UNDERGROUND
Un Québécois à Paris
Roland Michel
Tremblay
Éditions T.G.
Du même auteur, publiés chez l’éditeur
iDLivre :
L'Anarchiste (Poésie)
Denfert-Rochereau (Roman)
L'Attente de Paris (Roman)
L'Éclectisme (Essai)
Publié aux Éditions T.G. :
Un Québécois à New York
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44E The Grove
Isleworth, Middlesex
Angleterre
Underground/Un Québécois à
Paris
© 2003, Roland Michel Tremblay
ISBN: 2-914679-10-6
Éditions T.G., Paris
Imprimé en France
UNDERGROUND
1
La mécanique des événements ne prend
même plus la peine de cacher son jeu, ses coïncidences nous frappent et l'on se
demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi je risque mon avenir
pour
Ed est étrange. Il ne me semblait pas
si expérimenté, sexuellement surtout, et plutôt maigrichon. Mais son parfum a
eu raison de mes passions, je lui ai sauté dans les bras, ô misère, mais quel
bonheur. Que je regretterais de ne pas l'avoir fait et quelle soudaine
sensation de libération. Je ne peux penser à autre chose, il m'est nécessaire
d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. J'ai compris que
ma possessivité est injustifiée. Si Sébastien veut coucher avec quelqu'un
d'autre, ce sera moins dur maintenant. J'ai également appris que Sébastien est
vraiment beau, davantage qu'Ed et les autres. De surcroît, c'était pareil de
coucher avec Ed qu'avec Sébas, ils se ressemblent sur plusieurs points, ils ont
la même texture de peau. Cela surprend parce que le premier est un Américain
tandis que l'autre est un Français (qui a été à l'école anglaise au Québec
cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme au protestantisme
pour ce faire). Bref, j'ai été surpris de savoir qu'Ed n'est pas innocent, il a
déjà couché avec cinq gars, dont moi, et je suppose que le chiffre est
supérieur. Il est fort, ses bras assez musclés, ses épaules larges. Lorsqu'il
s'est approché trop près, j'ai changé de lit et l'incroyable s'est produit. Je
le sentais partout, plaçais mon visage dans son cou. Lorsque j'approchais de
son oreille, il atteignait un degré de jouissance que je n'avais jamais vu. Il
gémissait comme une femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté
d'une sensation de remords qui paralysait. Est-ce cette impression de faire le
mal qui faisait mes membres trembler, me rendait malade, ou est-ce la beauté
d'Ed et un sentiment quelconque pour lui ? J'y pense encore, je me demande
ce que sera ma prochaine rencontre avec Sébastien. Ed est la vitalité tandis
que Sébas est l'ours, selon les dires mêmes d'Ed. Moi, ce n'est pas nouveau, il
m'a qualifié d'écureuil, comme David jadis. L'ours me semble la comparaison
parfaite pour parler de Sébastien. Peu importe l'heure il est fatigué, il ne
pense qu'à dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir
et la fatigue. Le matin c'est encore pire, il est incapable de sortir du lit.
Je ne peux le toucher, il a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le
problème c'est que je suis en air le matin, comme Edward, alors que Sébastien
ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce que je veux vraiment finir mes jours avec
un ours ? Si l'on couche avec un autre, aime-t-on encore son copain ?
Eh bien, je voulais expérimenter quelqu'un d'autre depuis longtemps, j'ai
attendu pour la bonne personne, je peux maintenant faire des comparaisons. Cela
va-t-il changer quelque chose au niveau de mes sentiments pour Sébastien ?
Je me demande si je devrais partir pour les Etats-Unis retrouver Ed. Veut-il
seulement une relation stable dans la fidélité ? Je ne veux pas essayer
quelqu'un d'autre. C'est de valeur, chaque fois que l'on couche ensemble
Sébastien commence à se masturber et dix minutes plus tard c'est terminé.
Edward aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Il éjacule
habituellement cinq fois ! Il m'est arrivé une seule fois de venir quatre
fois avec Sébastien. Trois fois assez souvent en début de relation. Et puis il
existe une autre barrière, Edward a une blonde. Mais pas parce qu'il l'aime,
pour le sexe ! Il me dit cependant qu'il n'éjacule jamais plus d'une fois
avec les filles. Lorsque l'on est entré dans un magasin de films pornos pour
gays à Montréal, il avait déjà vu plus de la moitié des films, connaissait les
titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie ? J'ai toujours cru
qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans
popularité au générique. Pauvre fille, Catherine qu'elle s'appelle, comme elle
va souffrir un jour. Comme il se joue d'elle, aucun remords pour la tromper à
droite et à gauche, ce qui devrait me faire réfléchir sur l'histoire de ma
propre infidélité. Sort-il avec elle pour l'image ?
Pourquoi cela est-il arrivé ?
J'ai cette impression que Sébastien va le savoir et que quelque chose va
changer radicalement dans ma vie. J'admire Ed, il est plus fort que je ne le
croyais, il est un peu adipeux, mais beau. J'en garderai un souvenir
inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant
le futur. Mais je suis prêt à l'affronter, dussé-je souffrir. J'espère juste
que Sébastien n'en souffrira pas, c'est là mon unique préoccupation.
Sans trop m'en rendre compte, c'est
encore au mois de mars que le besoin d'écrire se fait sentir. Cette fois-ci Ed
peut en être la raison, mais certainement pas Sébastien. Sa crise à lui devrait
venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Il se mettra
à paniquer jusqu'à ce qu'il s'achète des billets pour aller quelque part. Je
pense encore à Ed, c'est plutôt stupide, je n'ai pas aimé extraordinairement
faire l'amour avec. C'est son absence tout court qui m'ennuie. Mais j'ai encore
cette envie de le prendre dans mes bras, sentir son parfum, l'embrasser.
Sébastien me dit souvent que j'ai
autour de moi, juste par les gens que je connais, matière à écrire un roman
complet. C'est vrai, mais ces gens que je décrirais, me parleraient-ils
ensuite ? Comment pourrais-je écrire sur mon oncle Jean-Marc à propos
qu'il est l'homme de la maison et que sa maison, avec les quatre enfants, est
une porcherie permanente ? Sans dire en plus qu'il fait partie, comme
Louis et Charles, d'une sorte de religion bizarre. J'ai eu de bonnes
conversations avec mon oncle Louis et peut-être même qu'avec lui j'ai
inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Il pense que d'être gay est mal
et que je devrais changer tout de suite. Il croit que ma vie est une perte de
temps et d'énergie, que je vais souffrir après la vie. Il s'agit donc de dire
que je suis immoral et que je brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien,
je me suis masturbé une fois avec Sylvain, j'ai eu un copain Sébastien, des
préliminaires avec Ménard arrêtés par les remords, puis couché avec Edward
malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas
avoir été plus loin. Je suppose que la vie de Louis était déjà plus chargée
lorsqu'il avait 21 ans. Juste à considérer ma sœur Dominique, elle a bien
couché au minimum avec une trentaine de gars, il est vrai qu'elle n'en a jamais
trompé un seul. Mais mon père trompe sa femme depuis le début des temps, et
maintenant qu'ils sont séparés, il trompe ses maîtresses. La société est un
gros melting pot, la non-vertu se retrouve un peu partout. Il serait vain de
mal juger une catégorie sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la
majorité. Mais ses raisons, à Louis, vont plus loin. Cela remonte à Sodome et
Gomorrhe. Moi, de ce que j'en ai lu, il s'agit surtout de parler d'une société
où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'on couche avec tout le
monde, sans fin. Ce qui n'est pas mon cas, ni celui de mes amis. Mais je ne
cacherai pas que le sexe est important pour moi, comme pour tout le monde
d'ailleurs. Ceux qui le refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement
à la jalousie, à crier à la non-vertu ou au jugement, seul moyen pour croire
que leur sacrifice n'est pas inutile. Moi j'ai pour idée que rien n'est mal
jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors coucher avec
Ed est mal, car Sébastien pourrait en souffrir. Et connaissant la mécanique des
événements, il le saura un jour, alors j'en verrai les conséquences.
Murielle a laissé son copain voilà un
an et demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est
déjà tout prévu. Elle a couché avec deux gars avant d'en trouver un troisième
et de l'emmener chez elle. Marko vient de
Où es-tu ce soir ? Perdu dans
l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises en flanelle et ton parfum
français. Entouré d'amis ou seul avec ta copine. Elle te serrera dans ses bras,
t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce
soir ? Devant un ordinateur ou seul à marcher à l'extérieur, pensant à moi
peut-être. Je t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet
je te fais, on dirait. Si Anne avait été absente de la maison, comme nous en
aurions fait davantage. Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je
suis en léthargie complète, malade moralement, séduit au sang, déchiré entre
deux hommes. Tu me prenais la main, me parlais de très près. Comme Sébastien,
tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé de
mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à
faire n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi
seras-tu porté à ne point manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut
l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais en relation à long terme. Mais plutôt
des amis qui coucheront ensemble à l'occasion. Comment puis-je ne pas
m'indigner en disant cela. L'Amour christ ! Je t'aime ! Ma peur c'est
de découvrir que je t'aime plus que le Sébastien. Dans ce cas je sacrifierais
tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est
là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord
traverser la période du réveil. Ah Ed, j'aimerais te revoir pour apprendre à te
connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Sébastien en
personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais
amoureux facilement avec toi !
La fin du monde est à nos
portes ! Le mois de mars m'apporte à nouveau la joie des échéances.
Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux
universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... je sacrerais mon
camp pour
Ô Ed, tu me rappelles Paris, tu es la
misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de ma
nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de
vertiges-fatigues qui me rendent prêt à perdre connaissance. Si je repars pour
Paris, seul, je me trouverai vite des amis. Comment faire avaler ça à mes
parents ? Fuck them, j'y vais cet été ! J'y resterai le plus
longtemps possible, sur place je ferai des démarches pour y demeurer. Mais
pourquoi pas Montréal ? No way ! « Les feuilles mortes se
ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié. Les feuilles mortes se
ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du
nord les emporte... » Prévert's poetry !
J'ai téléphoné à l'Ambassade de
France, demain ils vont me rappeler. Je veux faire des études supérieures à
Paris, je suis prêt à partir au mois d'avril. J'espère qu'il n'est pas trop
tard. Hier Sébastien m'a parlé de ses idées futures. Je croyais être désespéré
mais Sébastien me le semble davantage. Hier j'ai compris des choses. S'il ne
m'avait pas dit qu'au moins il aurait bientôt un diplôme universitaire,
j'aurais été tenté d'avouer qu'il avait raté sa vie. Plusieurs mauvais choix,
le voilà sans avenir. Cela m'a affecté. Quoi ? Moi qui prône le changement
de ce système -comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît l'horreur
des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui
pourtant les accepte et joue le jeu - me voilà qui veut me lancer
dans des études supérieures alors que j'aimerais bien tout vendre et prendre
une vie sabbatique à Paris ? Mais comme je me sentirais perdu en faisant
cela. Aucune aide à attendre de mes parents, je me retrouverais vite à mendier,
pleurant comme celui que j'ai rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.
Sébastien en est déjà à sa deuxième
expérience en affaires. Une vague histoire d'entretien d'automobiles à 17 ans,
presque une faillite, avec publicité et enregistrement au gouvernement. Puis
l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec noms des compagnies, sa
propre entreprise à 22 ans qu'il a mise sur pied avec nul autre qu'Eric, son
ex. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment,
moi qui me pose tant de questions. Le voilà encore qui veut s'embarquer dans
une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en
temps que cela ne servira pas sa carrière en musique. Il veut y embarquer sa
mère et ses fonds, et moi ! Moi, étudiant à temps plein, je m'en irais
construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une
minorité des gays, eux-mêmes une minorité de la société ? Une histoire de
crayons fait faillite absolue, le voilà avec une idée aussi pire, sauf que
cette fois-ci il veut y engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste
son espoir en musique et moi, dit-il. Je l'admirais, sachant toute cette
situation à l'avance, mais lui se déteste, se voit comme un moins que rien, il
m'a convaincu. Je n'ai rien contre le fait qu'il pourrait n'être rien, ce n'est
pas ce qui m'arrête, c'est plutôt son désespoir. Qu'il arrête donc, il a de
l'avenir dans la musique. Il veut mettre sur pied une compagnie ?
D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Il veut monter cela avec sa
mère ? D'accord, je l'aiderai peut-être.
Parfois je me demande ce que je veux
aller chercher à Paris. Peut-être que j'imagine aller retrouver Ed ou son
pareil ? Mais je me souviens ce rêve à mon retour de Paris. J'y étais
retourné et il n'y avait plus ni Edward ni Sébastien, j'étais désespéré. C'est
là que j'ai dit : « Il faut revenir, il faut m'avouer des
choses ! » Un an plus tard c'était fait, mais à quel prix. Hier je ne
pensais qu'à lui, couché dans le lit de Sébastien, alors il téléphona. Mon cœur
battait, je lui ai parlé un peu, incapable, il a dû croire que je ne voulais
rien savoir de lui. Il faut que ce soit clair, Paris c'est le renouveau absolu.
Pauvre Sébastien, je suis dur avec
lui en mes idées. Je l'aime. J'aimerais qu'il me suive à Paris. J'ai parlé avec
la femme de l'ambassade, mes chances sont grandes d'être accepté qu'elle a dit,
même à
Sébastien est venu ce soir. On a fait
l'amour pour la deuxième fois depuis le départ d'Ed. C'était mieux que voilà
trois jours, mais il manque cet effet piquant comme quand Ed est avec moi. J'ai
peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant avoir Ed, sans pour autant
savoir si j'aimerais Ed. Je me suis vu si libre en le reconduisant à sa
voiture. Pour la première fois je me sentais comme quelqu'un qui faisait sa
jeunesse ou qui allait la faire. Je me voyais partir pour Paris, non pris dans
une relation, libre de jouir de la vie comme je l'entends, acquérir
l'expérience la plus bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire
avariés. Ouais. Moi qui capotais de voir que Sébastien avait couché avec au
moins une dizaine de personnes, voilà Ed qui couche avec sa copine, couche avec
un gars probablement écœurant la veille à Montréal, le lendemain le voilà dans
mon lit alors que je sors avec Sébastien. Quelle histoire, digne du vaudeville
parisien. Ah, je me délecterai de ce théâtre de boulevard lorsque je serai à
Paris. J'aimerais revoir Edward pour comparer avec Sébastien. Cette nuit
furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la brisure de
mon asservissement envers Sébas, si je puis m'exprimer ainsi. Ah que la vie est
difficile parfois.
Ed m'a laissé un message de mauvais
goût. Il a signé un billet d'un dollar américain et a écrit : « Here
is a real American dollar from your American friend, Ed de NY ».
Semble-t-il, il joue sur le fait qu'il soit américain, comme si l'on était en
admiration envers ce fait. Ne sait-il pas que la planète entière déteste les
Américains ? Même si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils sont absolument
nécessaires à un équilibre mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore,
on connaît ses tares, ses contradictions. Peut-on être fier d'être
américain ? Quand je vois les chartes musicales ou de cinéma à travers
l'Europe et que je constate que dans le top 10 il y a huit films américains
traduits, j'ai envie de pleurer. Quel viol au niveau culturel ! Cela ne
m'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique, que
voulez-vous, on appartient à sa génération. Je me demande juste comment leur
monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Edward a raison, il existe
tout de même une jeune génération à travers l'Europe qui adore les Etats-Unis.
Puis ça impressionne d'être new-yorkais. Moi-même, j'étais fier d'avoir couché
avec un Américain. Où s'arrêtera donc la bêtise ? Quelle est donc la
sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un Allemand ? Un
Juif ? Je n'en dis pas davantage. Mais s'il existe une différence entre
Sébastien et Edward, elle est psychologique, et mes sentiments pour l'un et
l'autre semblent indépendants de ma volonté.
Que c'est extraordinaire de croire
qu'Ed soit straight, puis de finalement savoir qu'il est gai et de coucher avec
lui. Jamais je n'aurais osé croire qu'il était comme moi et qu'il me tiendrait
dans ses bras un jour. Comme je l'appellerais tout de suite et l'inviterais à
retourner à Paris. Mais n'aimerais-je pas mieux m'assurer un avenir avec
Sébastien ? He is still very beautiful, especially when he's nude. Mais
Edward en caleçon et t-shirt, avec son bedon qui se voit un peu, c'est
incroyable. J'explorerais son corps de A à Z s'il revenait. Mais il m'a
spécifié qu'il ne recoucherait pas avec moi, car Sébastien est son ami. C'est
vrai qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le
dos de Sébastien. Mais devrais-je le laisser là ? What a tricky situation.
Je réentends Ed me dire : « I tried
so hard to resist you ! » J'imagine qu'il voulait dire qu'il a essayé un peu plus
que s'il n'y avait eu aucune barrière. Tout s'est passé si rapidement. Quelle
expérience ! Je me revois allumer la lumière, le voir étendu sur le lit,
me coller contre lui, avoir sa bouche contre la mienne. Chacun des détails de
sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où il range sa brosse à dent,
sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on me dirait en admiration totale.
Ô Edward, je revois même le gros ED écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu
as pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à
l'Hôtel des Gouverneurs à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même
que Sébastien l'a remarqué, il s'est retourné deux fois pour regarder. Tant
pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même pas reprocher à qui que ce
soit la tournure des événements. Ed serait-il l'âme sœur ? J'espère que
non.
J'ai enfin posté toutes mes demandes
d'université, en particulier celles de Paris. Mais je suis trop fatigué pour
l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Edward m'a
téléphoné hier soir. Sébastien était en dépression, alors Ed a rappelé un peu
plus tard. On s'est masturbé au téléphone. Je ne suis pas venu, c'est-à-dire
que je n'ai pas éjaculé. Edward semblait déçu. Il interprète peut-être cela
comme s'il ne me faisait pas d'effet, cela m'affecte. Mais je suis tant fatigué
ces temps-ci. Le temps passe vite, c'est indéniable, il reste moins d'un mois
d'école. Le physique en prend pour son rhume. Bientôt les rhumatismes, je le
sens. C'est la première fois de ma vie que je ne désire pas finir l'année
scolaire. Je n'ai rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité.
Vais-je travailler ? M'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ?
Demeurer ici pour Sébastien ? Comment irait notre relation alors ?
Puis Ed dans tout cela ? La prochaine fois, je serai en monde connu, j'en
ferai davantage, le sucer entre autres. Je bande à y penser. Le problème c'est
aussi que j'ai de la misère à l'imaginer. Même son visage, je dois faire un
effort pour m'en souvenir dans ses moindres traits. Il m'a dit avoir fait un
rêve la semaine passée, très réel. J'étais nu dans ses bras, il sentait mes
jambes contre les siennes, il s'est réveillé en sursaut avec un oreiller dans
les bras. Est-ce possible ? Maybe he's becoming new-yorkais crazy? Mais
j'y crois et je peux apercevoir jusqu'à quel point j'ai laissé ma marque sur ce
jeune homme. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour je ne le pourrai
plus, profitons-en. Peu importe, je parlais d'Edward, le beau jeune homme qui
n'a plus aucun intérêt pour Catherine sa copine. Il l'a rencontrée avant-hier,
il lui a fait comprendre que c'était fini. Il insiste auprès de moi qu'il ne
voudrait jamais que par sa faute moi et Sébastien nous nous laissions. Mais
pour moi, il a enfin compris qu'une femme dans sa vie, ce n'est pas le paradis.
C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour m'en convaincre
définitivement. Je regarde tous ces couples hétérosexuels, dieu qu'ils semblent
avoir une vie plate. Encore que, ma définition de ce qu'est une vie plate prend
des proportions inquiétantes. Paris me réveillera-t-il ? Même
psychologiquement ? Et si Paris était plat ? Si je m'écoutais, je
prendrais une virée sur la drogue, dure en l'occurrence. On attend tellement de
choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y avait rien de plus
au programme que notre quotidien actuel et plat ? Même le sexe ne contente
pas.
Monsieur Vanvinburène sera dans mes
rêves cette nuit. Mais il ne sera pas nu avec sa chose entre mes jambes, il
sera devant son ordinateur à me réclamer trois mois de travaux hebdomadaires en
retard. Je me déshabillerai alors, lui caresserai le crâne dégarni et le bedon
trop gros, il me suggérera d'oublier les futilités du cours. A Dieu monsieur
Vanvinburène. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me confronter à Paris
tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur
rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et
que ce chiffre, ils ne pourront plus l'ignorer trop longtemps.
J'ai certainement des problèmes
psychologiques de ce temps-ci. Hier j'ai encore fait des folies. J'ai bu la
moitié de la bouteille de vin que Sébastien avait laissée par hasard et j'ai
téléphoné le Edward à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci je suis venu.
Je commence à me sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il me semble que
je me joue de Sébastien, qui parle d'ailleurs un peu plus de me suivre à Paris,
de même je me joue d'Edward puisque je vais demeurer avec Sébastien. J'amplifie
un sentiment qu'il a pour moi, pour rien. Je lui ai dit que je l'aimais hier,
il m'a dit de même, en spécifiant qu'il s'agissait d'un trop gros mot. Jusqu'où
ira-t-on ? Est-ce que les gens straights se mettent aussi dans des
situations comme ça ? Je n'en doute pas, le frère de Shelly entre autres
avait deux blondes en même temps, je le soupçonne de ne pas s'être posé la
question à savoir s'il était bien de se jouer ainsi des gens. Si j'en crois ma
pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience, c'est indéniable que je vais
apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais en faisant
le mal. Le problème commence là où je me sens comme si j'avais outrepassé les
limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme si
j'avais failli totalement et qu'il ne me restait plus qu'à oublier mes idées. Mais
je crois que ce paradoxe n'en est pas un. L'expérience se fout pas mal de
l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher avec une, dix ou mille
personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui compte, et
celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi
c'est lorsque je me mettrais à coucher à tort et à travers, sans m'attacher à
personne, sans les connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité
d'avancement sur la ligne de l'expérience. Les interactions entre moi et
Sébastien, moi et Edward, Edward et Sébastien, c'est déjà fort complexe.
Peut-être qu'éventuellement je serai davantage en mesure de distinguer ce que
je dois apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de m'orienter vers
des décisions plus importantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble
évident en ce qui concerne le futur, je dois cependant avouer qu'il risque de
changer encore. Ne serait-ce que les choses tournent et qu'on ne sait jamais si
la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera bien en la
meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement
si Sébastien a la nationalité française et qu'il se retrouve devant un vide
dans sa vie pour septembre prochain. Je vois bien qu'il me suivra en France, il
en rêvait, il en a la possibilité, il en a le désir. Encore deux semaines de
mars, il dira oui je pars. J'avoue que ce serait bien. J'ose croire que je vais
oublier Edward, arrêter de lui dire des choses qui le feront rêver ou espérer,
me concentrer pour raviver la flamme avec Sébastien. De toute façon, j'ai de
bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis je
pense que l'étape Edward est accomplie : me faire rêver à
Si Jean savait à propos de bien des
choses, je n'ose même pas en parler ici. Cinquante ans après l'Holocauste, je
n'ose même pas parler des Juifs. C'est que le racisme envers les Juifs est
encore effrayant. Quand je pense que Jean est non seulement juif, mais qu'il
est homosexuel en plus, je me demande quels peuvent être ses espoirs de
traverser la vie sans rencontrer de problèmes. Il veut repartir pour Jérusalem,
ou du moins Israël, il finira en prison, ou mieux, on l'assassinera.
L'homophobie est plus inquiétante que l'antisémitisme à l'heure actuelle, car
aucune charte des droits et libertés n'interdit à quiconque d'être juif. Alors
que plusieurs Etats américains, ainsi que
J'ai rencontré Vanvinburène au Pivik.
God ! C'est fait exprès ! Je devrais l'accuser : « Il fait
exprès ! » Sébastien m'a téléphoné ce soir. Comme il semble
dépressif, il se rend compte que je l'aime moins de ce temps-ci. Ça m'a donné
un choc, je crois que je l'aime. Je souhaite qu'il devienne un rien plus
nostalgique et romantique, pour que je puisse revenir à lui plus facilement. Je
suis déjà si loin. Mais chaque fois que je le reverrai je me rapprocherai de
lui. En attendant, je me demande si je vais poster la lettre suivante à
Edward ?
Salut ô Ed !
La vie est plate. Je suis dans le
cours de M. Vanvinburène, ça dure trois heures et je lutte pour ne pas ronfler.
Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi de ton
passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sœur étudiez à Oswego et
non à New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ?
Pourquoi ne resterons-nous jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu
dois trouver toi-même du travail en France. Mais pour être professeur, ce sera
difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris ? Quand
donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre
heures, puis de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais
tu sais, je me contenterais de ta présence, ta senteur, de te prendre dans mes
bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la même chose avec Sébastien ! Quand
donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Sébastien se rendra-t-il
compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Sébastien, j'en
serais incapable, sauf si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir
pour cela, et je dois pouvoir te voir souvent, ce qui me semble impossible. Il
nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir
lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que
Sébastien veuille que tu ailles chez lui. Ah Ed, tout nous sépare et j'ignore
quels pourraient être mes sentiments envers toi.
Tu imagines, si nous étions tous les
deux à Paris ? Ce serait merveilleux. Ô Ed, j'aime tout en toi. La vie est
cruelle, je suis face à un avenir incertain, je ne sais plus quelle place occupera
Sébastien, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas un ami comme les
autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou m'appeler. Moi
aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme
approprié : nous sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Ed, pour longtemps
j'espère. Il
est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce
souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque
tu m'as montré la photo de ta copine, en plus je la trouvais laide. Excuse-moi,
c'est de la jalousie. Mais que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à
ta vie et moi la mienne, malheureusement. Il me faut te voir au plus vite, je
veux te voir ! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou viens à l'insu
de Sébastien. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nus.
Edward, je voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le
menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents,
puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my
special friend.
Comme cette lettre est puérile. C'est
la première fois que j'utilise ce mot, mais aucun autre n'aurait ici sa place.
On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté, d'inexpérience. Mais
lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore ?
Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ?
Vive la puérilité !
Je suis d'humeur massacrante. Jim m'a
reproché des banalités, je lui ai presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses
banalités, qu'il les garde donc. Lui qui ne parle jamais, je le sais très bien
que lorsqu'il parle c'est que le problème est beaucoup plus généralisé, et
surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, il n'en veut plus de ses
colocataires qui détruisent sa maison. Puis son copain Nick voudrait nous
sortir de là. Il prendrait ma chambre ? C'est définitivement la fin de mon
bail, à la fin de l'été, Paris ou non, I'm out of the house. Non pas que je ne
veux plus affronter les problèmes, mais j'accepte que cela fait plus d'un an
que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps que je le
comprenne. Il n'a jamais osé faire l'amour avec Nick while we were home. They need everyone to be out. Is this because he is
Italian? Catholic?
Non, j'exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la
première fois que j'utilise ce mot. Mais vaut mieux être puéril et conscient
que prude et inconscient ! Bon, les vacances sont finies.
Dur à croire ? Il me reste deux
semaines de cours plus une demie. Les gens commencent à espérer la fin, moi je
m'en fous. Je ne vois pas très bien comment je vais faire tout ce que j'ai à
faire et je ne sais pas ce que je vais faire lorsque tout sera fini. On dirait
que je ne puis attendre pour partir vers Paris, mais je dois avouer que je suis
conscient que je serai déçu. Que je me réveille à Paris, à Ottawa ou à New
York, n'est-ce pas la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris
peut-être, même pas, et certainement bien des dépressions.
J'ai dormi chez Sébastien. On a fait
l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela me redonne-t-il espoir à
Sébastien ? Je crois que oui. Je vois de moins en
moins - peut-être que j'essaie de m'en convaincre et cela ne change
rien, à moins que de me mentir soit inutile - mais je vois de moins
en moins ce que j'ai à attendre, pour l'instant, d'Edward. Il me décourage un
peu plus chaque jour par son éloignement, cela me facilite la tâche pour
l'oublier. Entre autres, je peux me rabaisser sur le fait qu'il a couché avec
trop de monde, embrassé six gars en un seul soir à Montréal, qu'il a couché
avec un christ de laid dans cette ville, une loque humaine (je ne l'ai
jamais vu). Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce
petit espoir de le revoir. Sébastien m'est devenu soudain moins important, j'ai
même besoin d'un éloignement, je n'arrive pas à croire que je puisse penser
cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet été. Même si alors il me
faudra être loin de Sébastien et d'Ed. Et s'il m'écrivait une lettre ?
