UNDERGROUND

Un Québécois à Paris

 

 

 

 

 

 

Roland Michel Tremblay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Éditions T.G.

 

 


 

 

Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre :

 

L'Anarchiste (Poésie)

Denfert-Rochereau (Roman)

L'Attente de Paris (Roman)

L'Éclectisme (Essai)

 

Publié aux Éditions T.G. :

Un Québécois à New York

 

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Angleterre

 

 

Underground/Un Québécois à Paris

© 2003, Roland Michel Tremblay

 

 

ISBN: 2-914679-10-6

 

 

Éditions T.G., Paris

pedro@textesgais.com

www.textesgais.com

 

Imprimé en France


 


 

UNDERGROUND

 

 

1

 

La mécanique des événements ne prend même plus la peine de cacher son jeu, ses coïncidences nous frappent et l'on se demande encore s'il peut s'agir de coïncidences. Ainsi je risque mon avenir pour la France et j'y rencontre Edward Thorp The Third. Sébastien en est jaloux, on dirait l'intuition. Bref, j'en reparle ailleurs, mon corps à Val-Jalbert, mon cœur à Paris, mes deux amours se payeront les bons temps without me, speaking English pour la cause. Comment aurais-je pu prévoir qu'un an plus tard The Third viendrait chez Sébastien ? Dans le temps il ignorait que nous étions gays. Pour ma plus grande perte, lors de son deuxième voyage à Ottawa, il a dormi dans ma chambre. Les humains n'ont aucune volonté, placez-les dans une situation telle qu'un Edward presque nu à côté, ils ne pourront résister. Tout le monde retire certains avantages dans cette relation. Edward est prêt à faire n'importe quoi pour se rapprocher de la culture francophone, il adore Montréal, grâce à nous il a découvert un nouvel univers. Moi j'ai retrouvé mes nostalgies de Paris et Sébastien aura besoin d'un endroit où demeurer à New York lorsqu'il devra essayer de faire déboucher sa musique.

Ed est étrange. Il ne me semblait pas si expérimenté, sexuellement surtout, et plutôt maigrichon. Mais son parfum a eu raison de mes passions, je lui ai sauté dans les bras, ô misère, mais quel bonheur. Que je regretterais de ne pas l'avoir fait et quelle soudaine sensation de libération. Je ne peux penser à autre chose, il m'est nécessaire d'en parler, juste pour observer tous les éléments en cause. J'ai compris que ma possessivité est injustifiée. Si Sébastien veut coucher avec quelqu'un d'autre, ce sera moins dur maintenant. J'ai également appris que Sébastien est vraiment beau, davantage qu'Ed et les autres. De surcroît, c'était pareil de coucher avec Ed qu'avec Sébas, ils se ressemblent sur plusieurs points, ils ont la même texture de peau. Cela surprend parce que le premier est un Américain tandis que l'autre est un Français (qui a été à l'école anglaise au Québec cependant, allant jusqu'à changer de religion du catholicisme au protestantisme pour ce faire). Bref, j'ai été surpris de savoir qu'Ed n'est pas innocent, il a déjà couché avec cinq gars, dont moi, et je suppose que le chiffre est supérieur. Il est fort, ses bras assez musclés, ses épaules larges. Lorsqu'il s'est approché trop près, j'ai changé de lit et l'incroyable s'est produit. Je le sentais partout, plaçais mon visage dans son cou. Lorsque j'approchais de son oreille, il atteignait un degré de jouissance que je n'avais jamais vu. Il gémissait comme une femme fragile qui s'abandonne à l'homme, le tout agrémenté d'une sensation de remords qui paralysait. Est-ce cette impression de faire le mal qui faisait mes membres trembler, me rendait malade, ou est-ce la beauté d'Ed et un sentiment quelconque pour lui ? J'y pense encore, je me demande ce que sera ma prochaine rencontre avec Sébastien. Ed est la vitalité tandis que Sébas est l'ours, selon les dires mêmes d'Ed. Moi, ce n'est pas nouveau, il m'a qualifié d'écureuil, comme David jadis. L'ours me semble la comparaison parfaite pour parler de Sébastien. Peu importe l'heure il est fatigué, il ne pense qu'à dormir pour être en forme le lendemain. C'est son obsession, dormir et la fatigue. Le matin c'est encore pire, il est incapable de sortir du lit. Je ne peux le toucher, il a toujours l'impression de manquer de sommeil. Le problème c'est que je suis en air le matin, comme Edward, alors que Sébastien ferait plutôt l'amour le soir. Est-ce que je veux vraiment finir mes jours avec un ours ? Si l'on couche avec un autre, aime-t-on encore son copain ? Eh bien, je voulais expérimenter quelqu'un d'autre depuis longtemps, j'ai attendu pour la bonne personne, je peux maintenant faire des comparaisons. Cela va-t-il changer quelque chose au niveau de mes sentiments pour Sébastien ? Je me demande si je devrais partir pour les Etats-Unis retrouver Ed. Veut-il seulement une relation stable dans la fidélité ? Je ne veux pas essayer quelqu'un d'autre. C'est de valeur, chaque fois que l'on couche ensemble Sébastien commence à se masturber et dix minutes plus tard c'est terminé. Edward aime le faire en quatre heures ! Dieu ! Il éjacule habituellement cinq fois ! Il m'est arrivé une seule fois de venir quatre fois avec Sébastien. Trois fois assez souvent en début de relation. Et puis il existe une autre barrière, Edward a une blonde. Mais pas parce qu'il l'aime, pour le sexe ! Il me dit cependant qu'il n'éjacule jamais plus d'une fois avec les filles. Lorsque l'on est entré dans un magasin de films pornos pour gays à Montréal, il avait déjà vu plus de la moitié des films, connaissait les titres et noms d'acteurs. Qu'est-ce que cela signifie ? J'ai toujours cru qu'un film porno en valait un autre, aucune différence, de faux noms sans popularité au générique. Pauvre fille, Catherine qu'elle s'appelle, comme elle va souffrir un jour. Comme il se joue d'elle, aucun remords pour la tromper à droite et à gauche, ce qui devrait me faire réfléchir sur l'histoire de ma propre infidélité. Sort-il avec elle pour l'image ?

Pourquoi cela est-il arrivé ? J'ai cette impression que Sébastien va le savoir et que quelque chose va changer radicalement dans ma vie. J'admire Ed, il est plus fort que je ne le croyais, il est un peu adipeux, mais beau. J'en garderai un souvenir inoubliable, c'est la réconciliation du passé et du présent. Reste maintenant le futur. Mais je suis prêt à l'affronter, dussé-je souffrir. J'espère juste que Sébastien n'en souffrira pas, c'est là mon unique préoccupation.

 

 

Sans trop m'en rendre compte, c'est encore au mois de mars que le besoin d'écrire se fait sentir. Cette fois-ci Ed peut en être la raison, mais certainement pas Sébastien. Sa crise à lui devrait venir avec le changement de température plus tard durant le mois. Il se mettra à paniquer jusqu'à ce qu'il s'achète des billets pour aller quelque part. Je pense encore à Ed, c'est plutôt stupide, je n'ai pas aimé extraordinairement faire l'amour avec. C'est son absence tout court qui m'ennuie. Mais j'ai encore cette envie de le prendre dans mes bras, sentir son parfum, l'embrasser.

Sébastien me dit souvent que j'ai autour de moi, juste par les gens que je connais, matière à écrire un roman complet. C'est vrai, mais ces gens que je décrirais, me parleraient-ils ensuite ? Comment pourrais-je écrire sur mon oncle Jean-Marc à propos qu'il est l'homme de la maison et que sa maison, avec les quatre enfants, est une porcherie permanente ? Sans dire en plus qu'il fait partie, comme Louis et Charles, d'une sorte de religion bizarre. J'ai eu de bonnes conversations avec mon oncle Louis et peut-être même qu'avec lui j'ai inconsciemment acquis plusieurs connaissances. Il pense que d'être gay est mal et que je devrais changer tout de suite. Il croit que ma vie est une perte de temps et d'énergie, que je vais souffrir après la vie. Il s'agit donc de dire que je suis immoral et que je brûle la chandelle par les deux bouts. Eh bien, je me suis masturbé une fois avec Sylvain, j'ai eu un copain Sébastien, des préliminaires avec Ménard arrêtés par les remords, puis couché avec Edward malgré les remords. Les remords disparaissent, mais pas les regrets de ne pas avoir été plus loin. Je suppose que la vie de Louis était déjà plus chargée lorsqu'il avait 21 ans. Juste à considérer ma sœur Dominique, elle a bien couché au minimum avec une trentaine de gars, il est vrai qu'elle n'en a jamais trompé un seul. Mais mon père trompe sa femme depuis le début des temps, et maintenant qu'ils sont séparés, il trompe ses maîtresses. La société est un gros melting pot, la non-vertu se retrouve un peu partout. Il serait vain de mal juger une catégorie sous prétexte qu'elle ne fait pas partie de la majorité. Mais ses raisons, à Louis, vont plus loin. Cela remonte à Sodome et Gomorrhe. Moi, de ce que j'en ai lu, il s'agit surtout de parler d'une société où la promiscuité est devenue la loi, c'est-à-dire que l'on couche avec tout le monde, sans fin. Ce qui n'est pas mon cas, ni celui de mes amis. Mais je ne cacherai pas que le sexe est important pour moi, comme pour tout le monde d'ailleurs. Ceux qui le refoulent aux yeux des autres en arrivent certainement à la jalousie, à crier à la non-vertu ou au jugement, seul moyen pour croire que leur sacrifice n'est pas inutile. Moi j'ai pour idée que rien n'est mal jusqu'à ce que quelqu'un souffre physiquement ou moralement. Alors coucher avec Ed est mal, car Sébastien pourrait en souffrir. Et connaissant la mécanique des événements, il le saura un jour, alors j'en verrai les conséquences.

 

 

Murielle a laissé son copain voilà un an et demi parce qu'elle ne voulait pas d'une vie de couple dont l'avenir est déjà tout prévu. Elle a couché avec deux gars avant d'en trouver un troisième et de l'emmener chez elle. Marko vient de la Bulgarie et a les cheveux longs, les parents de Murielle en ont perdu l'appétit. Une semaine plus tard Murielle avait son billet pour le downtown Ottawa. Elle déménagea un ou deux mois après, pour un avenir moins que certain, avec Marko. La vérité à propos de ce nouveau venu a pris du temps avant de faire surface. Et les problèmes refont encore surface. Vols et vendeur de drogue, entre autres. Enfin, tout ça pour dire que l'on peut changer sa vie, coucher avec d'autres, tout cela avec une conscience claire. Elle n'est pas folle, elle crisse son copain là avant d'aller voir ailleurs. Ô misère ! Moi qui n'ai que 21 ans, que se passerait-il si je n'avais pas vécu ? Dring ! Le réveil sonne, j'ai 35 ans, seul, impossible d'attirer quoi que ce soit. Comme cela me fait du bien d'entendre Edward me dire que ce fut extraordinaire le week-end passé. Je l'ai appelé ce soir. Je lui parle, il bande. Malheur, il me compare encore à un écureuil, mais il trouve ça tellement cute les écureuils, ça lui donne envie de le prendre dans ses bras et l'écrabouiller. Moi j'ajoute qu'un des écureuils finit toujours par se faire écraser de toute façon, ou pire, demeure à des kilomètres de l'autre. Si je laisse Sébastien, il s'en remettra, trouvera quelqu'un d'autre. Je n'en peux plus d'espérer qu'il réussisse dans la musique, j'ai déjà suffisamment de tracas. Paris, next destination, un jeune homme du Canada qui débarque à Paris avec le seul Père Goriot et qui s'imagine qu'il deviendra un Balzac.

Où es-tu ce soir ? Perdu dans l'Université d'Oswego, tu portes une de tes chemises en flanelle et ton parfum français. Entouré d'amis ou seul avec ta copine. Elle te serrera dans ses bras, t'embrassera dans le cou et vous vous embrasserez à la française. Où es-tu ce soir ? Devant un ordinateur ou seul à marcher à l'extérieur, pensant à moi peut-être. Je t'embrassais derrière l'oreille et tu jouissais fort. Quel effet je te fais, on dirait. Si Anne avait été absente de la maison, comme nous en aurions fait davantage. Lunatiques de l'univers, je vous ai compris ! Je suis en léthargie complète, malade moralement, séduit au sang, déchiré entre deux hommes. Tu me prenais la main, me parlais de très près. Comme Sébastien, tu m'as dit que j'étais la première personne avec qui tu aimais être aspergé de mon... Ton visage c'est la joie, l'expression du bonheur, la folie, le prêt à faire n'importe quoi, même à sacrifier des choses. Mais certainement aussi seras-tu porté à ne point manquer une chance d'avoir du plaisir, cela inclut l'infidélité. Ainsi nous ne serons jamais en relation à long terme. Mais plutôt des amis qui coucheront ensemble à l'occasion. Comment puis-je ne pas m'indigner en disant cela. L'Amour christ ! Je t'aime ! Ma peur c'est de découvrir que je t'aime plus que le Sébastien. Dans ce cas je sacrifierais tout. Mais maintenant je me vois incapable de distinguer mes sentiments, c'est là le fruit du mois de mars. Chacun se réveille à la vie mais doit d'abord traverser la période du réveil. Ah Ed, j'aimerais te revoir pour apprendre à te connaître davantage. Ouvre-moi ton passé, j'y devine l'opposé de Sébastien en personnalité. J'y soupçonne encore bien de l'admiration. Que je tomberais amoureux facilement avec toi !

La fin du monde est à nos portes ! Le mois de mars m'apporte à nouveau la joie des échéances. Déclaration de revenu, formule de prêt et bourse, demandes d'inscription aux universités, travaux longs, livres à lire, rêves à réaliser... je sacrerais mon camp pour la France aujourd'hui ! Paris, Paris, Paris ! Cette ville m'appelle à elle comme jadis elle appelait à elle les artistes des quatre coins du monde. Un grand cri languissant au-dessus de l'océan, ouaaaahhhh, quand bien même il s'agirait d'une vie de misère, une misère à Paris, c'est une littérature pour l'éternité ! A Ottawa, ma misère est sans avenir ! Bon dieu, il est probablement trop tard pour aller étudier en France. Paris, Paris, Paris ! Même s'il s'agit d'y laisser Sébastien derrière, s'il m'aime, il me suivra, sinon, je trouverai quelqu'un d'autre. Quelle libération ! Vive Ed pour m'avoir ouvert les yeux sur l'asservissement qui m'assaille. Pour Sébastien je mourrais à Ottawa ? Sébas ne partira jamais seul, il faut le forcer à me suivre. Peut-être viendra-t-il ? Il est un Français, c'est déjà ça, moi je vais faire des démarches pour sacrer le camp d'ici ! Ma crise commence, imaginons celle de Sébas qui s'en vient.

Ô Ed, tu me rappelles Paris, tu es la misère que je veux vivre, rue des Bernardins, Quartier Latin, le site de ma nouvelle inspiration. Ces derniers temps j'ai expérimenté ces sortes de vertiges-fatigues qui me rendent prêt à perdre connaissance. Si je repars pour Paris, seul, je me trouverai vite des amis. Comment faire avaler ça à mes parents ? Fuck them, j'y vais cet été ! J'y resterai le plus longtemps possible, sur place je ferai des démarches pour y demeurer. Mais pourquoi pas Montréal ? No way ! « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, tu vois, je n'ai pas oublié. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ! Et le vent du nord les emporte... » Prévert's poetry !

 

J'ai téléphoné à l'Ambassade de France, demain ils vont me rappeler. Je veux faire des études supérieures à Paris, je suis prêt à partir au mois d'avril. J'espère qu'il n'est pas trop tard. Hier Sébastien m'a parlé de ses idées futures. Je croyais être désespéré mais Sébastien me le semble davantage. Hier j'ai compris des choses. S'il ne m'avait pas dit qu'au moins il aurait bientôt un diplôme universitaire, j'aurais été tenté d'avouer qu'il avait raté sa vie. Plusieurs mauvais choix, le voilà sans avenir. Cela m'a affecté. Quoi ? Moi qui prône le changement de ce système -comme Mme de Beauséant du Père Goriot qui connaît l'horreur des rouages de la société aristocratique et bourgeoise de Paris, mais qui pourtant les accepte et joue le jeu - me voilà qui veut me lancer dans des études supérieures alors que j'aimerais bien tout vendre et prendre une vie sabbatique à Paris ? Mais comme je me sentirais perdu en faisant cela. Aucune aide à attendre de mes parents, je me retrouverais vite à mendier, pleurant comme celui que j'ai rencontré dans le métro à Châtelet-Les Halles.

Sébastien en est déjà à sa deuxième expérience en affaires. Une vague histoire d'entretien d'automobiles à 17 ans, presque une faillite, avec publicité et enregistrement au gouvernement. Puis l'histoire des crayons et cartons d'allumettes avec noms des compagnies, sa propre entreprise à 22 ans qu'il a mise sur pied avec nul autre qu'Eric, son ex. Encore des vérités qui reviennent à la surface, ce n'était pas le moment, moi qui me pose tant de questions. Le voilà encore qui veut s'embarquer dans une campagne vouée non seulement à la faillite, mais qui lui coûtera tant en temps que cela ne servira pas sa carrière en musique. Il veut y embarquer sa mère et ses fonds, et moi ! Moi, étudiant à temps plein, je m'en irais construire des hommes nus en plâtre faisant office de lampe pour satisfaire une minorité des gays, eux-mêmes une minorité de la société ? Une histoire de crayons fait faillite absolue, le voilà avec une idée aussi pire, sauf que cette fois-ci il veut y engouffrer la petite fortune de sa mère. Il lui reste son espoir en musique et moi, dit-il. Je l'admirais, sachant toute cette situation à l'avance, mais lui se déteste, se voit comme un moins que rien, il m'a convaincu. Je n'ai rien contre le fait qu'il pourrait n'être rien, ce n'est pas ce qui m'arrête, c'est plutôt son désespoir. Qu'il arrête donc, il a de l'avenir dans la musique. Il veut mettre sur pied une compagnie ? D'accord, mais il faut jouer sur des valeurs sûres. Il veut monter cela avec sa mère ? D'accord, je l'aiderai peut-être.

Parfois je me demande ce que je veux aller chercher à Paris. Peut-être que j'imagine aller retrouver Ed ou son pareil ? Mais je me souviens ce rêve à mon retour de Paris. J'y étais retourné et il n'y avait plus ni Edward ni Sébastien, j'étais désespéré. C'est là que j'ai dit : « Il faut revenir, il faut m'avouer des choses ! » Un an plus tard c'était fait, mais à quel prix. Hier je ne pensais qu'à lui, couché dans le lit de Sébastien, alors il téléphona. Mon cœur battait, je lui ai parlé un peu, incapable, il a dû croire que je ne voulais rien savoir de lui. Il faut que ce soit clair, Paris c'est le renouveau absolu.

Pauvre Sébastien, je suis dur avec lui en mes idées. Je l'aime. J'aimerais qu'il me suive à Paris. J'ai parlé avec la femme de l'ambassade, mes chances sont grandes d'être accepté qu'elle a dit, même à la Sorbonne. Me voilà déjà dans l'avion, prêt à partir, étudiant à Paris, en onze mois j'aurai ma maîtrise ! Avec ça je peux déjà faire quelque chose. Moi et Paris, une misère qui n'en est pas une. YA YA YA, it seems that I'm already there ! Si je suis accepté, je crisse le camp au plus vite. En juillet ou début août ? Je n'emporte que deux valises and that's it ! Faudrait que Sébastien travaille tout l'été, que l'on parte ensemble à Paris, qu'il prenne son année sabbatique et emporte son synthétiseur. Il pourra trouver un travail là-bas, il n'aura pas tous ces problèmes avec l'immigration. Je ne veux plus de ces rêves qui n'aboutissent jamais, Paris m'appartient. J'espère juste que mon père y verra son intérêt, lui qui se flattait de voir sa fille ingénieure et son garçon en droit. Une lueur reviendra-t-elle dans ses yeux ? Mon fils en maîtrise à Paris ? Ou plutôt, le p'tit christ, ce serait si simple d'étudier à Montréal ou à Ottawa ?

 

 

Sébastien est venu ce soir. On a fait l'amour pour la deuxième fois depuis le départ d'Ed. C'était mieux que voilà trois jours, mais il manque cet effet piquant comme quand Ed est avec moi. J'ai peur. Peur de ne plus l'aimer, sans pour autant avoir Ed, sans pour autant savoir si j'aimerais Ed. Je me suis vu si libre en le reconduisant à sa voiture. Pour la première fois je me sentais comme quelqu'un qui faisait sa jeunesse ou qui allait la faire. Je me voyais partir pour Paris, non pris dans une relation, libre de jouir de la vie comme je l'entends, acquérir l'expérience la plus bizarre avec les gens les plus variés, pour ne pas dire avariés. Ouais. Moi qui capotais de voir que Sébastien avait couché avec au moins une dizaine de personnes, voilà Ed qui couche avec sa copine, couche avec un gars probablement écœurant la veille à Montréal, le lendemain le voilà dans mon lit alors que je sors avec Sébastien. Quelle histoire, digne du vaudeville parisien. Ah, je me délecterai de ce théâtre de boulevard lorsque je serai à Paris. J'aimerais revoir Edward pour comparer avec Sébastien. Cette nuit furtive n'a peut-être pas été concluante. Seulement au niveau de la brisure de mon asservissement envers Sébas, si je puis m'exprimer ainsi. Ah que la vie est difficile parfois.

Ed m'a laissé un message de mauvais goût. Il a signé un billet d'un dollar américain et a écrit : « Here is a real American dollar from your American friend, Ed de NY ». Semble-t-il, il joue sur le fait qu'il soit américain, comme si l'on était en admiration envers ce fait. Ne sait-il pas que la planète entière déteste les Américains ? Même si l'on ne peut critiquer le fait qu'ils sont absolument nécessaires à un équilibre mondial dans la balance des pouvoirs. Mais encore, on connaît ses tares, ses contradictions. Peut-on être fier d'être américain ? Quand je vois les chartes musicales ou de cinéma à travers l'Europe et que je constate que dans le top 10 il y a huit films américains traduits, j'ai envie de pleurer. Quel viol au niveau culturel ! Cela ne m'empêchera pas d'apprécier ces films, ces acteurs, cette musique, que voulez-vous, on appartient à sa génération. Je me demande juste comment leur monopole et réussite peuvent être si absolus. Mais Edward a raison, il existe tout de même une jeune génération à travers l'Europe qui adore les Etats-Unis. Puis ça impressionne d'être new-yorkais. Moi-même, j'étais fier d'avoir couché avec un Américain. Où s'arrêtera donc la bêtise ? Quelle est donc la sensation que l'on ressent lorsque l'on couche avec un Allemand ? Un Juif ? Je n'en dis pas davantage. Mais s'il existe une différence entre Sébastien et Edward, elle est psychologique, et mes sentiments pour l'un et l'autre semblent indépendants de ma volonté.

Que c'est extraordinaire de croire qu'Ed soit straight, puis de finalement savoir qu'il est gai et de coucher avec lui. Jamais je n'aurais osé croire qu'il était comme moi et qu'il me tiendrait dans ses bras un jour. Comme je l'appellerais tout de suite et l'inviterais à retourner à Paris. Mais n'aimerais-je pas mieux m'assurer un avenir avec Sébastien ? He is still very beautiful, especially when he's nude. Mais Edward en caleçon et t-shirt, avec son bedon qui se voit un peu, c'est incroyable. J'explorerais son corps de A à Z s'il revenait. Mais il m'a spécifié qu'il ne recoucherait pas avec moi, car Sébastien est son ami. C'est vrai qu'il serait définitivement immoral de bâtir une double relation dans le dos de Sébastien. Mais devrais-je le laisser là ? What a tricky situation. Je réentends Ed me dire : « I tried so hard to resist you ! » J'imagine qu'il voulait dire qu'il a essayé un peu plus que s'il n'y avait eu aucune barrière. Tout s'est passé si rapidement. Quelle expérience ! Je me revois allumer la lumière, le voir étendu sur le lit, me coller contre lui, avoir sa bouche contre la mienne. Chacun des détails de sa personnalité refait surface. Sa petite boîte où il range sa brosse à dent, sa soie dentaire, sa voiture, ses cassettes, on me dirait en admiration totale. Ô Edward, je revois même le gros ED écrit au crayon-feutre sur ta tasse. Si tu as pu sentir que j'étais en érection lorsque je t'ai pris dans mes bras à l'Hôtel des Gouverneurs à Montréal, cela ne me surprend guère. Je pense même que Sébastien l'a remarqué, il s'est retourné deux fois pour regarder. Tant pis, j'ai tant besoin de cela, je ne pourrais même pas reprocher à qui que ce soit la tournure des événements. Ed serait-il l'âme sœur ? J'espère que non.

 

 

J'ai enfin posté toutes mes demandes d'université, en particulier celles de Paris. Mais je suis trop fatigué pour l'apprécier et découragé de savoir qu'il est peut-être trop tard. Edward m'a téléphoné hier soir. Sébastien était en dépression, alors Ed a rappelé un peu plus tard. On s'est masturbé au téléphone. Je ne suis pas venu, c'est-à-dire que je n'ai pas éjaculé. Edward semblait déçu. Il interprète peut-être cela comme s'il ne me faisait pas d'effet, cela m'affecte. Mais je suis tant fatigué ces temps-ci. Le temps passe vite, c'est indéniable, il reste moins d'un mois d'école. Le physique en prend pour son rhume. Bientôt les rhumatismes, je le sens. C'est la première fois de ma vie que je ne désire pas finir l'année scolaire. Je n'ai rien à attendre de l'été, plutôt le désert et l'insécurité. Vais-je travailler ? M'ennuyer ? Repartir vers Jonquière ? Demeurer ici pour Sébastien ? Comment irait notre relation alors ? Puis Ed dans tout cela ? La prochaine fois, je serai en monde connu, j'en ferai davantage, le sucer entre autres. Je bande à y penser. Le problème c'est aussi que j'ai de la misère à l'imaginer. Même son visage, je dois faire un effort pour m'en souvenir dans ses moindres traits. Il m'a dit avoir fait un rêve la semaine passée, très réel. J'étais nu dans ses bras, il sentait mes jambes contre les siennes, il s'est réveillé en sursaut avec un oreiller dans les bras. Est-ce possible ? Maybe he's becoming new-yorkais crazy? Mais j'y crois et je peux apercevoir jusqu'à quel point j'ai laissé ma marque sur ce jeune homme. Comme il est bien de se flatter ainsi, un jour je ne le pourrai plus, profitons-en. Peu importe, je parlais d'Edward, le beau jeune homme qui n'a plus aucun intérêt pour Catherine sa copine. Il l'a rencontrée avant-hier, il lui a fait comprendre que c'était fini. Il insiste auprès de moi qu'il ne voudrait jamais que par sa faute moi et Sébastien nous nous laissions. Mais pour moi, il a enfin compris qu'une femme dans sa vie, ce n'est pas le paradis. C'est triste d'ailleurs, mais ça en prendrait beaucoup pour m'en convaincre définitivement. Je regarde tous ces couples hétérosexuels, dieu qu'ils semblent avoir une vie plate. Encore que, ma définition de ce qu'est une vie plate prend des proportions inquiétantes. Paris me réveillera-t-il ? Même psychologiquement ? Et si Paris était plat ? Si je m'écoutais, je prendrais une virée sur la drogue, dure en l'occurrence. On attend tellement de choses de la vie, pourquoi ne nous a-t-on pas dit qu'il n'y avait rien de plus au programme que notre quotidien actuel et plat ? Même le sexe ne contente pas.

Monsieur Vanvinburène sera dans mes rêves cette nuit. Mais il ne sera pas nu avec sa chose entre mes jambes, il sera devant son ordinateur à me réclamer trois mois de travaux hebdomadaires en retard. Je me déshabillerai alors, lui caresserai le crâne dégarni et le bedon trop gros, il me suggérera d'oublier les futilités du cours. A Dieu monsieur Vanvinburène. Je suis Eugène de Rastignac, je m'en vais me confronter à Paris tout entier. Je me vois déjà le porte-parole des Québécois en France. Leur rappelant qu'il existe tout de même huit millions de francophones au Canada, et que ce chiffre, ils ne pourront plus l'ignorer trop longtemps.

 

 

J'ai certainement des problèmes psychologiques de ce temps-ci. Hier j'ai encore fait des folies. J'ai bu la moitié de la bouteille de vin que Sébastien avait laissée par hasard et j'ai téléphoné le Edward à Oswego. Le problème c'est que cette fois-ci je suis venu. Je commence à me sentir vraiment coupable, dans tous les sens. Il me semble que je me joue de Sébastien, qui parle d'ailleurs un peu plus de me suivre à Paris, de même je me joue d'Edward puisque je vais demeurer avec Sébastien. J'amplifie un sentiment qu'il a pour moi, pour rien. Je lui ai dit que je l'aimais hier, il m'a dit de même, en spécifiant qu'il s'agissait d'un trop gros mot. Jusqu'où ira-t-on ? Est-ce que les gens straights se mettent aussi dans des situations comme ça ? Je n'en doute pas, le frère de Shelly entre autres avait deux blondes en même temps, je le soupçonne de ne pas s'être posé la question à savoir s'il était bien de se jouer ainsi des gens. Si j'en crois ma pseudo-philosophie sur le bien et l'expérience, c'est indéniable que je vais apprendre beaucoup, à faire la distinction du bien et du mal, mais en faisant le mal. Le problème commence là où je me sens comme si j'avais outrepassé les limites et qu'il n'y avait plus de retour possible vers le bien. Comme si j'avais failli totalement et qu'il ne me restait plus qu'à oublier mes idées. Mais je crois que ce paradoxe n'en est pas un. L'expérience se fout pas mal de l'humain, de ce qu'il est capable de faire. Coucher avec une, dix ou mille personnes ne changera rien. C'est la souffrance que l'on cause qui compte, et celle que l'on reçoit ou que l'on est en mesure de percevoir. Le problème aussi c'est lorsque je me mettrais à coucher à tort et à travers, sans m'attacher à personne, sans les connaître. Ce serait là une stagnation, une non-possibilité d'avancement sur la ligne de l'expérience. Les interactions entre moi et Sébastien, moi et Edward, Edward et Sébastien, c'est déjà fort complexe. Peut-être qu'éventuellement je serai davantage en mesure de distinguer ce que je dois apprendre là-dedans. Encore que, il s'agit peut-être de m'orienter vers des décisions plus importantes, comme le départ pour Paris. Si tout semble évident en ce qui concerne le futur, je dois cependant avouer qu'il risque de changer encore. Ne serait-ce que les choses tournent et qu'on ne sait jamais si la meilleure solution qui se présente pour l'avenir consistera bien en la meilleure solution dans six mois. Mais pour l'instant, ce n'est pas inutilement si Sébastien a la nationalité française et qu'il se retrouve devant un vide dans sa vie pour septembre prochain. Je vois bien qu'il me suivra en France, il en rêvait, il en a la possibilité, il en a le désir. Encore deux semaines de mars, il dira oui je pars. J'avoue que ce serait bien. J'ose croire que je vais oublier Edward, arrêter de lui dire des choses qui le feront rêver ou espérer, me concentrer pour raviver la flamme avec Sébastien. De toute façon, j'ai de bonnes raisons de croire qu'elle ne sera pas difficile à rallumer, puis je pense que l'étape Edward est accomplie : me faire rêver à la France, me faire courir à l'ambassade, me tenir en haleine jusqu'à ce que j'aie posté les demandes d'admission. Mais l'avenir m'en dira tant. Il n'y a pas que moi à soutirer des avantages ou désavantages dans tout cela. En attendant, Edward lui-même traverse une drôle de passe avec sa copine. Il n'y a que Sébastien qui semble en retard sur les événements, je ne doute pas que la crise s'en vient.

