Roland Michel Tremblay
http://www.anarchistecouronne.com
Un
Québécois à New York
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J’ai passé la journée avec Renaud, il me faut l’éviter sinon je
risque d’avoir des sentiments pour lui. Il est vraiment temps que Sébastien
arrive. Je pense que quelque chose se passe. Il y a séduction mais nous sommes
tous les deux dans une autre relation. Il est impensable que je laisse Sébastien,
et Renaud est, disons, moins beau. Mais tout cela n’est-il pas relatif ? On
parlait que je fasse un strip-tease et qu’il me fasse un massage. Cela
n’arrivera pas, mais si oui, ce n’est pas moi qui dirai non. Le problème, c’est
qu’il faut des sentiments pour passer à l’acte, j’en ai, mais ils ne sont pas
très forts. Le problème, c’est que je ne veux pas les amplifier. Mais je ne
veux pas de cul sans sentiment. Il me faudrait me tenir tranquille, mais à
chaque fois que je le vois, je le désire un peu plus. On parle et je bande.
Heureusement, il ne s’en rend pas compte. On ne parle que de sexe, c’est
affreux, et de cela, on n’a pas l’air de s’en rendre compte.
Nous sommes allés manger avec deux de ses amis, et c’était dur de
ne plus pouvoir lui dire ce que je voulais. Son copain, on l’a vu ce matin
quand on est allés chez lui prendre un café. J’ignore s’il s’imagine des choses
; il semblait ne pas s’inquiéter outre mesure. J’ai lu ses dix pages sur la
fidélité dont il m’avait parlé. Ça semble plutôt être dix pages sur un gars qui
lutte contre ses désirs. C’est devenu une crise obsessionnelle. Le gars qui lui
a permis d’écrire ça, était, paraît-il, le plus bel homme jamais vu. Renaud
voulait coucher avec l’Apollon, Renaud l’a repoussé, et le regrette amèrement.
Il aurait mieux fait de coucher avec lui ; il aurait été inspiré pour écrire un
livre complet ensuite.
Renaud se laisse séduire par moi, quelle erreur ! Je me laisse
séduire aussi, quel malheur ! Il ressemble tellement à Ed que je ne sais plus
faire
J’ai l’impression que Renaud me fait oublier qu’il existe un
univers extérieur à Paris. C’est bien. J’aimerais m’en faire un vrai ami sans
que cela aille jusqu’au sexe. Les amis ne sont-ils pas doublement intéressants
lorsqu’on les désire ? Franklin et Antonin seront de vrais amis pour moi, et
j’en suis heureux. Croyez-le, j’ai l’impression qu’il est plus simple de se
faire de vrais amis sincères à Paris que n’importe où ailleurs. Ce me semble
être des gens intelligents, éveillés à la vie, simples et attachants.
Je m’en vais à Pigalle, souper, que dis-je, dîner chez Franklin.
Dorothée y sera avec son bébé ; depuis le temps que l’on m’en parle, j’ai hâte
de voir.
Je suis à
Je suis à la Gare du Nord. Pour la première fois je suis heureux
d’être à Paris. J’aime tellement ça que je pense que je ferais n’importe quoi
pour demeurer ici. Canada ? No way. Peut-être pas pour finir mes jours en
France, mais pour quelques années ce serait bien. Je ne puis comprendre
pourquoi mais, d’être à Paris, peu importe ce que je fais, me semble être la
réussite,
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Anne Hébert, une des plus grandes écrivaines du Québec qui vit
maintenant à Paris, sera le 9 février à
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Je capote littéralement. Je ne tiens plus à terre. Je viens de
recevoir une invitation de la directrice de la Maison des étudiants canadiens
de Paris (MEC) pour aller voir Anne Hébert, c’est donc déjà beaucoup plus
officiel. J’ai lu la moitié des Enfants du sabbat, je vois très bien le
scénario, les parties et sous-parties. Paraît que l’adaptation
cinématographique de son livre, Les Fous de Bassan, c’était raté. Mais que Kamouraska c’était extra. Mon
problème, c’est que j’ai l’air trop jeune. Et si elle a le malheur de vouloir
connaître ma crédibilité, il me faudra lui dire que je n’ai absolument aucune
œuvre à mon actif. Que du passif, madame, et non, je n’ai pas seize ans. C’est
ça que me disait Maurice hier ; il croit qu’elle va éclater de rire, trouvera
ça charmant, mais va me dire un non catégorique. Je me demande même si je
devrais m’habiller en gamin de 14 ans. Calotte beige, gilet Peace and Love/The
Smiths que m’a donné Claude, culottes déchirées. Le contraste sera encore plus
frappant. Mais moi c’est sérieux, je n’ai pas tellement de temps à perdre avec
des projets qui ne déboucheront pas, je suis pressé d’atteindre le ravin, moi,
madame. Et puis on ne sacrifie pas inutilement ses études à la Sorbonne de Paris.
Je fais des cauchemars toutes les nuits ; j’arrive dans des
classes où les professeurs me font comprendre que si je ne commence pas à
étudier maintenant, c’est foutu. Et là je regarde autour pour voir si Renaud
est là, et Renaud n’est pas là. Et je panique, car je ne fous rien. Et
Sébastien qui arrive la semaine prochaine. Mon beau petit ourson poilu qui
arrive la semaine prochaine. Comme ce sera bien de l’avoir près de moi, le
toucher, l’embrasser, lui faire l’amour, ah ça, aucun doute, je ne penserai
même plus au petit Renaud.
La fin du monde est à nos portes, c’est le 8 février, bientôt le
mois de mars, le calvaire aussi, je le sens. Aujourd’hui, je rencontre Renaud
après mon cours de M. Tapin. On se rencontre à Place de la Sorbonne en face du
Baker’s Dozen ; mais ce sera difficile parce qu’il me faudra éviter Maurice qui
justement terminera son cours à la même heure que Renaud. À se demander s’ils
ne sont pas dans la même classe. Aujourd’hui, je rencontre Renaud et j’ignore
si l’on va se retrouver ou chez lui ou chez moi. S’il veut aller prendre un
café et que je vois qu’il ne m’invite pas, je vais l’inviter. Mais ici à la MEC
c’est difficile, il y a des espions en arrière de chaque porte. Je le sais,
j’ai été l’espion personnel de France, une amie. En plus, l’un viendra cogner à
ma porte, c’est immanquable. Alors l’acte
sexuel se fera peut-être. Du moins le massage, et nous garderions une
conscience claire. Quelle idiotie. Il dira tout à son copain, il me l’a
dit hier. Alors il risque la relation avec son copain, il dit qu’ils pourront
en discuter et que tout ira bien. Mais alors, on ne pourra plus se voir, je
suppose. Et peut-être que Sébastien viendra à le savoir ? Playing with fire,
yes it burns and I’m still burning, disait Alison Moyet. Je suis pris entre
deux eaux. Pressé de faire déboucher quelque chose avec Renaud avant l’arrivée
de Sébastien, mais en même temps l’arrivée
de Sébastien me calmera. Et s’il était laid, nu, le Renaud ? Je n’y avais pas
pensé à cela. Il n’est peut-être pas comme Edward. Quelles sont les
conséquences ? Trop de conséquences imprévisibles dans cet acte. Il aura
des problèmes avec son Habib et cela pourrait finir. Et mon Sébastien pourrait
l’apprendre, par moi en plus. Ce serait trop infernal, pour une histoire de branlette
comme diraient Franklin et Maurice. Pour une histoire de branlette, nous voilà
prêts à sacrifier le monde entier, jeter une
bombe sur l’histoire pour une heure ou deux de bonheur dans les bras de Renaud.
Mais je ne veux plus m’empêcher de vivre, car je ne suis pas convaincu que
Sébastien au Canada s’empêche de vivre, et on regrette toujours de ne pas avoir
agi quand c’était le temps. Les dix pages sur la pseudo-fidélité de Renaud sont
significatives.
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Ma journée a été illuminée hier soir tard, lorsque j’ai parlé
avec Renaud. Je savais bien que si je m’attendais à être illuminé, je le
serais.
J’ai présenté Renaud et Maurice avant le cours aujourd’hui. Je
prends le risque, lequel risque qu’il ne prend pas. Il s’est rasé lui aussi, le
pauvre, ça saignait encore. On va prendre un café... avec Maurice. C’est
peut-être mieux ainsi ? Un café, connerie, à Paris on passe notre vie à boire
du café... et de
[ Aujourd’hui, il est venu dans ma chambre, mais nous sommes avec
Maurice, alors je ne sais pas si nous allons faire l’amour. Il n’a pas l’air
décidé. ]
C’est Renaud qui a écrit cette phrase entre crochets. Il a lu mes
écrits. J’ignore s’il avait écrit autre chose, ça n’a pas enregistré. C’est du
mépris cette phrase. Et même si cela n’en est pas, je la veux méprisante. Je
viens de relire ce qu’il a lu. Je peux comprendre sa réaction. Il a fui et m’a
fait comprendre que Sébastien arriverait et que ce serait à moi de prendre une
décision ensuite. J’ai vu cela comme un échec et me voilà prêt à le balancer,
orgueilleux que je suis. Mais je crois qu’il est prêt à laisser son Habib pour
moi, puisqu’il me dit que j’ai une décision à prendre. J’ai même l’impression
que je lui ai fait comprendre qu’il était impensable que je laisse Sébastien.
Je regrette tout ce que j’ai fait. J’ai compris ce soir que je ne le voulais
pas, qu’effectivement il faudrait que je laisse Sébastien pour lui et que c’est
une décision que je ne pourrais prendre. Et du sexe, je suppose que ni lui ni
moi n’en avons besoin puisque nous avons chacun quelqu’un. Et ça aussi il me
l’a dit, qu’il était heureux et qu’il n’avait pas besoin d’aller voir ailleurs.
Plus personne ne lira ce que j’écris. Les gens connaissent soudainement ce que
je pense et moi c’est tout le contraire. Les gens changent toute leur façon de
voir les choses, changent leur comportement du tout au tout, et moi je dois
soudainement tenter de voir ce qui s’est passé, pourquoi ils réagissent de
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Renaud m’a téléphoné à 7 heures ce matin pour me dire d’arriver à
l’avance au cours de latin. Comme c’est drôle. Alors je suis arrivé 10 minutes
à l’avance, en même temps que lui. On s’est encore parlé sur papier, même s’il
ne voulait pas, et ça a été lourd. C’est moi qui commence à parler :
— T’as fini de cruiser les filles ? Je sens que tu peux me faire
des reproches, je me sens mal à l’aise. Je m’excuse si je t’ai fait du tort, ce
n’étaient pas mes intentions. Si tu as quelque chose à me dire, vas-y, je suis
prêt.
Il m’accuse de me servir de lui pour compléter mon œuvre, et du
coup de ne pas être naturel ou sincère.
— Hier, je voulais tout effacer parce que j’avais honte. Je ne me
sers pas de toi pour mon œuvre. En ce qui concerne la sincérité, il me semble
que de t’avoir laissé lire mes pensées est une bonne preuve de franchise.
Surtout qu’il y a certaines phrases que tu pourrais interpréter de façon
différente. Tu crois que je ne suis pas naturel avec toi ? Je ne comprends pas,
je ne t’ai rien caché, je ne joue pas un jeu avec toi. Si tu vois des
contradictions d’avec mes écrits, c’est bien simple, les choses évoluent. Ce
que je pense la veille, le lendemain je pense à autre chose. Et je sais qu’un
jour Sébastien lira ces écrits, alors je modère ce que je dis. En quoi ne
suis-je pas naturel ou sincère ?
Il affirme que je n’agis qu’en pensant à ce que cela pourrait
donner dans mes écrits. Que ce n’était plus une fin, mais un moyen.
— Tu radotes, je ne m’abaisserais pas à agir en fonction de mes
écrits, sinon mes actions seraient beaucoup plus éclatantes. Je sortirais
davantage. Je n’arrive pas à croire que tu dises ça. Si j’ai retranscris notre
conversation sur l’ordinateur, de prime abord c’est qu’il me fallait faire
disparaître le papier et que j’aimais relire notre conversation. Et puis, je ne
peux pas me battre contre toi, tu es libre de penser, mais ça me désole que tu
penses cela. Et si effectivement tu en es convaincu, je m’inquiète vraiment
pour notre future amitié. Je ne vais quand même pas me mettre dans des
situations franchement éprouvantes afin d’écrire une page ou deux dans mes
écrits, c’est absurde. Au contraire, je ne t’ai rien caché et je crois que toi
tu ne m’as rien dit de toi. J’ai l’impression que tu vas m’arriver avec une
foule d’autres choses. Mais je ne te cache pas que le but de mon existence,
c’est d’acquérir des expériences de toutes sortes, pas pour mes écrits
nécessairement, mais pour me faire avancer dans
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Ma relation avec Renaud devient de plus en plus bizarre. Il
devient distant. J’ai l’impression qu’il est sur le bord de me dire qu’il ne
veut plus rien savoir de moi. Je l’ai poussé à bout. Il y a des amis comme cela
avec qui ça ne marche pas, on a exagéré quelque part et le tout s’est envolé.
Je dois maintenant l’extraire de mes écrits, alors je lui ai fait un fichier à
part, le Chapitre Renaud. Il faut qu’il ignore que je n’ai rien effacé de nos
conversations. Il m’a demandé aujourd’hui si je regrettais de ne pas avoir
couché avec lui. Je ne regrette pas, mais j’aurais voulu lui dire que oui.
Compromis, je lui ai dit que c’était difficile de répondre à cause des
conséquences d’un tel acte. Sébastien arrive après-demain, je l’ai réalisé
aujourd’hui, car je commençais mon déménagement dans la chambre plus grande.
Mon beau Sébastien, je suis demeuré fidèle tant que j’ai pu. Une semaine de
plus et c’en était fini, je crois. À moins que Renaud ne soit qu’un allumeur, et je le pense, parce que Maurice m’a dit
que Renaud le draguait dans son cours. Cours où, sur 12 gars, huit sont
officiellement gais. Il y en a partout, partout, partout. Le gars en face de ma
chambre, il est encore dans le placard. Il a vu tous les films gais que j’ai
vus dernièrement, moins Les Roseaux sauvages qu’il veut d’ailleurs voir. Il connaît de A à Z tous les
producteurs de films de notre siècle avec tous les acteurs, les titres, en
musique aussi, effrayant. C’est juste un indice de plus qui s’ajoute à la façon
bizarre qu’il a de regarder les hommes qui l’entourent. Il vivait avec un gai à
Ottawa, il fallait qu’il lui rase le poil du dos. Heeurk ! Peut-être qu’il
aimait ça !? Mon nouveau voisin l’est aussi ; selon Maurice, c’est écrit dans
sa face, il est du type que l’on rencontre à Montréal. Il étudie en théâtre. En
plus j’en ai partout dans mes cours, le Renaud en a dragué un au Queen qui est
justement dans notre cours de latin. Je lui ai demandé comment il avait pu
draguer au Queen, danser avec le gars alors qu’il désire rester fidèle ? Il a
dit que ce n’était pas une contradiction. Allumeur ! Allumeur ! Et il m’accuse de me servir de lui. C’est plutôt lui qui
va se servir de moi pour terminer sa nouvelle sur l’infidélité. Il en a
écrit une page et demie hier, et il en écrira autant aujourd’hui, puis ce sera
terminé. Ça lui prenait une heure d’écrire un paragraphe avant. Depuis huit
mois il a beaucoup de problèmes avec ses parents, ils sont en crise parce que
l’enfant modèle de la famille est gai. Ils lui ont proposé un psychologue, un
psychiatre, une automobile flambant neuve et n’importe quoi d’autre pour qu’il
change d’orientation sexuelle. Le meilleur, paraît qu’en ville il y a un
imbécile qui affirme qu’avec des pilules on peut redevenir hétérosexuel ; les
parents de Renaud l’ont exhorté à les essayer. Renaud a tout refusé, il ne leur
dit surtout pas que son copain est arabe, ce serait la fin du monde, ils sont
hyper racistes. Bref, Renaud est convaincu qu’ils vont être au courant bientôt
; il croit que ses parents ont payé un détective privé pour enquêter sur son
cas. Quel beau roman tout cela ferait.
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Sébastien est encore sorti dans un bar tapette d’Ottawa hier. Il
a été au restaurant Mother Tucker, a dû manger un gros steak, il a reçu des
roses aujourd’hui de ses amis, ils lui ont payé un danseur nu hier. Ça m’a mis
en christ. Tu vas dans une salle en arrière avec le gars et il te fait un
strip-tease. J’ai une certaine misère à croire que ce strip-teaseur ne te
touche pas, j’ai longtemps entendu parler que c’était du sexe, que tu pouvais
les toucher et les sucer. Sébastien me dit tout ça et il s’imagine que je vais
rire. Ça me donne juste envie de coucher avec le premier du bord. Quel est donc
le problème de ses amis ? Il part pour quatre mois, c’est pas la mer à boire !