Nous sommes allés prendre un verre au
Café Nicole, moi, Sébastien, Nathalie et Adeline. Ce fut bien, nous avons bien
ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'on venait de voir à
l'université. J'espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement
à moi, mais notre conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une
fille sans qu'elle s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec
elle ? Je n'en sais rien. Mais Nathalie aurait de bonnes chances de le
croire. Sans m'en rendre compte, j'ai dit des choses comme quoi elle
m'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle
m'intéresse, pas par amour ou désir. Mais j'avoue que c'est le genre de fille
que je voudrais si je n'étais pas gai. Mais il n'y a aucune possibilité que je
pourrais la désirer sexuellement. Je l'admire comme un homme hétéro pourrait
admirer un autre homme hétéro, pour certaines raisons, comme par exemple si
l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou
la possibilité. J'aime le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir
en bicyclette autour des Pays-bas, elle a bien pu y rencontrer un bel homme,
encore perdu aux Pays-bas.
Hier j'étais dans un party chez
Cameroun avec Sébastien. C'était la fête de ce gars qui s'intéresse à Sébas.
Deux gars portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nus en dessous
pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Edward et
Sébastien ont pris le bord, j'ai bondi au plafond. Me voilà devenu digne de
Sodome et Gomorrhe, j'aurais sauté sur Cameroun, là, dans sa chambre, ou même
devant tout le monde. Aujourd'hui j'y pense déjà un peu moins. Il s'agit de
sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour
l'instant, moi, je n'ai aucun moyen pour les mythifier, me les rendre
nostalgiques. Edward, j'ai
Néomie, on me l'a répété plusieurs
fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux
enfants de 10 et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté
pour vivre, voyager, étudier à Paris peut-être et qui se cherche. Elle n'en
peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit
et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte,
le gouffre s'en vient, vite-vite-vite ! Il me semble voir là la façon la
plus rapide d'atteindre le ravin. Elle se cherche. Que veut dire cette
expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en crise d'identité.
Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent,
Voilà que j'entre en dépression. Je viens de
téléphoner à Edward. Il n'a pas reçu ma lettre, un de ses amis est arrivé chez
lui, d'Allemagne, il est là jusqu'au 4 avril, empêche Ed de m'écrire, de me
parler. Je panique sans raison, je ne peux rien attendre d'Edward, mais il
s'est justifié pendant cinq minutes à propos qu'il ne m'avait pas téléphoné, me
disant qu'il n'avait pas arrêté de penser à moi. Les justifications détruisent tout.
Elles font penser qu'il a des comptes à rendre alors que je ne peux rien exiger
de lui. Cela me fait croire que je lui reproche des choses alors que ce n'est
pas le cas. Je ne voudrais aucunement jouer le rôle du gars qui veut une
lettre, qui veut qu'on l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore.
Je pense que je vais arrêter d'appeler Edward et je vais attendre ses contacts.
Il va m'appeler ce soir, il dit. Je n'ai pas hâte. Se sent-il trop obligé
envers ses amis ? Ce qui m'inquiète, c'est qu'il m'oublie. Oh Ed, que
fais-tu ? Dépassé par les événements, je n'existe plus ? Quel
affront ! Je me retourne vers Sébastien, je n'en veux plus de cette
multiplicité de relations. Je veux un Sébastien, ne pas souffrir, observer chez
les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me mettre à lire, on apprend
beaucoup par les livres je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je
ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela
ira-t-il, jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires
scénarios, les plus beaux ? Ô Gwendoline, my beauty, attends-moi à
Cythère, je t'y retrouverai après mon shift de télémarketing. Ô Edward, my
beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God,
je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à
apprendre. Un édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je
suis incapable de distinguer ce que j'ai appris. Croyez bien que je désespère
d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis attendre de me retrouver
dans les bras d'un humanoïde que j'ai connu. Veuillez me faire parvenir
immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe,
j'attends la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant
qu'à bien faire, agréez, dear God, mes salutations distinguées.
Les gens n'aiment pas les
comparaisons entre les souffrances juives et homosexuelles, eh bien tant pis,
les deux ont souffert injustement, en particulier durant l'Holocauste. N'est-il
pas désolant que les Juifs plus religieux soient prêts à tuer les homosexuels
et ne manquent pas une occasion de les condamner ? Souffre-t-on davantage
d'être juif ou homosexuel ? Je ne pourrais dire, j'ignore le nombre
d'homosexuels tués chaque année et le nombre qui a été tué au cours de
l'histoire. Si le chiffre de six millions est très significatif pour les Juifs,
Sodome et Gomorrhe l'est aussi, en admettant que ce conte ait autre chose à
faire que d'être une fiction mythique franchement écœurante, malhonnête,
sournoise, perverse, mal. Si seulement la portée de ces trois seules lettres
pouvait frapper en plein visage 2000 ans de fanatisme religieux. Je
calcule un chiffre impressionnant d'homosexuels tués ou emprisonnés au cours de
l'histoire. On estime qu'il pourrait y avoir eu un million d'homosexuels tués
pendant l'Holocauste de 39-45. Plusieurs affirment qu'il y en a eu au moins 500
000, et tout le monde semble s'accorder sur un chiffre minimal de 220 000. Je
puis déjà dire qu'il m'est bien insupportable de vivre en étant gai
aujourd'hui. On n'avoue pas facilement être homosexuel. On souffre hier,
aujourd'hui, demain. Je dévie du sujet. Je ne cherche ici qu'à prouver jusqu'à
quel point les homosexuels sont injustement traités encore aujourd'hui. Dans
quelles conditions on nous laisse respirer et souffrir, sortir de l'ombre si on
en a la chance ou autant de volonté qu'il en faudrait, se décider à trouver
quelqu'un, de vivre comme il est notre seule façon d'être pour être heureux. Je
m'excuse, on ne peut changer sa nature. On ne demande pas à un Juif de devenir
catholique (en admettant qu'être juif ou catholique appartienne à la nature,
mais tout n'appartient-il pas à la nature ?). Ceux qui semblent réussir à
changer souffrent plus que tout et ne peuvent l'admettre, pas même à eux. Et si
les bisexuels, puisqu'ils semblent exister, peuvent tout aussi bien se trouver
quelqu'un du sexe opposé et être heureux, qu'ils ne viennent pas dire aux
homosexuels qu'ils peuvent changer. Je n'en crois rien et pas un homosexuel
n'en croira quelque chose. Lorsque je parle d'homosexuel, j'aimerais que l'on
considère que je parle autant des lesbiennes, des bisexuels et bisexuelles. Je
n'essaie pas de banaliser ce qui est arrivé aux Juifs. Je montre que, si l'on
s'indigne sur ces atrocités, c'est le temps que l'on se réveille et que l'on
comprenne qu'il existe toute une partie de la collectivité qui nous entoure qui
souffre tout autant et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi
surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres
du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit
pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrive à affirmer la phrase
maintenant classique que le Sida est un cadeau de Dieu pour nous débarrasser
des homosexuels. Calice ! Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour
chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à
espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser
une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au
ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me
payerai
J'ai parlé avec Edward. On s'est
répété les traditionnels bonjour et discours presque amoureux, on se verra vers
la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme il dit, moi au moins j'ai
Sébastien pour me contenter. J'ajouterais même que je ne devrais qu'avoir
Sébastien pour bonheur. Il disait à la blague qu'un coup à Ottawa il
chercherait un mec avec qui passer la nuit. Je lui ai dit non, eh, il vient
pour moi, pas pour que je souffre de le voir coucher avec un autre. Comme ce
serait cruel, sans perdre de vue que Sébastien ignore cette histoire et
qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle. Mais ne sais-je donc pas que je
n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni de compassion ?
Sébastien me téléphone pour me dire qu'il m'aime, il est minuit trente-huit.
J'arrête d'écrire, c'est sûrement un signe.
Mes opinions changent comme la
température. Une lecture du Voir,
journal de la ville de Montréal, et me voilà converti à la culture québécoise. Je
regretterai un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce
mythe en moi de voir en Montréal une ville que je déteste ? C'est le mythe
des années 70 je crois, et l'histoire de
Je termine à peine de visionner le
film Pump up the Volume, film
américain, cela va de soi, et j'ai enfin compris le film (c'est la dixième fois
que je l'écoute). La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a
rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même
prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser
une génération. J'avais cette impression qu'il était vrai que c'était à nous
d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en
contrôle ne nous en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir
garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisseraient
leur emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même
rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite
normale ? Personne, c'est normal. Je ne le ferais pas non plus. C'est donc
que nous devons leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, se bâtir nos
institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à
l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. J'ai longtemps
souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux
articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des
francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai
Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut.
Encore une journée, puis une autre,
puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante,
tout juste si je me souviens d'avoir dormi. J'ai perdu la notion du temps, il
me semble que cela fait une semaine qu'Edward est parti. D'ailleurs, dans ma
troisième lettre, je lui ai envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Il écoute sans cesse la chanson chantée par
une femme (ni Dalida ni Montand). Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas
plus belle poésie.
Je me suis payé une heure trente
minutes de parlotte au 216 avec Néomie, la fille de trente-cinq ans. La famille
symbolique. La fille qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu qu'elle brûle
ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence !
Quelle enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien
de l'imitation. En fait, la question n'est peut-être pas à se demander comment
une jeune fille peut être aussi intelligente, mais plutôt, qui peut être aussi
innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte et montrer l'exemple
à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? J'espère que
Dieu a entendu son dernier message : « Cela ne me dérange pas de
souffrir maintenant si après je suis pour être heureuse le reste de mes
jours ». Qu'est-ce que je retiens de notre conversation ? Elle veut
devenir une intellectuelle. Cela m'a obligé à me demander à moi-même si je
désirais éventuellement devenir un intellectuel, et même, si je ne me considérais
pas déjà comme tel. J'avoue que je n'ai pas trouvé de réponse spontanée à ma
question. Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas
envie d'y être associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il me
faudrait d'abord définir ce qu'est être intellectuel, et alors là, ça pourrait
ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à mon avis, c'est quelqu'un qui va
mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas trop fort,
elle veut écrire et en vivre. Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles.
Elle tente dans ses écrits de déconstruire les structures établies. Lesquelles
structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les idéologies, les
courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes.
Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de
détruire certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une
reconstruction ? Je le lui ai fait remarquer, elle m'a dit que non. Pour
l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout. Elle pense qu'elle
se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu
La température est à la pluie, je
suis dépressif. J'ai discuté avec Jean, bon dieu, il a couché avec la moitié
des gars de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs derrière des rideaux de
théâtre, la nuit dans les dortoirs, mon cœur bat juste à y penser. Il y en
avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient
couché avec lui. Joël a de gros remords au sujet de ce gars-là, de très gros
remords. A se demander s'ils ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte.
Paraît-il, même un professeur est entré dans la ronde, il l'a également
ridiculisé. Cela me rappelle mon enfance, dont le calvaire a atteint son summum
au secondaire II. J'aurais cependant tendance à dire que c'est au secondaire IV
que le point culmine. J'avais toute la classe contre moi, on me traitait de
cave, de poire, on riait de moi, encore chanceux que l'on ne m'appelait pas le
fefi, encore que j'ignore ce que l'on disait de moi dans mon dos. On jouait au
volley-ball et je n'étais pas si mauvais, une erreur à l'occasion, cela
suffisait à me dévaloriser aux yeux de mes coéquipiers. L'équipe adverse disait
qu'il fallait m'envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il me fut possible
d'affronter ces attaques lorsque l'on m'envoyait sans cesse le ballon, j'en
étais fier, mais après cinq ou six attaques il me semblait normal de manquer,
moi qui n'étais déjà pas très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant
c'était vrai que je n'avais aucune motivation, mes bras ne bougeaient pas. Eh
bien, pas une seule personne ne m'a épargné son commentaire, sauf deux. Le
professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est fait sucer par
Annie Sesley alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard me suçait à mon
tour. J'avais 15 ans alors, cette relation m'a fait paniquer, peur de ne pas
bander, peur du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas ma
défense, du moins il me laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des
lois inhérentes aux vrais sportifs, comme le respect de l'autre, qu'il se
faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse modestie cachait
une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait
pour la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il m'a
finalement ridiculisé à son tour devant tout le monde. Je lui ai dit sur place,
je lui ai fait remarquer sa déviance, le seul que je me suis senti obligé de
lui dire, il en a eu des remords. Après le cours il est venu s'excuser, il
voulait me serrer la main. J'ai peut-être manqué ma chance de m'en faire un
ami, peut-être aurait-il prit ma défense ensuite, mais je n'y croyais guère, du
reste je n'en avais nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que
la mauvaise action. Y a-t-il un seul prof qui s'est levé pour arrêter la
destruction qui me rongeait, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq
années de secondaire. Ah si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop
généralisé et que l'intervention devenait une obligation. Donc pas pour ma
défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un mouvement comme celui-là
qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce à quoi
j'osais à peine espérer, il m'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le
monde, me criant que j'étais cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de
salut extérieur. Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, ma
réaction fut spontanée, comme si n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun
pardon n'était possible. Il m'avait abaissé, qu'il vienne s'excuser ensuite ne
change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que j'ai subie sur
le coup, encore que, un élément d'un groupe qui t'humilie ne devient-il pas
secondaire ? Non. J'ai refusé de lui donner la main. Il m'a répondu que je
venais de construire un mur entre nous. Je lui ai rétorqué que je me demandais
bien qui l'avait construit ce mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il
a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il serait gagnant en bout de ligne
puisqu'il avait plus de popularité que moi. And so what? Je lui ai dit :
« C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil de Jonquière que tu vas
commencer à te prendre pour un autre ». Cette phrase pourtant banale l'a
bien ébranlé. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que je ne
valais pas la peine que l'on se tracasse à mon propos, que j'étais un moins que
rien autrement dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire,
le seul qui avait une conscience, je l'ai atteint en plein cœur, il a payé pour
tous les autres. Est-ce que je regrette ? J'aurais dû accepter ses
excuses, cela m'a semblé trop facile pour lui de m'humilier aux yeux de tous et
venir se faire pardonner ensuite à l'insu de tous. Mais on aurait bâti l'avenir
sur une note positive et cela importait peut-être davantage. Et Jean qui a des
remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils
aussi ? J'en doute et je m'en fous. Une des conséquences directes de ce
calvaire c'est le repliement sur moi-même, ma nonchalance, mon insolence, et
surtout, ma prétention. Cette dernière est nécessaire, sans elle j'aurais perdu
toute confiance ou espoir et je me serais suicidé. J'ai plusieurs fois pensé le
faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par le fait que j'étais
homosexuel et que je croyais être seul au monde, ou que je mourrais seul dans
mon coin car jamais je n'aurais eu le courage d'en parler ou de me renseigner.
Et comment aurais-je pu, avec la mentalité sociale actuelle. Il en faut du
courage, je vous jure.
Notre conversation au 216, quel
calvaire ! Je souffre en collectivité, je souffre. Je pense que ces
derniers temps je me suis trop mêlé de choses et événements extérieurs, il me
faudrait revenir à moi-même. Je pense étrangement à Edward, je m'ennuie
vraiment. Je constate que le printemps m'affecte en rapport à Sébastien. Je me
rappelle les événements des deux printemps passés où il m'a carrément laissé
là. Mais je vois aussi l'après, l'été où il était beau en bermudas et t-shirt,
ça me revigore un peu. Je voudrais le voir ce soir. Mais j'aimerais me
retrouver dans les bras d'un autre. Je me sens vraiment mal, j'ai des remords
parce que je ne vais pas travailler ce soir. J'ai déporté ce soir à lundi
prochain. Mais je n'aurai pas le temps de travailler lundi prochain, trop de
choses à faire. I better go to work tonight. Vanvinburène first. Je pense que
je ne vais pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon.
Lundi je manquerai le cours de Mme Couture, ainsi je respirerai un peu. Il me
faudrait finir la session comme je l'ai commencée, manquer les deux dernières
semaines. Je vais manger du pain ce soir. Cela fait au moins deux mois que je
n'ai pas fait d'épicerie. Je n'ai plus rien à manger, j'ai même dégusté une
boîte de fèves à la sauce tomate, découverte dans le fond de l'armoire à ma
grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au moins trois ans. A vrai dire
je n'ai pas faim. J'en arrive à ma dernière tasse de café ce soir, je vais me
mettre au thé. Jamais je n'aurais cru être capable de survivre aussi longtemps
sans faire l'épicerie. Ce qui est bien là-dedans c'est que je n'ai plus besoin
de faire attention à ce que je mange, je n'ai pas le choix. J'en ai terminé
avec les cannes de soupe bizarre et le riz. C'est avec mon dernier dix dollars
que j'ai acheté du lait et un pain hier, c'est presque le bonheur. J'apprends à
apprécier des choses aussi futiles que le pain alors que je n'ai plus rien à
mettre dessus. Je n'ai plus aucune motivation. C'est l'heure des deadlines.
« A l'intérieur, c'est plein de
papillons », l'homme est en amour. Drôle d'expression. Moi ma bedaine est
pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les
métamorphoser en papillons. Jean aussi écrivait des lettres à
Si je pouvais tuer, je tuerais !
Je peux tuer, je tue, je tue le Vanvinburène ! Ah, tout a été très bien
organisé. Je le rencontre au Pivik, le monsieur me fait une remarque, cela lui
permet dans son bureau de me dire qu'il m'avait averti « à plusieurs
reprises ». J'ai cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du
groupe a en moyenne deux à trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de
son calice de programme informatique supposé nous aider à apprendre la grammaire,
je viens de perdre six heures à chevaucher à travers les bugs pour rien !
Six heures à jeter au feu ! Avec aucune preuve de combien de temps j'ai
fucké là-dessus ! (Là, j'ai déchiré la feuille sur laquelle j'écrivais et
tout le monde me regarde dans l'autobus, je suis chaque jour plus près de
l'asile.) Je me suis trompé à propos de M. Vanvinburène. Il ne me
demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il m'a clairement
spécifié qu'il allait me faire couler. Me voilà donc dans la même situation
qu'Anne-Marie Grenier lorsque je lui ai dit que c'était normal qu'elle coule le
cours de M. Villeneuve si elle n'y avait pas été une seule fois. Il me
faut donc comprendre que je mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce que
j'en ai à foutre ? Son cours de trois heures qui m'en semblait six, qui
était mon quatrième cours de la journée et mon sixième cours de la session, il
m'était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui font pas. Je
lui ai raconté une histoire à pleurer, comme quoi je travaillais trente heures
par semaine, je lui ai dit aussi que j'avais des problèmes personnels, il m'a
répondu que ce n'était pas ses problèmes. Je vais répliquer avec une lettre. Le
salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que
je n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais
plus combien de cours que je souffre, avec tout de même de bons résultats.
Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable de parler contre moi au
département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que
Retour sur le 216. Everything makes
me sick. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je ne serais pas
surpris que l'on finisse par m'enfermer. Jean s'est mis à pleurer « comme
un bébé » avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette passion pour
Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les
étudiants sont dans la même situation. Mais moi je ne pleure pas, je chante et
je ris ! Puis je retombe en amour avec Sébastien. Hier c'était incroyable,
il est beau, il a son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et
demi que l'on est ensemble. Je regarde par la fenêtre, j'aurais envie de partir
dans le ciel, mais je m'écraserais sur le trottoir. Pourquoi ? A cause de
mes problèmes de conscience, pas Sébastien, mais mes travaux d'école. Que la
vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Je regarde les édifices, cela
s'écroulerait et rien ne changerait, il me faudrait tout de même lire 2000
pages et en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.
Le 216. Adeline, un intérêt plat.
Néomie, une crisse de fatigante. Nathalie ? Si j'étais straight elle
serait conquise et je serais heureux ou malheureux avec cette fille. Je suis
homosexuel, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas
mal plat. Le « beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend »,
je ne connais pas son nom, son pseudonyme en dit suffisamment long pour
justifier mes vomissements. La vie de tout le monde me fait dégueuler !
Je souhaiterais n'avoir jamais
entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas pire calvaire sur la
planète. Si je passe à travers ma session, je jure de remercier le ciel et
d'écrire une lettre au bon Dieu pour le remercier. Une lettre à
Jean a des problèmes psychologiques.
Il n'arrête pas de faire des clins d'œil. C'est très significatif. Un clin
d'œil inspire une complicité, une relation privilégiée, mais après le cinquième
clin d'œil, la séduction se transforme en analyse ou en colère de ma part.
Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire
c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui
j'aime autant Sébastien. Je ne pense pas être porté vers l'infidélité
généralisée, pas encore du moins. Tout le monde a-t-il son petit Jake qu'il
souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se rend malheureux pour
ça ? C'est déjà bien assez.
Encore une semaine de cours et je
serai déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin de semaine, vive la mort
du Christ ! Après la session, j'aurais envie de tout abandonner et faire
comme si je n'avais aucune éducation. Partir de par le monde, me perdre dans
les taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un
pas de plus vers cette liberté. On est encore mardi. Je ne pense pas que je
vais survivre. Je me suis couché à quatre heures du matin, levé à sept heures
trente. J'ai travaillé pour Vanvinburène comme un malade. Trois jours pour
compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte mes travaux, j'ai même été
raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Je vous jure que
cela était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux
contribuables ? Les médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à
la seconde, au mot prononcé. En plus il me faudra encore passer au travers un
dernier mardi la semaine prochaine. Vais-je survivre ? En plus de mon
exposé pour Lemay et mes six travaux longs à remettre. Quel calvaire !
Cela va-t-il finir ?
Victoire le Vanvinburène ! Il
m'a fait peur pour rien. Je n'ai qu'un exercice de plus à faire, une
aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de
ses cours, fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares
fois où il vient il fout le camp à deux reprises lors de la pause, et il
réussira avec B ? Ça me rappelle le cours avec M. Dubois sur Anne Hébert.
J'ai dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où puis-je
pousser l'audace ? Next level: comment m'abstraire de mes travaux finaux
en soutirant tout de même de bons résultats ? Cela me tente de dire que
dans la vie il y a toujours un moyen de s'en sortir. En insolent je
dis : donnez-moi ce que je veux, et on me le donne ! Maintenant
je dois cependant travailler sur mes travaux finaux, never stop, never enough,
until death, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire.
J'ai bien envie de ne pas y aller au Vanvinburène la semaine prochaine.
Je veux partir sur une brosse de
malade, me saouler au possible ! Encore deux semaines à vivre sans sou.
J'ai fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée j'aurai passé au
travers. Avant-dernier jour de mars. Sébastien est inquiet que je pourrais
partir pour Paris et qu'on se laisserait. Peut-il être si aveugle ?
N'a-t-il pas compris que si je suis capable de prendre une telle décision c'est
que quelque chose a changé ? J'y vais avec le sourire à Paris, avec la
nette intention de rencontrer quelqu'un sur place. Moi, un an sans
affection ? Incapable. Comme ce serait cruel de laisser croire à Sébastien
que je sors avec lui pendant que j'ai quelqu'un en Europe. N'ai-je donc plus de
sentiment pour lui ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait pas fait
et ce serait du pareil au même. Il est beau, mais il m'excite moins. Mais
Edward non plus, je l'ai finalement oublié. La vie scolaire du département et
la pensée d'aller à Paris, cela me nourrit amplement. Mais peut-on voir clair
pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant plus que,
par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Que je suis las, las de tout.
La vie me traverse sans que je ne m'en rende compte. Je prends des décisions
directement par la raison je serais porté à dire, mais c'est le cœur. Je suis
en amour avec Paris, le même sentiment que lorsque je voyais mon départ pour
Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort, parce que j'étais
davantage au désespoir en ce temps. Je souhaitais qu'Ottawa soit une délivrance
sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'ai-je à
attendre de Paris maintenant ? Transition, constamment en transition,
transition encore et encore.
Murielle veut laisser son copain, le
summum est atteint, elle va sortir de son marasme. Elle compte beaucoup sur
moi, c'est moi qui lui aurai tout conseillé : de le laisser là, de
déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas
qu'à l'origine c'est moi qui l'ai encouragée à déménager de chez elle et
d'aller demeurer avec Marko ? J'ai de la misère à m'avouer cela, on
devrait moins écouter ses amis je crois.
Ne pas sous-estimer l'influence
parentale, les pères de famille continuent à promulguer des valeurs effrayantes
et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite son fils de
lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller
chercher une tranche de pain. Ça fait peur.
On a parlé avec la grosse Josie,
celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle m'a fatiguée. Sucer mon
énergie. Me racontant que ses goûts c'était notre professeur de théâtre Camille
Couture. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (moi aussi
je le vois très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe,
comme Jean. Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il
était homosexuel - avec son foulard rose, fallait bien s'y
attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à le
crier à tout le monde. Bravo, et moi là-dedans ? Tout le département
est-il maintenant au courant ? Sûrement. Si le Parti réformiste de l'ouest
venait à prendre le pouvoir, je ne serais pas long à traquer, on me jetterait
vite en prison. A moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller
la peine capitale, on me décapiterait donc. A moins qu'ils n'aient déjà pensé à
la chambre à gaz, et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au
moins ça vaut la peine, on y passe en série.
Premier avril, mon calvaire se
terminerait-il aujourd'hui ?
La descente aux enfers commence. Je
croyais avoir vu mon calvaire de près, je me trompais. Hier au lit chez
Sébastien j'ai eu l'idée, et personne ne me dira si c'était une bonne idée ou
non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Je le
fais parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que
c'est un gadget intéressant. Je ne demande jamais à Sébastien à qui sont ces
numéros. Mais cette fois un numéro qui commence par 567, c'est-à-dire dans le
secteur autour de l'Université d'Ottawa ou downtown, avait la mention 24, ce
qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même moi n'avais téléphoné
que quatre fois. J'ai demandé comme ça à Sébastien qui c'était, sans trop
m'attendre à de réponse. Je ne lui demandais pas plus que ça d'informations
là-dessus, je pensais même que l'appareil était détraqué. Je tremble au moment
où j'écris ces lignes, comme hier. Sébastien m'a alors dit qu'il ne savait pas
qui c'était. Puis tout à coup il m'a avoué que Luk avait trouvé son numéro dans
l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler depuis. D'accord, cela ne me
dérangeait pas. Mais il avait sur le cœur cette chose qu'il devait m'avouer,
alors il m'a dit avoir rencontré Luk à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient
passés à son appartement. Sébastien s'excusait, s'excusait de ne pas me l'avoir
dit. D'accord, je m'en fous ! Mais j'ai bien compris qu'il avait davantage
de choses à se faire excuser. Il m'a enfin dit ce qu'il avait à dire : Luk
lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté contre Sébastien. Un peu plus
tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient habillés. Je
voulais mourir. J'ai eu beau me dire que j'avais fait pire avec Edward,
impossible. Je tremble en ce moment, je tremblais là. Je suis allé à la salle
de bain. Maintenant j'essayais de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Luk avait
ouvert ses pantalons, puis avait ouvert ceux de Sébastien. Ils se sont masturbés,
ils sont venus. Ils ne se seraient pas embrassés. Je suis retourné à la salle
de bain. Cette épreuve fut pire que celle de ma propre infidélité. Je n'ai
point été capable de le juger, étant dans la même situation. Je ne lui ai
pourtant pas dit l'histoire avec Edward. Car alors il n'aurait plus été à New
York, n'aurait plus parlé à Edward, Ed m'en aurait voulu et n'aurait pu revenir
à Ottawa. Si l'épisode d'Edward ne s'était pas produit, la rupture entre moi et
Sébastien aurait été instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette
peur qu'il recommence, qu'il couche avec Luk en cachette, double relation
humiliante. Edward est loin, lui. Même s'il ne l'était pas, je ne suis pas
certain si je voudrais coucher avec lui. Sébastien me dit qu'il ne veut plus
recoucher avec Luk, il le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où
vont les mensonges ? Cela m'a pris deux heures pour arriver à connaître la
vérité, sans quoi, sot que je suis, je ne saurais que l'aspect visite chez Luk.
Je l'ai poussé en prenant pour acquis dès le début qu'il avait couché avec
l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre à l'université est
une invention ? Sébastien est tout simplement allé directement chez Luk,
sachant exactement ce qu'il allait y chercher ? Je les ai bien vus au
Tactiks, j'ai alors souffert de les voir ensemble, ils m'ont, comme par hasard,
perdu dans la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ?
Ils vont recoucher ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans
arrêt, ils discutent sûrement, on ne couche pas avec quelqu'un sans développer
une sorte de complicité. Et ainsi, moi et Sébastien, sommes aussi pire que tout
le reste.
Je vois la similitude entre mes
actions et celles de Sébastien, elle est significative à plusieurs niveaux.
Premièrement elle signale un problème dans notre relation. Ou du moins un désir
de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en
question. Deuxièmement, j'ai souffert tout le mal que je cause ou pourrais
éventuellement causer à Sébastien en couchant avec Edward. J'ai tant eu mal que
je ne lui dirai pas pour Ed. Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela
pouvait le soulager de comprendre qu'il n'est pas seul à avoir triché.
Sébastien se considère de bien supérieur à Edward, à la limite cela passerait
mieux pour lui. Moi ça m'a détruit complètement. Il se pourrait que Luk soit
plus beau que moi aux yeux de Sébastien. Mais pourquoi donc ne s'est-il pas
arrêté ? Plus fort que lui ? Pourquoi jouait-il tout son avenir avec
moi ? Pensait-il trouver mieux en Luk ? Les mêmes questions à propos
d'Edward deviennent intéressantes. Pourquoi donc ne me suis-je pas
arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas fait spontanément,
ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir
tant voulu ne rien faire. Sébastien n'a eu les remords qu'après avoir éjaculé.