Si Jean savait à propos de bien des choses, je n'ose même pas en parler ici. Cinquante ans après l'Holocauste, je n'ose même pas parler des Juifs. C'est que le racisme envers les Juifs est encore effrayant. Quand je pense que Jean est non seulement juif, mais qu'il est homosexuel en plus, je me demande quels peuvent être ses espoirs de traverser la vie sans rencontrer de problèmes. Il veut repartir pour Jérusalem, ou du moins Israël, il finira en prison, ou mieux, on l'assassinera. L'homophobie est plus inquiétante que l'antisémitisme à l'heure actuelle, car aucune charte des droits et libertés n'interdit à quiconque d'être juif. Alors que plusieurs Etats américains, ainsi que la Chine entre autres, nous disent illégaux explicitement. Mes propres voisins ne m'acceptent pas. Je suis jugé telle une menace constante pour les valeurs de la société, jugé et pendu avant même de naître. Cet idiotisme est surprenant. A les entendre aujourd'hui, sans les lois, on nous tuerait tous sur-le-champ. Mais sur quoi reposent-ils qu'être homosexuel puisse être illégal ? Ou plutôt, sur quels principes interdisent-ils les relations homosexuelles ? Cela ne les concerne aucunement ! N'est-ce pas une violation de mon être ? Vais-je chez mes voisins leur dire ce qu'ils sont en droit de faire lorsqu'ils font l'amour ? Pire, m'en vais-je explicitement écrire dans la Charte des droits et libertés qu'il leur est interdit de faire l'amour si ce n'est pas dans le but exclusif de faire un enfant ? Et leurs principes découleraient, je crois, de la Bible. Pas en Chine en tout cas. Eh bien, en ce qui concerne ceux qui ont une charte où c'est dit qu'il est interdit de discriminer en rapport à l'orientation sexuelle, ceux-là, s'ils ne peuvent comprendre le non-sens de leur sentiment, peut-être finiront-ils par le comprendre de force. Non, sans espoir, la Bible a laissé sa marque indélébile dans les guerres planétaires et cela non plus ils ne le comprendront jamais. Le crétinisme des sociétés est sans borne, surtout lorsque celui-ci a été imposé dès l'enfance et qu'il fait encore office d'enseignement aujourd'hui. Lorsque l'on se décidera à tuer tous les homosexuels de la planète, ce sera au moins 700 millions de personnes que l'on tuera, et ce, à l'intérieur de chaque société ou religion. Autant prendre un humain et lui arracher 10 % de son cerveau. Pas de problème, c'est juste 10 %, mais le cerveau fonctionnera-t-il très bien après cela ? Je n'en doute pas. Si l'on me réfute encore ces 10 % d'homosexuels, j'attaquerai en disant que chez la plupart des gays il est impossible de voir à l'œil nu qu'ils le sont, suffit d'aller dans un bar gai pour constater ce fait. Puis dans tous les groupes d'étudiants que j'ai fréquentés en vingt ans, j'ai toujours pu en identifier un où c'était évident. Toujours. Souvent deux. Sans compter que je l'étais moi-même. Il y a donc toujours eu, ou presque, deux homosexuels connus de moi en chaque groupe de 22 à 30 élèves. Nous sommes déjà près des 10 %. En comptant maintenant ceux dont j'ignore qu'ils le sont - il m'est arrivé souvent d'apprendre ensuite que des gens dont on ne se doutait de rien l'étaient - on saute les 10 %. Un autre exemple. Dans ma classe actuelle, mon cours de ce matin avec M. Lemay, sur 13 étudiants, quatre le sont officiellement. Eh bien, 4/13 nous donnent 31 % d'homosexuels. Mais nous sommes en arts, il existe davantage d'homosexuels en arts, paraît-il. Prenons donc mon ancienne classe de droit, je ne sais plus combien nous étions et je connaissais peu de gens. Mais j'ai connaissance de trois autres qui le sont, puis des rumeurs pour quelques autres. Sans compter ceux qui se l'avoueront bientôt et ceux qui le sont mais dont j'ignore l'existence : on dépasse les 10 %. Des professeurs à l'université ? J'en ai connu au moins quatre qui l'étaient dont les gens le savaient et en parlaient. Quatre autres au collège dont j'ai connaissance. J'ai même parlé directement avec eux, ou je les ai rencontrés dans les bars gais, ou mes amis les ont rencontrés. Vous voyez, une personne sur dix qui est homosexuelle est un chiffre réaliste et minimal. Si les tabous disparaissent un jour, la population comprendra enfin qu'elle ne peut s'amputer de 10 % de la population. Même, si elle ne le comprend pas, nous serons alors dans la capacité de les rendre impuissants face à nous.

J'ai rencontré Vanvinburène au Pivik. God ! C'est fait exprès ! Je devrais l'accuser : « Il fait exprès ! » Sébastien m'a téléphoné ce soir. Comme il semble dépressif, il se rend compte que je l'aime moins de ce temps-ci. Ça m'a donné un choc, je crois que je l'aime. Je souhaite qu'il devienne un rien plus nostalgique et romantique, pour que je puisse revenir à lui plus facilement. Je suis déjà si loin. Mais chaque fois que je le reverrai je me rapprocherai de lui. En attendant, je me demande si je vais poster la lettre suivante à Edward ?

 

Salut ô Ed !

La vie est plate. Je suis dans le cours de M. Vanvinburène, ça dure trois heures et je lutte pour ne pas ronfler. Dans ces temps je ne fais que penser à toi. Dans tes lettres, parle-moi de ton passé. D'où viens-tu, qui es-tu, pourquoi toi et ta sœur étudiez à Oswego et non à New York ? Pourquoi étudies-tu la littérature française ? Pourquoi ne resterons-nous jamais dans la même ville, sinon Paris ? Tu dois trouver toi-même du travail en France. Mais pour être professeur, ce sera difficile. Peut-être tu peux t'inscrire à une université de Paris ? Quand donc te reverrai-je ? Tu m'as promis de faire l'amour pendant quatre heures, puis de prendre un bain avec moi, je ne peux penser à autre chose. Mais tu sais, je me contenterais de ta présence, ta senteur, de te prendre dans mes bras. Ah ! Si je pouvais ressentir la même chose avec Sébastien ! Quand donc vas-tu revenir ? Serons-nous seuls ? Sébastien se rendra-t-il compte de quelque chose ? La solution serait de laisser Sébastien, j'en serais incapable, sauf si je me rends compte que tu es mieux. Je dois te revoir pour cela, et je dois pouvoir te voir souvent, ce qui me semble impossible. Il nous faut nous contenter d'une relation d'amitié à distance et espérer se voir lorsque c'est possible. Si tu reviens, cela ne me surprendrait pas que Sébastien veuille que tu ailles chez lui. Ah Ed, tout nous sépare et j'ignore quels pourraient être mes sentiments envers toi.

Tu imagines, si nous étions tous les deux à Paris ? Ce serait merveilleux. Ô Ed, j'aime tout en toi. La vie est cruelle, je suis face à un avenir incertain, je ne sais plus quelle place occupera Sébastien, mais je sais que je veux être ton ami, mais pas un ami comme les autres. Jamais je ne voudrais que tu te forces à m'écrire ou m'appeler. Moi aussi j'ai en moi un endroit qui t'est réservé. Trouvons un terme approprié : nous sommes special friends, des amis spéciaux. So you're my special friend, ô Ed, pour longtemps j'espère. Il est tellement rare de rencontrer la bonne personne. Moi aussi j'ai gardé ce souvenir lorsque je t'aidais en grammaire à Paris. Comme j'étais déçu lorsque tu m'as montré la photo de ta copine, en plus je la trouvais laide. Excuse-moi, c'est de la jalousie. Mais que vient faire la jalousie là-dedans. Tu as droit à ta vie et moi la mienne, malheureusement. Il me faut te voir au plus vite, je veux te voir ! Reviens bientôt, invente-toi un prétexte, ou viens à l'insu de Sébastien. Je veux me retrouver avec toi, en caleçon et t-shirt, puis nus. Edward, je voudrais t'embrasser dans le cou, toucher ta peau, te gratter le menton, te regarder l'intérieur de la bouche, voir ma réflexion sur tes dents, puis le reste, je te laisse l'imaginer. Je t'aime (le gros mot) ô toi my special friend.

 

Comme cette lettre est puérile. C'est la première fois que j'utilise ce mot, mais aucun autre n'aurait ici sa place. On accuse souvent de puérilité, d'innocence, de naïveté, d'inexpérience. Mais lorsque nous en sommes conscients, les accusations tiennent-elles encore ? Conscient et ne rien changer à ses actions, qu'est-ce que cela signifie ? Vive la puérilité !

Je suis d'humeur massacrante. Jim m'a reproché des banalités, je lui ai presque sauté au cou (pour l'égorger). Ses banalités, qu'il les garde donc. Lui qui ne parle jamais, je le sais très bien que lorsqu'il parle c'est que le problème est beaucoup plus généralisé, et surtout ailleurs. Le problème n'est pas dur à voir, il n'en veut plus de ses colocataires qui détruisent sa maison. Puis son copain Nick voudrait nous sortir de là. Il prendrait ma chambre ? C'est définitivement la fin de mon bail, à la fin de l'été, Paris ou non, I'm out of the house. Non pas que je ne veux plus affronter les problèmes, mais j'accepte que cela fait plus d'un an que Jim cherche à se débarrasser de sa visite et que c'est le temps que je le comprenne. Il n'a jamais osé faire l'amour avec Nick while we were home. They need everyone to be out. Is this because he is Italian? Catholic? Non, j'exagère, mais il est tout de même prude le Jim, et c'est aussi la première fois que j'utilise ce mot. Mais vaut mieux être puéril et conscient que prude et inconscient ! Bon, les vacances sont finies.

Dur à croire ? Il me reste deux semaines de cours plus une demie. Les gens commencent à espérer la fin, moi je m'en fous. Je ne vois pas très bien comment je vais faire tout ce que j'ai à faire et je ne sais pas ce que je vais faire lorsque tout sera fini. On dirait que je ne puis attendre pour partir vers Paris, mais je dois avouer que je suis conscient que je serai déçu. Que je me réveille à Paris, à Ottawa ou à New York, n'est-ce pas la même chose ? Davantage de chances de réussir à Paris peut-être, même pas, et certainement bien des dépressions. Paris might not be that great, and that is what I am going to discover. I should not be that impatient to go there. Just live day by day. Cette nouvelle passivité sur ma vie, qui me permet d'arrêter de penser, de me lancer et subir l'environnement, en espérant qu'un jour cela va se terminer. I'm sick. Sick sick sick. Je n'ai pas même cette impression d'avoir terminé quelque chose avec mes études. Même si cette année ce serait le doctorat que l'on me donnerait, cela ne changerait rien. Quel est donc mon problème ? Je ne veux rien savoir de la société, je ne veux que m'isoler loin, très loin. Retour autour du Lac-St-Jean peut-être, hors des villes et villages, ça c'est de l'isolement. J'en ai assez de tous ces gens que je rencontre chaque jour, auxquels je téléphone sans cesse. J'apprends peut-être des choses, je n'en vois pas le but. Le bien, le mal, fuck it. Vingt et un ans à essayer de faire le bien pour finalement aller tromper Sébastien. Que me voilà donc bien préparé pour ma vie de saint homme. « Mais la contradiction est saine pour celui qui essaye d'adapter l'Univers à ses principes. » Si je me tirais une balle ce soir ?

 

 

J'ai dormi chez Sébastien. On a fait l'amour deux fois comme deux déchaînés. Cela me redonne-t-il espoir à Sébastien ? Je crois que oui. Je vois de moins en moins - peut-être que j'essaie de m'en convaincre et cela ne change rien, à moins que de me mentir soit inutile - mais je vois de moins en moins ce que j'ai à attendre, pour l'instant, d'Edward. Il me décourage un peu plus chaque jour par son éloignement, cela me facilite la tâche pour l'oublier. Entre autres, je peux me rabaisser sur le fait qu'il a couché avec trop de monde, embrassé six gars en un seul soir à Montréal, qu'il a couché avec un christ de laid dans cette ville, une loque humaine (je ne l'ai jamais vu). Que dirais-je encore pour l'oublier, rien à faire, j'ai toujours ce petit espoir de le revoir. Sébastien m'est devenu soudain moins important, j'ai même besoin d'un éloignement, je n'arrive pas à croire que je puisse penser cela. Je crois que je vais partir pour Jonquière cet été. Même si alors il me faudra être loin de Sébastien et d'Ed. Et s'il m'écrivait une lettre ?

 

 

Nous sommes allés prendre un verre au Café Nicole, moi, Sébastien, Nathalie et Adeline. Ce fut bien, nous avons bien ri, parlé de tout sauf de la pièce d'Ionesco qu'on venait de voir à l'université. J'espère qu'aucune de ces filles ne s'intéressera éventuellement à moi, mais notre conversation fut intéressante. Peut-on encore parler avec une fille sans qu'elle s'imagine que l'on pourrait être intéressé à coucher avec elle ? Je n'en sais rien. Mais Nathalie aurait de bonnes chances de le croire. Sans m'en rendre compte, j'ai dit des choses comme quoi elle m'intéressait. L'ambiguïté provient toutefois que c'est comme amie qu'elle m'intéresse, pas par amour ou désir. Mais j'avoue que c'est le genre de fille que je voudrais si je n'étais pas gai. Mais il n'y a aucune possibilité que je pourrais la désirer sexuellement. Je l'admire comme un homme hétéro pourrait admirer un autre homme hétéro, pour certaines raisons, comme par exemple si l'autre représente ce qu'il voudrait faire ou être, sans en avoir le courage ou la possibilité. J'aime le côté sportif et courageux de Nathalie. Prête à partir en bicyclette autour des Pays-bas, elle a bien pu y rencontrer un bel homme, encore perdu aux Pays-bas.

Hier j'étais dans un party chez Cameroun avec Sébastien. C'était la fête de ce gars qui s'intéresse à Sébas. Deux gars portaient des kilts, ces petites jupes écossaises, nus en dessous pour qu'à l'occasion on puisse voir leurs parties. Oh mon Dieu, Edward et Sébastien ont pris le bord, j'ai bondi au plafond. Me voilà devenu digne de Sodome et Gomorrhe, j'aurais sauté sur Cameroun, là, dans sa chambre, ou même devant tout le monde. Aujourd'hui j'y pense déjà un peu moins. Il s'agit de sexe et rien d'autre. Quoique les sentiments viendraient peut-être, mais pour l'instant, moi, je n'ai aucun moyen pour les mythifier, me les rendre nostalgiques. Edward, j'ai la France, Paris. Et même les Etats-Unis, New York. Voilà donc le triangle de l'histoire américaine. Quelles sont donc les interactions entre la France, les Etats-Unis et le Canada ? Tombe-t-on amoureux de quelqu'un parce que l'on aime tel pays ? Edward m'a répété qu'il aimait mon côté français, que je suis comme les gens en France, qu'il avait découvert en Montréal ce qu'il recherchait et même mieux qu'en France. Que le mythe devient séduisant. J'ai couché avec un Américain qui parle français. Une contradiction vivante. De voir que je pourrais coucher avec une multitude me fait comprendre que c'est tout du pareil au même. Lorsque j'ai couché avec Edward, mes sentiments étaient confus. Je tenais un autre corps que celui de Sébastien. J'ai fini par oublier le parfum avec le temps. Jamais je n'aurais cru que le parfum puisse être si aphrodisiaque. Je n'ai même pas une photo d'Edward. Mais j'ai l'impression de toucher la multitude, d'atteindre le monde et l'humanité. Comment dire, se sentir dans l'action. Se débarrasser de cette impression solitaire, de rejeté, loin du monde et incompris. Me voilà qui va vers les gens, qui vois en chaque rencontre une banque d'informations et d'expériences. Quelle sensation j'ai depuis un temps de vouloir sauter dans les airs, exploser, crier partout une joie de vivre, un désir de vivre qui se compense par l'échange avec les gens. Enfin, je me suffis à moi-même, sans attendre de quelqu'un un quelconque salut. Je vois Adeline qui s'accroche à nous, veut des amis, Edward qui me dit ce que l'on me répète depuis longtemps, avec moi, on ne s'ennuie pas. On voit en moi celui qui apporte l'action, the entertainer. Ma sœur est du style aussi à rendre aux soirées plates un intérêt qui fait que l'on n'attend plus de l'extérieur un sauveur. J'ai longtemps cherché un Luc Villeneuve qui se suffit, qui donne l'impression qu'en étant avec lui on ne manque rien de ce qui se passe ailleurs. Je suis donc cet ailleurs, à me suffire, Dieu peut mourir. Encore que j'ai l'impression d'en manquer des choses. Sébastien ne remplit pas ce vide, puis moi je ne puis le remplir pour moi. Edward ? Ça reste à voir. Cette personne existe-t-elle ? En la multiplicité peut-être. Sur l'instant untel remplira le vide ? Cet untel changera avec le temps ? Qu'ai-je donc à attendre de la vie ? D'autrui ?

Néomie, on me l'a répété plusieurs fois, elle-même le dit sans cesse, elle se cherche. La femme de 35 ans aux enfants de 10 et 13 ans, divorcée, qui n'en peut plus d'attendre sa liberté pour vivre, voyager, étudier à Paris peut-être et qui se cherche. Elle n'en peut plus d'attendre, elle a 35 ans, elle doit absolument faire ce qu'elle doit et veut faire, elle a 35 ans et n'a plus de temps à perdre. La limite est atteinte, le gouffre s'en vient, vite-vite-vite ! Il me semble voir là la façon la plus rapide d'atteindre le ravin. Elle se cherche. Que veut dire cette expression ? Elle est en crise d'identité, and so are we, en crise d'identité. Le gros mot. Le Québec se cherche, les Franco-Ontariens se cherchent, la France se cherche, les Etats-Unis se cherchent, se trouvent peut-être aussi, en la multitude. Ceux qui se trouvent, souhaitent détruire ceux qui se cherchent, ce qui n'est pas pour régler le problème de ces derniers. Ku Klux Klan, nous savons qui nous sommes, nous savons qui vous êtes, nous allons nous débarrasser de vous, car il est important que nous puissions demeurer ce que nous sommes, puisque nous avons découvert qui nous étions et que rien n'est pire que de se chercher une identité. Néomie se cherche, so am I. Et les Ku Klux Klan ne se chercheraient pas ? Une gang de suiveurs, de conformistes à un chef peut-être, qui se laissent entraîner à tuer pour aller pourrir en prison ensuite. Suivre des chefs peu subtils, criant à qui veut l'entendre qu'ils tueront tout le monde. Comment alors se croire en sûreté et capacité d'accomplir notre mission ? Propagande nécessaire pour attirer de nouveaux moutons. Mais ces moutons, ne se cherchent-ils pas ? Quelle peur les pousse à suivre ces chefs, à agir par admiration ou par peur de ses chefs ? Et ces derniers, d'où provient cette haine pour toute une collectivité ? Ne provient-elle pas d'expériences personnelles isolées qui n'ont rien à voir avec l'humanité ? Comme le gars prêt à faire sauter la planète parce qu'il a essuyé un petit échec dans une cabane à patates frites ? Tous les moyens sont bons pour soutirer de l'argent ou avoir des pouvoirs, se croire important, base de nos sociétés, compétition pour la richesse et le prestige. Et nous serions surpris d'avoir élevé des prêts-à-tuer-tout-le-monde pour se faire servir et admirer par une gang apeurée. Avouer ses échecs, avouer ou chercher ses vraies motivations, voilà déjà un bon pas pour l'humanité. Se comprendre d'abord, comprendre les autres ensuite. Le seul message que j'aurais pour ces membres du Ku Klux Klan, c'est celui de se demander ce qu'ils cherchent vraiment, le pourquoi de leur mouvement, leur motivation ou problème en cause. Une haine, ça se justifie rationnellement. Si leur seule motivation est de s'approprier le pouvoir, la richesse, la servitude, alors leur haine est injustifiée. On dit que l'on déteste pour que les gens détestent à leur tour, pour ensuite faciliter l'action. En fait, les motivations sont ailleurs et les moutons ignorent ces motivations. Ou au contraire, ils en sont trop conscients et espèrent soutirer leur part du gâteau. Vivre et laisser vivre, quelle belle expression qui n'a jamais été entendue de personne. D'aucun peuple ou pays, surtout pas des Américains. Qu'avons-nous à attendre d'autrui ? La servitude certains pensent. Eh bien moi pas. Je tuerai moi aussi, non, je serai plus subtil et j'atteindrai mes objectifs. En attendant, qu'ai-je donc à attendre d'autrui ? En attendant, je pourrais vivre et laisser vivre. Ainsi donc, il ne me reste plus qu'à me chercher.

 Voilà que j'entre en dépression. Je viens de téléphoner à Edward. Il n'a pas reçu ma lettre, un de ses amis est arrivé chez lui, d'Allemagne, il est là jusqu'au 4 avril, empêche Ed de m'écrire, de me parler. Je panique sans raison, je ne peux rien attendre d'Edward, mais il s'est justifié pendant cinq minutes à propos qu'il ne m'avait pas téléphoné, me disant qu'il n'avait pas arrêté de penser à moi. Les justifications détruisent tout. Elles font penser qu'il a des comptes à rendre alors que je ne peux rien exiger de lui. Cela me fait croire que je lui reproche des choses alors que ce n'est pas le cas. Je ne voudrais aucunement jouer le rôle du gars qui veut une lettre, qui veut qu'on l'appelle, qui ne veut pas être négligé, et quoi encore. Je pense que je vais arrêter d'appeler Edward et je vais attendre ses contacts. Il va m'appeler ce soir, il dit. Je n'ai pas hâte. Se sent-il trop obligé envers ses amis ? Ce qui m'inquiète, c'est qu'il m'oublie. Oh Ed, que fais-tu ? Dépassé par les événements, je n'existe plus ? Quel affront ! Je me retourne vers Sébastien, je n'en veux plus de cette multiplicité de relations. Je veux un Sébastien, ne pas souffrir, observer chez les autres l'expérience qu'ils retirent. Je vais me mettre à lire, on apprend beaucoup par les livres je pense. Qu'ai-je à aller chercher ailleurs ? Je ne vais que m'attirer des problèmes. Souffrir souffrir souffrir. Jusqu'où cela ira-t-il, jusqu'où cela pourrait-il aller ? Quels seraient donc les pires scénarios, les plus beaux ? Ô Gwendoline, my beauty, attends-moi à Cythère, je t'y retrouverai après mon shift de télémarketing. Ô Edward, my beauty, laisse-moi un demi-siècle et je te retrouverai dans mon lit. Dear God, je suis venu sur cette planète parce que, disait-on, il y avait beaucoup à apprendre. Un édifice complet m'est tombé sur la tête ce mois de mars et je suis incapable de distinguer ce que j'ai appris. Croyez bien que je désespère d'en voir davantage, et pour l'instant, je ne puis attendre de me retrouver dans les bras d'un humanoïde que j'ai connu. Veuillez me faire parvenir immédiatement la marche à suivre pour trouver la sortie du labyrinthe, j'attends la réponse après le travail vers neuf heures ce soir. Et puis tant qu'à bien faire, agréez, dear God, mes salutations distinguées.

Les gens n'aiment pas les comparaisons entre les souffrances juives et homosexuelles, eh bien tant pis, les deux ont souffert injustement, en particulier durant l'Holocauste. N'est-il pas désolant que les Juifs plus religieux soient prêts à tuer les homosexuels et ne manquent pas une occasion de les condamner ? Souffre-t-on davantage d'être juif ou homosexuel ? Je ne pourrais dire, j'ignore le nombre d'homosexuels tués chaque année et le nombre qui a été tué au cours de l'histoire. Si le chiffre de six millions est très significatif pour les Juifs, Sodome et Gomorrhe l'est aussi, en admettant que ce conte ait autre chose à faire que d'être une fiction mythique franchement écœurante, malhonnête, sournoise, perverse, mal. Si seulement la portée de ces trois seules lettres pouvait frapper en plein visage 2000 ans de fanatisme religieux. Je calcule un chiffre impressionnant d'homosexuels tués ou emprisonnés au cours de l'histoire. On estime qu'il pourrait y avoir eu un million d'homosexuels tués pendant l'Holocauste de 39-45. Plusieurs affirment qu'il y en a eu au moins 500 000, et tout le monde semble s'accorder sur un chiffre minimal de 220 000. Je puis déjà dire qu'il m'est bien insupportable de vivre en étant gai aujourd'hui. On n'avoue pas facilement être homosexuel. On souffre hier, aujourd'hui, demain. Je dévie du sujet. Je ne cherche ici qu'à prouver jusqu'à quel point les homosexuels sont injustement traités encore aujourd'hui. Dans quelles conditions on nous laisse respirer et souffrir, sortir de l'ombre si on en a la chance ou autant de volonté qu'il en faudrait, se décider à trouver quelqu'un, de vivre comme il est notre seule façon d'être pour être heureux. Je m'excuse, on ne peut changer sa nature. On ne demande pas à un Juif de devenir catholique (en admettant qu'être juif ou catholique appartienne à la nature, mais tout n'appartient-il pas à la nature ?). Ceux qui semblent réussir à changer souffrent plus que tout et ne peuvent l'admettre, pas même à eux. Et si les bisexuels, puisqu'ils semblent exister, peuvent tout aussi bien se trouver quelqu'un du sexe opposé et être heureux, qu'ils ne viennent pas dire aux homosexuels qu'ils peuvent changer. Je n'en crois rien et pas un homosexuel n'en croira quelque chose. Lorsque je parle d'homosexuel, j'aimerais que l'on considère que je parle autant des lesbiennes, des bisexuels et bisexuelles. Je n'essaie pas de banaliser ce qui est arrivé aux Juifs. Je montre que, si l'on s'indigne sur ces atrocités, c'est le temps que l'on se réveille et que l'on comprenne qu'il existe toute une partie de la collectivité qui nous entoure qui souffre tout autant et qui a souffert tout autant dans son histoire. Puis aussi surprenant que cela puisse paraître, je ne m'adresse pas aux chefs ou membres du Ku Klux Klan ou des White Supremacists, mais à la petite mémère et au petit pépère lavés du cerveau par leur religion et qui arrive à affirmer la phrase maintenant classique que le Sida est un cadeau de Dieu pour nous débarrasser des homosexuels. Calice ! Quelle sorte de Dieu avez-vous donc pour chercher ainsi à se débarrasser d'un groupe de gens, qu'avez-vous donc à espérer d'un tel Dieu ? Un Dieu qui est Amour ? Vous, juste à penser une telle chose, avez-vous vraiment une quelconque espérance d'aller au ciel ? Laissez-moi rire ! Un jour je vais faire du Voltaire, je me payerai la Bible, les 300 versions différentes qui existent s'il le faut, juste pour vous en ressortir les choses les plus inconcevables qui puissent exister. Que l'on m'apporte encore une de ces phrases bibliques à la noix qui puisse s'interpréter pour aider à l'anéantissement de tout un peuple ! Votre Ku Klux Klan, étudiez-le bien. Il ne diffère pas beaucoup de certains gouvernements ou partis politiques, et peut-être pas du tout de plusieurs mouvements religieux. Relisez, ou plutôt lisez Gide, Voltaire, Yourcenar, ou même, lisez-la votre Bible. Avant de commencer à la citer à tort et à travers comme si elle faisait office de Loi divine, vous serez peut-être surpris d'y lire que vous-mêmes êtes condamnés. Je croyais que les sociétés évoluaient, je pensais que lorsqu'un grand auteur avait écrit ses briques, on n'avait plus besoin de les répéter. Eh bien non, il faut sans cesse reconstruire les consciences, sensibiliser les gens dans un but un peu plus humanitaire. Comme il est difficile pour quelqu'un de se croire libre de penser avec tout un bagage de croyances implanté dans son cerveau. Ces gens sont même incapables de revenir sur leur idéologie pour se demander s'ils ont peut-être tort. Pas du tout, et tout jugement par la suite devra aller en fonction de ce savoir qui ne leur appartient pas. Alléluia ! Fêtons la mort du Christ, puisque personne n'a compris son message !

J'ai parlé avec Edward. On s'est répété les traditionnels bonjour et discours presque amoureux, on se verra vers la mi-avril. Ô horreur, cela est long, mais comme il dit, moi au moins j'ai Sébastien pour me contenter. J'ajouterais même que je ne devrais qu'avoir Sébastien pour bonheur. Il disait à la blague qu'un coup à Ottawa il chercherait un mec avec qui passer la nuit. Je lui ai dit non, eh, il vient pour moi, pas pour que je souffre de le voir coucher avec un autre. Comme ce serait cruel, sans perdre de vue que Sébastien ignore cette histoire et qu'ainsi l'histoire n'est pas encore cruelle. Mais ne sais-je donc pas que je n'ai rien à attendre dans cette histoire, pas de pitié ni de compassion ? Sébastien me téléphone pour me dire qu'il m'aime, il est minuit trente-huit. J'arrête d'écrire, c'est sûrement un signe.

 

 

Mes opinions changent comme la température. Une lecture du Voir, journal de la ville de Montréal, et me voilà converti à la culture québécoise. Je regretterai un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce mythe en moi de voir en Montréal une ville que je déteste ? C'est le mythe des années 70 je crois, et l'histoire de la Révolution tranquille qui est difficile à digérer. J'ai idéalisé un faux Québec, un faux Montréal. Chaque fois que j'y vais je me retourne et me dis, mon dieu, est-ce possible, une ville si grande et francophone en Amérique ? Puis c'est l'extase, j'aimerais davantage conquérir Montréal que Paris, c'est chez moi en fait. Je serais l'élite, bien plus rapidement que je voudrais le croire. Il faut toujours une élite, mais je ne veux pas en être. Ni en France ni au Québec. I want to be part of the "in crowd". J'aime bien Montréal, mais si je veux faire quelque chose de différent, il est bien de vivre au Saguenay-Lac-St-Jean et à Ottawa. Je ne suis nulle part, j'appartiens à toutes les époques de la littérature. Mais je peux tout de même apprécier le talent québécois. C'est le temps que je fasse mon entrée dans la civilisation si je veux me défaire de mes préjugés. J'apprécie Ottawa pour son unique caractéristique que, pour une région de plus d'un million d'habitants, la culture y est complètement inexistante. Tout provient d'ailleurs, par bribes, Montréal ou Toronto, et pour peu que l'on lise The Citizen d'Ottawa et que la sous-culture anglophone ne nous intéresse pas, we are almost free of influence.

Je termine à peine de visionner le film Pump up the Volume, film américain, cela va de soi, et j'ai enfin compris le film (c'est la dixième fois que je l'écoute). La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser une génération. J'avais cette impression qu'il était vrai que c'était à nous d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en contrôle ne nous en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisseraient leur emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite normale ? Personne, c'est normal. Je ne le ferais pas non plus. C'est donc que nous devons leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, se bâtir nos institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. J'ai longtemps souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut.