Un strip-teaseur, pourquoi pas un prostitué ? Quel genre d’amis a-t-il ? Ils
veulent accélérer notre rupture ? Ça va marcher, parce que moi les sacrifices
inutiles j’en ai plein mon casque. Je ne sors pas au Queen parce que mon
Sébastien paniquerait, il sort deux fois en deux semaines, il se fait même
payer un strip-teaseur. Le sacrifice est inutile, j’aurais mieux fait de
coucher à droite et à gauche, profiter de
J’ai bien envie de raconter ma
rencontre d’hier avec Anne Hébert, mais je suis trop en maudit et je
détruirais tout le monde, les méprisant à
tort pour ce qu’ils ne sont pas. Une petite journaliste téteuse de
Radio-Canada entre autres, un autre con d’un journal quelconque. Le délégué aux
Affaires culturelles de la Délégation du Québec, un esti de snob qui ne voulait
même pas s’abaisser à me serrer la main quand le mari de la directrice nous a
présentés. Heureusement que tout s’est bien déroulé avec Anne, elle va
effectivement devenir ma grande amie, ainsi que son petit ami de 22 ans, André.
Il s’est précipité sur moi après la conférence pour me demander d’où me venait
ma passion pour Anne Hébert. J’ai eu l’air de connaître son œuvre en long et en
large, trois misérables questions qui ont impressionné tout le monde et qui
m’ont ouvert toutes les portes. L’éditrice du Seuil, section auteurs québécois,
me regardait lumineusement et m’a donné le nom et le numéro de téléphone de la
femme à qui je dois téléphoner au Seuil pour faire déboucher mon idée de
scénario. Elle m’a dit qu’elle croyait que je n’aurais pas de problème, je
connais tellement l’œuvre d’Anne.
8
Je ne reviens pas à la vie, je m’enfonce encore plus, n’ayant pas
plus de deux heures à ma disposition chaque jour. Sébastien, par sa seule
présence, à vivre dans la même pièce, rien n’est plus possible. Mourir à faire
une seule action, une demi-journée de perdue. Encore à trois heures nous irons
courir dans le parc Montsouris, ce parc qui emplit ma vue de la fenêtre,
heureusement cette vue ne m’appelle pas à elle. Je n’ai aucun remords à
demeurer enfermé dans
Je passe ma vie à faire des cauchemars ces
temps-ci. De la Sorbonne, c’est maintenant sûr, certain et acquis en mon
esprit, mes études ont pris le bord. Anne Hébert m’a levé du lit ce matin : à 10h30 elle
téléphona, m’invitant à aller prendre un café ce mercredi à 17h. Je lui ai dit
que j’emmènerais Sébastien, ma douce moitié inséparable. Maintenant je me
demande si je devrais l’emmener. Je crois que oui. Ne serait-ce que pour être
sûr qu’il n’y aura aucun blanc dans notre conversation. On emmènera des fleurs
et un gâteau. Je viens de terminer de lire Les Fous de Bassan, j’ai lu Héloïse avant-hier, je lirai L’Enfant chargé de
songes aujourd’hui,
si Sébastien m’en laisse
Quelle joie de marcher dans Paris et n’être rien, pas même un
écrivain en devenir. Le parc Montsouris nous appartient, nous appartenons à la
Terre quand nous n’appartenons pas aux hommes. Anne Hébert, je ne vais chez
elle que parce qu’elle est Anne Hébert. Une femme qui a écrit plus de romans
que j’en écrirai peut-être, qui a gagné plus de prix que je n’en gagnerai, qui
a trouvé sa voie dans Paris comme je ne la trouverai pas et ne veux
— Vous écrivez, m’a-t-elle dit.
— Ce que j’ai dit ce soir, madame Hébert, tous les étudiants de
la planète auraient pu élaborer davantage, lui ai-je répondu.
— Non, il y a plus, ça se voit que vous êtes écrivain.
J’ai une aura qui se déplace
au-dessus de ma tête, semble-t-il. Serait-ce mon adaptation cinématographique
des Enfants du Sabbat qui la
pousse à vouloir me rencontrer ? J’aime mieux croire qu’il s’agit de la
curiosité d’une grande écrivaine, qui en chaque personne va rencontrer son
prochain personnage de roman, ou du moins quelques détails qui le feront
devenir plus humain que les humains ne le sont. Une allusion au monde gai
depuis que je la lis, à part les deux sœurs au couvent qui voulaient mourir
toutes les deux sur la croix, ensemble et dans la jouissance, et qui sont
mortes le même jour. Les Fous de Bassan : « Les deux garçons
coiffeurs recommencent à chuchoter contre
Elle est comique
Serais-je que j’appartiens à la vie active de Paris, je me
morfonds de lire Céline, j’en ai lu une page au hasard, ça m’a impressionné.
J’en entendais partout parler. Ça paraît bien à Paris quand tu dis que tu lis
Céline, Renaud disait. Alors je ne voulais rien savoir, mais il semble que sa
crise existentielle va trouver preneur chez moi. Je vais changer de sujet de
maîtrise, d’Artaud à Hébert : le changement est radical mais nécessaire, je
connais maintenant son œuvre en entier, ou presque. Je ne sais cependant pas ce
que j’inventerais à ce propos. Peut-être qu’elle pourra elle-même me guider. Je
n’emporte rien avec moi, seule la lettre remise à l’éditrice du Seuil à propos
du scénario. Je ne veux pas qu’elle pense une minute que je vais me servir
d’elle. Renaud l’a cru et maintenant il fuit. Tant pis, le sot, jamais je n’ai
compté sur lui. Je sais très bien qu’on ne devient pas quelqu’un comme ça à
Paris.
9
La semaine passée Renaud m’a bien fait comprendre qu’il ne
voulait plus trop entendre parler de moi. Le café qu’on a pris chez Majestic,
lui, moi et Sébastien, ne semble pas avoir aidé. On a discuté de religion, et
il est tellement croyant qu’on dirait qu’il en est devenu homophobe. À se
demander comment il peut encore vivre un tel paradoxe en son esprit. Il est
contre les revendications des gais, contre la reconnaissance du couple gai,
contre le mariage ou les bénéfices sociaux auxquels ils auraient droit.
Pourtant son copain Habib n’a pas la nationalité française, et il sera
peut-être expulsé de la France bientôt. Il s’en fout, il est contre la gay
pride, les parades, il est anti-gai. D’un autre côté, il drague à la planche,
il veut prendre son café dans la galerie où ça drague le plus à la Sorbonne, il
quête une cigarette à un gars dont ça se voit qu’il est gai, alors qu’il ne
fume même pas. Bref, un allumeur pur et simple. Je lui ai demandé ce qui
arrivait avec ceux qui voulaient que ça aille plus loin alors que pour lui ce
n’est qu’un jeu ? Il m’a dit qu’implicitement c’est clair que c’est un jeu
puisque souvent son copain est juste en face de lui quand il drague. Mais je
lui ai dit que les gens pourraient croire qu’il veut le faire à trois. On
dirait qu’il découvre le monde. On dirait qu’il s’accepte à un certain niveau,
et puis le reste il est presque
10
Cher François,
Je t’écris cette lettre aujourd’hui, j’ai le temps. C’est moi,
lié à toi par nos idéaux, nos goûts, nos orientations, nos vies, puisque je me
lance dans l’écriture d’un scénario avec nulle autre qu’Anne Hébert. Je suis
vraiment à zéro, ne connaissant rien, je vais me payer des livres sur le
scénario pour en connaître la forme et le vocabulaire. Je ne puis prendre la
chance de me fourvoyer dans ce projet, trop de choses entrent en ligne de
compte. Je t’avoue que si tu veux m’aider et que le projet t’intéresse, j’en
serai ravi. Sinon je ferai mes propres démarches, et on verra.
On a déjà travaillé ensemble, tu te souviens ? Ce minable travail
de sociologie où tu n’avais rien osé dire, qui t’a servi ensuite à montrer que
nous étions incapables de travailler ensemble. Ou cette pièce de théâtre, De par les sept lieux, Cégep en spectacle,
expérience que tu as trouvée traumatisante. Nul doute, nous étions faits pour
accomplir une grande œuvre à nous deux, qui cette fois sera
À nous deux, je pense que l’on peut en faire une réussite, car tu
connais les moyens et nous admirons les mêmes productions. Probablement que
Stephen Frears m’inspire et t’inspire aussi. Une autre poésie que se retrouve
dans le style du film Swoon, que je t’invite à aller voir si tu peux. Mort à Venise aussi, un peu. Un style pas
comme les autres, suggestion, insolite, ne donnant pas toutes les réponses,
aucune à la limite, surprenant, étrange, fucké. Mais il ne faut pas sombrer
dans l’effrayant, drame d’horreur ou récit
narratif du livre, cela n’aurait aucun intérêt. Comment retrouver ce
style, ô François, toi qui t’y connais ? Le
style des grands du théâtre italien, le grandiose, la prétention des
personnages à la limite, un style bien similaire au mien et au tien. Cela
serait-il possible ? Dans la grâce et
Dans trois heures je rencontre Anne Hébert. Je pourrai t’en dire
davantage de ce qu’elle pense du projet. J’ignore à quoi m’attendre. Je t’avoue
que j’ai un peu peur. Elle me semble plus occupée que j’aurais pu le croire. Je
ne sais même pas ce qu’elle pense de moi. J’ai lu toute son œuvre dans la
dernière semaine, une vraie indigestion. Je n’ai même pas envie d’en parler,
surtout pas à elle. Le petit téteux qui a tout lu et qui maintenant veut les
clés et les réponses. Mais voilà, de quoi parlerons-nous ? De moi, bien sûr. En
long et en large, je vais lui raconter mes déboires, mes insuccès et
infortunes, mes histoires d’amour, mes fantasmes. Et puis je deviendrai son
amant, je coucherai avec elle, elle en mourra et j’habiterai son appartement.
Scénario simple, me diras-tu, irréaliste peut-être, mais elle est ma night-mère
! comme elle dit.
Si je te racontais ma vie sentimentale, je me répèterais. En
résumé, j’ai couché avec Edward, tu le sais, Sébastien a couché avec Ken, j’ai
flirté à peine depuis que je suis à Paris. L’arrivée de Sébastien fut
difficile, il a tout chambardé mon petit univers, brisant une par une chacune
de mes habitudes, comptant pour moi chaque dollar que je dépensais. Ainsi je ne
vais plus au cinéma, encore moins au théâtre, n’achète plus de sandwichs, me
couche à 23 heures au plus tard, me lève à 13 heures le lendemain, je fais le
lavage et la vaisselle pour deux, non pas que je sois la femme du couple, mais
Sébastien est vache et si je ne le fais pas, personne ne le fera. Notre chambre
est une vraie porcherie de toute façon. Je n’ai plus le temps pour mes projets,
moi qui y passais 24 heures par jour
de mon temps. C’est assez infernal, mais j’arrive maintenant à ne plus me
chicaner avec lui. On recommence à vivre, avec l’été, bien qu’il n’y ait pas eu
d’hiver à Paris. Tu vois à peu près le tableau, je suis à la veille de le
foutre dehors ou changer de chambre. M’en fous de payer plus cher, il me faut
travailler plein temps sur mes projets, sinon je n’arriverai nulle part.
Tabarnack, aucun moyen de s’en sortir. Pendant ce temps Sébastien pratique son
piano quatre heures complètes par jour et m’affirme qu’il n’a jamais travaillé
autant. Qu’est-ce qu’il foutait, lui, à Ottawa ? Je ne veux pas le savoir.
Pour tes amours avec Jean, et ce que j’en sais, je t’approuve
sous tous les points de vue. C’est tout ce que j’ose en dire dans cette lettre
; ainsi tu pourras la laisser traîner où tu voudras, dans les égouts de la
ville de Montréal par exemple.
Je suis vraiment fier de toi et heureux que ton court-métrage remporte ce succès et que cela ne fasse que commencer.
Je sais que tu vas aller loin et que, même, tu écriras les deux autres
projets de scénario qui en font la suite et en feras un long-métrage. Nous
allons construire l’histoire, nous sommes la nouvelle génération : que les
vieux crèvent, notre place, nous allons
Bon, je dois me préparer pour partir chez Anne Hébert. Je vais
lui parler de toi, de tes amours tumultueuses, elle sera contente.
Je reviens de chez Anne Hébert. Son appartement n’en est pas un
de riche, elle habite la même place depuis 25 ans, avec son chat de 12 ans qui
s’appelle Petit chat, alors qu’il est gigantesque. Elle avait acheté des gâteaux à la
pâtisserie du coin, nous avions apporté une belle tarte aux cerises à 105
francs. On a acheté des fleurs, orchidées, j’espère qu’elle ne pensera pas
qu’on cherche à l’acheter. Bref, son univers est tout de même bien, bel
appartement, elle a certainement passé une belle vie, je ne crois pas qu’elle
se soit ennuyée. Quelques clés ne nous ont pas été données, c’est-à-dire comment elle a réussi à publier ses premiers poèmes
au Seuil, si elle a déjà eu des amants et des enfants. Apparemment aucun amant,
aucune photo, aucun enfant, sinon ceux du sabbat. On a discuté de
religion, elle ne semble pas croyante une miette, ça me soulage. Je l’ai
peut-être insultée, qui sait ? Mais revenons aux réalités. On a parlé du film,
il ne faudra pas s’enflammer, elle ne semble pas chaude à l’idée de voir ça à
l’écran. Elle a déjà refusé à un certain
Gaston, metteur en scène je crois, d’en faire une pièce de théâtre. Elle
dit qu’il n’a jamais été question pour elle d’en faire un film. Elle semblait
vouloir me dire non, mais elle en était incapable. Elle a terminé la soirée en
me disant qu’elle réfléchirait et qu’elle rouvrirait le livre. Elle m’a dit qu’elle devait travailler sur
d’autres projets en ce moment, ce à quoi j’ai répondu que je peux écrire le
scénario et qu’elle pourra le relire ensuite et me dire, si elle n’est pas
satisfaite, quoi changer. Elle a dit qu’elle ne voulait pas que je travaille
pour rien. J’ai l’impression que je vais recevoir une lettre du Seuil sous peu m’affirmant que c’est non. Bref,
elle ne doute pas de ma bonne volonté, elle a peur que je perde le contrôle sur
le projet et que le tout finisse en un film d’horreur où règnent l’inceste et
l’exorcisme. Elle dit que le monde du cinéma est très ingrat et qu’on se fout
de l’auteur, que l’argent arrive avec toute une série d’obligations qui vont
conduire à l’échec du film par ces sacrifices. Je lui ai donc dit que nous
faisions toi et moi du cinéma indépendant, que nous n’avions donc personne pour
nous dicter quoi faire (je lui ai dit n’importe quoi). Je lui ai dit aussi que
certaines scènes étaient extraordinaires, par exemple Julie chez le docteur qui
trouve que la coiffe des sœurs
Elle viendra au concert de Sébastien ce 18 mars, on va aller la
reconduire après. Je me demande si elle va se désister.
Je te remercie pour tes affiches, elles sont très belles, je les
ai accrochées à mon mur chenu et vide. Ça me sacre un bon coup de pied pour me
motiver dans mes projets. Ta lettre est très profonde, maintenant que je
Tu me sembles bien à Montréal, bien sûr à Paris on fait toujours
plein de rencontres. À chaque nouvelle personne tu es certain de t’ouvrir à un
nouvel univers. Par exemple, hier on est allés à un concert en bas, on a
rencontré un gars qui a déjà enregistré trois disques compacts pour de la
musique de films et de pièces de théâtre. Il a un petit studio d’enregistrement
maison et il ne chargera que 50 francs de l’heure pour que Sébastien puisse
faire une cassette démo digitale. C’est une ville qui a beaucoup à offrir quand
tu prends le temps de t’y incruster, mais Montréal aussi, je suppose. Vois-tu,
tu ne pourrais pas demeurer ici indéfiniment. Le mieux, c’est de s’inscrire
dans une école, ça semble relativement simple d’être accepté. Ça ne coûte rien
et tu peux rester au moins deux ans sans problèmes. Je ne saurais cependant te
conseiller de venir ici. Je vois déjà Sébastien me tomber sur la fripe s’il se
rend compte qu’il est venu pour rien et que rien ne débouche. Mais je suis
convaincu que tout ira bien. Avec le monde qu’il y a ici, je te jure, tout
projet trouve son public et ses mécènes. Mais l’ailleurs est-il vraiment
meilleur ? Cela pourrait bien dépendre de tes rencontres. Les bars sont bien
garnis en tout cas, il y a des gais partout, même en dehors des bars. J’ai
rencontré une seule personne qui n’était pas gaie, et je t’avoue que je n’en
reviens pas encore. Comment ? Tu n’es pas gai ? Impossible, tu es l’exception.