N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ?
Moi qui ai eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou lui qui n'a pas
réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était
qu'un autre homme, cette expérience qu'il me manquait mais que lui a déjà bien
expérimenté avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit
davantage, je le crois bien maintenant.
Que tout est à remettre en
question ! Comment le laisser ? Impossible. Comment l'aimer ?
Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela
soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série. J'ai téléphoné
le jeune Neil, avec espoir de le voir, même s'il ne m'intéresse pas. Le gars de
16 ans est retourné vivre chez son copain Mark (qui le trompe avec son
colocataire d'ailleurs) et est revenu à ses habitudes pantouflardes, son copain
ne lui laissant aucune liberté. J'ai bien regardé Nick, jamais je n'aurais le
courage de lui sauter dessus comme Luk a fait avec Sébastien. Et pourquoi
vouloir détruire sa relation avec Jim ? En plus, ce dernier en viendrait à
le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on me jetterait à la rue.
Ah, je ne veux rien savoir de personne. Mon sentiment est la jalousie. Moi
aussi j'aurais aimé le faire avec Luk, on aurait même pu le faire à trois.
Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées
pour multiplier les parallèles et me faire comprendre les implications de ma
relation avec Edward. Puis-je en vouloir à Sébastien ? Je lui en veux,
comme il m'en voudrait s'il savait. Lorsque j'imagine la fameuse scène, j'ai
envie de pleurer. Semble que je l'aimais le Sébastien. Moi qui me suis tant
posé la question. Je suis certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du
mois d'avril. Après le soleil ne se montrera guère. Je ne sais plus où j'en
suis, je ne sais plus ce que je veux, je ne suis plus en état de penser.
Je savais qu'en passant au Centre
universitaire j'allais rencontrer Luk Strange (tu parles d'un nom bizarre). Un
autre tour de force, j'ai son numéro de téléphone. Je lui ai donc parlé, dit
que je savais ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il
n'en ajouterait pas quelque chose. J'ai appris entre autres que Sébastien
savait ce qu'il allait chercher dans l'appartement de Luk, qu'ils en avaient
donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour coucher ensemble.
Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Sébastien n'a pas été pris par
surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-il besoin de
me comparer avec le jeune Luk, puis ayant découvert que j'étais mieux, le voilà
revenu ? Comment cela ne me ferait-il pas avoir envie de courir loin de
Sébastien, en dépit de ce que j'ai fait avec Edward. Je prends cela tel un
rejet, comme s'il ne m'appréciait plus, ou avait des doutes. Il m'est donc
difficile de continuer cette relation. A avoir couché avec Edward, je gardais
une complicité avec Sébastien. Maintenant, que j'aie couché ou non avec Ed, la
complicité est rompue. Sébastien se place au même niveau que tous les autres,
il ne m'appartient plus, je ne lui appartiens plus.
Bon, Sébastien a désiré Luk au même
point que moi j'ai voulu Edward. Je commence à accepter ce fait. J'espère que
cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette personne magique me
passera. Hier j'ai couché avec Sébastien. Il est vraiment beau. Plus beau que n'importe
qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans
la même demi-heure. En ces temps ça veut dire que je suis en manque. Je vais
m'orienter vers le retour complet avec Sébastien. Je ne vais pas chercher à
coucher avec Edward s'il revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne
ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon
chemin. Je serais stupide de le croire, d'autant plus que je suis toujours
homosexuel. Mais les gens perdent leurs proches dans des incendies et accidents
d'auto, puis réussissent tout de même à glorifier Dieu ensuite. Prétextant
peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place de l'autre ? Ce
qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se passer
ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Moi je
m'exerce à voir les conséquences de tels événements et j'essaie d'y voir du
positif. Peut-être pour me contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre
de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà un certain contrôle sur
l'existence. Pourrais-je le croire ?
La vie n'est qu'une série de
formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir. J'ai passé
l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wong Inan, à comprendre
son français. Puis j'ai passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient
le nombre d'heures que j'avais travaillées voilà trois mois.
L'assurance-chômage, à laquelle j'ai rempli plus de formalités qu'un premier
ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part. Cela fait depuis le
22 novembre que j'essaye d'avoir de l'assurance-chômage et on appelle cela une
sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois !
Ensuite je suis passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à
l'Ambassade de France, des tas de formalités qu'il m'est impossible de remplir,
tant d'efforts pour rien ! Les universités de Paris me renvoient tous les
papiers que j'ai tant eu de peine à amasser, ne me disent presque rien, je dois
déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles d'informations
générales. Au moins ils me répondent, mais je passe quelques heures avec Mme
Madamours à l'ambassade à essayer de figurer it all out. Le gouvernement
canadien, lui, réussit à m'oublier dans ses dossiers informatiques et j'ai de
bonnes raisons de croire qu'il fait exprès. Sont pas là pour nous aider, mais
nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas commencer avec les institutions
gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans ces endroits
que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme
pour aller là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que
l'on agirait très vite, pour m'emmener en prison. J'ai donc manqué le dernier
cours de M. Fortin, fuck it. Trente minutes en retard au cours de
Je souffre. Je panique. Je semble accepter
l'idée de retourner avec Sébastien à 100 % et je ne me méfie pas
suffisamment. Avant-hier on arrive chez lui à minuit trente, le téléphone
sonne, c'est Luk. Quelle dépression. Mais le meilleur c'est hier. Moi et
Sébastien nous nous sommes rencontrés pour aller prendre un café. Mais voilà
qu'il veut absolument passer par le Centre-Rideau alors qu'il fait si beau
dehors. En plus, il insiste pour passer par le Eaton. Cet endroit me fait chier
parce qu'il y a tout plein de gays qui travaillent là ou à
Hier j'ai parlé avec Edward, il est
allé à Montréal comme prévu, a rencontré un gars au K.O.X., a passé la journée
du lendemain avec lui. Ses idées sont : suis-je bien gay ? suis-je
amoureux ? J'avais osé lui dire un petit je t'aime l'autre jour, tout de
suite réprimé. Hier il me disait un gros : « Roland, je
t'adore ! » N'a-t-on pas sauté une étape ici ? Pendant que je
l'oubliais, car pas de photo, pas de lettre et pas de communication, lui il se
rapprochait de moi d'une façon radicale, en traînant partout ma photo découpée
et mes lettres qu'il relit sans cesse. Résultat, il vit dans mes émotions, mais
dans celles de voilà un mois ! Il veut venir cette fin de semaine,
j'appréhende les complications. Sébastien est en pleine crise existentielle.
Celui-là vit aussi dans mes émotions, mais dans celles du mois d'octobre
prochain. C'est-à-dire mon hypothétique départ pour Paris, peut-être synonyme
de la fin de notre relation. Il n'y a que moi, semble-t-il, qui ne vive pas
dans mes émotions.
J'ai relu la troisième lettre postée
à Edward, je viens de me rendre compte de la séduction que je lui ai fait
subir. Le pauvre, pour peu qu'on se laisse séduire et que l'autre n'est pas si
repoussant, on est foutu. Trois grandes lettres de fleurs, une cassette de
chansons françaises dont une qui fera office de chanson commune à notre
relation (Les feuilles mortes se
ramassent à la pelle). Le voilà séduit au sang ? Ce qui me vaut la
multiplication de ses appels, il veut m'entendre lui reconfirmer mon
amour : « Roland, je t'adore ! » Il va finir par me séduire
aussi à force de me répéter combien il ne pense qu'à moi. J'ai eu le temps de
m'en détacher, voudrais-je souffrir davantage ?
Que ma vie s'en va chez le
diable ! J'ai avoué à Sébastien que j'avais couché avec Ed. Ma
motivation ? Après avoir vu le film de Denys Arcand, Love and Human Remains, je me sentais si bizarre... de toute
manière ça n'allait plus. Je n'étais plus capable de dire à Sébastien que je
l'aimais. J'avais toujours ces arrière-pensées pour chaque parole qu'il me
disait : « Je t'aime ! ». Je répondais dans ma tête :
« C'est ça, fais-moi croire ». Lorsque je lui ai dit que je l'avais
trompé, dans mon lit, ô ironie, il se demandait s'il fallait rire, pleurer ou
se suicider. Puis il m'a sauté dans les bras après s'être déshabillé. Je
n'avais pas envie de faire l'amour. Je lui ai dit ça comme si je lui disais que
c'était fini entre nous. J'espérais cependant que les choses allaient se
replacer, c'était soit que je le laissais sans lui rien dire ou que je lui
avouais et observais les événements. Eh bien, il semble heureux. Notre faute
s'annule, semble-t-il, nous pouvons recommencer à nous aimer encore plus fort
qu'avant. C'est ça, fais-moi croire.
J'ai parlé avec Edward. Il est
maintenant en totale dépression. Il se sent coupable de tout, il tremblait. Il
a de gros sentiments pour moi, sentiments qu'ils n'acceptent pas. Il ne peut
s'avouer être gay, il ne le veut pas, dit ne pas être prêt pour une relation.
J'ai débalancé sa vie, tout est devenu un bordel dans sa vie depuis que l'on
s'est revu. Il veut garder mon amitié, est malade parce qu'il pense avoir perdu
celle de Sébastien. Il ne pense plus pouvoir venir à Ottawa, c'était
prévisible. Il m'aime, cela me fait me demander si je l'aime aussi finalement.
Comme je suis pris dans ma vie actuelle ! Est-ce que j'aime vraiment
Sébastien ? Comme la vie est compliquée. C'est la première fois de ma vie
que quelqu'un éprouve de tels sentiments envers moi et qu'il me les communique
avec autant de passion. Il est si loin, imaginons s'il m'avait fait ses
déclarations en personne, je serais mort, on se serait laissé aller l'un à
l'autre et une longue nuit d'amour aurait suivi. Vivement qu'il m'envoie ses
lettres et les photos. Il m'a dit qu'il y penserait à s'il m'enverrait les
lettres. Hé ! je lui disais que je voulais les lire, que ce n'était pas
juste, il avait eu mes lettres et moi rien, ma photo et moi rien ! Cela ne
l'a pas convaincu. Il dit qu'il ne s'est jamais ouvert comme ça à quelqu'un
pendant ses vingt-trois années avec ses quinze copines et ses cinq one night
stand, et qu'il ne veut plus me faire parvenir ses lettres, il en a honte.
Bref, il va réfléchir. Que la vie est compliquée ! And how about coming
here without telling Sébastien? This
little motel called Motor Inn in
Je viens de dire à Sébastien que
j'avais dit à Ed qu'il savait que Sébastien savait. Sébastien était enragé
contre moi, il voulait continuer à être ami avec Edward en feignant l'ignorance
et ainsi aller aux USA cet été. Maintenant il ne pourra plus, il va se sentir
trop bizarre. Pendant notre appel Ed a téléphoné, oh my God! Lui qui paniquait
déjà. Sébastien m'a demandé ensuite si c'était lui, je lui ai répondu que
c'était Jean. Sébastien appelle maintenant Edward...
oh my God! I could just die! How come all this happens to me when I have all
these fucking things to do? It seems that I'll never be able to finish my
semester. What are they going to talk about? I told Sébastien that I wanted to
continue to talk with Ed anyway and he replied: "No way! He was my friend
before, but he is certainly isn't anymore. Would you rather leave me for
him?" Will he find out I wrote three letters to Ed? Que va-t-il apprendre qui lui
permettra de dire que j'ai menti ? Stupid
telephone! I'm here waiting for Sébastien to call and I will talk with Ed after
for sure. It might be the end of my relationship with Sébastien tonight. I
won't tolerate anymore crap. Can he tell me what to do, considering all that
has gone on with Luk? What is he thinking and what is he going to say to Ed? It
might be the end of our relationship.
Two hours later Sébastien finally called. Mon état se situait entre le zombi
et la plante. Je n'arrivais plus à penser, une passivité effrayante, mais
Sébastien finally called. There is nothing to
worry about; it doesn't seem so bad after all. He said that Edward had told him
everything. I responded: "Well, what more can he tell you?" Then he
began talking about the whole scene in bed, every single move. He wanted to
know more about it, yet I refused to continue, insisting: "I'm not talking
about it anymore". Je crois qu'il cherchait des contradictions pour souffrir
davantage, j'ignore s'il sait des choses que j'ignore qu'il sait. Je m'en fous. The phone call came to a close with "I
love you", words which no longer carry any true significance in our
relationship.
Est-il
possible qu'un homme là quelque part puisse m'aimer tant qu'il regarde ma photo
à chaque minute de son existence ? Ses sentiments se communiquent trop
bien, notre appel d'après fut bizarre, mais bien. Une atmosphère de détente
régnait, comme après la guerre, le nuage était tombé. Je lui ai dit :
« Je t'aime... » Et pour la première fois je le disais et cela
m'affectait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de cette phrase, même si la
littérature, le cinéma et la télévision l'ont dénaturée complètement au point
qu'Ed a honte du mot. J'ai bandé à l'instant où j'ai prononcé le mot, lui de
même, c'est inquiétant. Il m'a répondu : « Je pense, que, enfin, je
crois que moi aussi, oui ce doit être ça, je t'aime ». Après j'aurais tant
voulu qu'il me le répète au moins une deuxième fois pour calculer l'impact que
cela aurait. Ed serait-il l'âme sœur ? Il me serait si simple d'étouffer
tout sentiment. Mais non, je veux pousser cela jusqu'au bout. Comme je semble
me complaire à obliger les gens à faire face à des réalités auxquelles ils ne
veulent faire face. Quel est donc le but que je poursuis en avouant à tout le
monde n'importe quoi ? Pourquoi ai-je poussé les choses aux événements
d'hier ? C'est déjà bien que j'aie souffert, sinon cela aurait été pure
méchanceté, il n'y aurait eu que moi pour ne pas souffrir. Peut-on parler de
masochisme ? Une vie si plate que je trouve les moyens d'y mettre de la
couleur ? Mais non, tout cela part sans cesse d'un bon sentiment. Simple
justice, j'ai reproché à Sébastien sa relation avec Luk pendant deux semaines,
j'avais l'impression qu'il avait droit à son mot par rapport à ce qui c'était
produit. Mais là, je me suis retrouvé à faire souffrir Edward. De même, cela a
multiplié mes sentiments pour lui, maintenant je ne vis que pour sombrer dans
ses bras. La philosophie d'Edward, nous serons des amis spéciaux, à distance,
qui s'aiment sur plusieurs années et qui feront l'amour lorsqu'ils se verront.
Sûr, c'est séduisant ça, c'est digne de la bonne littérature, de la pourrie
aussi.
Je ne sais plus comment décrire mes
sentiments, ils se définissent à mes regards vers l'infini, vers le néant. Je
pense à Edward, je passe ma main sur mon visage non rasé d'une semaine,
soudainement je suis transporté dans son univers, passé à New York. Il va à un
bal des finissants cette semaine, il a invité une fille, il dit que cela va
finir dans le lit. Je suis jaloux, pas l'ombre d'un doute. Qu'il s'agisse d'une
fille me dérange davantage. Appartiendrait-il à un autre univers que le
mien ? Lui qui semble si amoureux de moi, qui me téléphone deux fois en
deux jours, dit qu'il se regarde dans le miroir et que son sourire va lui faire
éclater le visage, qu'il sera illuminé pour le reste de la journée. Le problème
c'est que ses paroles agissent sur moi comme une séduction. Je lis L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme,
pouvez-vous croire que lorsque Bérénice à New York crie à son frère qu'elle
l'aime alors qu'il est à Montréal, je me transpose à elle et voit Edward comme
mon frère ? J'ai l'impression que moi et Sébastien, ça achève. Cela
m'achève. Dans les lettres qu'Ed a détruites, il dévoilait à sa grande honte
ses sentiments pour un homme. Chose qu'il récusera en disant que je ne suis pas
un homme en général, que ce n'est pas la même chose. Moi je suis cute, un petit
écureuil, une chose loveable. De toute façon j'ai une certaine misère à me
définir tel un homme, je me vois encore comme un enfant. La société m'a
convaincu à ce propos.
Je n'ai pas dormi depuis trois jours
ou presque, quelques heures seulement, il me reste encore à lire L'Enéide de Virgile cette nuit. J'arrive
de chez Jean, non de dieu, jamais je n'aurais cru avoir tant passé à côté du
cours de M. Lemay. Je n'avais même pas 10 % de la matière dans mes notes.
Jean est plus beau que je ne l'aurais cru, fait fort en plus. C'est drôle,
Sébastien, Edward, Jean, ils ont de gros bras sans jamais avoir fait
d'exercice, auraient-ils honte de le dire ? Il n'y a que moi qui ai besoin
de faire de l'exercice, promis juré cet été et l'an prochain à Paris. Jean n'a
pas été entreprenant, moi non plus, bien qu'il insistait pour que je couche là,
mais ç'aurait été trop fort, je sais que j'aurais couché avec lui. Et ça, je ne
le voulais pas. C'est donc que j'ai encore du respect pour Sébastien. Comme
j'étais soulagé rendu à la maison, car Sébas m'a écrit une lettre qu'il est
venu déposer dans la boîte aux lettres durant la journée. Je me serais senti
coupable de lire ça si j'avais osé faire des choses avec Jean et si je n'étais
revenu que le lendemain. Bref, cette première lettre, cette seule lettre qu'il
m'aura écrite depuis que l'on se connaît, la voici enfin :
Early Thursday Morning
Roland,
2½ years ago I met you. It was dark and noisy but I noticed your
smiling face right away. You were young, funny and beautiful. But it is your
dark eyes that struck me the most. I remember your baggy pants, your funny hair
cut. I remember when my hand touched yours. God, I still feel that! I had told
you that you were beautiful. I remember trying to beat Robin so that I would be
the one to drive you home. I remember going to some café in
If I could touch you right now, I would touch you everywhere. I
would feel your warmth with my hands. I would put my ear against your chest and
listen to your heart beat.
This letter is my love for you. I want you to know that I think of
you often. I want to call you right now, but I know that I can't. It is almost
You are in
my heart, You are in my soul, You are why I love. XXX Sébastien
Ô Ironie, on croirait lire un délire
d'interchants empruntés aux clichés de toutes les chansons américaines de ces
dernières années. Pire, c'est la lettre ratée que Robin aurait fait la gaffe de
m'envoyer voilà exactement deux ans. Autour de Pâques de voilà deux ans, Robin
raconte la même soirée que Sébas, avec la poésie. Quelle est donc cette soirée
où je ne devais pas sortir pour avoir tant marqué ma vie ? Je vais faire
une expérience, je vais retranscrire cette lettre en français pour voir si elle
va demeurer une lettre full of clichés :
Tôt Jeudi
Matin
Roland,
Deux ans et demi plus tôt je t'ai
rencontré. Il faisait noir et il y avait beaucoup de bruit, mais j'ai tout de
suite remarqué ton visage souriant. Tu étais jeune, amusant et beau. Mais c'est
tes yeux noirs qui m'ont le plus frappé. Je me souviens de tes pantalons
bouffants, de tes cheveux bizarres. Je me souviens lorsque ma main a touché la
tienne, Dieu, je le ressens encore ! Je t'ai alors dit que tu étais beau.
Je me souviens d'avoir essayé de battre Robin pour que ce soit moi qui te
reconduise à la maison. Je me souviens d'être allé à un quelconque café à Hull,
prendre un café, et comment on a parlé de poésie et de musique. Est-ce que tu
te souviens lorsque j'ai touché ta jambe en allant à la maison ? Je ne
voulais pas que cette nuit se termine.
Bon, c'est assez. Non, ça sonne bien.
Pauvres Anglais, ils ne peuvent plus dire je t'aime à quelqu'un sans tomber
dans le cliché effrayant. Ça me rappelle lorsque Sébastien m'annonçait son infidélité
et toutes ses justifications, à chaque ligne je connaissais la suite de la
réplique. On banalise les rapports entre les humains, nous, génération clichée.
On n'ose plus agir parce que l'on sombre dans le déjà vu, on peut alors prévoir
où cela va mener. Les justifications ne fonctionnent plus parce qu'on les
connaît, on ne veut pas les entendre. Voici la lettre de Robin qui date de
Pâques de voilà deux ans :
Friday November Night
On a cold, dark, Friday November night, I come home, make some calls,
but can reach no one. It's already late! Once again I decide, not knowing
exactly why, that I must go out; so I set out alone. As usual I am expecting to
see some familiar faces and take in a few beers. This routine, after all, is
the one I've became used too. Pathetic perhaps, but not entirely bad: it does
help me wind down, have some fun and hope. It does nothing, however, to fill
that emptiness, that inner emptiness which grows away inside.
I arrive and soon see Luc. We make the usual small talk. But as we
do I am distracted, distracted by some big bright unfamiliar eyes and a broad
smile. Preoccupied I try to listen. I close my eyes and reopen them as if to
verify if what I see is real; I am not mistaken. Gradually Luc notices my
distraction, "May I introduce you to my friend?"
Suddenly things seem to be no longer so routine. Roland is much more
than big bright eyes and a broad smile: he's got intelligence, humor and a good
sense of fun. [Je pense qu'il réécrit cette lettre
à tout le monde. Ça n'a pas marché avec moi ces flatteries, ça a marché avec un
autre jeune un an plus tard. Il avait 17 ans, ils sont sortis ensemble pendant
six mois. Ce gars a fait trois voyages avec Robin puis s'est rendu compte qu'il
ne finirait pas sa vie avec, même si Robin est médecin et riche.] He's someone who asks questions, a writer, an idealist [moi, un idéaliste ?] - a
refreshing change from the familiar types. We talk, we dance, we drink, we
smoke and we talk some more. The time passes quickly. Soon it's time to leave.
Too bad he's already got a lift home. I feel good, I hope to see him again.
Days turn to weeks and weeks to months, but he does not return. Luc tells me
he's going out with Sébastien. It's silly I know but I ask myself: what's the
matter with me? What did I do wrong? I resign myself back to the routine, that
pathetic and empty routine.
One night in January, the telephone rings, surprisingly it's Luc. He
asks me to a movie with he and Roland He also tells me Roland and Sébastien are
having problems. Without hesitation, I accept, yet feel some guilt about my
grin.
We meet and we walk to the cinema. I feel a little awkward and have
trouble with my words.
We begin to see each other often, and each time it is the same, each
time I feel content and happy. Things seem so much so less routine. And as I
get to know him, I find more to appreciate and to admire. Could something
important take shape? [I'm not so sure
about it.] I don't want to move to fast. Sébastien is still off and on
again [yeah, but we have been together
for three years now]. I don't want to interfere. [He did. He told me that Sébastien was in a bar all by himself one
night, looking for someone and it was not true. Deux ans plus
tard il s'est excusé de cela à Sébastien.]
Inside,
however, I feel something very strong. Does he know this? I send an anonymous
valentine [that was the nicest surprise
of my life, until, of course, I found out who sent it]. I awkwardly offer
choice number 3 [One, you can sleep on
the sofa. Two, I can drive you home. Three, you can sleep in my bed. Ça m'a ramené mon traumatisme d'enfance, quand le prof de
philo m'a invité pour prendre un café et qu'à la fin il a posé sa main sur mon
épaule et m'a demandé si je voulais aller m'étendre un peu. Traumatisé ben
raide. Pas dormi pendant deux jours. Ça me revient toujours ce traumatisme-là
quand l'autre est trop vieux. Mais n'exagérons rien, Robin n'avait que 29 ans.
Mais j'en avais 19]. I hope I'm not doing
anything wrong. He is really someone special and I long to be his friend and
Friend. To pressure him to love me would be denying him respect. How close to
me would he feel comfortable? What kind of friend does he want? I can offer
only reliable, supportive friendship and must accept where he chooses to stand.
How can I tell him my
feelings? [Il manque le mot je t'aime
ici, qui aurait été si fort. Ce mot, malgré son cliché, est toujours fort.
Maybe he did not love me ? Sex, sex, sex, that's all I want?] How can I let him know?
I sit down and take some time and think of what to say. I decide to
write, but how does one write to a writer? I start out and stall and think some
more only to start out once again. Poor rain forest! How can I say my feelings?
Direct honesty perhaps? After all I do remember well: it started on a cold,
dark Friday November night...
Robin
C'est drôle cette finale circulaire.
Poor rain forest! Je doute que cela vienne de lui. Il y a même une mise en
abyme dans cette lettre, il parle d'une lettre qu'il veut m'écrire, alors que
c'est à l'intérieur de la lettre qu'il dit ça. On appelle cela les lettres
d'amour dans les lettres d'amour. Voyons Roland, tu ne fais pas un travail de
fin de session.
Esti qu'ils me font chier les
Américains qui viennent de découvrir la génération X et l'ont emmenée sur la
croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre
génération ! Pantoute ! Réveillez-vous, agissez, passez donc
par-dessus ce qu'ils essayent de vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous
si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez caves pour accepter que vous
étiez niaiseux sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués,
d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders
lobbyistes influents, une voix à travers les médias, se trouver des auteurs.
Ils en ont enfin trouvé un, Coupland, ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu
merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer à lire autre chose
que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le
néant, s'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux
jeunes de ne pas se suicider. Message aux dépressifs, « continuez encore
un peu juste pour voir ». Voir quoi ? Ils n'ont peut-être pas compris que
l'on ne veut pas finir dans un esti de bureau avec une petite famille et une
maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés ! On
veut de la drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage
(initiatique S.V.P., restructuration de l'humain en Dieu), on veut du
néant ! On veut se suicider ! Mais pas avant le meurtre de la
génération précédente. Je me trompe sûrement, on veut juste une belle petite
copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne nous trompera pas trop. On veut
un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans le centre-ville. We will be so happy to be alive! We need nothing more
than our pay check, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de
m'enterrer vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque
fait à froid. Hé ! je suis un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue au
dernier party de Jean, je suis comme tous mes amis du collège rendus à
Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant sur son sort,
qu'elle crève !
C'est la fin de l'année, mon dernier
travail long est enfin remis, je ne travaille plus au télémarketing, je n'en
pouvais plus. Je respire déjà mieux. Je commence à pardonner à mes professeurs
leur vacheté qui fait qu'ils me donnent un C plutôt qu'un B quand j'aurais
peut-être dû avoir un A. Juste parce qu'ils doivent se déplacer jusqu'au
secrétariat pour changer ma note. Deux semaines de retard, je me retrouve à la
queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du gars et de la fille que
j'ai justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une
erreur à toutes les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à
côté de la plaque comme ce n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+
que Murielle m'a dit. Pas de problème. Ils entreraient en maîtrise à ma
place ? Je m'en fous. Mon calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il.
Paris ! me voilà !
C'est drôle, je n'ai pas eu de
tendances suicidaires depuis longtemps. A réfléchir sur le sens que je peux
donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, je me demandais
quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait
suffisamment qu'il faille que je reste en vie. Il est certainement normal que
je me sente entre ciel et terre, l'Université d'Ottawa est incapable de prendre
une décision sur mon cas et je n'ai aucune nouvelle des universités de Paris.
Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III m'ont renvoyé ma lettre pour la
deuxième fois, dans ces conditions j'abandonne. Un pays capable de se perdre
dans sa bureaucratie au point de me retourner deux fois une demande d'admission
via l'océan, ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question
formalités. Je refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de
mesures de découragement. Je me suis inscrit en génie, échec lamentable en
littérature, je vais devenir ingénieur. Voilà où j'en suis, sans trop savoir où
je serai dans quatre mois, sans même avoir de travail à l'heure actuelle, avec
l'impression nette de perdre mon temps.
Je continue ma vie de coupable, je
souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent, de ne pas chercher fort
fort. Je viens encore de me faire rabrouer par ma mère. Elle m'a dit qu'il
fallait que je compte ni sur elle ni sur mon père, parce qu'il déménage dans sa
nouvelle maison qu'il louera avec Odette. Non plus sur Dominique qui signait ce
soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle
maison de 115 000 $. Bien sûr, Roland peut crever dans le fin fond
d'Ottawa. Le hic c'est que leur argument favori, celui de mon voyage en Europe
de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier l'abandon du fils à l'étranger
(Ottawa étant en dehors du Québec). On voit bien l'altruisme familial, on m'a
encore fait comprendre que ma sœur n'avait presque jamais demandé d'argent.
Viarge, ils m'ont donné 600 $ cette année, n'est-ce pas merveilleux ?
Pour être honnête avec moi-même, j'ajoute les 300 $ que j'ai reçus à Noël.
On est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à me
donner pour m'aider dans mes études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur
des faussetés pour m'en donner un minimum, tout juste assez pour couvrir les
frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des 10 000 $
par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En
plus il y en a des tas qui ont réussi à fourrer le système, ou bien leur
famille est à la limite de ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant
devienne riche. Si le gouvernement calcule que mes parents peuvent m'aider, ils
peuvent. Et ma sœur, elle en a reçu autant que moi de l'argent, la première
année le père a tout payé. Moi, le père m'a aidé la deuxième année seulement,
et pas beaucoup, je travaillais déjà vingt-cinq heures par semaine. La planète
s'est arrêtée de tourner, peu importe où je serai en septembre, le pire est à
craindre.
