Roland Michel Tremblay
http://www.anarchistecouronne.com
Un
Québécois à New York
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J’ai passé la journée avec Renaud, il me faut l’éviter sinon je
risque d’avoir des sentiments pour lui. Il est vraiment temps que Sébastien
arrive. Je pense que quelque chose se passe. Il y a séduction mais nous sommes
tous les deux dans une autre relation. Il est impensable que je laisse Sébastien,
et Renaud est, disons, moins beau. Mais tout cela n’est-il pas relatif ? On
parlait que je fasse un strip-tease et qu’il me fasse un massage. Cela
n’arrivera pas, mais si oui, ce n’est pas moi qui dirai non. Le problème, c’est
qu’il faut des sentiments pour passer à l’acte, j’en ai, mais ils ne sont pas
très forts. Le problème, c’est que je ne veux pas les amplifier. Mais je ne
veux pas de cul sans sentiment. Il me faudrait me tenir tranquille, mais à
chaque fois que je le vois, je le désire un peu plus. On parle et je bande.
Heureusement, il ne s’en rend pas compte. On ne parle que de sexe, c’est
affreux, et de cela, on n’a pas l’air de s’en rendre compte.
Nous sommes allés manger avec deux de ses amis, et c’était dur de
ne plus pouvoir lui dire ce que je voulais. Son copain, on l’a vu ce matin
quand on est allés chez lui prendre un café. J’ignore s’il s’imagine des choses
; il semblait ne pas s’inquiéter outre mesure. J’ai lu ses dix pages sur la
fidélité dont il m’avait parlé. Ça semble plutôt être dix pages sur un gars qui
lutte contre ses désirs. C’est devenu une crise obsessionnelle. Le gars qui lui
a permis d’écrire ça, était, paraît-il, le plus bel homme jamais vu. Renaud
voulait coucher avec l’Apollon, Renaud l’a repoussé, et le regrette amèrement.
Il aurait mieux fait de coucher avec lui ; il aurait été inspiré pour écrire un
livre complet ensuite.
Renaud se laisse séduire par moi, quelle erreur ! Je me laisse
séduire aussi, quel malheur ! Il ressemble tellement à Ed que je ne sais plus
faire
J’ai l’impression que Renaud me fait oublier qu’il existe un
univers extérieur à Paris. C’est bien. J’aimerais m’en faire un vrai ami sans
que cela aille jusqu’au sexe. Les amis ne sont-ils pas doublement intéressants
lorsqu’on les désire ? Franklin et Antonin seront de vrais amis pour moi, et
j’en suis heureux. Croyez-le, j’ai l’impression qu’il est plus simple de se
faire de vrais amis sincères à Paris que n’importe où ailleurs. Ce me semble
être des gens intelligents, éveillés à la vie, simples et attachants.
Je m’en vais à Pigalle, souper, que dis-je, dîner chez Franklin.
Dorothée y sera avec son bébé ; depuis le temps que l’on m’en parle, j’ai hâte
de voir.
Je suis à
Je suis à la Gare du Nord. Pour la première fois je suis heureux
d’être à Paris. J’aime tellement ça que je pense que je ferais n’importe quoi
pour demeurer ici. Canada ? No way. Peut-être pas pour finir mes jours en
France, mais pour quelques années ce serait bien. Je ne puis comprendre
pourquoi mais, d’être à Paris, peu importe ce que je fais, me semble être la
réussite,
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Anne Hébert, une des plus grandes écrivaines du Québec qui vit
maintenant à Paris, sera le 9 février à
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Je capote littéralement. Je ne tiens plus à terre. Je viens de
recevoir une invitation de la directrice de la Maison des étudiants canadiens
de Paris (MEC) pour aller voir Anne Hébert, c’est donc déjà beaucoup plus
officiel. J’ai lu la moitié des Enfants du sabbat, je vois très bien le
scénario, les parties et sous-parties. Paraît que l’adaptation
cinématographique de son livre, Les Fous de Bassan, c’était raté. Mais que Kamouraska c’était extra. Mon
problème, c’est que j’ai l’air trop jeune. Et si elle a le malheur de vouloir
connaître ma crédibilité, il me faudra lui dire que je n’ai absolument aucune
œuvre à mon actif. Que du passif, madame, et non, je n’ai pas seize ans. C’est
ça que me disait Maurice hier ; il croit qu’elle va éclater de rire, trouvera
ça charmant, mais va me dire un non catégorique. Je me demande même si je
devrais m’habiller en gamin de 14 ans. Calotte beige, gilet Peace and Love/The
Smiths que m’a donné Claude, culottes déchirées. Le contraste sera encore plus
frappant. Mais moi c’est sérieux, je n’ai pas tellement de temps à perdre avec
des projets qui ne déboucheront pas, je suis pressé d’atteindre le ravin, moi,
madame. Et puis on ne sacrifie pas inutilement ses études à la Sorbonne de Paris.