Probablement que tu ne t’acceptes pas encore.
En ce qui concerne le jour de l’an, c’est
vraiment terrible. Je suis demeuré un mois au Canada et je n’ai passé que trois jours au
Saguenay. Je n’ai même pas vu mes parents, puisque je demeurais chez ma sœur et
que nous avons passé notre temps à tenter de voir tout le monde. Je n’ai même
pas appelé Gaston, il ne me parlera plus jamais après ça. Bref, j’ai des
remords immenses, mon père m’a donné 650 $ pour que j’aille le voir. On a passé
une soirée ensemble, tu te rends compte ? Le problème, c’est que je voulais
absolument emmener Sébastien, et que celui-ci travaillait, avait des cours de
piano, de voix et pratiquait avec Gordon au violon. Ô triste univers, comme
j’aurais dû laisser l’enfant à
À bientôt !
11
Il est temps que je parle de mes nouveaux copains et copines
d’étage. J’ai appris dernièrement que les couples hétérosexuels aussi se
demandaient parfois qui était la femme dans le couple. Entre autres, nos deux
guitaristes un peu plus loin. C’est la femme qui est en contrôle de tout et qui
prend les décisions devant son copain plutôt mou et passif. Ce pauvre, lui,
a-t-il encore une vie ou vit-il en fonction de sa blonde ? L’autre à deux
portes de moi me fait chier parce qu’elle a toujours un grand sourire et que
c’est hypocrite, quand nous savons ce qu’elle dit dans notre dos. Les deux
autres de chaque bord, c’est la même chose. Celle d’en face doit avoir 40 ans,
ne me dites pas que ça étudie au doctorat, ça. En plus elle semble se permettre
de nous juger, nous la jeunesse, et de me chialer parce que la veille il y a eu
une fête dans la cuisine et je n’ai absolument rien à voir avec cela. Le plus
beau morceau, il s’agit d’André. Ce gars me méprisait tellement, j’ai bien vu à
parler un peu avec lui qu’il n’était plus de notre monde. Un gros rejet de
notre société qui se revalorise dans sa prétention et ses études, s’y
accrochant comme s’il s’agissait de sa dernière motivation à vivre. Alors il me
dit qu’il est l’élite de la société et qu’il ne peut pas s’abaisser à parler à
ceux qui ne sont pas l’élite. Je lui fais remarquer que ça le limite
complètement, puisque c’est impossible alors de parler avec l’élite qui a
étudié une autre branche que la sienne, l’histoire de l’art par exemple.
Ensuite, il me dit qu’il étudie en
littérature, et comme par hasard nous sommes incapables de communiquer
puisque nous avons étudié des auteurs différents. Le voilà bien mal pris. Mais
lorsque je lui ai dit qu’Anne Hébert viendrait peut-être au concert de
Sébastien, le voilà qui fantasme tout haut, qu’en tant que grand responsable du
comité qui organise les activités culturelles, quelle gloire ce serait pour lui
d’avoir Anne Hébert en conférence et pouvoir prendre une photo d’elle avec lui
pour que ça se retrouve sur le mur de
12
Ne suis-je pas en crise parce que le mois de mars est com-mencé ?
Aujourd’hui avec Renaud j’ai discuté. Ça touche à sa fin, la
conversation fut cinglante, directe, intenable. Ça me rappelle la crise de
François dans le temps, quand on s’écrivait. C’est peut-être moi le problème,
je devrais être plus hypocrite et ne pas provoquer les conversations franches.
Plutôt laisser couler le temps et voir les sentiments des gens changer. Bref,
j’ai des choses à apprendre, que je ne discerne pas pour le moment, mais je
sais que cela fait deux fois que je me retrouve dans cette situation. Enfin,
voici ce que j’ai dit à Renaud au cours de latin :
— M. Renaud, qui êtes-vous ? Vous êtes fier d’avoir eu 83 % à
votre examen de latin ? Vous avez bien travaillé. Je suis fier de vous, M.
Renaud. C’est votre copie qu’elle cite sans cesse ? Alors, vous vous êtes bien
reposé de moi ? C’est bien connu que je suce l’énergie de mes amis. Cette
semaine, c’est l’alerte anti-moi sur Paris : « La semaine prochaine je veux
rester seul. » « Après le cours je dois m’enfuir. » La vie est difficile
lorsqu’il y a le rejet, même d’une amitié. Voilà pourquoi ma dépression. Ne te
serait-il pas plus simple de me dire que tu ne veux pas de mon amitié ? Ou
restons superficiels, nous nous dirons bonjour au cours, voilà. Selon Maurice,
je suis un paranoïaque convulsif. J’avoue que c’est peut-être vrai, et même
j’espère que c’est vrai. De toute façon, il est évident que c’est moi le
problème, si je t’ai effrayé à quelque part. À moins que toi aussi sois
paranoïaque, tu crois que je veux me servir de toi, ce qui est absolument faux.
Je me fous bien d’où tu travailles et je n’ai pas besoin de toi pour écrire un
livre. Mais c’est vrai que j’exagère peut-être. Qui sait, peut-être suis-je
plus exigeant que toi en amitié. Peut-être aussi tu m’as laissé m’approcher
trop près de ton intimité avant de couper les ponts ensuite. Mais peut-être que
tout se tassera au retour d’Habib, et sincèrement je l’espère. Tu me sembles
vouloir fuir et cela m’affecte moralement. Mais peut-être n’est-ce que de
— Jaloux ?
Quand Renaud a écrit « jaloux » sur la feuille, j’ai éclaté de
rire dans
13
Renaud a rencontré Maurice à la biblio, paraît qu’il est en panique puisque je semble fâché contre lui. Comme c’est
bizarre. J’émets une hypothèse : je crois qu’il veut être ami avec Maurice et
que, malheureusement pour lui, c’est moi qui fais le pont. À moins
qu’effectivement il ait encore une quelconque
intention d’être mon ami. Comme s’il pouvait n’être en rien effrayé par
ma paranoïa, puisqu’on s’amuse à me trouver
des névroses. Je propose également que les gens sont devenus tellement renfermés
socialement, que la simple demande de la vérité rend fou, et aussitôt
t’apporte des remarques telles que tu es névrosé et devrais être enfermé. On
doute, mais on se tait. Quand on cherche à voir plus loin, à comprendre
certaines actions, c’est déjà trop pour le peuple. Jusqu’où allons-nous pousser
la sottise de nos conversations ? On pourrait nous croire en chicane de couple,
comme dirait Maurice, voilà pourquoi ça ne vaudrait plus la peine que nous
tentions d’être amis. L’avenir nous dira ce
qu’il en est. Je devrais le revoir mercredi prochain, il dira sans doute
que je lui fais la gueule, et ce serait vrai. Je ne le supporte plus, mais en
même temps je dois aller m’asseoir près de lui. M’asseoir ailleurs implique
trop de choses et c’est de l’enfantillage. Belle société, faut continuer à être
superficiel et hypocrite. Le problème, c’est qu’il connaît Maurice, c’est déjà
plus difficile pour moi de couper les ponts. Franklin me dit de ne rien couper,
puisqu’il travaille chez ce grand éditeur. Comme si cela pouvait m’arrêter de
l’envoyer chier, au contraire, c’est une motivation de plus. Je suis rempli de
préjugés, parce que j’ai l’impression que tout le monde est rempli de préjugés.
Que nous réserve donc l’avenir ? Je me demande s’il y aura une évolution. Moi,
les évolutions qui avancent à pas de tortue pendant des semaines, ça ne
m’intéresse pas. Si c’est pour me présenter la stagnation, fuck it. C’est le
temps de fermer le Chapitre Renaud. Il me faudrait l’accrocher dans un coin
noir, l’embrasser, le déshabiller, le sucer. Sinon je ferme le Chapitre Renaud.
14
Je parle très peu de Sébastien. Pourtant il occupe toute ma vie.
Tellement qu’il ne me laisse plus le temps de rien faire. Il veut toujours sortir le soir, parce qu’il n’a plus rien à faire.
Résultat, on dépense comme des malades et il mate les hommes dans les
bars gais du Marais. Hier c’était au Duplexe. Avant-hier c’était à l’Amnésia.
Je ne compte pas ses matages dans le métro, au resto U, à l’épicerie. Il n’est
vraiment pas discret, il fait vraiment chier. Je l’endure parce que je sais que
ça ne va pas plus loin ; mais aussitôt qu’il se retrouve seul, qu’est-ce qui se
passe ? Il est sur le point de réussir dans la musique, il deviendra peut-être
riche. Ce n’est pas suffisant pour me convaincre de rester avec lui. D’un autre
côté, je ne peux pas le laisser sur des frivolités, pour le reste, je l’aime et la rupture serait très difficile.
Peut-être en serais-je incapable ? C’est grâce à moi s’il sera annoncé dans Pariscope
et l’Officiel des spectacles pour son concert à
15
Monde de tapettes pourri ! Toutes des estis de tapettes, grandes
folles, qui ne pensent qu’au sexe, qu’à sortir, danser, flirter, s’arranger, et
puis quoi encore. Inutile de vouloir prouver le contraire, c’est ça et c’est
rien d’autre. Et moi j’en suis à l’écœurement le plus complet. J’aime encore
mieux les p’tites histoires pédophiles de Gide dans des contrées lointaines que
l’esti de vie gaie de Paris. Sébastien vient de décrisser à un Gai-T-Dance au
Palace, une boîte qui charge 70 francs l’entrée, 40 francs si tu arrives avant
17 heures. Ça continue jusqu’à 2 heures du matin. Et là je suis en christ parce
qu’on passe notre vie à sortir dans tous les estis de bars tapettes de Paris,
et pendant ce temps je ne fous plus rien et je m’inquiète inutilement de
Sébastien. Tellement que maintenant j’en suis au bout du rouleau et que
j’aimerais mieux lui rendre sa liberté et m’en balancer complètement. Le crisser
là, lui, le classer grosse tapette incapable de se contrôler et qui veut des
amis avec qui coucher, go for it ! Je ne veux pas passer ma vie à m’imaginer le
pire, je ne veux plus rien savoir. C’est drôle que toutes mes aventures
foirent, et que les siennes doivent déboucher. Je vais être incapable de faire
quoi que ce soit, je vais crever à me lamenter sur ce qui pourrait arriver. En
plus je ne serai pas parlable lorsqu’il va revenir, s’il revient. Comment m’en
sortir ? On vit ensemble, et si on se laissait, il trouverait quelqu’un d’autre
dans la semaine qui suit. C’est moi qui souffrirais, je ne suis même pas
certain qu’il s’en rendrait compte que je ne suis plus là. Il est à deux doigts
de réussir dans la musique et moi à deux doigts de lui dire que je voudrais que
ce soit fini, sans trop savoir comment on peut finir cela sans trop me faire
mal. Et de toute façon je n’ai pas un sou.
Franklin vient de téléphoner. Je l’ai pratiquement envoyé chier.
Je regrette, mais que voulez-vous ? J’en ai assez de la vie à Paris, maintenant
que j’y pense. J’ai vraiment envie de partir. Heureusement que je n’ai pas
d’argent, je décrisserais immédiatement. Départ autour de la planète, n’importe
où. Je n’en veux plus de la Sorbonne qui nous empêche de respirer, j’en ai ma
claque ! Et ce n’est pas vrai qu’il fait chaud à Paris en hiver. Il fait froid
et il n’y a pas de neige. Et quoi d’autre qui n’est pas vrai et que l’on essaye
tant que l’on peut de se convaincre que c’est mieux ici. Ce n’est pas mieux
ici, la France ne m’intéresse plus. Je l’ai démythifiée tant que j’ai pu, j’ai
compris que l’on est mieux près de chez soi avec sa famille. Comme le mythe est
séduisant. J’envie les crétins qui n’ont pas terminé leur secondaire 5 et qui
rêvent de partir pour Paris. Eux au moins ils seront heureux et garderont
espoir à quelque chose. Rêver qu’un jour ils réaliseront leur rêve, être
heureux au-delà de tout. Car il vaut mieux espérer être heureux un jour que de
comprendre que nous ne serons jamais heureux. C’est là le prix de la
réalisation de nos rêves de jeunesse. Ainsi je m’accrocherais encore à des
chimères qui me motivent à vivre. La vie est d’une éternelle platitude.
Se peut-il que je sois resté ici et que rien ne va arriver dans
ma vie ? Ce n’est pas pour rien que je suis demeuré ici ce soir, plutôt que de
sortir. Il se pourrait que ce ne soit que pour Sébastien en fait, il va lui
arriver quelque chose et je ne veux pas savoir quoi. Se pourrait-il que cela ne
marcherait que dans un sens ? C’est-à-dire que nous serions laissés chacun à
soi pour que seulement lui puisse en retirer quelque chose de bénéfique ?
Pourquoi me l’avoir parachuté du Canada si c’était pour me faire comprendre que
c’était terminé et qu’il a besoin de respirer sans m’avoir tout le temps sur
son dos ? Christ ! N’ai-je pas suffisamment prouvé à la face de la planète que
je m’en foutais qu’il soit quatre mois tout seul au Canada sans moi, libre de
faire ce qu’il veut ? Je dois apprendre peut-être à être moins possessif ?
Franklin et Maurice sont prompts à me dire que je dois laisser Sébastien sortir
sans moi. C’est quoi leurs expériences que je n’ai pas ? Ils se sont fait
tromper combien de fois, eux, tellement qu’ils s’en balancent. C’est normal,
pour eux. Pourquoi ? Parce qu’eux-mêmes ne sont pas fidèles. Je me rends compte
aujourd’hui que je ne connais rien de la vie de Franklin et de Maurice.
Maurice, c’est encore pire. Il a couché avec quantité de gars depuis qu’il est
à Paris, à l’écouter, on dirait qu’il est pur. Combien de fois m’a-t-il dit de
me mêler de mes affaires quand on arrivait à parler de ses relations amoureuses
à Paris et ailleurs ? Moi, pendant ce temps, je leur dis tout, je leur fais
lire mes écrits, ils ont l’impression de devenir mes vieux potes. Il n’y a que
de la superficialité là-dedans. Et combien de fois, chaque fois que je
m’approche de Sébastien, il me repousse. Bon Dieu ! Il n’en veut pas
d’affection, lui ? M’aime-t-il ? On fait l’amour à peine une fois par semaine,
je voudrais le faire à chaque jour. On a deux lits simples séparés, on dirait
que ça lui fait plaisir, comme ça on n’a plus besoin de se prendre dans les
bras. J’en ai ma claque ! Et si tout ce qui existe à Paris ressemble à Renaud,
vaut mieux laisser faire. J’aurais peut-être envie de l’appeler, lui,
aujourd’hui. Mais j’ai comme l’impression que Sébastien trouverait ça bizarre,
et qu’en plus Renaud ne voudrait rien faire. De toute façon, c’est vrai que je
ne puis plus le sentir. Il me fatigue énormément. J’ai téléphoné à André, le
genre de petit-fils à Anne Hébert. Il ne m’a jamais rappelé, malgré mes
messages sur son répondeur. C’est clair qu’il ne veut rien savoir. Peut-être me
rappellera-t-il ? J’en doute, son message change à chaque fois, aujourd’hui ça
dit qu’il ne couchera pas chez lui, qu’on devrait rappeler demain. Or, ce
message date-t-il d’aujourd’hui ? Un autre crétin, je suppose, hétéro
peut-être. Et j’avoue que ça ferait changement de rencontrer un hétéro pour une
fois. Les gais ne tiennent plus à terre.
Life sucks. Aujourd’hui, j’ai repassé en revue les différentes
façons de se suicider. Pilules, fusil, rails d’un métro ou RER,
J’attends, patiemment, que Sébastien arrive. Incapable de faire
quoi que ce soit d’autre. Ensuite, il ira directement jouer au piano pour deux
heures. J’attendrai patiemment qu’il revienne, comme d’habitude, incapable de
faire quoi que ce soit d’autre. Lorsqu’il reviendra, je vais m’enfuir à la
cuisine avec mon ordinateur, il ne dormira pas de la nuit et il me le
reprochera amèrement. On se lèvera à une heure de l’après-midi, il me le
reprochera la journée durant. La vie de couple, rien de pire.