Demain j'ai une entrevue avec le
Musée des technologies. Je n'ai pas eu le job à la librairie du Musée des beaux
arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refuser. Faut dire que
j'étais arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas un
signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première
entrevue était dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait
lu Hermann Broch,
Le prof de français, Valois Ménard,
celui avec qui je n'ai pas fait grand-chose, mais assez pour provoquer une
crise entre moi et Sébastien, je l'ai rencontré deux fois dernièrement. Au
Market Station, il était avec une fille, ils ont rient de moi à s'étouffer
quand ils ont su que je ne connaissais pas le couple le plus célèbre de Paris
du moment. Ils ont écrit des choses, paraît-il, on m'a répété leurs noms cinq
fois, il m'est impossible de m'en rappeler. Essayer de me faire passer pour un
jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore qui est le couple le plus
célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans le fond d'un
bar gai d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça
aux dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ?
Bref, Valois et sa copine ont bien ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le
fond je les prends en pitié. Il est quatre heures du matin et demain j'ai une
entrevue pour entrer dans la vie active de la société, je vais peut-être devenir
hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont décidé de sortir de leur
salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres.
Hier ma mère m'a appris que
M. Tess est mort. M. Tess vient d'on ne sait où, il habite la maison
sur le coin de la rue à côté de M. Gravel. Après la guerre, semblerait que
M. Tess soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est
demeuré seul. Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et
croyez-moi ça coûte plus cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent
à la banque. Gravel, pas fou, s'est occupé de lui tant qu'il a pu. Il va
hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus que la soudaine
famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain
vol. Ce qui me chicote, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa
peau, il a abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il
travaillait avec son père comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde
(à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse autant d'argent que le père, en
restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $ l'an
passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt
se marier avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années. Et
moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me
débrouiller pour payer toutes mes études, j'en ai pour 40 ans à rembourser mon
hypothèque. Je fourre le chien ben raide pour me trouver un emploi à sept
dollars l'heure et j'en suis incapable, semblerait que je suis trop
incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour m'endetter davantage, pour
rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à m'acheter
une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir
tant payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris
mourir de faim. Peut-être vaut-il mieux pour Alain que les choses tournent
ainsi. Le pauvre, pour avoir tant coulé à l'école, je suppose qu'il était
dyslexique, ou souffrait d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il
pu s'en sortir si tout ne lui était pas tombé du ciel ? Alain Gravel, je
te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier. Je me demande
ce qu'est devenu Peau-de-pet. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est
de sa génération), il s'est fait prendre à voler, bref, ça me ne surprendrait
pas qu'il soit en prison. Même chose pour Kipao, j'ignore sur quelle drogue il
était, mais ma mère le rencontrait à toutes les réunions d'alcolos, il en est
devenu schizophrène, voyait des monstres partout (ça me ressemble). Scott
Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents étaient reconnus
pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annita Michaud
est si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Je ne
m'explique nullement d'ailleurs pourquoi je me suis mis à pleurer comme un
déchaîné au souper de son mariage, j'ai été obligé de partir tellement je
pleurais à chaudes larmes. Ça ne m'était jamais arrivé. Neil m'a raconté que la
même chose lui était arrivée lorsqu'il a fait une fugue quand il habitait chez
de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré dans une église où on
célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il disait. Je
me souviens que j'avais parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui m'avait
raconté en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre
belles-sœurs qui trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son
amie Joconde avec mon père, d'elle-même qui s'intéressait à mon père mais qui
n'oserait jamais voler mon père à Joconde, alors que mon père couche avec
Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté je voyais la belle Annita
avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et
moi, l'homosexuel perdu dans le fond de Jonquière, convaincu que j'étais seul
au monde à être gay, convaincu que j'allais mourir dans l'ascétisme
involontaire le plus complet, société pourrie qui s'offrait à mes yeux, en me
crachant dessus, me croyant immoral. Je lui ai demandé à
La prière est inutile. Inutile,
inutile, inutile. Ma mère m'a téléphoné chez
Sébastien while I was on the roof working for the family, and she told me she
was praying for me to find a summer job. Elle s'est vite rétractée pour me dire qu'elle faisait
des blagues. Bien sûr que non ! Mais prier, quessadone quand l'autre femme
avec qui j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son
mari écrasé sous une voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sœur morte
intoxiquée par une mauvaise prescription du médecin et son frère mort brûlé
dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ? She missed the
point. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le destin
d'un de ses individus ? L'individu l'ignore certainement si effectivement
Dieu est là pour le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La
souffrance a pour seul but, apparemment, de nous faire acquérir certaines
connaissances, la première, celle que la prière n'influence pas les événements.
J'ai demandé à la vieille dame qu'est-ce qu'elle avait apprise là-dedans. Elle
ne semble pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait
Dieu de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle m'a
non seulement raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi
racontée avant mon arrivée à tout le monde présent au souper de thanksgiving de
Jim. L'ami de Jim (le petit fils de la femme) m'a dit qu'elle n'arrêtait pas
d'en parler. J'y ai d'ailleurs promis de l'emmener avec moi à Paris si je
devais y aller (!). Il me semble que les gens qui prient évitent les vraies
questions. Evitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou
du moins refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les
choses se soient passées tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu, ce
qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence
quelque chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un,
alors la prière ne suffit peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon.
S'il y a la fatalité, les ondes positives sont inutiles. Quant aux
déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en un tel
contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger
quelque chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient
sont effectivement prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on
peut se satisfaire à espérer que l'on ne mourra pas, à espérer que Dieu existe,
à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à espérer que la fin du monde est
toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.
En parlant de famille, la petite
cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux semaines ou la semaine passée
je crois. Elle savait que j'étais homosexuel. Un de mes cousins le savait aussi
lorsque je lui ai avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël.
Toute la famille, des deux côtés, est au courant de mon orientation sexuelle.
Le tout caché comme ce n'est pas possible. Taboo subject. On en parle dans mon
dos, à mon insu, on n'ose même pas me dire qui a dit quoi à qui. J'ai fait la
grosse nouvelle de la famille. Je n'entends jamais rien d'eux, je me demande
souvent s'ils existent encore et voilà qu'ils m'ont tous jugé sans en savoir
plus que le fait que je sois homosexuel. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait
loin dans le fond d'Ottawa, il se cache de nous, il vit son homosexualité. Et
eux ? Ah ! Ils sont hétérosexuels, ce qui explique leurs commérages.
Tabou, tabou, tabou, comment vais-je me sentir au prochain party de Noël ?
Ecoutez tous ! Je suis gay, ouvertement ! No way. Que ça reste tabou
s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement. Je ne veux
surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la maudite
Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé
à pointer moi et Sébastien et à dire : « Les deux tapettes l'autre
bord de la table ». Pierre-Marc qui a repris en disant :
« Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai ? », puis j'ai manqué
le reste de la conversation. Ce que je sais c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de
sacrer le camp chez Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa,
que c'était ma sœur qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même dit
« les tapettes », ensuite répété par Marie-Anne. Les grandes justifications
de fou de ma sœur qui ont suivi nous ont laissé à moi et à Sébastien un goût
amer. On n'a jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire franchement, on
s'en fout. J'en reparle aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain n'a pas
de limite. Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne
pourrez donc pas m'accuser d'accuser les autres sans que je m'accuse moi. Quand
donc suis-je le plus hypocrite ? Il me semble très difficile de ne pas
être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour moi mes mauvaises
pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée les
entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je
ne suis pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité. Il me
serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si
l'on savait que je suis homosexuel. Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur,
de changer toutes nos idées négatives en positives, de devenir hétérosexuel,
alors il est facile de ne pas être hypocrite. De toute façon il est possible
d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce que je me propose de faire. Mais
il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque
nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie
et ne cessent de l'encourager.
J'ai écrit un article pour le journal
The Citizen pour dénoncer les
vieilles qui depuis un bout de temps se plaisent à dire que Dieu a créé Adam et
Eve and not Adam and Steeve. Ils tentent de justifier ainsi le rejet de tout
droit aux gays. En particulier le nouveau projet de loi 167 en Ontario qui
reconnaîtrait les couples homosexuels et leur donnerait les mêmes avantages
sociaux qu'aux couples hétérosexuels. Parfois la vie semble plus compliquée
qu'elle ne l'est. Sébastien ne veut pas que j'envoie cet article, il juge que
c'est trop dangereux. Je vais être sur des listes de mouvements religieux, de
Skin Heads and White Supremacists.
Je viens de me faire dire non pour un
emploi au Musée des technologies. Pas assez compétent pour accueillir les
touristes et leur montrer une vieille locomotive en leur disant voici une
vieille locomotive. Je commence à être habitué ces temps-ci à des refus.
Voilà, fallait s'y attendre, on m'a
refusé en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Alors comme tout le monde, lors
d'un cuisant échec, je vais me justifier. Il le faut, l'humain qui ne se
justifie pas s'apitoie, se replie, se suicide. La lettre de M. Gallois ne m'a
presque pas ébranlé. Je dis presque pas, mais elle m'a donné un méchant bon
coup de pied. Bien sûr que je suis cruche, pas plus qu'un autre. J'ai coulé une
session de droit moi, je n'ai pas fait quatre ans de littérature, on m'a
crédité un an de CEGEP. Ce qui fait que pour remonter une crisse de moyenne
pondérée de trou de cul, c'est impossible. C'est mon style de réussir
l'impossible, pas cette fois. De un, notre bureaucratie est si grande qu'un 0.1
tue, ou de deux, on respecte la bureaucratie quand ça fait notre affaire. Des
petites niaiseuses et des petits niaiseux avec les mêmes résultats, le
département en a accepté beaucoup. S'agissait de prendre un ou deux cours en
même temps que la maîtrise pour avoir la moyenne. Moi c'est différent, je paye
pour mon insolence. Vais-je comprendre ? Vais-je enfin revenir sur
Terre ? Prendre mon coin sans dire un mot ? Non. C'est de famille,
c'est héréditaire, j'ai toujours parlé comme une caduque, du reste, on ne
change pas sa nature. Je les aurai poussés à bout, le ton de la première lettre
de Gallois aurait dû me convaincre dès le départ qu'il n'existait pas
d'objectivité dans mon cas. Je croyais être intelligent en me procurant une
lettre de référence de chacun des pires ennemis du département, quelle erreur.
M. Villeneuve avait déjà une idée défavorable envers moi. J'ai manqué plus
de la moitié de ses cours, à deux reprises. Alors lorsqu'il est arrivé sur la
table du comité - parce que c'est lui qui est chargé de prendre la décision
finale - et qu'il a vu la lettre de Couture, le mal de ventre lui a pris.
Surtout avec la chicane lors de la réunion du département. Moi et Monique on
était contre lui. Je croyais qu'entre adultes on pouvait rire de ça. Entre
adultes... j'oublie justement que moi je n'en suis pas un. Pour eux, les
adultes, la vie est sérieuse. Bref, j'aimerais mieux croire que tout cela
n'existe pas. Que justement je ne fais que m'en inventer pour me rassurer, que
je ne suis pas si cruche et que, dans le fond, il ne me reste qu'à me trouver
un travail dans une cabane à patates frites. Mais ça aussi je suis trop cruche
pour ça, en fait, je ne sers à rien, ce qui est extraordinaire quand on sait
tout ce qu'il y a à faire dans cette ménagerie qu'est notre société. Mais ça
fait deux coups bas que je reçois de ce département et ça me fait chier. Le
premier c'est l'histoire de Daniel Poliquin à qui on avait dit des bobards que
je n'avais jamais racontés à son sujet, le deuxième c'est la lettre de
référence de Couture qui comme par hasard ne s'est jamais rendu au bureau de
Gallois. Le pire c'est que je vais être refusé à l'Université du Québec à
Montréal aussi. Je commence sérieusement à me poser des questions sur mes
lettres de références. Dans le fond, c'est le temps d'être fataliste. Les
événements s'arrangent pour m'obliger à aller à Paris ou pour m'obliger à
demeurer avec Sébastien et entrer comme lui en génie. La seule chose qu'il me
faut éviter de faire, c'est de me demander pourquoi, parce qu'alors là, je me
perds. En fait, c'est toujours après que l'on peut se poser la question, parce
qu'enfin on sait ce qui est arrivé qui ne serait pas arrivé si les événements
s'étaient produits autrement.
Bon, c'est fini, let's talk about big issues. The homosexuality of
Ontarians. Selon eux, il existe entre 1 % et 4 % de gays, ils
semblent même s'entendre là-dessus. L'Eglise est débarquée en vrac là-dedans,
elle qu'on croyait morte depuis des lustres. On dirait d'ailleurs une campagne
d'image. Elle va aller se chercher une nouvelle génération de fidèles obnubilés
sur le dos de ses enfants pauvres. Elle vient de ressusciter ! L'édition
du Citizen du 2 juin est mémorable,
on n'a jamais autant parlé d'homosexualité dans les journaux. Les Anglais sont
se qui existe de plus conservateurs dans le monde. Un Anglais ici ça se couche
à 21h. Les enfants des Anglais se couchent à 22h30. Les restaurants ferment à
22h, sauf dans le marché, pour accommoder les touristes peu habitués à un tel
régime. Les bars ferment à 1h. Laissez-moi vous dire que c'est tôt lorsque la
mentalité est comme au Québec. On sort à 23h dans les bars, alors ça fait
seulement deux heures de boucane et de bière, de danse et de calvaire. C'est
que les Anglais vont à Québec jusqu'à 3h ensuite. Je me demande ce que fait le
reste de l'Ontario ? Ils font probablement comme en Alberta (une autre société
d'extrême droite), ils sortent à 8h du soir, alors à une heure ils sont crevés
morts. Pas comme en France, Elizabeth et Fabien nous disaient qu'ils sortaient
toute la nuit, allaient déjeuner à 6h du matin, retournaient dans le bar
jusqu'à midi. Quessessa ? Là, c'est trop pour moi. C'est de valeur que je
doive quitter les Ontariens bientôt. Pour Paris justement ! Quitter un
milieu si anglophone, moi qui m'y étais enfin incrusté, qui lisais The Citizen, qui pleurais au rythme des
Anglo-Canadiens, qui ai même pris part à leur débat sur l'homosexualité...
Mon article n'est toujours pas passé
après une semaine. Il sera trop tard peut-être, le gouvernement de l'Ontario
risque de passer au vote et la loi ne passera pas. Ce n'est pas grave, d'autres
plus au courant ont réagi plus vite et mieux. C'est que moi je dénonçais Adam
and Steeve comme couple qui n'a pas droit à la vie. Je ne m'attaquais pas à la
morale de gens qui, sous le joug d'une religion dont l'on ne finit plus de
compter les morts qu'elle cause, prône la discrimination et l'intolérance à un
niveau qui étonne. Cela me surprend parce que le projet de loi qui serait
adopté n'est que l'extension au privé d'une loi déjà passée pour le secteur
public. Sauf l'affaire de l'adoption je suppose (je ne connais rien ni au
premier projet de loi ni au deuxième, les autres dénonciateurs non plus, et
surtout pas les religieux, eux ils mentent comme ils respirent). J'entends des
versions contradictoires à droite et à gauche. La ministre dit
qu'individuellement les gens peuvent adopter un enfant. La loi ferait qu'en
couple homosexuel on pourrait adopter un enfant. Ce qui revient à dire que sur
le papier d'adoption on ajouterait un nom et l'enfant aurait bel et bien deux
tuteurs. Voici alors un curé ou quelque chose du genre qui se lève pour dire
que la loi ne devrait pas passer parce que les homosexuels sont dérangeants
pour les enfants, c'est irrévocable, ils seront foutus. C'est drôle comme c'est
tout le contraire, une telle loi protège l'enfant, et des dénonciations du
genre traumatisent justement l'enfant homosexuel, ou l'enfant dont le parent
est homosexuel. Ah, la religion, toujours numéro un pour provoquer la confusion
dans le cerveau de ses enfants, ils réussissent très bien leur beau projet de
conformisme social. Je lisais dans le journal aujourd'hui que 40 % des
enfants qui se suicident au Québec le font parce qu'ils ne peuvent accepter
leur homosexualité, parce qu'ils ne peuvent accepter d'être différent. Il faut
dire que la société fait tout pour les pousser à cet extrême. Les religieux
causent 40 % des suicides chez les jeunes, ils n'ont aucune conscience
morale. Quand on connaît les taux de suicides, c'est alarmant. D'autres
chiffres sont sortis, paraîtrait que le tiers du monde du clergé est homosexuel
(!) et la moitié est non célibataire (!!), faut-il ajouter la liste des
pédophiles au sein de l'Eglise (!!!) ? Une telle prise de position ne
conduit nulle part ailleurs. L'homme qui se retient toute sa vie, qui ne peut
se marier, qui ne peut avoir de sexe, peut certainement devenir dangereux.
Interdire les films pornographiques (comme un Monseigneur vient justement de
démissionner parce qu'il en visionnait en plus de fumer de la drogue) est la
voie vers le viol. Celui qui n'a pas de sexe et qui ne peut même pas s'assouvir
devant sa TV avec des films de cul, je le vois très bien sauter dans la rue
pour en violer une éventuellement.
Me voilà dépressif aujourd'hui.
J'essaie d'identifier pourquoi, j'en suis incapable. Insécurité je suppose. Ne
pas savoir ce qui va se passer dans ma vie dans trois mois. Je pourrais bien
être à Paris. Je viens de parler à ma mère, elle ne semble pas avoir réagi
lorsque je lui ai dit que je n'avais pas été accepté en maîtrise à l'Université
d'Ottawa. Par contre, elle s'est mise à capoter lorsque je lui ai dit que
j'irais en génie probablement : « Eh maudit, on te l'a toujours dit
que tu perdais ton temps en littérature, ça va rien te donner, tu vas payer tes
dettes toute ta vie ! » Pour eux, on ne fait pas un B.A. par plaisir,
on le fait pour l'avenir. C'est vrai. Maintenant que je me suis bien amusé en
littérature, avec mes 15 000 $ de dettes, je vais passer aux choses
sérieuses. Je vais m'acheter un fusil.
Ma vie n'est qu'un échec constant.
Comme disait Nathalie, les gens sont incapables d'apprécier une marche dans les
bois, et comme dirait Artaud, les gens sont pressés et marchent dans toutes les
directions, on croirait qu'ils sont prêts à construire un nouvel univers, mais
non ! : « Je suis foutu, com-plè-te-ment fou-tu... Regardez-moi
ces gens. Qu'est-ce que c'est que ça ? A quoi sert-il qu'il y ait tant
d'hommes sur la terre ? Vous les voyez se démener, se précipiter. On
croirait qu'ils vont faire quelque chose d'intéressant. Mais pensez-vous. Ils
ne pensent qu'à gagner de l'argent, à bouffer, à baiser, c'est tout. A quoi
sert-il, leur vie ? » Avec un tel rejet des valeurs sociétaires, on
comprend qu'à vouloir se démarquer de la masse on l'ait enfermé. Etait-il
homosexuel ? Après toutes mes lectures à son sujet, ça me donne
l'impression que l'homme n'avait pas de sexualité. Ou poussé à la limite de
l'idiome, il aurait utilisé toute son énergie sexuelle à tenter de sortir de
son moi intérieur. Il tente de démystifier et démythifier la chrétienté, ou du
moins la religion, ainsi que le système du savoir. C'est drôle que ce soit un
fou qui arrive à nous faire comprendre que le savoir n'est qu'une convention
qu'on peut rejeter, puis du même coup, se faire enfermer pour un tel rejet.
L'homme est devenu acteur omniscient permanent.
Dans le cours de M. Dubois, les
premières fois que j'avais remarqué Nathalie, elle me faisait rêver. J'avais
écrit : « La fille du cours d'Anne Hébert, elle sort d'on ne sait où,
son accent d'un autre matin, comme elle s'habille, elle projette admiration.
Elle voyage beaucoup. Jeune la fille, voix sensuelle et romantique, mature pour
son âge. Serais-je que j'appartiens maintenant au monde des adultes, je suis
déjà trop vieux pour avoir un petit cousin là où je vais. Moi qui veux
peut-être vivre pour tant de jeunesse, qui m'oblige à m'étouffer. Je tuerais
mon ami barbare que j'aime alors que je veux mourir avec, là le paradoxe et le
dilemme. Que faire ? Il me faut connaître tout le monde afin de me
convaincre que rien ne m'intéresse, ou oublier tout le monde pour me consacrer
à mon barbare ami. Il me faudrait coucher avec Nathalie sans conséquences. Mais
c'est trop dangereux car on ne peut faire confiance à personne et on ne peut
faire confiance à sa conscience. Je recherche ma liberté, mais elle me coûte trop
cher. »
Ainsi je pensais coucher avec
Nathalie. Je le lui avais même dit, après lui avoir avoué que j'étais gay. Elle
n'a pas répondu, je n'ai pas poussé plus loin. Elle aussi était en relation à
distance, avec un gars des Pays-bas. De toute façon je n'aurais pas voulu
tromper Sébastien, même si je l'ai fait avec Edward. En passant, Sébastien est
venu ce soir, on a fait l'amour comme des malades, je l'aime vraiment. Il me
serait très difficile de le laisser pour Paris. Si je pouvais, je l'épouserais,
je le lui ai dit ce soir. Mais cela ne garantirait en rien une fidélité
mutuelle. Et la seule pensée qu'il me tromperait m'empêche de vouloir
continuer. Cela évidemment parce que moi-même je veux être fidèle. Autrement je
m'en foutrais un peu. Est-ce bien vrai ? Du moins, j'endurerais qu'il me
trompe. Mais je ne veux pas de ce genre de relation. Je voudrais une maison en
France, avec lui, loin de toute tapette éventuelle.
Enfin, j'ai décroché un emploi non
pas pour 6,75 $ de l'heure à pourrir à l'intérieur du National Gallery, ni
pour 9,40 $ à étouffer à l'intérieur du Musée des technologies, mais un
travail misérable de serveur au Musée des beaux arts (traduction française du
National Gallery), pour 5,80 $ de l'heure, plus les pourboires. A mon
avis, cela devrait surpasser les 10 $ de l'heure, comme l'été passé à
Val-Jalbert. Le destin s'est finalement bien débrouillé, je pense que si
j'avais eu un choix à faire parmi mes quatre entrevues et mes trois emplois,
j'aurais choisi celui que j'ai eu. Surtout parce qu'il est à l'extérieur et que
les horaires sont moins disparates que les deux autres. J'ai toutes mes soirées
libres, congé lundi et mardi. Pas en même temps que Sébastien, hélas. Je pense
pouvoir ramasser au moins 1 500 $ cet été. Cela doit bien faire rire
celui qui gagne 40 000 $ et plus par année, même ceux qui gagnent
30 000 $, et ils sont nombreux. Mais ils sont nombreux aussi ceux qui
se morfondent sur les petites jobines fatigantes qui donnent des peanuts. Enfin,
que voulez-vous, moi je suis, à l'heure actuelle, une des personnes les plus
pauvres de la planète. Parce que les pauvres que l'on rencontre dans la rue
n'ont pas 15 000 $ de dettes, même si, comme moi, ils crèvent de
faim. Je ne parle pas de ceux qui ont un million de dettes et qui mangent du
filet mignon. Ils déclareraient faillite demain matin qu'ils mangeraient encore
du filet mignon la semaine prochaine.
J'ai menti à mon poupa pour avoir
l'argent nécessaire pour l'engouffrer à
Aujourd'hui j'ai toutes les raisons
de me réjouir, le projet de loi des NDP a été défait même si on promettait de
l'édulcorer en en oubliant la moitié, c'est-à-dire en enlevant toutes les
parties critiquées par l'opposition et les religieux. Eh bien, cela a été
défait quand même. Aucun compromis possible, les homosexuels on les tolère,
pourvu qu'ils se ferment la gueule et qu'ils s'enferment dans leur placard.
Sinon, ça va barder, on l'a vu. Peut-on imaginer qu'en pays de
démocratie - où l'on se targue d'être les mieux sur la planète où il fait
bon vivre, où l'on crie au meurtre en rapport aux droits et libertés en Chine
qui ne sont pas respectés - que l'on puisse discriminer tout un groupe ici
sur des bases aussi floues que
Enfin, le plain white heterosexual
descendant of England vient de se réveiller, munis de ses mythes contre les
minorités. Le titre, dans le Citizen d'Ottawa : I don't belong to any of these groups but I
feel I have my rights too. [Monsieur a peur que certains droits qu'il n'aurait pas
déjà soient offerts à d'autres sans qu'il n'y prenne part. La première phrase
nous en dit long :] Have you noticed
lately how many different groups are demanding their rights? [Well, it's maybe because you have never
ever done anything to give them the same rights you have enjoyed since birth!]
[...] We frequently hear from convicted murderers, rapists and sex-offenders,
homosexuals [voilà à quel rang monsieur
Felix B. Tanks of Kanata relègue les homosexuels], aboriginal people,
minority ethnic groups, French speaking Canadians [ouf, il fallait s'y attendre], women [là, il vient carrément d'éliminer la moitié de la planète ! Viva
Well, I
don't belong to any of those groups and I am starting to feel just a little
neglected because I have rights too. [We
know you idiot, there are rights just for you!] I have lived in
I work hard and earn what I get [oh,
monsieur travaille fort, il me fait pitié] yet I am not totally happy. It's
because I feel like a whore. (Excuse my vulgarity but it's the best analogy I
could think of). [Prostitué : qui se donne à quiconque paie.
J'imagine qu'il ne s'agit pas du bon sens. Essayons plutôt : de mauvaise vie, fille
publique.] I feel that the government (my pimp)
only wants to keep me healthy so I can be used to continue to earn money for it
to squander on programs that are not very relevant to my needs, and that my
opinion doesn't matter a heck-of-a-lot. [Sure,
the opinion of Monsieur is to let everyone starving and let him become the King
of the place, so he can have four or six more children, trois maîtresses, six
automobiles, un château. Maybe he should ask himself about what the society
really gave him. Où ailleurs dans le monde
peut-on vivre aussi bien que lui ? N'est-ce pas aussi un signe de la
société autour ? Laissez crever la société de faim, faites sauter tous les
droits de tout le monde, enlevez toute sécurité sociale, et vous verrez si la
société serait encore capable, dans un tel chaos, de pourvoir une maison, deux
enfants et deux automobiles !]
[...] I
have a right to expect a society where law and order and justice will prevail. [So do we! And that's the problem of it
all! Right, you now understand how we feel, us, convicted murderers, rapists
and sex-offenders.] [...] I have a right to expect that my country will be
unified and preserved for my children. [Sur le dos des Québécois semble-t-il, si on se réfère à
la liste du début. Autrement dit, moi j'ai le droit d'obliger sept millions de
personnes à demeurer dans un pays pour mes propres enfants, pas ceux des
autres !] I want the government to work toward building
a true national spirit in
I have a
right to expect to be treated as a first-class citizen in my own country. [Peut-il vraiment ne pas avoir cette impression ?
Jamais ! En plus il nous relègue, nous, au rang de citoyens de deuxième
classe. Et quel ton, my own country, comme si elle lui appartenait en main
propre, à son nom !] I am not prepared to
suffer a permanent guilt trip because my ancestors took control of this land
from the aboriginal people of the so-called "First Nations," who were
constantly at war with each other trying to do exactly the same thing. [Un guilt trip n'existe pas sans raison et il est normal
après s'être senti coupable si longtemps de chercher à ne plus se rendre
coupable. Une autre solution cependant serait peut-être de considérer ces
minorités et de voir enfin qu'on les considère comme des second-class citizens.
