UNDERGROUND
Un Québécois à Paris
Roland Michel
Tremblay
Éditions T.G.
Du même auteur, publiés chez l’éditeur
iDLivre :
L'Anarchiste (Poésie)
Denfert-Rochereau (Roman)
L'Attente de Paris (Roman)
L'Éclectisme (Essai)
Publié aux Éditions T.G. :
Un Québécois à New York
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44E The Grove
Isleworth, Middlesex
Angleterre
Underground/Un Québécois à
Paris
© 2003, Roland Michel Tremblay
ISBN: 2-914679-10-6
Éditions T.G., Paris
Imprimé en France
UNDERGROUND
1
La mécanique des événements ne prend
même plus la peine de cacher son jeu, ses coïncidences nous frappent et l'on se
demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi je risque mon avenir
pour
Ed est étrange. Il ne me semblait pas
si expérimenté, sexuellement surtout, et plutôt maigrichon. Mais son parfum a
eu raison de mes passions, je lui ai sauté dans les bras, ô misère, mais quel
bonheur. Que je regretterais de ne pas l'avoir fait et quelle soudaine
sensation de libération. Je ne peux penser à autre chose, il m'est nécessaire
d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. J'ai compris que
ma possessivité est injustifiée. Si Sébastien veut coucher avec quelqu'un
d'autre, ce sera moins dur maintenant. J'ai également appris que Sébastien est
vraiment beau, davantage qu'Ed et les autres. De surcroît, c'était pareil de
coucher avec Ed qu'avec Sébas, ils se ressemblent sur plusieurs points, ils ont
la même texture de peau. Cela surprend parce que le premier est un Américain
tandis que l'autre est un Français (qui a été à l'école anglaise au Québec
cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme au protestantisme
pour ce faire). Bref, j'ai été surpris de savoir qu'Ed n'est pas innocent, il a
déjà couché avec cinq gars, dont moi, et je suppose que le chiffre est
supérieur. Il est fort, ses bras assez musclés, ses épaules larges. Lorsqu'il
s'est approché trop près, j'ai changé de lit et l'incroyable s'est produit. Je
le sentais partout, plaçais mon visage dans son cou. Lorsque j'approchais de
son oreille, il atteignait un degré de jouissance que je n'avais jamais vu. Il
gémissait comme une femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté
d'une sensation de remords qui paralysait. Est-ce cette impression de faire le
mal qui faisait mes membres trembler, me rendait malade, ou est-ce la beauté
d'Ed et un sentiment quelconque pour lui ? J'y pense encore, je me demande
ce que sera ma prochaine rencontre avec Sébastien. Ed est la vitalité tandis
que Sébas est l'ours, selon les dires mêmes d'Ed. Moi, ce n'est pas nouveau, il
m'a qualifié d'écureuil, comme David jadis. L'ours me semble la comparaison
parfaite pour parler de Sébastien. Peu importe l'heure il est fatigué, il ne
pense qu'à dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir
et la fatigue. Le matin c'est encore pire, il est incapable de sortir du lit.
Je ne peux le toucher, il a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le
problème c'est que je suis en air le matin, comme Edward, alors que Sébastien
ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce que je veux vraiment finir mes jours avec
un ours ? Si l'on couche avec un autre, aime-t-on encore son copain ?
Eh bien, je voulais expérimenter quelqu'un d'autre depuis longtemps, j'ai
attendu pour la bonne personne, je peux maintenant faire des comparaisons. Cela
va-t-il changer quelque chose au niveau de mes sentiments pour Sébastien ?
Je me demande si je devrais partir pour les Etats-Unis retrouver Ed. Veut-il
seulement une relation stable dans la fidélité ? Je ne veux pas essayer
quelqu'un d'autre. C'est de valeur, chaque fois que l'on couche ensemble
Sébastien commence à se masturber et dix minutes plus tard c'est terminé.
Edward aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Il éjacule
habituellement cinq fois ! Il m'est arrivé une seule fois de venir quatre
fois avec Sébastien. Trois fois assez souvent en début de relation. Et puis il
existe une autre barrière, Edward a une blonde. Mais pas parce qu'il l'aime,
pour le sexe ! Il me dit cependant qu'il n'éjacule jamais plus d'une fois
avec les filles. Lorsque l'on est entré dans un magasin de films pornos pour
gays à Montréal, il avait déjà vu plus de la moitié des films, connaissait les
titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie ? J'ai toujours cru
qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans
popularité au générique. Pauvre fille, Catherine qu'elle s'appelle, comme elle
va souffrir un jour. Comme il se joue d'elle, aucun remords pour la tromper à
droite et à gauche, ce qui devrait me faire réfléchir sur l'histoire de ma
propre infidélité. Sort-il avec elle pour l'image ?
Pourquoi cela est-il arrivé ?