Sébastien vient d’appeler, je passe pour le gros paranoïaque,
depuis que Maurice le crie un peu partout. Ils ont dû discuter toute la soirée de mon cas, de ma paranoïa. J’aurais dû
décrisser de l’appartement, ne pas répondre au téléphone. Je croyais que
c’était le salut extérieur, Renaud ou André. Mais c’est bien connu, il n’y a
jamais de salut extérieur. Les soirées
tristes seront toujours des soirées tristes. La vie est d’une platitude
à laquelle on ne nous prépare pas suffisamment. On devrait parler de la
platitude de la vie aux enfants en bas âge. Leur dire qu’ils n’ont absolument
rien à attendre de la vie, et que la mort risque fort d’être leur seul bon
moment. Tant mieux si ça se passe dans la solitude la plus complète. Il n’y
aura personne pour faire la marionnette
autour de soi, personne qui souffrira en silence en se faisant croire
que tout va bien et que la vie est agréable et extravagamment intéressante,
alors que tout le monde le sait que la vie est plate à mourir, ce pourquoi je
meurs.
Sébastien vient d’appeler pour me dire que c’était plate la vie,
que les gars étaient tous laids au bar, que ça lui rappelle Montréal et que Montréal c’est plat. Il dit que les gens avaient
l’air de trouver la vie plate, ce pourquoi ils semblent sortir là sans cesse.
Christ ! Il me prend pour un con ou quoi ? Je le sais bien qu’il a
trouvé la vie passionnante l’instant de ces quelques heures, manquant de temps
pour bien se remplir les yeux de tous ces beaux jeunes hommes, en en matant une
série, ramassant peut-être un numéro de téléphone, jasant avec un autre. Dansé,
il a dansé. C’est vrai que la vie est plate pour les habitués des lieux, mais
pour les non-habitués, la vie peut sembler passionnante l’instant d’un moment.
Moi parti, quel fardeau vient de prendre le bord. Libre de draguer enfin,
d’avoir du fun, d’espérer un peu de sexe facile avec autrui. Ahhhh ! On dirait
que je ne le contente pas. Pourtant, c’est de sa faute si on ne fait plus rien
dans le lit. Christ ! On dirait que je l’attache avec une laisse, l’empêche de
respirer par ma seule présence. On sort ensemble, alors le fun est coupé.
Quelle drôle d’idée se fait-il de la vie d’un couple. Je ne crois pas qu’on va
finir nos jours ensemble. Éventuellement je crois qu’il va me dire qu’il faut
se séparer pendant quelques mois, lui et moi. Alors il ne me faudra pas manquer
ma chance, coucher avec le plus de monde possible. Pour le faire chier, parce que
ce sera la seule raison de sa pause. Mais moi la pause sera longue. En fait, on
ne reviendrait pas ensemble. En fait, j’aimerais bien me sortir de cette
relation. Je suis de mauvaise humeur en permanence, ça déteint partout, tout le
monde le sait. Lui, Sébastien, se complaît dans l’innocence. On dirait que ce
n’est que moi le problème alors que c’est tout lui le problème. C’est moi le
paranoïaque. Pauvre Sébastien, on te comprend, un copain comme ça, ça étouffe.
Ces gens-là n’ont jamais compris ce qu’était une relation durable, on le voit,
on l’entend, ils n’ont jamais pu rester avec quelqu’un plus d’un an ou deux. Et
ils en sont fiers de leurs deux ans ! Mais de quels deux ans parlent-ils,
lorsque tous les jours ils vont faire du sport, matent quelques beaux gars, se
font sucer vite-vite, repartent ni vu ni connu auprès de leur belle relation ?
Et ils viennent me traiter de paranoïaque. Trois ans et demi avec Sébastien,
c’est vrai qu’il faut parler de miracle dans le monde gai. Faut s’accrocher, je
vous jure, lorsque tes amis te disent que tu as un problème si tu ne partages
pas ton copain avec
16
Sébastien est chaque jour plus près de son concert à la Maison
des étudiants canadiens. Tout le monde s’active autour de lui. Mes amis, je les
vois comme des menaces, me voler mon Sébastien, me le corrompre dans les
piscines et clubs de sports de la ville de Paris. Cette insistance de Franklin
et Antonin, qui ont encore téléphoné aujourd’hui pour aller à la piscine. Ça
les intéresse donc bien de nous voir à moitié à poil. Menace tellement grande,
qui me fatigue tellement, que j’envie l’époque où je pouvais rencontrer mes
amis à Paris, prendre un verre, sans que je sente un danger. Je suis à la merci
de Sébastien, à la merci de chacune de ses décisions. Je ne voudrais pas
apprendre un jour qu’il a couché avec Maurice, Renaud ou Franklin. Ça me
mettrait vraiment en maudit. J’enverrais chier tout le monde, je partirais de
Paris. Si Sébastien veut appartenir à la masse, je n’y serai plus.
Renaud est venu aujourd’hui, visite surprise. J’ai encore fait la
gueule, j’ai peur qu’il commence à paniquer et qu’il disparaisse de ma vie.
Somme toute, il serait un bon ami, et il pourrait éventuellement m’ouvrir
certaines portes, même à Sébastien d’après ce qu’on peut comprendre. Il me
faudrait changer d’air mais j’en suis incapable. J’ai juste envie de l’envoyer
promener. En plus, il s’habille tellement mal que j’ai une certaine misère à
définir si ce sont ces vêtements qui clochent ou si c’est son physique. Il y a
une limite à vouloir être nerd ou intello. Mais ce n’est certainement pas à moi
à lui faire comprendre de s’habiller mieux. Parfois il paraît bien. En plus, il
ne semble pas se laver souvent ; il est arrivé quelques fois avec des graines
un peu partout, dans les yeux, dans les cheveux, dans les oreilles, sans compter
les poils qui lui sortent par le nez. Ne lui a-t-on jamais dit que ça se
coupait ces poils-là ?
Finalement ça m’a un peu libéré cette soirée seul avec moi-même.
Je ne me suis pas trop inquiété et je vais laisser Sébastien respirer
davantage, maintenant. Je pense qu’il s’est calmé aussi, il ne recommencera pas
de sitôt ses escapades répétées dans les bars gais de Paris. Une erreur de sa
part et c’est fini, qu’il le sache. De toute façon je n’ai rien à attendre de
lui. S’il fait de l’argent, ce n’est que pour lui. Je ne recevrai pas de
salaire. Je le connais, il est vraiment mesquin de nature. Il sera du genre à
se rouler dans ses millions et ne pas donner un dollar à personne, pas même à
sa famille. J’exagère sans doute, j’espère. Aujourd’hui, j’ai confectionné son
affiche, Shades of Devotion, et il m’a fallu céder à Renaud le discours d’ouverture qu’il a
pris quatre heures à composer, alors que je savais déjà exactement ce que
j’allais dire pour présenter Sébastien. Des concessions, s’il se sent dans le
coup, on a plus de chances qu’il apporte ses amis, et qu’il tente d’amener des
grosses légumes importantes. Ce qui semblait un petit concert à la noix au
début, est devenu le concert du siècle de
17
Aujourd’hui fut ma pire
journée depuis que je suis à Paris. Du moins depuis que Sébastien est arrivé.
J’ignore comment il a fait son compte, il a réussi à se mettre la moitié des
étudiants de la maison à son dos. Ça paye d’être du bord de la directrice, mais
maintenant le comité des résidents a ajouté un potin à leur ordre du jour : le
cas Sébastien. Merde ! Il n’étudie même pas, il n’a pas le droit d’être ici, et
là tout le monde est contre lui parce qu’il exagère dans les horaires du piano.
Je peux comprendre qu’il veuille pratiquer quatre heures par jour en bas dans
la chambre insonorisée, et trois heures dans le grand salon sur le Steinway,
mais là il ne respecte plus ses heures, en plus il a le culot d’en demander
davantage. Il est comme ça avec moi aussi, et ça me soulage de voir que c’est
lui le problème. En plus, je suis heureux de le voir orienter sa haine vers
Annick et non vers moi. Il avait le piano jusqu’à 15 heures aujourd’hui. Il est
tellement con ! Il a oublié de demander la clé du piano, alors il a fallu
qu’ils attendent 13 heures avant de pouvoir commencer à enregistrer. À 13h15
ils n’étaient même pas installés. À 14h la banque téléphone, il doit aller
signer des chèques de voyage qu’il avait oublié de signer. Résultat, ils ont
travaillé jusqu’à 18 heures et ils n’ont même pas deux chansons d’enregistrées.
Même pas, parce qu’il reste tout le re-mixage des voix à faire. On n’avait pas
besoin d’un enregistrement de haut niveau, bon dieu ! J’avais dit à Sébastien
d’acheter la machine à quatre voies et le DAT, Walkman digital. Mais non
! Il voulait payer Victor 50 francs de l’heure. Alors là, ça lui a déjà coûté
300 francs et il n’y a aucune chanson d’enregistrée. Et Victor n’est pas
fiable, demain il va s’inventer des raisons pour ne pas venir. Mais, à 15
heures, Annick a commencé sa crise. Elle s’impatientait, disait à tout le monde
comment Sébastien ambitionnait et qu’il monopolisait
18
Sébastien vient de se faire offrir un emploi à Londres, il y
pense sérieusement. Je pourrais le suivre, mais la question de l’argent flotte
sur nos têtes et j’ai l’impression qu’il
serait heureux de me renvoyer à Ottawa travailler cet été. Non merci,
plutôt mourir, trouver un emploi ici. Je ne désire pas repartir. Je suis cependant
vraiment mal pris. Je ne dors plus tellement, je fais du stress à cause d’un
professeur, M. Abarnou, et mes études. Comment vais-je expliquer à mes parents
que j’ai abandonné mes études ? Ah, si l’on
pouvait partir pour Londres. J’avoue que cela me tenterait et, à la
limite, si ce n’est de m’occuper des concerts de Sébastien, je crois que je
pourrais me débrouiller pour donner des cours de français ou traduction. J’irai
voir dans les universités, les lieux de résidence des étudiants, je sens que je
trouverais. Suffisamment pour en vivre ? Je sens bien qu’il doit y avoir
beaucoup de Français en Angleterre, au moins autant qu’à New York, alors je ne
sais pas à quoi m’attendre. Sébastien ne veut pas payer pour moi.
La sœur de Sébastien est arrivée avec son fiancé. Ils vont
s’acheter des assiettes de Limoges, et j’ai comme l’impression que ces
assiettes, c’est de l’arnaque. Sébastien veut tellement s’en acheter que je
pense que ça en prendrait peu pour qu’il y engouffre ses derniers 1,500 $.
Demain ils vont à Limoges, sans moi, je
n’ai plus un sou. En plus, Sébastien ne me donne pas d’argent, il paye pour
moi. Il dit qu’ainsi je ne dépense pas. Alors je me retrouve comme les filles
du père Goriot de Balzac, mon sugar daddy ne me laissera pas dans la rue,
mais il me laisse l’humiliation de ne pouvoir même m’acheter un café lorsque
mes cellules en revendiquent un. Mais si j’ai le choix entre ça et qu’il me
renvoie au Canada, c’est certain que je reste. Le problème, c’est que je ne
pourrai définitivement pas payer le mois prochain. Et la Banque nationale de
Paris m’a déjà envoyé un premier avertissement, mon compte est en souffrance et
je dois rembourser ça tout de suite,
19
Je suis devenu le chouchou de la directrice depuis la venue
d’Anne Hébert au concert. Elle court presque après moi dans les corridors.
Aujourd’hui, c’était pour me remettre un article sur Anne Hébert, une analyse du rôle féminin alias sorcière dans son
œuvre. J’avoue que je m’en fous et qu’Anne Hébert également va s’en foutre
lorsqu’elle recevra la photocopie de
20
Voilà soudainement que je me
retrouve devant un vide. Londres me semble logique comme changement radical, je
ne doute pas que l’on ira, d’autant plus que l’on n’a plus d’argent. Ou alors
Sébastien partira, et moi, ma vie prendra un autre virage. Anne Hébert me
semble avoir beaucoup de mérite pour réussir à nous inventer un roman complet
comme elle le fait. Non pas que j’en sois incapable, mais de le soutenir pour
que ce soit intéressant pendant 300 pages, c’est autre chose.
Je crois que j’aurais tôt
fait de retourner au Canada, m’arranger avec Abarnou pour faire ma maîtrise
là-bas. Je n’ai plus le choix. Sébastien me tient par la peau des fesses, me
reproche sans cesse de ne pas lui rembourser ses 3,000 $, et il anticipe déjà
que c’est lui qui devra m’entretenir tout l’été. Même si j’avais mon prêt cet
été, je suis incapable de le repayer et je n’ai pas suffisamment
d’argent pour vivre. Pire, je n’ai aucun revenu pour le prochain mois, je n’ai
pas deux francs. Dans deux semaines je dois payer mon loyer. On s’est chicané
aujourd’hui, il n’est plus parlable, il me reproche cinquante-six choses, il
m’a dit qu’il n’avait pas besoin d’un deuxième Éric dans sa vie (son
ex-copain). Il menace de me laisser. L’argent, agent destructeur. Le monde
s’est arrêté de tourner avec l’arrivée de sa sœur, et là j’en ai plein mon
casque. Il est 20h30, de toute ma journée aujourd’hui je ne me suis occupé que
de sa sœur et son fiancé. Puis, pendant qu’ils étaient à Versailles, j’ai fait
toute la vaisselle, le ménage et le lavage. Sébastien n’a plus le temps pour
cela, comme d’habitude, étrangement. Il y a toujours une bonne raison pas loin
pour qu’il ne fasse rien, il s’agit de réfléchir pour
Edward a téléphoné de New York, il a parlé
avec Sébastien, lui a dit qu’il avait trop de copains en même temps. Il me parle ensuite
et me dit qu’il n’en a pas tant que cela, et que rien n’est aussi fort que ce
qu’il éprouve pour moi. Peut-être que je devrais partir pour New York. En fait,
si Sébastien me laisse, c’est là où j’irai. Car je ne puis plus retourner à Ottawa
chez ses parents si nous ne sommes plus ensemble, et je ne retournerai certes
pas à Jonquière chez mes parents. Vivre illégalement aux États-Unis, ce serait
bien. Aux crochets d’Ed, encore mieux. On va aller tester ses sentiments pour
moi. Ed, Ed, Ed ! Je t’aime ! Ta chambre est si bien rangée que je crois bien
que tu seras la femme du couple à part entière. C’est de ça que j’ai besoin en
réalité. Et tu me nourriras et m’offriras un toit, je crois donc que tu seras
aussi l’homme du couple. Je serai donc l’animal domestique, a pet, celui que
l’on nourrit et que l’on cajole. Plus de femme ni d’homme dans le couple. Je
suis prêt pour mon nouveau rôle social.
21
La voisine d’à côté a été déviergée cette semaine par un autre
vierge intello français à lunettes de l’étage du dessus. Ils font l’amour en
cachette à 5h30 du matin et s’imaginent que personne ne les entend. Elle se
lamente comme un animal qui a mal, elle aussi, c’est la mode dans cet
établissement. Lui aussi jouit fort, à se demander si les hétéros ne jouissent
pas davantage que les gais lorsqu’ils font l’amour. Ce qui expliquerait
pourquoi ils jouissent si fort. Ils ont beau le faire la nuit, je les entends,
comme par hasard, chaque nuit. À l’heure actuelle, tout le monde est au
courant, je l’ai déjà raconté à deux ou trois personnes. Tant pis pour eux, eux
aussi ont raconté à tout le monde que l’on faisait l’amour. Paraît que le
lendemain de leur première fois, ils sont allés à l’épicerie ensemble, et
qu’ils étaient si heureux que leur sourire faisait peur. Je crois que leurs
études viennent de prendre le bord pour un bon bout de temps. Ils font l’amour
deux fois par jour. Avec Sébastien, en ce moment, on ne le fait qu’une fois par
semaine. Et encore, c’est parce que je le force. Il dit que je suis nymphomane,
j’ai plutôt l’impression que c’est lui qui est impuissant et que ça lui prend
toute la misère du monde pour s’exciter. Peut-être ne lui fais-je plus d’effet,
et je m’en fous.
22
Je me demande ce que fait Anne Hébert, si elle a pris le temps de
lire un peu mes écrits. Je suis tellement anti-vieux là-dedans qu’il lui faut
être en béton pour trouver cela bon. Plus j’y pense, plus je crois qu’elle ne
me reparlera plus. Tant mieux. Si elle ne peut accepter le minimum qui est
écrit là, c’est qu’elle appartient à sa génération et alors nous n’avons rien
en commun. Les vieux, qu’ils crèvent dans leur religion et n’en parlons plus.