Je fais des cauchemars toutes les nuits ; j’arrive dans des
classes où les professeurs me font comprendre que si je ne commence pas à
étudier maintenant, c’est foutu. Et là je regarde autour pour voir si Renaud
est là, et Renaud n’est pas là. Et je panique, car je ne fous rien. Et
Sébastien qui arrive la semaine prochaine. Mon beau petit ourson poilu qui
arrive la semaine prochaine. Comme ce sera bien de l’avoir près de moi, le
toucher, l’embrasser, lui faire l’amour, ah ça, aucun doute, je ne penserai
même plus au petit Renaud.
La fin du monde est à nos portes, c’est le 8 février, bientôt le
mois de mars, le calvaire aussi, je le sens. Aujourd’hui, je rencontre Renaud
après mon cours de M. Tapin. On se rencontre à Place de la Sorbonne en face du
Baker’s Dozen ; mais ce sera difficile parce qu’il me faudra éviter Maurice qui
justement terminera son cours à la même heure que Renaud. À se demander s’ils
ne sont pas dans la même classe. Aujourd’hui, je rencontre Renaud et j’ignore
si l’on va se retrouver ou chez lui ou chez moi. S’il veut aller prendre un
café et que je vois qu’il ne m’invite pas, je vais l’inviter. Mais ici à la MEC
c’est difficile, il y a des espions en arrière de chaque porte. Je le sais,
j’ai été l’espion personnel de France, une amie. En plus, l’un viendra cogner à
ma porte, c’est immanquable. Alors l’acte
sexuel se fera peut-être. Du moins le massage, et nous garderions une
conscience claire. Quelle idiotie. Il dira tout à son copain, il me l’a
dit hier. Alors il risque la relation avec son copain, il dit qu’ils pourront
en discuter et que tout ira bien. Mais alors, on ne pourra plus se voir, je
suppose. Et peut-être que Sébastien viendra à le savoir ? Playing with fire,
yes it burns and I’m still burning, disait Alison Moyet. Je suis pris entre
deux eaux. Pressé de faire déboucher quelque chose avec Renaud avant l’arrivée
de Sébastien, mais en même temps l’arrivée
de Sébastien me calmera. Et s’il était laid, nu, le Renaud ? Je n’y avais pas
pensé à cela. Il n’est peut-être pas comme Edward. Quelles sont les
conséquences ? Trop de conséquences imprévisibles dans cet acte. Il aura
des problèmes avec son Habib et cela pourrait finir. Et mon Sébastien pourrait
l’apprendre, par moi en plus. Ce serait trop infernal, pour une histoire de branlette
comme diraient Franklin et Maurice. Pour une histoire de branlette, nous voilà
prêts à sacrifier le monde entier, jeter une
bombe sur l’histoire pour une heure ou deux de bonheur dans les bras de Renaud.
Mais je ne veux plus m’empêcher de vivre, car je ne suis pas convaincu que
Sébastien au Canada s’empêche de vivre, et on regrette toujours de ne pas avoir
agi quand c’était le temps. Les dix pages sur la pseudo-fidélité de Renaud sont
significatives.
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Ma journée a été illuminée hier soir tard, lorsque j’ai parlé
avec Renaud. Je savais bien que si je m’attendais à être illuminé, je le
serais.
J’ai présenté Renaud et Maurice avant le cours aujourd’hui. Je
prends le risque, lequel risque qu’il ne prend pas. Il s’est rasé lui aussi, le
pauvre, ça saignait encore. On va prendre un café... avec Maurice. C’est
peut-être mieux ainsi ? Un café, connerie, à Paris on passe notre vie à boire
du café... et de
[ Aujourd’hui, il est venu dans ma chambre, mais nous sommes avec
Maurice, alors je ne sais pas si nous allons faire l’amour. Il n’a pas l’air
décidé. ]
C’est Renaud qui a écrit cette phrase entre crochets. Il a lu mes
écrits. J’ignore s’il avait écrit autre chose, ça n’a pas enregistré. C’est du
mépris cette phrase. Et même si cela n’en est pas, je la veux méprisante. Je
viens de relire ce qu’il a lu. Je peux comprendre sa réaction. Il a fui et m’a
fait comprendre que Sébastien arriverait et que ce serait à moi de prendre une
décision ensuite. J’ai vu cela comme un échec et me voilà prêt à le balancer,
orgueilleux que je suis. Mais je crois qu’il est prêt à laisser son Habib pour
moi, puisqu’il me dit que j’ai une décision à prendre. J’ai même l’impression
que je lui ai fait comprendre qu’il était impensable que je laisse Sébastien.
Je regrette tout ce que j’ai fait. J’ai compris ce soir que je ne le voulais
pas, qu’effectivement il faudrait que je laisse Sébastien pour lui et que c’est
une décision que je ne pourrais prendre. Et du sexe, je suppose que ni lui ni
moi n’en avons besoin puisque nous avons chacun quelqu’un. Et ça aussi il me
l’a dit, qu’il était heureux et qu’il n’avait pas besoin d’aller voir ailleurs.