J'ai cette impression que Sébastien va le savoir et que quelque chose va
changer radicalement dans ma vie. J'admire Ed, il est plus fort que je ne le
croyais, il est un peu adipeux, mais beau. J'en garderai un souvenir
inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant
le futur. Mais je suis prêt à l'affronter, dussé-je souffrir. J'espère juste
que Sébastien n'en souffrira pas, c'est là mon unique préoccupation.
Sans trop m'en rendre compte, c'est
encore au mois de mars que le besoin d'écrire se fait sentir. Cette fois-ci Ed
peut en être la raison, mais certainement pas Sébastien. Sa crise à lui devrait
venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Il se mettra
à paniquer jusqu'à ce qu'il s'achète des billets pour aller quelque part. Je
pense encore à Ed, c'est plutôt stupide, je n'ai pas aimé extraordinairement
faire l'amour avec. C'est son absence tout court qui m'ennuie. Mais j'ai encore
cette envie de le prendre dans mes bras, sentir son parfum, l'embrasser.
Sébastien me dit souvent que j'ai
autour de moi, juste par les gens que je connais, matière à écrire un roman
complet. C'est vrai, mais ces gens que je décrirais, me parleraient-ils
ensuite ? Comment pourrais-je écrire sur mon oncle Jean-Marc à propos
qu'il est l'homme de la maison et que sa maison, avec les quatre enfants, est
une porcherie permanente ? Sans dire en plus qu'il fait partie, comme
Louis et Charles, d'une sorte de religion bizarre. J'ai eu de bonnes
conversations avec mon oncle Louis et peut-être même qu'avec lui j'ai
inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Il pense que d'être gay est mal
et que je devrais changer tout de suite. Il croit que ma vie est une perte de
temps et d'énergie, que je vais souffrir après la vie. Il s'agit donc de dire
que je suis immoral et que je brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien,
je me suis masturbé une fois avec Sylvain, j'ai eu un copain Sébastien, des
préliminaires avec Ménard arrêtés par les remords, puis couché avec Edward
malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas
avoir été plus loin. Je suppose que la vie de Louis était déjà plus chargée
lorsqu'il avait 21 ans. Juste à considérer ma sœur Dominique, elle a bien
couché au minimum avec une trentaine de gars, il est vrai qu'elle n'en a jamais
trompé un seul. Mais mon père trompe sa femme depuis le début des temps, et
maintenant qu'ils sont séparés, il trompe ses maîtresses. La société est un
gros melting pot, la non-vertu se retrouve un peu partout. Il serait vain de
mal juger une catégorie sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la
majorité. Mais ses raisons, à Louis, vont plus loin. Cela remonte à Sodome et
Gomorrhe. Moi, de ce que j'en ai lu, il s'agit surtout de parler d'une société
où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'on couche avec tout le
monde, sans fin. Ce qui n'est pas mon cas, ni celui de mes amis. Mais je ne
cacherai pas que le sexe est important pour moi, comme pour tout le monde
d'ailleurs. Ceux qui le refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement
à la jalousie, à crier à la non-vertu ou au jugement, seul moyen pour croire
que leur sacrifice n'est pas inutile. Moi j'ai pour idée que rien n'est mal
jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors coucher avec
Ed est mal, car Sébastien pourrait en souffrir. Et connaissant la mécanique des
événements, il le saura un jour, alors j'en verrai les conséquences.
Murielle a laissé son copain voilà un
an et demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est
déjà tout prévu. Elle a couché avec deux gars avant d'en trouver un troisième
et de l'emmener chez elle. Marko vient de
Où es-tu ce soir ? Perdu dans
l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises en flanelle et ton parfum
français. Entouré d'amis ou seul avec ta copine. Elle te serrera dans ses bras,
t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce
soir ? Devant un ordinateur ou seul à marcher à l'extérieur, pensant à moi
peut-être. Je t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet
je te fais, on dirait. Si Anne avait été absente de la maison, comme nous en
aurions fait davantage. Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je
suis en léthargie complète, malade moralement, séduit au sang, déchiré entre
deux hommes. Tu me prenais la main, me parlais de très près. Comme Sébastien,
tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé de
mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à
faire n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi
seras-tu porté à ne point manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut
l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais en relation à long terme. Mais plutôt
des amis qui coucheront ensemble à l'occasion. Comment puis-je ne pas
m'indigner en disant cela. L'Amour christ ! Je t'aime ! Ma peur c'est
de découvrir que je t'aime plus que le Sébastien. Dans ce cas je sacrifierais
tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est
là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord
traverser la période du réveil. Ah Ed, j'aimerais te revoir pour apprendre à te
connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Sébastien en
personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais
amoureux facilement avec toi !
La fin du monde est à nos
portes ! Le mois de mars m'apporte à nouveau la joie des échéances.
Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux
universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... je sacrerais mon
camp pour
Ô Ed, tu me rappelles Paris, tu es la
misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de ma
nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de
vertiges-fatigues qui me rendent prêt à perdre connaissance. Si je repars pour
Paris, seul, je me trouverai vite des amis. Comment faire avaler ça à mes
parents ? Fuck them, j'y vais cet été ! J'y resterai le plus
longtemps possible, sur place je ferai des démarches pour y demeurer. Mais
pourquoi pas Montréal ? No way ! « Les feuilles mortes se
ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié. Les feuilles mortes se
ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du
nord les emporte... » Prévert's poetry !
J'ai téléphoné à l'Ambassade de
France, demain ils vont me rappeler. Je veux faire des études supérieures à
Paris, je suis prêt à partir au mois d'avril. J'espère qu'il n'est pas trop
tard. Hier Sébastien m'a parlé de ses idées futures. Je croyais être désespéré
mais Sébastien me le semble davantage. Hier j'ai compris des choses. S'il ne
m'avait pas dit qu'au moins il aurait bientôt un diplôme universitaire,
j'aurais été tenté d'avouer qu'il avait raté sa vie. Plusieurs mauvais choix,
le voilà sans avenir. Cela m'a affecté. Quoi ? Moi qui prône le changement
de ce système -comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît l'horreur
des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui
pourtant les accepte et joue le jeu - me voilà qui veut me lancer
dans des études supérieures alors que j'aimerais bien tout vendre et prendre
une vie sabbatique à Paris ? Mais comme je me sentirais perdu en faisant
cela. Aucune aide à attendre de mes parents, je me retrouverais vite à mendier,
pleurant comme celui que j'ai rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.
Sébastien en est déjà à sa deuxième
expérience en affaires. Une vague histoire d'entretien d'automobiles à 17 ans,
presque une faillite, avec publicité et enregistrement au gouvernement. Puis
l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec noms des compagnies, sa
propre entreprise à 22 ans qu'il a mise sur pied avec nul autre qu'Eric, son
ex. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment,
moi qui me pose tant de questions. Le voilà encore qui veut s'embarquer dans
une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en
temps que cela ne servira pas sa carrière en musique. Il veut y embarquer sa
mère et ses fonds, et moi ! Moi, étudiant à temps plein, je m'en irais
construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une
minorité des gays, eux-mêmes une minorité de la société ? Une histoire de
crayons fait faillite absolue, le voilà avec une idée aussi pire, sauf que
cette fois-ci il veut y engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste
son espoir en musique et moi, dit-il. Je l'admirais, sachant toute cette
situation à l'avance, mais lui se déteste, se voit comme un moins que rien, il
m'a convaincu. Je n'ai rien contre le fait qu'il pourrait n'être rien, ce n'est
pas ce qui m'arrête, c'est plutôt son désespoir. Qu'il arrête donc, il a de
l'avenir dans la musique. Il veut mettre sur pied une compagnie ?
D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Il veut monter cela avec sa
mère ? D'accord, je l'aiderai peut-être.
Parfois je me demande ce que je veux
aller chercher à Paris. Peut-être que j'imagine aller retrouver Ed ou son
pareil ? Mais je me souviens ce rêve à mon retour de Paris. J'y étais
retourné et il n'y avait plus ni Edward ni Sébastien, j'étais désespéré. C'est
là que j'ai dit : « Il faut revenir, il faut m'avouer des
choses ! » Un an plus tard c'était fait, mais à quel prix. Hier je ne
pensais qu'à lui, couché dans le lit de Sébastien, alors il téléphona. Mon cœur
battait, je lui ai parlé un peu, incapable, il a dû croire que je ne voulais
rien savoir de lui. Il faut que ce soit clair, Paris c'est le renouveau absolu.
Pauvre Sébastien, je suis dur avec
lui en mes idées. Je l'aime. J'aimerais qu'il me suive à Paris. J'ai parlé avec
la femme de l'ambassade, mes chances sont grandes d'être accepté qu'elle a dit,
même à
Sébastien est venu ce soir. On a fait
l'amour pour la deuxième fois depuis le départ d'Ed. C'était mieux que voilà
trois jours, mais il manque cet effet piquant comme quand Ed est avec moi. J'ai
peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant avoir Ed, sans pour autant
savoir si j'aimerais Ed. Je me suis vu si libre en le reconduisant à sa
voiture. Pour la première fois je me sentais comme quelqu'un qui faisait sa
jeunesse ou qui allait la faire. Je me voyais partir pour Paris, non pris dans
une relation, libre de jouir de la vie comme je l'entends, acquérir
l'expérience la plus bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire
avariés. Ouais. Moi qui capotais de voir que Sébastien avait couché avec au
moins une dizaine de personnes, voilà Ed qui couche avec sa copine, couche avec
un gars probablement écœurant la veille à Montréal, le lendemain le voilà dans
mon lit alors que je sors avec Sébastien. Quelle histoire, digne du vaudeville
parisien. Ah, je me délecterai de ce théâtre de boulevard lorsque je serai à
Paris. J'aimerais revoir Edward pour comparer avec Sébastien. Cette nuit
furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la brisure de
mon asservissement envers Sébas, si je puis m'exprimer ainsi. Ah que la vie est
difficile parfois.