On leur fait payer autant d'impôts et on les empêche continuellement de vivre
(je parle autant pour les immigrants que pour les gays et le reste).] We live in the here and now. Let's get on with it,
together! [Right, mais il faudra accepter
certains compromis pour ça, ce qui semble impossible pour des gens comme Felix
B. Tanks.] All Canadians have rights under our Charter but what bothers
me is the attitude that some of us have more rights than others and that
minority or individual rights seem to be more important than the rights of the
majority in our democratic political system. [L'idée de
démocratie va mal avec les droits des minorités. La majorité n'est capable de
voir que ses besoins, ceux des autres n'existent pas. De toute façon, il n'a
jamais été question dans aucun débat de donner plus de droits à une minorité
quelconque. Il s'agit toujours d'une question de femmes et d'hommes égaux
devant la loi, une question de justice.] It's like
a free-for-all where rights are the prize and no one can be trusted to play by
the rules unless they are coerced by the force of law. [ Il pense que l'on voit les
droits de l'homme comme un prix à gagner ! ]
[En
terminant, s'il est vrai que la contradiction ou le paradoxe enlève toute
crédibilité à une série d'arguments jetés en bloc, voici donc, et avec plaisir,
le paragraphe final :] Our history clearly demonstrates, time after time, that
Canadians are very concerned about the rights of all people, not only in this
country but throughout the world. [They are very concerned about rights in the world, a bit
less at home. Le Canada fait des efforts, pas tant
que ça. Les femmes sont toujours les têtes de Turcs à l'arrière-plan. La
question des Premières nations flotte sur nos têtes et donne l'impression qu'il
n'existe aucune solution aux conflits qui dégénèrent de plus en plus. Les
homosexuels risquent de perdre le peu de droits qu'ils ont si Manning entre aux
prochaines élections, ce qui est fort possible, et pourtant les tribunaux
dénoncent ici et là qu'on discrimine les gays. Ce que le gouvernement ne veut d'ailleurs pas
entendre.] We don't want to have people being
jailed unjustly or being physically abused. [Est-ce qu'on
parle encore des homosexuels, ou est-on complètement hors-sujet ? Il parle
maintenant à la première personne du pluriel. Pas de doute, monsieur parle pour
la majorité qui discrimine tout le monde.] We want
our seniors, veterans, disabled, diseased and unemployed to be cared for and I
don't think very many of us want to see or be involved in any form of
discrimination. [Ici, j'ai vraiment l'impression que l'on n'a pas la même
définition de ce qu'est la discrimination. Il ne semble pas voir qu'un couple
homosexuel est exactement comme un couple hétérosexuel et qu'il devrait donc
avoir les mêmes avantages sociaux. Peut-être devrait-il relire les vingt
premiers articles de
Bon, Sébastien semble encore une fois
être parti en grand. Cette fois il a l'intention de prendre une hypothèque de
150 000 $ pour acheter un terrain dans le quartier le plus riche
d'Ottawa. La maison ? Pas de problème, moi et Roland allons la construire
dans trois quatre ans. Seules les fondations et la charpente seront faites par
des professionnels. Heureusement ! Et encore, je ne me sentais pas
d'attaque à construire une maison, de riche en plus. On n'en finit pas de faire
le toit de la maison de ses parents. On dirait une façon de me garder à Ottawa.
Comment vais-je me sentir après ça ? Partir pour Paris ? Et mon père
ce soir qui m'exigeait presque de revenir à la maison cet été, de continuer mes
études en génie civil à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ma sœur, même
discours. Ils doivent s'ennuyer pour vrai pour commencer à comploter ainsi.
C'est risible, ils prennent des décisions sur mon avenir, je sais très bien que
je n'en ferai qu'à ma tête. La meilleure c'est quand mon père a dit :
« Tu vas entrer en système coop à Ottawa, si c'est impossible, tu t'en viens
à Jonquière ». Il était sérieux en plus. Je lui ai dit que moi et
Sébastien planifions un avenir ensemble. Il a ri. Je lui ai rétorqué que ça
faisait plus longtemps que j'étais avec Sébastien que lui avec Odette, de même
pour Dominique et François. Qu'ainsi, tout projet avec Sébastien n'était pas si
insensé. Il m'a encore dit que je n'en étais pas au stade de projeter un avenir
avec Sébastien comme le fait Dominique en ce moment. Je lui ai répondu que ma
sœur avait fini son B.A. et qu'elle avait trouvé un travail. Que moi j'ai fini
un B.A. et que je projette d'en faire un autre. Cela ne me met pas pour autant
sur un niveau différent de celui de Dominique. Il n'avait plus rien à dire. Le
père qui n'a plus aucune autorité sur ses enfants, qui ne les aide que si peu
et cela devrait suffire pour être écouté et entendu. Je me demande si on prend
au sérieux ma relation avec Sébastien. Dominique et François on les voit déjà
mariés, après un an et demi ensemble. La sœur de Sébas et son copain on les
voit déjà mariés, après un an ensemble. Pire, le copain de Sara va payer les
études en droit de sa fiancée. N'empêche, j'ai pris un coup de vieux quand
Sébastien parlait de notre terrain et notre maison.
Dans
Sébastien s'est renseigné sur son
terrain de riche, ce n'est pas 150 000 $, c'est 219 000 $.
Voilà, il se fait des rêves, est déçu ensuite. Il va tout de même aller se
renseigner à la ville, il a l'impression que ce terrain est vendu trop cher par
rapport à sa valeur réelle, you bet. Ah, il me serait impossible de quitter
Ottawa si je savais que j'aurais une petite maison en décomposition en dehors
de la ville. J'entrerais en génie, je savourerais la paix. Je me désabonnerais
des journaux, serais toujours à l'extérieur en train de marcher. Ici, il n'y a
que des maisons, que des voisins, que des tondeuses à gazon (bon dieu que j'ai
hâte que l'on invente les silencieux pour tondeuse à gazon), que des scies
électriques qui scient je ne sais quoi, que d'autobus de ville qui font plus de
bruit qu'un enfant à moins d'un mètre de soi qui vient de décider qu'il nous
conduirait à l'aliénation. Et je parle de la banlieue. Un bois en arrière d'un
trou où j'aurais la paix, c'est là mon bonheur. Avec Sébastien en plus, je ne
pourrais demander mieux.
On a visité le terrain de 219
000 $. Je n'avais jamais vu pareils châteaux alentour. Je ne pensais même
pas que cela existait autour d'Ottawa. Quel beau terrain ! Pas assez perdu
dans les bois toutefois, voisins trop proches. Faut pas se laisser obnubiler
par la richesse du quartier, c'est définitivement trop près des voisins. Il y a
un petit bois à l'arrière, mais si petit. On a de la place en masse pour
planter des arbres, mais ce ne serait jamais suffisant. Tant qu'à bâtir une
maison, j'ai dit à Sébastien qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente de
tout ce qui existe ici. Je pensais à un genre de vrai château moyenâgeux, avec
une cour intérieure où il y aurait des arbres et une piscine creusée que l'on
pourrait couvrir l'hiver. Vous imaginez ? C'est ça la vraie maison pour
les homosexuels. Une forteresse où tout se passe dans l'ombre, dans une cour
intérieure, où plein d'arbres cachent le vieux bâtiment de pierre en
décomposition. Cela ferait différent des autres pseudo-châteaux que les
propriétaires ont cru bon éclairer à l'aide de projecteurs de mille watts, pour
bien montrer à tout le monde la fierté d'une maison qu'ils ont fait construire
et qui ne doit même pas être payée. Moi je veux poser les pierres de ma maison.
Je veux que ça ait l'air de quelque chose qui me ressemble, qui est une partie
de moi. Surtout pas de lumières de mille watts, et dans ce cas, j'aimerais
mieux être plus isolé. Je ne veux pas un château moyenâgeux pour attirer les
touristes ou les jeunes couples à la recherche d'idéaux. Est-ce que je veux
vraiment un château ? En fait, je veux un trou à moi où je pourrais enfin me
reposer.
J'ai parlé avec ma sœur, deux heures
de temps. Jamais on n'avait tant parlé au téléphone de notre vie. Elle se
sentait coupable pour hier. Elle s'est excusée, disant que j'avais raison.
D'accord, merci. Alors je lui ai demandé à propos de quoi exactement. Elle m'a
dit que je ferais ce que je veux, qu'il était vrai que ma décision était loin
d'être prise et qu'ils devaient me donner leur opinion seulement si je la
demandais. Elle m'a dit que je devrais entrer en génie si je voulais, qu'en
fait, c'est certainement la meilleure des solutions, même par rapport à la
maîtrise. Ce soir nous sommes allés manger au restaurant, moi, Sébastien et sa
mère. Elle m'a dit que je devrais aller en génie, même qu'elle a prédit que
lorsque j'aurais mon diplôme d'ingénieur, j'irais remercier les professeurs de
ne pas m'avoir accepté en maîtrise. Elle est titulaire d'une maîtrise en
littérature de l'Université d'Ottawa. J'ai l'impression que la balance penche.
Un avenir avec Sébastien ? Je ne dis pas non. Je lui fais confiance, je
pense qu'il pourra avoir confiance. L'idée d'habiter ensemble, comme il l'a
lui-même dit ce soir, plus spécifiquement de projeter notre avenir et notre
toit, change bien des choses. Rend le tout sérieux. Tout à coup je n'ai plus
cette impression que je peux partir pour
Nous nous sommes promenés autour de
Cumberland et Rockland, la terre des concombres et celle du rock. On regardait
les terrains à vendre. On a trouvé ce que je cherchais, isolé dans les bois.
Encore, il y aura toujours des voisins, pire lorsque leur fosse septique sort
de terre et que les moustiques nous ont mangés pour les cinq minutes où on a eu
le temps de constater qu'il faudrait au moins cinquante gros camions de roches
pour permettre au terrain mouillé d'absorber un château médiéval. Une usine de
chais-pas-quoi crachait sa boucane juste en face de la vue. Après ça moi et
Sébastien étions prêts à signer pour le terrain de 219 000 $. Nous
avons pris un traversier qui nous a emmenés de l'autre côté de
Semble que mon calvaire attendra, ce
me semble que mon travail sera parfait. Je suis seul sur la terrasse, c'est drôle,
j'y avais pensé. Douze tables, quarante-huit places, je ne sers que des
boissons et de la pizza. J'ai même eu le culot de demander au cuisinier de
faire des pizzas végétariennes, de peur de mourir de faim. Il m'a dit :
"You are vegetarian, hein?" J'ai dit oui. Il a dit : "I
noticed it right away!" Est-ce donc écrit dans ma face ? Dois-je en
déduire qu'il a également notifié right away que j'étais gay ? It might
be, avec mes beaux bermudas noirs, mes petits bas noirs et mes souliers, cela
fait très tacky, comme dirait Paul. Mais je n'ai pas tellement le choix de
l'habillement et je n'ai surtout pas l'argent pour m'acheter autre chose. Bref,
ça commence demain, je pense que les pourboires seront bons. La semaine
prochaine je vais chialer pour avoir autre chose que de la pizza. Pauvres
clients, ils n'ont aucun choix, encore chanceux que je sois là pour les
végétariens.
Tout à l'heure j'ai acheté la revue
Catholic Insight, un magazine for Canadian Catholics, volume II, No. 4
(2 $). On dirait que les religieux veulent réinstaurer la peine capitale
pour les homosexuels et que le pape veut que la femme redevienne l'esclave
docile de l'homme. Cinq pages sur seize sont consacrées à l'homosexualité.
J'ignore si c'est toujours le cas ou si c'est parce que les gouvernements
ontarien et fédéral s'apprêtent à voter des lois pour démantibuler l'Eglise en
rapport aux homos. En fait, l'Eglise piétine, elle veut nous convaincre à tous
les points de vue, elle a souvent tort, elle s'en fout. Tout argument
fonctionne, jusqu'à chercher des poux administratifs à certaines conférences
pour compter des points. Le magazine est un vrai bijou d'homophobie pure, un
tissu d'arguments pour provoquer la haine contre les gays. Ils sont tellement
radicaux qu'ils font peur. Sans lois pour nous protéger, je ne crois pas qu'ils
hésiteraient à encourager plus fortement la violence contre nous. Ils se basent
sur
Il est faux de dire que les gays
rejettent Dieu, c'est Dieu, selon les religieux, qui nous rejette. Plusieurs ne
le rejettent même pas, et si c'est rejeter Dieu que de coucher avec quelqu'un,
tant pis. Au diable votre dieu et voilà comment on finit par rejeter la
religion d'un bloc. Page 9 : "Over the current period 1990-1995 the battle
against AIDS is costing Canadian taxpayers over one billion dollars".
So let's kill them now? Is that what they suggest? Sinon, qu'est-ce qu'ils essayent de
prouver ici ? Une justification de l'homophobie ? P.6 : "Rejecting
Christ, they reject His brothers, their neighbours, and, sometimes
deliberately, infect them with the only life their lifestyle generates, the
virus which produce AIDS, as many hemophiliacs and infected babies and
Il est minuit, je viens de sortir de
ma douche, j'arrive de travailler. Je suis parti de la maison à huit heures ce
matin. Seize heures en dehors de la maison pour une journée de travail. Demain
je sors de chez moi à huit heures encore. J'espère m'en sortir pour huit heures
du soir, arriver ici pour neuf heures, je travaille le lendemain matin.
Aujourd'hui est une journée à oublier. Les pires journées de ma vie, les
vraiment pires, sont ma journée de fou quand j'ai travaillé chez Polyson
Jonquière et que la journée avait tellement déteint sur le moral de moi et ma
patronne, que nous avons tous les deux fait de la grosse fièvre le soir,
malades comme des chiens. Mes autres pires journées c'est chez Versabec, des
journées de vingt heures, des banquets qui n'en finissaient plus ; la
journée où j'ai manqué Sébastien en concert parce que je travaillais ; les
soirées où je rencontrais Sébastien à Tactiks comme par hasard et qu'il m'avait
inventé des raisons pour ne pas me voir ; lorsque Sébastien m'a annoncé
qu'il m'avait trompé. Bref, aujourd'hui surpasse le lot.
Mon calvaire commence. Ma patronne
s'est transformée en monstre exigeant, bête comme ses deux pieds, intolérante,
elle te fait sentir inférieur et incompétent. Elle ne semble même pas s'être
rendue compte que j'ai installé à moi seul une terrasse pour quarante-huit
personnes avec un soleil effrayant et plus de 34 oC. J'ai tellement
sué aujourd'hui que j'ai bu six seven-up dans les deux premières heures et je
n'ai jamais eu envie de pisser. Esti de journée de calvaire ! J'ai cuit de
9h le matin jusqu'à 13h pour tout installer, nettoyer, figurer ce que j'ai à
faire. Ensuite, jusqu'à 17h, j'ai gratté avec une pièce d'un dollar tout un
tableau menu écrit au crayon effaçable, mais qui ne s'effaçait plus. J'ai passé
la journée à m'éponger le visage avec mon autre gilet à manches courtes. Vers
14h, une pluie torrentielle aussi subite qu'imprévue fait rage. Il y a
justement un festival de danse à côté, tout le monde l'autre bord de la fenêtre
dans le musée me regarde courir d'un bord et de l'autre, complètement trempé,
serrer les parasols. Parasols qui ne tiennent pas sur les tables, j'avais déjà
perdu une heure à les installer, ils tiennent par des petites vis en
plastiques, résultat : quatre ampoules. Toutes mes boîtes sont foutues.
Après cela, le soleil est de retour. Je souffre maintenant d'insolation, je
tombe de sommeil. Il est 18h10, 20h00 ne viendra jamais. Le pire, je vais finir
à 21h00 (j'ai fini à 22h30 finalement !), il y a tellement à faire pour
ramasser. Et là, de 16h30 à 17h30, me voilà qui m'ennuie, qui ne sait plus quoi
faire, après avoir passé l'après-midi à gratter et à me lamenter.
Arrivent soudainement, vers 17h30, ma
patronne et un gros bonhomme. Le bonhomme, une grosse tête, plus grosse que son
énorme ventre, commence à chialer comme jamais un client n'a chialé en deux ans
où j'ai travaillé à la cafétéria de l'université. Dieu sait pourtant comment ça
chiale une gang de secrétaires et d'employés de bureau et de francophones qui
veulent des services en français et d'anglophones hautains pointilleux. Le
vieux christ, parce qu'il n'y avait pas de glace, commence à demander qui
s'occupe de la place, quelle compagnie. Je dis le CNA, il répond que le CNA a
des prix plus élevés que ses services. Je lui dis de dire cela à ma patronne,
pour rendre cette situation embarrassante plus sympathique. Ma patronne répond
que les prix sont les prix. Le vieux tient absolument à rendre le tout
intolérable, il répond : « Non, je parle du service ! Un service
totalement inadéquat, de mauvaise qualité... » Là, je fumais, il a parlé
de glace, on ne savait plus trop s'il en parlait encore. J'ai dit au monsieur
que je m'excusais, qu'à l'avenir il y aurait toujours de la glace, beaucoup de
glace, de la glace pour toute sa belle famille. J'ai mentionné la difficulté de
toujours s'approprier des choses à cause de toute la sécurité qu'il y a en
dedans. C'est vrai, à chaque six mètres très exactement se tient un garde, sans
compter ceux qui marchent partout, une armée. Bref, ma patronne se retourne et
dit une phrase surprenante : « Pas du tout. » Elle me dit de me
taire et dit merci au monsieur brutalement. Le monsieur saute vingt pieds dans
les airs, le voilà qui réprimande ma patronne et lui dit que j'ai raison, que
c'est très correct de s'excuser comme je l'ai fait et qu'elle donne un service
inadmissible. Alors il lui demande son nom. Aurait-elle été assez folle pour le
lui donner ? Non. Au contraire, elle met tout le blâme sur moi.
Allez-y ! Un jeune morveux, ça peut en prendre ! Elle dit au monsieur
qu'elle a envoyé le boss-boy me demander si j'avais besoin de quelque chose
vers 4h, que c'était ma responsabilité de lui demander de la glace. J'avais
envie de lui rendre ma démission sur-le-champ. Mais j'ai plié. Plié comme
jamais un ver de terre ne plie, et comme jamais j'espère ne plus plier devant
un patron minable. Le bonhomme fulminait. On voyait qu'il voulait en dire plus
long, ma patronne l'a retourné après qu'il ait demandé une deuxième fois son
nom. Là, après que le vieux se soit assis avec sa famille, ma patronne me
chicane comme si j'étais du poisson pourri, un moins que rien. C'est la
première fois de ma vie que je ne cachais pas ma colère devant un patron. Elle
parlait, je disais un oui très bête. Elle finit par aller chercher de la glace
et de l'eau en me reprochant gravement ce manque. Ouh le maudit, il faudrait se
plier à ses genoux. La sottise a-t-elle une limite ? Non. Voilà que le
bonhomme me relance, il veut savoir son nom. Je ne veux pas le lui donner. Des
petits fatigants à tête enflée, si je peux éviter qu'ils causent des
histoires... Il commence à me dire que si jamais j'ai des problèmes, de
l'appeler. Il me dit son numéro, facile à retenir. Il a des contacts hauts
placés, il peut intervenir plus haut qu'elle. Depuis quand les gros pleins de
sous prennent la peine de défendre les p'tits cons en bas de la
hiérarchie ? Depuis qu'ils veulent montrer qu'ils ne sont pas n'importe
qui et qu'ils ont raison de chialer ? Je n'en doute pas monsieur que vous
n'êtes pas n'importe qui, moi-même d'ailleurs, vous savez, je ne suis pas
n'importe qui, je ne suis même pas quelqu'un. Je vous avouerais que je me fous
pas mal de votre galerie d'art et de votre position dans je ne sais plus quelle
organisation. Il m'a redemandé son nom. Intarissable. Je lui ai dit que je
comprenais ma patronne, que c'était difficile de faire fonctionner une
cafétéria, qu'elle était fatiguée (conneries !). Je n'y ai pas donné son
nom. Nathalie arrive à ce moment, je lui avais laissé un message pour qu'elle
vienne me voir. Ma patronne arrive également. La situation se complique,
j'essaye de m'approcher pour lui dire que ce n'est pas le moment, le monstre
s'écrie : « Roland ! ». Un client attendait. Là elle m'a
chialé de plus belle. Nathalie attendait. Après que ma patronne soit repartie
Nathalie capotait. Le bonhomme me parlait encore, il voulait savoir son nom.
Nathalie est partie en me laissant un numéro, on n'a pas parlé, je voulais
pleurer et c'est vrai. J'avais vraiment envie de pleurer. Il a fallu que
j'aille marcher plus loin à cause du vieux... il m'a souhaité bonne chance.
Pour une première journée de travail, ça inaugure très bien.
J'ai cuit toute la sainte journée,
pas un client entre 14h et 18h. La vie est plate, je n'ai plus d'énergie,
amorphe, je suis une grosse boule de chair en décomposition. J'ai bu quatre jus
et un pichet d'eau dans la seule première heure. Je n'ai pas envie de pisser.
Je n'ai pas fait 3 $ de pourboire, je me fais exploiter. A la radio ce
matin ils parlaient de nouveaux records de température, journées plus chaudes
jamais vues depuis trente ans pour les quatre jours où je travaille. Comme par
hasard. Il mouillera lundi et mardi, mes jours de congés, pour qu'il fasse beau
ensuite. Je suis trop mort pour être découragé, trop inconscient par la
fatigue, je ne suis plus capable d'écrire. Hier, en passant au-dessus du pont
sur Main Street, j'ai passé près de me tirer en bas. Le problème c'est que je
n'en serais pas mort. J'ai pris l'autobus ce matin, l'idée de prendre la
bicyclette comme d'habitude est impossible vu ma fatigue généralisée et la
chaleur. En dépit de ce que j'ai dit, je suis un homme d'hiver, vive
l'hiver ! Les justes milieux, cela existe-t-il ? Les emplois qui sont
endurables, cela existe-t-il ? La vie me semble être un cauchemar dont
l'on ne se réveillera pas, quelqu'un a déjà dit ça je crois. Je me demande s'il
a souffert plus que moi. Il y a quelques gars qui s'exhibent le bedon, ils sont
beaux, ça ne compense pas pour la température. Exigerions-nous de quelqu'un
qu'il se mette à vendre des chocolats chauds à l'extérieur avec 35oC
sous zéro ? (J'allais dire non, mais c'est mal connaître la société.)
Alors pourquoi exiger que je vende des liqueurs à des clients inexistants par
35oC ? Quel cliché, je travaille à Ottawa sur la terrasse du
Musée des beaux arts et mon horloge personnelle est celle du Parlement. Je suis
juste à côté. Quelle belle carte postale. Môman, je suis à Paris, je travaille
à l'Arc de triomphe avec vue sur
L'Eglise catholique a annoncé dans le
journal qu'elle reconnaîtrait sous peu son antisémitisme marqué, donc son
racisme et ses crimes de guerres, plus particulièrement durant la deuxième
guerre mondiale. Elle a beaucoup aidé à faire tuer les six millions de Juifs et
les 220 000 à 1 000 000 d'homos. Que le pape reconnaisse
l'immoralité de son institution dans le passé est un bel effort, mais qu'il ne
veuille reconnaître son immoralité actuelle, ça, ça me dégueule. Les gens sont
cons. Ils sont tant embarqués que de vendre des Juifs dans le temps et vendre
des gays aujourd'hui, cela ne fait aucune différence. Quand l'Eglise reconnaît
ses torts, personne n'en prend la responsabilité, pas même le pape. Pire,
personne ne fait de parallèle entre l'Histoire et les événements d'aujourd'hui,
personne n'en tire de leçon pour l'avenir. Allez-y monsieur le pape ! On
va vite les oublier vos excuses, on ne les a même pas entendues vos
excuses ! Mais on en souffre encore de vos erreurs, on en souffrira
encore. Pourquoi l'Eglise reconnaît-elle enfin quelques-uns de ses torts ?
Pour ses seuls intérêts, surtout pas par respect ou remords. En religion on ne
se sent jamais coupable d'agir, parce qu'on a toujours des excuses
irréfutables. On ne peut effectivement pas réfuter Dieu, on ne peut même pas
prouver son existence.
I'm gonna
stop working here. It's a hard decision to take, but I care for my health more.
I'm not going to work 55 hours a week and the bonus hours when there is a
festival or a show. I'm not going to burn in the sun all summer always running
to get paid 5,80 $ an hour. I don't get any tips and the minimum wage is
already more than 7,25 $. It's well known, with the minimum wage you're
not able to survive.
C'est
maintenant officiel, hier il a fait 36oC, avec le facteur
humidité : 44oC. Ils m'ont dit qu'il y a eu une alerte, on a
indiqué partout aux gens de ne pas sortir sans raison valable et surtout, de ne
pas passer plus de vingt minutes au soleil. Je m'aligne pour passer mon troisième
jour en plein soleil. Ils ont même fermé les écoles en après-midi et plusieurs
employés de bureau sont partis beaucoup plus tôt. Ainsi donc je ne me lamentais
pas pour rien. Mais alors peut-être me fais-je de fausses idées sur mon
travail, ce n'est peut-être pas si pire ? Peut-être me faudrait-il plus de
courage ? No way! I'm finishing the work at
Sébastien's place, I'm going to pass a month in Jonquière. Non, au Lac-St-Jean.
Je suis brûlé au troisième degré. Je
m'en fous si on ne me paye pas mes quatre jours, il faut que je m'en sorte. Il
faut que je m'en sorte. Ah Ah Ahhh Ahhhhh AAAAAAhhhh, je vais subir une
combustion instantanée ! On ne retrouvera que mes deux palettes
avant ! Midi dans dix minutes. Je ne vais plus revoir personne, je vais mourir
avant le point culminant. Depuis ce matin j'ai bu six jus et un pichet d'eau.
Je ne fais que boire et me lamenter.
C'est extraordinaire, il y a une
petite église de l'autre côté la rue, eh bien, dans la dernière heure il y a eu
un mariage en limousine blanche, une naissance-baptême en Ford bleue, une
visite de touristes en bus londonien rouge à deux étages, un mort dans un
corbillard noir. Qui a dit que les églises se mourraient ? Ils fêtent
leurs rites en série, de façon industrielle, même les touristes se font
maintenant exploiter. Les gens courent de leur voiture jusqu'au musée à cause
de l'air climatisé. Moi je meurs dans ma sueur. Avant-hier j'ai passé près de
perdre connaissance, hier aussi. Pauvre mort, pauvres touristes, pauvres
mariés. L'un en train de décomposer deux fois plus vite sous la chaleur, les
autres en train de regretter leur titre de touristes officiels du Canada et les
autres prennent un coup de vieux à même le mariage. Ça ne donne pas envie de
naître. Ils vont faire l'amour pour la première fois ce soir (ils n'ont pas le
choix, l'Eglise ne sanctionne que les unions vierges), ils vont rester collés
ensemble comme des vers de terre, ils vont se demander si c'est normal. Ça va
paraître dans le National Enquirer :
deux mariés devenus siamois par leur mariage doivent être décollés par la
science ! Ça vendrait un max. Je vais arrêter de leur donner des idées,
aux dernières nouvelles ils avaient posé un bébé et avaient titré : ce
bébé a 72 ans ! J'imagine la grand-mère de 72 ans en train de se pâmer
devant la photo du bébé, à essayer de comprendre comment ça se peut qu'il n'ait
aucune ride.
Une vieille dame vient de me dire que
j'avais bien du mérite de travailler en cette chaleur. Ce n'est pas vrai,
j'abandonne ! Une autre fille vient de me dire : "Do you like
your job?" Sébastien est venu me voir. Il s'est acheté des sandales et le
problème c'est qu'on ne voit pas ses orteils, ce n'est donc pas assez sensuel.
Gab et Robert sont venus aussi. Robert est charmant, d'autant plus qu'il
ressemble à Morrissey. Paraît-il, il est genre un peu nudiste. Il est toujours
tout nu dans la maison. Pour déjeuner il lui faut être tout nu. Quand il doit
aller travailler, ce qui le décourage, c'est de devoir s'habiller. Gab dit
qu'il commence à aimer ça aussi, faire le nudiste avec Rob. Mais Robert n'irait
pas dans un camp ou une ville de nudistes, il ne se trouve pas assez beau.
Gabriel a dit que les nudistes ne sont pas exhibitionnistes, ils sont en
majorité assez laids. Le royaume de la laideur en chair et en os, ce doit être
terrible !
16h15, la lourdeur de la chaleur
commence à se dissiper. I begin to enjoy life a
bit. But in 45 minutes
I have to close. Heureusement qu'une des clientes a surveillé pour moi la
terrasse pour que j'aille aux chiottes pour le big job (pas le big bang), sinon
je serais mort là. On se fout pas mal de moi ici. Je meurs encore dans cette
température, les frigidaires dégagent quatre fois plus de chaleur qu'ils
produisent de froid. Ma bonne femme de tantôt est alcoolique, trois bières et
elle dit qu'elle aime mieux boire au goulot. Elle sent même la nécessité de se
justifier : « Vous savez, plusieurs femmes boivent à la
bouteille... » ben oui, ben oui, j'm'en fous pas mal. Elles feront bien ce
qu'elles voudront, mais il faudrait arrêter de se justifier, ça démontre qu'il
y a un malaise. D'ailleurs, elle regrettait un peu son verre lorsque je lui ai
dit que boire au goulot, c'était davantage pour ça que la bouteille de bière
avait été dessinée, ils ont fait exprès pour lui donner une forme phallique.
L'ironie c'est qu'il n'y a que les hommes qui boivent au goulot. Elle s'est
étouffée.
Tantôt j'ai passé proche d'embrasser
Sébastien dans le cou pendant le spectacle de danse. Je me suis réveillé juste
avant de le faire, tout le monde se serait retourné, les danseurs se seraient
arrêtés de danser pour nous regarder.
Il y a une folle qui vient d'acheter
le dernier sandwich végétarien que je me réservais. Con que je suis, pourquoi
lui ai-je donné au juste ?