Plus personne ne lira ce que j’écris. Les gens connaissent soudainement ce que
je pense et moi c’est tout le contraire. Les gens changent toute leur façon de
voir les choses, changent leur comportement du tout au tout, et moi je dois
soudainement tenter de voir ce qui s’est passé, pourquoi ils réagissent de
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Renaud m’a téléphoné à 7 heures ce matin pour me dire d’arriver à
l’avance au cours de latin. Comme c’est drôle. Alors je suis arrivé 10 minutes
à l’avance, en même temps que lui. On s’est encore parlé sur papier, même s’il
ne voulait pas, et ça a été lourd. C’est moi qui commence à parler :
— T’as fini de cruiser les filles ? Je sens que tu peux me faire
des reproches, je me sens mal à l’aise. Je m’excuse si je t’ai fait du tort, ce
n’étaient pas mes intentions. Si tu as quelque chose à me dire, vas-y, je suis
prêt.
Il m’accuse de me servir de lui pour compléter mon œuvre, et du
coup de ne pas être naturel ou sincère.
— Hier, je voulais tout effacer parce que j’avais honte. Je ne me
sers pas de toi pour mon œuvre. En ce qui concerne la sincérité, il me semble
que de t’avoir laissé lire mes pensées est une bonne preuve de franchise.
Surtout qu’il y a certaines phrases que tu pourrais interpréter de façon
différente. Tu crois que je ne suis pas naturel avec toi ? Je ne comprends pas,
je ne t’ai rien caché, je ne joue pas un jeu avec toi. Si tu vois des
contradictions d’avec mes écrits, c’est bien simple, les choses évoluent. Ce
que je pense la veille, le lendemain je pense à autre chose. Et je sais qu’un
jour Sébastien lira ces écrits, alors je modère ce que je dis. En quoi ne
suis-je pas naturel ou sincère ?
Il affirme que je n’agis qu’en pensant à ce que cela pourrait
donner dans mes écrits. Que ce n’était plus une fin, mais un moyen.
— Tu radotes, je ne m’abaisserais pas à agir en fonction de mes
écrits, sinon mes actions seraient beaucoup plus éclatantes. Je sortirais
davantage. Je n’arrive pas à croire que tu dises ça. Si j’ai retranscris notre
conversation sur l’ordinateur, de prime abord c’est qu’il me fallait faire
disparaître le papier et que j’aimais relire notre conversation. Et puis, je ne
peux pas me battre contre toi, tu es libre de penser, mais ça me désole que tu
penses cela. Et si effectivement tu en es convaincu, je m’inquiète vraiment
pour notre future amitié. Je ne vais quand même pas me mettre dans des
situations franchement éprouvantes afin d’écrire une page ou deux dans mes
écrits, c’est absurde. Au contraire, je ne t’ai rien caché et je crois que toi
tu ne m’as rien dit de toi. J’ai l’impression que tu vas m’arriver avec une
foule d’autres choses. Mais je ne te cache pas que le but de mon existence,
c’est d’acquérir des expériences de toutes sortes, pas pour mes écrits
nécessairement, mais pour me faire avancer dans
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Ma relation avec Renaud devient de plus en plus bizarre. Il
devient distant. J’ai l’impression qu’il est sur le bord de me dire qu’il ne
veut plus rien savoir de moi. Je l’ai poussé à bout. Il y a des amis comme cela
avec qui ça ne marche pas, on a exagéré quelque part et le tout s’est envolé.
Je dois maintenant l’extraire de mes écrits, alors je lui ai fait un fichier à
part, le Chapitre Renaud. Il faut qu’il ignore que je n’ai rien effacé de nos
conversations. Il m’a demandé aujourd’hui si je regrettais de ne pas avoir
couché avec lui. Je ne regrette pas, mais j’aurais voulu lui dire que oui.
Compromis, je lui ai dit que c’était difficile de répondre à cause des
conséquences d’un tel acte. Sébastien arrive après-demain, je l’ai réalisé
aujourd’hui, car je commençais mon déménagement dans la chambre plus grande.