Ed m'a laissé un message de mauvais
goût. Il a signé un billet d'un dollar américain et a écrit : « Here
is a real American dollar from your American friend, Ed de NY ».
Semble-t-il, il joue sur le fait qu'il soit américain, comme si l'on était en
admiration envers ce fait. Ne sait-il pas que la planète entière déteste les
Américains ? Même si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils sont absolument
nécessaires à un équilibre mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore,
on connaît ses tares, ses contradictions. Peut-on être fier d'être
américain ? Quand je vois les chartes musicales ou de cinéma à travers
l'Europe et que je constate que dans le top 10 il y a huit films américains
traduits, j'ai envie de pleurer. Quel viol au niveau culturel ! Cela ne
m'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique, que
voulez-vous, on appartient à sa génération. Je me demande juste comment leur
monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Edward a raison, il existe
tout de même une jeune génération à travers l'Europe qui adore les Etats-Unis.
Puis ça impressionne d'être new-yorkais. Moi-même, j'étais fier d'avoir couché
avec un Américain. Où s'arrêtera donc la bêtise ? Quelle est donc la
sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un Allemand ? Un
Juif ? Je n'en dis pas davantage. Mais s'il existe une différence entre
Sébastien et Edward, elle est psychologique, et mes sentiments pour l'un et
l'autre semblent indépendants de ma volonté.
Que c'est extraordinaire de croire
qu'Ed soit straight, puis de finalement savoir qu'il est gai et de coucher avec
lui. Jamais je n'aurais osé croire qu'il était comme moi et qu'il me tiendrait
dans ses bras un jour. Comme je l'appellerais tout de suite et l'inviterais à
retourner à Paris. Mais n'aimerais-je pas mieux m'assurer un avenir avec
Sébastien ? He is still very beautiful, especially when he's nude. Mais
Edward en caleçon et t-shirt, avec son bedon qui se voit un peu, c'est
incroyable. J'explorerais son corps de A à Z s'il revenait. Mais il m'a
spécifié qu'il ne recoucherait pas avec moi, car Sébastien est son ami. C'est
vrai qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le
dos de Sébastien. Mais devrais-je le laisser là ? What a tricky situation.
Je réentends Ed me dire : « I tried
so hard to resist you ! » J'imagine qu'il voulait dire qu'il a essayé un peu plus
que s'il n'y avait eu aucune barrière. Tout s'est passé si rapidement. Quelle
expérience ! Je me revois allumer la lumière, le voir étendu sur le lit,
me coller contre lui, avoir sa bouche contre la mienne. Chacun des détails de
sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où il range sa brosse à dent,
sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on me dirait en admiration totale.
Ô Edward, je revois même le gros ED écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu
as pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à
l'Hôtel des Gouverneurs à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même
que Sébastien l'a remarqué, il s'est retourné deux fois pour regarder. Tant
pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même pas reprocher à qui que ce
soit la tournure des événements. Ed serait-il l'âme sœur ? J'espère que
non.
J'ai enfin posté toutes mes demandes
d'université, en particulier celles de Paris. Mais je suis trop fatigué pour
l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Edward m'a
téléphoné hier soir. Sébastien était en dépression, alors Ed a rappelé un peu
plus tard. On s'est masturbé au téléphone. Je ne suis pas venu, c'est-à-dire
que je n'ai pas éjaculé. Edward semblait déçu. Il interprète peut-être cela
comme s'il ne me faisait pas d'effet, cela m'affecte. Mais je suis tant fatigué
ces temps-ci. Le temps passe vite, c'est indéniable, il reste moins d'un mois
d'école. Le physique en prend pour son rhume. Bientôt les rhumatismes, je le
sens. C'est la première fois de ma vie que je ne désire pas finir l'année
scolaire. Je n'ai rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité.
Vais-je travailler ? M'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ?
Demeurer ici pour Sébastien ? Comment irait notre relation alors ?