Bien que je ne sois pas fédéraliste, je ne suis pas séparatiste non plus. Ce
qui produit une autre barrière entre elle et moi. À la Maison des étudiants
canadiens, les plus séparatistes sont les plus crétins. Si c’est ça l’élite
québécoise de demain, autant s’enfuir. Des petits énervés qui se prennent pour
le nombril du monde. Le plus drôle, c’est que les Québécois ne sont rien pour
23
L’atmosphère qui sévit à la Maison des étudiants canadiens
devient insoutenable. C’est le congé de Pâques, tous reçoivent leurs parents du
Canada, il y a deux fois plus de personnes que d’habitude. Surtout dans notre
propre chambre. Le copain repart demain, mais la sœur sera ici jusqu’à
dimanche. Je vais devenir fou avant qu’elle ne reparte. Aujourd’hui, ils m’ont
traîné visiter les égouts de Paris, que je m’en balance, moi, des égouts de
Paris, d’autant plus en circuit organisé pour touristes. Encore heureux que ça
sentait le christ en décomposition, j’aurais cru que la visite était inutile.
On le sait que c’est dix fois pire dans la
rue à côté. Étrangement, c’est dans les égouts que m’est venu un vrai
sentiment nationaliste français. Incapable de me reconnaître dans les TGV, les
Airbus, les autobus Renault, les voitures Citroën, voilà que j’admire les
égouts de la ville de Paris, découvrant sous terre une société aussi organisée
que sur terre. Comme c’est rassurant de savoir que, si on oubliait le nom de
telle rue, il n’y aurait qu’à aller dans les égouts, tout est très bien
indiqué. Et s’il y avait une guerre, on pourrait se sauver par-là, on peut
traverser toute la ville par les égouts. Bref, la marde des Français ne pue pas
trop, c’est un autre plus à mon sentiment nationaliste français. De retour au
bercail à la MEC, cependant, il m’a fallu revoir de face le poids de
l’injustice qui pèse sur mes épaules. À la cuisine, on fêtait deux téteux qui
venaient de recevoir leur réponse de bourses du FCAR et du CHRS (je crois), ils
ont eu pour 15,000 $ chacun. Une autre fille se lamentait, parce que cette
année on n’a pas augmenté le montant de sa bourse. Sous prétexte qu’avec 13,000
$, au lieu de « 15,000 $ comme tout le monde ! », on a jugé qu’elle serait en
mesure de vivre cette année. Cela fait quatre années en ligne qu’elle les
reçoit ses 13,000 $. Les deux autres téteux, j’ignore depuis combien d’années
ils reçoivent des bourses, mais je sais qu’ils en ont eu une l’an passé. Je ne
puis plus me battre contre cette injustice, je ne pourrai même pas me vanter
plus tard : voyez, j’ai payé toutes mes études moi-même, je vais toutes les
rembourser. Parce que les gens s’en fichent, et qu’en plus je ne la finirai pas
l’école. Je n’en peux plus, je vais mourir. Tant qu’à souffrir, j’aime autant
souffrir à écrire. C’est ma seule motivation pour me garder en vie. Sébastien,
bien que je l’aime très fort, chaque jour je souffre davantage de le voir
regarder les petits garçons partout où l’on va. Le dernier en titre, dans le
RER, il l’a fixé pendant dix minutes. Eh bien, le soir, après que l’on ait fait
l’amour, il s’est masturbé. Je lui ai demandé à qui il pensait, il a dit au
petit flot du RER. J’en ai fait un cauchemar la nuit même. Nous étions à
l’extérieur du métro dans les tunnels, quelque chose était arrivé, il fallait
se protéger. J’attendais que Sébastien me suive ; au lieu de ça, il était allé
retrouver le flot plus loin dans le tunnel, pour faire l’amour. Est-ce que je
peux vraiment survivre à cela longtemps ? Pourtant il m’aime, il a besoin de
moi. Bien qu’il soit prêt à m’envoyer dans le premier avion en partance pour le
Canada, parce qu’il refuse obstinément de me soutenir pendant que je n’ai pas
d’argent. Comme j’ai déjà dit, quelle sorte de couple formons-nous donc à ses
yeux ? Est-ce que les couples hétéros se séparent ainsi, parce que pendant
quatre mois l’un des deux n’a pas d’argent ? J’ignore ce que l’avenir nous prépare.
24
Je n’ai plus de nouvelles d’Anne Hébert : a-t-elle lu mes écrits
? Peut-être ne me reparlera-t-elle plus. Elle est sans aucun doute
anti-religieuse, mais peut-être croyante. Et puis je suis vulgaire, et puis je
décris des scènes homosexuelles assez effrayantes, et puis elle a tout de même
près de 80 ans ! Et puis j’ai peur qu’elle meure
25
Sébastien continue à payer pour moi, ne me laisse jamais un franc
dans mes poches. Trop dangereux que je le dépense, qu’il dit. Je suis assis
dans le salon de
Tiens, Maurice m’annonce avec empressement qu’il est maintenant
boursier du FCAR, 13,000 $ qui lui tombent du ciel. Et cela s’ajoute à ses
études tous frais payés à Harvard, qui, eux, lui donnent 11,000 $ U.S. pour dix
mois, accompagné d’un emploi à même l’université. Il m’appelle en pleurs, parce
qu’il ignore s’il pourra cumuler les deux bourses ! Va pleurer ailleurs ! Un
fusil, mon règne pour un fusil !
Hier, William m’appelle pour me demander de corriger un six pages
de français d’une fille qu’il ne connaît même pas, mais qui est débarquée chez
lui d’Angleterre. J’ai commencé à corriger (je n’avais pas le choix, William a
corrigé quelques paragraphes d’anglais de certains de mes écrits). Le sujet
était on ne peut plus affreux : le nationalisme français qui serait, selon
elle, exagéré. Elle accuse la France de ne pas s’ouvrir à la multiplicité des
cultures, parce qu’elle a voté une loi qu’elle a ensuite abolie, pour se
protéger de la langue anglaise partout présente.
Vous ai-je dit que France ne me parlait plus depuis qu’elle sait
que je sais qu’elle gagne dix dollars l’heure à la réception, et que moi je ne
puis travailler à la réception ? Moi qui en aurais besoin davantage qu’elle ? «
Le monde est en ordre, les vivants au-dessus, les morts en dessous. »
N’avez-vous jamais entendu parler du gros bonhomme sept heures qui ramasse et
tue les enfants qui traînent encore dans les rues le soir après sept heures ?
Eh bien, il fallait l’appeler le gros bonhomme dix-neuf heures, hostie !
26
Je viens d’assister à la pièce d’Alfred Jarry, Ubu Roi. C’était tellement différent
de mes attentes, que je n’ose pas me prononcer sur la version humaine que je
viens de voir. Je voulais des grosses marionnettes, humains sur des échasses,
déguisés en pantins gigantesques suspendus par des cordes au plafond. Je ne
peux pas croire que l’on ait éliminé le minimum que cette pièce demande. Ce
n’était pas du tout absurde, même pas pataphysique. Je m’excuse, des boules de
quilles un peu partout, ça en prend plus que ça pour me fasciner. En plus que j’ai
passé près d’en recevoir une par la tête, nous étions assis au premier rang.
Les personnages devaient s’asseoir sur la première rangée. Alors ils sont venus
très rapidement, dans le noir, tirer Sébastien et sa sœur de leur place, pour
pouvoir s’asseoir. Sa sœur criait comme une malade : Non ! non ! je veux pas !
Ils se sont pris à trois pour la soulever, complètement enragés. Ensuite, il y
a un con qui brandissait son bâton à phynance et a passé proche de me frapper,
sans compter qu’il l’a lancé dans la foule après, et que le bâton a revolé à
27
Mon mea culpa aujourd’hui, la
sœur de Sébastien est enfin partie, je n’en pouvais plus. Les parents d’Annick
décrissent aussi, j’espère de même pour la mère de Patricia et les amis de
Lilianne. Si je pouvais me débarrasser de Sébastien par la même occasion pour
quelque temps, je n’hésiterais pas à le mettre bien confortable dans l’avion
avec tous les autres. Car il va revenir de l’aéroport et ce sera la guerre
entre lui et moi. Il me reprochera d’avoir été bête avec lui et sa sœur cette
semaine. Il me dira que je n’avais aucune raison. Mais que fait-il du fait
qu’il ne me reste plus un franc pour vivre, que je dépends de lui et qu’il me
le reproche sans cesse, sans me donner un sou ? Comment lui expliquer que j’ai coulé mes études, que la maîtrise c’est
terminé... le voilà qui entre... la planète s’est arrêtée de tourner avec
l’arrivée de sa sœur. Le voilà qui sera bête, il ne me parle pas. Et que
fait-il que je n’aie aucun revenu pour vivre cet été, et qu’il n’y a pas
suffisamment d’espace dans cette pièce, et qu’à trois on manque d’air ? Oh God,
j’ai fait des efforts pour être gentil, ça n’a servi à rien. J’ai cette vague
impression que, si je me sors de mon marasme stagnant, je serai en mesure
d’être heureux et de ne plus être bête. Mais c’est absurde, le changement est à
un autre niveau, c’est moi qui vais changer mon attitude, riche ou pauvre, dans
la rue ou non. Une chose de positive à être un peu bête, c’est que sa sœur
s’est mise à essuyer la vaisselle un peu avec le temps. N’est-il pas
normal que l’esclave éclate à un moment donné ?
28
Par où commencer ma description des derniers événements ? Semblerait
que, même dans la stagnation, des choses arrivent. Pas de nouvelles d’Anne
Hébert cependant. Franklin a fini son roman, lui aussi est tombé dans une
déprime qui suit l’écriture d’un livre. Ça lui a donné le goût de sauter
immédiatement dans l’écriture d’un autre, pour s’encourager.
Jean, le copain de mon meilleur ami
québécois appelé François, est débarqué à Paris avec sa copine Brigitte, une Française qui
habite maintenant au Québec. Elle a des problèmes avec son appartement sur
Sébastien multiplie les crises. Depuis que sa sœur est partie, il
juge qu’il ne veut plus rien savoir de mes amis. Ça l’a mis en maudit que nous
soyons obligés de les inviter à manger et d’aller faire l’épicerie. On en a
acheté pour 800 francs, deux jours après nous n’avions plus rien à manger,
étrangement. Jean et Brigitte nous invitent à souper. On a rencontré un de ses
copains au café Beaubourg qui fait sa maîtrise à Paris VIII, comme d’habitude
le crétin a passé une heure à nous justifier pourquoi il avait choisi Paris
VIII plutôt que la Sorbonne, alors qu’on sait très bien que c’est parce qu’il
n’a pas été accepté à
Je suis tellement à bout de ressources qu’il me faut vendre
l’imprimante le plus tôt possible. La femme aujourd’hui à la Banque nationale
de Paris m’a fait une morale effrayante, me disant qu’il était temps que je devienne
sérieux et que je comptabilise mes finances. Pauvre conne, il y a une limite à
mes ressources, cela n’est pas dû à
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Sébastien m’a traité d’immature encore
aujourd’hui, parce que je n’étais pas d’accord avec lui concernant l’amie de sa
sœur. La jeune fille de seize ans vient d’annoncer à tout le monde qu’elle
attend un bébé au mois de mai, et qu’elle emménage dans l’appartement du sous-sol chez son copain, où les
beaux-parents pourront s’occuper du bébé plus facilement. Alors la crise chez
la famille de Sébastien, pour dénoncer à grands cris l’infamie de la jeune
fille. Ils prônent l’avortement, en n’oubliant pas de lui apposer le
qualificatif d’âne méprisable, de jeune inconsciente niaiseuse à souhait. Une
enfant qui élève un enfant, répètent-ils. L’avortement, répètent-ils. Lorsque
j’ai dit à Sébastien que je trouvais qu’ils exagéraient, il s’est mis à
m’accuser d’être pro-vie et non pro-choix. Écoutez, je suis pro-choix, une
fille devrait avoir la chance de se faire avorter si elle le désire, mais je
suis pro-choix jusqu’au bout. C’est-à-dire que si elle désire accoucher et
garder l’enfant, malgré ses seize ans, pourquoi pas ? Nous ne vivons pas dans
un pays pauvre, elle ne se retrouvera jamais tout à fait dans la pauvreté, et
les beaux-parents seront toujours là pour les soutenir. Alors moi, jeune
innocent que je suis, je parle encore sans savoir. Il y a que la mère de la
jeune fille est disparue, et que le père est alcoolique et bat sa fille. En
plus, la jeune n’a aucune éducation, n’a aucunement l’intention d’en avoir,
bref, elle sera pauvre toute sa vie. Elle et son enfant vivront sur l’aide
sociale jusqu’à la fin des temps. C’est inacceptable selon eux. Mais d’où sortent-ils
leurs statistiques ? Selon eux, toutes les filles mères, c’est du gâchis, et
ça, toutes les femmes vous le confirmeront. Elles sont immatures, elles gâchent
leur vie, elles seront malheureuses. Bullshit. J’en connais des filles mères,
elles sont si heureuses, même dans la séparation pour certaines, que j’en suis
jaloux. Et même, je dirais qu’il existe énormément de mères qui, à trente ans,
sont davantage immatures que des mères de seize ans. Enfin, peut-être que je me
trompe, il est vrai que je ne connais absolument rien de la situation de cette
jeune fille. Il est vrai aussi qu’elle ne m’a pas semblé particulièrement
intelligente, dans les limites de la définition de ce qu’est l’intelligence.
Mais je me permets de freiner l’entourage dans son élan. Elle fera bien ce
qu’elle voudra
30
À la Maison des étudiants canadiens, Louise
la réceptionniste me dit à peine bonjour. Madame Teissier m’évite et la
directrice m’ignore. J’espère qu’il s’agit de paranoïa, et que c’est la lourdeur du
mois d’avril qui leur fait remonter leur sentiment tendant vers
Ce sentiment de culpabilité me suit partout aussitôt que je
m’étends sur mon lit. À l’état de veille, pourtant, je suis assez fort pour le
repousser, mais le demi-sommeil ne m’épargne rien de cette douleur. Culpabilité de quoi au juste ? D’être capable de
dire que l’université, j’en peux plus et que je ne veux plus jamais y
mettre les pieds ? Peut-on me dire ce qui me pousse encore, dans mon esprit, à
me dire qu’il me faille absolument y mourir ? Peut-être est-ce des parents, à
qui je demande encore 150 $ toute les deux semaines, argent que mon père n’a
même pas. Mentir, leur dire que je vais avoir une maîtrise très bientôt, alors
que je ne fous absolument rien. Quelle déception ce sera, quel enfer ce sera
pour moi. Cette culpabilité, suis-je donc obligé d’être autant éduqué ?
Pourtant, cela ne me permettrait que d’être prof ; or, si tous les étudiants
qui vont recevoir un diplôme de doctorat en littérature vont devenir prof, ils
n’ont certes pas besoin de moi. En plus, je n’en peux plus de
31
Hier, nous sommes allés chez Anne Hébert. C’est la troisième ou
quatrième fois que l’on y va, toujours aussi gentille et intelligente. Par
contre, elle n’a pas lu mes écrits. Reste à voir si cela est mieux dans le
contexte. Éventuellement elle nous a mis dehors, elle devait dîner avec un
vieux scénariste con qui enseigne à Sherbrooke. Il a commencé à nous parler,
j’avais juste envie de lui dire de sacrer le camp. Peut-être couche-t-il avec
Anne ? Sinon, pire, il projette de faire un scénario avec un des livres d’Anne
? Ça m’a rendu jaloux. D’accord, Anne est accessible, mais je voudrais être son
seul ami. Elle est à moi ! C’est moi qui l’ai découverte dans une librairie
perdue du Quartier Latin (
Décidément, le livre d’Anne Hébert collectionne les succès
critiques, c’est extraordinaire, lorsque l’on sait comment la critique se fait
destructrice de ce temps-ci. Semblerait que Pierre Marcotte s’insurge contre
cela. Il est fâché de cette critique positive. Moi pas. Un peu d’hypocrisie en
ce qui concerne ceux qui ont réussi, moi je trouve cela bien. Surtout pour
Anne, à son âge, on devrait plutôt la remercier de nous faire encore des
livres. Pensez-y, d’habitude, après 60 ans, un vieux, ça arrête de vivre et ça
attend une mort qui, parfois, arrive seulement trente ans plus tard. Il n’y a
pas à dire, pas beaucoup de sociétés dans le monde dans l’histoire ont pu
supporter autant de vieux qui ne foutent rien. Au Québec, en plus, on trouve le
moyen de les envoyer, tous, à Miami. Il y a aussi que jamais la balance entre
les naissances et les morts n’a été aussi déséquilibrée. Je ne doute pas qu’un
jour cela tombera et que nos vieux devront produire quelque chose de leur peau
en attendant la mort, ceux qui le peuvent du moins.