Mon beau Sébastien, je suis demeuré fidèle tant que j’ai pu. Une semaine de
plus et c’en était fini, je crois. À moins que Renaud ne soit qu’un allumeur, et je le pense, parce que Maurice m’a dit
que Renaud le draguait dans son cours. Cours où, sur 12 gars, huit sont
officiellement gais. Il y en a partout, partout, partout. Le gars en face de ma
chambre, il est encore dans le placard. Il a vu tous les films gais que j’ai
vus dernièrement, moins Les Roseaux sauvages qu’il veut d’ailleurs voir. Il connaît de A à Z tous les
producteurs de films de notre siècle avec tous les acteurs, les titres, en
musique aussi, effrayant. C’est juste un indice de plus qui s’ajoute à la façon
bizarre qu’il a de regarder les hommes qui l’entourent. Il vivait avec un gai à
Ottawa, il fallait qu’il lui rase le poil du dos. Heeurk ! Peut-être qu’il
aimait ça !? Mon nouveau voisin l’est aussi ; selon Maurice, c’est écrit dans
sa face, il est du type que l’on rencontre à Montréal. Il étudie en théâtre. En
plus j’en ai partout dans mes cours, le Renaud en a dragué un au Queen qui est
justement dans notre cours de latin. Je lui ai demandé comment il avait pu
draguer au Queen, danser avec le gars alors qu’il désire rester fidèle ? Il a
dit que ce n’était pas une contradiction. Allumeur ! Allumeur ! Et il m’accuse de me servir de lui. C’est plutôt lui qui
va se servir de moi pour terminer sa nouvelle sur l’infidélité. Il en a
écrit une page et demie hier, et il en écrira autant aujourd’hui, puis ce sera
terminé. Ça lui prenait une heure d’écrire un paragraphe avant. Depuis huit
mois il a beaucoup de problèmes avec ses parents, ils sont en crise parce que
l’enfant modèle de la famille est gai. Ils lui ont proposé un psychologue, un
psychiatre, une automobile flambant neuve et n’importe quoi d’autre pour qu’il
change d’orientation sexuelle. Le meilleur, paraît qu’en ville il y a un
imbécile qui affirme qu’avec des pilules on peut redevenir hétérosexuel ; les
parents de Renaud l’ont exhorté à les essayer. Renaud a tout refusé, il ne leur
dit surtout pas que son copain est arabe, ce serait la fin du monde, ils sont
hyper racistes. Bref, Renaud est convaincu qu’ils vont être au courant bientôt
; il croit que ses parents ont payé un détective privé pour enquêter sur son
cas. Quel beau roman tout cela ferait.
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Sébastien est encore sorti dans un bar tapette d’Ottawa hier. Il
a été au restaurant Mother Tucker, a dû manger un gros steak, il a reçu des
roses aujourd’hui de ses amis, ils lui ont payé un danseur nu hier. Ça m’a mis
en christ. Tu vas dans une salle en arrière avec le gars et il te fait un
strip-tease. J’ai une certaine misère à croire que ce strip-teaseur ne te
touche pas, j’ai longtemps entendu parler que c’était du sexe, que tu pouvais
les toucher et les sucer. Sébastien me dit tout ça et il s’imagine que je vais
rire. Ça me donne juste envie de coucher avec le premier du bord. Quel est donc
le problème de ses amis ? Il part pour quatre mois, c’est pas la mer à boire !
Un strip-teaseur, pourquoi pas un prostitué ? Quel genre d’amis a-t-il ? Ils
veulent accélérer notre rupture ? Ça va marcher, parce que moi les sacrifices
inutiles j’en ai plein mon casque. Je ne sors pas au Queen parce que mon
Sébastien paniquerait, il sort deux fois en deux semaines, il se fait même
payer un strip-teaseur. Le sacrifice est inutile, j’aurais mieux fait de
coucher à droite et à gauche, profiter de
J’ai bien envie de raconter ma
rencontre d’hier avec Anne Hébert, mais je suis trop en maudit et je
détruirais tout le monde, les méprisant à
tort pour ce qu’ils ne sont pas. Une petite journaliste téteuse de
Radio-Canada entre autres, un autre con d’un journal quelconque. Le délégué aux
Affaires culturelles de la Délégation du Québec, un esti de snob qui ne voulait
même pas s’abaisser à me serrer la main quand le mari de la directrice nous a
présentés. Heureusement que tout s’est bien déroulé avec Anne, elle va
effectivement devenir ma grande amie, ainsi que son petit ami de 22 ans, André.
Il s’est précipité sur moi après la conférence pour me demander d’où me venait
ma passion pour Anne Hébert. J’ai eu l’air de connaître son œuvre en long et en
large, trois misérables questions qui ont impressionné tout le monde et qui
m’ont ouvert toutes les portes. L’éditrice du Seuil, section auteurs québécois,
me regardait lumineusement et m’a donné le nom et le numéro de téléphone de la
femme à qui je dois téléphoner au Seuil pour faire déboucher mon idée de
scénario. Elle m’a dit qu’elle croyait que je n’aurais pas de problème, je
connais tellement l’œuvre d’Anne.