Puis Ed dans tout cela ? La prochaine fois, je serai en monde connu, j'en
ferai davantage, le sucer entre autres. Je bande à y penser. Le problème c'est
aussi que j'ai de la misère à l'imaginer. Même son visage, je dois faire un
effort pour m'en souvenir dans ses moindres traits. Il m'a dit avoir fait un
rêve la semaine passée, très réel. J'étais nu dans ses bras, il sentait mes
jambes contre les siennes, il s'est réveillé en sursaut avec un oreiller dans
les bras. Est-ce possible ? Maybe he's becoming new-yorkais crazy? Mais
j'y crois et je peux apercevoir jusqu'à quel point j'ai laissé ma marque sur ce
jeune homme. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour je ne le pourrai
plus, profitons-en. Peu importe, je parlais d'Edward, le beau jeune homme qui
n'a plus aucun intérêt pour Catherine sa copine. Il l'a rencontrée avant-hier,
il lui a fait comprendre que c'était fini. Il insiste auprès de moi qu'il ne
voudrait jamais que par sa faute moi et Sébastien nous nous laissions. Mais
pour moi, il a enfin compris qu'une femme dans sa vie, ce n'est pas le paradis.
C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour m'en convaincre
définitivement. Je regarde tous ces couples hétérosexuels, dieu qu'ils semblent
avoir une vie plate. Encore que, ma définition de ce qu'est une vie plate prend
des proportions inquiétantes. Paris me réveillera-t-il ? Même
psychologiquement ? Et si Paris était plat ? Si je m'écoutais, je
prendrais une virée sur la drogue, dure en l'occurrence. On attend tellement de
choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y avait rien de plus
au programme que notre quotidien actuel et plat ? Même le sexe ne contente
pas.
Monsieur Vanvinburène sera dans mes
rêves cette nuit. Mais il ne sera pas nu avec sa chose entre mes jambes, il
sera devant son ordinateur à me réclamer trois mois de travaux hebdomadaires en
retard. Je me déshabillerai alors, lui caresserai le crâne dégarni et le bedon
trop gros, il me suggérera d'oublier les futilités du cours. A Dieu monsieur
Vanvinburène. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me confronter à Paris
tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur
rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et
que ce chiffre, ils ne pourront plus l'ignorer trop longtemps.
J'ai certainement des problèmes
psychologiques de ce temps-ci. Hier j'ai encore fait des folies. J'ai bu la
moitié de la bouteille de vin que Sébastien avait laissée par hasard et j'ai
téléphoné le Edward à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci je suis venu.
Je commence à me sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il me semble que
je me joue de Sébastien, qui parle d'ailleurs un peu plus de me suivre à Paris,
de même je me joue d'Edward puisque je vais demeurer avec Sébastien. J'amplifie
un sentiment qu'il a pour moi, pour rien. Je lui ai dit que je l'aimais hier,
il m'a dit de même, en spécifiant qu'il s'agissait d'un trop gros mot. Jusqu'où
ira-t-on ? Est-ce que les gens straights se mettent aussi dans des
situations comme ça ? Je n'en doute pas, le frère de Shelly entre autres
avait deux blondes en même temps, je le soupçonne de ne pas s'être posé la
question à savoir s'il était bien de se jouer ainsi des gens. Si j'en crois ma
pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience, c'est indéniable que je vais
apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais en faisant
le mal. Le problème commence là où je me sens comme si j'avais outrepassé les
limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme si
j'avais failli totalement et qu'il ne me restait plus qu'à oublier mes idées. Mais
je crois que ce paradoxe n'en est pas un. L'expérience se fout pas mal de
l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher avec une, dix ou mille
personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui compte, et
celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi
c'est lorsque je me mettrais à coucher à tort et à travers, sans m'attacher à
personne, sans les connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité
d'avancement sur la ligne de l'expérience. Les interactions entre moi et
Sébastien, moi et Edward, Edward et Sébastien, c'est déjà fort complexe.
Peut-être qu'éventuellement je serai davantage en mesure de distinguer ce que
je dois apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de m'orienter vers
des décisions plus importantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble
évident en ce qui concerne le futur, je dois cependant avouer qu'il risque de
changer encore. Ne serait-ce que les choses tournent et qu'on ne sait jamais si
la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera bien en la
meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement
si Sébastien a la nationalité française et qu'il se retrouve devant un vide
dans sa vie pour septembre prochain. Je vois bien qu'il me suivra en France, il
en rêvait, il en a la possibilité, il en a le désir. Encore deux semaines de
mars, il dira oui je pars. J'avoue que ce serait bien. J'ose croire que je vais
oublier Edward, arrêter de lui dire des choses qui le feront rêver ou espérer,
me concentrer pour raviver la flamme avec Sébastien. De toute façon, j'ai de
bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis je
pense que l'étape Edward est accomplie : me faire rêver à
Si Jean savait à propos de bien des
choses, je n'ose même pas en parler ici. Cinquante ans après l'Holocauste, je
n'ose même pas parler des Juifs. C'est que le racisme envers les Juifs est
encore effrayant. Quand je pense que Jean est non seulement juif, mais qu'il
est homosexuel en plus, je me demande quels peuvent être ses espoirs de
traverser la vie sans rencontrer de problèmes. Il veut repartir pour Jérusalem,
ou du moins Israël, il finira en prison, ou mieux, on l'assassinera.