Voilà, toutes d'insipides banalités
sur mon travail. C'est d'ailleurs tout ce que je serais capable de produire
ici. Je deviens un vrai aliéné. Je suis fatigué mort. Je n'en peux plus. Je
travaille encore demain, comment m'en sortir ? Oh oh, l'heure du calvaire
commence, il faut que je ferme.
Je suis incapable de garder les yeux
ouverts. Est-ce que je m'endors ou est-ce le soleil et les brûlures qui
m'obligent à fermer les yeux ? Ma Bible est vraiment maganée, elle est
toute sale. C'est elle qui a écrasé la banane au fond de mon sac hier. C'est
bien, une Bible ça se doit d'être sale. J'ai tellement mal partout que j'ai
même mal aux cheveux. C'est inquiétant, ça ne m'est jamais arrivé, pour moé m'a
toute les parde. Il y a quelques beaux gars au loin, ils sont trop loin pour
que je puisse me rincer l'œil. Hier la femme qui a mangé le dernier sous-marin
est restée assise plus de quatre heures à sa table, se levant enfin lorsque
tout était ramassé et qu'il ne restait que sa table à mettre avec les autres.
Elle s'est levée et m'a dit que j'étais patient. Qu'est-ce que ça veut
dire ? C'est son trip de traîner sur les terrasses pour voir si on va
réagir ? Lui dire de crisser le camp ? Il y a des gens bizarres qui
n'ont vraiment plus rien à faire.
Midi, le Parlement sonne ses cloches.
Je partirais pour la plage, je mourrais dans l'eau, quel plaisir ce serait. Que
font les gens au musée en pareille journée ? Avec une telle chaleur sur
Ottawa. Béatrice, la nouvelle poétesse d'Ottawa, trouve que le Parlement
ressemble à un stérilet dans son livre Les
Franco-Ontariens et les cure-dents. C'est vrai, il y a davantage de projets
qui avortent dans ce Parlement que n'importe où ailleurs. Le même éditeur a
publié le livre d'un Indien qui affirme que les écrivains sont ou fous ou
homosexuels. Bien sûr, cet auteur se targue d'être fou. Pour ma part je pense
qu'il est homosexuel. J'ai envie d'accuser tout le monde d'être homosexuel, les
voir paniquer à imaginer pendant un instant que l'on puisse penser qu'ils sont
homosexuels. Il s'agit là de leur peur la plus grande. Que c'est drôle. Lorsque
quelqu'un écrit négativement sur Ottawa, le livre a toujours un impact positif
à Montréal. Les gens aiment ça imaginer qu'à Ottawa la vie est sale et
malsaine. Ce qui frappe plutôt c'est que cette ville est à deux heures de
Montréal et que la vie y est franchement différente.
12h30, l'horloge sonne. Je vais
prendre un V8. Ils auraient dû appeler ça un L8 en français. Heureusement que
je ne suis pas maniaque, je vais continuer d'en boire. La plupart des jeunes
sont beaux, la plupart des vieux ou semi-vieux sont laids et gros. Est-ce le
fait de la jeunesse et alors les jeunes deviendront gros ? Ou bien l'effet
de génération ? Les baby-boomers sont du genre à avaler une pleine boîte
de biscuits Oréo avant d'aller à
J'ai rencontré Luk avant-hier. J'ai
vraiment envie de le frapper. Lui montrer ce que ça coûte de tourner autour du
copain des autres et de réussir à coucher avec en plus. Ça ne me donnait pas
envie d'aller rejoindre Sébastien et Gordon at Ottawa U. qui pratiquaient piano
et violon. Ça me donnait surtout le goût de partir pour
13h30, l'horloge sonne. Depuis 10h30
j'ai vendu trois limonades. Peut-être que je suis payé trop cher par rapport
aux profits ? Définitivement, c'est ça le pire. Une limonade par heure, à
moi seul je bois quatre jus par heure. J'aurais travaillé toute la fin de
semaine chez Sébastien, j'aurais fait 15 $ l'heure. Je veux aller manger
au Green Doors tonight, un restaurant végétarien expensive. Eh bien, je
perdrais cinq heures de travail. Je pense que je vais m'ouvrir une canne de
soupe aux champignons Campbell.
13h45, le Parlement va sonner.
14h01, l'horloge a sonné.
14h16, les cloches sonnaient.
14h30, le Parlement sonne.
Pauvre premier ministre, tout ce
qu'il fait c'est actionner les cloches. Après on viendra dire que l'argent des
contribuables ne se perd pas dans les airs. Encore des beaux gars dans la rue,
j't'en manque d'amis. Pourquoi ne viennent-ils pas ?
J'ai enfin eu le courage d'appeler ma
patronne au Musée des beaux-arts du Canada. Je lui ai dit : « Je ne
veux plus travailler au Musée des beaux-arts. Les raisons en sont que je suis
très fatigué de mes quatre jours, trop de choses à faire pour une seule
personne, que je suis malade, question de santé, je suis brûlé par le soleil,
trop d'heures, pas assez payé, pas de pourboire. » Dieu que ça a été
difficile à dire ! J'ai dit que je ne viendrais pas travailler mercredi
prochain. Elle a demandé s'il s'agissait de mercredi de la semaine prochaine.
J'ai dit qu'elle n'aurait aucune misère à trouver quelqu'un, ils ont déjà fait
les entrevues. Je suis prêt cependant à travailler un jour ou deux encore. Ce
que je ne lui ai pas dit, c'est que si on m'avait crissé dehors, on ne m'aurait
pas donné une ou deux semaines d'avis, on m'aurait montré la porte. Eh bien si
moi je veux crisser le camp, non protégé comme je le suis, je la prends la
porte. En plus qu'avec mon maigre salaire je devais payer 25 $ par mois
pour le syndicat, qui lui, se fout bien de moi pour les premiers 90 jours,
alors que mon travail se termine à la fin de l'été. Ma patronne s'est crispée
complètement. Elle a pris son petit air insulté orgueilleux comme si en fait
cela ne l'affectait pas. J'ai maintenant deux lettres à écrire. Une à celle qui
m'a engagé, l'autre à celui qui se prend pour plus haut que le pape. On va bien
voir si c'est à la légère que le bonhomme m'a donné son numéro de téléphone si
jamais j'avais besoin d'aide. Quelle prétention inutile ce serait si l'on
disait de telles choses par politesse. Encore que, c'est à Aylmer, je ne vais
tout de même pas aller travailler à Aylmer. En bus ça prend deux heures parce
qu'il faut utiliser les deux systèmes de bus de chaque côté de la rivière, et
que d'un bord à l'autre de la rivière, rien n'est compatible.
Sébastien me fatigue pour que je
demande de l'aide sociale. Je suis incapable de m'y résigner pour plusieurs
raisons. Je travaille chez Sébastien, c'est trop de formalités, cela a une
connotation tellement négative qu'à l'idée d'en recevoir je panique. Quelle
ironie, n'est-ce pas la même chose que l'assurance-chômage ? N'est-ce pas
la même chose qu'une subvention pour artiste ? Pas psychologiquement. Bon,
si le système veut nous aider, pourquoi ne pas en profiter, avant qu'il ne
puisse justement plus rien faire. Mais peut-être que justement il ne pourra
plus rien faire si l'on en exige trop ? C'est sûr que j'en ai besoin. J'ai
de la misère à arriver même avec l'argent des parents à Sébastien.
Le bien-être social, très instructif.
Il est bien que j'essaye d'en avoir, juste pour voir ce que c'est au juste.
Premièrement en quoi cela consiste et la marche à suivre, deuxièmement
comprendre les gens qui en reçoivent. Je suis arrivé au bureau, c'est à côté
d'ici. Plusieurs immigrants, il fallait s'y attendre. Je suppose que les gens
sont réticents à les engager, ils ne se rendent pas compte qu'on va leur donner
de l'argent de toute façon, sans même qu'ils aient à lever le petit doigt.
J'ignore les statistiques à propos des immigrants et les services sociaux.
J'habite peut-être dans un quartier où justement il y a beaucoup d'immigrants.
Je n'ai rien contre le fait qu'ils reçoivent l'argent de Felix B. Tanks, celui
qui disait n'appartenir à aucune minorité visible. Il y avait un jeune couple
avec un enfant, autour des vingt ans. On se demandait s'il fallait les prendre
en pitié ou trouver cela beau. Moi j'ai trouvé cela beau, le gars. J'ai vu
aussi d'autres gars dont l'on sait qu'ils vont tout faire pour trouver un
emploi, parce que le bien-être, c'est la honte. Ils entrent à peu près comme
j'ai fait, lunettes de soleil en plus. Bref, la file d'attente a duré quinze à
vingt minutes, on m'a demandé de remplir un formulaire. Là j'ai eu peur. Le
vrai Big Brother en personne, j'ai maintenant l'impression d'être sur table
d'écoute. Je comprends que le gouvernement ne nous demande rien tant que l'on
ne lui demande rien. Mais dès qu'on lui demande quelque chose, alors là, il a
tous les droits, il lui faut tout savoir. On veut le nom de la banque avec
laquelle je fais affaire, tous les comptes que j'ai et la balance de ceux-ci.
On veut savoir mes acquis et biens, les noms de ceux avec qui j'habite, leur
numéro de téléphone, le nom du propriétaire (un peu plus on me demandait le
salaire de Jim et Anne). Mon dernier emploi, ça tombait mal, j'ai travaillé
quatre jours au musée. Les raisons pour lesquelles je demande de l'argent,
comme s'il pouvait en avoir cinquante. On dirait que l'on va se servir de cela
pour me contredire plus tard. Il faut donc en dire le moins possible, tout
calculer d'avance, surtout ne pas mentir, ou ne pas se tromper dans ses
mensonges. On me dit d'attendre dans la salle jusqu'à ce que l'on me fournisse
un numéro de téléphone et le nom de mon agente. Une heure plus tard on
m'appelle, j'étais presque prêt à partir. On me donne un numéro et l'on me dit
d'appeler le lendemain entre 10h30 et 11h, que l'on me donnerait alors un
rendez-vous avec Laurie Cloutier. Je me méfie, aujourd'hui j'ai appelé à 10h30
pile, juste au cas, si j'oubliais tout serait alors retardé de quelques jours.
Le répondeur me dit que
Il me faut aller dans le
centre-ville. Ça ne me tente pas. Cette recherche d'emploi active, c'est un
travail à plein temps non payé. Ma mère m'a fait me sentir coupable l'autre
jour. Autant que la folle des services sociaux. Un vrai incapable, un vrai
niaiseux qui va finir dans les égouts. Horreur. Ma mère était fâchée que j'aie
perdu ma vie en littérature, que c'était donc de valeur, moi qui étais si
intelligent.
Je viens de mettre un point final à
ma recherche d'emploi que m'exigent les services sociaux. Bien qu'incapable de
dire si l'on devrait imposer une telle politique chez ceux qui veulent du
bien-être, je peux néanmoins dire que j'aime mieux crever de faim que d'accomplir
ce qu'ils veulent de moi. Le fait demeure que je n'ai pas l'argent pour
descendre dix fois au centre d'emploi du centre-ville, non plus l'argent pour
me rendre à dix entrevues différentes, en plus des voyages où il me faut aller
porter un CV avant de passer l'entrevue, sans compter les doubles et triples
niveaux d'entrevues. Je n'ai pas deux mois à passer à me chercher un emploi
d'été pour essayer de bénéficier de l'aide sociale. Je n'ai même pas réussi à
trouver deux places où appeler hier, il me faudra me rendre trois fois minimums
dans le West End, je ne sais même pas où c'est. Je suis certain qu'il me faudra
reprendre le processus au complet comme elle a dit. Imaginons un peu comment le
tout me coûterait ? Pour une seule fois, au minimum : 8,80 $ de
photocopies en les faisant à l'université ; 16 $ d'autobus pour me
rendre au bureau d'emploi pour voir les postes, en admettant que je ne prenne
jamais l'autobus sur heure de pointe ; 16 $ pour les dix entrevues en
admettant que je puisse passer au moins une entrevue, sinon il me faudra
trouver un onzième employeur, en admettant aussi que l'on ne me demande pas
dans un premier temps de venir porter un CV pour que l'on me fixe un
rendez-vous ultérieur, en admettant également qu'il n'y ait qu'un seul niveau d'entrevue.
On en est déjà à 40 $, je n'ai même plus 3 $ à l'heure actuelle. Le
plafond de ma carte de crédit est sauté de 30 $. Risquerais-je tout cela,
en plus du temps et de l'énergie, pour une entrevue avec ma travailleuse
sociale qui pourrait bien me dire de recommencer le processus ? Me refuser
de l'aide parce que j'ai lâché un travail inhumain ! Même si je trouvais
un emploi, cela prend au minimum deux mois avant de recevoir un premier chèque,
en plus il n'y a rien qui me dit que je commencerais sur-le-champ. Mon premier
chèque de crève-faim viendrait à la fin de l'été. Tout ça c'est du pareil au
même. Dans le fond, je ne peux pas reprocher au bien-être de faire un effort
pour que l'on se cherche du travail avant de demander de l'aide. Le problème
c'est qu'à l'heure actuelle il n'y a pas d'emploi, que ça me coûte de l'argent
que je n'ai plus et que je ne vois pas suffisamment de lumière au bout du
tunnel pour enclencher le processus. J'ai de toute façon déjà plus de cinquante
curriculum vitae qui se promènent partout dans la ville, je n'ai plus la
volonté de continuer. Encore une fois, remercions le destin que chez Sébastien
on ait bien voulu refaire le toit, mais, vais-je voir la couleur de cet argent
un jour ? Ma vie ressemble à ça, que je travaille sans cesse comme un
déchaîné pour n'avoir aucun argent au bout. Avec Sébastien en tout cas, c'est
supposé sauter les mille dollars, à ce qu'il dit. C'est merveilleux,
malheureusement cela ira directement à Jim pour payer mes loyers en retard.
Je viens de recevoir un appel du
bonhomme de la terrasse. Je pense que j'ai touché sa conscience avec ma lettre.
Il m'offrait une série de noms de ses amis que je devrais appeler en faisant un
usage excessif de son nom. Cela ne m'intéresse pas. Lui, ce qu'il avait à m'offrir
personnellement, c'est un job de télémarketing. Comme
Il
y a un con dans
Je suis allé au festival
franco-ontarien. Laurence Jalbert faisait un spectacle, très bien. J'étais avec
Nathalie et Hélène. J'ai bien vu que cette dernière serait peut-être intéressée
à moi. Elle a été acceptée en maîtrise, elle. Elle a 8.0 de moyenne pondérée,
elle. Elle n'a pas de dettes et bénéficie de bourses, elle. Elle n'a pas eu à
travailler pendant ses études, elle. Elle a une automobile et demeure chez ses
parents, elle. Pff ! J'ai rencontré Noël, il m'a fait vraiment chier. Il
dansait, sautait, riait ! Il a son travail pour un an au Musée des
civilisations, très bien payé, il est acteur de théâtre. L'année d'après
monsieur s'en va à
Sébastien parle d'aller à New York la
semaine prochaine pour le grand congé. Il veut s'acheter un Steinway de
25 000 $. Prêt à sacrifier notre terrain et notre belle maison. Aux
dernières nouvelles, il comptait sur sa môman pour acheter le terrain, pendant
que lui, à partir de l'été prochain et les suivants, toujours en calculant
qu'il aura encore son emploi à
On était tout le monde assis dans la
cave chez Sébastien. Et là Sébastien zappait avec la télécommande. Et toute la
famille avait l'air à trouver ça bien, à ne pas être dérangée. Un spectacle de
Jean Leloup ? Sébastien ne connaît même pas Jean Leloup, il n'a pas
arrêté. Je savais qu'il y avait un spectacle de Daniel Bélanger ce samedi et
que je le manquais. Il m'était impossible de dire de le mettre à tel canal.
Toute la famille admirait le zapping de Sébastien. Après cinq minutes je me
suis levé, j'ai dit assez de TV pour moi. Déjà qu'écouter
Je cite
C'était les Gays Games à New York. Parfois
j'oublie qu'effectivement, pendant que je végétais dans ma jeunesse à me ronger
les ongles et à soupirer, d'autres travaillaient à la révolution qui allait me
permettre de vivre. Eux, ils ont l'impression de voir la fin du tunnel, c'est
drôle, moi j'ai l'impression d'être au début. Je n'ai pas du tout le sentiment
que notre liberté est gagnée, au contraire. Eux, de pouvoir sortir dans les
bars, ou le dire à leurs parents, c'est déjà extraordinaire. Moi il me faut
davantage. Il ne faut tout de même pas se contenter du minimum. « A cette époque, et jusqu'en 1973, les
homosexuels étaient catalogués aux Etats-Unis comme malades mentaux. »
Ça, il m'aurait fallu vivre en ces temps pour le croire. Mais dans le Catholic
Insight de l'autre jour, on voit qu'ils le pensent encore, ou du moins,
essaient de convaincre la population que c'est vrai : (p.5) "...deviant kinds of behavior distorts the
true meaning of the family and leads to decadence." et "...but it must be said that the
Parliament's resolution seeks to legitimize a moral disorder. ...not in
conformity with God's plan." Quel est donc le plan de leur dieu ?
L'homme doit-il être assez stupide pour se mettre à genoux devant Dieu et
exiger qu'on le tue ? Si l'homme peut outrepasser Dieu, il est temps que
l'humanité fasse la révolution. On en vient maintenant aux vraies réalités de
notre temps, excluons
Puisque nous voilà libres, parlons
d'Edward. Quand Sébastien m'a dit vouloir aller à New York, je me suis senti
mal. Je ne voulais pas revoir Ed pour rouvrir ce que j'avais réussi à oublier.
Puis j'étais tout de même heureux d'enfin visiter New York et de revoir Edward.
Il m'a téléphoné ce soir. Il écoute ma cassette chaque jour quand il prend le train
pour aller travailler. Il connaît les chansons par cœur. Il pense donc toujours
à moi. Il relit mes lettres encore, regarde mes photos. Mon dieu, lui il ne m'a
pas oublié. Ça me fait mal. Lui qui vient d'entrer dans la vie active par la
grande porte. Il vient de trouver un emploi pour sa vie, il dit qu'il pense
encore à se marier. Comme elle va souffrir, la pauvre ! Pauvre, pauvre,
pauvre, heureusement que je peux me désoler sur les autres, ça me fait
m'oublier moi. Edward s'est trouvé un emploi minable et ne semble pas avoir
bronché ou s'être posé le dixième des questions que je me pose. Il ne s'est
même pas demandé s'il allait faire une maîtrise. Il n'a pas non plus trouvé un
emploi en rapport à son champ d'étude et c'est par contact qu'il a trouvé ce
travail qui devrait lui donner 75 000 $ U.S. par année à partir
de l'année prochaine, puis 150 000 $ U.S. par année quatre ans
plus tard. Bien sûr que c'est impossible, il gagnerait plus qu'un médecin à
trouver des gens pour travailler sur des PC. Edward s'apprête à mourir dans sa
nostalgie, il répète sans cesse : « Mon beau petit
Québécois ! » Ah que ça fait mal !
Fourth of July, je me sens maintenant
un peu comme Chateaubriand. Je m'en vais renforcer le mythe de New York, n'y
ayant trouvé que ce que je m'attendais à y trouver. En fait, on retrouve à New
York, de ce que je crois, tout ce que l'on peut trouver à Ottawa, à Montréal,
dans les banlieues, à la campagne n'importe où. Sauf que c'est multiplié par x
fois. Trop pour moi donc. Moi, produit de mon éducation et de ma société, qui
endure, aime ou m'enfuis. Je vais essayer de ne pas trop amplifier, ni
alimenter les mythes, mais je vous avoue que cela me sera difficile, sinon
impossible. Je suis prêt à condamner New York comme Sodome et Gomorrhe l'ont
été dans la mythologie, même si moi-même je ne donne pas ma place à travers
tout cela. Bref, de quoi sert une trop grande introduction face à un récit
comme on en voit tant partout chaque jour ? New York ne
s'autocritique-t-elle pas elle-même ? Qu'elle n'aie besoin d'un autre cave
pour la dénigrer ? Mais d'où me vient cette soudaine peur de dire des
faussetés sur une collectivité alors que j'y ai passé cinq jours ? Je
passe ma vie à construire des mythes, un de plus ou un de moins, je laisse aux
générations suivantes le soin de détruire les mythes des autres. Moi je m'en
vais raconter ce que j'ai vu.
J'avais été si déçu de mon voyage à
Paris voilà quatre ans. Je connaissais nullement Paris alors, encore moins sa
vie littéraire, je ne connaissais que le mythe grandiose que l'on en a fait. Je
suis tombé de haut. Paris n'avait rien pour m'enchanter. Surtout pas sa Tour
Eiffel que j'avais confondue avec une antenne de TV. La statue de
La famille d'Edward, est riche.
J'avoue que c'est la première fois que j'ai un ami riche, il me serait donc
difficile d'élargir ce que je vais dire aux riches Américains. Ed disait que
ses parents ne parlent plus avec les grands-parents parce que ceux-ci sont trop
prétentieux. Oh my god! Après avoir vu Ed et ses parents, j'ose à peine
imaginer les grands-parents. Que moi et Sébastien allions à New York devrait
laisser les parents indifférents. Au contraire, ils ont vu là une bonne
occasion de redorer leur blason et de nous prouver qu'ils sont riches, en
essayant de nous faire croire qu'ils étaient simples. A première vue pourtant
ils ont l'air simples. Avec leur Saab, le téléphone portatif à l'intérieur, je
n'avais pas encore la puce à l'oreille, parce qu'enfin, une Saab n'est pas si
pire, et un téléphone dans la voiture, paraît que c'est une nécessité à New
York. Parce que si on tombe en panne, personne n'arrête, et si quelqu'un
arrête, vaut mieux s'enfermer dans la voiture à double tour. Le salut, un
téléphone. Mais quand Edward commence à nous dire que ses parents veulent
acheter une BMW alors que ce n'est peut-être pas vrai ; que la mère, comme
par hasard, s'en va acheter une grosse bague en or avec un gigantesque diamant
dessus ; que le père nous fait toute une histoire par rapport à ce que la
mère vient d'acheter et fait deviner Ed, moi et Sébastien ; et quand Ed
ouvre le congélateur pour nous montrer comment ça déborde, ça c'est le comble.
Après ça, le masque tombe. Toute cette comédie rend Edward malade. Lui qui est
raciste à planche, incapable de reconnaître qu'un Noir a le droit de vivre ou
qu'un Juif a le droit d'être riche, lui qui a tout eu sans rien demander, il
est incapable de comprendre pourquoi la vie est si injuste parce qu'il est gay.
Il a sa voiture, celles de ses parents, il a toujours eu des amis riches, des
copines riches, l'université gratuite,
A New York on marche dans un bloc de
riche où il est interdit de klaxonner, le bloc d'après on est dans un des pires
coins où se retrouver la nuit, le bloc d'après on est dans le village gai, une
rue plus loin le quartier chinois. Bref, à chaque bloc on se retrouve dans un
univers différent, on passe du plus riche au plus pauvre, du plus croyant
extrémiste au plus athée orthodoxe. C'est la loi, les riches ne peuvent que
devenir plus riches, les pauvres ne peuvent que devenir plus pauvres et
s'entre-tuer ou tuer les riches. On ne paye presque pas de taxe, comme par
hasard les riches ont des assurances pour la santé et le chômage pendant que
les pauvres crèvent de faim et n'ont surtout pas accès aux hôpitaux. On a la
conscience tranquille cependant, on a construit des projets, de gigantesques édifices à appartements pour les pauvres,
rien de plus dangereux que ces endroits. On commence à découvrir le welfare à
New York, on se demande à quoi ça ressemble. A chaque mètre dans le
centre-ville se tient un mendiant. Je pensais qu'il fallait aider le tiers monde,
je pense que l'on devrait commencer par New York. Bien sûr, c'est écœurant au
Canada de se faire enlever la moitié de son salaire pour aider les autres. Une
personne sur dix bénéficie de l'aide sociale au Québec, disait
Il n'est plus possible de marcher
dans New York sans dire que c'est ici qu'on a tourné le film The Godfather part
III. Parlant de maffia, Ed habite juste à côté des mafioso. Ils se pensent en
sécurité, les pauvres. Quand donc la première bombe va sauter ? Mais au
contraire, disent-ils, ils sont tellement sous surveillance étroite qu'aucun
bandit n'oserait s'aventurer ici. Je comprends, tout le monde est au courant
que la maffia est là. Il y a pourtant un assez impressionnant dispositif de
sécurité chez Edward. Je ne me surprends guère de voir comment les riches font
bon ménage avec la maffia. Aussi institutionnalisés les uns que les autres.
Tout ce monde vit bien ensemble parce que chacun est protégé par les lois, les politiciens
et la police. (Je deviens un véritable paranoïaque ma foi.)
N'entre pas qui veut aux Etats-Unis.
Les douanes américaines ont presque fait faire à Sébastien un infarctus. Le
gars était bête, il ne croyait pas qu'on avait loué la voiture et semblait
croire que nous allions à New York pour autre chose que visiter un ami. En
effet, ça sonne plutôt banal d'aller à New York pour voir un ami. C'est bien
certain qu'un tel événement mérite d'être scruté à la loupe. On nous a
carrément dit de nous tasser sur le côté et de ne pas sortir de la voiture,
sinon ils allaient tirer. On pouvait voir leurs fusils à la ceinture, n'importe
quel gardien qui est proche de l'argent à New York a son fusil. Sébastien
voulait sortir avant qu'ils viennent, le gars a posé sa main sur son arme, on a
refermé la porte de la voiture assez vite. Ils ont fouillé la voiture de fond
en comble, je me demande ce qu'ils ont pensé de ma pointe de tarte Key Lime
dans un plat de margarine Monarch, je pense qu'ils ont été déçus de ne trouver
là rien d'autre que de la tarte. A l'intérieur, on nous a demandé de vider nos
poches, on a observé nos portefeuilles minutieusement, chaque carte, chaque
papier. Ils ont regardé si nos poches étaient vraiment vides, ils ont passé
leurs mains sur nous pour s'en assurer davantage. Nos sacs de voyage ont aussi
été passés au peigne fin. Ils ont même essayé de lire chacune des feuilles que
j'avais dans mon sac. Une lettre pour Edward dont Sébastien ignore l'existence,
je me demande bien ce qu'ils ont pu y comprendre. Ils ne parlent même pas un
mot français, cela, à la frontière de l'Etat de New York et du Québec. C'est
comme si, d'un bord à l'autre de la manche, on ne parlait ni anglais du bord
des Français, ni français du bord des Anglais. C'est ridicule. On nous a
demandé quelle était notre relation. Le cœur a manqué me sortir. Savent-ils que
nous sommes gays ? L'ont-ils déduit ? Ont-ils trouvé un quelconque
papier qui le mentionnait ? Alors que moi et Sébastien on a soigneusement
tout fait pour ne rien emporter de tel dans nos affaires. Sébastien avait même
une carte d'un bar gai, on l'a jetée par la fenêtre avant d'arriver. Mais
Sébastien pense qu'ils posaient la question dans le sens de famille, il voulait
savoir si on était frère. Imaginons un instant que nous leur dirions que nous
sommes gays, ou pire, c'est mon mari monsieur. On ne s'en serait jamais sorti.
Sébas disait qu'il avait connu un travesti qui est passé une journée complète
aux douanes américaines à se faire poser mille fois les mêmes stupides questions :
Where are you going? Why are you going there?
Where are you coming from? What do you do for a living? Il se demande encore comment
ça se fait qu'ils l'aient laissé passer, ou même, qu'ils ne l'aient pas battu.
C'est connu, on n'a aucun droit aux frontières. La consigne, faire peur,
insinuer le pire pour faire ressortir une quelconque vérité, surtout, ne pas
souhaiter la bienvenue. Ça a bien fonctionné, nous étions prêts à retourner au
Canada sans demander notre reste. La chose qui nous a convaincus de continuer,
c'est qu'on avait peur que ce soit pire aux douanes canadiennes. Mais là,
étrangement, on nous a demandé si on avait acheté quelque chose et on nous a
remercié en nous souhaitant la bienvenue dans notre propre pays. On est tombé
sur son bon jour, je pense. Sébastien s'est rongé les ongles de New York
jusqu'aux frontières du Québec, il m'était impossible de l'arrêter, à chaque
christie de minute il recommençait. On avait même peur que quelqu'un se serve
de nous pour passer de la drogue, on a inspecté la voiture avant de
retraverser. Pendant ce temps les mafiosi ont la belle vie, ils continuent de
s'institutionnaliser, à prendre le contrôle. Bref, c'est un peu stupide, c'est
les plus grands de la drogue qui nous fouillent aux frontières pour s'assurer
qu'on ne leur vole pas un cent des profits effrayants qu'ils récoltent à chaque
année. Bientôt il sera toujours interdit de traverser avec de la drogue, mais
il sera possible d'acheter de la coke aux barrières. Bienvenue dans votre pays
où le crime organisé fait loi.