Anne nous expliquait pourquoi elle était partie du Québec. Petite
société cloîtrée que c’était ça, je fais maintenant très bien le parallèle
entre le Québec et le couvent des Enfants du Sabbat. Il y a qu’il y avait une
censure totale sur à peu près tout, que personne ne savait ce qui se passait
ailleurs ou presque. Une femme qui tombait enceinte sans être mariée devait s’exiler, etc. Tout le monde
connaît ce genre de société où l’on fait tout pour t’empêcher de
réfléchir. Ainsi ces critères ont fait fuir
Anne est bonne amie avec Marie-Claire Blais, une lesbienne de
premier ordre, celle qui a écrit Les nuits de l’Underground. Ça me laisse songeur sur
l’orientation sexuelle d’Anne Hébert. Il est vrai que dans son œuvre,
impossible de deviner quoi que ce soit. Ni même à aller chez elle, sinon
qu’elle adore Colette. Encore que, qu’est-ce que ça veut dire ?
32
Hier, nous sommes allés prendre une bière à
Aujourd’hui j’ai un emploi, deux heures à planter des pétunias en
face de
33
Je deviens fou ! On a pris l’appartement à Londres qui exige
4,300 $ de dépôt ! Demain matin, à sept heures, Sébastien s’en va payer, et
aussitôt tentera de louer la deuxième chambre à un gai ou une lesbienne qui
chercherait un lieu assez cher à habiter. On vient de prendre les 6,000 francs
de crédit dans notre compte de banque et la BNP qui justement nous causaient
des histoires à propos du crédit en souffrance. Jouer plus qu’aujourd’hui,
impossible. J’arrive à la banque sur la Cité, je vois la blonde qui m’avait
engueulé. En la voyant, j’ai fait une syncope et je suis retourné sur mes pas.
Elle m’a vu ! Aucun moyen d’avoir de l’argent par là. Alors je suis allé
prendre
Les Anglais sont peut-être très beaux, mais c’est une question
d’habillement. Les Français se cachent derrière leurs vêtements. Les Français
aussi sont beaux, mais faudrait d’abord les déshabiller. Et puis, ils font plus
intellectuels que les Anglais. Alors il faut coucher avec les Anglais et
discuter avec les Français.
34
Je sens que la journée commence mal. J’avais décidé de me
débarrasser de mes centimes pour acheter mes billets de métro. Finalement il me
manquait 5 centimes, j’ai été obligé de donner 5 francs. Le con en a profité
pour me redonner tous mes centimes qu’il avait déjà classés. C’est ça les
Français ! C’est un des nombreux exemples que je puis offrir pour le démontrer.
Il est devenu impossible avec Sébastien de manger au restaurant sans
s’engueuler avec le serveur. Ils ne semblent pas se rendre compte que nous ne
sommes pas de la merde, mais des consommateurs, et que ce sont les
consommateurs qui font vivre l’industrie (non ?). Ah, si seulement le service
n’était pas compris dans l’addition, aucun serveur en France ne recevrait de
pourboire, alors peut-être ils apprendraient l’amabilité. C’est quoi l’histoire
d’ouvrir les épiceries sur les heures de repas seulement ? Et de toujours être
fermé à cause des fêtes nationales, des vacances ou des grèves ? On se demande
comment la France est devenue une puissance mondiale avec de telles coutumes.
Ils ne sont pratiquement jamais ouverts, et si les employés ne sont pas en
vacances, alors ils sont en grève. Si bien qu’ils ne travaillent même pas un
jour sur trois, et seulement quelques heures. À moins que ce ne soit ça la
société moderne ? La semaine de moins de quinze heures, payée à quarante heures
? À une crêperie dans le quartier grec près de Saint-Michel, le serveur nous a
tellement fait chier que Sébastien s’est fâché et lui a dit de sacrer le camp
trois fois. De même, un serveur a fait une crise sur l’île Saint-Louis parce
que, si on ne mangeait qu’une omelette, fallait changer de place. Au prix
qu’ils vendent les omelettes et le café, bon Dieu, il me semble qu’on la
méritait la petite table laide avec chaises en bois, dans un restaurant
totalement vide en plus. Font chier les Français. Dans le fond, vive la reine
d’Angleterre !
Il y a un paquet de monde à l’ambassade d’Angleterre. Tout ce
monde veut des visas. J’attends en ligne avec les Noirs, les Pakistanais, les
Cambodgiens et les Chinois. Je ne vois qu’un seul Blanc, un Américain. C’est
normal après tout, les Blancs qui vont en Angleterre sont ordinairement de la
Communauté européenne et, pour eux, toutes les portes sont ouvertes. Je suis né
pour mourir sous
35
En ce moment je marche jusqu’à la Cité internationale, faute
d’argent pour le métro. J’ai marché de la Place de la Concorde jusqu’à
J’ai rappelé Renaud hier, pour la première fois depuis des lustres.
Sébastien est à Londres dans l’appartement en train de tenter de louer
Je regarde quantité d’oiseaux qui survolent les arbres du parc
Montsouris, je me demande s’il y a une logique à leur vol ou s’ils volent
n’importe comment en rond et dans toutes les directions ? Pourrais-je même y
voir un quelconque présage pour moi et mon avenir ? Londres est une ville
triste, autant que Paris peut l’être. Autant que Jonquière et Chicoutimi, mais
je les trouve moins tristes que ces deux dernières. J’adore le Lac-Saint-Jean,
c’est là où je veux demeurer, nulle part ailleurs dans le monde.
Ah ! Je reviens du parc Montsouris, il m’a complètement revigoré,
la vie est belle !
Que me faudrait-il donc pour me motiver à l’existence ? Suis-je
éternellement condamné à souffrir de mes journées ? Si je vais à la Sorbonne,
je panique. Si je travaille, même chose. Si j’ai enfin une journée à moi où je
ne fais ni l’un ni l’autre, j’ignore quoi faire, je m’ennuie, j’ai envie de me
lancer sous un pont. Je n’arrive pas à voir ce que la richesse m’apporterait ;
de plus, il vient un temps où peu importe ce que tu fais, tu as l’impression
que ça ne sert à rien et que cela n’a pas de but. Des fleurs, c’est bien beau,
mais pourquoi perdre son temps à les entretenir ? Ceux qui travaillent pour
payer leur logement et leur nourriture, et n’ont que ce seul but, doivent être
plus heureux qu’ils ne le pensent. Ils savent pourquoi ils vivent, ils doivent
travailler pour leur logement et leur bouffe. Je radote. Écrire ne me fournit
plus de motivation, parce que je sais que c’est inutile. Pourquoi me faut-il
venir au monde dans des temps si difficiles ? Londres ne m’inspire pas pour
l’instant. Je sens bien qu’il m’est inutile de demeurer à Paris dans le moment.
Sait-on jamais, peut-être que Londres m’apportera beaucoup, autant que Paris
m’a apporté au début. Sans doute. Ah, et puis arrêtons de nous lamenter, les
lamentations appartiennent aux ratés, aux médiocres. Or, ils pourront se
lamenter toute leur vie, ça ne changera rien au fait qu’ils soient pourris. La
question, c’est : suis-je donc tant pourri qu’il serait temps que je prenne mes
études au sérieux ? Et qui me répondra franchement à une telle question, et qui
donc pourrait venir me dire comme cela de tout abandonner et j’abandonnerais ?
Que la vie peut faire souffrir, parfois. Que veulent-ils donc ? Je ne puis tout
de même pas être plus terre à terre pour leur plaisir. La simplicité, la beauté
dans la simplicité, sans tomber dans le prosaïsme. Ouf !
36
L’agressivité des Français nous fait fuir la France avec le
sourire. Enfin la belle et bonne hypocrisie anglaise. J’en ai assez de me faire
envoyer promener. Quatre fois encore aujourd’hui. Ce doit être le changement de
température, il est vraiment temps de partir. Le pharmacien nous a engueulés
parce qu’il a essayé de nous passer un produit qu’il jugeait meilleur (Maurice
pour ses verres de contact). Ensuite, un arroseur de rue nous a engueulés, moi
et Maurice, parce que ça faisait dix minutes que nous voulions passer et que là
nous avions décidé de passer. Lui s’en foutait pas mal de bloquer tout le monde
pendant dix minutes. Après, c’est ici à
37
Hell ! Help ! Le bateau est en train de couler et rien ne semble
vouloir déboucher. Comment s’en sortir ? Moi et Sébastien avons emprunté tout
l’argent possible sur nos cartes, BNP, Visa, etc., voilà que Sébastien est
davantage endetté, et moi j’en suis à
Au moins notre appartement est bien. Mais nous ne travaillons que
pour le payer. La vie fait chier à Londres. Personne n’arrive à épargner de
l’argent, on se demande comment ils se payent des automobiles. Hier on est allé s’acheter 12 bières et un coke.
Treize livres ! Vingt-sept dollars ! En plus ils sont alcooliques comme ce
n’est pas possible, moi et Sébastien planifions de le devenir pour vrai à moyen
terme. Il est midi dix, j’ai presque envie de m’ouvrir une cannette de bière.
Il y a des grands-mères et des enfants de douze ans dans les pubs sur l’heure
du midi qui boivent des pintes en série, seuls au comptoir. On aurait pu croire
qu’en Angleterre, puisque c’est le même voltage qu’en France, ils auraient les
mêmes prises de courant. Bon Dieu, il me faut maintenant connecter trois
adaptateurs différents, le tout branché sur un transformateur de courant, pour
faire fonctionner mon imprimante. Cette maudite imprimante que Sébastien me
reproche sans cesse de lui avoir emprunté 3,000 $ dont il aurait besoin
maintenant.
Trois personnes sont venues visiter la chambre à louer. Le
premier, je ne l’ai pas vu, j’étais à Paris. Le deuxième était beau, il venait
lui aussi d’Afrique du Sud, famille moins bien nantie que l’autre à qui on
voulait louer une chambre. Il n’y avait donc pas une dizaine de servants et
servantes. Il ressemblait à Morrissey, son père est allemand, il est comptable.
Voilà sa vie, plaçons-lui une étiquette vite faite, il vient de refuser la
chambre, aux poubelles le bel Allemand timide à la grosse bite. Le deuxième m’a
l’air d’être sur la drogue, il est photographe, un peu trop distingué, et qui
dit distingué, dit coincé. Au suivant ! Le premier est aussi un comptable,
selon Sébastien : au suivant ! On est probablement trop difficiles. On croirait
presque que nous sommes en train de chercher le troisième du couple, la tapette
de service avec qui on couchera quand notre copain sera trop loin de
l’appartement. Ou comme en Chine, on passe par l’agence pour se trouver l’homme
idéal avec qui finir nos jours. Au suivant ! Au suivant ! Le problème, c’est
que les suivants n’appellent pas et l’on sera bientôt mal pris avec les
colocataires de seconde catégorie.
Je suis allé à Soho pour chercher les journaux gais pour de
l’emploi. En arrivant à Tottenham Court Road, sort un super jeune garçon, à
peine 18 ans, il commence à me suivre. Là, je commence à paniquer, à courir
presque. Je suis entré au First Out, il m’a suivi, je n’avais qu’à lui parler, à lui dire bonjour, on
aurait couché ensemble, ça aurait été l’expérience sexuelle de ma vie ! Mais
j’ai pratiquement fui dans le sous-sol pour enlever l’annonce de la chambre à
louer qu’on avait mise sur le tableau. Alors il a disparu, me laissant seul
avec mes regrets et mes remords. Alors je pensais à cela, je marchais dans la
rue, j’entre alors chez Virgin Records Mégastore. Un autre petit jeune de seize
ans peut-être commence à me tourner autour. Bien évident qu’il était là pour
ça, il était à côté de moi, me regardait, je ne respirais plus, je le regardais
aussi, comment faire ? Que lui dire ? Après cinq minutes de tétage, il fallait
bien qu’il parte. J’étais tellement découragé de moi, j’y suis retourné. Mais
il n’y avait plus personne. Les sensations fortes, ma foi, il y a des gais
partout à Londres !
38
À mort
Je sors d’un magasin de livres à Soho près de Tottenham Court
Road, j’ai perdu deux heures de ma vie à lire ce qu’a écrit le Dieu de
Je suis le Dieu de ma génération car je m’en vais la créer à
l’instant, disons ceux nés entre 1971 et 1981, je vous déclare de la génération
de l’an 2000. Aucun doute que c’est au début du nouveau millénaire que nous
commencerons à devenir actifs dans ces sociétés, et que ce sera à nous
d’élaborer les lignes directrices des générations futures. À notre tour de
décider ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, de décider qui on veut bien
intégrer ou non avec nous dans nos projets et nos programmes. S’il faut,
toutefois, encore s’exprimer en ces termes, lorsque enfin nous serons en
contrôle.
So here I am, in
Il est clair que je n’appartiens pas à
39
Il faut être bien conscient qu’une génération se régénère
toujours ; ainsi, à notre tour, on va se faire rentrer dedans et rejeter à
l’arrière-plan. Les boomers ont su se maintenir au-delà de dix ans, pourquoi
pas nous ? Je ferais mieux d’élargir ma génération si je veux être un Dieu
durable. En affirmant que tout ce qui vient après 1971 fait partie de la
génération de l’an 2000, implique tout simplement que ceux qui sont nés après
1981 ne seront pas rejetés et entraînés dans des mécanismes infernaux, ou des
dédales comme les institutions scolaires, et ce jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Ainsi ils seront une partie intégrante de nos sociétés, on saura bien voir à
leur éducation avec des méthodes plus adaptées. Ceux nés durant les années 70,
supposés trop jeunes pour prendre part aux années 70, ont été en plein
développement durant les années 80, et ont découvert tout leur potentiel
créatif durant les années 90. Cela, pour enfin éclater au grand jour au
tournant du deuxième millénaire. Ce qui signifie qu’autour des années 2010,
nous devrions être en contrôle de tout. Un tout qui aura été repensé
graduellement de A jusqu’à Z. Même si nous voulions que ça se passe autrement,
la seule chose que l’on réussirait à faire, c’est de retarder l’avènement de ce
qui doit venir.
Bienvenue tout le monde ! Pas de discrimination dans notre
génération, on vous accepte tels que vous êtes ! Drogué, alcoolique, cancéreux,
travesti, prostitué, vieux ! On vous légalise et on vous aidera à vous en
sortir, si vous le désirez. Si vous vous complaisez à continuer à vivre comme
vous le voulez, on vous aidera encore si cela devait causer du tort à vous ou
aux autres. Je souhaite la bienvenue même à ceux qui sont tout à fait conformes
à la majorité des gens qui vivent sur cette planète. Mais attention, on ne voit
pas votre cœur, mais on sait que vous n’êtes
pas plus parfaits que tout le reste. Alors, avant de condamner, on va s’aérer
l’esprit. On ne condamne que si ça cause du tort à autrui d’une manière
directe. Cela peut déjà s’interpréter de mille et une façons, et déjà je
pressens les débats insupportables. Il est difficile d’arriver quelque part,
cela exige-t-il nécessairement un paquet de règlements et de lois ? Liberté !
Allez en ce sens au moins. Et ne pas discréditer trop vite. Il est parfois
nécessaire de revenir sur ses opinions. On aurait tendance à croire que dans
nos sociétés changer d’opinion est impossible. Tu as tellement parlé pour telle
ou telle chose que reculer n’est plus possible. Ce qui serait dangereux. La
honte et l’orgueil sont causés par la critique et les jugements. La flexibilité
des idées et des décisions, cela est un bon point à approfondir. Les
institutions coulées dans le ciment pour 100 ans, cela n’existe plus. Des
mentalités sociales complètement fermées, centrées sur elles-mêmes, c’est un
génocide pour l’humanité. Des limites, des barrières, des règlements, des lois,
des catégories, autant de bornes à faire sauter si on veut aller quelque part.
Et voilà la vraie question, où va-t-on ? Quel est le but de notre existence ?
Ça fait je ne sais plus combien de millénaires que l’on se perd à
tenter de répondre à cette question. Pour ma
part, pour avoir longtemps voulu mourir, je crois que la motivation à
vivre serait déjà une bonne chose. La motivation implique que nous soyons
heureux, et puis il y a l’expérience à acquérir. Tout devient relatif, je
serais tenté de dire qu’il suffit d’avoir l’impression d’évoluer ou d’avancer.
L’intuition donc. Ne plus sentir la stagnation nous ronger, attendre des années
avant d’agir, de confronter les problèmes, de construire. Motivation et
expérience, qui conduisent à l’évolution et la plénitude.
Tout ceci peut être contredit et faux pour une majorité de gens.