8
Je ne reviens pas à la vie, je m’enfonce encore plus, n’ayant pas
plus de deux heures à ma disposition chaque jour. Sébastien, par sa seule
présence, à vivre dans la même pièce, rien n’est plus possible. Mourir à faire
une seule action, une demi-journée de perdue. Encore à trois heures nous irons
courir dans le parc Montsouris, ce parc qui emplit ma vue de la fenêtre,
heureusement cette vue ne m’appelle pas à elle. Je n’ai aucun remords à
demeurer enfermé dans
Je passe ma vie à faire des cauchemars ces
temps-ci. De la Sorbonne, c’est maintenant sûr, certain et acquis en mon
esprit, mes études ont pris le bord. Anne Hébert m’a levé du lit ce matin : à 10h30 elle
téléphona, m’invitant à aller prendre un café ce mercredi à 17h. Je lui ai dit
que j’emmènerais Sébastien, ma douce moitié inséparable. Maintenant je me
demande si je devrais l’emmener. Je crois que oui. Ne serait-ce que pour être
sûr qu’il n’y aura aucun blanc dans notre conversation. On emmènera des fleurs
et un gâteau. Je viens de terminer de lire Les Fous de Bassan, j’ai lu Héloïse avant-hier, je lirai L’Enfant chargé de
songes aujourd’hui,
si Sébastien m’en laisse
Quelle joie de marcher dans Paris et n’être rien, pas même un
écrivain en devenir. Le parc Montsouris nous appartient, nous appartenons à la
Terre quand nous n’appartenons pas aux hommes. Anne Hébert, je ne vais chez
elle que parce qu’elle est Anne Hébert. Une femme qui a écrit plus de romans
que j’en écrirai peut-être, qui a gagné plus de prix que je n’en gagnerai, qui
a trouvé sa voie dans Paris comme je ne la trouverai pas et ne veux
— Vous écrivez, m’a-t-elle dit.
— Ce que j’ai dit ce soir, madame Hébert, tous les étudiants de
la planète auraient pu élaborer davantage, lui ai-je répondu.
— Non, il y a plus, ça se voit que vous êtes écrivain.
J’ai une aura qui se déplace
au-dessus de ma tête, semble-t-il. Serait-ce mon adaptation cinématographique
des Enfants du Sabbat qui la
pousse à vouloir me rencontrer ? J’aime mieux croire qu’il s’agit de la
curiosité d’une grande écrivaine, qui en chaque personne va rencontrer son
prochain personnage de roman, ou du moins quelques détails qui le feront
devenir plus humain que les humains ne le sont. Une allusion au monde gai
depuis que je la lis, à part les deux sœurs au couvent qui voulaient mourir
toutes les deux sur la croix, ensemble et dans la jouissance, et qui sont
mortes le même jour. Les Fous de Bassan : « Les deux garçons
coiffeurs recommencent à chuchoter contre
Elle est comique
Serais-je que j’appartiens à la vie active de Paris, je me
morfonds de lire Céline, j’en ai lu une page au hasard, ça m’a impressionné.
J’en entendais partout parler. Ça paraît bien à Paris quand tu dis que tu lis
Céline, Renaud disait. Alors je ne voulais rien savoir, mais il semble que sa
crise existentielle va trouver preneur chez moi. Je vais changer de sujet de
maîtrise, d’Artaud à Hébert : le changement est radical mais nécessaire, je
connais maintenant son œuvre en entier, ou presque. Je ne sais cependant pas ce
que j’inventerais à ce propos. Peut-être qu’elle pourra elle-même me guider. Je
n’emporte rien avec moi, seule la lettre remise à l’éditrice du Seuil à propos
du scénario. Je ne veux pas qu’elle pense une minute que je vais me servir
d’elle. Renaud l’a cru et maintenant il fuit. Tant pis, le sot, jamais je n’ai
compté sur lui. Je sais très bien qu’on ne devient pas quelqu’un comme ça à
Paris.
9
La semaine passée Renaud m’a bien fait comprendre qu’il ne
voulait plus trop entendre parler de moi. Le café qu’on a pris chez Majestic,
lui, moi et Sébastien, ne semble pas avoir aidé. On a discuté de religion, et
il est tellement croyant qu’on dirait qu’il en est devenu homophobe. À se
demander comment il peut encore vivre un tel paradoxe en son esprit. Il est
contre les revendications des gais, contre la reconnaissance du couple gai,
contre le mariage ou les bénéfices sociaux auxquels ils auraient droit.
Pourtant son copain Habib n’a pas la nationalité française, et il sera
peut-être expulsé de la France bientôt. Il s’en fout, il est contre la gay
pride, les parades, il est anti-gai. D’un autre côté, il drague à la planche,
il veut prendre son café dans la galerie où ça drague le plus à la Sorbonne, il
quête une cigarette à un gars dont ça se voit qu’il est gai, alors qu’il ne
fume même pas. Bref, un allumeur pur et simple. Je lui ai demandé ce qui
arrivait avec ceux qui voulaient que ça aille plus loin alors que pour lui ce
n’est qu’un jeu ? Il m’a dit qu’implicitement c’est clair que c’est un jeu
puisque souvent son copain est juste en face de lui quand il drague. Mais je
lui ai dit que les gens pourraient croire qu’il veut le faire à trois. On
dirait qu’il découvre le monde. On dirait qu’il s’accepte à un certain niveau,
et puis le reste il est presque
10
Cher François,
Je t’écris cette lettre aujourd’hui, j’ai le temps. C’est moi,
lié à toi par nos idéaux, nos goûts, nos orientations, nos vies, puisque je me
lance dans l’écriture d’un scénario avec nulle autre qu’Anne Hébert. Je suis
vraiment à zéro, ne connaissant rien, je vais me payer des livres sur le
scénario pour en connaître la forme et le vocabulaire. Je ne puis prendre la
chance de me fourvoyer dans ce projet, trop de choses entrent en ligne de
compte. Je t’avoue que si tu veux m’aider et que le projet t’intéresse, j’en
serai ravi. Sinon je ferai mes propres démarches, et on verra.