Un oiseau mort était attaché par les
pattes à un fil électrique. C'était franchement spécial d'essayer de découvrir
qui avait fait cela, dans quel contexte, pourquoi. Eh bien, fidèle à mon
imagination, j'y ai vu les pratiques rituelles de quelques groupes bizarres,
sectaires, religieux fanatiques, sacrifice quelconque, mais j'ai probablement
trop vu de films. Un comédien noir dans Greenwich Village venait de finir son
spectacle lorsque nous sommes arrivés. Il était en train de ramasser l'argent
que les curieux devaient moralement lui donner pour avoir regardé le spectacle.
Tout le monde sans exception donnait des billets. On l'a vu engloutir des
tonnes de billets dans son sac qui débordait. Ou bien les gens sont en manque
d'humour et jugent qu'il est moins cher de donner 1 $ ou 5 $ pour
quelqu'un dans la rue, ou il était franchement drôle le bonhomme. J'ignore
comment interpréter ça, mais je sais que le gars se fait plus d'argent qu'un
ingénieur dans sa journée. Il y avait au moins mille personnes autour et il
refait son spectacle à toutes les heures. Comme d'habitude, les restaurants
végétariens sont immangeables, sauf Dojo, restaurant connu à New York pour ses
prix et ses portions. Une grosse femme mendiait dans la rue, nous sommes repassés
trois fois en quatre heures, j'ai fini par lui donner quatre dollars, un dollar
par heure. Elle faisait tellement pitié, pieds nus. C'est surprenant mais
plusieurs personnes parlent français à New York. Pas du Québec cependant, de
Comme Paris, New York est une ville
de taxis, il n'y a que cela partout. Heureusement, ce n'est pas comme à Ottawa,
c'est le free market et c'est abordable. Sauf au Yonkers proche de chez Edward.
On ne paye pas à la distance parcourue, on paye au flat rate qui change selon
le statut social de la personne qui embarque et au nombre de personnes qui
voyagent. Mais bon, on ne réglera pas les histoires de taxi ici. On a parcouru
à pied New York au complet pour observer les Steinway & Sons chez tous les
vendeurs de pianos de l'île. Sébastien a bien joui pendant que j'ai bien
souffert. Sébastien s'est mis dans la tête de me montrer comment se servir de
son synthétiseur, il veut m'incorporer à son groupe de musique. C'est bien, car
s'il réussissait dans la musique ou s'il commençait à jouer un peu partout pour
gagner sa vie et que je ne servais à rien, je le laisserais. Quand bien même il
serait riche, je souffrirais trop pour être avec lui. Dépendance, parallèle de
mon échec et de sa réussite. Etrangement M. Wilkins disait la même chose.
M. Wilkins c'est un vieux croûton qu'on a rencontré dans un bar gai du
village, Splash c'est le nom. Bref, il serait en partie le propriétaire de
trois grosses compagnies de disques, propriétaire aussi d'une firme importante.
Il oscille entre Londres, Paris et New York. Il a eu le coup de foudre
lorsqu'il m'a vu, m'a fait le baisemain (quelle galanterie), était prêt à
m'offrir le monde. Je lui ai fait croire que je ne parlais pas l'anglais pour
éviter de trop parler avec lui. Je regrette, je ne pouvais lui dire ce que je
voulais et jamais Sébastien ne lui disait ce que je voulais qu'il lui dise. Si
bien qu'en cinq minutes je suis devenu un parfait bilingue. Bref, je lui ai dit
qu'il devait plutôt aider Sébastien, que lui cherchait justement à faire un
disque et qu'il avait déjà pas mal de bonnes chansons. Plus tard Sébastien lui
a dit que j'écrivais, il était prêt à m'aider moi, mais pas Sébastien. Il a dit : "What are you gonna do if one of you
succeed? It
won't work anymore". Bref, j'ai dû lui dire que je participais à la
musique avec Sébastien, que j'écrivais les paroles de certaines chansons et que
je l'aidais pour les autres, dans le fond c'est vrai. Je lui ai dit ça pour
qu'il s'intéresse à nous en tant que couple. Il a dit de glisser la cassette
démo avec mes manuscrits. Bref, il était prêt à m'aider, mais seulement si ce
que j'écrivais était en anglais. Le français ça ne vaut pas la peine d'y
penser, m'a-t-il dit. Par cela, il semblait vraisemblable dans son histoire.
S'il mentait il aurait voulu mes écrits même s'ils étaient en français. On ne
pense pas qu'il était ce qu'il disait. Malgré Edward qui disait
qu'effectivement il y avait une famille de Wilkins à Long Island qui est très
riche et qui possédait des compagnies importantes, mais va savoir si c'est
vraiment lui. Il n'avait aucun moyen de le prouver en plus, comme c'est bizarre
pour quelqu'un qui espère ramasser des jeunes en leur promettant mer et monde.
Mais il faut avouer qu'il serait stupide de se promener à New York dans les
bars gais avec ses adresses, son titre, ses comptes de banques, cartes de
crédit, etc. Il voulait aller au téléphone pour que quelqu'un nous le confirme.
Je n'ai pas voulu. Il disait que sa limousine était proche. Il disait qu'il
n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi beau que moi. Ça, que ça vienne de
n'importe qui, ça fait plaisir. Il disait qu'il ferait n'importe quoi pour être
dans mes pantalons et que l'avenir m'appartenait. J'ai éclaté de rire, vite
réprimé parce qu'il ne fallait pas qu'il s'imagine que je comprenais tout ce
qu'il disait. Pourtant, tout m'est permis pour croire que son histoire est
vraie. N'étais-je pas à New York ? N'y a-t-il pas de riches excentriques
un peu partout en manque de viande fraîche ? En plus, Sébastien capotait
tellement, il a dit que tout le monde me regardait partout où on allait. J'ai
toujours cru que je pourrais être un bon acteur, mais pas au prix de coucher
avec un autre. J'ai déjà dit que j'aurais toujours ma chance un autre jour, par
un autre moyen, et puis, même si je ne sais pas d'où me viennent ces quelques
fibres morales, je refuse de gagner quelque chose de cette façon. Ce n'est pas
le premier sugar daddy que je rencontre. L'ancien gros propriétaire du bar
Deluxe à Ottawa cherchait des jeunes danseurs et des prostitués.
M. Darkman de Montréal cherchait des jeunes qu'il pouvait regarder se
promener nus ou faire l'amour avec d'autres. Probablement aurait-il fallu que je
couche avec, il me garantissait un appartement, une automobile, suffisamment
d'argent pour vivre et des voyages dans le monde entier. Puis Wilkins, le plus
riche, à New York. Quelle discrimination, le monde appartient à ceux qui sont
beaux, pourvu qu'ils acceptent d'en faire profiter les autres.
Ed se trouve gros et dit que les
filles sont moins difficiles que les gays en ce qui concerne la beauté. Il
reproche ça aux gays. Il trouve ça tellement injuste de ne pas être beau et
d'être gay, alors qu'il est incapable de comprendre que l'injustice ne s'arrête
pas là. Que lui-même, comme il dit, a tout eu. Lorsqu'il nous faisait
l'énumération de tout ce qu'il avait, j'ai souffert, parce que moi je n'en ai
même pas eu le dixième et que je suis affreusement endetté et que je n'ai aucun
moyen de m'en sortir. Ou du moins pas encore assez désespéré pour prendre les
grands moyens, c'est à dire inviter M. Wilkins dans mon lit. Mais Edward n'est
pas si laid, ou bien l'amour est aveugle. Il est un peu gros, c'est vrai. Trop de
beurre sur ses toasts j'imagine, ou trop de bouffe américaine. Il m'a fait de
grosses déclarations d'amour, m'a lui aussi affirmé que j'étais très beau, mais
qu'il était encore plus amoureux moralement, en amour avec ma personnalité et
mon charme. Sébastien y est allé aussi avec son amour, il devient plus amoureux
lorsque tout à coup il se rend compte que tout le monde s'intéresse à moi.
Ironiquement, moi je voyais les gens qui le regardaient. Se peut-il que les
gens qui regardent nos copains on ne les manque pas ? Oubliant même ceux
qui nous regardent ? Suis-je si beau de toute façon ? Ai-je une si belle
personnalité ? Il m'est impossible de m'enfermer dans ma chambre avec ces
souvenirs et soudainement être heureux. Ce quelque positif n'est rien à
comparer du négatif qui m'entoure. Cela ne m'apporte rien de plus, Sébastien
m'a trompé de toute façon et moi aussi. Ça ne m'a pas empêché de mourir de faim
ces derniers temps non plus. Ce n'est pas Sébastien qui m'aide financièrement,
on partage au dollar près tout ce que l'on fait ensemble, même s'il paye
6000 $ d'impôts par année, signe qu'il en gagne de l'argent. Il paye plus
d'impôts à chaque année que je gagne en un an. Je pense que j'ai fourni
davantage que lui durant le voyage. C'est moi qui ai payé à chaque toll pour
l'utilisation des autoroutes, des ponts, des routes. Parce qu'aux Etats-Unis
rien n'est gratuit. Pas même l'utilisation des routes et des ponts. Souvent il
faut payer, il faut payer partout. Sortir coûte parfois 30 $ juste pour
l'entrée. Cela va jusqu'à 50 $ et on n'a pas encore consommé. Paris aussi
c'est comme ça. Prix d'entrée injustifié ? Je l'ignore, on n'a jamais osé
payer pour aller voir si cela en valait la peine. J'ai l'impression que c'est
là pour éviter que les pauvres entrent. Dans un univers de riches et de
pauvres, faut empêcher les pauvres de vivre. Ils ont réussi avec moi, je n'y
vais pas. C'est peut-être là que l'on rencontre les plus riches monsieur
Wilkins ?
Voilà que Sébastien m'annonce qu'il
veut partir pour New York en septembre. Quoi ? Après toutes mes critiques
contre New York et les Etats-Unis, voilà soudainement que j'irais y
demeurer ? Cela ne serait pas fou. Il faudrait peut-être me faire une
bonne idée de tout ce système et même me débarrasser de mes préjugés assez marqués
contre les USA. Mais ne parlons pas trop vite, j'ai lu les quelques règlements
à propos des visas dans le journal France-Amérique, ça semble franchement
compliqué. Aussi compliqué que les douanes américaines, peut-être plus. Parce
que là, c'est vrai qu'ils vont se monter un dossier contre moi. Je devrais
peut-être en profiter pour déclarer que Sébastien est mon conjoint et que par
conséquent, si l'un ou l'autre réussit à avoir un visa, l'autre peut
l'accompagner même s'il n'a pas le droit de travailler. C'est là que l'on voit
comment on peut souffrir de discrimination. On risque la séparation à chaque
fois parce que l'un ne peut suivre l'autre. Sinon, on arrête complètement nos
projets. Bref, je suis écœuré d'Ottawa, on n'arrive nulle part ici. J'opterais
pour Paris, mais à défaut de pouvoir y aller, pourquoi pas New York ?
J'ai appelé Edward ce soir pour lui
parler de nos projets et demander de l'information. Eh bien, dépressif parce
que je n'étais plus là, il est sorti et a rencontré un gars. Il était si beau,
qu'il dit, qu'il pense que c'était de la charité s'il a couché avec. Ça m'a
fait mal. Voilà soudainement que je me sens laid comme ce n'est pas possible.
Parce qu'en fait je n'ai pas de muscle, je suis un peu gros même si tout le
monde dit le contraire, et que, si j'arrive à bien paraître, ce n'est pas dans
le portrait type que les films mythifient. J'ai embrassé Ed pendant que
Sébastien prenait sa douche quand on était à New York. Mais je n'aimais pas
cela, bien que j'étais toujours bandé. Ça m'a même rendu davantage amoureux
avec Sébastien, parce que la différence entre lui et Ed est grande, et je vois
mieux ce que j'ai. Pauvre Sébastien, il ne me faudrait pas impunément risquer
ma relation avec lui. Mais ne soyons pas naïf.
Un moment donné, à New York, on
cherchait un restaurant végétarien et Edward voulait absolument que je demande
à des policiers. J'ai refusé parce que les policiers sont certainement
ignorants de cela, en plus, je les soupçonnais d'être des végétarienophobes.
Mais Ed a insisté, j'ai fini par le leur demandé. Non seulement ils étaient
végétarienophobes, mais en plus, ils sont homophobes. C'est surprenant, à une
semaine des Gays Games. Le policier m'a répondu que la seule viande qu'il
mangeait était celle entre les jambes d'une femme, viande que je ne mangeais
certainement pas. Ou bien on associe le végétarisme à l'homosexualité, et
remarquez que c'est peut-être vrai statistiquement parlant, ou bien il est
temps que je me fasse couper les cheveux, parce que je ne vois plus rien et
qu'on a l'air de croire que seul un gay peut avoir des cheveux comme ça. Je ne
sais pas, mais on ne me pense pas gay lorsque j'ai les cheveux courts et c'est
la deuxième fois en un mois que l'on m'accuse d'être gay juste après avoir
parlé de végétarisme. De surcroît, je pensais que le policier disait autre
chose, bien que je savais à quoi il faisait référence. Lorsqu'il m'a dit devant
ses trois copains, Sébastien et Ed que je ne mangeais pas de cette viande-là,
je lui ai dit que non je n'en mangeais pas, lui affirmant ainsi que j'étais
vraiment gay, cave que je suis. Il a une de ces façons de réduire une femme à
un morceau de viande. J'étais crissement insulté après. Un peu plus loin il y
avait encore quatre policiers qui parlaient tranquillement au lieu de marcher
autour pour voir ce qui se passait dans cette place remplie de touristes. J'ai
passé proche de leur crier qu'il y en avait peut-être qui se faisaient violer
ou voler dans un coin noir, et de leur demander combien le peuple de New York
les payait pour bavarder et rire des passants. J'ai franchement une image
négative des policiers. Ils ne me semblent bons qu'à ramasser de l'argent avec
des contraventions pour excès de vitesse ou de stationnement. S'ils traitent
les femmes violées ou les gens à qui on a volé quelque chose comme ils m'ont
parlé et ridiculisé, je ne veux rien avoir à faire avec la police. J'aime mieux
endurer mon mal que de commencer à parler avec un innocent qui manque du
minimum de respect qu'un citoyen est en droit d'attendre. Une
contravention ? Donnez-la-moi et fichez-moi la paix. C'est drôle, les
policiers me font aussi peur que les maniaques, peut-être même davantage parce
que lorsque l'autorité décide de te donner des problèmes, il n'y a pas de porte
de sortie. Tandis que lorsqu'un mécréant de la rue veut ton portefeuille, il y
a toujours l'autorité pour t'aider. Mais avec une telle autorité, c'est risqué.
Quel recours as-tu s'ils découvrent que tu es gay et qu'ils sont
homophobes ? Surtout lorsqu'ils ne vont jamais trop loin ou que ton cas
semble banal comparativement à ce qui se passe à côté ? Si des policiers
te retiennent deux jours, t'humilient, te frappent un peu à la limite, tant que
tu ne te retrouves pas à l'hôpital, je ne crois pas que tu aies un recours
quelconque. Il n'est pas souhaitable non plus d'avoir un quelconque casier
judiciaire, parce qu'à ce moment ton avenir est foutu. Dans chaque endroit où
j'ai demandé pour un emploi on m'a fait remplir une feuille et l'on a vérifié
avec
Dans une heure faut que je décrisse
d'icitte, moi et le Sébastien on va aller prendre une bière et je vais me
saouler la gueule parce que la vie est plate et que je n'ai plus rien à faire
d'autre. Maudit qu'il fait chaud ! On devient non fonctionnel quand il
fait chaud comme ça. Au moins l'hiver on a le chauffage. Qu'essadone d'avoir
une TV si on n'a pas l'air climatisé et que lorsqu'il fait chaud on est
incapable de la regarder ? En plus j'ai des problèmes avec mon ordinateur
non payé, des plans pour que je le flanque par la fenêtre. J'espère que je vais
le payer un jour, ou en bon Américain, j'espère mourir avant d'avoir à le
payer.
J'ai appris aujourd'hui que ça fait
vraiment longtemps que j'ai quitté les bancs de mes cours de mathématiques et
que le retour en génie va m'être un vrai calvaire. Pourquoi ? Parce que
les Américains représentent 5 % de la population mondiale et que mes
calculs, j'ignore comment j'ai fait mon compte, sont extraordinairement à côté
de la plaque. Comme d'habitude, je ne me suis même pas questionné si
logiquement une réponse en bas d'un pour cent était possible. Bref, 70 %
des avocats de la planète se trouvent aux USA. Je me demande si cela signifie que
là-bas on a moins de chance de se faire fourrer qu'ailleurs, ou qu'au
contraire, il est impossible de ne pas se faire fourrer par la justice. Puis,
64 % des Américains-Noirs pensent qu'O.J. Simpson, dans son procès pour
meurtre, va se faire fourrer par la justice parce qu'il est un Noir. Est-ce le
fruit de la paranoïa ou bien est-ce que des études prouvent qu'aux USA on est
jugé différemment selon la couleur ? J'aime croire qu'en cette terre de
liberté il y a effectivement plusieurs justices. Pour ma part, I felt like a
whimp lorsque j'ai appelé les écoles de New York pour un emploi. J'ai été
traité comme un immigrant venu d'un pays politiquement instable qui cherchait à
fuir en trouvant un emploi aux Etats-Unis, ce qui me permettrait d'avoir la
carte de naturalisation appelée Green Card. On m'a franchement dit que les
politiques à respecter étaient que l'on n'engageait que les gens qui avaient
des papiers en règles. On avait l'impression que j'essayais de passer
illégalement les lignes. Christ ! Quelle sorte de pays de la liberté
est-ce cela ? Il m'est impossible d'y déménager, impossible d'y trouver un
emploi, je n'y ai pas de famille, je ne peux tout de même pas épouser une femme
pour avoir la nationalité, bon dieu, gardez-le votre pays ! Je n'en veux rien
savoir. Pourquoi est-ce si difficile de changer de pays, que dis-je, si
impossible ? Mon dieu, bilan de ces derniers temps, dernières fibres
morales religieuses avant de devenir un chômeur invétéré, suivi d'un paria de
la société sur l'aide sociale, puis maintenant un immigrant illégal qui cherche
à s'installer en terre de liberté. Je suis à bout !
Ed vient de m'appeler, il a encore
rencontré un gars, ils se sont retrouvés nus dans sa voiture, ils se sont masturbés
puis se sont arrêtés, paraît que le gars avait une bite trop grosse. Cela
s'ajoute aux deux du début de la semaine, même si Ed dit qu'il n'a rien fait
avec le deuxième. Qu'est-ce que ça change quand le premier était si
extraordinaire ? Et Sébastien qui veut déménager avec Edward en septembre
à New York, dans le même appartement... ce sera clair dès le début, on ne se
touche même pas, on s'oublie complètement. Mais comment vais-je survivre aux
beaux gars qu'il va ramener ? Plutôt mourir ! Une seule chambre en
plus, plutôt mourir ! La mère d'Ed lui a demandé si j'étais homosexuel. Ça
y est, c'est clair, j'ai vraiment l'air tapette, c'est écrit dans ma
face ! Personne ne veut que je me fasse couper les cheveux, « tu es
si beau comme ça ». Personne ne veut que je largue mes vêtements noirs,
« tu as un style tellement français ». Sébastien et Edward veulent
que j'aie l'air tapette ! Me voilà donc face à un dilemme. Ou bien je
continue à m'habiller comme ça et accepte que l'on me prenne pour un homosexuel,
ou bien je retombe dans mes jeans bleus et t-shirt blanc avec mes cheveux
courts et passe totalement inaperçu dans la masse. La mère d'Edward a eu cette
impression parce qu'Ed lui a dit que moi et Sébastien étions artistes. Artistes
et homosexualité équivaut-il à végétarisme et homosexualité ? Moi un
artiste ? Avec la connotation négative que ça implique, j'aime autant
laisser faire. Je ne veux pas être classé artiste, ni intellectuel, ni
excentrique ! Mais j'ai tellement l'air con avec des jeans, je n'ai aucune
personnalité, j'ai l'air du dernier adolescent qui n'a aucun espoir en la vie.
Bref, la mère d'Ed veut savoir si la nature lui a donné l'horreur, elle dit
être prête à l'accepter. Elle dit aussi qu'Ed montre toutes les
caractéristiques de l'homosexuel moyen : toujours de mauvaise humeur,
dépressif à mourir, chambre trop bien rangée, malheureux alors qu'il a tout.
Moi il me faut oublier Edward et vite. Partir pour New York ? Pas sûr si
ça me tente. Partir pour Paris ? Pas sûr si ça me tente. Rester à
Ottawa ? Pas sûr si ça me tente. Montréal ? Non. Jonquière (comme mon
père m'a encore poussé pour que j'y retourne) ? Pas sûr. L'Afghanistan,
ça, ça m'intéresse. C'est quoi qu'on retrouve là-bas ? Des Musulmans ou
des Juifs ? Quelle sorte de guerre il y a là-bas ? Qu'est-ce qui s'y
prépare ? Je l'ignore complètement. Je ne savais même pas (Jim non plus
d'ailleurs) que Washington était à l'est, je croyais que c'était dans l'Etat de
Washington. Je ne suis pas à blâmer pour cette ignorance majeure après trois
années à l'université en droit, philosophie et littérature. Voyez plutôt
comment notre beau système scolaire n'a pas su m'apprendre les choses vraiment
importantes en dix-sept années d'études. Qu'ignorais-je encore ? Que les
gens qui sont pour la séparation du Québec depuis toujours sont des
intellectuels, des artistes, des gens qui ont des études universitaires de
niveau supérieur. Des déconnectés, semble-t-il. Moi qui ne suis ni artiste, ni
intellectuel, ni lauréat d'une maîtrise, affirme que je dois donc être contre
la séparation du Québec. Parce qu'à l'heure actuelle j'oscille entre les
Etats-Unis,
Je viens de parler à Sébastien, il
est convaincu qu'il va partir pour New York même si je n'y vais pas. Ses plans
sont tellement simples qu'ils effraient. On part, sur place j'essaie de trouver
un emploi si entre-temps je n'en ai pas trouvé un. On emménage avec Edward, on
va à tous les parties, on rencontre les grosses légumes de la scène de la
musique, on les tète, on les suce, on finit par atteindre les sommets des
palmarès. New York, tout est permis. J'ai juste peur de ne pas cadrer dans le
décor, juste peur de ne pas connaître suffisamment la musique et de passer pour
un crétin qui veut se faire du crédit là-dessus. Je me sens comme l'autre
moitié du groupe Wham ! de George Michael. C'est lui qui faisait tout, et
les deux avaient le crédit. Ce qui fait me demander s'ils ne sortaient pas
ensemble ces deux-là. Voyons Roland, pour ce que ça coûte de partir des
mauvaises rumeurs sur l'homosexualité, tu devrais t'abstenir d'accuser tout le
monde de mériter le calvaire de s'assumer homosexuel publiquement.
J'essaye d'économiser de l'argent que
je n'ai pas pour New York. J'avoue que comme étudiant je sors en masse, je
voyage tout le temps, je bouffe partout au restaurant. Bref, hier je suis sorti
de la maison pour aller acheter un journal, du lait et des bananes, cela m'a
coûté exactement 141,38 $. J'ai fini par acheter un CD de U2, une cassette
vidéo de U2 (parce que le gars au comptoir était beau, sic), mes deux livres de
grammaire anglaise et presque 80 $ d'épicerie alors que j'ai oublié
d'acheter du lait et des bananes. Pas de danger que j'y retourne pour les
bananes, je risquerais qu'elles me coûtent un autre 50 $.
Aujourd'hui j'ai reçu deux preuves de
notre grosse administration nationale et internationale. Une lettre de
Paris-Sorbonne III me disant qu'il n'y a pas de préinscription permise, je dois
me présenter entre le 9 et le 20 septembre pour m'inscrire en deuxième cycle.
Ils savent très bien que je ne peux aller m'inscrire, revenir au Canada si je
suis accepté, demander un visa étudiant, retourner à Paris. Je laisse faire,
ils m'ont eu, je meurs, ah ! Ça leur a pris quatre lettres pour enfin me
dire ça. Les autres lettres ils me disaient pourtant de leur renvoyer telle
chose, attendre telle affaire, la poster de telle date à telle date.
Deuxième lettre que j'ai reçue,
l'Université d'Ottawa pour mon inscription en génie. On est rendu en juillet,
voilà deux semaines ils m'ont écrit parce qu'ils n'avaient pas mon bulletin de
CEGEP. Comment ? J'ai déjà fini un B.A. en littérature à votre université,
ils ont toutes les informations possibles imaginables sur mon cas ! Mais
non monsieur, votre dossier est éparpillé entre
Voilà, mi-juillet, ça fait toujours
peur la mi-juillet. L'été achève psychologiquement, les feuilles commencent à
freaker, elles veulent crisser l'camp à terre, le froid de certaines journées
rappelle les débuts d'année scolaire si terrifiants pour les étudiants. Est-ce
la nostalgie qui me fait paniquer quarante-cinq jours avant la fin ? Ou
l'incertitude où je suis ? En fait, en plein 14 Juillet, c'est le jour où
il me faut oublier
Il y a un article dans le Citizen qui est très écœurant. « Hatfield's
failure to help gays lamented », est le
titre. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, notre province voisine, enfin,
deux provinces à l'est de l'Ontario, était connu comme étant gay : « [...] it was well-known in the gay
community that Hatfield, premier of
Parlant des gays, la parade de
100 000 personnes pour le Stonewall a été dénoncée dans le Citizen, paraît que ce serait
1 200 000 personnes (6 juillet). Il est dit que la parade prenait
quatre heures pour passer n'importe quel point. Le gars d'Ottawa se lamente également
que les photos qu'on en a rapportées c'est les quelques travestis et nus qu'il
y avait alors qu'on a oublié de dire que la plupart étaient en jeans et
t-shirt. Ce qu'il questionne c'est l'intérêt des médias à nous montrer comme
des gens loin du monde ordinaire. Il est vrai que 100 000 personnes c'est
impossible, parce qu'il y avait 100 000 personnes HIV positive aux Gay
Games, disait Edward. Ils ne peuvent tout de même pas tous être porteurs du
VIH ? C'est doublement impossible parce qu'à Toronto la semaine suivante,
une parade pour les gays a attiré cela 100 000 personnes. Je ne crois pas
que ce puisse être les mêmes personnes (?). Parlons-en de cette parade à
Toronto, dans
Bon, je vais partir pour Jonquière
mardi en autobus ou mercredi en train. Je n'ai plus le choix, ils sont en train
de capoter là-bas. J'ai dit à ma sœur que je vais partir pour New York, ils ont
commencé à paniquer. Encore des plans de nègres ! A very racist comment,
mais je leur ai dit qu'ils me connaissaient, ben oui, encore des plans de
nègres.
Là j'ai le cœur gros comme cela fait
longtemps que je ne l'avais pas eu. J'avais de l'appréhension avant de
débarquer à Jonquière, je voudrais maintenant repartir aussitôt. Premièrement
j'arrive dans cette nouvelle maison de mon père que je ne connais pas et ne
veux pas connaître. Je me sens mal quand je suis chez les autres, je n'ai
qu'une envie, c'est de partir. Je ne suis pas chez moi et je n'ai pas la
disposition psychologique pour passer deux semaines ici. Sébastien m'a appelé
hier, il a été refusé en génie. Ce fut la crise de la décennie. Ses parents en
ont perdu la raison, tu parles, qu'est-ce qu'ils ont à voir là-dedans. Ils sont
plus dépressifs que l'enfant et ça rend l'enfant malade. Parce que le Sébastien
n'arrêtait pas de me dire qu'il n'allait pas entrer en génie même s'il était
accepté, qu'il travaillerait sur sa musique à Ottawa ou à New York. Il disait
même que la meilleure chose ce serait de ne pas être accepté, ça faciliterait
les décisions. Mais c'est que quand ça arrive le message est clair, tu n'es
rien, tu n'es pas foutu d'entrer dans un programme où tous les flots du
secondaire entrent, avec des bourses même. Tu as vraiment l'impression que la
société te ferme la première porte de toute et que ta misère est écrite sur ton
relevé de notes. Il avait besoin de moi et je n'y étais pas. Mais là, je me
demande bien ce qui pourrait nous empêcher d'aller à New York. Ses parents
exagèrent, ils n'arrêtaient pas de lui demander ce qu'il allait faire s'il
n'était pas accepté. Maintenant, ils l'obligent à garder son emploi à plein
temps à
Je suis dépressif parce que c'est
déprimant de retourner chez tes parents et de devoir justifier chacune des
choses de ta vie, justifier chacune des choses que tu vas faire. Ainsi,
expliquer que je vais aller à New York, je suis fort surpris, ils ont tous bien
réagi à cette idée. Du moins, ils n'ont pas fait de crise. Comme dirait
Sébastien, ils sont habitués au Roland et à ses idées de fou. Après cela, je me
demande bien ce qui pourrait les surprendre. Même leur dire que j'ai rencontré
un sugar daddy comme M. Wilkins et que j'ai décidé de le suivre dans sa
maison d'Angleterre ne les surprendrait pas. Bref, on s'est bien engueulé,
maintenant je suis prêt à retourner à Ottawa. Je sais maintenant que ma vie
n'est plus ici et que le plus loin je reste de mon passé, le mieux c'est.