 

 

Encore une journée, puis une autre, puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante, tout juste si je me souviens d'avoir dormi. J'ai perdu la notion du temps, il me semble que cela fait une semaine qu'Edward est parti. D'ailleurs, dans ma troisième lettre, je lui ai envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Il écoute sans cesse la chanson chantée par une femme (ni Dalida ni Montand). Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas plus belle poésie.

Je me suis payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Néomie, la fille de trente-cinq ans. La famille symbolique. La fille qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu qu'elle brûle ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence ! Quelle enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien de l'imitation. En fait, la question n'est peut-être pas à se demander comment une jeune fille peut être aussi intelligente, mais plutôt, qui peut être aussi innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte et montrer l'exemple à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? J'espère que Dieu a entendu son dernier message : « Cela ne me dérange pas de souffrir maintenant si après je suis pour être heureuse le reste de mes jours ». Qu'est-ce que je retiens de notre conversation ? Elle veut devenir une intellectuelle. Cela m'a obligé à me demander à moi-même si je désirais éventuellement devenir un intellectuel, et même, si je ne me considérais pas déjà comme tel. J'avoue que je n'ai pas trouvé de réponse spontanée à ma question. Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas envie d'y être associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il me faudrait d'abord définir ce qu'est être intellectuel, et alors là, ça pourrait ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à mon avis, c'est quelqu'un qui va mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas trop fort, elle veut écrire et en vivre. Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles. Elle tente dans ses écrits de déconstruire les structures établies. Lesquelles structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les idéologies, les courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes. Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de détruire certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une reconstruction ? Je le lui ai fait remarquer, elle m'a dit que non. Pour l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout. Elle pense qu'elle se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu La Vie devant soi de Romain Gary qu'elle a décidé de laisser son mari. Elle a pleuré comme un veau. La même année la famille symbolique frappait encore, son frère se suicidait le jour de pâques, à 23 ans, le 3 avril 1983. Sans croire à la chrétienté plus qu'il ne le faut, il s'abandonne au jour J, celui de la mort du Christ, sans oublier la trinité. Quel message et quelle matière à penser pour les restes de la famille ! Tout cela à cause d'un père abusif et d'une mère trop psychologue. Elle m'a raconté sa mauvaise entente avec sa belle-mère. Elle lui avait même avoué à la fin qu'elle la détestait peut-être plus qu'elle haïssait son mari. Aujourd'hui Néomie a apprivoisé sa belle-mère, elle va lui faire le ménage pour 16 $ l'heure, deux heures par semaine. C'est son seul travail. Mais pour réussir à apprivoiser sa belle-mère, il a fallu une cause désespérée, la vieille se meurt d'un cancer. Elle a donc eu besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un, Néomie en l'occurrence. La vie est injuste, a-t-elle dit lorsqu'elle parlait d'une jeune fille de 22 ans qui venait de mourir du cancer à l'hôpital. Et par transposition, comme la vie est injuste de me faire mourir moi ! La vie est-elle injuste ? La vie est la vie. Néomie a vu, au moins, cinq ou six de ses proches mourir. Elle a maintenant apprivoisé la mort, qu'elle dit, elle ne s'en fait plus avec ça. Ce qui me surprend d'ailleurs. Elle est heureuse, dit-elle. Elle semble heureuse, mais je sais qu'elle doit passer des moments très difficiles. Mais comme elle dit, il y a eu une métamorphose et je ne saurais accuser Romain Gary, malgré que moi aussi j'aie pleuré en le lisant. Curieusement, celui-ci s'est suicidé parce qu'il allait mourir d'un cancer. La vie est-elle injuste ?

 

 

La température est à la pluie, je suis dépressif. J'ai discuté avec Jean, bon dieu, il a couché avec la moitié des gars de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs derrière des rideaux de théâtre, la nuit dans les dortoirs, mon cœur bat juste à y penser. Il y en avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient couché avec lui. Joël a de gros remords au sujet de ce gars-là, de très gros remords. A se demander s'ils ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte. Paraît-il, même un professeur est entré dans la ronde, il l'a également ridiculisé. Cela me rappelle mon enfance, dont le calvaire a atteint son summum au secondaire II. J'aurais cependant tendance à dire que c'est au secondaire IV que le point culmine. J'avais toute la classe contre moi, on me traitait de cave, de poire, on riait de moi, encore chanceux que l'on ne m'appelait pas le fefi, encore que j'ignore ce que l'on disait de moi dans mon dos. On jouait au volley-ball et je n'étais pas si mauvais, une erreur à l'occasion, cela suffisait à me dévaloriser aux yeux de mes coéquipiers. L'équipe adverse disait qu'il fallait m'envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il me fut possible d'affronter ces attaques lorsque l'on m'envoyait sans cesse le ballon, j'en étais fier, mais après cinq ou six attaques il me semblait normal de manquer, moi qui n'étais déjà pas très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant c'était vrai que je n'avais aucune motivation, mes bras ne bougeaient pas. Eh bien, pas une seule personne ne m'a épargné son commentaire, sauf deux. Le professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est fait sucer par Annie Sesley alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard me suçait à mon tour. J'avais 15 ans alors, cette relation m'a fait paniquer, peur de ne pas bander, peur du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas ma défense, du moins il me laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des lois inhérentes aux vrais sportifs, comme le respect de l'autre, qu'il se faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse modestie cachait une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait pour la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il m'a finalement ridiculisé à son tour devant tout le monde. Je lui ai dit sur place, je lui ai fait remarquer sa déviance, le seul que je me suis senti obligé de lui dire, il en a eu des remords. Après le cours il est venu s'excuser, il voulait me serrer la main. J'ai peut-être manqué ma chance de m'en faire un ami, peut-être aurait-il prit ma défense ensuite, mais je n'y croyais guère, du reste je n'en avais nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que la mauvaise action. Y a-t-il un seul prof qui s'est levé pour arrêter la destruction qui me rongeait, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq années de secondaire. Ah si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop généralisé et que l'intervention devenait une obligation. Donc pas pour ma défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un mouvement comme celui-là qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce à quoi j'osais à peine espérer, il m'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le monde, me criant que j'étais cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de salut extérieur. Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, ma réaction fut spontanée, comme si n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun pardon n'était possible. Il m'avait abaissé, qu'il vienne s'excuser ensuite ne change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que j'ai subie sur le coup, encore que, un élément d'un groupe qui t'humilie ne devient-il pas secondaire ? Non. J'ai refusé de lui donner la main. Il m'a répondu que je venais de construire un mur entre nous. Je lui ai rétorqué que je me demandais bien qui l'avait construit ce mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il serait gagnant en bout de ligne puisqu'il avait plus de popularité que moi. And so what? Je lui ai dit : « C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil de Jonquière que tu vas commencer à te prendre pour un autre ». Cette phrase pourtant banale l'a bien ébranlé. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que je ne valais pas la peine que l'on se tracasse à mon propos, que j'étais un moins que rien autrement dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire, le seul qui avait une conscience, je l'ai atteint en plein cœur, il a payé pour tous les autres. Est-ce que je regrette ? J'aurais dû accepter ses excuses, cela m'a semblé trop facile pour lui de m'humilier aux yeux de tous et venir se faire pardonner ensuite à l'insu de tous. Mais on aurait bâti l'avenir sur une note positive et cela importait peut-être davantage. Et Jean qui a des remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils aussi ? J'en doute et je m'en fous. Une des conséquences directes de ce calvaire c'est le repliement sur moi-même, ma nonchalance, mon insolence, et surtout, ma prétention. Cette dernière est nécessaire, sans elle j'aurais perdu toute confiance ou espoir et je me serais suicidé. J'ai plusieurs fois pensé le faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par le fait que j'étais homosexuel et que je croyais être seul au monde, ou que je mourrais seul dans mon coin car jamais je n'aurais eu le courage d'en parler ou de me renseigner. Et comment aurais-je pu, avec la mentalité sociale actuelle. Il en faut du courage, je vous jure.

Notre conversation au 216, quel calvaire ! Je souffre en collectivité, je souffre. Je pense que ces derniers temps je me suis trop mêlé de choses et événements extérieurs, il me faudrait revenir à moi-même. Je pense étrangement à Edward, je m'ennuie vraiment. Je constate que le printemps m'affecte en rapport à Sébastien. Je me rappelle les événements des deux printemps passés où il m'a carrément laissé là. Mais je vois aussi l'après, l'été où il était beau en bermudas et t-shirt, ça me revigore un peu. Je voudrais le voir ce soir. Mais j'aimerais me retrouver dans les bras d'un autre. Je me sens vraiment mal, j'ai des remords parce que je ne vais pas travailler ce soir. J'ai déporté ce soir à lundi prochain. Mais je n'aurai pas le temps de travailler lundi prochain, trop de choses à faire. I better go to work tonight. Vanvinburène first. Je pense que je ne vais pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon. Lundi je manquerai le cours de Mme Couture, ainsi je respirerai un peu. Il me faudrait finir la session comme je l'ai commencée, manquer les deux dernières semaines. Je vais manger du pain ce soir. Cela fait au moins deux mois que je n'ai pas fait d'épicerie. Je n'ai plus rien à manger, j'ai même dégusté une boîte de fèves à la sauce tomate, découverte dans le fond de l'armoire à ma grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au moins trois ans. A vrai dire je n'ai pas faim. J'en arrive à ma dernière tasse de café ce soir, je vais me mettre au thé. Jamais je n'aurais cru être capable de survivre aussi longtemps sans faire l'épicerie. Ce qui est bien là-dedans c'est que je n'ai plus besoin de faire attention à ce que je mange, je n'ai pas le choix. J'en ai terminé avec les cannes de soupe bizarre et le riz. C'est avec mon dernier dix dollars que j'ai acheté du lait et un pain hier, c'est presque le bonheur. J'apprends à apprécier des choses aussi futiles que le pain alors que je n'ai plus rien à mettre dessus. Je n'ai plus aucune motivation. C'est l'heure des deadlines.

« A l'intérieur, c'est plein de papillons », l'homme est en amour. Drôle d'expression. Moi ma bedaine est pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les métamorphoser en papillons. Jean aussi écrivait des lettres à la Vierge Marie et les brûlait. C'était donc une pratique courante. Je suis dans le cours de la Bourdon, de tous les livres qui ont fait l'objet d'un exposé oral dans ce cours, les deux tiers portaient sur l'infidélité et l'autre tiers l'avait en thème secondaire. Même mon sujet, L'Immortalité de Kundéra, parle de ça. C'est une constante qui reflète bien la conscience d'une collectivité. Tout le monde se trompe l'un l'autre et en souffre. Si je devais me faire un nouveau copain, je crois que ce serait clair dès le début : je ne vais pas chercher à coucher avec d'autres, mais si le contexte s'y prête, je ne pourrai et voudrai résister. Ainsi il n'y aura plus de mensonge ni de remords. La collectivité pourrait-elle en venir à ça ? Non, ça sonne trop immoral une relation ouverte, c'est le chaos pour eux. Imaginons un instant une société qui accepte la relation à droite et à gauche, avec plus aucune stabilité « apparente », en une activité bien au-delà du message religieux. Peut-être un jour en serons-nous là, même si tout le monde couche déjà avec tout le monde, même les plus chrétiens. Il faut le dire, c'est une manie chez les humains de tenter de se rendre coupable et de se faire du tort mentalement, sans raison. On aime ça la flagellation psychologique, on est masochiste.

Si je pouvais tuer, je tuerais ! Je peux tuer, je tue, je tue le Vanvinburène ! Ah, tout a été très bien organisé. Je le rencontre au Pivik, le monsieur me fait une remarque, cela lui permet dans son bureau de me dire qu'il m'avait averti « à plusieurs reprises ». J'ai cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du groupe a en moyenne deux à trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de son calice de programme informatique supposé nous aider à apprendre la grammaire, je viens de perdre six heures à chevaucher à travers les bugs pour rien ! Six heures à jeter au feu ! Avec aucune preuve de combien de temps j'ai fucké là-dessus ! (Là, j'ai déchiré la feuille sur laquelle j'écrivais et tout le monde me regarde dans l'autobus, je suis chaque jour plus près de l'asile.) Je me suis trompé à propos de M. Vanvinburène. Il ne me demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il m'a clairement spécifié qu'il allait me faire couler. Me voilà donc dans la même situation qu'Anne-Marie Grenier lorsque je lui ai dit que c'était normal qu'elle coule le cours de M. Villeneuve si elle n'y avait pas été une seule fois. Il me faut donc comprendre que je mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? Son cours de trois heures qui m'en semblait six, qui était mon quatrième cours de la journée et mon sixième cours de la session, il m'était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui font pas. Je lui ai raconté une histoire à pleurer, comme quoi je travaillais trente heures par semaine, je lui ai dit aussi que j'avais des problèmes personnels, il m'a répondu que ce n'était pas ses problèmes. Je vais répliquer avec une lettre. Le salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que je n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais plus combien de cours que je souffre, avec tout de même de bons résultats. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable de parler contre moi au département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que la Sorbonne m'accepte, cela montrerait tout leur syndrome du professeur un peu frustré, qui exige alors que c'est nous qui payons et qui s'endettons. Eux, ils ont eu l'école gratuite en France. Il fallait travailler dur pour passer à travers une année. C'est pas comme ça que ça marche en Amérique ! Ici, avec l'argent, il faut quelque chose au bout ! Surtout lorsqu'il s'agit d'une hypothèque dont le montant sera quadruplé avec les années !

 

 

Retour sur le 216. Everything makes me sick. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je ne serais pas surpris que l'on finisse par m'enfermer. Jean s'est mis à pleurer « comme un bébé » avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette passion pour Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les étudiants sont dans la même situation. Mais moi je ne pleure pas, je chante et je ris ! Puis je retombe en amour avec Sébastien. Hier c'était incroyable, il est beau, il a son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et demi que l'on est ensemble. Je regarde par la fenêtre, j'aurais envie de partir dans le ciel, mais je m'écraserais sur le trottoir. Pourquoi ? A cause de mes problèmes de conscience, pas Sébastien, mais mes travaux d'école. Que la vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Je regarde les édifices, cela s'écroulerait et rien ne changerait, il me faudrait tout de même lire 2000 pages et en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.

Le 216. Adeline, un intérêt plat. Néomie, une crisse de fatigante. Nathalie ? Si j'étais straight elle serait conquise et je serais heureux ou malheureux avec cette fille. Je suis homosexuel, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas mal plat. Le « beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend », je ne connais pas son nom, son pseudonyme en dit suffisamment long pour justifier mes vomissements. La vie de tout le monde me fait dégueuler !

Je souhaiterais n'avoir jamais entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas pire calvaire sur la planète. Si je passe à travers ma session, je jure de remercier le ciel et d'écrire une lettre au bon Dieu pour le remercier. Une lettre à la Terre en l'occurrence, il me faudra donc l'enterrer au lieu de la brûler. Bof, je vais la brûler, les cendres ou les molécules transformées risquent davantage de retomber sur la Terre que d'aller au ciel. Quand je dis qu'il est temps venu de m'enfermer. Dear God, do something or I'm gonna kill someone! I am not going to wait until they figure out I'm crazy, OK? I want to see Sébastien! Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien!

Jean a des problèmes psychologiques. Il n'arrête pas de faire des clins d'œil. C'est très significatif. Un clin d'œil inspire une complicité, une relation privilégiée, mais après le cinquième clin d'œil, la séduction se transforme en analyse ou en colère de ma part. Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui j'aime autant Sébastien. Je ne pense pas être porté vers l'infidélité généralisée, pas encore du moins. Tout le monde a-t-il son petit Jake qu'il souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se rend malheureux pour ça ? C'est déjà bien assez.

 

 

Encore une semaine de cours et je serai déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin de semaine, vive la mort du Christ ! Après la session, j'aurais envie de tout abandonner et faire comme si je n'avais aucune éducation. Partir de par le monde, me perdre dans les taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un pas de plus vers cette liberté. On est encore mardi. Je ne pense pas que je vais survivre. Je me suis couché à quatre heures du matin, levé à sept heures trente. J'ai travaillé pour Vanvinburène comme un malade. Trois jours pour compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte mes travaux, j'ai même été raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Je vous jure que cela était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux contribuables ? Les médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à la seconde, au mot prononcé. En plus il me faudra encore passer au travers un dernier mardi la semaine prochaine. Vais-je survivre ? En plus de mon exposé pour Lemay et mes six travaux longs à remettre. Quel calvaire ! Cela va-t-il finir ?

Victoire le Vanvinburène ! Il m'a fait peur pour rien. Je n'ai qu'un exercice de plus à faire, une aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de ses cours, fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares fois où il vient il fout le camp à deux reprises lors de la pause, et il réussira avec B ? Ça me rappelle le cours avec M. Dubois sur Anne Hébert. J'ai dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où puis-je pousser l'audace ? Next level: comment m'abstraire de mes travaux finaux en soutirant tout de même de bons résultats ? Cela me tente de dire que dans la vie il y a toujours un moyen de s'en sortir. En insolent je dis : donnez-moi ce que je veux, et on me le donne ! Maintenant je dois cependant travailler sur mes travaux finaux, never stop, never enough, until death, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire. J'ai bien envie de ne pas y aller au Vanvinburène la semaine prochaine.

 

 

Je veux partir sur une brosse de malade, me saouler au possible ! Encore deux semaines à vivre sans sou. J'ai fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée j'aurai passé au travers. Avant-dernier jour de mars. Sébastien est inquiet que je pourrais partir pour Paris et qu'on se laisserait. Peut-il être si aveugle ? N'a-t-il pas compris que si je suis capable de prendre une telle décision c'est que quelque chose a changé ? J'y vais avec le sourire à Paris, avec la nette intention de rencontrer quelqu'un sur place. Moi, un an sans affection ? Incapable. Comme ce serait cruel de laisser croire à Sébastien que je sors avec lui pendant que j'ai quelqu'un en Europe. N'ai-je donc plus de sentiment pour lui ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait pas fait et ce serait du pareil au même. Il est beau, mais il m'excite moins. Mais Edward non plus, je l'ai finalement oublié. La vie scolaire du département et la pensée d'aller à Paris, cela me nourrit amplement. Mais peut-on voir clair pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant plus que, par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Que je suis las, las de tout. La vie me traverse sans que je ne m'en rende compte. Je prends des décisions directement par la raison je serais porté à dire, mais c'est le cœur. Je suis en amour avec Paris, le même sentiment que lorsque je voyais mon départ pour Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort, parce que j'étais davantage au désespoir en ce temps. Je souhaitais qu'Ottawa soit une délivrance sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'ai-je à attendre de Paris maintenant ? Transition, constamment en transition, transition encore et encore.

Murielle veut laisser son copain, le summum est atteint, elle va sortir de son marasme. Elle compte beaucoup sur moi, c'est moi qui lui aurai tout conseillé : de le laisser là, de déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas qu'à l'origine c'est moi qui l'ai encouragée à déménager de chez elle et d'aller demeurer avec Marko ? J'ai de la misère à m'avouer cela, on devrait moins écouter ses amis je crois.

Ne pas sous-estimer l'influence parentale, les pères de famille continuent à promulguer des valeurs effrayantes et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite son fils de lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller chercher une tranche de pain. Ça fait peur.

On a parlé avec la grosse Josie, celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle m'a fatiguée. Sucer mon énergie. Me racontant que ses goûts c'était notre professeur de théâtre Camille Couture. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (moi aussi je le vois très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe, comme Jean. Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il était homosexuel - avec son foulard rose, fallait bien s'y attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à le crier à tout le monde. Bravo, et moi là-dedans ? Tout le département est-il maintenant au courant ? Sûrement. Si le Parti réformiste de l'ouest venait à prendre le pouvoir, je ne serais pas long à traquer, on me jetterait vite en prison. A moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller la peine capitale, on me décapiterait donc. A moins qu'ils n'aient déjà pensé à la chambre à gaz, et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au moins ça vaut la peine, on y passe en série.

 

Premier avril, mon calvaire se terminerait-il aujourd'hui ?

 

La descente aux enfers commence. Je croyais avoir vu mon calvaire de près, je me trompais. Hier au lit chez Sébastien j'ai eu l'idée, et personne ne me dira si c'était une bonne idée ou non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Je le fais parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que c'est un gadget intéressant. Je ne demande jamais à Sébastien à qui sont ces numéros. Mais cette fois un numéro qui commence par 567, c'est-à-dire dans le secteur autour de l'Université d'Ottawa ou downtown, avait la mention 24, ce qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même moi n'avais téléphoné que quatre fois. J'ai demandé comme ça à Sébastien qui c'était, sans trop m'attendre à de réponse. Je ne lui demandais pas plus que ça d'informations là-dessus, je pensais même que l'appareil était détraqué. Je tremble au moment où j'écris ces lignes, comme hier. Sébastien m'a alors dit qu'il ne savait pas qui c'était. Puis tout à coup il m'a avoué que Luk avait trouvé son numéro dans l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler depuis. D'accord, cela ne me dérangeait pas. Mais il avait sur le cœur cette chose qu'il devait m'avouer, alors il m'a dit avoir rencontré Luk à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient passés à son appartement. Sébastien s'excusait, s'excusait de ne pas me l'avoir dit. D'accord, je m'en fous ! Mais j'ai bien compris qu'il avait davantage de choses à se faire excuser. Il m'a enfin dit ce qu'il avait à dire : Luk lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté contre Sébastien. Un peu plus tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient habillés. Je voulais mourir. J'ai eu beau me dire que j'avais fait pire avec Edward, impossible. Je tremble en ce moment, je tremblais là. Je suis allé à la salle de bain. Maintenant j'essayais de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Luk avait ouvert ses pantalons, puis avait ouvert ceux de Sébastien. Ils se sont masturbés, ils sont venus. Ils ne se seraient pas embrassés. Je suis retourné à la salle de bain. Cette épreuve fut pire que celle de ma propre infidélité. Je n'ai point été capable de le juger, étant dans la même situation. Je ne lui ai pourtant pas dit l'histoire avec Edward. Car alors il n'aurait plus été à New York, n'aurait plus parlé à Edward, Ed m'en aurait voulu et n'aurait pu revenir à Ottawa. Si l'épisode d'Edward ne s'était pas produit, la rupture entre moi et Sébastien aurait été instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette peur qu'il recommence, qu'il couche avec Luk en cachette, double relation humiliante. Edward est loin, lui. Même s'il ne l'était pas, je ne suis pas certain si je voudrais coucher avec lui. Sébastien me dit qu'il ne veut plus recoucher avec Luk, il le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où vont les mensonges ? Cela m'a pris deux heures pour arriver à connaître la vérité, sans quoi, sot que je suis, je ne saurais que l'aspect visite chez Luk. Je l'ai poussé en prenant pour acquis dès le début qu'il avait couché avec l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre à l'université est une invention ? Sébastien est tout simplement allé directement chez Luk, sachant exactement ce qu'il allait y chercher ? Je les ai bien vus au Tactiks, j'ai alors souffert de les voir ensemble, ils m'ont, comme par hasard, perdu dans la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ? Ils vont recoucher ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans arrêt, ils discutent sûrement, on ne couche pas avec quelqu'un sans développer une sorte de complicité. Et ainsi, moi et Sébastien, sommes aussi pire que tout le reste.

Je vois la similitude entre mes actions et celles de Sébastien, elle est significative à plusieurs niveaux. Premièrement elle signale un problème dans notre relation. Ou du moins un désir de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en question. Deuxièmement, j'ai souffert tout le mal que je cause ou pourrais éventuellement causer à Sébastien en couchant avec Edward. J'ai tant eu mal que je ne lui dirai pas pour Ed. Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela pouvait le soulager de comprendre qu'il n'est pas seul à avoir triché. Sébastien se considère de bien supérieur à Edward, à la limite cela passerait mieux pour lui. Moi ça m'a détruit complètement. Il se pourrait que Luk soit plus beau que moi aux yeux de Sébastien. Mais pourquoi donc ne s'est-il pas arrêté ? Plus fort que lui ? Pourquoi jouait-il tout son avenir avec moi ? Pensait-il trouver mieux en Luk ? Les mêmes questions à propos d'Edward deviennent intéressantes. Pourquoi donc ne me suis-je pas arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas fait spontanément, ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir tant voulu ne rien faire. Sébastien n'a eu les remords qu'après avoir éjaculé. N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ? Moi qui ai eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou lui qui n'a pas réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était qu'un autre homme, cette expérience qu'il me manquait mais que lui a déjà bien expérimenté avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit davantage, je le crois bien maintenant.

Que tout est à remettre en question ! Comment le laisser ? Impossible. Comment l'aimer ? Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série. J'ai téléphoné le jeune Neil, avec espoir de le voir, même s'il ne m'intéresse pas. Le gars de 16 ans est retourné vivre chez son copain Mark (qui le trompe avec son colocataire d'ailleurs) et est revenu à ses habitudes pantouflardes, son copain ne lui laissant aucune liberté. J'ai bien regardé Nick, jamais je n'aurais le courage de lui sauter dessus comme Luk a fait avec Sébastien. Et pourquoi vouloir détruire sa relation avec Jim ? En plus, ce dernier en viendrait à le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on me jetterait à la rue. Ah, je ne veux rien savoir de personne. Mon sentiment est la jalousie. Moi aussi j'aurais aimé le faire avec Luk, on aurait même pu le faire à trois. Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées pour multiplier les parallèles et me faire comprendre les implications de ma relation avec Edward. Puis-je en vouloir à Sébastien ? Je lui en veux, comme il m'en voudrait s'il savait. Lorsque j'imagine la fameuse scène, j'ai envie de pleurer. Semble que je l'aimais le Sébastien. Moi qui me suis tant posé la question. Je suis certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du mois d'avril. Après le soleil ne se montrera guère. Je ne sais plus où j'en suis, je ne sais plus ce que je veux, je ne suis plus en état de penser.

 

Je savais qu'en passant au Centre universitaire j'allais rencontrer Luk Strange (tu parles d'un nom bizarre). Un autre tour de force, j'ai son numéro de téléphone. Je lui ai donc parlé, dit que je savais ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il n'en ajouterait pas quelque chose. J'ai appris entre autres que Sébastien savait ce qu'il allait chercher dans l'appartement de Luk, qu'ils en avaient donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour coucher ensemble. Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Sébastien n'a pas été pris par surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-il besoin de me comparer avec le jeune Luk, puis ayant découvert que j'étais mieux, le voilà revenu ? Comment cela ne me ferait-il pas avoir envie de courir loin de Sébastien, en dépit de ce que j'ai fait avec Edward. Je prends cela tel un rejet, comme s'il ne m'appréciait plus, ou avait des doutes. Il m'est donc difficile de continuer cette relation. A avoir couché avec Edward, je gardais une complicité avec Sébastien. Maintenant, que j'aie couché ou non avec Ed, la complicité est rompue. Sébastien se place au même niveau que tous les autres, il ne m'appartient plus, je ne lui appartiens plus.

 

 

Bon, Sébastien a désiré Luk au même point que moi j'ai voulu Edward. Je commence à accepter ce fait. J'espère que cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette personne magique me passera. Hier j'ai couché avec Sébastien. Il est vraiment beau. Plus beau que n'importe qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans la même demi-heure. En ces temps ça veut dire que je suis en manque. Je vais m'orienter vers le retour complet avec Sébastien. Je ne vais pas chercher à coucher avec Edward s'il revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon chemin. Je serais stupide de le croire, d'autant plus que je suis toujours homosexuel. Mais les gens perdent leurs proches dans des incendies et accidents d'auto, puis réussissent tout de même à glorifier Dieu ensuite. Prétextant peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place de l'autre ? Ce qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se passer ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Moi je m'exerce à voir les conséquences de tels événements et j'essaie d'y voir du positif. Peut-être pour me contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà un certain contrôle sur l'existence. Pourrais-je le croire ?

 

 

La vie n'est qu'une série de formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir. J'ai passé l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wong Inan, à comprendre son français. Puis j'ai passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient le nombre d'heures que j'avais travaillées voilà trois mois. L'assurance-chômage, à laquelle j'ai rempli plus de formalités qu'un premier ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part. Cela fait depuis le 22 novembre que j'essaye d'avoir de l'assurance-chômage et on appelle cela une sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois ! Ensuite je suis passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à l'Ambassade de France, des tas de formalités qu'il m'est impossible de remplir, tant d'efforts pour rien ! Les universités de Paris me renvoient tous les papiers que j'ai tant eu de peine à amasser, ne me disent presque rien, je dois déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles d'informations générales. Au moins ils me répondent, mais je passe quelques heures avec Mme Madamours à l'ambassade à essayer de figurer it all out. Le gouvernement canadien, lui, réussit à m'oublier dans ses dossiers informatiques et j'ai de bonnes raisons de croire qu'il fait exprès. Sont pas là pour nous aider, mais nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas commencer avec les institutions gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans ces endroits que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme pour aller là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que l'on agirait très vite, pour m'emmener en prison. J'ai donc manqué le dernier cours de M. Fortin, fuck it. Trente minutes en retard au cours de la Bourdon, je dois aller la convaincre de me laisser une prolongation pour le travail sur Ducharme. Ce qui est un autre tour de force. Ma vie n'est qu'une série de tours de force de calvaire, mon but consiste à m'enfoncer dans un trou le plus possible, puis tout faire pour m'en sortir avant d'en crever. Si je réussis à faire les travaux de mes six cours, tout sera, je l'espère, enfin fini. Mais je n'y crois guère, à la dernière minute une soucoupe volante détruira mon diplôme qui de toute manière ne vaut absolument rien. Un diplôme de quatre années d'études à l'université en littérature ? Bullshit, on ne se trouve même pas un travail, et si oui, à salaire minimum. En fait, ce diplôme n'est qu'une formalité pour m'ouvrir à la multiplicité des formalités, mais à Paris. Eh bien, si cela m'ouvre la porte, allons-y ! Ce n'est plus le Sébastien qui m'empêchera d'agir. Même si notre relation is not an open relationship, it will be a hidden open relationship, car je ne m'inquiète plus pour lui, il ne passera pas un an à m'attendre à se masturber, il agira. J'accepte tout ça. I must be very « strange » right now. Mais mon dieu, quel calvaire, ce mois de mars-avril me semble être le pire qui me soit arrivé depuis quatre ans. Quatre mars en ligne d'enfer qui débouchent dans le mois d'avril. « Est-ce que j'en sortirai grandi ? », pour reprendre les Rita Mitsouko. Il me faut encore passer au département vérifier mes horaires d'examens, puis passer au travail clarifier mon horaire pour les trois prochaines semaines, puis retourner chez moi lire Hermann Broch, La Mort de Virgile, j'ai un exposé oral de quarante-cinq minutes à faire demain matin.