On a déjà travaillé ensemble, tu te souviens ? Ce minable travail
de sociologie où tu n’avais rien osé dire, qui t’a servi ensuite à montrer que
nous étions incapables de travailler ensemble. Ou cette pièce de théâtre, De par les sept lieux, Cégep en spectacle,
expérience que tu as trouvée traumatisante. Nul doute, nous étions faits pour
accomplir une grande œuvre à nous deux, qui cette fois sera
À nous deux, je pense que l’on peut en faire une réussite, car tu
connais les moyens et nous admirons les mêmes productions. Probablement que
Stephen Frears m’inspire et t’inspire aussi. Une autre poésie que se retrouve
dans le style du film Swoon, que je t’invite à aller voir si tu peux. Mort à Venise aussi, un peu. Un style pas
comme les autres, suggestion, insolite, ne donnant pas toutes les réponses,
aucune à la limite, surprenant, étrange, fucké. Mais il ne faut pas sombrer
dans l’effrayant, drame d’horreur ou récit
narratif du livre, cela n’aurait aucun intérêt. Comment retrouver ce
style, ô François, toi qui t’y connais ? Le
style des grands du théâtre italien, le grandiose, la prétention des
personnages à la limite, un style bien similaire au mien et au tien. Cela
serait-il possible ? Dans la grâce et
Dans trois heures je rencontre Anne Hébert. Je pourrai t’en dire
davantage de ce qu’elle pense du projet. J’ignore à quoi m’attendre. Je t’avoue
que j’ai un peu peur. Elle me semble plus occupée que j’aurais pu le croire. Je
ne sais même pas ce qu’elle pense de moi. J’ai lu toute son œuvre dans la
dernière semaine, une vraie indigestion. Je n’ai même pas envie d’en parler,
surtout pas à elle. Le petit téteux qui a tout lu et qui maintenant veut les
clés et les réponses. Mais voilà, de quoi parlerons-nous ? De moi, bien sûr. En
long et en large, je vais lui raconter mes déboires, mes insuccès et
infortunes, mes histoires d’amour, mes fantasmes. Et puis je deviendrai son
amant, je coucherai avec elle, elle en mourra et j’habiterai son appartement.
Scénario simple, me diras-tu, irréaliste peut-être, mais elle est ma night-mère
! comme elle dit.
Si je te racontais ma vie sentimentale, je me répèterais. En
résumé, j’ai couché avec Edward, tu le sais, Sébastien a couché avec Ken, j’ai
flirté à peine depuis que je suis à Paris. L’arrivée de Sébastien fut
difficile, il a tout chambardé mon petit univers, brisant une par une chacune
de mes habitudes, comptant pour moi chaque dollar que je dépensais. Ainsi je ne
vais plus au cinéma, encore moins au théâtre, n’achète plus de sandwichs, me
couche à 23 heures au plus tard, me lève à 13 heures le lendemain, je fais le
lavage et la vaisselle pour deux, non pas que je sois la femme du couple, mais
Sébastien est vache et si je ne le fais pas, personne ne le fera. Notre chambre
est une vraie porcherie de toute façon. Je n’ai plus le temps pour mes projets,
moi qui y passais 24 heures par jour
de mon temps. C’est assez infernal, mais j’arrive maintenant à ne plus me
chicaner avec lui. On recommence à vivre, avec l’été, bien qu’il n’y ait pas eu
d’hiver à Paris. Tu vois à peu près le tableau, je suis à la veille de le
foutre dehors ou changer de chambre. M’en fous de payer plus cher, il me faut
travailler plein temps sur mes projets, sinon je n’arriverai nulle part.
Tabarnack, aucun moyen de s’en sortir. Pendant ce temps Sébastien pratique son
piano quatre heures complètes par jour et m’affirme qu’il n’a jamais travaillé
autant. Qu’est-ce qu’il foutait, lui, à Ottawa ? Je ne veux pas le savoir.
Pour tes amours avec Jean, et ce que j’en sais, je t’approuve
sous tous les points de vue. C’est tout ce que j’ose en dire dans cette lettre
; ainsi tu pourras la laisser traîner où tu voudras, dans les égouts de la
ville de Montréal par exemple.
Je suis vraiment fier de toi et heureux que ton court-métrage remporte ce succès et que cela ne fasse que commencer.
Je sais que tu vas aller loin et que, même, tu écriras les deux autres
projets de scénario qui en font la suite et en feras un long-métrage. Nous
allons construire l’histoire, nous sommes la nouvelle génération : que les
vieux crèvent, notre place, nous allons
Bon, je dois me préparer pour partir chez Anne Hébert. Je vais
lui parler de toi, de tes amours tumultueuses, elle sera contente.