Je devrais arrêter de faire des
blagues plates, genre, que personne ne va venir à mon mariage parce que ça va
se passer en Ontario et que c'est le bout du monde. Autre blague, j'ai reçu une
lettre de Toronto pour un emploi de moniteur de langue seconde dans le nord de
l'Ontario et on s'adresse à moi dans les termes de madame. Alors j'ai dit que
je n'avais pas encore changé de sexe que je sache, que cela allait venir, mais
pas tout de suite. Je me demande quelle portée peuvent avoir de telles blagues
même s'ils rient fort. En tout cas, ça enlève les tabous et c'est ça qui
compte. Mais il faut que j'arrête de parler de Sébastien, ils vont croire que
je fais une obsession et que je suis prêt à le suivre au bout du monde, jusqu'à
New York. Eh bien, ils auraient raison de le croire. Il me faut poster mes
lettres de demande d'emploi à New York.
Plus ça avance, plus je suis
convaincu que ça ne vaut pas la peine d'aller à New York. On vient enfin de
lâcher le morceau à l'ambassade américaine à Montréal, cela peut prendre de six
mois à un an avant que le service d'immigration et de naturalisation des
Etats-Unis analyse ma demande. Edward m'a envoyé les annonces du New York
Times, ils recherchent des bilingues, mais à l'heure actuelle je ne saurais
dire si je suis effectivement bilingue dans leur définition.
Le vieux monsieur Dupuis, le
pensionnaire chez ma mère, est surprenant. Il m'a raconté ses épisodes avec les
hôpitaux. Il est genre très grincheux et exige des soins. Fumeur et alcolo, les
hôpitaux ne veulent plus rien savoir de lui. Amédée, lui, est cardiaque et son
médecin refuse de l'aider pour la simple raison qu'il fume ! Heureusement
qu'on peut encore changer de médecin, mais ça vous montre quel genre de
conscience nourrit nos médecins, infirmiers et infirmières. Bientôt on ne va
pas aider les sidéens parce que c'est un châtiment de Dieu selon les religieux.
Ils le crient d'ailleurs qu'on devrait nous laisser mourir. Ça, ça se voit déjà
dans les hôpitaux. A Montréal, les sidéens doivent s'orienter vers les centres
spécialisés, la majorité des autres centres refusent de s'occuper d'eux à ce
que j'ai lu dans les journaux. Que dire des femmes qui ne sont plus en mariage
pour une raison ou pour une autre ? Selon certains religieux
américains : they do not deserve anything! Voilà où notre société en est
avec l'égalité entre les humains. Bientôt il faudra être dans une famille
traditionnelle au sens de la religion, avoir un comportement sans reproche aux
yeux de l'Etat, n'avoir rien fait pour tomber malade, et encore, où
dessine-t-on la frontière entre ce qui est recherché ou non ? Une tumeur
au cerveau apparaît-elle parce que l'on regarde des films pornos ?
Imaginez un instant que l'on décide de ne plus traiter les maladies
vénériennes, qu'adviendrait-il éventuellement ? En théorie, avec notre
société parfaite, il n'y aurait aucun problème. Ceux qui ont péché finiraient
par en mourir. Mais enlevez-vous ça de la tête, la société n'est pas parfaite,
elle ne le sera jamais ! Et une majorité finirait par crever des
différentes MTS. Je vous dis qu'il ne faut pas rester trop loin de ce qu'une
gang de malades est capable de dire pour protéger ses propres intérêts, il faut
toujours être là pour les dénoncer. Sinon, ça ne serait pas long que ça
deviendrait invivable ici. Et ça, il n'y a pas grand-monde qui semble vouloir
le voir. Sheep sheep sheep, alléluia, et ils pourront faire ce qu'ils veulent
de nous au nom de leur Dieu hypothétique dont on se fout pas mal.
Je suis sorti hier avec Lévesque dans
un bar straight de Chicoutimi. J'ai rencontré ma cousine Marie-Pier. Je lui ai
dit que j'étais gay parce que je savais qu'elle le savait. Bien sûr, elle m'a
répondu qu'elle le savait depuis longtemps. Elle dit que c'est son frère qui le
lui a dit. Paraît que c'est moi qui le lui aurais dit. Cela me surprend. Ou
bien j'avais vraiment bu, ou bien c'est là le pire mensonge que l'on puisse
entendre. Ça paye de vouloir leur dire, c'est là qu'on comprend qu'ils savent
depuis longtemps. Marie-Pier me disait que l'homosexualité c'était quelque
chose qui courait vite de bouche à oreille dans la famille. Elle a commencé par
me dire que, si j'étais heureux là-dedans, elle était bien contente pour moi.
Son ton était tellement méprisant que je suis resté mal. Ensuite elle a dit que
la famille ne serait pas plus surprise d'apprendre que j'ai le sida.
Tabarnack ! Est-ce que je t'accuse d'avoir des champignons dans le vagin,
ou des morpions, parce que tu sors souvent sans ton copain dans le bar où on
flirte le plus en ville, moé ? P'tite crisse d'enfant pure, sors donc un
peu pour voir si tous les gays ont le sida ! J'y ai dit qu'il fallait que
je retourne voir mes amis, ça me donne un avant-goût de ce qui se dit dans la
famille.
On m'a beaucoup dragué au Zénith.
C'est la première fois qu'on me drague autant dans un bar straight. Est-ce
parce que j'ai vieilli un peu ? ou bien c'était le gros bouton qui avait
décidé de me pousser sur le menton ? Le meilleur c'est qu'il ne paraissait
pas avant que je décide de le squeezer pour faire sortir le blanc et le sang.
Mais c'était un bouton non squeezable, il n'y avait rien dedans et je
m'obstinais à faire sortir le tout. Résultat, la première chose que Dominique
m'a dite lorsque je suis sorti de la salle de bain, c'est qu'il fallait me
cacher ça au plus vite. Odette a essayé, Dominique a essayé, ma mère a essayé,
du fond de teint, du rouge à lèvre couleur peau, un fond + un tube à beige,
bref, des millénaires de perfectionnements en maquillage n'ont rien donné. Je
suis vraiment déçu, le maquillage, ça ne marche pas ! J'aimais mieux
sortir avec une grosse tache rouge sur le menton qu'avec une tache de peinture
qui paraissait. Voyez, ça ne m'a pas empêché d'être dragué.
Deux jours après je sortais avec
Sylvain dans le bar gai MYF de Chicoutimi. On avait été au Vieux Pub avant,
mais là c'est définitivement trop vieux. Bien sûr, tout le monde nous
regardait. Au MYF, on me draguait un peu moins. C'était plus discret qu'au
Zénith. Les gars et même les filles sont plus beaux au Saguenay-Lac-St-Jean
qu'à Ottawa, Montréal, Paris ou New York. Ce n'est pas des blagues, ils sont
vraiment tous beaux. Je me suis mis à m'inquiéter, en arrivant chez moi j'ai
ressenti le besoin d'appeler Sébastien pour m'assurer qu'il existait encore. Il
y en avait un sans gilet, un deuxième plus tard dans la soirée, sont crissement
beaux, mais pas touche, si beau et sans gilet, ça a couché avec tout le monde.
Sylvain ne s'intéresse à personne. Il n'a même pas regardé le monde je pense.
C'est lui qui pourtant est libre et qui se lamente d'avoir eu juste un copain
en trois ans, pendant huit mois seulement (le gars ne s'acceptait pas). On a
rencontré Dominique sur place (pas ma sœur). Elle était beaucoup plus gentille
qu'à notre première rencontre l'été d'avant. On aurait dit qu'elle était
contente de voir du monde. C'est d'ailleurs ce qu'elle a dit lorsque l'on est
allé au Privé, le bar de lesbiennes en bas du MYF. Elle dit que ces filles sont
contentes de voir du monde quand il en arrive, et que du monde, c'était moi,
Sylvain, elle et son amie. Je suppose qu'elle excluait cette dernière, en fait,
le monde c'était elle tout court. Elle a une haute opinion d'elle-même et je
comprends pourquoi. Selon Dom, la majorité des lesbiennes du bar étaient
boutchs, en d'autres termes masculines. Dominique est tout ce qu'il y a de plus
féminine, maquillage au premier plan. Excusez-moi, je ne désire pas entrer dans
le débat des traîtresses chez les lesbiennes, c'est-à-dire celles qui se rasent
le poil des jambes, je vous confesse que je m'en fous qu'elles soient poilues
ou non. L'amie de Dominique, ô ironie, c'est ma grosse Allemande (qui n'en est
pas une) aux-seins-lourds-qui-pendent-très-bas et qui fascinait mon cerveau
l'été passé en même temps que je découvrais la pureté de certaines jeunes
filles du bar le Caméléon. Cette fille est effrayante, habillée en grosse
alternative, cheveux courts, j'étais presque heureux qu'elle me parle et
qu'elle constate que je n'étais pas un beau petit garçon pur et que moi aussi
j'écoutais Bérurier noir. Bref, c'était l'éléphant aux pieds d'argile. Elle est
sensible, on sent qu'elle a besoin d'affection, et le mot marge, elle l'a pris
dans son sens le plus large. Ce n'est pas moi qui accuse toutes les lesbiennes
du Saguenay d'être des boutchs ! C'est Dom et son amie (qui n'est pas sa
petite amie). Il y a que Dominique m'a vraiment pris pour un jeune con l'an
passé et que cette année sa façon d'agir a changé du tout au tout sans que je
puisse m'expliquer pourquoi. Elle disait que la semaine passée elle pensait
justement à Sylvain et à moi. Etais-je flatté ? Je l'ignore. On a vu une
petite fille pure danser comme une folle sur le plancher de danse du MYF, je
lui ai demandé si elle la connaissait, elle m'a dit oui et que dans sa cervelle
c'était vraiment Zérrrroooo. La façon dont elle m'a dit ça, ça méritait de se
retrouver dans un film. Ensuite moi et Sylvain sommes allés à
La crise allait éclater, j'aurais dû
m'en douter et la prévenir, mais voilà, les choses sont ainsi faites ici que ça
explose lorsque l'on s'y attend le moins. Croyez-vous que je n'aie l'expérience
depuis le temps ? Je fais tout pour essayer de ne pas trop en faire, même
jusqu'à ne pas sortir de la maison, mais voilà qu'aujourd'hui j'ai dit à ma
mère qu'elle mettait beaucoup trop de beurre sur le pain. Ça tombait mal parce
qu'elle était fatiguée de son avant-midi de travail où elle garde quatre
enfants à 1 $ l'heure, et qu'en plus, le grand-père venait et elle n'avait
pas eu le temps de faire son ménage. Pour ajouter au tout, Amédée a décidé de
sacrer le camp parce que je serais selon lui quelqu'un qui chiale tout le
temps. J'imagine que j'ai des torts dans cette histoire, je passe un
commentaire sans m'en rendre compte, ma sœur est comme ça aussi, et surtout mon
père. Mais maintenant que la famille est définitivement éclatée, il faut faire
avec Amédée, le chien, M. Dupuis, Odette, Louiselle, Valois, Patrick et sa
copine, la fille d'Amédée et son copain. Peut-on vraiment essayer de contenter
toute cette nouvelle famille que l'on m'impose ? Bien sûr, mais même à
essayer ça ne fonctionne pas. Le vrai problème c'est Amédée. Ma mère s'accuse
elle-même, mais on sait que c'est Amédée. C'est lui qui marmonne en arrière et
qui ne dit jamais rien jusqu'à ce qu'il claque la porte parce que ma mère ne
nous dit jamais rien non plus. Il faut s'adapter, il faut prendre sa place et
ne rien dire, il faut essayer de développer une complicité, bien que ce soit
difficile avec des hypocrites qui font semblant que tout va bien en disant que
rien ne va dans notre dos et que les agents de liaison ne font pas leur travail,
c'est-à-dire en nous conseillant clairement de ne pas faire ci ou ça. Ça me
donne encore l'impression d'être un mauvais garçon, quelqu'un qui ne sait pas
vivre, pourtant, quand je regarde à côté, j'ai l'impression que nos petits
problèmes sont tout de même banals. Pierre-Marc semble être sur la drogue, il
boit comme un déchaîné chaque soir, il vient de perdre sa blonde, il a fait
trois accidents avec l'auto d'Harold en trois jours à cause de l'alcool.
Marie-Anne ne rentre plus le soir, à la plage elle disparaît avec des gangs de
gars que l'on accuse de voler des roulottes. La situation dans la famille du
côté de ma mère ne tient plus qu'à un fil, ma mère est maintenant incapable de
sentir Tania, elle trouve qu'elle chiale trop après Fernand et qu'elle fait
tout le contraire de ce qui serait normal avec ses enfants. Pourtant, lorsque
ma mère s'est mise à pleurer tantôt, j'ai dit que je comprenais maintenant, que
j'allais essayer de faire un effort à l'avenir, qu'Amédée, j'allais essayer de
m'en rapprocher pour rire avec lui. Semblerait que l'épisode de l'ordinateur
que je lui ai donné soit passé et que maintenant il me faudrait faire un autre
geste pour réussir à m'entendre avec. C'est bien, mais c'est à sens unique. Ma
mère m'a dit en plus que c'est déjà très difficile pour son copain d'accepter
les homosexuels, qu'il est incapable de les sentir, mais si en plus il fallait
qu'ils se lamentent, là, c'est trop. Elle dit que M. Dupuis lui a dit que
les végétariens il connaissait ça, ils finissent tous dans des sectes
religieuses bizarres puis se font mettre en prison. Puis quoi encore ?
Elle dit qu'il ne faudrait jamais qu'il sache que je suis gay, ce serait la
guerre. Elle dit qu'il veut tous les tuer. Je me demande ce qui flotte dans le
cœur d'Odette, j'imagine que je vais le savoir avant de partir, sinon, le
motton va rester, ils vont se contenir jusqu'à ce que je parte. Est-ce un bon
moyen de régler un problème ? Ils voudraient que l'on soit hypocrite à
mort. Qu'on les flatte à ne plus finir, qu'on dise que tout est beau et bon,
même quand ce n'est pas le cas. Et on le fait, mais pas assez à leur goût.
C'est l'enfer dans la famille parce
que Pierre-Marc vient de décider qu'il allait faire électrotechnique au CEGEP
plutôt que l'ingénierie à l'université. Bien sûr, Harold était le premier à
dire que j'étais un médiocre lorsque j'ai lâché les sciences pures au CEGEP et
que j'ai abandonné le droit. Je ne vaux pas grand-chose à ses yeux, à
l'entendre ses enfants allaient devenir médecins. J'ai abordé la possibilité
d'aller en génie devant le grand-père, ses yeux se sont illuminés. Je regrette
de lui donner de faux espoirs, je n'étais pas pour lui dire que je m'en allais
à New York, quand même. Je lui ai répété quatre fois que ça allait attendre un
an parce que j'allais prendre un arrêt pour travailler. Il m'a dit qu'il allait
payer mes études (après s'être assuré que j'avais bien l'intention de les finir
et d'avoir demandé si j'en avais les capacités). Il m'a dit de ne pas hésiter à
l'appeler si j'avais des problèmes et que j'étais en génie. Autrement, crève de
faim mon p'tit garçon, parce qu'on s'en fout. Ainsi donc la société s'organise
pour aider et tout donner à ceux qui deviendront médecin, ingénieur ou avocat,
alors qu'eux, ils n'auront pas de problèmes plus tard. Le reste, on ne les
connaît pas. Mais quels sont donc leurs intérêts ? S'imaginent-ils que si
l'on est ingénieur on va les soutenir plus tard, et que sinon il n'y a aucune
chance qu'on les soutienne ? Il a dit qu'il fallait au moins que l'on me
réchappe, genre, qu'il fallait que l'on me conduise quelque part. Comme si mon
diplôme en littérature, ça, ça ne valait rien. Ma mère et Odette en ont long à
dire sur la famille de mon père de Desbiens qui n'osait pas, encore
aujourd'hui, se mélanger avec les Champagne parce qu'eux sont des intellectuels
et que les Champagne sont des gnochons. Je commence à voir clair. Je commence à
croire que je suis vraiment mal tombé dans cette famille de malades dont plus
de la moitié des seize enfants sont ingénieurs alors que l'autre moitié ne
tient plus à terre et veut absolument sauver l'honneur de la famille en
boostant les enfants. Ces gens-là auraient intérêt à sortir de leur trou, ils
verraient que le commérage se perd dans les grandes villes et que l'honneur, ça
ne veut plus rien dire. Faut pas avoir d'orgueil dans la vie. Ou du moins, il
ne faut pas en faire une obsession. Mon père s'inquiète beaucoup avec moi parce
qu'il trouve que je vais nulle part. J'avoue que c'est peut-être vrai, je m'en
fous. Tout ce que je sais pour l'instant c'est que j'ai franchement hâte de
décrisser d'ici, et ce ne sera pas parce que je n'aurai pas fait d'efforts.
Puis je vais faire l'hypocrite, je vais leur dire que mes vacances ont été
merveilleuses. J'aurai été une seule fois à la plage et je n'aurai même pas
fait de camping. Trop cher, trop compliqué. Eux, ils sont incapables de
comprendre pourquoi je veux me retrouver trois jours seul dans les bois pour
refaire le plein d'énergie, parce qu'eux ça ne leur arrive jamais de voir que
leur univers est tellement stressant qu'il faut s'en éloigner parfois. Sont
incapables de comprendre que je puisse dépenser dix dollars parce que je suis
supposé être pauvre. Pendant ce temps ils dépensent à la pochetée sur toutes
sortes de choses inutiles sans s'inquiéter outre mesure. Enfin, à les entendre,
si j'ai bien compris, je suis plus riche qu'eux en ce moment.
Ouh là là, j'ai parlé avec ma sœur en
une soirée au chalet à son copain, on s'est vidé les entrailles. J'ignore si ça
fait du bien ou si au contraire ça nous renfonce dans les problèmes, mais moi
je sais que ça me renfonce. Parce que les problèmes de la famille are deeper
than I thought. Où donc étais-je moi ? Comment donc ai-je pu oublier des
choses qui sont davantage marquées dans le cœur de ma sœur ? Au début
j'avais peur, quand ma sœur boit huit bières, habituellement une crise va
suivre. J'y ai goûté plus d'une fois. Là, par miracle, la crise n'a pas éclaté.
Mais à la fin, il était temps que l'on aille se coucher, ça s'en venait.
Conclusion, tous les gens qui l'entourent sont des malades, des parents jusqu'à
Nancy en passant par tous les techniciens du bureau et les ingénieurs seniors.
Disons qu'elle avait bu. Mais j'apprends à me souvenir que nous étions des
enfants battus. Voilà, certains en déduiraient que ça explique pourquoi je suis
homosexuel. Bien sûr, battez vos enfants, ils deviendront névrosés, homosexuels
ou premier ministre. Il est vrai cependant que chez nous ça fonctionnait aux
coups de pied et aux claques. J'apprends aussi que ma sœur était la plus
droguée et folle de la ville avec ses amies. Bon, je le savais déjà, mais
enfin, c'est pire à chaque fois que j'en entends davantage. Même François
prenait de la drogue en masse. Plus de doute maintenant, tout le monde a pris
de la drogue. Ma mère dit que je ne suis pas mieux parce que je suis alcoolique
et que dans sa définition la bière c'est de la drogue. Ma sœur volait de
10 $ à 15 $ par jour à ma mère pour la drogue, je me demande si on
peut encore me reprocher mon voyage en France de l'an passé. Ce n'est pas
suffisant d'avoir pleuré avec ma mère et ma sœur aujourd'hui, Odette aussi
pleurait ce soir à la maison. Des problèmes avec son père, je pense que la
famille l'accuse de quelque chose à tort et que le père ne veut pas comprendre
qu'Odette n'a pas tous les torts. Il en aurait parlé à Jean-Marc qui l'aurait
répété à Odette et voilà que l'on va essayer de régler la question avant que le
cancer emporte le vieux dans sa tombe. Il n'y a pas que nous qui avons des
problèmes ! Ça n'ose même pas l'avouer et ça nous juge à mort. Bref, quand
ma mère me met dehors, ce que l'on me cache c'est que ma sœur l'appelle pour
lui dire qu'elle n'est plus sa mère, qu'elle ne veut plus rien savoir d'elle,
la traite d'esti de chienne. Je comprends maintenant pourquoi ma mère pleurait
tant, moi qui voulais mourir. En plus qu'on avait caché la vérité à tout le
monde, surtout à ma sœur, et que tout ce monde s'est assis avec moi pour me
faire comprendre que je devais faire un effort avec Amédée, que jamais je ne
réussirais à m'entendre avec qui que ce soit. Bref, c'est moi qui ne savais pas
vivre. Alors, quand ils ont su le fond de l'histoire, l'alcoolique que ma mère
avait ramassé, qu'il m'avait foutu dehors sans raison valable, ils se sont tous
retournés contre ma mère alors que moi j'avais fini par accepter que c'était
moi le fauteur de trouble. Comme à l'heure actuelle d'ailleurs. Je veux
repartir parce que j'ai l'impression que certaines personnes ne peuvent me
sentir, ce qui en bout de ligne me rend tout de même coupable indirectement de
causer du trouble par ma seule présence. Mais Amédée agissait comme ça avant de
savoir que j'étais gay, maintenant ce serait pire, aucun pardon possible.
L'homophobie existe bel et bien, mais il est inutile de cacher son homosexualité,
ils finissent toujours par tout savoir. J'apprends aussi, par ma sœur, que ni
ma mère ni mon père n'ont accepté mon homosexualité. On refuse de m'en dire
davantage mais paraît qu'ils ne l'accepteront jamais. Quelle belle mise en
scène ! Ma sœur par contre l'aurait accepté à 100 % et prendrait ma
défense partout où elle pourrait. Tant mieux si c'est le cas, c'est elle qui a
réagi le plus mal de toute façon. Je me souviendrai toujours de sa crise dans
l'auto au jour de l'an, avec Néomie en plus. J'apprends aussi que c'est Néomie
le problème. C'est elle qui allait se vider le cœur à ma sœur, j'ignore ce
qu'elle lui a dit, mais ma sœur en a perdu la raison. Genre, j'm'en fous ben de
tes problèmes de petite fille qui se trouve un premier chum gay, moi c'est mon
frère ! J'étais avec Sébastien à Ottawa dans ma chambre, ma sœur entendait
des craquements et se rongeait les sangs dans son lit, s'imaginant le pire.
Elle pensait que j'étais en train de prendre le sida pendant qu'elle était dans
sa chambre à rien faire. C'est là qu'a éclaté la crise et qu'il me fallait
déménager. J'avais trouvé une chambre et finalement il m'a fallu rester pour
les trois derniers mois. Elles refusaient que je reçoive Sébastien alors
qu'elles, chaque soir, recevaient Eric et Jacques accompagné de son enfant de
quatre ans. Quelle injustice, pardonnable pour le contexte j'imagine. Mais que
pouvions-nous faire moi et Sébastien ? On ne pouvait aller ni chez lui ni
chez moi. Ni l'un ni l'autre ne pouvait payer une chambre d'hôtel histoire de
se retrouver ensemble, même juste pour s'embrasser ou se tenir la main. Ma sœur
aime exagérer les volées qu'elle a mangées. Je l'écoute et je dois me demander
si c'était aussi l'enfer. En fait, n'ayant jamais connu autre chose, tout me
semblait normal. Si c'était à recommencer, pas de problème pour moi. J'ai été
tellement sage comparativement aux autres, à ma sœur surtout. Moi c'est plus
tard que j'allais emmener la crise : hey, by the way, I'm gay! Attestant
la note parfaite de zéro à mes parents pour l'élevage des enfants. Perdants sur
toute la ligne. Enfin presque, ma sœur est finalement ingénieure. Mais à quel
prix ? Elle avoue avoir été obligée du début jusqu'à la fin. Elle n'avait
pas le choix. J'avoue que c'est vrai, car comment peut-on demeurer en génie
lorsque l'on a coulé cinq cours la première année ? Ma sœur m'a avoué
qu'elle me détestait dans le temps et je comprends aujourd'hui pourquoi elle
jouissait quand c'est moi qui mangeais la volée. J'ai toujours cru que j'avais
été plus battu qu'elle, elle pensait la même chose. Quand elle recevait des
coups, je pleurais pour elle, mais elle, elle pensait qu'ainsi justice était
rendue, qu'enfin c'était à mon tour. Par la suite, semblerait qu'on lui
répétait sans cesse que j'avais toujours des 100 % à l'école, que j'étais
sur mon ordinateur, je programmais, j'étais un brain. Elle avait effectivement
toutes les raisons de me détester. Ce que les parents n'avaient pas prévu,
c'est que les sciences je les balancerais sous prétexte d'aller en droit. Pire,
j'ai balancé le droit sans leur rien dire, pour qu'ils constatent ensuite qu'il
était trop tard pour tenter quoi que ce soit. C'est ce jour-là que tout s'est
détérioré et que mes parents m'ont définitivement lâché. Le grand-père
aujourd'hui disait, pour m'encourager à aller en génie, que j'avais toujours
été plus intelligent que ma sœur. A moi on me disait exactement le contraire.
C'est drôle que tout à coup cela refasse surface. Après mes presque tentatives
de suicide, encore cette année, parce que j'ai toujours eu le sentiment d'être
un moins que rien qui n'arriverait jamais nulle part dans la vie. Vous savez,
c'est ce genre de blabla qui détruit les familles. Ces comparaisons qui font
que les enfants ne se parlent plus entre eux, qu'ils souhaitent que les autres
meurent étouffés. Mon oncle Rémi en est à sa deuxième tentative d'étranglement
de ma tante Audrey-Anne. Terrorisée, elle refuse de le poursuivre en justice.
Son but à Rémi est de pouvoir habiter la maison avec sa maîtresse, sans que ma
tante reste là. On ne peut pas dire qu'il ne s'en passe pas des choses dans
cette famille de chrétiens catholiques jusqu'aux dents. Ma sœur a terriblement
peur d'aller passer un test du sida, elle dit qu'elle a couché avec des gars de
toutes les nationalités et elle s'imagine que c'est impossible (tout à coup
elle se réveille) qu'elle n'ait pas le sida. Elle a très peur de l'avoir donné
à son futur. Mon père, lui, ne se pose même pas la question avec ses
différentes maîtresses. Dieu sait comment tout ce monde-là s'inquiétait et
s'inquiète encore pour moi. Le proverbe le dit, commence par t'inquiéter avec
toi-même, ensuite va renifler chez ton voisin et fais courir des bruits. C'est
ça la vie dans les familles traditionnelles. Je comprends pourquoi plus
personne ne se parle dans la famille, avec tous les commérages, qui voudrait ne
pas fuir ? Lorsque même ton père fait partir les rumeurs, il n'y a plus
rien que tu peux faire pour contrôler les miettes de ta vie que les gens ont
interprétées à leur façon, toujours négativement. Ma mère s'est remise à
pleurer de plus belle aujourd'hui en se rappelant ce que mon père disait,
qu'elle avait tellement un gros cul qu'il ne l'emmènerait jamais jouer aux
quilles, ça découragerait tout le monde. Elle trouve le cœur pour en rire en
même temps qu'elle en pleure. Je ne veux pas alerter la planète, mais ma mère
est moins grosse que la majorité des mères de famille de ce monde. Une fois il
avait sorti une de ses petites culottes, l'avait montrée à toute la visite et
avait dit que c'était malheureusement tout ce que ça femme pouvait porter.
Lorsque tu regardes mon père pourtant, il a l'air très distingué, les femmes se
l'arrachent. Ce sont des comportements que les gens ne voient même pas. Il doit
toujours faire son commentaire mal placé, on me reprochait aujourd'hui d'être
un peu comme ça. C'est très vrai, j'ai été programmé en ce sens. Dorénavant
j'aurai une défense, je dirai que c'est la faute à mon père et que mon
grand-père n'a pas aidé. Mon grand-père brandirait sa christ de religion s'il
venait à savoir que je suis gay, d'ailleurs il serait surprenant qu'il ne le
sache pas. Pourtant les rumeurs courent qu'il est gay. La vie est ainsi faite
qu'il faut sauver les apparences. Vivre en fonction des autres et seulement en
fonction des autres. Plus besoin de Dieu pour nous juger, les autres s'en
chargent. Un jugement dernier ? Pourquoi faire ? Les remords nous
détruiront bien suffisamment pour que Dieu finisse par dire que notre dette est
payée. On dit que la naïveté c'est dangereux, moi je regrette mon éveil au
monde des adultes. La prise de conscience de ce qu'il me faudra sans cesse
affronter jusqu'à la fin de mes jours. Je suis si bien dans le fond d'Ottawa,
tout m'arrive avec distorsion, je peux encore raccrocher quand ça ne fait plus mon
affaire. Vivement mon isolement complet dans une montagne quelque part. S'il me
faut m'isoler, tant pis, je suis prêt pour la vie en solitaire loin de ces
relations avec autrui.