 

 

 Je souffre. Je panique. Je semble accepter l'idée de retourner avec Sébastien à 100 % et je ne me méfie pas suffisamment. Avant-hier on arrive chez lui à minuit trente, le téléphone sonne, c'est Luk. Quelle dépression. Mais le meilleur c'est hier. Moi et Sébastien nous nous sommes rencontrés pour aller prendre un café. Mais voilà qu'il veut absolument passer par le Centre-Rideau alors qu'il fait si beau dehors. En plus, il insiste pour passer par le Eaton. Cet endroit me fait chier parce qu'il y a tout plein de gays qui travaillent là ou à La Baie, et en ce moment ça m'est un supplice d'en rencontrer. Mais enfin, on est passé par là et devinez qui on rencontre ? Luk ! A croire qu'il était là pour draguer, c'est peut-être là qu'ils se sont rencontrés. Sébastien voulait se cacher, j'ai dit que ça ne donnait rien, il nous avait déjà vus. Mais Luk a vite tourné, il a pris l'escalier roulant qui montait. Le pauvre, il s'est probablement retrouvé à la morgue d'Eaton, l'endroit où l'on place les choses invendues depuis des millénaires. Sébastien se demandait comment il pouvait être si peu chanceux. Il y a de la destinée là-dessous, je l'ai compris qu'il y avait un message à comprendre. Mais lequel ? C'est moi la cause de ces stupides situations, quelle humiliation qu'il faille fuir en ma présence ou se cacher pour cause de ma présence. Si je n'avais pas été là, ils se seraient parlés sans problème, peut-être même seraient-ils retournés à l'appartement de Luk. Le trompé doit être tenu dans le noir, l'ignorance des événements. Se parlent-ils encore ? Ça va toujours en deux temps en plus, et moi, toujours avant. Sébastien m'a trompé ? Je l'ai devancé de deux semaines. Luk téléphone en ma présence ? Edward m'a téléphoné chez moi deux heures avant en la présence de Sébastien. On rencontre Luk ? Deux heures avant on rencontrait le petit gars timide sur le campus qui me fait des sourires imperceptibles que je perçois. Je l'ai conté à Sébastien ça, il ne m'en a même pas reparlé. Sébastien pense que je vais le tromper bientôt et il accepte cela, même s'il m'a avoué qu'il souffrirait. Or, je n'ai pas l'intention de le tromper finalement.

 

 

Hier j'ai parlé avec Edward, il est allé à Montréal comme prévu, a rencontré un gars au K.O.X., a passé la journée du lendemain avec lui. Ses idées sont : suis-je bien gay ? suis-je amoureux ? J'avais osé lui dire un petit je t'aime l'autre jour, tout de suite réprimé. Hier il me disait un gros : « Roland, je t'adore ! » N'a-t-on pas sauté une étape ici ? Pendant que je l'oubliais, car pas de photo, pas de lettre et pas de communication, lui il se rapprochait de moi d'une façon radicale, en traînant partout ma photo découpée et mes lettres qu'il relit sans cesse. Résultat, il vit dans mes émotions, mais dans celles de voilà un mois ! Il veut venir cette fin de semaine, j'appréhende les complications. Sébastien est en pleine crise existentielle. Celui-là vit aussi dans mes émotions, mais dans celles du mois d'octobre prochain. C'est-à-dire mon hypothétique départ pour Paris, peut-être synonyme de la fin de notre relation. Il n'y a que moi, semble-t-il, qui ne vive pas dans mes émotions.

J'ai relu la troisième lettre postée à Edward, je viens de me rendre compte de la séduction que je lui ai fait subir. Le pauvre, pour peu qu'on se laisse séduire et que l'autre n'est pas si repoussant, on est foutu. Trois grandes lettres de fleurs, une cassette de chansons françaises dont une qui fera office de chanson commune à notre relation (Les feuilles mortes se ramassent à la pelle). Le voilà séduit au sang ? Ce qui me vaut la multiplication de ses appels, il veut m'entendre lui reconfirmer mon amour : « Roland, je t'adore ! » Il va finir par me séduire aussi à force de me répéter combien il ne pense qu'à moi. J'ai eu le temps de m'en détacher, voudrais-je souffrir davantage ?

 

 

Que ma vie s'en va chez le diable ! J'ai avoué à Sébastien que j'avais couché avec Ed. Ma motivation ? Après avoir vu le film de Denys Arcand, Love and Human Remains, je me sentais si bizarre... de toute manière ça n'allait plus. Je n'étais plus capable de dire à Sébastien que je l'aimais. J'avais toujours ces arrière-pensées pour chaque parole qu'il me disait : « Je t'aime ! ». Je répondais dans ma tête : « C'est ça, fais-moi croire ». Lorsque je lui ai dit que je l'avais trompé, dans mon lit, ô ironie, il se demandait s'il fallait rire, pleurer ou se suicider. Puis il m'a sauté dans les bras après s'être déshabillé. Je n'avais pas envie de faire l'amour. Je lui ai dit ça comme si je lui disais que c'était fini entre nous. J'espérais cependant que les choses allaient se replacer, c'était soit que je le laissais sans lui rien dire ou que je lui avouais et observais les événements. Eh bien, il semble heureux. Notre faute s'annule, semble-t-il, nous pouvons recommencer à nous aimer encore plus fort qu'avant. C'est ça, fais-moi croire.

J'ai parlé avec Edward. Il est maintenant en totale dépression. Il se sent coupable de tout, il tremblait. Il a de gros sentiments pour moi, sentiments qu'ils n'acceptent pas. Il ne peut s'avouer être gay, il ne le veut pas, dit ne pas être prêt pour une relation. J'ai débalancé sa vie, tout est devenu un bordel dans sa vie depuis que l'on s'est revu. Il veut garder mon amitié, est malade parce qu'il pense avoir perdu celle de Sébastien. Il ne pense plus pouvoir venir à Ottawa, c'était prévisible. Il m'aime, cela me fait me demander si je l'aime aussi finalement. Comme je suis pris dans ma vie actuelle ! Est-ce que j'aime vraiment Sébastien ? Comme la vie est compliquée. C'est la première fois de ma vie que quelqu'un éprouve de tels sentiments envers moi et qu'il me les communique avec autant de passion. Il est si loin, imaginons s'il m'avait fait ses déclarations en personne, je serais mort, on se serait laissé aller l'un à l'autre et une longue nuit d'amour aurait suivi. Vivement qu'il m'envoie ses lettres et les photos. Il m'a dit qu'il y penserait à s'il m'enverrait les lettres. Hé ! je lui disais que je voulais les lire, que ce n'était pas juste, il avait eu mes lettres et moi rien, ma photo et moi rien ! Cela ne l'a pas convaincu. Il dit qu'il ne s'est jamais ouvert comme ça à quelqu'un pendant ses vingt-trois années avec ses quinze copines et ses cinq one night stand, et qu'il ne veut plus me faire parvenir ses lettres, il en a honte. Bref, il va réfléchir. Que la vie est compliquée ! And how about coming here without telling Sébastien? This little motel called Motor Inn in Nepean sounds interesting, since it would be a chance to see Ed, be with him, help him and sleep with him. Il a cru pendant un instant que je m'intéressais à lui juste pour le sexe, mais que mes lettres lui disent le contraire. J'ai besoin d'une bonne bière. Maintenant chose faite. J'ai envie de le rappeler, lui dire : Non ! Ne souffre pas, je n'ai jamais souhaité que ton bonheur ! Je n'ai voulu que me rapprocher de toi, voir si mes sentiments pouvaient devenir plus grands, si je pouvais t'aimer comme jamais je n'ai aimé personne ! Edward. Hey ! Je suis là, viens me retrouver, viens dans mes bras, je vais te consoler ! Quel bonheur ce serait, si seulement j'en avais la chance, mais la distance c'est un, Sébastien c'est deux, mes examens et le travail c'est trois et quatre. La vie est compliquée ! Je me sens davantage coupable de ce que j'ai fait à Edward qu'à Sébastien. Il écoute ma cassette vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours par semaine, il relit encore mes lettres, je suis tout à fait responsable de sa crise. Je viens de détruire ses rêves, je viens de l'achever. J'ai besoin d'une troisième bière et d'une cigarette.

Je viens de dire à Sébastien que j'avais dit à Ed qu'il savait que Sébastien savait. Sébastien était enragé contre moi, il voulait continuer à être ami avec Edward en feignant l'ignorance et ainsi aller aux USA cet été. Maintenant il ne pourra plus, il va se sentir trop bizarre. Pendant notre appel Ed a téléphoné, oh my God! Lui qui paniquait déjà. Sébastien m'a demandé ensuite si c'était lui, je lui ai répondu que c'était Jean. Sébastien appelle maintenant Edward... oh my God! I could just die! How come all this happens to me when I have all these fucking things to do? It seems that I'll never be able to finish my semester. What are they going to talk about? I told Sébastien that I wanted to continue to talk with Ed anyway and he replied: "No way! He was my friend before, but he is certainly isn't anymore. Would you rather leave me for him?" Will he find out I wrote three letters to Ed? Que va-t-il apprendre qui lui permettra de dire que j'ai menti ? Stupid telephone! I'm here waiting for Sébastien to call and I will talk with Ed after for sure. It might be the end of my relationship with Sébastien tonight. I won't tolerate anymore crap. Can he tell me what to do, considering all that has gone on with Luk? What is he thinking and what is he going to say to Ed? It might be the end of our relationship.

 

 

Two hours later Sébastien finally called. Mon état se situait entre le zombi et la plante. Je n'arrivais plus à penser, une passivité effrayante, mais Sébastien finally called. There is nothing to worry about; it doesn't seem so bad after all. He said that Edward had told him everything. I responded: "Well, what more can he tell you?" Then he began talking about the whole scene in bed, every single move. He wanted to know more about it, yet I refused to continue, insisting: "I'm not talking about it anymore". Je crois qu'il cherchait des contradictions pour souffrir davantage, j'ignore s'il sait des choses que j'ignore qu'il sait. Je m'en fous. The phone call came to a close with "I love you", words which no longer carry any true significance in our relationship.

Est-il possible qu'un homme là quelque part puisse m'aimer tant qu'il regarde ma photo à chaque minute de son existence ? Ses sentiments se communiquent trop bien, notre appel d'après fut bizarre, mais bien. Une atmosphère de détente régnait, comme après la guerre, le nuage était tombé. Je lui ai dit : « Je t'aime... » Et pour la première fois je le disais et cela m'affectait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de cette phrase, même si la littérature, le cinéma et la télévision l'ont dénaturée complètement au point qu'Ed a honte du mot. J'ai bandé à l'instant où j'ai prononcé le mot, lui de même, c'est inquiétant. Il m'a répondu : « Je pense, que, enfin, je crois que moi aussi, oui ce doit être ça, je t'aime ». Après j'aurais tant voulu qu'il me le répète au moins une deuxième fois pour calculer l'impact que cela aurait. Ed serait-il l'âme sœur ? Il me serait si simple d'étouffer tout sentiment. Mais non, je veux pousser cela jusqu'au bout. Comme je semble me complaire à obliger les gens à faire face à des réalités auxquelles ils ne veulent faire face. Quel est donc le but que je poursuis en avouant à tout le monde n'importe quoi ? Pourquoi ai-je poussé les choses aux événements d'hier ? C'est déjà bien que j'aie souffert, sinon cela aurait été pure méchanceté, il n'y aurait eu que moi pour ne pas souffrir. Peut-on parler de masochisme ? Une vie si plate que je trouve les moyens d'y mettre de la couleur ? Mais non, tout cela part sans cesse d'un bon sentiment. Simple justice, j'ai reproché à Sébastien sa relation avec Luk pendant deux semaines, j'avais l'impression qu'il avait droit à son mot par rapport à ce qui c'était produit. Mais là, je me suis retrouvé à faire souffrir Edward. De même, cela a multiplié mes sentiments pour lui, maintenant je ne vis que pour sombrer dans ses bras. La philosophie d'Edward, nous serons des amis spéciaux, à distance, qui s'aiment sur plusieurs années et qui feront l'amour lorsqu'ils se verront. Sûr, c'est séduisant ça, c'est digne de la bonne littérature, de la pourrie aussi.

 

 

Je ne sais plus comment décrire mes sentiments, ils se définissent à mes regards vers l'infini, vers le néant. Je pense à Edward, je passe ma main sur mon visage non rasé d'une semaine, soudainement je suis transporté dans son univers, passé à New York. Il va à un bal des finissants cette semaine, il a invité une fille, il dit que cela va finir dans le lit. Je suis jaloux, pas l'ombre d'un doute. Qu'il s'agisse d'une fille me dérange davantage. Appartiendrait-il à un autre univers que le mien ? Lui qui semble si amoureux de moi, qui me téléphone deux fois en deux jours, dit qu'il se regarde dans le miroir et que son sourire va lui faire éclater le visage, qu'il sera illuminé pour le reste de la journée. Le problème c'est que ses paroles agissent sur moi comme une séduction. Je lis L'Avalée des avalés de Réjean Ducharme, pouvez-vous croire que lorsque Bérénice à New York crie à son frère qu'elle l'aime alors qu'il est à Montréal, je me transpose à elle et voit Edward comme mon frère ? J'ai l'impression que moi et Sébastien, ça achève. Cela m'achève. Dans les lettres qu'Ed a détruites, il dévoilait à sa grande honte ses sentiments pour un homme. Chose qu'il récusera en disant que je ne suis pas un homme en général, que ce n'est pas la même chose. Moi je suis cute, un petit écureuil, une chose loveable. De toute façon j'ai une certaine misère à me définir tel un homme, je me vois encore comme un enfant. La société m'a convaincu à ce propos.

 

 

Je n'ai pas dormi depuis trois jours ou presque, quelques heures seulement, il me reste encore à lire L'Enéide de Virgile cette nuit. J'arrive de chez Jean, non de dieu, jamais je n'aurais cru avoir tant passé à côté du cours de M. Lemay. Je n'avais même pas 10 % de la matière dans mes notes. Jean est plus beau que je ne l'aurais cru, fait fort en plus. C'est drôle, Sébastien, Edward, Jean, ils ont de gros bras sans jamais avoir fait d'exercice, auraient-ils honte de le dire ? Il n'y a que moi qui ai besoin de faire de l'exercice, promis juré cet été et l'an prochain à Paris. Jean n'a pas été entreprenant, moi non plus, bien qu'il insistait pour que je couche là, mais ç'aurait été trop fort, je sais que j'aurais couché avec lui. Et ça, je ne le voulais pas. C'est donc que j'ai encore du respect pour Sébastien. Comme j'étais soulagé rendu à la maison, car Sébas m'a écrit une lettre qu'il est venu déposer dans la boîte aux lettres durant la journée. Je me serais senti coupable de lire ça si j'avais osé faire des choses avec Jean et si je n'étais revenu que le lendemain. Bref, cette première lettre, cette seule lettre qu'il m'aura écrite depuis que l'on se connaît, la voici enfin :

Early Thursday Morning

Roland,

2½ years ago I met you. It was dark and noisy but I noticed your smiling face right away. You were young, funny and beautiful. But it is your dark eyes that struck me the most. I remember your baggy pants, your funny hair cut. I remember when my hand touched yours. God, I still feel that! I had told you that you were beautiful. I remember trying to beat Robin so that I would be the one to drive you home. I remember going to some café in Hull for coffee and how we talked of poetry and music. Do you remember when I touched your leg as we drove home? I didn't want that night to end. Now when I look back, I see it was perfect. You always believed in fate. Something, somewhere must have meant it to be. I was meant to love you. How could I ever love anybody else? I cannot even imagine it. You are who I love. You are what I love. You are how I love. You are why I love. Right now, when I close my eyes, I see you. Your soft hair, your big smile, your big cheeks, I can feel your cold feet, warming against my thighs. You touch inside of me like no one else. You keep me warm. You give me hope. You give me love. I need your love. I need you. Like I've told you before that if I could replace you with someone else, I would never! No one could ever replace you. Baby, I want you, to made love to you. I want us to walk away together - forever -towards the sun, towards your green fields. I never noticed green fields before. Now, when ever I see one, I see you, standing there smiling at me.

If I could touch you right now, I would touch you everywhere. I would feel your warmth with my hands. I would put my ear against your chest and listen to your heart beat.

This letter is my love for you. I want you to know that I think of you often. I want to call you right now, but I know that I can't. It is almost 3 a.m. Maybe I will. Just to say I love you! Just to hear your voice. Hold on, I'm dialing... ring, ring, (you answer, we talk, we hang up) you were at almost the 10th page of your essay. I told you that I loved you. Well, I meant it. I love you!

                      You are in my heart, You are in my soul, You are why I love. XXX Sébastien

 

Ô Ironie, on croirait lire un délire d'interchants empruntés aux clichés de toutes les chansons américaines de ces dernières années. Pire, c'est la lettre ratée que Robin aurait fait la gaffe de m'envoyer voilà exactement deux ans. Autour de Pâques de voilà deux ans, Robin raconte la même soirée que Sébas, avec la poésie. Quelle est donc cette soirée où je ne devais pas sortir pour avoir tant marqué ma vie ? Je vais faire une expérience, je vais retranscrire cette lettre en français pour voir si elle va demeurer une lettre full of clichés :

Tôt Jeudi Matin

Roland,

Deux ans et demi plus tôt je t'ai rencontré. Il faisait noir et il y avait beaucoup de bruit, mais j'ai tout de suite remarqué ton visage souriant. Tu étais jeune, amusant et beau. Mais c'est tes yeux noirs qui m'ont le plus frappé. Je me souviens de tes pantalons bouffants, de tes cheveux bizarres. Je me souviens lorsque ma main a touché la tienne, Dieu, je le ressens encore ! Je t'ai alors dit que tu étais beau. Je me souviens d'avoir essayé de battre Robin pour que ce soit moi qui te reconduise à la maison. Je me souviens d'être allé à un quelconque café à Hull, prendre un café, et comment on a parlé de poésie et de musique. Est-ce que tu te souviens lorsque j'ai touché ta jambe en allant à la maison ? Je ne voulais pas que cette nuit se termine.

 

Bon, c'est assez. Non, ça sonne bien. Pauvres Anglais, ils ne peuvent plus dire je t'aime à quelqu'un sans tomber dans le cliché effrayant. Ça me rappelle lorsque Sébastien m'annonçait son infidélité et toutes ses justifications, à chaque ligne je connaissais la suite de la réplique. On banalise les rapports entre les humains, nous, génération clichée. On n'ose plus agir parce que l'on sombre dans le déjà vu, on peut alors prévoir où cela va mener. Les justifications ne fonctionnent plus parce qu'on les connaît, on ne veut pas les entendre. Voici la lettre de Robin qui date de Pâques de voilà deux ans :

 

Friday November Night

On a cold, dark, Friday November night, I come home, make some calls, but can reach no one. It's already late! Once again I decide, not knowing exactly why, that I must go out; so I set out alone. As usual I am expecting to see some familiar faces and take in a few beers. This routine, after all, is the one I've became used too. Pathetic perhaps, but not entirely bad: it does help me wind down, have some fun and hope. It does nothing, however, to fill that emptiness, that inner emptiness which grows away inside.

I arrive and soon see Luc. We make the usual small talk. But as we do I am distracted, distracted by some big bright unfamiliar eyes and a broad smile. Preoccupied I try to listen. I close my eyes and reopen them as if to verify if what I see is real; I am not mistaken. Gradually Luc notices my distraction, "May I introduce you to my friend?"

Suddenly things seem to be no longer so routine. Roland is much more than big bright eyes and a broad smile: he's got intelligence, humor and a good sense of fun. [Je pense qu'il réécrit cette lettre à tout le monde. Ça n'a pas marché avec moi ces flatteries, ça a marché avec un autre jeune un an plus tard. Il avait 17 ans, ils sont sortis ensemble pendant six mois. Ce gars a fait trois voyages avec Robin puis s'est rendu compte qu'il ne finirait pas sa vie avec, même si Robin est médecin et riche.] He's someone who asks questions, a writer, an idealist [moi, un idéaliste ?] - a refreshing change from the familiar types. We talk, we dance, we drink, we smoke and we talk some more. The time passes quickly. Soon it's time to leave. Too bad he's already got a lift home. I feel good, I hope to see him again. Days turn to weeks and weeks to months, but he does not return. Luc tells me he's going out with Sébastien. It's silly I know but I ask myself: what's the matter with me? What did I do wrong? I resign myself back to the routine, that pathetic and empty routine.

One night in January, the telephone rings, surprisingly it's Luc. He asks me to a movie with he and Roland He also tells me Roland and Sébastien are having problems. Without hesitation, I accept, yet feel some guilt about my grin.

We meet and we walk to the cinema. I feel a little awkward and have trouble with my words. Cape Fear is entertaining, but throughout I am distracted. I wonder what he thinks of me? [Simple, le plus gros fatigant que la planète ait porté.] The film is over; we drive Luc home. I feel more comfortable. The conversation begins to flow, and we go out for a beer. My initial impressions are reconfirmed; his qualities are great. We laugh, we talk, we dance and we laugh some more. Again time passes quickly; it's getting late. This time I get to drive him home. I feel good; I feel happy ["I feel like I'm gonna sleep with him"]; I know I shall see him again. [That second time was impossible for me not to give him my phone number. The first night I said I could not remember it.]

We begin to see each other often, and each time it is the same, each time I feel content and happy. Things seem so much so less routine. And as I get to know him, I find more to appreciate and to admire. Could something important take shape? [I'm not so sure about it.] I don't want to move to fast. Sébastien is still off and on again [yeah, but we have been together for three years now]. I don't want to interfere. [He did. He told me that Sébastien was in a bar all by himself one night, looking for someone and it was not true. Deux ans plus tard il s'est excusé de cela à Sébastien.]

Inside, however, I feel something very strong. Does he know this? I send an anonymous valentine [that was the nicest surprise of my life, until, of course, I found out who sent it]. I awkwardly offer choice number 3 [One, you can sleep on the sofa. Two, I can drive you home. Three, you can sleep in my bed. Ça m'a ramené mon traumatisme d'enfance, quand le prof de philo m'a invité pour prendre un café et qu'à la fin il a posé sa main sur mon épaule et m'a demandé si je voulais aller m'étendre un peu. Traumatisé ben raide. Pas dormi pendant deux jours. Ça me revient toujours ce traumatisme-là quand l'autre est trop vieux. Mais n'exagérons rien, Robin n'avait que 29 ans. Mais j'en avais 19]. I hope I'm not doing anything wrong. He is really someone special and I long to be his friend and Friend. To pressure him to love me would be denying him respect. How close to me would he feel comfortable? What kind of friend does he want? I can offer only reliable, supportive friendship and must accept where he chooses to stand. How can I tell him my feelings? [Il manque le mot je t'aime ici, qui aurait été si fort. Ce mot, malgré son cliché, est toujours fort. Maybe he did not love me ? Sex, sex, sex, that's all I want?] How can I let him know?

I sit down and take some time and think of what to say. I decide to write, but how does one write to a writer? I start out and stall and think some more only to start out once again. Poor rain forest! How can I say my feelings? Direct honesty perhaps? After all I do remember well: it started on a cold, dark Friday November night...

Robin

 

C'est drôle cette finale circulaire. Poor rain forest! Je doute que cela vienne de lui. Il y a même une mise en abyme dans cette lettre, il parle d'une lettre qu'il veut m'écrire, alors que c'est à l'intérieur de la lettre qu'il dit ça. On appelle cela les lettres d'amour dans les lettres d'amour. Voyons Roland, tu ne fais pas un travail de fin de session.

 

 

Esti qu'ils me font chier les Américains qui viennent de découvrir la génération X et l'ont emmenée sur la croix en pleurant et affirmant que c'était la faute de l'autre génération ! Pantoute ! Réveillez-vous, agissez, passez donc par-dessus ce qu'ils essayent de vous faire gober, ne vous en prenez qu'à vous si rien n'a fonctionné, si vous avez été assez caves pour accepter que vous étiez niaiseux sans réagir ! Ils se targuent d'avoir été renfloués, d'accord. Ils ont été incapables de se réveiller, de se trouver des leaders lobbyistes influents, une voix à travers les médias, se trouver des auteurs. Ils en ont enfin trouvé un, Coupland, ils l'ont élevé au rang de Dieu. Dieu merci, il appartient à la littérature, vont-ils commencer à lire autre chose que les revues de rock ? Kurt Cobain, le néantiste, parti rejoindre le néant, s'il savait que l'on a fait de sa mort l'opportunité rêvée de dire aux jeunes de ne pas se suicider. Message aux dépressifs, « continuez encore un peu juste pour voir ». Voir quoi ? Ils n'ont peut-être pas compris que l'on ne veut pas finir dans un esti de bureau avec une petite famille et une maison et une automobile ? Les films nous ont bien trop formés ! On veut de la drogue, des autos sports, de l'argent, de la gloire, le voyage (initiatique S.V.P., restructuration de l'humain en Dieu), on veut du néant ! On veut se suicider ! Mais pas avant le meurtre de la génération précédente. Je me trompe sûrement, on veut juste une belle petite copine dans notre lit, en espérant qu'elle ne nous trompera pas trop. On veut un job d'administrateur dans une tour gouvernementale dans le centre-ville. We will be so happy to be alive! We need nothing more than our pay check, girlfriend and to occasionally fuck someone else. Ça me donne envie de m'enterrer vivant dans la cour, ce serait une vraie expérience, surtout lorsque fait à froid. Hé ! je suis un drogué maintenant, j'ai pris de la drogue au dernier party de Jean, je suis comme tous mes amis du collège rendus à Montréal ! La génération X, droguée à mort, s'apitoyant sur son sort, qu'elle crève !

 

 

C'est la fin de l'année, mon dernier travail long est enfin remis, je ne travaille plus au télémarketing, je n'en pouvais plus. Je respire déjà mieux. Je commence à pardonner à mes professeurs leur vacheté qui fait qu'ils me donnent un C plutôt qu'un B quand j'aurais peut-être dû avoir un A. Juste parce qu'ils doivent se déplacer jusqu'au secrétariat pour changer ma note. Deux semaines de retard, je me retrouve à la queue de la classe, en arrière de travaux comme ceux du gars et de la fille que j'ai justement lus dans le cours de Mme Bourdon. C'est-à-dire une erreur à toutes les lignes, aucune structure, aucune réflexion avant l'écrit, à côté de la plaque comme ce n'est pas possible. Résultat ? Ils ont eu B+ que Murielle m'a dit. Pas de problème. Ils entreraient en maîtrise à ma place ? Je m'en fous. Mon calvaire est fini, le leur aussi semble-t-il. Paris ! me voilà !

C'est drôle, je n'ai pas eu de tendances suicidaires depuis longtemps. A réfléchir sur le sens que je peux donner à l'existence, en admettant que le sens est facultatif, je me demandais quel objectif valait encore la peine d'être suivi, laquelle chose importait suffisamment qu'il faille que je reste en vie. Il est certainement normal que je me sente entre ciel et terre, l'Université d'Ottawa est incapable de prendre une décision sur mon cas et je n'ai aucune nouvelle des universités de Paris. Ils sont tellement cons, Paris VII et Paris III m'ont renvoyé ma lettre pour la deuxième fois, dans ces conditions j'abandonne. Un pays capable de se perdre dans sa bureaucratie au point de me retourner deux fois une demande d'admission via l'océan, ça fait peur et c'est certainement pire que le Canada question formalités. Je refuse de lutter contre la bureaucratie, surtout s'il s'agit de mesures de découragement. Je me suis inscrit en génie, échec lamentable en littérature, je vais devenir ingénieur. Voilà où j'en suis, sans trop savoir où je serai dans quatre mois, sans même avoir de travail à l'heure actuelle, avec l'impression nette de perdre mon temps.

 

 

Je continue ma vie de coupable, je souffre de ne pas travailler, de ne pas avoir d'argent, de ne pas chercher fort fort. Je viens encore de me faire rabrouer par ma mère. Elle m'a dit qu'il fallait que je compte ni sur elle ni sur mon père, parce qu'il déménage dans sa nouvelle maison qu'il louera avec Odette. Non plus sur Dominique qui signait ce soir l'acquisition du terrain qui verra naître d'ici la mi-juillet sa belle maison de 115 000 $. Bien sûr, Roland peut crever dans le fin fond d'Ottawa. Le hic c'est que leur argument favori, celui de mon voyage en Europe de l'an passé, est trop loin pour servir à justifier l'abandon du fils à l'étranger (Ottawa étant en dehors du Québec). On voit bien l'altruisme familial, on m'a encore fait comprendre que ma sœur n'avait presque jamais demandé d'argent. Viarge, ils m'ont donné 600 $ cette année, n'est-ce pas merveilleux ? Pour être honnête avec moi-même, j'ajoute les 300 $ que j'ai reçus à Noël. On est loin du compte des 9000 $ que le gouvernement les oblige à me donner pour m'aider dans mes études. Encore une autre autorité qui s'appuie sur des faussetés pour m'en donner un minimum, tout juste assez pour couvrir les frais de scolarité à crédit, alors qu'elle en jette des 10 000 $ par-ci par-là aux autres étudiants qui en reçoivent déjà de leurs parents. En plus il y en a des tas qui ont réussi à fourrer le système, ou bien leur famille est à la limite de ce qu'il faut gagner pour que le pauvre étudiant devienne riche. Si le gouvernement calcule que mes parents peuvent m'aider, ils peuvent. Et ma sœur, elle en a reçu autant que moi de l'argent, la première année le père a tout payé. Moi, le père m'a aidé la deuxième année seulement, et pas beaucoup, je travaillais déjà vingt-cinq heures par semaine. La planète s'est arrêtée de tourner, peu importe où je serai en septembre, le pire est à craindre.

Demain j'ai une entrevue avec le Musée des technologies. Je n'ai pas eu le job à la librairie du Musée des beaux arts après deux entrevues. Deux entrevues pour se faire refuser. Faut dire que j'étais arrivé vingt minutes en retard la première fois. Mais ce n'est pas un signe, arriver en retard ou non à l'entrevue ne change rien. La première entrevue était dans la poche, le bonhomme avait une femme allemande, il avait lu Hermann Broch, La Mort de Virgile. Et, au lieu de le traiter de cave, je lui ai dit qu'il avait eu raison d'abandonner son B.A. concentration en philosophie alors qu'il ne lui manquait qu'un seul cours à faire. Il m'a rappelé aujourd'hui pour s'excuser, il est désolé que je n'aie pas été choisi. Après deux entrevues, tu parles, la prochaine fois je vais demander toute la démarche relative aux entrevues et si c'est trop compliqué, je me réserve le droit de les envoyer royalement chier. Le récipiendaire aussi a des droits vous savez ? Bref, il m'a souhaité bonne chance et m'a encore dit qu'il était désolé que l'autre ait décidé de prendre une vieille truie qui avait plus d'expérience que moi sur une caisse enregistreuse, ou une belle petite femme à jupe serrée coincée dans la craque de son derrière. Vous pensez que je suis misogyne ? Bon. Le deuxième à me faire passer l'entrevue avait l'air d'une estie de tapette, les jambes croisées, avec ça j'étais sûr d'avoir l'emploi. Semble-t-il, il est plus masculin que je ne le suis, même avec ses airs. Le premier avait l'air d'un crisse de fatigant que t'as juste envie d'y dire, fiche-moi la paix. Ils m'ont l'air de foutre pas mal rien dans leur emploi respectif, mais ça c'est encore un préjugé. Mais enfin, vive les préjugés, c'est à cause d'eux que je ne réussis pas à me trouver du travail. Et gang d'hypocrites, des préjugés vous en avez plus que moi, parce que moi je fais l'effort d'arrêter de penser quand je vois la grosse truie, pis vous autres vous le pensez très bien et vous ne l'engagez pas. Les statistiques ne mentent pas là-dessus. Tant souffrir pour des petites jobines à salaire minimum, après quatre ans d'université. On se lamente que les jeunes ne connaissent rien à leur grammaire et ceux qui s'y sont consacrés crèvent de faim. Eh bien moi je vous le dis, ne perdez pas votre temps avec la grammaire, vaut mieux aller en génie puisque l'on ne jure que par les machines. C'est un domaine plus logique, concret, stable, où l'on ne crève pas de faim. J'y vais d'ailleurs en génie, on me refusera en maîtrise. Dieu que je les méprise, je les méprise tellement ces professeurs de français du département. Ma réputation est telle, de toute façon, que dans mes propres intérêts il ne me faut surtout pas y faire ma maîtrise. Ou alors m'effacer complètement, mais ça, je sais que c'est impossible. Se pourrait-il que je me retrouve en génie ? Fier d'y être en plus, parce que l'on m'a carrément rejeté. Je vais être un ingénieur frustré. Mais je ne suis pas dupe, je vais retrouver des cliques identiques en génie, pire, je vais en retrouver des plus organisées à Paris. Mêlées aux politiciens, à l'homophobie, compétition, etc. Le monde dans lequel on vit est bien sombre, c'est vrai que de ne pas être naïf étouffe. J'aimerais mieux ne rien savoir. J'ai mangé avec une fille dernièrement, elle était dans un de mes cours, Vanvinburène. Je lui ai raconté la soirée chez Jean, les gens qui prenaient de la drogue. Je pensais trouver du réconfort, à savoir, ne pas être le seul naïf dans la ville qui ne savait pas que sa whole génération X was on drugs. Malheureusement elle prend de la drogue trois à quatre fois par semaine, c'est bien normal, tous ses amis sans exception en prennent. Je n'ai pas osé lui demander si cela allait jusqu'aux drogues dures. Faut pas se leurrer, elle aurait dit comme les autres que les drogues dures c'est seulement de temps en temps, c'est-à-dire assez souvent. Chose certaine, ils ne m'auront pas. Pas parce que je suis un brainwashé contre la drogue, ce qui serait peut-être vrai dans le fond, mais plutôt parce que... je pense que je suis assez découragé comme ça, assez alcoolique aussi.