L'homophobie est plus inquiétante que l'antisémitisme à l'heure actuelle, car
aucune charte des droits et libertés n'interdit à quiconque d'être juif. Alors
que plusieurs Etats américains, ainsi que
J'ai rencontré Vanvinburène au Pivik.
God ! C'est fait exprès ! Je devrais l'accuser : « Il fait
exprès ! » Sébastien m'a téléphoné ce soir. Comme il semble
dépressif, il se rend compte que je l'aime moins de ce temps-ci. Ça m'a donné
un choc, je crois que je l'aime. Je souhaite qu'il devienne un rien plus
nostalgique et romantique, pour que je puisse revenir à lui plus facilement. Je
suis déjà si loin. Mais chaque fois que je le reverrai je me rapprocherai de
lui. En attendant, je me demande si je vais poster la lettre suivante à
Edward ?
Salut ô Ed !
La vie est plate. Je suis dans le
cours de M. Vanvinburène, ça dure trois heures et je lutte pour ne pas ronfler.
Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi de ton
passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sœur étudiez à Oswego et
non à New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ?
Pourquoi ne resterons-nous jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu
dois trouver toi-même du travail en France. Mais pour être professeur, ce sera
difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris ? Quand
donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre
heures, puis de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais
tu sais, je me contenterais de ta présence, ta senteur, de te prendre dans mes
bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la même chose avec Sébastien ! Quand
donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Sébastien se rendra-t-il
compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Sébastien, j'en
serais incapable, sauf si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir
pour cela, et je dois pouvoir te voir souvent, ce qui me semble impossible. Il
nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir
lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que
Sébastien veuille que tu ailles chez lui. Ah Ed, tout nous sépare et j'ignore
quels pourraient être mes sentiments envers toi.
Tu imagines, si nous étions tous les
deux à Paris ? Ce serait merveilleux. Ô Ed, j'aime tout en toi. La vie est
cruelle, je suis face à un avenir incertain, je ne sais plus quelle place occupera
Sébastien, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas un ami comme les
autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou m'appeler. Moi
aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme
approprié : nous sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Ed, pour longtemps
j'espère. Il
est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce
souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque
tu m'as montré la photo de ta copine, en plus je la trouvais laide. Excuse-moi,
c'est de la jalousie. Mais que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à
ta vie et moi la mienne, malheureusement. Il me faut te voir au plus vite, je
veux te voir ! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou viens à l'insu
de Sébastien. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nus.
Edward, je voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le
menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents,
puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my
special friend.
Comme cette lettre est puérile. C'est
la première fois que j'utilise ce mot, mais aucun autre n'aurait ici sa place.
On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté, d'inexpérience. Mais
lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore ?
Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ?
Vive la puérilité !
Je suis d'humeur massacrante. Jim m'a
reproché des banalités, je lui ai presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses
banalités, qu'il les garde donc. Lui qui ne parle jamais, je le sais très bien
que lorsqu'il parle c'est que le problème est beaucoup plus généralisé, et
surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, il n'en veut plus de ses
colocataires qui détruisent sa maison. Puis son copain Nick voudrait nous
sortir de là. Il prendrait ma chambre ? C'est définitivement la fin de mon
bail, à la fin de l'été, Paris ou non, I'm out of the house. Non pas que je ne
veux plus affronter les problèmes, mais j'accepte que cela fait plus d'un an
que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps que je le
comprenne. Il n'a jamais osé faire l'amour avec Nick while we were home. They need everyone to be out. Is this because he is
Italian? Catholic?
Non, j'exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la
première fois que j'utilise ce mot. Mais vaut mieux être puéril et conscient
que prude et inconscient ! Bon, les vacances sont finies.
Dur à croire ? Il me reste deux
semaines de cours plus une demie. Les gens commencent à espérer la fin, moi je
m'en fous. Je ne vois pas très bien comment je vais faire tout ce que j'ai à
faire et je ne sais pas ce que je vais faire lorsque tout sera fini. On dirait
que je ne puis attendre pour partir vers Paris, mais je dois avouer que je suis
conscient que je serai déçu. Que je me réveille à Paris, à Ottawa ou à New
York, n'est-ce pas la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris
peut-être, même pas, et certainement bien des dépressions.
J'ai dormi chez Sébastien. On a fait
l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela me redonne-t-il espoir à
Sébastien ? Je crois que oui. Je vois de moins en
moins - peut-être que j'essaie de m'en convaincre et cela ne change
rien, à moins que de me mentir soit inutile - mais je vois de moins
en moins ce que j'ai à attendre, pour l'instant, d'Edward. Il me décourage un
peu plus chaque jour par son éloignement, cela me facilite la tâche pour
l'oublier. Entre autres, je peux me rabaisser sur le fait qu'il a couché avec
trop de monde, embrassé six gars en un seul soir à Montréal, qu'il a couché
avec un christ de laid dans cette ville, une loque humaine (je ne l'ai
jamais vu). Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce
petit espoir de le revoir. Sébastien m'est devenu soudain moins important, j'ai
même besoin d'un éloignement, je n'arrive pas à croire que je puisse penser
cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet été. Même si alors il me
faudra être loin de Sébastien et d'Ed. Et s'il m'écrivait une lettre ?