Je reviens de chez Anne Hébert. Son appartement n’en est pas un
de riche, elle habite la même place depuis 25 ans, avec son chat de 12 ans qui
s’appelle Petit chat, alors qu’il est gigantesque. Elle avait acheté des gâteaux à la
pâtisserie du coin, nous avions apporté une belle tarte aux cerises à 105
francs. On a acheté des fleurs, orchidées, j’espère qu’elle ne pensera pas
qu’on cherche à l’acheter. Bref, son univers est tout de même bien, bel
appartement, elle a certainement passé une belle vie, je ne crois pas qu’elle
se soit ennuyée. Quelques clés ne nous ont pas été données, c’est-à-dire comment elle a réussi à publier ses premiers poèmes
au Seuil, si elle a déjà eu des amants et des enfants. Apparemment aucun amant,
aucune photo, aucun enfant, sinon ceux du sabbat. On a discuté de
religion, elle ne semble pas croyante une miette, ça me soulage. Je l’ai
peut-être insultée, qui sait ? Mais revenons aux réalités. On a parlé du film,
il ne faudra pas s’enflammer, elle ne semble pas chaude à l’idée de voir ça à
l’écran. Elle a déjà refusé à un certain
Gaston, metteur en scène je crois, d’en faire une pièce de théâtre. Elle
dit qu’il n’a jamais été question pour elle d’en faire un film. Elle semblait
vouloir me dire non, mais elle en était incapable. Elle a terminé la soirée en
me disant qu’elle réfléchirait et qu’elle rouvrirait le livre. Elle m’a dit qu’elle devait travailler sur
d’autres projets en ce moment, ce à quoi j’ai répondu que je peux écrire le
scénario et qu’elle pourra le relire ensuite et me dire, si elle n’est pas
satisfaite, quoi changer. Elle a dit qu’elle ne voulait pas que je travaille
pour rien. J’ai l’impression que je vais recevoir une lettre du Seuil sous peu m’affirmant que c’est non. Bref,
elle ne doute pas de ma bonne volonté, elle a peur que je perde le contrôle sur
le projet et que le tout finisse en un film d’horreur où règnent l’inceste et
l’exorcisme. Elle dit que le monde du cinéma est très ingrat et qu’on se fout
de l’auteur, que l’argent arrive avec toute une série d’obligations qui vont
conduire à l’échec du film par ces sacrifices. Je lui ai donc dit que nous
faisions toi et moi du cinéma indépendant, que nous n’avions donc personne pour
nous dicter quoi faire (je lui ai dit n’importe quoi). Je lui ai dit aussi que
certaines scènes étaient extraordinaires, par exemple Julie chez le docteur qui
trouve que la coiffe des sœurs
Elle viendra au concert de Sébastien ce 18 mars, on va aller la
reconduire après. Je me demande si elle va se désister.
Je te remercie pour tes affiches, elles sont très belles, je les
ai accrochées à mon mur chenu et vide. Ça me sacre un bon coup de pied pour me
motiver dans mes projets. Ta lettre est très profonde, maintenant que je
Tu me sembles bien à Montréal, bien sûr à Paris on fait toujours
plein de rencontres. À chaque nouvelle personne tu es certain de t’ouvrir à un
nouvel univers. Par exemple, hier on est allés à un concert en bas, on a
rencontré un gars qui a déjà enregistré trois disques compacts pour de la
musique de films et de pièces de théâtre. Il a un petit studio d’enregistrement
maison et il ne chargera que 50 francs de l’heure pour que Sébastien puisse
faire une cassette démo digitale. C’est une ville qui a beaucoup à offrir quand
tu prends le temps de t’y incruster, mais Montréal aussi, je suppose. Vois-tu,
tu ne pourrais pas demeurer ici indéfiniment. Le mieux, c’est de s’inscrire
dans une école, ça semble relativement simple d’être accepté. Ça ne coûte rien
et tu peux rester au moins deux ans sans problèmes. Je ne saurais cependant te
conseiller de venir ici. Je vois déjà Sébastien me tomber sur la fripe s’il se
rend compte qu’il est venu pour rien et que rien ne débouche. Mais je suis
convaincu que tout ira bien. Avec le monde qu’il y a ici, je te jure, tout
projet trouve son public et ses mécènes. Mais l’ailleurs est-il vraiment
meilleur ? Cela pourrait bien dépendre de tes rencontres. Les bars sont bien
garnis en tout cas, il y a des gais partout, même en dehors des bars. J’ai
rencontré une seule personne qui n’était pas gaie, et je t’avoue que je n’en
reviens pas encore. Comment ? Tu n’es pas gai ? Impossible, tu es l’exception.
Probablement que tu ne t’acceptes pas encore.
En ce qui concerne le jour de l’an, c’est
vraiment terrible. Je suis demeuré un mois au Canada et je n’ai passé que trois jours au
Saguenay. Je n’ai même pas vu mes parents, puisque je demeurais chez ma sœur et
que nous avons passé notre temps à tenter de voir tout le monde. Je n’ai même
pas appelé Gaston, il ne me parlera plus jamais après ça. Bref, j’ai des
remords immenses, mon père m’a donné 650 $ pour que j’aille le voir. On a passé
une soirée ensemble, tu te rends compte ? Le problème, c’est que je voulais
absolument emmener Sébastien, et que celui-ci travaillait, avait des cours de
piano, de voix et pratiquait avec Gordon au violon. Ô triste univers, comme
j’aurais dû laisser l’enfant à
À bientôt !