Le prof de français, Valois Ménard, celui avec qui je n'ai pas fait grand-chose, mais assez pour provoquer une crise entre moi et Sébastien, je l'ai rencontré deux fois dernièrement. Au Market Station, il était avec une fille, ils ont rient de moi à s'étouffer quand ils ont su que je ne connaissais pas le couple le plus célèbre de Paris du moment. Ils ont écrit des choses, paraît-il, on m'a répété leurs noms cinq fois, il m'est impossible de m'en rappeler. Essayer de me faire passer pour un jeune con qui ne connaît rien parce que j'ignore qui est le couple le plus célèbre de Paris, cela par des crétins qui perdent leur temps dans le fond d'un bar gai d'Ottawa, c'est le comble de la médiocrité. Peut-on vivre tant que ça aux dépens des autres ? Se peut-il, se prendre pour si hautain ? Bref, Valois et sa copine ont bien ri de moi, ça leur a fait plaisir, dans le fond je les prends en pitié. Il est quatre heures du matin et demain j'ai une entrevue pour entrer dans la vie active de la société, je vais peut-être devenir hôte pour accueillir les touristes pourris qui ont décidé de sortir de leur salon pour venir s'enfermer dans les musées, les pauvres.

 

 

Hier ma mère m'a appris que M. Tess est mort. M. Tess vient d'on ne sait où, il habite la maison sur le coin de la rue à côté de M. Gravel. Après la guerre, semblerait que M. Tess soit resté ici avec sa femme. Cette dernière est morte tôt, il est demeuré seul. Ne dépensant nullement (il n'avait pas d'automobile, et croyez-moi ça coûte plus cher qu'une maison) il avait amassé beaucoup d'argent à la banque. Gravel, pas fou, s'est occupé de lui tant qu'il a pu. Il va hériter. Tant mieux pour lui, de toute façon il le mérite. Plus que la soudaine famille de sept frères qu'on vient de découvrir et qui arrive par le prochain vol. Ce qui me chicote, c'est le fils du père. Il n'a jamais rien foutu de sa peau, il a abandonné l'école très tôt après avoir doublé toutes ses années, il travaillait avec son père comme laitier jusqu'à ce qu'il parte sa propre ronde (à 17 ou 18 ans peut-être) et qu'il fasse autant d'argent que le père, en restant chez son père. Il s'est acheté une voiture de 30 000 $ l'an passé. Bref, ce jeune imbécile vient d'hériter d'une maison, il pourra bientôt se marier avec sa charmante petite copine qu'il sort depuis quelques années. Et moi ? Moi ! Parti de chez mes parents voilà trois ans, j'ai dû me débrouiller pour payer toutes mes études, j'en ai pour 40 ans à rembourser mon hypothèque. Je fourre le chien ben raide pour me trouver un emploi à sept dollars l'heure et j'en suis incapable, semblerait que je suis trop incompétent. Je veux continuer à la maîtrise pour m'endetter davantage, pour rien. Je n'arrive pas à payer mon loyer, je ne pense surtout pas à m'acheter une voiture (je vais mourir dans les autobus, sinon écrasé sous un, après avoir tant payé pour ça). Puis, couronne sur le gâteau, je partirais pour Paris mourir de faim. Peut-être vaut-il mieux pour Alain que les choses tournent ainsi. Le pauvre, pour avoir tant coulé à l'école, je suppose qu'il était dyslexique, ou souffrait d'une carence marquée de motivation. Comment aurait-il pu s'en sortir si tout ne lui était pas tombé du ciel ? Alain Gravel, je te souhaite bonne vie ! Maintenant je vais vite t'oublier. Je me demande ce qu'est devenu Peau-de-pet. Il est sombré dans la drogue (encore un qui est de sa génération), il s'est fait prendre à voler, bref, ça me ne surprendrait pas qu'il soit en prison. Même chose pour Kipao, j'ignore sur quelle drogue il était, mais ma mère le rencontrait à toutes les réunions d'alcolos, il en est devenu schizophrène, voyait des monstres partout (ça me ressemble). Scott Maine, s'il n'était pas sur la drogue alors que ses parents étaient reconnus pour être les drogués de la ville, ce serait bien surprenant. Annita Michaud est si heureuse dans son mariage, tant mieux pour elle, ça ne durera pas. Je ne m'explique nullement d'ailleurs pourquoi je me suis mis à pleurer comme un déchaîné au souper de son mariage, j'ai été obligé de partir tellement je pleurais à chaudes larmes. Ça ne m'était jamais arrivé. Neil m'a raconté que la même chose lui était arrivée lorsqu'il a fait une fugue quand il habitait chez de la parenté en Tchécoslovaquie. Il était entré dans une église où on célébrait un mariage et il s'est mis à pleurer comme un bébé, qu'il disait. Je me souviens que j'avais parlé avec l'amie de Joconde, Suzette, qui m'avait raconté en long et en large son mari devenu impuissant, elle et ses quatre belles-sœurs qui trompaient leur mari aller-retour, la relation secrète de son amie Joconde avec mon père, d'elle-même qui s'intéressait à mon père mais qui n'oserait jamais voler mon père à Joconde, alors que mon père couche avec Joconde juste pour lui faire plaisir. D'un autre côté je voyais la belle Annita avec son jeune homme pur, quelle grâce et quel calvaire s'en venait ? Et moi, l'homosexuel perdu dans le fond de Jonquière, convaincu que j'étais seul au monde à être gay, convaincu que j'allais mourir dans l'ascétisme involontaire le plus complet, société pourrie qui s'offrait à mes yeux, en me crachant dessus, me croyant immoral. Je lui ai demandé à la Suzette : « Et tu crois en Dieu ? » Elle m'a répondu : « Il demeure mon maître, mais je vais profiter de la vie ». Elle m'a dit aussi comment son curé en lequel elle avait tant confiance, qu'elle écoutait comme si c'était la voix de Dieu, était lui aussi corrompu. Il couchait avec tout plein de femmes, il a un presbytère à lui tout seul, deux servantes à tout faire, une voiture de fou, un chalet (maison secondaire) et le reste elle n'a pas trop voulu m'en parler. Sachant cela, il se permettait encore de lui faire une morale de l'enfer. Je me demande si elle m'a rendu service en m'ouvrant les yeux au point qu'ils m'en sont sortis de la tête. Comment voulez-vous qu'un jeune puisse vouloir vivre en voyant ça ? Pas parce que c'est immoral, tout est bien, il s'agit de conventions. Le problème c'est que c'est tout le contraire de ce que l'on nous enseigne. C'est, genre, on vous offre une morale, des valeurs, et plus tu avances, plus tu te rends compte que ça te culpabilise au maximum, tu veux mourir, et tu te rends compte qu'il n'y en a pas un christ qui s'en préoccupe de cette morale ou de ces valeurs. Je me demande comment ils ont encore la force de dénoncer l'homosexualité. C'est drôle de voir comment ceux qui sont loin du problème, ou ceux qui n'ont pas voulu s'y confronter, sont ceux qui ne l'acceptent pas. Quand ton fils ou ta fille est homosexuel(le), tu l'acceptes bien assez raide, et là tu t'insurges contre les vieilles qui pensent que le Sida est un cadeau de Dieu. Le dicton populaire le dit, la vie elle-même est une maladie transmissible sexuellement.

 

 

La prière est inutile. Inutile, inutile, inutile. Ma mère m'a téléphoné chez Sébastien while I was on the roof working for the family, and she told me she was praying for me to find a summer job. Elle s'est vite rétractée pour me dire qu'elle faisait des blagues. Bien sûr que non ! Mais prier, quessadone quand l'autre femme avec qui j'ai parlé l'autre jour, qui n'a jamais cessé de prier, a perdu son mari écrasé sous une voiture, son fils mort noyé à la pêche, sa sœur morte intoxiquée par une mauvaise prescription du médecin et son frère mort brûlé dans un incendie causé par de l'huile à patates frites ? She missed the point. Qu'est-ce qui est mieux pour le destin de l'humanité, pour le destin d'un de ses individus ? L'individu l'ignore certainement si effectivement Dieu est là pour le guider. Et ses prières ne changeront rien à l'affaire. La souffrance a pour seul but, apparemment, de nous faire acquérir certaines connaissances, la première, celle que la prière n'influence pas les événements. J'ai demandé à la vieille dame qu'est-ce qu'elle avait apprise là-dedans. Elle ne semble pas en être consciente, elle demeurait incertaine. Elle remerciait Dieu de l'avoir épargnée, ne s'est pas posé la question du pourquoi. Elle m'a non seulement raconté en détail la mort de toute sa famille, mais l'a aussi racontée avant mon arrivée à tout le monde présent au souper de thanksgiving de Jim. L'ami de Jim (le petit fils de la femme) m'a dit qu'elle n'arrêtait pas d'en parler. J'y ai d'ailleurs promis de l'emmener avec moi à Paris si je devais y aller (!). Il me semble que les gens qui prient évitent les vraies questions. Evitent de voir certains avantages en des moments plutôt affreux, ou du moins refusent d'en voir les conséquences. Ils prient mais acceptent que les choses se soient passées tel quel, ils disent que c'est le destin et Dieu, ce qui revient à dire que la prière est inutile. Sinon, si la prière influence quelque chose, par exemple en envoyant des ondes positives envers quelqu'un, alors la prière ne suffit peut-être pas puisque qu'ils crèvent de toute façon. S'il y a la fatalité, les ondes positives sont inutiles. Quant aux déterminismes, évidemment que la prière ne peut rien contre ça si en un tel contexte, telle chose ne peut pas ne pas arriver. De toute manière, exiger quelque chose de son Dieu me semble mesquin en rapport à ce que ceux qui prient sont effectivement prêts à faire pour lui et son message d'amour. Ceci dit, on peut se satisfaire à espérer que l'on ne mourra pas, à espérer que Dieu existe, à espérer qu'une vie meilleure nous attend, à espérer que la fin du monde est toute proche, mais il ne faut pas oublier que le désespoir tue.

En parlant de famille, la petite cousine Marie-Anne est venue à Ottawa voilà deux semaines ou la semaine passée je crois. Elle savait que j'étais homosexuel. Un de mes cousins le savait aussi lorsque je lui ai avoué au bar le Caméléon à Chicoutimi dans le temps de Noël. Toute la famille, des deux côtés, est au courant de mon orientation sexuelle. Le tout caché comme ce n'est pas possible. Taboo subject. On en parle dans mon dos, à mon insu, on n'ose même pas me dire qui a dit quoi à qui. J'ai fait la grosse nouvelle de la famille. Je n'entends jamais rien d'eux, je me demande souvent s'ils existent encore et voilà qu'ils m'ont tous jugé sans en savoir plus que le fait que je sois homosexuel. Ça résume tout. Voilà ce qu'il fait loin dans le fond d'Ottawa, il se cache de nous, il vit son homosexualité. Et eux ? Ah ! Ils sont hétérosexuels, ce qui explique leurs commérages. Tabou, tabou, tabou, comment vais-je me sentir au prochain party de Noël ? Ecoutez tous ! Je suis gay, ouvertement ! No way. Que ça reste tabou s'il le faut, ou qu'ils viennent m'en parler individuellement. Je ne veux surtout pas que la famille se mette à faire la même chose que la maudite Marie-Anne au dernier dîner du jour de l'an chez la grand-mère. Elle a commencé à pointer moi et Sébastien et à dire : « Les deux tapettes l'autre bord de la table ». Pierre-Marc qui a repris en disant : « Qu'est-ce que tu ferais si c'était vrai ? », puis j'ai manqué le reste de la conversation. Ce que je sais c'est qu'on a dit à Pierre-Marc de sacrer le camp chez Tania. On pensait, jusqu'à la venue de Marie-Anne à Ottawa, que c'était ma sœur qui avait fait l'hypocrite et avait elle-même dit « les tapettes », ensuite répété par Marie-Anne. Les grandes justifications de fou de ma sœur qui ont suivi nous ont laissé à moi et à Sébastien un goût amer. On n'a jamais vraiment compris ce qui s'est passé, à dire franchement, on s'en fout. J'en reparle aujourd'hui parce que l'hypocrisie de l'humain n'a pas de limite. Moi aussi je suis hypocrite, je l'avoue sans crainte, vous ne pourrez donc pas m'accuser d'accuser les autres sans que je m'accuse moi. Quand donc suis-je le plus hypocrite ? Il me semble très difficile de ne pas être hypocrite dans la société où l'on vit. Si je garde pour moi mes mauvaises pensées, je suis hypocrite. Si je les dis sans que la personne concernée les entende, je suis hypocrite. Si je dis tout ce que je pense à tout le monde, je ne suis pas hypocrite, mais je n'ai plus d'ami ni aucune crédibilité. Il me serait impossible d'avoir un emploi ou de travailler avec qui que ce soit si l'on savait que je suis homosexuel. Soyons hypocrite donc, à moins d'être pur, de changer toutes nos idées négatives en positives, de devenir hétérosexuel, alors il est facile de ne pas être hypocrite. De toute façon il est possible d'essayer d'être moins hypocrite et c'est ce que je me propose de faire. Mais il est difficile de ne pas être hypocrite dans un monde d'hypocrisie, lorsque nos institutions elles-mêmes jusqu'aux religions sont basées sur l'hypocrisie et ne cessent de l'encourager.

 

 

J'ai écrit un article pour le journal The Citizen pour dénoncer les vieilles qui depuis un bout de temps se plaisent à dire que Dieu a créé Adam et Eve and not Adam and Steeve. Ils tentent de justifier ainsi le rejet de tout droit aux gays. En particulier le nouveau projet de loi 167 en Ontario qui reconnaîtrait les couples homosexuels et leur donnerait les mêmes avantages sociaux qu'aux couples hétérosexuels. Parfois la vie semble plus compliquée qu'elle ne l'est. Sébastien ne veut pas que j'envoie cet article, il juge que c'est trop dangereux. Je vais être sur des listes de mouvements religieux, de Skin Heads and White Supremacists.

Je viens de me faire dire non pour un emploi au Musée des technologies. Pas assez compétent pour accueillir les touristes et leur montrer une vieille locomotive en leur disant voici une vieille locomotive. Je commence à être habitué ces temps-ci à des refus.

 

 

Voilà, fallait s'y attendre, on m'a refusé en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Alors comme tout le monde, lors d'un cuisant échec, je vais me justifier. Il le faut, l'humain qui ne se justifie pas s'apitoie, se replie, se suicide. La lettre de M. Gallois ne m'a presque pas ébranlé. Je dis presque pas, mais elle m'a donné un méchant bon coup de pied. Bien sûr que je suis cruche, pas plus qu'un autre. J'ai coulé une session de droit moi, je n'ai pas fait quatre ans de littérature, on m'a crédité un an de CEGEP. Ce qui fait que pour remonter une crisse de moyenne pondérée de trou de cul, c'est impossible. C'est mon style de réussir l'impossible, pas cette fois. De un, notre bureaucratie est si grande qu'un 0.1 tue, ou de deux, on respecte la bureaucratie quand ça fait notre affaire. Des petites niaiseuses et des petits niaiseux avec les mêmes résultats, le département en a accepté beaucoup. S'agissait de prendre un ou deux cours en même temps que la maîtrise pour avoir la moyenne. Moi c'est différent, je paye pour mon insolence. Vais-je comprendre ? Vais-je enfin revenir sur Terre ? Prendre mon coin sans dire un mot ? Non. C'est de famille, c'est héréditaire, j'ai toujours parlé comme une caduque, du reste, on ne change pas sa nature. Je les aurai poussés à bout, le ton de la première lettre de Gallois aurait dû me convaincre dès le départ qu'il n'existait pas d'objectivité dans mon cas. Je croyais être intelligent en me procurant une lettre de référence de chacun des pires ennemis du département, quelle erreur. M. Villeneuve avait déjà une idée défavorable envers moi. J'ai manqué plus de la moitié de ses cours, à deux reprises. Alors lorsqu'il est arrivé sur la table du comité - parce que c'est lui qui est chargé de prendre la décision finale - et qu'il a vu la lettre de Couture, le mal de ventre lui a pris. Surtout avec la chicane lors de la réunion du département. Moi et Monique on était contre lui. Je croyais qu'entre adultes on pouvait rire de ça. Entre adultes... j'oublie justement que moi je n'en suis pas un. Pour eux, les adultes, la vie est sérieuse. Bref, j'aimerais mieux croire que tout cela n'existe pas. Que justement je ne fais que m'en inventer pour me rassurer, que je ne suis pas si cruche et que, dans le fond, il ne me reste qu'à me trouver un travail dans une cabane à patates frites. Mais ça aussi je suis trop cruche pour ça, en fait, je ne sers à rien, ce qui est extraordinaire quand on sait tout ce qu'il y a à faire dans cette ménagerie qu'est notre société. Mais ça fait deux coups bas que je reçois de ce département et ça me fait chier. Le premier c'est l'histoire de Daniel Poliquin à qui on avait dit des bobards que je n'avais jamais racontés à son sujet, le deuxième c'est la lettre de référence de Couture qui comme par hasard ne s'est jamais rendu au bureau de Gallois. Le pire c'est que je vais être refusé à l'Université du Québec à Montréal aussi. Je commence sérieusement à me poser des questions sur mes lettres de références. Dans le fond, c'est le temps d'être fataliste. Les événements s'arrangent pour m'obliger à aller à Paris ou pour m'obliger à demeurer avec Sébastien et entrer comme lui en génie. La seule chose qu'il me faut éviter de faire, c'est de me demander pourquoi, parce qu'alors là, je me perds. En fait, c'est toujours après que l'on peut se poser la question, parce qu'enfin on sait ce qui est arrivé qui ne serait pas arrivé si les événements s'étaient produits autrement.

           Bon, c'est fini, let's talk about big issues. The homosexuality of Ontarians. Selon eux, il existe entre 1 % et 4 % de gays, ils semblent même s'entendre là-dessus. L'Eglise est débarquée en vrac là-dedans, elle qu'on croyait morte depuis des lustres. On dirait d'ailleurs une campagne d'image. Elle va aller se chercher une nouvelle génération de fidèles obnubilés sur le dos de ses enfants pauvres. Elle vient de ressusciter ! L'édition du Citizen du 2 juin est mémorable, on n'a jamais autant parlé d'homosexualité dans les journaux. Les Anglais sont se qui existe de plus conservateurs dans le monde. Un Anglais ici ça se couche à 21h. Les enfants des Anglais se couchent à 22h30. Les restaurants ferment à 22h, sauf dans le marché, pour accommoder les touristes peu habitués à un tel régime. Les bars ferment à 1h. Laissez-moi vous dire que c'est tôt lorsque la mentalité est comme au Québec. On sort à 23h dans les bars, alors ça fait seulement deux heures de boucane et de bière, de danse et de calvaire. C'est que les Anglais vont à Québec jusqu'à 3h ensuite. Je me demande ce que fait le reste de l'Ontario ? Ils font probablement comme en Alberta (une autre société d'extrême droite), ils sortent à 8h du soir, alors à une heure ils sont crevés morts. Pas comme en France, Elizabeth et Fabien nous disaient qu'ils sortaient toute la nuit, allaient déjeuner à 6h du matin, retournaient dans le bar jusqu'à midi. Quessessa ? Là, c'est trop pour moi. C'est de valeur que je doive quitter les Ontariens bientôt. Pour Paris justement ! Quitter un milieu si anglophone, moi qui m'y étais enfin incrusté, qui lisais The Citizen, qui pleurais au rythme des Anglo-Canadiens, qui ai même pris part à leur débat sur l'homosexualité...

 

 

Mon article n'est toujours pas passé après une semaine. Il sera trop tard peut-être, le gouvernement de l'Ontario risque de passer au vote et la loi ne passera pas. Ce n'est pas grave, d'autres plus au courant ont réagi plus vite et mieux. C'est que moi je dénonçais Adam and Steeve comme couple qui n'a pas droit à la vie. Je ne m'attaquais pas à la morale de gens qui, sous le joug d'une religion dont l'on ne finit plus de compter les morts qu'elle cause, prône la discrimination et l'intolérance à un niveau qui étonne. Cela me surprend parce que le projet de loi qui serait adopté n'est que l'extension au privé d'une loi déjà passée pour le secteur public. Sauf l'affaire de l'adoption je suppose (je ne connais rien ni au premier projet de loi ni au deuxième, les autres dénonciateurs non plus, et surtout pas les religieux, eux ils mentent comme ils respirent). J'entends des versions contradictoires à droite et à gauche. La ministre dit qu'individuellement les gens peuvent adopter un enfant. La loi ferait qu'en couple homosexuel on pourrait adopter un enfant. Ce qui revient à dire que sur le papier d'adoption on ajouterait un nom et l'enfant aurait bel et bien deux tuteurs. Voici alors un curé ou quelque chose du genre qui se lève pour dire que la loi ne devrait pas passer parce que les homosexuels sont dérangeants pour les enfants, c'est irrévocable, ils seront foutus. C'est drôle comme c'est tout le contraire, une telle loi protège l'enfant, et des dénonciations du genre traumatisent justement l'enfant homosexuel, ou l'enfant dont le parent est homosexuel. Ah, la religion, toujours numéro un pour provoquer la confusion dans le cerveau de ses enfants, ils réussissent très bien leur beau projet de conformisme social. Je lisais dans le journal aujourd'hui que 40 % des enfants qui se suicident au Québec le font parce qu'ils ne peuvent accepter leur homosexualité, parce qu'ils ne peuvent accepter d'être différent. Il faut dire que la société fait tout pour les pousser à cet extrême. Les religieux causent 40 % des suicides chez les jeunes, ils n'ont aucune conscience morale. Quand on connaît les taux de suicides, c'est alarmant. D'autres chiffres sont sortis, paraîtrait que le tiers du monde du clergé est homosexuel (!) et la moitié est non célibataire (!!), faut-il ajouter la liste des pédophiles au sein de l'Eglise (!!!) ? Une telle prise de position ne conduit nulle part ailleurs. L'homme qui se retient toute sa vie, qui ne peut se marier, qui ne peut avoir de sexe, peut certainement devenir dangereux. Interdire les films pornographiques (comme un Monseigneur vient justement de démissionner parce qu'il en visionnait en plus de fumer de la drogue) est la voie vers le viol. Celui qui n'a pas de sexe et qui ne peut même pas s'assouvir devant sa TV avec des films de cul, je le vois très bien sauter dans la rue pour en violer une éventuellement.

 

 

Me voilà dépressif aujourd'hui. J'essaie d'identifier pourquoi, j'en suis incapable. Insécurité je suppose. Ne pas savoir ce qui va se passer dans ma vie dans trois mois. Je pourrais bien être à Paris. Je viens de parler à ma mère, elle ne semble pas avoir réagi lorsque je lui ai dit que je n'avais pas été accepté en maîtrise à l'Université d'Ottawa. Par contre, elle s'est mise à capoter lorsque je lui ai dit que j'irais en génie probablement : « Eh maudit, on te l'a toujours dit que tu perdais ton temps en littérature, ça va rien te donner, tu vas payer tes dettes toute ta vie ! » Pour eux, on ne fait pas un B.A. par plaisir, on le fait pour l'avenir. C'est vrai. Maintenant que je me suis bien amusé en littérature, avec mes 15 000 $ de dettes, je vais passer aux choses sérieuses. Je vais m'acheter un fusil.

 

 

Ma vie n'est qu'un échec constant. Comme disait Nathalie, les gens sont incapables d'apprécier une marche dans les bois, et comme dirait Artaud, les gens sont pressés et marchent dans toutes les directions, on croirait qu'ils sont prêts à construire un nouvel univers, mais non ! : « Je suis foutu, com-plè-te-ment fou-tu... Regardez-moi ces gens. Qu'est-ce que c'est que ça ? A quoi sert-il qu'il y ait tant d'hommes sur la terre ? Vous les voyez se démener, se précipiter. On croirait qu'ils vont faire quelque chose d'intéressant. Mais pensez-vous. Ils ne pensent qu'à gagner de l'argent, à bouffer, à baiser, c'est tout. A quoi sert-il, leur vie ? » Avec un tel rejet des valeurs sociétaires, on comprend qu'à vouloir se démarquer de la masse on l'ait enfermé. Etait-il homosexuel ? Après toutes mes lectures à son sujet, ça me donne l'impression que l'homme n'avait pas de sexualité. Ou poussé à la limite de l'idiome, il aurait utilisé toute son énergie sexuelle à tenter de sortir de son moi intérieur. Il tente de démystifier et démythifier la chrétienté, ou du moins la religion, ainsi que le système du savoir. C'est drôle que ce soit un fou qui arrive à nous faire comprendre que le savoir n'est qu'une convention qu'on peut rejeter, puis du même coup, se faire enfermer pour un tel rejet. L'homme est devenu acteur omniscient permanent.

Dans le cours de M. Dubois, les premières fois que j'avais remarqué Nathalie, elle me faisait rêver. J'avais écrit : « La fille du cours d'Anne Hébert, elle sort d'on ne sait où, son accent d'un autre matin, comme elle s'habille, elle projette admiration. Elle voyage beaucoup. Jeune la fille, voix sensuelle et romantique, mature pour son âge. Serais-je que j'appartiens maintenant au monde des adultes, je suis déjà trop vieux pour avoir un petit cousin là où je vais. Moi qui veux peut-être vivre pour tant de jeunesse, qui m'oblige à m'étouffer. Je tuerais mon ami barbare que j'aime alors que je veux mourir avec, là le paradoxe et le dilemme. Que faire ? Il me faut connaître tout le monde afin de me convaincre que rien ne m'intéresse, ou oublier tout le monde pour me consacrer à mon barbare ami. Il me faudrait coucher avec Nathalie sans conséquences. Mais c'est trop dangereux car on ne peut faire confiance à personne et on ne peut faire confiance à sa conscience. Je recherche ma liberté, mais elle me coûte trop cher. »

Ainsi je pensais coucher avec Nathalie. Je le lui avais même dit, après lui avoir avoué que j'étais gay. Elle n'a pas répondu, je n'ai pas poussé plus loin. Elle aussi était en relation à distance, avec un gars des Pays-bas. De toute façon je n'aurais pas voulu tromper Sébastien, même si je l'ai fait avec Edward. En passant, Sébastien est venu ce soir, on a fait l'amour comme des malades, je l'aime vraiment. Il me serait très difficile de le laisser pour Paris. Si je pouvais, je l'épouserais, je le lui ai dit ce soir. Mais cela ne garantirait en rien une fidélité mutuelle. Et la seule pensée qu'il me tromperait m'empêche de vouloir continuer. Cela évidemment parce que moi-même je veux être fidèle. Autrement je m'en foutrais un peu. Est-ce bien vrai ? Du moins, j'endurerais qu'il me trompe. Mais je ne veux pas de ce genre de relation. Je voudrais une maison en France, avec lui, loin de toute tapette éventuelle.

 

 

Enfin, j'ai décroché un emploi non pas pour 6,75 $ de l'heure à pourrir à l'intérieur du National Gallery, ni pour 9,40 $ à étouffer à l'intérieur du Musée des technologies, mais un travail misérable de serveur au Musée des beaux arts (traduction française du National Gallery), pour 5,80 $ de l'heure, plus les pourboires. A mon avis, cela devrait surpasser les 10 $ de l'heure, comme l'été passé à Val-Jalbert. Le destin s'est finalement bien débrouillé, je pense que si j'avais eu un choix à faire parmi mes quatre entrevues et mes trois emplois, j'aurais choisi celui que j'ai eu. Surtout parce qu'il est à l'extérieur et que les horaires sont moins disparates que les deux autres. J'ai toutes mes soirées libres, congé lundi et mardi. Pas en même temps que Sébastien, hélas. Je pense pouvoir ramasser au moins 1 500 $ cet été. Cela doit bien faire rire celui qui gagne 40 000 $ et plus par année, même ceux qui gagnent 30 000 $, et ils sont nombreux. Mais ils sont nombreux aussi ceux qui se morfondent sur les petites jobines fatigantes qui donnent des peanuts. Enfin, que voulez-vous, moi je suis, à l'heure actuelle, une des personnes les plus pauvres de la planète. Parce que les pauvres que l'on rencontre dans la rue n'ont pas 15 000 $ de dettes, même si, comme moi, ils crèvent de faim. Je ne parle pas de ceux qui ont un million de dettes et qui mangent du filet mignon. Ils déclareraient faillite demain matin qu'ils mangeraient encore du filet mignon la semaine prochaine.

J'ai menti à mon poupa pour avoir l'argent nécessaire pour l'engouffrer à la Librairie de la Capitale : 132 $ à peu près, taxes incluses, pour deux livres de l'œuvre complète d'Artaud. C'est extravagant. Je lui ai fait croire que la banque m'avait appelé pour les 60 $ de mon prêt ordinateur. C'est vrai qu'elle m'a appelé, mais jeudi passé. Cette année c'est 40 $ d'intérêts à payer trimestriellement au lieu de 60 $, ne me demandez pas pourquoi, je suis comme le Canadien moyen, je paye sans trop me poser de question. Mentir, c'est l'adage de tout le monde. Le mensonge est partout présent, surtout par euphémisme. On amplifie ou désamplifie les événements, on cache les éléments les plus importants, on profite des autres. Ma sœur l'a fait longtemps avec ses cigarettes. Quand on sait combien cela coûtait, tout son argent et celui des parents devait y passer. Ça m'a pris du temps pour faire comprendre ça à mes parents. Ils croyaient que leur petite fille à l'université était pure. La pureté et le génie, laissez-moi vous dire que cela ne rime pas. La petite fille en a fait du pire que le petit garçon, qui lui, se payait des voyages en Europe. Le con, c'est en Orient que j'aurais dû aller !