Nous sommes allés prendre un verre au
Café Nicole, moi, Sébastien, Nathalie et Adeline. Ce fut bien, nous avons bien
ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'on venait de voir à
l'université. J'espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement
à moi, mais notre conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une
fille sans qu'elle s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec
elle ? Je n'en sais rien. Mais Nathalie aurait de bonnes chances de le
croire. Sans m'en rendre compte, j'ai dit des choses comme quoi elle
m'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle
m'intéresse, pas par amour ou désir. Mais j'avoue que c'est le genre de fille
que je voudrais si je n'étais pas gai. Mais il n'y a aucune possibilité que je
pourrais la désirer sexuellement. Je l'admire comme un homme hétéro pourrait
admirer un autre homme hétéro, pour certaines raisons, comme par exemple si
l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou
la possibilité. J'aime le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir
en bicyclette autour des Pays-bas, elle a bien pu y rencontrer un bel homme,
encore perdu aux Pays-bas.
Hier j'étais dans un party chez
Cameroun avec Sébastien. C'était la fête de ce gars qui s'intéresse à Sébas.
Deux gars portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nus en dessous
pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Edward et
Sébastien ont pris le bord, j'ai bondi au plafond. Me voilà devenu digne de
Sodome et Gomorrhe, j'aurais sauté sur Cameroun, là, dans sa chambre, ou même
devant tout le monde. Aujourd'hui j'y pense déjà un peu moins. Il s'agit de
sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour
l'instant, moi, je n'ai aucun moyen pour les mythifier, me les rendre
nostalgiques. Edward, j'ai
Néomie, on me l'a répété plusieurs
fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux
enfants de 10 et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté
pour vivre, voyager, étudier à Paris peut-être et qui se cherche. Elle n'en
peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit
et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte,
le gouffre s'en vient, vite-vite-vite ! Il me semble voir là la façon la
plus rapide d'atteindre le ravin. Elle se cherche. Que veut dire cette
expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en crise d'identité.
Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent,
Voilà que j'entre en dépression. Je viens de
téléphoner à Edward. Il n'a pas reçu ma lettre, un de ses amis est arrivé chez
lui, d'Allemagne, il est là jusqu'au 4 avril, empêche Ed de m'écrire, de me
parler. Je panique sans raison, je ne peux rien attendre d'Edward, mais il
s'est justifié pendant cinq minutes à propos qu'il ne m'avait pas téléphoné, me
disant qu'il n'avait pas arrêté de penser à moi. Les justifications détruisent tout.
Elles font penser qu'il a des comptes à rendre alors que je ne peux rien exiger
de lui. Cela me fait croire que je lui reproche des choses alors que ce n'est
pas le cas. Je ne voudrais aucunement jouer le rôle du gars qui veut une
lettre, qui veut qu'on l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore.
Je pense que je vais arrêter d'appeler Edward et je vais attendre ses contacts.
Il va m'appeler ce soir, il dit. Je n'ai pas hâte. Se sent-il trop obligé
envers ses amis ? Ce qui m'inquiète, c'est qu'il m'oublie. Oh Ed, que
fais-tu ? Dépassé par les événements, je n'existe plus ? Quel
affront ! Je me retourne vers Sébastien, je n'en veux plus de cette
multiplicité de relations. Je veux un Sébastien, ne pas souffrir, observer chez
les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me mettre à lire, on apprend
beaucoup par les livres je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je
ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela
ira-t-il, jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires
scénarios, les plus beaux ? Ô Gwendoline, my beauty, attends-moi à
Cythère, je t'y retrouverai après mon shift de télémarketing. Ô Edward, my
beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God,
je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à
apprendre. Un édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je
suis incapable de distinguer ce que j'ai appris. Croyez bien que je désespère
d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis attendre de me retrouver
dans les bras d'un humanoïde que j'ai connu. Veuillez me faire parvenir
immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe,
j'attends la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant
qu'à bien faire, agréez, dear God, mes salutations distinguées.