11
Il est temps que je parle de mes nouveaux copains et copines
d’étage. J’ai appris dernièrement que les couples hétérosexuels aussi se
demandaient parfois qui était la femme dans le couple. Entre autres, nos deux
guitaristes un peu plus loin. C’est la femme qui est en contrôle de tout et qui
prend les décisions devant son copain plutôt mou et passif. Ce pauvre, lui,
a-t-il encore une vie ou vit-il en fonction de sa blonde ? L’autre à deux
portes de moi me fait chier parce qu’elle a toujours un grand sourire et que
c’est hypocrite, quand nous savons ce qu’elle dit dans notre dos. Les deux
autres de chaque bord, c’est la même chose. Celle d’en face doit avoir 40 ans,
ne me dites pas que ça étudie au doctorat, ça. En plus elle semble se permettre
de nous juger, nous la jeunesse, et de me chialer parce que la veille il y a eu
une fête dans la cuisine et je n’ai absolument rien à voir avec cela. Le plus
beau morceau, il s’agit d’André. Ce gars me méprisait tellement, j’ai bien vu à
parler un peu avec lui qu’il n’était plus de notre monde. Un gros rejet de
notre société qui se revalorise dans sa prétention et ses études, s’y
accrochant comme s’il s’agissait de sa dernière motivation à vivre. Alors il me
dit qu’il est l’élite de la société et qu’il ne peut pas s’abaisser à parler à
ceux qui ne sont pas l’élite. Je lui fais remarquer que ça le limite
complètement, puisque c’est impossible alors de parler avec l’élite qui a
étudié une autre branche que la sienne, l’histoire de l’art par exemple.
Ensuite, il me dit qu’il étudie en
littérature, et comme par hasard nous sommes incapables de communiquer
puisque nous avons étudié des auteurs différents. Le voilà bien mal pris. Mais
lorsque je lui ai dit qu’Anne Hébert viendrait peut-être au concert de
Sébastien, le voilà qui fantasme tout haut, qu’en tant que grand responsable du
comité qui organise les activités culturelles, quelle gloire ce serait pour lui
d’avoir Anne Hébert en conférence et pouvoir prendre une photo d’elle avec lui
pour que ça se retrouve sur le mur de
12
Ne suis-je pas en crise parce que le mois de mars est com-mencé ?
Aujourd’hui avec Renaud j’ai discuté. Ça touche à sa fin, la
conversation fut cinglante, directe, intenable. Ça me rappelle la crise de
François dans le temps, quand on s’écrivait. C’est peut-être moi le problème,
je devrais être plus hypocrite et ne pas provoquer les conversations franches.
Plutôt laisser couler le temps et voir les sentiments des gens changer. Bref,
j’ai des choses à apprendre, que je ne discerne pas pour le moment, mais je
sais que cela fait deux fois que je me retrouve dans cette situation. Enfin,
voici ce que j’ai dit à Renaud au cours de latin :
— M. Renaud, qui êtes-vous ? Vous êtes fier d’avoir eu 83 % à
votre examen de latin ? Vous avez bien travaillé. Je suis fier de vous, M.
Renaud. C’est votre copie qu’elle cite sans cesse ? Alors, vous vous êtes bien
reposé de moi ? C’est bien connu que je suce l’énergie de mes amis. Cette
semaine, c’est l’alerte anti-moi sur Paris : « La semaine prochaine je veux
rester seul. » « Après le cours je dois m’enfuir. » La vie est difficile
lorsqu’il y a le rejet, même d’une amitié. Voilà pourquoi ma dépression. Ne te
serait-il pas plus simple de me dire que tu ne veux pas de mon amitié ? Ou
restons superficiels, nous nous dirons bonjour au cours, voilà. Selon Maurice,
je suis un paranoïaque convulsif. J’avoue que c’est peut-être vrai, et même
j’espère que c’est vrai. De toute façon, il est évident que c’est moi le
problème, si je t’ai effrayé à quelque part. À moins que toi aussi sois
paranoïaque, tu crois que je veux me servir de toi, ce qui est absolument faux.
Je me fous bien d’où tu travailles et je n’ai pas besoin de toi pour écrire un
livre. Mais c’est vrai que j’exagère peut-être. Qui sait, peut-être suis-je
plus exigeant que toi en amitié. Peut-être aussi tu m’as laissé m’approcher
trop près de ton intimité avant de couper les ponts ensuite. Mais peut-être que
tout se tassera au retour d’Habib, et sincèrement je l’espère. Tu me sembles
vouloir fuir et cela m’affecte moralement. Mais peut-être n’est-ce que de
— Jaloux ?
Quand Renaud a écrit « jaloux » sur la feuille, j’ai éclaté de
rire dans