Il le faut ! Parce qu’il ne faudrait jamais que quelqu’un puisse se lever et
affirmer : « Voici le but de votre existence, voici ce que vous devez faire de
votre vie. » Combien de critiques ou de juges biaisés ont détruit quantité de
vies ? Ayons conscience que l’analyste ne détient aucune vérité, pas plus que
le curé qui réussit à faire jeter sur le pavé une génération de gens
différents, en pompant une autre génération sur ce qui est bien ou mal,
acceptable ou non. Il appartient à chaque humain de croire en ce qu’il veut et
de faire ce qui lui plaît. En aucun cas il ne faudrait les rejeter de la
communauté, car alors on crée des points de non-retour, et il devient surhumain
de se retrouver là-dedans. Me voilà en train de réécrire la Bible, ce livre de
lois qui a été, Dieu merci, quelque peu oublié. Tout est toujours à remettre en
question.
Je suis assis à l’heure actuelle sur une poubelle de Harrow Road
dans le W9 de Londres. Voici d’où provient cette morale soudaine du dimanche
matin. Ce quartier pauvre, à majorité
composée d’immigrants, des Noirs, des Arabes et des Indiens, je m’y sens chez
moi. Je mets au défi quiconque qui aurait fait des études universitaires de
marcher dans cette rue tous les jours en se sentant à l’aise, sans avoir
l’impression que la fin du monde lui tomberait sur la tête si quelqu’un
l’accostait pour lui parler. Il est tellement bien de pouvoir marcher sur une
rue sans se sentir jugé. J’ai mes souliers et mes jeans troués, personne ne me
dévisage ; au contraire, je suis partie intégrante de leur univers. Dieu sait
comment au début je me sentais bizarre, que je regrettais d’habiter dans un
bâtiment où il n’y avait que des étrangers, la peur de ces étrangers.
Cette peur qui fait qu’il existe un paquet de lois pour les empêcher de venir
jusqu’ici, et les empêcher de respirer une fois qu’ils sont ici. Je ne suis pas
européen, alors je n’ai aucun droit en Europe, voué à mourir pauvre. Encore
chanceux que je sois un immigrant du Canada et que j’aie eu la chance
d’étudier. Éventuellement peut-être, je rencontrerai cette personne qui n’a pas
trop de préjugés ou qui sera désespérée, et qui aura besoin d’une personne qui
connaît bien le français. En autant que je pourrai lui prouver que je parle
bien l’anglais, ce qui n’est pas certain du tout. On en a encore du chemin à
parcourir. J’habite un bloc construit pour ceux qui sont sur l’aide sociale,
mais qui a été vendu en partie à des particuliers, qui à leur tour nous louent
les appartements pour trois fois le prix que ça devrait coûter. Néanmoins, il
n’y a pas de honte à être pauvre et je suis heureux.
Le premier sens de Génération, selon Le Petit Robert, c’est : Action
d’engendrer. Production d’un nouvel individu ; fonction par laquelle les êtres se
reproduisent. Le deuxième sens : Espace de temps correspondant à l’intervalle
qui sépare chacun des degrés d’une filiation (évalué à une trentaine d’années). Le troisième et dernier
sens est celui qui nous concerne : Ensemble des individus ayant à peu près le
même âge. Ainsi
une génération pourrait bien se calculer à deux ou trois années près, et offrir
à l’humanité une multitude de générations. Sans compter que les jeunes en
Amérique sont très différents des jeunes en France ou en Angleterre. Sont-ils
de la même génération, alors ? Tout bien compté, une génération, c’est bien
relatif. But who cares ? On ne fait pas de la philosophie ici, on doit parler
pour voir si quelque chose peut en ressortir. Ainsi, situons notre génération
de ceux qui sont nés entre 1971 et 1981, mais ce serait encore se limiter. Ceux
qui sont nés après 1971, jusqu’à ce qu’un autre Dieu se rende compte que ça ne
fonctionne plus et qu’ils n’ont plus rien à voir avec nous. C’est leur droit.
Si nous n’avons qu’un seul devoir, c’est de faciliter l’avènement de la
génération suivante, comme nous mettons au monde un enfant en tentant de
l’élever du mieux que nous pouvons. Je parlais avec William à Paris, il y avait
trois enfants chez lui. Ils avaient des parents tellement stricts et
conservateurs, que l’explosion a été inévitable. La première s’est rangée,
après une vie de prostitution et de drogue. Le deuxième est en prison. Et William, lui, me semble bizarre, mais comme il
était le troisième, les parents ont fini par comprendre que, plus tu veux tenir
une génération en laisse, plus l’explosion est forte, et plus vite tu te
ramasses aux vidanges.
40
Jorg est débarqué du Canada via Amsterdam et Paris. Le temps d’en
fourrer une couple avant d’espérer coucher avec notre colocataire Martin. Il
tourne autour de nous trois comme une vraie mouche à merde, demandant attention
et affection. Je l’ai toujours détesté, parce que sans cesse il a voulu
Sébastien et qu’il n’a jamais arrêté de le toucher et de lui courir après. Je
n’aime pas l’idée qu’il couche avec Martin non plus. On a néanmoins passé une
excellente journée hier. Son voyage à Londres ne sera peut-être pas inutile, il
nous a présenté son ami Sean qui demeure à Croydon dans la banlieue sud de
Londres. Son frère, qui est très beau mais hétéro, est guitariste et cherche à
former un groupe de musique. Il pourrait bientôt emménager à Londres. On a
magasiné, mangé chez Maxwell, restaurant immangeable, essayé des pantalons de
clown chez Harrod’s, la honte de ma vie. Vais-je apprendre qu’il n’y a rien de
pire que de faire du shopping avec trois tapettes dans un magasin à rayons
bourré de vendeurs, eux-mêmes de vraies queens ? Un petit christ de vendeur
hyper beau s’est mis à draguer Sébastien et a réussi à le convaincre d’acheter
une paire de pantalons hyper laide. Heureusement que j’ai convaincu Sébastien
qu’il ne fallait pas acheter uniquement parce que le vendeur est jeune et beau
et qu’il fait pitié et qu’il risque de perdre son emploi s’il ne vend pas au
moins un morceau de linge ce week-end.
Il y a des jours où je me demande ce que je fais avec Sébastien.
Ce n’est certainement plus une histoire de cul ; si ce n’était que ça, je
n’aurais point besoin de lui. Encore hier on me draguait, peu importe le club
où nous sommes allés. Un, entre autres, pas mal impressionnant avec sa chemise
ouverte. Sébastien n’arrêtait pas de me dire que l’on pourrait coucher ensemble
à trois. Je ne voulais rien savoir. Ça commence à m’emmerder cette histoire de
le faire à trois, ça me fait penser qu’il va bientôt sauter sur quelqu’un et je
ne vois pas le but de continuer cette relation. Je suis l’esclave qui fait tout
dans l’appartement sous prétexte qu’il travaille, et je dois endurer la
pression de ne point être capable de trouver de l’emploi. Sans compter l’argent
que je lui dois. Et puis, être dans un couple ça demande tellement de compromis
et de sacrifices qu’il vaudrait mieux que cela nous rende heureux. Avoir des
enfants est une bonne raison pour qu’un couple tente de continuer, mais selon
les statistiques cela n’empêche pas les hétéros de se séparer et de divorcer.
En ce qui nous concerne, les gais, c’est beaucoup de souffrances inutiles s’il
n’y a pas une raison de nous tenir ensemble.
41
Je m’en vais au méridien zéro, Greenwich station. Je m’en vais au
centre du monde, celui défini par la convention nationale, après qu’il eut été
défini à Paris. La Maison des étudiants canadiens aussi gît sur l’ancien
méridien zéro, c’est que Paris n’est plus le centre du monde de la convention,
il est le centre du monde en lui-même. On peut encore voir les bornes Arago
traverser le parc de la Cité internationale, la ligne traverse mon ancienne
chambre. Enfin, je me rends aux limites du parc au célèbre observatoire, j’y
trouverai peut-être un emploi de serveur au pub Gloucester. Entre-temps, la BBC
est en train de me considérer pour le poste de responsable de la section française
de leur radio. Je me demande bien pourquoi j’ai postulé ; il est bien certain
que mon curriculum vitae ira directement dans les poubelles.
Je suis assis sur le méridien zéro. J’ai enlevé mon t-shirt, un
merveilleux parc que le Greenwich Park. Je ne peux en dire autant de la police
qui vient de me faire subir un interrogatoire, me demandant pourquoi j’étais
assis au sommet de
Greenwich station, à chaque fois je lis Greenpeace station.
Greenpeace commence à me faire peur. Oui, je suis pour l’environnement, pour un
coin de planète vert de temps en temps, lorsque c’est possible, mais Greenpeace
me fait peur. Je vais dire comme les critiques anglais, l’écologie est devenue
la nouvelle religion de la jeune génération, et cette religion a maintenant un
budget annuel phénoménal et une vraie armée à son actif. Une armée capable de
couler des bateaux, prendre des vies en croyant en sauver quelques autres. Et ça
me fait peur, parce que c’est encore aveuglément que la jeune génération se
lance dans Greenpeace, pour le seul plaisir d’avoir quelque chose à faire en ce
bas monde. Oui, les problèmes environnementaux sont importants et il faut agir,
mais pas avec une armée et un lavage de cerveau qui a commencé à l’école
primaire chez les jeunes. Il y a quantité d’autres problèmes mondiaux, et
Greenpeace ne semble pas vouloir les voir. Quels sont donc leurs intérêts en
fin de compte ? Les multiples partis verts qui s’incrustent dans les
gouvernements, ça aussi ça m’inquiète. On dirait qu’il n’y a pas que
l’environnement qui entre en ligne de compte lorsqu’il faut maintenant
s’accaparer le pouvoir dans le monde entier, être en contrôle des gouvernements
pour le plaisir de faire disparaître des industries. C’est comme toute chose,
lorsqu’il y a des milliards en cause, le tout risque de devenir corrompu. Et
dans l’ignorance des dessous de cette organisation planétaire qu’est devenue
Greenpeace, je vais m’abstenir de les aider et je vais continuer de lire
attentivement ce qu’ils font.
Greenwich station, les trains se font rares à deux stations du
London Bridge. J’ai la drôle impression d’avoir déjà demeuré à Londres avant
aujourd’hui, plus précisément lors d’une des deux guerres mondiales, plus
probablement
42
Hier, nous sommes allés à
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Avant-hier, Sébastien, Phil et moi sommes allés au Village Soho pour prendre une bière. Un
de ces soirs où l’on me remarque, alors que Phil passe tout à fait inaperçu.
Alors déboule sur moi le plus bel homme rencontré depuis des lustres. Une vraie
vedette de film porno, et encore, pas n’importe quel film. Un petit gilet en
filet noir qui met en évidence son ventre parfait, son corps extraordinaire. Un
visage tellement beau ! Là c’est clair qu’il me veut, Phil a failli exploser.
Toute la soirée, Phil me regardait en voulant dire : qu’est-ce qu’il a de plus
que moi ce jeune morveux pour attirer de telles beautés ? Je l’ignore ! Mais on
a parlé et on s’est donné rendez-vous le lendemain à onze heures en face du Village Soho. Mais je n’y suis pas allé,
l’idée de tromper Sébastien m’a fait tourner l’estomac, et j’ai cru que je ne
serais point capable de retourner à
Encore ce matin une jeune fille de 14 ans nous annonce en grande
pompe son gros message : débarrassons-nous des routes pour l’année 2010, sauvez
les baleines, les arbres, tuons les industries, plus aucune automobile sur les
rues. Si ce n’est pas là une preuve que l’on peut faire d’une génération ce que
l’on veut, qu’est-ce que c’est ? Pas un enfant ne vous dira qu’il ne faille se
débarrasser de l’économie de l’Angleterre pour sauver trois ou quatre espèces
d’arbres. Sauver la Terre à tout prix, même s’il faut se débarrasser de
quelques millions d’humains pour ce faire. C’est rendu à un niveau si grave
qu’effectivement, pour sauver une espèce animale en voie d’extinction, la
nouvelle génération serait prête à laisser mourir de faim un peuple peu fortuné
qui n’a que cela à manger. Oui, je suis végétarien, pourtant je suis contre la
disparition de certaines peuplades d’Amérique du Sud, que Sébastien voudrait
bien interdire de chasser l’Armadillo. Selon les nouveaux écologistes, la vie
de l’humain ne vaut pas davantage qu’une espèce animale quelconque, et pas
davantage que les arbres. On dirait qu’il n’y a jamais de juste milieu. On a
beau construire les consciences dans un sens positif et humanitaire, on finit
toujours par oublier où sont les limites. Des gens vont en prison pour des
arbres coupés, bientôt ils iront en prison pour l’utilisation d’une automobile
ou la lecture d’un livre. Ceci dit, j’appartiens à ma génération.
Effectivement, faire disparaître les routes et le papier me semble une très
bonne idée, d’autant que l’on apporte les solutions de rechange. Les journaux
et les livres vont disparaître bientôt avec la venue de l’autoroute
électronique (oui, oui, les routes électroniques, c’est bien), il n’y a pas à
s’inquiéter à ce propos. Tant qu’à faire disparaître les industries, j’invite
les professeurs à constater combien la jeune génération ne sait plus où
s’arrêter. Posez la question, à savoir, devons-nous faire disparaître toutes
les industries pour l’environnement ? Ils diront tous oui. J’en ai pour preuve
ma classe de philosophie du collège de Jonquière voilà quelques années. La
majorité avait plus de vingt ans et ils ont tous oublié que l’économie du pays
et leur niveau de vie reposaient sur les industries régionales (papeterie,
aluminerie).
Bref, la fille a envoyé une lettre à un politicien important, lui
demandant ce qu’elle devrait faire de sa
peau. Il a répondu qu’elle devrait devenir politicienne. Elle a annoncé
en retour que les politiciens sont politiquement incorrects. Les politiciens
sont-ils politiquement incorrects ? Sont-ils essentiels ? Peuvent-ils être
remplacés ? Y en a-t-il trop ? Sont-ils vraiment représentatifs de ce que le
peuple demande ? Bref, sont-ils le symbole par excellence de la démocratie ? Il
serait intéressant de faire un essai là-dessus. Mais pas moi, s’il vous plaît,
j’ai une vie à vivre !
44
Parlant de la génération perdue (Evening Standard de lundi
dernier) : Ceux qui ont été étudiants entre 1940 et 1970 sont de la «
génération perdue ». Avec une attitude formée dans l’ère industrielle, ils font
face à un nouvel âge d’information qui les perçoit comme passés date et
déconnectés. [ ... ] La vie commence à 40 ans ne signifie plus la même chose aujourd’hui.
La technologie a détruit la sécurité qui était auparavant garantie par
l’éducation, l’expérience et le système d’affaires traditionnel. [ ... ] Nous sommes dans une ère
d’économie de ferraille où la bonne expérience ne sert de rien en échange d’une
main-d’œuvre technologique bon marché.
Tout y est, 1970, l’année charnière. D’après cet article, la
dernière moitié des boomers s’est fait prendre au jeu de la première moitié.
Semblerait que l’expérience suffisait, on ne s’est pas inquiété outre mesure
avec l’idée qu’il fallait apprendre la programmation informatique, et il ne
leur est pas venu à l’idée non plus de suivre quelques cours en parallèle de
leur emploi pour ne pas être déphasés. Trente à quarante ans, une génération
déphasée avant même d’arriver aux années grasses, et qui a probablement la
mentalité qu’ils sont trop vieux pour retourner sur un banc d’école. Je
comprends, le collège ou l’université, c’est là un système hiérarchique affreux
de destruction de liberté de penser. Ô Dieu, ces interminables heures de cours,
tous ces déplacements pour deux heures de bullshit, tous ces travaux longs tout
à fait inutiles pour la société et qui ne satisfont jamais un prof. C’est ça ma
définition des études, et l’idée d’y retourner me soulève le cœur. Même pour
apprendre le langage informatique C++, qui me permettrait du jour au lendemain
d’avoir un emploi qui paie très bien. On a tant perdu de temps à me faire
avaler des choses plates et absurdes, que les seules choses importantes pour
survivre aujourd’hui, je n’ai plus le courage de les apprendre. Pourtant ce
gros problème de génération dont parle l’Evening Standard n’en est pas
vraiment un. Il suffirait de se mettre à jour, mais voilà, où trouverons-nous
la volonté, pire, qui nous obligera ? Mais je crois que si on peut apprendre
chez soi, d’autant plus que certains programmes spéciaux sur ordinateur sont
devenus assez impressionnants, ce sera déjà plus motivant. Qui a besoin des
bancs d’école et des professeurs ? Et puis comment peuvent-ils dire que l’expérience
est perdue ? Il faudrait plutôt dire que l’expérience n’est pas la clé du
succès et n’est pas indispensable à chaque domaine de la société. Ça implique
également que quelqu’un de 22 ans peut être davantage compétent et expérimenté
qu’un autre de 40 ans qui est expérimenté dans un créneau qui n’existe plus. Le
problème, c’est qu’ils ont travaillé tellement fort pour arriver où ils sont,
que ça semble être une injustice. Problème d’une génération. J’y ai goûté,
toutes ces études, pour rien. Maintenant, j’espère que l’on va oublier
l’argument classique qu’avant 40 ans, quelqu’un ne sait pas de quoi il parle et
ne mérite pas qu’on l’écoute, ou qu’on lui fasse confiance. Finalement, la
jeune fille de quatorze ans qui a reçu
45
Les Anglais ont la prétention d’être les
meilleurs du monde dans plusieurs domaines. Partout on lit : meilleur « X » du monde.