Les gens n'aiment pas les
comparaisons entre les souffrances juives et homosexuelles, eh bien tant pis,
les deux ont souffert injustement, en particulier durant l'Holocauste. N'est-il
pas désolant que les Juifs plus religieux soient prêts à tuer les homosexuels
et ne manquent pas une occasion de les condamner ? Souffre-t-on davantage
d'être juif ou homosexuel ? Je ne pourrais dire, j'ignore le nombre
d'homosexuels tués chaque année et le nombre qui a été tué au cours de
l'histoire. Si le chiffre de six millions est très significatif pour les Juifs,
Sodome et Gomorrhe l'est aussi, en admettant que ce conte ait autre chose à
faire que d'être une fiction mythique franchement écœurante, malhonnête,
sournoise, perverse, mal. Si seulement la portée de ces trois seules lettres
pouvait frapper en plein visage 2000 ans de fanatisme religieux. Je
calcule un chiffre impressionnant d'homosexuels tués ou emprisonnés au cours de
l'histoire. On estime qu'il pourrait y avoir eu un million d'homosexuels tués
pendant l'Holocauste de 39-45. Plusieurs affirment qu'il y en a eu au moins 500
000, et tout le monde semble s'accorder sur un chiffre minimal de 220 000. Je
puis déjà dire qu'il m'est bien insupportable de vivre en étant gai
aujourd'hui. On n'avoue pas facilement être homosexuel. On souffre hier,
aujourd'hui, demain. Je dévie du sujet. Je ne cherche ici qu'à prouver jusqu'à
quel point les homosexuels sont injustement traités encore aujourd'hui. Dans
quelles conditions on nous laisse respirer et souffrir, sortir de l'ombre si on
en a la chance ou autant de volonté qu'il en faudrait, se décider à trouver
quelqu'un, de vivre comme il est notre seule façon d'être pour être heureux. Je
m'excuse, on ne peut changer sa nature. On ne demande pas à un Juif de devenir
catholique (en admettant qu'être juif ou catholique appartienne à la nature,
mais tout n'appartient-il pas à la nature ?). Ceux qui semblent réussir à
changer souffrent plus que tout et ne peuvent l'admettre, pas même à eux. Et si
les bisexuels, puisqu'ils semblent exister, peuvent tout aussi bien se trouver
quelqu'un du sexe opposé et être heureux, qu'ils ne viennent pas dire aux
homosexuels qu'ils peuvent changer. Je n'en crois rien et pas un homosexuel
n'en croira quelque chose. Lorsque je parle d'homosexuel, j'aimerais que l'on
considère que je parle autant des lesbiennes, des bisexuels et bisexuelles. Je
n'essaie pas de banaliser ce qui est arrivé aux Juifs. Je montre que, si l'on
s'indigne sur ces atrocités, c'est le temps que l'on se réveille et que l'on
comprenne qu'il existe toute une partie de la collectivité qui nous entoure qui
souffre tout autant et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi
surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres
du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit
pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrive à affirmer la phrase
maintenant classique que le Sida est un cadeau de Dieu pour nous débarrasser
des homosexuels. Calice ! Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour
chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à
espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser
une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au
ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me
payerai
J'ai parlé avec Edward. On s'est
répété les traditionnels bonjour et discours presque amoureux, on se verra vers
la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme il dit, moi au moins j'ai
Sébastien pour me contenter. J'ajouterais même que je ne devrais qu'avoir
Sébastien pour bonheur. Il disait à la blague qu'un coup à Ottawa il
chercherait un mec avec qui passer la nuit. Je lui ai dit non, eh, il vient
pour moi, pas pour que je souffre de le voir coucher avec un autre. Comme ce
serait cruel, sans perdre de vue que Sébastien ignore cette histoire et
qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle. Mais ne sais-je donc pas que je
n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni de compassion ?
Sébastien me téléphone pour me dire qu'il m'aime, il est minuit trente-huit.
J'arrête d'écrire, c'est sûrement un signe.
Mes opinions changent comme la
température. Une lecture du Voir,
journal de la ville de Montréal, et me voilà converti à la culture québécoise. Je
regretterai un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce
mythe en moi de voir en Montréal une ville que je déteste ? C'est le mythe
des années 70 je crois, et l'histoire de
Je termine à peine de visionner le
film Pump up the Volume, film
américain, cela va de soi, et j'ai enfin compris le film (c'est la dixième fois
que je l'écoute). La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a
rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même
prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser
une génération. J'avais cette impression qu'il était vrai que c'était à nous
d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en
contrôle ne nous en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir
garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisseraient
leur emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même
rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite
normale ? Personne, c'est normal. Je ne le ferais pas non plus. C'est donc
que nous devons leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, se bâtir nos
institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à
l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. J'ai longtemps
souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux
articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des
francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai
Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut.
Encore une journée, puis une autre,
puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante,
tout juste si je me souviens d'avoir dormi. J'ai perdu la notion du temps, il
me semble que cela fait une semaine qu'Edward est parti. D'ailleurs, dans ma
troisième lettre, je lui ai envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Il écoute sans cesse la chanson chantée par
une femme (ni Dalida ni Montand). Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas
plus belle poésie.
Je me suis payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Néomie, la fille de trente-cin