 

 

Aujourd'hui j'ai toutes les raisons de me réjouir, le projet de loi des NDP a été défait même si on promettait de l'édulcorer en en oubliant la moitié, c'est-à-dire en enlevant toutes les parties critiquées par l'opposition et les religieux. Eh bien, cela a été défait quand même. Aucun compromis possible, les homosexuels on les tolère, pourvu qu'ils se ferment la gueule et qu'ils s'enferment dans leur placard. Sinon, ça va barder, on l'a vu. Peut-on imaginer qu'en pays de démocratie - où l'on se targue d'être les mieux sur la planète où il fait bon vivre, où l'on crie au meurtre en rapport aux droits et libertés en Chine qui ne sont pas respectés - que l'on puisse discriminer tout un groupe ici sur des bases aussi floues que la Bible ? La démocratie est dangereuse aussitôt que l'éthique qui la sous-tend est religieuse. Quoi ? Deux tribunaux au pays viennent de déclarer que les couples noirs n'ont pas les mêmes droits que les couples blancs, on passe une loi pour rectifier le problème, on doit en faire sauter la moitié pour que les racistes l'acceptent et le projet ne passe pas en assemblée ? Mais mon dieu, ils sont bouchés ! On dirait qu'ils protègent ce qui reste de leur morale morcelée. Continuez d'être racistes ! Mais dites-le clairement que vous êtes racistes, cela en fonction d'une bible hypothétique qui vient d'on ne sait où et qui s'appliquait à on ne sait qui ! Et arrêtez de vous lamenter sur la Chine et la défunte Apartheid ! Vous êtes aussi pires ! Puis arrêtez vos publicités à 180 millions pour nous convaincre de ne pas être racistes alors que vous-mêmes l'êtes ! Plus que jamais aujourd'hui j'ai hâte de voir les vieux sortir des gouvernements ! Plus que jamais aujourd'hui je prône la laïcisation de la planète ! Plus que jamais aujourd'hui j'ai l'impression que je n'ai pas ma place dans cette société qui se dit libre ! Je suggère aux trois pays qui ont déjà accordé aux homosexuels le droit au mariage (Suède, Norvège, Hollande, et on se demande comment !) d'arrêter tout commerce avec le Canada jusqu'à ce qu'il respecte les droits et libertés d'une minorité tellement repliée sur elle-même qu'elle se cache dans les placards pour pleurer sur son sort ! Calmons-nous, encore dix ans de sensibilisation et ils vont bien nous aider. Me voilà prêt à me battre pour aider la prochaine génération.

 

 

Enfin, le plain white heterosexual descendant of England vient de se réveiller, munis de ses mythes contre les minorités. Le titre, dans le Citizen d'Ottawa : I don't belong to any of these groups but I feel I have my rights too. [Monsieur a peur que certains droits qu'il n'aurait pas déjà soient offerts à d'autres sans qu'il n'y prenne part. La première phrase nous en dit long :] Have you noticed lately how many different groups are demanding their rights? [Well, it's maybe because you have never ever done anything to give them the same rights you have enjoyed since birth!] [...] We frequently hear from convicted murderers, rapists and sex-offenders, homosexuals [voilà à quel rang monsieur Felix B. Tanks of Kanata relègue les homosexuels], aboriginal people, minority ethnic groups, French speaking Canadians [ouf, il fallait s'y attendre], women [là, il vient carrément d'éliminer la moitié de la planète ! Viva la Révoluziona ! ] physically and mentally disabled groups, [juste après les femmes, il ne faudra pas commencer à faire de la sémiologie ici] various religious denominations [je me demande s'il inclut les Protestants là-dedans ? alors il s'exclurait lui-même ! ], the unemployed, those on welfare [rien de plus écœurant en société hein ?], and seniors. [Bref, il s'en va attaquer tout ce petit monde dans son article, cherchant sans doute à défendre ce qui reste de sa société patriarcale pour blancs descendants d'Angleterre, qui ne répond plus qu'aux besoins d'une minorité, c'est-à-dire lui.]     

Well, I don't belong to any of those groups and I am starting to feel just a little neglected because I have rights too. [We know you idiot, there are rights just for you!] I have lived in Ontario all my life, as have the last eight generations of my family. [Voilà qu'il justifie sa propriété par sa longue lignée et qu'il la réfutera aux Français arrivés avant les Anglais, et aux autochtones sous prétexte de guerres coloniales où l'on se serait approprié la terre des autres, ainsi que leurs âmes !] I went to university [I bet it didn't cost you as much then as it does now! Everything for you, nothing for the rest!], earned two degrees and have been earning an income ever since. [I guess, because if not, you will be shouting at the injustice of life. But you already do so.] I pay over 30 000 $ per year in taxes of one type or another. [Does he thinks we are not paying too? Does he thinks all the immigrants are not paying their taxes? On paye comme toi et on n'a pas les mêmes droits !] I am married with two children and own a house and two cars. [ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! ] I am lacking nothing of importance and I don't need or want any government hand-outs.

I work hard and earn what I get [oh, monsieur travaille fort, il me fait pitié] yet I am not totally happy. It's because I feel like a whore. (Excuse my vulgarity but it's the best analogy I could think of). [Prostitué : qui se donne à quiconque paie. J'imagine qu'il ne s'agit pas du bon sens. Essayons plutôt : de mauvaise vie, fille publique.] I feel that the government (my pimp) only wants to keep me healthy so I can be used to continue to earn money for it to squander on programs that are not very relevant to my needs, and that my opinion doesn't matter a heck-of-a-lot. [Sure, the opinion of Monsieur is to let everyone starving and let him become the King of the place, so he can have four or six more children, trois maîtresses, six automobiles, un château. Maybe he should ask himself about what the society really gave him. Où ailleurs dans le monde peut-on vivre aussi bien que lui ? N'est-ce pas aussi un signe de la société autour ? Laissez crever la société de faim, faites sauter tous les droits de tout le monde, enlevez toute sécurité sociale, et vous verrez si la société serait encore capable, dans un tel chaos, de pourvoir une maison, deux enfants et deux automobiles !]

[...] I have a right to expect a society where law and order and justice will prevail. [So do we! And that's the problem of it all! Right, you now understand how we feel, us, convicted murderers, rapists and sex-offenders.] [...] I have a right to expect that my country will be unified and preserved for my children. [Sur le dos des Québécois semble-t-il, si on se réfère à la liste du début. Autrement dit, moi j'ai le droit d'obliger sept millions de personnes à demeurer dans un pays pour mes propres enfants, pas ceux des autres !] I want the government to work toward building a true national spirit in Canada instead of spending money to buy votes in areas that complain the loudest or make the scariest threats. [Je vois bien ici qu'il attaque indirectement les homosexuels. Parce qu'il est effectivement difficile de se faire élire dans certaines circonscriptions, parce que justement la majorité des gens qui y vivent sont gays et que nous ne voulons pas voter pour quelqu'un qui souhaite nous détruire. Mais j'ajouterais que c'est justement pour se gagner des votes que Lyn McLeod, leader des libéraux, a voté contre le projet de loi des gays, puisque avant elle avait fait des efforts pour améliorer le sort des gays. Elle reprochait au gouvernement de ne rien faire pour nos droits et le jour où ils arrivent avec un projet, étant toujours de l'opposition, elle rejette le projet.]

I have a right to expect to be treated as a first-class citizen in my own country. [Peut-il vraiment ne pas avoir cette impression ? Jamais ! En plus il nous relègue, nous, au rang de citoyens de deuxième classe. Et quel ton, my own country, comme si elle lui appartenait en main propre, à son nom !] I am not prepared to suffer a permanent guilt trip because my ancestors took control of this land from the aboriginal people of the so-called "First Nations," who were constantly at war with each other trying to do exactly the same thing. [Un guilt trip n'existe pas sans raison et il est normal après s'être senti coupable si longtemps de chercher à ne plus se rendre coupable. Une autre solution cependant serait peut-être de considérer ces minorités et de voir enfin qu'on les considère comme des second-class citizens. On leur fait payer autant d'impôts et on les empêche continuellement de vivre (je parle autant pour les immigrants que pour les gays et le reste).] We live in the here and now. Let's get on with it, together! [Right, mais il faudra accepter certains compromis pour ça, ce qui semble impossible pour des gens comme Felix B. Tanks.] All Canadians have rights under our Charter but what bothers me is the attitude that some of us have more rights than others and that minority or individual rights seem to be more important than the rights of the majority in our democratic political system. [L'idée de démocratie va mal avec les droits des minorités. La majorité n'est capable de voir que ses besoins, ceux des autres n'existent pas. De toute façon, il n'a jamais été question dans aucun débat de donner plus de droits à une minorité quelconque. Il s'agit toujours d'une question de femmes et d'hommes égaux devant la loi, une question de justice.] It's like a free-for-all where rights are the prize and no one can be trusted to play by the rules unless they are coerced by the force of law. [ Il pense que l'on voit les droits de l'homme comme un prix à gagner ! ]

[En terminant, s'il est vrai que la contradiction ou le paradoxe enlève toute crédibilité à une série d'arguments jetés en bloc, voici donc, et avec plaisir, le paragraphe final :] Our history clearly demonstrates, time after time, that Canadians are very concerned about the rights of all people, not only in this country but throughout the world. [They are very concerned about rights in the world, a bit less at home. Le Canada fait des efforts, pas tant que ça. Les femmes sont toujours les têtes de Turcs à l'arrière-plan. La question des Premières nations flotte sur nos têtes et donne l'impression qu'il n'existe aucune solution aux conflits qui dégénèrent de plus en plus. Les homosexuels risquent de perdre le peu de droits qu'ils ont si Manning entre aux prochaines élections, ce qui est fort possible, et pourtant les tribunaux dénoncent ici et là qu'on discrimine les gays. Ce que le gouvernement ne veut d'ailleurs pas entendre.] We don't want to have people being jailed unjustly or being physically abused. [Est-ce qu'on parle encore des homosexuels, ou est-on complètement hors-sujet ? Il parle maintenant à la première personne du pluriel. Pas de doute, monsieur parle pour la majorité qui discrimine tout le monde.] We want our seniors, veterans, disabled, diseased and unemployed to be cared for and I don't think very many of us want to see or be involved in any form of discrimination. [Ici, j'ai vraiment l'impression que l'on n'a pas la même définition de ce qu'est la discrimination. Il ne semble pas voir qu'un couple homosexuel est exactement comme un couple hétérosexuel et qu'il devrait donc avoir les mêmes avantages sociaux. Peut-être devrait-il relire les vingt premiers articles de la Charte des droits et libertés. Je pense qu'un immigrant qui arrive ici devrait pouvoir travailler comme tout le monde, qu'un étudiant étranger devrait pouvoir travailler n'importe où dans la ville. Sinon, c'est discriminatoire, ils ne sont pas égaux. Sommes-nous égaux en fonction d'une majorité de citoyens d'une même nation ou en tant qu'humains sur une base individuelle ?] However, the government must stop using the law as a club and start paying more attention to the needs of the country as a whole. [Inquiète-toi pas Felix, c'est exactement ce qu'il fait. We cannot see a society as a whole, voilà le problème. La définition de la société est limitée aux caractéristiques de la majorité. Ceux qui ne cadrent pas dans les définitions générales, on s'en fout.]

 

Bon, Sébastien semble encore une fois être parti en grand. Cette fois il a l'intention de prendre une hypothèque de 150 000 $ pour acheter un terrain dans le quartier le plus riche d'Ottawa. La maison ? Pas de problème, moi et Roland allons la construire dans trois quatre ans. Seules les fondations et la charpente seront faites par des professionnels. Heureusement ! Et encore, je ne me sentais pas d'attaque à construire une maison, de riche en plus. On n'en finit pas de faire le toit de la maison de ses parents. On dirait une façon de me garder à Ottawa. Comment vais-je me sentir après ça ? Partir pour Paris ? Et mon père ce soir qui m'exigeait presque de revenir à la maison cet été, de continuer mes études en génie civil à l'Université du Québec à Chicoutimi. Ma sœur, même discours. Ils doivent s'ennuyer pour vrai pour commencer à comploter ainsi. C'est risible, ils prennent des décisions sur mon avenir, je sais très bien que je n'en ferai qu'à ma tête. La meilleure c'est quand mon père a dit : « Tu vas entrer en système coop à Ottawa, si c'est impossible, tu t'en viens à Jonquière ». Il était sérieux en plus. Je lui ai dit que moi et Sébastien planifions un avenir ensemble. Il a ri. Je lui ai rétorqué que ça faisait plus longtemps que j'étais avec Sébastien que lui avec Odette, de même pour Dominique et François. Qu'ainsi, tout projet avec Sébastien n'était pas si insensé. Il m'a encore dit que je n'en étais pas au stade de projeter un avenir avec Sébastien comme le fait Dominique en ce moment. Je lui ai répondu que ma sœur avait fini son B.A. et qu'elle avait trouvé un travail. Que moi j'ai fini un B.A. et que je projette d'en faire un autre. Cela ne me met pas pour autant sur un niveau différent de celui de Dominique. Il n'avait plus rien à dire. Le père qui n'a plus aucune autorité sur ses enfants, qui ne les aide que si peu et cela devrait suffire pour être écouté et entendu. Je me demande si on prend au sérieux ma relation avec Sébastien. Dominique et François on les voit déjà mariés, après un an et demi ensemble. La sœur de Sébas et son copain on les voit déjà mariés, après un an ensemble. Pire, le copain de Sara va payer les études en droit de sa fiancée. N'empêche, j'ai pris un coup de vieux quand Sébastien parlait de notre terrain et notre maison.

 

 

Dans La Presse du samedi 11 juin, en un article intitulé Le combat des justes, Lysiane Gagnon dit des choses qui portent à réfléchir : « Le propre du militant idéologique, c'est de croire dur comme fer que sa cause est la seule juste et légitime. Ceux qui n'y souscrivent pas sont ignorants, inconscients ou englués dans des préjugés sans fondement. Ou alors, ils sont mus par des objectifs sordides et des arrière-pensées maléfiques. Il ne viendra jamais à l'idée du militant que l'on puisse ne pas souscrire à ses idées tout en étant à la fois bien informé, indépendant d'esprit et animé de bonnes intentions. » Elle parle du Parti québécois, de Jacques Parizeau prêt à nuire à la Banque de Montréal pour sa prise de position politique. Elle ajoutera vers la fin de l'article : « Telle est la profondeur de conviction du militant idéologique qu'il peut accepter l'idée que les droits démocratiques les plus élémentaires soient temporairement suspendus dans la poursuite du combat pour sa juste cause. » Boudria voulait faire interdire toute parole sur l'indépendance dernièrement. En fait, lorsqu'elle a parlé de militantisme, je voyais les gays qui se battent pour les droits qu'on leur refuse. Je me demandais si nous n'étions pas dans notre tort lorsque, effectivement, il ne nous est jamais venu à l'idée que les gens puissent ne pas souscrire à nos idées de la famille ou de l'homosexualité, tout en étant à la fois bien informés, indépendants d'esprit et animés de bonnes intentions. Il s'agit ici de comprendre le point de vue de l'ennemi. Notre cause et nos revendications sont-elles les seules justes et légitimes ? Ceux qui n'y souscrivent pas sont-ils des caves ignorants ? Cela devient difficile à affirmer quand plus de la moitié de la population te crache dessus. Mais si notre cause n'est pas juste, il ne nous reste qu'à mourir ! A accepter qu'ils nous écrasent ! Nous tuent ! Puisque c'est là une pratique longtemps en vigueur dans le passé, un peu partout, si ce n'est la prison, car beaucoup ont fait de la prison juste parce qu'ils étaient homosexuels. S'ils ont de bonnes intentions, je me demande bien lesquelles. Protéger leurs enfants, que l'on entend souvent. Bien sûr, nous sommes à tous les coins de rues, prêts à sauter sur le premier enfant du bord pour le violer. Sans doute celui-ci deviendra alors homosexuel, c'est contagieux. Edward m'a dit qu'aux Etats-Unis il est impossible d'être gay. Les mentalités te font paniquer juste à l'idée d'être gay. Tu ne t'acceptes pas du tout, tu épouseras une femme ou te suicideras. Belle terre de liberté que celle des Etats-Unis. Moins de gens s'acceptent, moins de gays sortent de l'ombre. Voyez aussi comment les choses sont différentes trente-cinq ans plus tard. On se rend compte que le pourcentage de gays est plus grand qu'on le pense. N'allez pas croire que l'ouverture d'esprit encourage l'homosexualité, un gay est gay, il peut le réprimer ou se tirer une balle. Un hétérosexuel est hétérosexuel, il ne deviendra pas gay du jour au lendemain parce qu'il a été déçu par les gens de l'autre sexe. Allons demander aux 60 % d'Ontariens, qui ne veulent rien savoir des homosexuels, s'ils ne donneraient pas raison à Lysiane Gagnon. Auraient-ils raison ? L'homosexualité est-elle répréhensible, immorale, dommageable pour l'humanité ? En fait, il s'agit de faire pencher la balance selon la morale des Saintes Ecritures, sinon l'humain devra faire face aux séismes ou catastrophes naturelles. Je continue de croire qu'ils sont dans le tort, c'est normal, je suis gay. Ils continuent de croire que je suis dans le tort, c'est normal, ils sont hétéros, ils ont peur de je ne sais quoi exactement. Je pense que le point que Gagnon a soulevé est celui de considérer l'autre parti comme con alors que ce n'est pas toujours le cas. Donc, 60 % de la population ontarienne n'est pas conne. Ignorante peut-être ? Tout le monde est-il ignorant alors ? Ce qui expliquerait comment il est si difficile de prendre position et si facile de refuser la lumière à l'un ou l'autre parti. On ne peut pas reprocher aux gays de vouloir avoir les mêmes droits que les autres. Le problème c'est lorsque que l'on exagère dans les moyens, dans les paroles. On perd alors toute crédibilité. Il ne donne rien de vouloir se débarrasser d'une force oppressive en la remplaçant par une autre. Ou même imposer de force une idée qui ne fait pas l'unanimité. Il faut plutôt perdre des années à faire comprendre aux gens que nous avons le droit de vivre, de leur faire comprendre qu'ils nous discriminent, nous vouent à la disparition, et que cela, nous ne pouvons l'accepter. C'est pourquoi je disais que je n'avais pas le courage de m'embarquer dans une telle bataille. Que j'aimais mieux souffrir dans mon placard. On ne se bat jamais pour sa génération, toujours pour les suivantes. Mais cet héritage est mieux à long terme que ce que la société lègue à ses enfants, une dette impitoyable, des pensions de vieillesse impossibles à payer, couche d'ozone en moins. C'est là où on pourrait commencer à parler de la théorie du Chaos.

Sébastien s'est renseigné sur son terrain de riche, ce n'est pas 150 000 $, c'est 219 000 $. Voilà, il se fait des rêves, est déçu ensuite. Il va tout de même aller se renseigner à la ville, il a l'impression que ce terrain est vendu trop cher par rapport à sa valeur réelle, you bet. Ah, il me serait impossible de quitter Ottawa si je savais que j'aurais une petite maison en décomposition en dehors de la ville. J'entrerais en génie, je savourerais la paix. Je me désabonnerais des journaux, serais toujours à l'extérieur en train de marcher. Ici, il n'y a que des maisons, que des voisins, que des tondeuses à gazon (bon dieu que j'ai hâte que l'on invente les silencieux pour tondeuse à gazon), que des scies électriques qui scient je ne sais quoi, que d'autobus de ville qui font plus de bruit qu'un enfant à moins d'un mètre de soi qui vient de décider qu'il nous conduirait à l'aliénation. Et je parle de la banlieue. Un bois en arrière d'un trou où j'aurais la paix, c'est là mon bonheur. Avec Sébastien en plus, je ne pourrais demander mieux.

On a visité le terrain de 219 000 $. Je n'avais jamais vu pareils châteaux alentour. Je ne pensais même pas que cela existait autour d'Ottawa. Quel beau terrain ! Pas assez perdu dans les bois toutefois, voisins trop proches. Faut pas se laisser obnubiler par la richesse du quartier, c'est définitivement trop près des voisins. Il y a un petit bois à l'arrière, mais si petit. On a de la place en masse pour planter des arbres, mais ce ne serait jamais suffisant. Tant qu'à bâtir une maison, j'ai dit à Sébastien qu'il fallait vraiment qu'elle soit différente de tout ce qui existe ici. Je pensais à un genre de vrai château moyenâgeux, avec une cour intérieure où il y aurait des arbres et une piscine creusée que l'on pourrait couvrir l'hiver. Vous imaginez ? C'est ça la vraie maison pour les homosexuels. Une forteresse où tout se passe dans l'ombre, dans une cour intérieure, où plein d'arbres cachent le vieux bâtiment de pierre en décomposition. Cela ferait différent des autres pseudo-châteaux que les propriétaires ont cru bon éclairer à l'aide de projecteurs de mille watts, pour bien montrer à tout le monde la fierté d'une maison qu'ils ont fait construire et qui ne doit même pas être payée. Moi je veux poser les pierres de ma maison. Je veux que ça ait l'air de quelque chose qui me ressemble, qui est une partie de moi. Surtout pas de lumières de mille watts, et dans ce cas, j'aimerais mieux être plus isolé. Je ne veux pas un château moyenâgeux pour attirer les touristes ou les jeunes couples à la recherche d'idéaux. Est-ce que je veux vraiment un château ? En fait, je veux un trou à moi où je pourrais enfin me reposer.

J'ai parlé avec ma sœur, deux heures de temps. Jamais on n'avait tant parlé au téléphone de notre vie. Elle se sentait coupable pour hier. Elle s'est excusée, disant que j'avais raison. D'accord, merci. Alors je lui ai demandé à propos de quoi exactement. Elle m'a dit que je ferais ce que je veux, qu'il était vrai que ma décision était loin d'être prise et qu'ils devaient me donner leur opinion seulement si je la demandais. Elle m'a dit que je devrais entrer en génie si je voulais, qu'en fait, c'est certainement la meilleure des solutions, même par rapport à la maîtrise. Ce soir nous sommes allés manger au restaurant, moi, Sébastien et sa mère. Elle m'a dit que je devrais aller en génie, même qu'elle a prédit que lorsque j'aurais mon diplôme d'ingénieur, j'irais remercier les professeurs de ne pas m'avoir accepté en maîtrise. Elle est titulaire d'une maîtrise en littérature de l'Université d'Ottawa. J'ai l'impression que la balance penche. Un avenir avec Sébastien ? Je ne dis pas non. Je lui fais confiance, je pense qu'il pourra avoir confiance. L'idée d'habiter ensemble, comme il l'a lui-même dit ce soir, plus spécifiquement de projeter notre avenir et notre toit, change bien des choses. Rend le tout sérieux. Tout à coup je n'ai plus cette impression que je peux partir pour la France demain matin. N'est-ce pas inquiétant ? Mais alors, toutes mes chances de vivre en France s'effondrent ! Si ce n'est pas grâce aux études, je n'aurai jamais la nationalité, je ne pourrai jamais vivre là. Même si Sébastien est français, ils ne reconnaîtront pas un mariage homosexuel, ils sont incapables de reconnaître un couple gai, je me demande même s'ils seraient prêts à reconnaître un gay. Mourir sans avoir demeuré en France ? A rester ici, je m'abonnerais à Internet, prendrais des cours d'anglais avancés, finirais mes jours comme ingénieur à la BNR. Est-ce cela que je veux ? Si je pars, et peut-être je n'aurai pas le choix de rester, il me faudra passer au travers la maîtrise, me faire accepter au doctorat, fourrer le chien pour trouver un travail d'enseignant dans une université. Après avoir vu la bullshit entre les profs du département, je ne suis pas sûr si ça me tente. Sébastien a eu beaucoup de merde au travail cette semaine. Beaucoup de pression. Ma sœur aussi, des ganglions lui sont sortis dans le cou. C'est sérieux ! Elle prend de forts médicaments contre le stress. Son copain a carrément fait une mononucléose. Je n'arrive pas à croire la vie qui m'attend. Mais je me sens d'attaque, moi aussi je veux une maison de riche ! Avec deux automobiles, quatre portes de garage, un terrain de malade dans le quartier le plus riche d'Ottawa ! Je veux réussir, je suis enfin prêt à cracher sur les autres qui n'hésitent pas à me cracher dessus, prêt à les écraser pour atteindre mes objectifs ! Je vais faire l'envie de tout le monde, j'aurai des projecteurs de 5000 watts pour bien montrer mes prétentions ! Cela est tout de votre faute, j'aurai donc bonne conscience.

 

 

Nous nous sommes promenés autour de Cumberland et Rockland, la terre des concombres et celle du rock. On regardait les terrains à vendre. On a trouvé ce que je cherchais, isolé dans les bois. Encore, il y aura toujours des voisins, pire lorsque leur fosse septique sort de terre et que les moustiques nous ont mangés pour les cinq minutes où on a eu le temps de constater qu'il faudrait au moins cinquante gros camions de roches pour permettre au terrain mouillé d'absorber un château médiéval. Une usine de chais-pas-quoi crachait sa boucane juste en face de la vue. Après ça moi et Sébastien étions prêts à signer pour le terrain de 219 000 $. Nous avons pris un traversier qui nous a emmenés de l'autre côté de la Ottawa River (version amérindienne anglaise). Le long de la rivière Outaouais (version indienne française), les maisons sont en décomposition. Des dépotoirs par ici, des cochonneries par là, enfin, je me sentais chez moi ! Gatineau, trou de mon cœur ! Ça sent la misère dans ce coin-là comme partout ailleurs sur la planète. Ce qui me fait réfléchir sur Ottawa la propre. Comment se fait-il que l'on ait rencontré au moins cinq grosses usines qui crachaient leur misère au Québec et qu'on n'en voit jamais à Ottawa ? Pourquoi les gens sont si fiers en Ontario, si je-m'en-foutisme au Québec ? Ai-je tort dans ce que j'avance ? Les petites maisons en ruines de Hull, c'est rare d'en voir à Ottawa. Seul Ottawa est capable de vouloir détruire un édifice comme celui de la Défense parce qu'il le trouve laid. Y aurait-il une exigence de vie plus grande chez les Ontariens que chez les Québécois ? Les Anglais plantent des fleurs, prennent soin de leur gazon, tout est toujours parfait. Je ne me souviens pas d'avoir vu ça l'autre côté de la rivière. Est-ce les Québécois qui ont d'autres intérêts que de montrer à tout le monde leur belle grosse maison, leurs belles petites fleurs, leur petite richesse amassée sur soixante ans ou sur deux générations ? Ou est-ce les Anglais qui sont en crise du « et-que-vont-dire-les-voisins » ? Eh bien les voisins, moi, vous disent d'aller chier, que dans le fond, on se fout bien de vous et vos fleurs.

 

 

Semble que mon calvaire attendra, ce me semble que mon travail sera parfait. Je suis seul sur la terrasse, c'est drôle, j'y avais pensé. Douze tables, quarante-huit places, je ne sers que des boissons et de la pizza. J'ai même eu le culot de demander au cuisinier de faire des pizzas végétariennes, de peur de mourir de faim. Il m'a dit : "You are vegetarian, hein?" J'ai dit oui. Il a dit : "I noticed it right away!" Est-ce donc écrit dans ma face ? Dois-je en déduire qu'il a également notifié right away que j'étais gay ? It might be, avec mes beaux bermudas noirs, mes petits bas noirs et mes souliers, cela fait très tacky, comme dirait Paul. Mais je n'ai pas tellement le choix de l'habillement et je n'ai surtout pas l'argent pour m'acheter autre chose. Bref, ça commence demain, je pense que les pourboires seront bons. La semaine prochaine je vais chialer pour avoir autre chose que de la pizza. Pauvres clients, ils n'ont aucun choix, encore chanceux que je sois là pour les végétariens.

Tout à l'heure j'ai acheté la revue Catholic Insight, un magazine for Canadian Catholics, volume II, No. 4 (2 $). On dirait que les religieux veulent réinstaurer la peine capitale pour les homosexuels et que le pape veut que la femme redevienne l'esclave docile de l'homme. Cinq pages sur seize sont consacrées à l'homosexualité. J'ignore si c'est toujours le cas ou si c'est parce que les gouvernements ontarien et fédéral s'apprêtent à voter des lois pour démantibuler l'Eglise en rapport aux homos. En fait, l'Eglise piétine, elle veut nous convaincre à tous les points de vue, elle a souvent tort, elle s'en fout. Tout argument fonctionne, jusqu'à chercher des poux administratifs à certaines conférences pour compter des points. Le magazine est un vrai bijou d'homophobie pure, un tissu d'arguments pour provoquer la haine contre les gays. Ils sont tellement radicaux qu'ils font peur. Sans lois pour nous protéger, je ne crois pas qu'ils hésiteraient à encourager plus fortement la violence contre nous. Ils se basent sur la Bible. Ils ont cité les dix commandements deux fois, sans rien dire à propos du contenu. Je suis allé voir, j'ai eu peur. C'est pire que tout ce que j'aurais pu imaginer, ça vaut la peine d'aller lire l'Exode.

Il est faux de dire que les gays rejettent Dieu, c'est Dieu, selon les religieux, qui nous rejette. Plusieurs ne le rejettent même pas, et si c'est rejeter Dieu que de coucher avec quelqu'un, tant pis. Au diable votre dieu et voilà comment on finit par rejeter la religion d'un bloc. Page 9 : "Over the current period 1990-1995 the battle against AIDS is costing Canadian taxpayers over one billion dollars". So let's kill them now? Is that what they suggest? Sinon, qu'est-ce qu'ils essayent de prouver ici ? Une justification de l'homophobie ? P.6 : "Rejecting Christ, they reject His brothers, their neighbours, and, sometimes deliberately, infect them with the only life their lifestyle generates, the virus which produce AIDS, as many hemophiliacs and infected babies and Kimberley Bergalises can testify. (I know Kimberley is dead, but she's "milliards of times more alive than we." She is a person of uncommon importance in this context. Her dentist, apparently deliberately, infected her and five or six others.)" Il faut maintenant imaginer que le dentiste est gay (ils ne citent aucune source, how funny, on nous jette ça à la tête), il faut imaginer que le « apparently » means for sure et il faut croire que tous les gays feront la même chose. Sans compter que si les gays meurent du sida pour cause de leur immoralité, Kimberley, pure comme elle est, est morte non pas à cause de ses péchés, mais par erreur, à cause des gays. Comment pourraient-ils arriver à justifier un racisme virulent ou un antisémitisme aussi effrayant sans faire lever les foules ? Ici on parle d'homophobie et les gens sont encore très homophobes, à l'intérieur de toutes les races, de toutes les religions. Je ne crois plus en Dieu. Je ne crois plus en les religions. Rien de bon ne peut émerger d'une telle écœuranterie. Je ne crois plus dans les sociétés, elles suivent des gens sans les questionner sur leurs réelles motivations. Je ne crois plus aux gouvernements, ils changent d'opinions selon leurs intérêts, pour se faire élire. Je ne crois plus à l'altruisme, on ne m'en a jamais donné une preuve satisfaisante. Je ne crois plus en la vie, parce qu'on en fait une misère où personne ne peut vivre. Je ne décortiquerai pas le magazine en entier, cela n'en vaut pas la peine.