Meilleur festival dans le monde, meilleur concert rock dans l’univers, meilleur magasin à rayons du monde (à lire le plus
cher magasin à rayons de l’univers). Pourtant, les Anglais sont reconnus
pour être un peuple qui ne sort pas souvent de chez lui, même pour les
vacances. Sur le mur de l’aéroport : « Heathrow, voté meilleur aéroport
international dans le monde. » Mais d’où sortent-ils une connerie pareille ? Je
commence à comprendre que leur vision du monde s’arrête à l’île de
Je suis découragé, sans aucune motivation. Éric est venu cette
fin de semaine de la Maison des étudiants canadiens. Il était mon voisin d’en
face à Paris et il retourne maintenant à Montréal. On a de sérieux doutes sur
son orientation sexuelle. Il nous a suivis dans les pubs gais de Londres et est
même venu à l’anniversaire de Neil, une soirée de tapettes assez lourde. Il dit
qu’il s’est fait énormément de fun. Je comprends, après le champagne et le vin
rouge français, on a sauté dans le whisky. Le monde était en train de se
toucher et de se manger sur le divan, pour ne pas dire embrasser le divan.
Lorsque nous sommes partis, ça virait en orgie. Et il a eu beaucoup de plaisir,
le petit-fils à son poupa. Ça lui a pris toute la misère du monde pour m’avouer
un mensonge. Non, il n’a couché avec aucune fille de la MEC, mais il en a
rencontré d’autres ailleurs. Une en particulier. As-tu couché avec elle ?
Euhnonouieuhoui. Ah bon. Tant mieux pour toi, je commençais à m’inquiéter, un
an sans sexe, pauvre toi, je croyais bien que tu allais mourir (même si je sais
que ça fait 22 ans que tu es vierge). Alors, pourquoi est-ce si difficile de
m’avouer que tu as sauté une fille cette année ? Parce qu’il ne s’est pas
suffisamment passé de choses pour que j’en parle. Ainsi je crois qu’il voulait
coucher avec elle mais a été incapable, ou le plus probable, elle voulait et il
a refusé. Comment expliquer ce week-end à Londres avec nous, autrement ? Je me
souviens les quelques soirs où il travaillait tard avec moi à la biblio de la
MEC, j’étais en pantalon de gymnastique sans caleçon, il me regardait la
mauvaise place. Coincé à mort, pauvre Éric, ça en prend donc bien pour sortir
du placard !
46
Je suis assis en avant d’un bus numéro 23, d’où je vois Londres
de mon deuxième étage. J’arrive de prendre un Cappuccino près de Baker Street
avec une jeune fille japonaise qui termine sa médecine, qui joue
merveilleusement bien du piano depuis ses trois ans, qui a publié un livre à 14
ans en gagnant un concours, qui a une mère éditrice et qui roule en BMW (ça ne
vous donne pas l’envie de l’assommer ?). Ce quelqu’un connaît la haute société
londonienne, m’invite à son anniversaire dimanche prochain, et est d’une beauté
éclatante. Rami n’a que 21 ans, la réussite sociale incarnée. J’avais honte de
mon habillement à l’hôtel chic où l’on est allés, surpris que l’on me laisse
même entrer et m’asseoir. Mais les touristes du monde entier sont tout aussi
mal habillés que moi, riches ou pauvres. Ils se permettent de me dévisager en
plus, les vieux laids. À quatre livres le café, c’est le pianiste que tu paies.
Bref, je me demande ce que va m’apporter Rami, et l’impression que je lui ai
laissée. À notre première rencontre à l’anniversaire de Gil, Rami m’a demandé :
« Crois-tu en Dieu ? » J’étais saoul, ce n’est pas la question à poser à
quelqu’un incapable de se tenir debout. Je suis incapable de me souvenir de ma
réponse, j’espère que je n’y suis pas allé trop fort. Je me suis repris lors de
notre café, lui affirmant que Dieu est une hypothèse envisageable, mais de là à
bâtir des institutions sur des hypothèses, changer notre rythme de vie, prier
et tout, il y avait une marge à ne pas franchir. Les Japonais n’ont pas vraiment
de religion, semble-t-il, une petite influence du christianisme dans son sens
global, sans plus, d’après ce que me dit Rami.
Hier, je suis sorti de la maison, j’ai marché sur Elgin Avenue
jusqu’à
— N’est-ce pas triste qu’ici, aussitôt que tu ouvres la bouche,
on sait de quel milieu social tu viens ?
— Pas du tout, ma chère ; ce qui est triste, ce sont les préjugés
des gens qui écoutent ce qui sort de cette bouche.
— Nous sommes chanceux, notre accent est
étranger, personne ne peut nous étiqueter.
— Oui, mais pendant ce temps
nous sommes incapables de fonctionner normalement dans cette société et je suis
incapable de trouver un emploi. En passant, quel âge avais-tu lorsque
tes parents ont divorcés ?
— Comment sais-tu qu’ils sont divorcé ?
— Ma pauvre fille, selon les statistiques, la chance de tomber
sur quelqu’un dont les parents sont encore ensemble est nulle.
— N’est-ce pas triste ?
— Pas du tout ; ce qui est triste, ce sont tous ces jeunes qui se
marient inutilement et toutes ces institutions qui sont complètement déphasées
en rapport aux réalités de la vie.
— Comment as-tu trouvé la pièce ?
— Je suis heureux.
— Pourquoi ?
— Parce que je croyais que j’allais être soulevé de ma chaise
durant une quelconque apothéose, et que je serais retombé sur mon siège au
désespoir, honteux devant le génie de Wilde. Et ce ne fut pas le cas, je suis
demeuré bien incrusté dans ma chaise, me demandant avec effroi : est-ce
possible que la critique puisse qualifier cette pièce comme étant la meilleure
comédie de tout le répertoire anglais ?
Bien sûr, il faut remettre les choses dans
leur contexte. Voilà cent ans cette pièce fut une révolution. Et comme la bourgeoisie
anglaise, ou plutôt l’aristocratie anglaise, n’a pas trop changé en un siècle,
cette pièce demeure d’actualité. Mais je suis ignorant de ces réalités
londoniennes. Je n’ai pu m’empêcher de dire, encore une fois, comment Ionesco,
lui, avec sa Cantatrice chauve à la Huchette de Paris, a réussi à me soulever de ma chaise. Ceci
dit, Le Portrait de Dorian Gray, c’est dur à battre.
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Une femme de Radio-Canada m’a téléphoné hier, pour me dire
qu’elle aura peut-être besoin de moi. Son accent est tellement bizarre, à peu
près comme tous les journalistes sur les ondes de SRC. Je me demande s’ils ont
des cours pour apprendre à parler comme personne ne parle ? Peut-être que c’est
un accent qui se développe avec
J’ai eu l’emploi chez WHSmith à l’aéroport
d’Heathrow, salaire ridicule d’environ £ 2.50 de l’heure. Je me demandais s’il fallait
ouvrir le champagne ou se tirer une balle dans
Le lavage de cerveau est commencé. Huit heures de vidéos et de
propagande WHSmith. Sortir d’ici, ma seule idée, partir, me flinguer plutôt.
Ils ont dix-neuf WHSmith à l’aéroport d’Heathrow, un vingtième ouvre ses portes
en septembre dans le terminal 1. Je commence dimanche, le B shift. Ce qui
signifie trois journées successives de douze heures. Cela est-il humainement
possible ? Leur petit lavage de cerveau me fait d’autant plus vomir que les
seules lettres WHSmith ont maintenant pour moi la pire des connotations.
Pourtant, à les entendre, ils encouragent l’initiative, nous exhortent à
multiplier les erreurs afin d’apprendre. J’ai vu le superviseur, au premier
coup d’œil j’ai vu à quoi ça va ressembler. Le cercle du pouvoir anarchique,
pardon du lapsus, hiérarchique, dont McDonald’s, apparemment, se fait le chef
de file. Tout cela est clairement démontré dans leurs vidéos de présentation.
Ils ont des caméras cachées partout dans leurs magasins, un trou d’environ un à
deux millimètres suffit. C’est effrayant. Jusque dans les toilettes, je suis
convaincu que l’on me surveille. À Heathrow, le terrorisme est devenu la
maladie qui justifie la surveillance mythique, celle que l’on n’aurait jamais
crue possible.
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Aujourd’hui, je déclare la
guerre contre les colliers et les laisses à chien, c’est-à-dire les cravates,
et aux camisoles de force, c’est-à-dire aux costumes et aux uniformes. Oh, God,
vous devriez voir le costume de mon humiliation que je devrai porter pour
travailler chez WHSmith, je pense déjà à quitter mon emploi. Des pantalons
serrés brun laid, une chemise blanche lignée et une cravate, what a pity.
Je suis le servant de ces messieurs en complet cravate, qui vont prendre la
business class, je suis l’esclave de ces mesdames trop bien habillées dont la
jupe trop courte va bientôt craquer et tomber sur les belles tuiles de
l’aéroport, parce qu’elles se sont mises à courir de peur de manquer leur vol
international. Ces codes d’habillement, d’où viennent-ils ? Liberté, liberté !
Expression de la personnalité, confort, vie, survie ! Ces pauvres étudiants en
Angleterre, tous habillés dans leur petit uniforme noir avec cravate.
Discipline et appartenance à une même tribu, dit-on. Nécessité de l’humain,
depuis des millénaires, de se reconnaître avec une même strate de
Incapable d’ouvrir un compte de banque, incapable d’avoir un
numéro d’assurance nationale, je suis en ébullition. D’où me vient tout ce
stress ? Mes études me pèsent encore durant la nuit, pourquoi se donner tant de
mal ? Les trains sont en grève, les mouches noires sont sorties par milliers,
les Londoniens sont misérables, que peut-on attendre de pire de la vie ? En
plus je suis en manque de sexe.
Plus j’y pense, plus ma Japonaise me lève le cœur. L’idée de la
revoir m’inquiète, elle jouait un double jeu, pour mieux me connaître. « Comme
c’est triste qu’il y ait des pauvres, pendant ce temps jouons aux riches prétentieux.
» Elle demeure dans le W1, très onéreux selon Martin. Ceux qui ont le
moindrement d’argent s’amusent, et je n’ai pas envie de jouer avec eux.
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Le temps passe, je m’en vais à Heathrow, ma première vraie
journée de travail depuis octobre. Dieu que je suis misérable ! Hier, nous
sommes sortis sur King’s Road, ensuite Old Compton Street. Pour les 35 dollars
que j’ai dépensés, je vais travailler huit heures aujourd’hui. J’aurais mieux
fait de demeurer à la maison hier soir et aujourd’hui. Voilà que je passe à
côté des studios de la BBC, ça tombe en ruine. Il y a un beau petit gars dans
le wagon à côté, il vient de me regarder. Tout ce qu’on peut dire, ça drague
pas fort à Londres un dimanche matin. Je lui donne 25 ou 26 ans, ce qui est
encore plus jeune que la majorité des tapettes que je rencontre dans cette
ville.
La femme qui engage le monde où je travaille, est indienne. Très
belle d’ailleurs, et gentille. Mais j’ai bien peur qu’elle soit biaisée dans
ses choix d’employés, il n’y a que des Indiens partout dans
Moi qui espérais travailler avec un beau jeune homme pour m’aider
à faire passer le temps. Il n’y a qu’un paquet d’Indiennes couronné par un flot
anglais de 15 ans tellement maigre, que s’il fallait que l’on fasse l’amour, il
casserait en deux. De toute façon ce serait illégal, alors je m’en tiens loin.
Illégal jusqu’à ce qu’il ait 21 ans. À moins que ce ne soit 18 ans maintenant ?
Elles ont toutes 17 et 18 ans. J’ai eu le job McDonald’s de l’aéroport. Des
enfants incapables de trouver de l’emploi, qui travaillent là une journée par semaine
et qui s’amusent à dire à Francis, le flot de 15 ans : « Alors, tu l’aimes
beaucoup Pam ? » Certaines me draguent comme des malades, elles savent que même
à 16 ans c’est légal que je les étende sur mon lit. Enfin, c’est rafraîchissant
cette jeunesse qui ne s’inquiète pas encore avec la vie. Ça me montre jusqu’à
quel point je n’y suis plus, sur
Je suis mort. On m’a lancé sur la till (caisse) comme ça, avec
les cartes de crédit, les chèques de voyage, les monnaies étrangères, les
chèques personnels, et, ah oui, l’argent liquide anglais. J’ai vu des faux
billets, très belle imitation. Franchement, les photocopieurs couleurs font du
bon travail. Comme il se doit, la superviseure est hyper bête et ne tolère
rien. Inutile de dire que je continue ma recherche d’emploi à Londres.
N’importe quoi fera l’affaire, je suis prêt à lâcher aussitôt qu’ils viendront
faire leurs petites crises. Parce que moi, il y a une limite à ce que je peux
endurer d’un supérieur. Dieu, j’ai mal à la tête, il n’est que 15 heures. Il me
reste sept heures d’ouvrage. Je n’ai plus suffisamment d’argent pour manger, je
n’avais plus rien dans les armoires à emmener. Je me dis que le jeûne ne peut
faire de tort. J’ai besoin d’un ami !
Toute la journée j’entends Tokyo, San Francisco, New York,
Paris-Orly. Si je n’avais pas d’attaches, comme la vie serait bien. J’achèterais
un billet avec ma carte de crédit à plafond illimité, je louerais une voiture à
l’arrivée, prendrais une riche chambre d’hôtel, je me paierais un jeune
prostitué qui voudrait passer une semaine avec moi.
Je me sens vieux aujourd’hui, pourtant ces jeunes sont de ma
génération. Eux, ils me trouvent jeune, ils m’ont tous donné 16 ans. Christ, ai-je vraiment l’air d’avoir 16 ans ? J’ai
les yeux assez cernés, je les fais mes 22 ans. Pourquoi travaillent-ils ? Ils
n’en ont nul besoin. Que font-ils de leur argent ? Sylvie, la
superviseure, est tellement coincée. Elle n’a certainement pas de mari, sinon
je le plains. Elle a beau terrifier tout le monde, elle ne me fait pas peur.
Bitch de nature, ou exaspérée de travailler avec une génération différente de
la sienne, qui semble avoir des soucis différents. Surtout pas les soucis de
WHSmith. La jeunesse a encore certaines qualités, je constate que le lavage de
cerveau, qui prend place lors de la première journée de training, ne fonctionne
pas fort. En pratique, de toute manière, il n’y a aucunement place à
l’initiative de l’employé. Sylvie m’a déjà fait comprendre de prendre mon trou
et de me
Je viens de finir. Je suis vivant, aucun doute. Mais je pue dans
un rayon d’un wagon et demi. J’empeste donc pour trois wagons. J’ai honte,
parce qu’il y a des touristes à côté de moi, mais ils empestent aussi. Il y a
une petite Indienne au travail qui m’a littéralement sauté dessus, elle me
drague et je me laisse faire. Davantage pour le besoin d’une alliée contre eux
tous que parce que cela m’amuse. Comme elle sera déçue lorsqu’elle comprendra
qu’il n’y a aucun espoir. Sukh, c’est son nom. Elle semblait insultée lorsque
je lui ai demandé si elle prenait l’Underground. Madame, à 18 ans, possède sa
voiture. Cet argument convaincant aurait dû me faire tomber à ses pieds. On
aurait dit qu’elle m’affirmait sa supériorité. Que, point de vue social, elle
se trouvait à un degré plus haut que moi. Loin de m’impressionner, je l’ai
pratiquement traitée d’innocente, qu’en fait, elle ne travaillait que pour
payer sa voiture. Elle s’est défendue, il lui reste de l’argent lorsqu’elle a
tout payé. Oui, mais combien plus pourrais-tu avoir ? Mais encore là, je ne
comprenais pas son jeu. Pour elle, posséder une automobile, ça représente tout.
La réussite,
Il y a un gars qui me drague dans l’Underground. Insuffisam-ment
beau, trop vieux. Sébastien, viens à ma rescousse ! Il faudrait éloigner cet
étranger de moi, il faudrait lui dire que cette senteur de fromage français
bleu pourri, c’est moi qui