. Ça me montre jusqu’à quel point je n’y suis plus, sur la terre. Comme deux autres jeunes de 15 ans que j’ai rencontrés à un de mes emplois antérieurs, Francis me regarde bizarrement. Il m’admire pour n’importe quelle raison. J’ai 22 ans, alors ça l’impressionne, il me colle à la peau, m’observe comme jamais l’amour de ma vie ne m’a observé. C’est alors qu’il faut que tu te convainques qu’il n’est pas en train de te draguer, et tu lui bottes le cul en lui disant d’aller jouer plus loin.

    Je suis mort. On m’a lancé sur la till (caisse) comme ça, avec les cartes de crédit, les chèques de voyage, les monnaies étrangères, les chèques personnels, et, ah oui, l’argent liquide anglais. J’ai vu des faux billets, très belle imitation. Franchement, les photocopieurs couleurs font du bon travail. Comme il se doit, la superviseure est hyper bête et ne tolère rien. Inutile de dire que je continue ma recherche d’emploi à Londres. N’importe quoi fera l’affaire, je suis prêt à lâcher aussitôt qu’ils viendront faire leurs petites crises. Parce que moi, il y a une limite à ce que je peux endurer d’un supérieur. Dieu, j’ai mal à la tête, il n’est que 15 heures. Il me reste sept heures d’ouvrage. Je n’ai plus suffisamment d’argent pour manger, je n’avais plus rien dans les armoires à emmener. Je me dis que le jeûne ne peut faire de tort. J’ai besoin d’un ami !

    Toute la journée j’entends Tokyo, San Francisco, New York, Paris-Orly. Si je n’avais pas d’attaches, comme la vie serait bien. J’achèterais un billet avec ma carte de crédit à plafond illimité, je louerais une voiture à l’arrivée, prendrais une riche chambre d’hôtel, je me paierais un jeune prostitué qui voudrait passer une semaine avec moi.

    Je me sens vieux aujourd’hui, pourtant ces jeunes sont de ma génération. Eux, ils me trouvent jeune, ils m’ont tous donné 16 ans. Christ, ai-je vraiment l’air d’avoir 16 ans ? J’ai les yeux assez cernés, je les fais mes 22 ans. Pourquoi travaillent-ils ? Ils n’en ont nul besoin. Que font-ils de leur argent ? Sylvie, la superviseure, est tellement coincée. Elle n’a certainement pas de mari, sinon je le plains. Elle a beau terrifier tout le monde, elle ne me fait pas peur. Bitch de nature, ou exaspérée de travailler avec une génération différente de la sienne, qui semble avoir des soucis différents. Surtout pas les soucis de WHSmith. La jeunesse a encore certaines qualités, je constate que le lavage de cerveau, qui prend place lors de la première journée de training, ne fonctionne pas fort. En pratique, de toute manière, il n’y a aucunement place à l’initiative de l’employé. Sylvie m’a déjà fait comprendre de prendre mon trou et de me la fermer. Je devrais lui dire que j’ai 22 ans, et non 16. Cela fait une grande différence, tu es payé deux dollars de plus par heure et tu t’épargnes les jobines les plus écœurantes. C’est drôle que les jeunes de 15 à 19 ans semblent facilement manipulables et sont capables d’encaisser énormément avant de craquer. Je pense que c’est l’habitude du régime qu’ils vivent quotidiennement. Lorsque tu es habitué de te faire contrôler et cracher dessus par tes parents, tes professeurs, tes surveillants, tes frères et tes sœurs, tes amis mêmes, alors un superviseur pervers te semble normal. Comment pourrais-je leur faire comprendre que c’est incorrect de se laisser marcher dessus ? Quel pouvoir auraient-ils ? Aucun. En fait, c’est à cette bande de directeurs et de superviseurs qu’il me faut faire comprendre que nous ne sommes ni des esclaves ni des chiens. Mais qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ?

    Je viens de finir. Je suis vivant, aucun doute. Mais je pue dans un rayon d’un wagon et demi. J’empeste donc pour trois wagons. J’ai honte, parce qu’il y a des touristes à côté de moi, mais ils empestent aussi. Il y a une petite Indienne au travail qui m’a littéralement sauté dessus, elle me drague et je me laisse faire. Davantage pour le besoin d’une alliée contre eux tous que parce que cela m’amuse. Comme elle sera déçue lorsqu’elle comprendra qu’il n’y a aucun espoir. Sukh, c’est son nom. Elle semblait insultée lorsque je lui ai demandé si elle prenait l’Underground. Madame, à 18 ans, possède sa voiture. Cet argument convaincant aurait dû me faire tomber à ses pieds. On aurait dit qu’elle m’affirmait sa supériorité. Que, point de vue social, elle se trouvait à un degré plus haut que moi. Loin de m’impressionner, je l’ai pratiquement traitée d’innocente, qu’en fait, elle ne travaillait que pour payer sa voiture. Elle s’est défendue, il lui reste de l’argent lorsqu’elle a tout payé. Oui, mais combien plus pourrais-tu avoir ? Mais encore là, je ne comprenais pas son jeu. Pour elle, posséder une automobile, ça représente tout. La réussite, la liberté. Elle peut s’en vanter, impressionner ses amis, se sentir quelqu’un. Mais à quel prix ? Je me demande si sa voiture c’est une BMW rouge ? Alors je serais vraiment déconnecté des réalités de ce monde.

    Il y a un gars qui me drague dans l’Underground. Insuffisam-ment beau, trop vieux. Sébastien, viens à ma rescousse ! Il faudrait éloigner cet étranger de moi, il faudrait lui dire que cette senteur de fromage français bleu pourri, c’est moi qui