 

 

Il est minuit, je viens de sortir de ma douche, j'arrive de travailler. Je suis parti de la maison à huit heures ce matin. Seize heures en dehors de la maison pour une journée de travail. Demain je sors de chez moi à huit heures encore. J'espère m'en sortir pour huit heures du soir, arriver ici pour neuf heures, je travaille le lendemain matin. Aujourd'hui est une journée à oublier. Les pires journées de ma vie, les vraiment pires, sont ma journée de fou quand j'ai travaillé chez Polyson Jonquière et que la journée avait tellement déteint sur le moral de moi et ma patronne, que nous avons tous les deux fait de la grosse fièvre le soir, malades comme des chiens. Mes autres pires journées c'est chez Versabec, des journées de vingt heures, des banquets qui n'en finissaient plus ; la journée où j'ai manqué Sébastien en concert parce que je travaillais ; les soirées où je rencontrais Sébastien à Tactiks comme par hasard et qu'il m'avait inventé des raisons pour ne pas me voir ; lorsque Sébastien m'a annoncé qu'il m'avait trompé. Bref, aujourd'hui surpasse le lot.

Mon calvaire commence. Ma patronne s'est transformée en monstre exigeant, bête comme ses deux pieds, intolérante, elle te fait sentir inférieur et incompétent. Elle ne semble même pas s'être rendue compte que j'ai installé à moi seul une terrasse pour quarante-huit personnes avec un soleil effrayant et plus de 34 oC. J'ai tellement sué aujourd'hui que j'ai bu six seven-up dans les deux premières heures et je n'ai jamais eu envie de pisser. Esti de journée de calvaire ! J'ai cuit de 9h le matin jusqu'à 13h pour tout installer, nettoyer, figurer ce que j'ai à faire. Ensuite, jusqu'à 17h, j'ai gratté avec une pièce d'un dollar tout un tableau menu écrit au crayon effaçable, mais qui ne s'effaçait plus. J'ai passé la journée à m'éponger le visage avec mon autre gilet à manches courtes. Vers 14h, une pluie torrentielle aussi subite qu'imprévue fait rage. Il y a justement un festival de danse à côté, tout le monde l'autre bord de la fenêtre dans le musée me regarde courir d'un bord et de l'autre, complètement trempé, serrer les parasols. Parasols qui ne tiennent pas sur les tables, j'avais déjà perdu une heure à les installer, ils tiennent par des petites vis en plastiques, résultat : quatre ampoules. Toutes mes boîtes sont foutues. Après cela, le soleil est de retour. Je souffre maintenant d'insolation, je tombe de sommeil. Il est 18h10, 20h00 ne viendra jamais. Le pire, je vais finir à 21h00 (j'ai fini à 22h30 finalement !), il y a tellement à faire pour ramasser. Et là, de 16h30 à 17h30, me voilà qui m'ennuie, qui ne sait plus quoi faire, après avoir passé l'après-midi à gratter et à me lamenter.

Arrivent soudainement, vers 17h30, ma patronne et un gros bonhomme. Le bonhomme, une grosse tête, plus grosse que son énorme ventre, commence à chialer comme jamais un client n'a chialé en deux ans où j'ai travaillé à la cafétéria de l'université. Dieu sait pourtant comment ça chiale une gang de secrétaires et d'employés de bureau et de francophones qui veulent des services en français et d'anglophones hautains pointilleux. Le vieux christ, parce qu'il n'y avait pas de glace, commence à demander qui s'occupe de la place, quelle compagnie. Je dis le CNA, il répond que le CNA a des prix plus élevés que ses services. Je lui dis de dire cela à ma patronne, pour rendre cette situation embarrassante plus sympathique. Ma patronne répond que les prix sont les prix. Le vieux tient absolument à rendre le tout intolérable, il répond : « Non, je parle du service ! Un service totalement inadéquat, de mauvaise qualité... » Là, je fumais, il a parlé de glace, on ne savait plus trop s'il en parlait encore. J'ai dit au monsieur que je m'excusais, qu'à l'avenir il y aurait toujours de la glace, beaucoup de glace, de la glace pour toute sa belle famille. J'ai mentionné la difficulté de toujours s'approprier des choses à cause de toute la sécurité qu'il y a en dedans. C'est vrai, à chaque six mètres très exactement se tient un garde, sans compter ceux qui marchent partout, une armée. Bref, ma patronne se retourne et dit une phrase surprenante : « Pas du tout. » Elle me dit de me taire et dit merci au monsieur brutalement. Le monsieur saute vingt pieds dans les airs, le voilà qui réprimande ma patronne et lui dit que j'ai raison, que c'est très correct de s'excuser comme je l'ai fait et qu'elle donne un service inadmissible. Alors il lui demande son nom. Aurait-elle été assez folle pour le lui donner ? Non. Au contraire, elle met tout le blâme sur moi. Allez-y ! Un jeune morveux, ça peut en prendre ! Elle dit au monsieur qu'elle a envoyé le boss-boy me demander si j'avais besoin de quelque chose vers 4h, que c'était ma responsabilité de lui demander de la glace. J'avais envie de lui rendre ma démission sur-le-champ. Mais j'ai plié. Plié comme jamais un ver de terre ne plie, et comme jamais j'espère ne plus plier devant un patron minable. Le bonhomme fulminait. On voyait qu'il voulait en dire plus long, ma patronne l'a retourné après qu'il ait demandé une deuxième fois son nom. Là, après que le vieux se soit assis avec sa famille, ma patronne me chicane comme si j'étais du poisson pourri, un moins que rien. C'est la première fois de ma vie que je ne cachais pas ma colère devant un patron. Elle parlait, je disais un oui très bête. Elle finit par aller chercher de la glace et de l'eau en me reprochant gravement ce manque. Ouh le maudit, il faudrait se plier à ses genoux. La sottise a-t-elle une limite ? Non. Voilà que le bonhomme me relance, il veut savoir son nom. Je ne veux pas le lui donner. Des petits fatigants à tête enflée, si je peux éviter qu'ils causent des histoires... Il commence à me dire que si jamais j'ai des problèmes, de l'appeler. Il me dit son numéro, facile à retenir. Il a des contacts hauts placés, il peut intervenir plus haut qu'elle. Depuis quand les gros pleins de sous prennent la peine de défendre les p'tits cons en bas de la hiérarchie ? Depuis qu'ils veulent montrer qu'ils ne sont pas n'importe qui et qu'ils ont raison de chialer ? Je n'en doute pas monsieur que vous n'êtes pas n'importe qui, moi-même d'ailleurs, vous savez, je ne suis pas n'importe qui, je ne suis même pas quelqu'un. Je vous avouerais que je me fous pas mal de votre galerie d'art et de votre position dans je ne sais plus quelle organisation. Il m'a redemandé son nom. Intarissable. Je lui ai dit que je comprenais ma patronne, que c'était difficile de faire fonctionner une cafétéria, qu'elle était fatiguée (conneries !). Je n'y ai pas donné son nom. Nathalie arrive à ce moment, je lui avais laissé un message pour qu'elle vienne me voir. Ma patronne arrive également. La situation se complique, j'essaye de m'approcher pour lui dire que ce n'est pas le moment, le monstre s'écrie : « Roland ! ». Un client attendait. Là elle m'a chialé de plus belle. Nathalie attendait. Après que ma patronne soit repartie Nathalie capotait. Le bonhomme me parlait encore, il voulait savoir son nom. Nathalie est partie en me laissant un numéro, on n'a pas parlé, je voulais pleurer et c'est vrai. J'avais vraiment envie de pleurer. Il a fallu que j'aille marcher plus loin à cause du vieux... il m'a souhaité bonne chance. Pour une première journée de travail, ça inaugure très bien.

 

 

J'ai cuit toute la sainte journée, pas un client entre 14h et 18h. La vie est plate, je n'ai plus d'énergie, amorphe, je suis une grosse boule de chair en décomposition. J'ai bu quatre jus et un pichet d'eau dans la seule première heure. Je n'ai pas envie de pisser. Je n'ai pas fait 3 $ de pourboire, je me fais exploiter. A la radio ce matin ils parlaient de nouveaux records de température, journées plus chaudes jamais vues depuis trente ans pour les quatre jours où je travaille. Comme par hasard. Il mouillera lundi et mardi, mes jours de congés, pour qu'il fasse beau ensuite. Je suis trop mort pour être découragé, trop inconscient par la fatigue, je ne suis plus capable d'écrire. Hier, en passant au-dessus du pont sur Main Street, j'ai passé près de me tirer en bas. Le problème c'est que je n'en serais pas mort. J'ai pris l'autobus ce matin, l'idée de prendre la bicyclette comme d'habitude est impossible vu ma fatigue généralisée et la chaleur. En dépit de ce que j'ai dit, je suis un homme d'hiver, vive l'hiver ! Les justes milieux, cela existe-t-il ? Les emplois qui sont endurables, cela existe-t-il ? La vie me semble être un cauchemar dont l'on ne se réveillera pas, quelqu'un a déjà dit ça je crois. Je me demande s'il a souffert plus que moi. Il y a quelques gars qui s'exhibent le bedon, ils sont beaux, ça ne compense pas pour la température. Exigerions-nous de quelqu'un qu'il se mette à vendre des chocolats chauds à l'extérieur avec 35oC sous zéro ? (J'allais dire non, mais c'est mal connaître la société.) Alors pourquoi exiger que je vende des liqueurs à des clients inexistants par 35oC ? Quel cliché, je travaille à Ottawa sur la terrasse du Musée des beaux arts et mon horloge personnelle est celle du Parlement. Je suis juste à côté. Quelle belle carte postale. Môman, je suis à Paris, je travaille à l'Arc de triomphe avec vue sur la Tour Eiffel !

L'Eglise catholique a annoncé dans le journal qu'elle reconnaîtrait sous peu son antisémitisme marqué, donc son racisme et ses crimes de guerres, plus particulièrement durant la deuxième guerre mondiale. Elle a beaucoup aidé à faire tuer les six millions de Juifs et les 220 000 à 1 000 000 d'homos. Que le pape reconnaisse l'immoralité de son institution dans le passé est un bel effort, mais qu'il ne veuille reconnaître son immoralité actuelle, ça, ça me dégueule. Les gens sont cons. Ils sont tant embarqués que de vendre des Juifs dans le temps et vendre des gays aujourd'hui, cela ne fait aucune différence. Quand l'Eglise reconnaît ses torts, personne n'en prend la responsabilité, pas même le pape. Pire, personne ne fait de parallèle entre l'Histoire et les événements d'aujourd'hui, personne n'en tire de leçon pour l'avenir. Allez-y monsieur le pape ! On va vite les oublier vos excuses, on ne les a même pas entendues vos excuses ! Mais on en souffre encore de vos erreurs, on en souffrira encore. Pourquoi l'Eglise reconnaît-elle enfin quelques-uns de ses torts ? Pour ses seuls intérêts, surtout pas par respect ou remords. En religion on ne se sent jamais coupable d'agir, parce qu'on a toujours des excuses irréfutables. On ne peut effectivement pas réfuter Dieu, on ne peut même pas prouver son existence.

 

 

I'm gonna stop working here. It's a hard decision to take, but I care for my health more. I'm not going to work 55 hours a week and the bonus hours when there is a festival or a show. I'm not going to burn in the sun all summer always running to get paid 5,80 $ an hour. I don't get any tips and the minimum wage is already more than 7,25 $. It's well known, with the minimum wage you're not able to survive.

C'est maintenant officiel, hier il a fait 36oC, avec le facteur humidité : 44oC. Ils m'ont dit qu'il y a eu une alerte, on a indiqué partout aux gens de ne pas sortir sans raison valable et surtout, de ne pas passer plus de vingt minutes au soleil. Je m'aligne pour passer mon troisième jour en plein soleil. Ils ont même fermé les écoles en après-midi et plusieurs employés de bureau sont partis beaucoup plus tôt. Ainsi donc je ne me lamentais pas pour rien. Mais alors peut-être me fais-je de fausses idées sur mon travail, ce n'est peut-être pas si pire ? Peut-être me faudrait-il plus de courage ? No way! I'm finishing the work at Sébastien's place, I'm going to pass a month in Jonquière. Non, au Lac-St-Jean.

Je suis brûlé au troisième degré. Je m'en fous si on ne me paye pas mes quatre jours, il faut que je m'en sorte. Il faut que je m'en sorte. Ah Ah Ahhh Ahhhhh AAAAAAhhhh, je vais subir une combustion instantanée ! On ne retrouvera que mes deux palettes avant ! Midi dans dix minutes. Je ne vais plus revoir personne, je vais mourir avant le point culminant. Depuis ce matin j'ai bu six jus et un pichet d'eau. Je ne fais que boire et me lamenter.

C'est extraordinaire, il y a une petite église de l'autre côté la rue, eh bien, dans la dernière heure il y a eu un mariage en limousine blanche, une naissance-baptême en Ford bleue, une visite de touristes en bus londonien rouge à deux étages, un mort dans un corbillard noir. Qui a dit que les églises se mourraient ? Ils fêtent leurs rites en série, de façon industrielle, même les touristes se font maintenant exploiter. Les gens courent de leur voiture jusqu'au musée à cause de l'air climatisé. Moi je meurs dans ma sueur. Avant-hier j'ai passé près de perdre connaissance, hier aussi. Pauvre mort, pauvres touristes, pauvres mariés. L'un en train de décomposer deux fois plus vite sous la chaleur, les autres en train de regretter leur titre de touristes officiels du Canada et les autres prennent un coup de vieux à même le mariage. Ça ne donne pas envie de naître. Ils vont faire l'amour pour la première fois ce soir (ils n'ont pas le choix, l'Eglise ne sanctionne que les unions vierges), ils vont rester collés ensemble comme des vers de terre, ils vont se demander si c'est normal. Ça va paraître dans le National Enquirer : deux mariés devenus siamois par leur mariage doivent être décollés par la science ! Ça vendrait un max. Je vais arrêter de leur donner des idées, aux dernières nouvelles ils avaient posé un bébé et avaient titré : ce bébé a 72 ans ! J'imagine la grand-mère de 72 ans en train de se pâmer devant la photo du bébé, à essayer de comprendre comment ça se peut qu'il n'ait aucune ride.

Une vieille dame vient de me dire que j'avais bien du mérite de travailler en cette chaleur. Ce n'est pas vrai, j'abandonne ! Une autre fille vient de me dire : "Do you like your job?" Sébastien est venu me voir. Il s'est acheté des sandales et le problème c'est qu'on ne voit pas ses orteils, ce n'est donc pas assez sensuel. Gab et Robert sont venus aussi. Robert est charmant, d'autant plus qu'il ressemble à Morrissey. Paraît-il, il est genre un peu nudiste. Il est toujours tout nu dans la maison. Pour déjeuner il lui faut être tout nu. Quand il doit aller travailler, ce qui le décourage, c'est de devoir s'habiller. Gab dit qu'il commence à aimer ça aussi, faire le nudiste avec Rob. Mais Robert n'irait pas dans un camp ou une ville de nudistes, il ne se trouve pas assez beau. Gabriel a dit que les nudistes ne sont pas exhibitionnistes, ils sont en majorité assez laids. Le royaume de la laideur en chair et en os, ce doit être terrible !

16h15, la lourdeur de la chaleur commence à se dissiper. I begin to enjoy life a bit. But in 45 minutes I have to close. Heureusement qu'une des clientes a surveillé pour moi la terrasse pour que j'aille aux chiottes pour le big job (pas le big bang), sinon je serais mort là. On se fout pas mal de moi ici. Je meurs encore dans cette température, les frigidaires dégagent quatre fois plus de chaleur qu'ils produisent de froid. Ma bonne femme de tantôt est alcoolique, trois bières et elle dit qu'elle aime mieux boire au goulot. Elle sent même la nécessité de se justifier : « Vous savez, plusieurs femmes boivent à la bouteille... » ben oui, ben oui, j'm'en fous pas mal. Elles feront bien ce qu'elles voudront, mais il faudrait arrêter de se justifier, ça démontre qu'il y a un malaise. D'ailleurs, elle regrettait un peu son verre lorsque je lui ai dit que boire au goulot, c'était davantage pour ça que la bouteille de bière avait été dessinée, ils ont fait exprès pour lui donner une forme phallique. L'ironie c'est qu'il n'y a que les hommes qui boivent au goulot. Elle s'est étouffée.

Tantôt j'ai passé proche d'embrasser Sébastien dans le cou pendant le spectacle de danse. Je me suis réveillé juste avant de le faire, tout le monde se serait retourné, les danseurs se seraient arrêtés de danser pour nous regarder.

Il y a une folle qui vient d'acheter le dernier sandwich végétarien que je me réservais. Con que je suis, pourquoi lui ai-je donné au juste ?

Voilà, toutes d'insipides banalités sur mon travail. C'est d'ailleurs tout ce que je serais capable de produire ici. Je deviens un vrai aliéné. Je suis fatigué mort. Je n'en peux plus. Je travaille encore demain, comment m'en sortir ? Oh oh, l'heure du calvaire commence, il faut que je ferme.

 

 

Je suis incapable de garder les yeux ouverts. Est-ce que je m'endors ou est-ce le soleil et les brûlures qui m'obligent à fermer les yeux ? Ma Bible est vraiment maganée, elle est toute sale. C'est elle qui a écrasé la banane au fond de mon sac hier. C'est bien, une Bible ça se doit d'être sale. J'ai tellement mal partout que j'ai même mal aux cheveux. C'est inquiétant, ça ne m'est jamais arrivé, pour moé m'a toute les parde. Il y a quelques beaux gars au loin, ils sont trop loin pour que je puisse me rincer l'œil. Hier la femme qui a mangé le dernier sous-marin est restée assise plus de quatre heures à sa table, se levant enfin lorsque tout était ramassé et qu'il ne restait que sa table à mettre avec les autres. Elle s'est levée et m'a dit que j'étais patient. Qu'est-ce que ça veut dire ? C'est son trip de traîner sur les terrasses pour voir si on va réagir ? Lui dire de crisser le camp ? Il y a des gens bizarres qui n'ont vraiment plus rien à faire.

Midi, le Parlement sonne ses cloches. Je partirais pour la plage, je mourrais dans l'eau, quel plaisir ce serait. Que font les gens au musée en pareille journée ? Avec une telle chaleur sur Ottawa. Béatrice, la nouvelle poétesse d'Ottawa, trouve que le Parlement ressemble à un stérilet dans son livre Les Franco-Ontariens et les cure-dents. C'est vrai, il y a davantage de projets qui avortent dans ce Parlement que n'importe où ailleurs. Le même éditeur a publié le livre d'un Indien qui affirme que les écrivains sont ou fous ou homosexuels. Bien sûr, cet auteur se targue d'être fou. Pour ma part je pense qu'il est homosexuel. J'ai envie d'accuser tout le monde d'être homosexuel, les voir paniquer à imaginer pendant un instant que l'on puisse penser qu'ils sont homosexuels. Il s'agit là de leur peur la plus grande. Que c'est drôle. Lorsque quelqu'un écrit négativement sur Ottawa, le livre a toujours un impact positif à Montréal. Les gens aiment ça imaginer qu'à Ottawa la vie est sale et malsaine. Ce qui frappe plutôt c'est que cette ville est à deux heures de Montréal et que la vie y est franchement différente.

12h30, l'horloge sonne. Je vais prendre un V8. Ils auraient dû appeler ça un L8 en français. Heureusement que je ne suis pas maniaque, je vais continuer d'en boire. La plupart des jeunes sont beaux, la plupart des vieux ou semi-vieux sont laids et gros. Est-ce le fait de la jeunesse et alors les jeunes deviendront gros ? Ou bien l'effet de génération ? Les baby-boomers sont du genre à avaler une pleine boîte de biscuits Oréo avant d'aller à la TV ? C'est le deuxième beau gars qui passe tenant la main d'une fille grosse et laide. Ont-ils vraiment eu tant de misères à se trouver une copine ?

J'ai rencontré Luk avant-hier. J'ai vraiment envie de le frapper. Lui montrer ce que ça coûte de tourner autour du copain des autres et de réussir à coucher avec en plus. Ça ne me donnait pas envie d'aller rejoindre Sébastien et Gordon at Ottawa U. qui pratiquaient piano et violon. Ça me donnait surtout le goût de partir pour la France.

13h30, l'horloge sonne. Depuis 10h30 j'ai vendu trois limonades. Peut-être que je suis payé trop cher par rapport aux profits ? Définitivement, c'est ça le pire. Une limonade par heure, à moi seul je bois quatre jus par heure. J'aurais travaillé toute la fin de semaine chez Sébastien, j'aurais fait 15 $ l'heure. Je veux aller manger au Green Doors tonight, un restaurant végétarien expensive. Eh bien, je perdrais cinq heures de travail. Je pense que je vais m'ouvrir une canne de soupe aux champignons Campbell.

13h45, le Parlement va sonner.

14h01, l'horloge a sonné.

14h16, les cloches sonnaient.

14h30, le Parlement sonne.

Pauvre premier ministre, tout ce qu'il fait c'est actionner les cloches. Après on viendra dire que l'argent des contribuables ne se perd pas dans les airs. Encore des beaux gars dans la rue, j't'en manque d'amis. Pourquoi ne viennent-ils pas ?

 

 

J'ai enfin eu le courage d'appeler ma patronne au Musée des beaux-arts du Canada. Je lui ai dit : « Je ne veux plus travailler au Musée des beaux-arts. Les raisons en sont que je suis très fatigué de mes quatre jours, trop de choses à faire pour une seule personne, que je suis malade, question de santé, je suis brûlé par le soleil, trop d'heures, pas assez payé, pas de pourboire. » Dieu que ça a été difficile à dire ! J'ai dit que je ne viendrais pas travailler mercredi prochain. Elle a demandé s'il s'agissait de mercredi de la semaine prochaine. J'ai dit qu'elle n'aurait aucune misère à trouver quelqu'un, ils ont déjà fait les entrevues. Je suis prêt cependant à travailler un jour ou deux encore. Ce que je ne lui ai pas dit, c'est que si on m'avait crissé dehors, on ne m'aurait pas donné une ou deux semaines d'avis, on m'aurait montré la porte. Eh bien si moi je veux crisser le camp, non protégé comme je le suis, je la prends la porte. En plus qu'avec mon maigre salaire je devais payer 25 $ par mois pour le syndicat, qui lui, se fout bien de moi pour les premiers 90 jours, alors que mon travail se termine à la fin de l'été. Ma patronne s'est crispée complètement. Elle a pris son petit air insulté orgueilleux comme si en fait cela ne l'affectait pas. J'ai maintenant deux lettres à écrire. Une à celle qui m'a engagé, l'autre à celui qui se prend pour plus haut que le pape. On va bien voir si c'est à la légère que le bonhomme m'a donné son numéro de téléphone si jamais j'avais besoin d'aide. Quelle prétention inutile ce serait si l'on disait de telles choses par politesse. Encore que, c'est à Aylmer, je ne vais tout de même pas aller travailler à Aylmer. En bus ça prend deux heures parce qu'il faut utiliser les deux systèmes de bus de chaque côté de la rivière, et que d'un bord à l'autre de la rivière, rien n'est compatible.

Sébastien me fatigue pour que je demande de l'aide sociale. Je suis incapable de m'y résigner pour plusieurs raisons. Je travaille chez Sébastien, c'est trop de formalités, cela a une connotation tellement négative qu'à l'idée d'en recevoir je panique. Quelle ironie, n'est-ce pas la même chose que l'assurance-chômage ? N'est-ce pas la même chose qu'une subvention pour artiste ? Pas psychologiquement. Bon, si le système veut nous aider, pourquoi ne pas en profiter, avant qu'il ne puisse justement plus rien faire. Mais peut-être que justement il ne pourra plus rien faire si l'on en exige trop ? C'est sûr que j'en ai besoin. J'ai de la misère à arriver même avec l'argent des parents à Sébastien.

 

 

Le bien-être social, très instructif. Il est bien que j'essaye d'en avoir, juste pour voir ce que c'est au juste. Premièrement en quoi cela consiste et la marche à suivre, deuxièmement comprendre les gens qui en reçoivent. Je suis arrivé au bureau, c'est à côté d'ici. Plusieurs immigrants, il fallait s'y attendre. Je suppose que les gens sont réticents à les engager, ils ne se rendent pas compte qu'on va leur donner de l'argent de toute façon, sans même qu'ils aient à lever le petit doigt. J'ignore les statistiques à propos des immigrants et les services sociaux. J'habite peut-être dans un quartier où justement il y a beaucoup d'immigrants. Je n'ai rien contre le fait qu'ils reçoivent l'argent de Felix B. Tanks, celui qui disait n'appartenir à aucune minorité visible. Il y avait un jeune couple avec un enfant, autour des vingt ans. On se demandait s'il fallait les prendre en pitié ou trouver cela beau. Moi j'ai trouvé cela beau, le gars. J'ai vu aussi d'autres gars dont l'on sait qu'ils vont tout faire pour trouver un emploi, parce que le bien-être, c'est la honte. Ils entrent à peu près comme j'ai fait, lunettes de soleil en plus. Bref, la file d'attente a duré quinze à vingt minutes, on m'a demandé de remplir un formulaire. Là j'ai eu peur. Le vrai Big Brother en personne, j'ai maintenant l'impression d'être sur table d'écoute. Je comprends que le gouvernement ne nous demande rien tant que l'on ne lui demande rien. Mais dès qu'on lui demande quelque chose, alors là, il a tous les droits, il lui faut tout savoir. On veut le nom de la banque avec laquelle je fais affaire, tous les comptes que j'ai et la balance de ceux-ci. On veut savoir mes acquis et biens, les noms de ceux avec qui j'habite, leur numéro de téléphone, le nom du propriétaire (un peu plus on me demandait le salaire de Jim et Anne). Mon dernier emploi, ça tombait mal, j'ai travaillé quatre jours au musée. Les raisons pour lesquelles je demande de l'argent, comme s'il pouvait en avoir cinquante. On dirait que l'on va se servir de cela pour me contredire plus tard. Il faut donc en dire le moins possible, tout calculer d'avance, surtout ne pas mentir, ou ne pas se tromper dans ses mensonges. On me dit d'attendre dans la salle jusqu'à ce que l'on me fournisse un numéro de téléphone et le nom de mon agente. Une heure plus tard on m'appelle, j'étais presque prêt à partir. On me donne un numéro et l'on me dit d'appeler le lendemain entre 10h30 et 11h, que l'on me donnerait alors un rendez-vous avec Laurie Cloutier. Je me méfie, aujourd'hui j'ai appelé à 10h30 pile, juste au cas, si j'oubliais tout serait alors retardé de quelques jours. Le répondeur me dit que la Laurie ne travaille pas aujourd'hui jeudi 21 juin, qu'il me faut laisser un message. Voilà que l'on essaye de voir si mes numéros de téléphone existent ? Ils veulent vérifier si j'habite bien où j'ai indiqué ? Bref, la femme travaillait bel et bien ce jour-là, elle m'a rappelé vers 17h15. Ce qui lui permettait de me demander ce que j'avais fait de ma journée. Pouvais-je lui dire que dans un élan d'inspiration j'avais écrit les sept premières pages de la quatrième partie de mon dernier livre ? Elle était excessivement bête. Elle commence par me dire : « C'est quoi le problème, là ? Pourquoi vous voulez de l'argent ? » J'imagine ici qu'elle voulait voir si j'allais répéter ce que j'avais écrit sur la feuille. Ensuite elle commence à me reprocher le fait que j'avais lâché mon job plein temps, elle se demandait qu'est-ce que j'avais à espérer du gouvernement en restant assis sur mon cul à ne rien faire. Me voilà casé au rang des alcooliques incapables de garder un travail plus de quatre jours. Ce qui semble vrai en fait. Elle m'a alors dit que la loi est claire, quand on lâche un emploi, il faut que je trouve au minimum deux employeurs par jour qui offrent des postes, pendant cinq jours ouvrables. Ce qui fait qu'il me faudra aller cinq fois dans le centre-ville pour ensuite aller voir des employeurs. Ce qui est impossible, il n'y a jamais dix emplois en ces temps dont je remplisse les exigences. Elle m'a dit : « Qu'est-ce que vous avez fait aujourd'hui ? Vous avez cherché du travail ? Je ne comprends pas, vous avez un diplôme d'université, qu'est-ce que vous attendez de nous ? » Comme si le fait que j'avais un diplôme faisait que je devrais trouver facilement du travail. Bien sûr, le genre de travail que j'avais au musée. « Vous avez eu de l'assurance-chômage ? Quand est-ce que cela a fini ? Vous avez travaillé à trois emplois différents dans la dernière année et vous nous demandez de l'aide ? » J'étais carrément frustré, j'ai passé près de lui raccrocher au nez. Je lui ai demandé s'ils étaient là pour nous aider ou nous détruire, si c'était là une façon de traiter les gens. Ce doit être difficile pour elle de se faire engueuler ainsi, moi ça m'a pris trois heures pour décompresser. Bref, le 27 je dois la rappeler pour enfin prendre rendez-vous. Si ma recherche d'emploi est jugée insatisfaisante, on recommence le processus au complet. J'imagine que si je me contente d'appliquer à deux emplois par jour ouvrable de recherche, ou si je n'ai pas réussi à donner un curriculum vitae ou entrer en contact avec un employeur, il me faudra recommencer. De toute façon, quelles seront donc les autres conditions à remplir lorsque enfin je me serai donné tant de mal pour avoir un rendez-vous ? Trop de formalités, j'aime mieux mourir de faim. Le résultat sera le même, j'ai l'impression qu'ils ne me donneront jamais rien. J'ai eu le malheur de travailler quatre jours. De toute façon ils m'auraient reproché d'avoir laissé mon travail à la cafétéria et l'autre de télémarketing. Bien sûr, sachez-le tous, je suis un déchet de la société, ma vacheté n'a plus de limite ! Je me demande s'il faut que je me réjouisse d'un processus où il semble impossible de retirer de l'argent, ou m'en atterrer. Les immigrants eux, ils l'auront la détermination, leur survie ou celle de leur famille en dépend, et pour eux, la famille, ça compte encore.

 

 

Il me faut aller dans le centre-ville. Ça ne me tente pas. Cette recherche d'emploi active, c'est un travail à plein temps non payé. Ma mère m'a fait me sentir coupable l'autre jour. Autant que la folle des services sociaux. Un vrai incapable, un vrai niaiseux qui va finir dans les égouts. Horreur. Ma mère était fâchée que j'aie perdu ma vie en littérature, que c'était donc de valeur, moi qui étais si intelligent. La Laurie Cloutier était bien pire, elle m'a convaincu que j'étais le dernier des déchets de la société, que je n'avais aucun avenir parce que je ne me prenais pas en main, que même les services sociaux ne m'aideraient pas à moins que je prouve que je vaux au moins la plus cruche des cruches. Il semble même que je ne la vaille pas, je n'ai pas le courage de chercher, à nouveau, un emploi. Un diplôme de quatre ans à l'université et je suis le plus incapable des incapables. Bien sûr, tout le monde maintenant finit par finir l'université. Les plus cons se font même accepter en maîtrise, ils n'ont pas perdu de temps là où ils n'avaient rien à faire. Faut être stoïque dans la vie. Accepter sa condition de crétin et se fermer la gueule. Et traiter les autres de crétins aussi, si on ne veut pas trop s'enfoncer. Maintenant il ne me reste plus qu'à attendre patiemment la mort, ma vie sera d'une routine plate et sans rebondissement. Moi qui aurais voulu la vie parfaite, avec une mise en situation, un développement, des problèmes, un apogée, un dénouement, une situation finale. Je vais plutôt m'en tenir à ma première idée, m'isoler loin de la ville, m'enfermer, attendre la mort. Peut-être même un emploi d'ingénieur routinier et des enfants. Faut vivre avec son temps. Huff ! Pourquoi pas me trouver une belle femme et l'épouser ? Le tableau serait complet.

 

 

Je viens de mettre un point final à ma recherche d'emploi que m'exigent les services sociaux. Bien qu'incapable de dire si l'on devrait imposer une telle politique chez ceux qui veulent du bien-être, je peux néanmoins dire que j'aime mieux crever de faim que d'accomplir ce qu'ils veulent de moi. Le fait demeure que je n'ai pas l'argent pour descendre dix fois au centre d'emploi du centre-ville, non plus l'argent pour me rendre à dix entrevues différentes, en plus des voyages où il me faut aller porter un CV avant de passer l'entrevue, sans compter les doubles et triples niveaux d'entrevues. Je n'ai pas deux mois à passer à me chercher un emploi d'été pour essayer de bénéficier de l'aide sociale. Je n'ai même pas réussi à trouver deux places où appeler hier, il me faudra me rendre trois fois minimums dans le West End, je ne sais même pas où c'est. Je suis certain qu'il me faudra reprendre le processus au complet comme elle a dit. Imaginons un peu comment le tout me coûterait ? Pour une seule fois, au minimum : 8,80 $ de photocopies en les faisant à l'université ; 16 $ d'autobus pour me rendre au bureau d'emploi pour voir les postes, en admettant que je ne prenne jamais l'autobus sur heure de pointe ; 16 $ pour les dix entrevues en admettant que je puisse passer au moins une entrevue, sinon il me faudra trouver un onzième employeur, en admettant aussi que l'on ne me demande pas dans un premier temps de venir porter un CV pour que l'on me fixe un rendez-vous ultérieur, en admettant également qu'il n'y ait qu'un seul niveau d'entrevue. On en est déjà à 40 $, je n'ai même plus 3 $ à l'heure actuelle. Le plafond de ma carte de crédit est sauté de 30 $. Risquerais-je tout cela, en plus du temps et de l'énergie, pour une entrevue avec ma travailleuse sociale qui pourrait bien me dire de recommencer le processus ? Me refuser de l'aide parce que j'ai lâché un travail inhumain ! Même si je trouvais un emploi, cela prend au minimum deux mois avant de recevoir un premier chèque, en plus il n'y a rien qui me dit que je commencerais sur-le-champ. Mon premier chèque de crève-faim viendrait à la fin de l'été. Tout ça c'est du pareil au même. Dans le fond, je ne peux pas reprocher au bien-être de faire un effort pour que l'on se cherche du travail avant de demander de l'aide. Le problème c'est qu'à l'heure actuelle il n'y a pas d'emploi, que ça me coûte de l'argent que je n'ai plus et que je ne vois pas suffisamment de lumière au bout du tunnel pour enclencher le processus. J'ai de toute façon déjà plus de cinquante curriculum vitae qui se promènent partout dans la ville, je n'ai plus la volonté de continuer. Encore une fois, remercions le destin que chez Sébastien on ait bien voulu refaire le toit, mais, vais-je voir la couleur de cet argent un jour ? Ma vie ressemble à ça, que je travaille sans cesse comme un déchaîné pour n'avoir aucun argent au bout. Avec Sébastien en tout cas, c'est supposé sauter les mille dollars, à ce qu'il dit. C'est merveilleux, malheureusement cela ira directement à Jim pour payer mes loyers en retard.

Je viens de recevoir un appel du bonhomme de la terrasse. Je pense que j'ai touché sa conscience avec ma lettre. Il m'offrait une série de noms de ses amis que je devrais appeler en faisant un usage excessif de son nom. Cela ne m'intéresse pas. Lui, ce qu'il avait à m'offrir personnellement, c'est un job de télémarketing. Comme la Nathalie avec qui je travaillais à la cafétéria et que j'ai rencontrée l'autre jour et qui m'offrait un travail de télémarketing, il a essayé d'atténuer le calvaire en disant qu'au contraire c'est très plaisant. Et mon cul c'est du poulet ? Peut-être qu'il n'avait aucune conscience finalement, peut-être qu'il a des problèmes à se trouver des poissons qui vont téléphoner à ceux qui vont déménager, pour savoir s'ils veulent des évaluations de leurs biens au cas où ils voudraient éventuellement une assurance. Bien sûr, je ne m'attendais pas à des miracles, du genre, on t'engage à un salaire de 26 500 $ par année comme correcteur de français officiel de notre galerie d'art et de notre centre commercial qui n'arrive pas dans ses comptes parce que personne ne loue les locaux. Le salaire moyen des employés de la ville d'Ottawa-Carleton est de 26 500 $, ce qui nous case numéro deux dans tout le Canada au point de vue salaire. Et moi qui suis incapable de me trouver quelque chose qui paye plus de 4 000 $ par année. Et encore, je suis généreux. Mais voyons monsieur, vous aviez un emploi, vous venez de le lâcher ! Pensez-vous que vous avez le droit de vous lamenter ?

           Il y a un con dans La Presse d'aujourd'hui qui ajoute à l'enfer de ce mois de juin. Il félicite les Ontariens pour avoir défait le projet de loi 167 à propos de la redéfinition de la famille traditionnelle, ce, en pleine année de la Famille, « F » majuscule S.V.P. Ne sait-il pas que la famille nucléaire est maintenant éclatée ? Voilà ce qui l'inquiète. Mais je me demande pourquoi, puisque le un pour cent de gays n'est rien en comparaison du pourcentage des divorcés et des conjoints de fait. En pleine année de la FAMILLE (lettres majuscules S.V.P.), quelle honte, quelle infamie ! « D'accord pour la tolérance, mais il y a des limites. » Effectivement, d'accord pour tolérer l'intolérance, l'abjuration des gays, mais il y a des limites ! Car, n'ayons pas peur des mots, la religion est contre nature et moralement inacceptable. « Car, n'ayons pas peur des mots, l'homosexualité est contre nature et moralement inacceptable. » La nature se débrouille très bien elle-même. Si elle s'est entichée d'homosexuels, ce n'est pas pour rien. Tout ce que la nature abrite appartient nécessairement à la nature ! Qui est-il, lui, Tim-Phuing HYUHN, pour venir nous dire ce qui est naturel et ce qui ne l'est pas ? Son nom ne me semble pas naturel, je n'ai jamais entendu cela nulle part. S'il s'agissait d'un nom normal, la population humaine serait vouée à ne plus se comprendre. « S'il s'agissait d'une orientation normale, la population humaine serait vouée à disparaître. » Là, Monsieur YUMPF, vous avez tort. Il ne s'agit effectivement pas de parler de normalité par la majorité, car alors votre nom vous obligerait à disparaître. Bien sûr que les gays ne se reproduisent pas, mais ils ne sont pas majoritaires non plus. N'ayez donc aucune crainte avec l'humanité, elle a bien plus de chance de mourir par les guerres que l'intolérance nourrit que par le 0,00001 % d'homosexuels qu'elle porte.

Je suis allé au festival franco-ontarien. Laurence Jalbert faisait un spectacle, très bien. J'étais avec Nathalie et Hélène. J'ai bien vu que cette dernière serait peut-être intéressée à moi. Elle a été acceptée en maîtrise, elle. Elle a 8.0 de moyenne pondérée, elle. Elle n'a pas de dettes et bénéficie de bourses, elle. Elle n'a pas eu à travailler pendant ses études, elle. Elle a une automobile et demeure chez ses parents, elle. Pff ! J'ai rencontré Noël, il m'a fait vraiment chier. Il dansait, sautait, riait ! Il a son travail pour un an au Musée des civilisations, très bien payé, il est acteur de théâtre. L'année d'après monsieur s'en va à la Sorbonne, il a déjà été accepté. Il vient d'avoir le dernier diplôme spécialisation en théâtre, l'université abandonne ce programme. Il a eu toutes ses études payées par la compagnie où sa mère travaille, elle travaille pour le gouvernement. J'ai rencontré une autre fille juste avant qui me racontait qu'il fallait qu'elle remonte absolument sa moyenne à 8.0 pour continuer à avoir ses bourses de 15 000 $ par année. Elle est déjà avocate et recommence un autre B.A. en administration, tous frais payés. Jean bénéficie de bourses aussi élevées qu'elle. Il me faut vraiment être cave pour endurer tout ça ! Eux autres, ça se promène, c'est sur le party à longueur d'année, ça a des autos, des bourses à plus finir, des diplômes en maîtrise et doctorat, c'est sur la drogue à planche, pis ça vient me narguer sous le nez, me dire que ce que je fais depuis quatre ans, à double temps plein, c'est de la cochonnerie qui ne vaut rien. Moi qui crève de faim, incapable de trouver un emploi potable, refusé en maîtrise, des dettes impossibles à rembourser, quatre années de perdues en littérature, quatre années que je m'en vais peut-être perdre en génie, c'est vrai que la vie est injuste et ce n'est pas ce soir que je vais être fataliste. La vie est injuste ! Si elle a de bonnes raisons de l'être, je ne veux pas les connaître. En fait, je pense que moi aussi je vais devenir très intolérant et haineux envers la société. Je suis d'ailleurs sur la bonne voie, je deviens de plus en plus vulgaire. Vive la révolution !

 

 

Sébastien parle d'aller à New York la semaine prochaine pour le grand congé. Il veut s'acheter un Steinway de 25 000 $. Prêt à sacrifier notre terrain et notre belle maison. Aux dernières nouvelles, il comptait sur sa môman pour acheter le terrain, pendant que lui, à partir de l'été prochain et les suivants, toujours en calculant qu'il aura encore son emploi à la BNR, commencerait à construire la maison. Plus tard on repayerait le terrain selon sa valeur acquise en rapport au château qui serait désormais dessus. J'ai même réussi à convaincre Sébastien qu'Aylmer au Québec serait mieux et que si les gens étaient assez cons pour croire les vendeurs ontariens par rapport à la dévaluation des terrains au Québec à cause de la séparation imminente, nous, nous serions assez intelligents pour en profiter. Je ne crois pas que l'on va perdre de l'argent, mais il m'est dangereux de conseiller la famille dans ses investissements. Moi je suis incapable de repayer mon ordinateur portatif qui me coûte une fortune en intérêts trimestriels. So, je ferais mieux des laisser faire. Pendant ce temps je vois de plus en plus mon avenir pour septembre prochain se dessiner. Voilà que j'ai aussi été refusé en maîtrise à Montréal : « Votre demande est refusée parce que vos résultats scolaires sont trop faibles ». Je devrais me répéter cette phrase éternellement, non seulement elle fait mal, mais en plus elle me motive. J'ai lu, au lieu de la phrase entre les guillemets, ceci : « Votre demande est refusée parce que vous êtes trop cancrelat pour nous écrire une thèse, parce que vous êtes visiblement inférieure à la masse de nos étudiants qui sont vraisemblablement forts intelligents et bourrés de bourses ». Merci, je me demande juste si j'aurai le courage ou la motivation d'entrer en génie. Ai-je un autre choix ? Quel travail puis-je trouver avec un B.A. en littérature ? Aucun. Sinon voué à mourir de faim toute ma vie, sans compter que j'ai une retraite à prendre et qu'il ne faut surtout pas compter sur les gouvernements. Ah seigneur ! Que pourrais-je inventer pour me motiver ?

On était tout le monde assis dans la cave chez Sébastien. Et là Sébastien zappait avec la télécommande. Et toute la famille avait l'air à trouver ça bien, à ne pas être dérangée. Un spectacle de Jean Leloup ? Sébastien ne connaît même pas Jean Leloup, il n'a pas arrêté. Je savais qu'il y avait un spectacle de Daniel Bélanger ce samedi et que je le manquais. Il m'était impossible de dire de le mettre à tel canal. Toute la famille admirait le zapping de Sébastien. Après cinq minutes je me suis levé, j'ai dit assez de TV pour moi. Déjà qu'écouter la TV m'est un supplice, mais avec un autre qui a la télécommande, ça, c'est vouloir ma mort. Il y avait justement un article dans le Citizen ce dimanche, paraît que c'est la guerre dans les belles familles traditionnelles à propos de la TV et de la télécommande. N'est-ce pas ironique qu'en cette belle année internationale de la famille, le pauvre petit 47 % de ce qui reste de famille et qui avait affirmé que la TV était le principal loisir qui servait à réunir ses membres - membres qui étouffaient de joie, de bonheur et d'amour selon leurs dires - achève de s'entre-tuer pour la télécommande ? Se liguant, mère et enfants, contre le père qui assure que la seule autorité de la maison doive garder la télécommande jusqu'aux chiottes pour être certain que personne ne va changer le canal. Plusieurs femmes avouent qu'elles ont arrêté de s'obstiner avec leurs maris, elles disent qu'ils sont intraitables, que jamais elles n'auront la télécommande. On n'est pas surpris non plus d'apprendre que l'enfant qui décide de changer le canal de la TV pendant que le père l'écoute, est en droit de s'attendre à une crise hors de proportion et qu'une claque ou un bon coup de pied va suivre. Dans le dernier Code civil, battre ses enfants est rigoureusement illégal. Pour les Ontariens en Common Law, seuls les avocats connaissent la loi, alors pas de problème, allez-y fort en cette année internationale de la famille ! Selon la Bible, l'enfant qui ne respecte pas ses parents a droit à la peine capitale. La Bible ne prend pas la défense des enfants. Au contraire, le père est propriétaire de ses enfants et de sa femme, il a le droit des vendre comme esclaves. Vous retrouverez tout cela dans la Genèse et l'Exode. Je trouve inadmissible que le droit actuel s'éloigne trop de la Bible. On n'a pas besoin de Code civil ou de Common Law, on a juste besoin de la Bible et d'une mitraillette dernier modèle. Comme les religieux le disent, la planète allait bien mieux avant que l'on insère une Charte des droits et libertés dans notre Constitution.

 

 

Je cite La Presse du 27 juin, première page : « Ce rassemblement était le plus important à New York depuis dix ans, dépassant même la foule des célébrations du centenaire de la Statue de la Liberté en 1986, selon les autorités. "C'est la journée la plus chargée de l'histoire du département de la police", a estimé le chef de la police new-yorkaise Jim Timoney. "C'est incroyable le chemin parcouru en 25 ans, de l'époque où il était impossible de sortir d'un bar gay à celle où l'on remplit les rues avec fierté", a déclaré Jerry Clifford, qui portait la bannière arc-en-ciel. » Bannière d'un kilomètre et demi de long !

C'était les Gays Games à New York. Parfois j'oublie qu'effectivement, pendant que je végétais dans ma jeunesse à me ronger les ongles et à soupirer, d'autres travaillaient à la révolution qui allait me permettre de vivre. Eux, ils ont l'impression de voir la fin du tunnel, c'est drôle, moi j'ai l'impression d'être au début. Je n'ai pas du tout le sentiment que notre liberté est gagnée, au contraire. Eux, de pouvoir sortir dans les bars, ou le dire à leurs parents, c'est déjà extraordinaire. Moi il me faut davantage. Il ne faut tout de même pas se contenter du minimum. « A cette époque, et jusqu'en 1973, les homosexuels étaient catalogués aux Etats-Unis comme malades mentaux. » Ça, il m'aurait fallu vivre en ces temps pour le croire. Mais dans le Catholic Insight de l'autre jour, on voit qu'ils le pensent encore, ou du moins, essaient de convaincre la population que c'est vrai : (p.5) "...deviant kinds of behavior distorts the true meaning of the family and leads to decadence." et "...but it must be said that the Parliament's resolution seeks to legitimize a moral disorder. ...not in conformity with God's plan." Quel est donc le plan de leur dieu ? L'homme doit-il être assez stupide pour se mettre à genoux devant Dieu et exiger qu'on le tue ? Si l'homme peut outrepasser Dieu, il est temps que l'humanité fasse la révolution. On en vient maintenant aux vraies réalités de notre temps, excluons la Chine qui est pire, pour se concentrer sur les Américains (La Presse) : « Aux Etats-Unis cependant, les pratiques homosexuelles des homosexuels demeurent illégales dans 23 Etats. [Ô terre de Liberté ! Pas sexuelle en tout cas...] 39 p.cent des Américains estiment que les relations homosexuelles ne sont pas du tout acceptables et 53 p.cent les jugent immorales, selon un autre sondage publié par le magazine Time ». Well, si 61 % des Américains jugent que les relations sexuelles entre gays sont acceptables, comment expliquer que 23 Etats les interdisent ? Seulement la moitié nous juge immoraux, ce n'est pas si pire. Il doit y avoir une faille dans ces chiffres. Ils ne disent pas grand-chose lancés comme ça. « Une majorité d'Américains (64 p.cent) sont contre la légalisation des mariages entre homosexuels, une importante revendication de ces derniers. » Seulement 64 % ? C'est mieux qu'en Ontario. La question c'est, ce chiffre de 64 % va-t-il descendre avec la mort des vieux ? I hope so! Je suis maintenant incapable de passer à côté d'un vieux sans imaginer le pire. Est-ce que je suis paranoïaque ou est-ce qu'ils me jugent sévèrement, avec tous les préjugés du monde, de leurs regards amers ? Encore aujourd'hui, j'ai la mauvaise impression que les vieux me jugent négativement à cause de ma jeunesse. Je n'ai pas l'air d'un délinquant pourtant, pas en ce moment du moins. J'en viens à les détester, est-ce le fruit de leurs sondages ? « "Avant Stonewall, dit-il, aucun Etat n'avait de loi anti-discriminatoire, maintenant il y en a huit". » Seulement huit ? A quoi sert-elle la Charte des droits et libertés de l'O.N.U. ? « Dans plusieurs Etats cependant, des groupes religieux tentent de réunir des signatures pour obtenir l'abrogation de ces lois. » Venez me dire après ça qu'ils ne font pas tout pour nous discriminer ! Ils veulent abroger des lois anti-discriminatoires, persuadés, je suppose, que ces lois n'ont pas été votées pour nous protéger des groupes religieux ! Voyez, l'humanité a encore beaucoup de chemin à parcourir. La guerre pour les droits et libertés ne fait que commencer.

Puisque nous voilà libres, parlons d'Edward. Quand Sébastien m'a dit vouloir aller à New York, je me suis senti mal. Je ne voulais pas revoir Ed pour rouvrir ce que j'avais réussi à oublier. Puis j'étais tout de même heureux d'enfin visiter New York et de revoir Edward. Il m'a téléphoné ce soir. Il écoute ma cassette chaque jour quand il prend le train pour aller travailler. Il connaît les chansons par cœur. Il pense donc toujours à moi. Il relit mes lettres encore, regarde mes photos. Mon dieu, lui il ne m'a pas oublié. Ça me fait mal. Lui qui vient d'entrer dans la vie active par la grande porte. Il vient de trouver un emploi pour sa vie, il dit qu'il pense encore à se marier. Comme elle va souffrir, la pauvre ! Pauvre, pauvre, pauvre, heureusement que je peux me désoler sur les autres, ça me fait m'oublier moi. Edward s'est trouvé un emploi minable et ne semble pas avoir bronché ou s'être posé le dixième des questions que je me pose. Il ne s'est même pas demandé s'il allait faire une maîtrise. Il n'a pas non plus trouvé un emploi en rapport à son champ d'étude et c'est par contact qu'il a trouvé ce travail qui devrait lui donner 75 000 $ U.S. par année à partir de l'année prochaine, puis 150 000 $ U.S. par année quatre ans plus tard. Bien sûr que c'est impossible, il gagnerait plus qu'un médecin à trouver des gens pour travailler sur des PC. Edward s'apprête à mourir dans sa nostalgie, il répète sans cesse : « Mon beau petit Québécois ! » Ah que ça fait mal !

 

 

Fourth of July, je me sens maintenant un peu comme Chateaubriand. Je m'en vais renforcer le mythe de New York, n'y ayant trouvé que ce que je m'attendais à y trouver. En fait, on retrouve à New York, de ce que je crois, tout ce que l'on peut trouver à Ottawa, à Montréal, dans les banlieues, à la campagne n'importe où. Sauf que c'est multiplié par x fois. Trop pour moi donc. Moi, produit de mon éducation et de ma société, qui endure, aime ou m'enfuis. Je vais essayer de ne pas trop amplifier, ni alimenter les mythes, mais je vous avoue que cela me sera difficile, sinon impossible. Je suis prêt à condamner New York comme Sodome et Gomorrhe l'ont été dans la mythologie, même si moi-même je ne donne pas ma place à travers tout cela. Bref, de quoi sert une trop grande introduction face à un récit comme on en voit tant partout chaque jour ? New York ne s'autocritique-t-elle pas elle-même ? Qu'elle n'aie besoin d'un autre cave pour la dénigrer ? Mais d'où me vient cette soudaine peur de dire des faussetés sur une collectivité alors que j'y ai passé cinq jours ? Je passe ma vie à construire des mythes, un de plus ou un de moins, je laisse aux générations suivantes le soin de détruire les mythes des autres. Moi je m'en vais raconter ce que j'ai vu.

J'avais été si déçu de mon voyage à Paris voilà quatre ans. Je connaissais nullement Paris alors, encore moins sa vie littéraire, je ne connaissais que le mythe grandiose que l'on en a fait. Je suis tombé de haut. Paris n'avait rien pour m'enchanter. Surtout pas sa Tour Eiffel que j'avais confondue avec une antenne de TV. La statue de la Liberté, par contre, ça c'est intéressant. C'est le même architecte qui a fait les deux symboles qui représentent à leur façon le pays et la ville. La Tour Eiffel cependant ne reflète pas la Liberté, la Fraternité ou l'Egalité. Je pense que la seule chose qui symbolise bien l'adage français c'est les pièces de monnaies et les billets où l'adage y est inscrit. J'avoue cependant que Paris m'a semblé bien mieux trois ans plus tard. Oui, j'ai lâché les endroits touristiques pour m'aventurer un peu plus avec le peuple et les restaurants. Bref, je ne connais pas Paris. Il faut y vivre pour en avoir une petite idée, et encore, plusieurs y vivent sans n'en jamais rien connaître. Je ne suis même pas sorti dans une boîte. Je n'ai rien su du monde gay. Je n'y ai pas entendu d'histoires comme à New York, bien que je n'avais aucunement l'intention d'y connaître la vie underground plus qu'à Paris. On dirait que je n'ai point eu d'autres choix que d'y aller. Comme si tous les chemins conduisaient au pire. On s'est retrouvé dans une salle presque noire, avec quelques rideaux, un gros papier plastique sur le plancher, on devait payer dix dollars à l'entrée, on attendait deux heures du matin pour commencer le bordel. Définitivement, tout le monde se serait déshabillé et aurait couché avec tout le monde. Quelqu'un m'a dit que son ami avait rencontré son copain là-dedans une nuit, il était en train de se faire sucer par six gars. Il m'a dit aussi avoir été dans un genre d'endroit un peu labyrinthe où pour sortir il fallait courir à travers les corridors remplis de vieux porcs qui te touchaient partout. Deux minutes après être entré, j'ai fait une vraie crise. Comme Sébastien dit, je suis le seul qui semblait avoir encore des fibres morales. J'ai même réussi à être remboursé, ce qui a surpris tout le monde, ça ne se fait pas d'être remboursé. On avait rencontré un beau petit garçon, Dan. Ed s'intéressait à lui, c'est à cause de lui que l'on s'est retrouvé dans ce Big Dick Contest. Il n'y avait que moi pour exprimer tout haut ce que Sébastien et Ed pensaient tout bas. A moins qu'il n'y avait que moi qui voulais sortir ? Sébastien voulait voir. Edward, je me demande s'il n'a pas déjà participé à ce genre de soirée. The more I think about it, the more I'm sure about it. Quand je pense qu'Ed et Dan parlaient qu'ils ont souvent été dans ces places où, sous le couvert de vendre ou louer des films gais, on peut aller dans ces petites salles où tu regardes les gens se masturber à travers une vitre. Tu peux alors allumer la lumière si tu veux que l'autre te regarde, tu peux aussi lever le drapeau si tu veux le toucher ou si tu veux qu'il te touche. Tu peux coucher avec si ça te tente. Ça m'a rendu tellement dépressif de savoir qu'Edward a déjà fait ça. Et moi je l'ai touché ! Heurk ! Of course, all these things exist in a larger proportion in the straight world. Tous les bons pères de familles se retrouvent-ils dans des genres de patentes comme ça ? De toute façon je n'ai vu que des gays à New York. Comme dit Ed, tout le monde est gay à New York. C'est faux peut-être, mais la vie gaie existe là-bas. Plus qu'à Montréal je pense. D'ailleurs, les deux villes ne sont séparées que par quatre à cinq heures d'autoroutes. Trois heures s'il n'y avait pas tant de policiers en manque d'argent pour leurs faux-frais et des limites de vitesse totalement ridicules de 55 miles an hour. C'est 90 kilomètres à l'heure ! On fait 150 km / heure entre Ottawa et les frontières américaines, et lorsqu'on est assez intelligent pour suivre un autre innocent qui va aussi vite, c'est lui qui prend les contraventions des quelques policiers rencontrés. Aux Etats-Unis, à 90 kilomètres heure, on dépasse tout le trafic. On rencontre un char de police à chaque mile. Pendant ce temps, combien se font violer dans les rues des villes ? Tant qu'à avoir un système routier aussi surveillé, vaut mieux avoir une caméra qui prend des photos en série et qui fait épargner du temps et de l'argent à tout le monde. Enfin, à ceux qui respecteront les limites de vitesse. Pas de problème pour les Etats-uniens, de ce que j'ai vu, il n'y a pas plus conformistes qu'eux. Quand il fait beau, on va tous à la plage, on créé immanquablement les plus gros embouteillages, on n'atteint même pas la plage. Ma définition de Manhattan, un gros paquet de ciment amalgamé ensemble où il est impossible de respirer autre chose que l'air chaud de tous les systèmes d'air conditionné. Effectivement, la seule façon de respirer à New York, c'est par l'air fétide des bouches de métros. Ces stations de métros, il n'y a pas pire. Il y fait une chaleur infernale, on se croirait en enfer. C'est vrai que là il n'y a aucune circulation d'air. Ed m'a dit que l'hiver ça devenait de vrais congélateurs. Que dire aussi du train de vie. Je voulais une crème glacée aux fraises, j'ai dépassé la limite permise, deux questions en trop. Il aurait voulu que je lui dise bien simplement, ice cream with strawberries. Mais moi et Sébastien avons eu le malheur de lui demander quelles sortes il avait et le malheur de ne pas avoir compris s'il parlait de crème glacée aux fraises ou de vraies fraises qu'il y avait sur le comptoir. Bref, quinze secondes de trop, il a dit : "I don't know what's so difficult about asking for a fucking ice cream", et il a servi la femme à côté. Sébastien told him to fuck off, moi je l'ai envoyé chier en français. Je ne veux pas sauter aux conclusions, sauf que dans tous les restaurants où nous sommes allés il fallait vite savoir ce que tu voulais et ne jamais poser de question. Un autre exemple, Au bon pain, genre de petit fast food, il y en a à tous les coins de rue, la femme, j'étais là, elle était vraiment impatiente, elle était prête à sauter sur le client en arrière de moi, pourtant, ça m'a pris moins de quinze secondes pour passer ma commande : "A vegetarian sandwich and an orange juice". Je paniquais, je faisais comme les vieux à la cafétéria de l'Université d'Ottawa qui, sachant que l'on attend après eux, ne sont plus capables de compter leur argent et échappent tout. Il faut avoir 21 ans pour aller dans les bars. Un peu plus on me considérait encore comme un tarte qui ne sait pas boire ou qui est dangereux par son inexpérience de la vie. Si j'avais fait un B.A. en génie, je serais ingénieur à l'heure actuelle, je pourrais avoir une maison, un enfant et même une BMW si j'avais voulu m'endetter. Se peut-il que je sois trop jeune pour aller prendre une bière dans un bar ? Alors qu'il m'aurait été si simple d'aller dans ce bordel de malade. Bref, les Américains se targuent d'être libres, on aurait tendance à le croire quand on regarde comment c'est pire ailleurs dans le monde. A ce sujet, aucun doute, j'habiterais aux Etats et nulle part ailleurs, vous allez voir pourquoi. Bref, ils peuvent se targuer d'être libres tant qu'ils veulent, c'est à peu près tout ce qu'ils ont, et encore. Parce que l'égalité et la fraternité n'existent pas dans ce pays. Le fossé entre les riches et les pauvres fait peur. Je ne m'étais jamais rendu compte jusqu'à quel point le Canada est bien par rapport à ce principe de la redistribution des ressources. Au Canada les quartiers de pauvres sont moins pires et tout le monde peut aspirer à quelque chose. A New York, c'est terrible. Le racisme est partout, les quartiers de Noirs sont excessivement dangereux et cela est bien normal, avec toute la discrimination à laquelle ils font face. J'ai peur des Noirs à New York, c'est un préjugé, mais je ne leur parlerais pas. Une tension existe. Au Canada je crois qu'il n'y a aucun problème à parler avec eux ou de travailler avec un Noir. J'ai lu le Jewish Sentinel qui est distribué partout dans New York, les Juifs me semblent très tolérants. Bien sûr, on ne dissocie jamais juif et religion, mais il y a même des annonces Male seeks Male dans ce journal.

La famille d'Edward, est riche. J'avoue que c'est la première fois que j'ai un ami riche, il me serait donc difficile d'élargir ce que je vais dire aux riches Américains. Ed disait que ses parents ne parlent plus avec les grands-parents parce que ceux-ci sont trop prétentieux. Oh my god! Après avoir vu Ed et ses parents, j'ose à peine imaginer les grands-parents. Que moi et Sébastien allions à New York devrait laisser les parents indifférents. Au contraire, ils ont vu là une bonne occasion de redorer leur blason et de nous prouver qu'ils sont riches, en essayant de nous faire croire qu'ils étaient simples. A première vue pourtant ils ont l'air simples. Avec leur Saab, le téléphone portatif à l'intérieur, je n'avais pas encore la puce à l'oreille, parce qu'enfin, une Saab n'est pas si pire, et un téléphone dans la voiture, paraît que c'est une nécessité à New York. Parce que si on tombe en panne, personne n'arrête, et si quelqu'un arrête, vaut mieux s'enfermer dans la voiture à double tour. Le salut, un téléphone. Mais quand Edward commence à nous dire que ses parents veulent acheter une BMW alors que ce n'est peut-être pas vrai ; que la mère, comme par hasard, s'en va acheter une grosse bague en or avec un gigantesque diamant dessus ; que le père nous fait toute une histoire par rapport à ce que la mère vient d'acheter et fait deviner Ed, moi et Sébastien ; et quand Ed ouvre le congélateur pour nous montrer comment ça déborde, ça c'est le comble. Après ça, le masque tombe. Toute cette comédie rend Edward malade. Lui qui est raciste à planche, incapable de reconnaître qu'un Noir a le droit de vivre ou qu'un Juif a le droit d'être riche, lui qui a tout eu sans rien demander, il est incapable de comprendre pourquoi la vie est si injuste parce qu'il est gay. Il a sa voiture, celles de ses parents, il a toujours eu des amis riches, des copines riches, l'université gratuite, La Sorbonne à Paris payée par ses parents, and the latest, un travail qui payera en maudit dans une des compagnies en vue de New York. Il y a un tel conformisme dans ces relations que ça fait peur. Je comprends maintenant pourquoi Edward a eu tant de copines et qu'il ne peut s'en passer. C'est un genre de visa pour le monde riche. La belle petite fille à côté, la grosse voiture de riche et toutes les portes sont ouvertes, tous les contacts. Edward dit qu'il ment sur l'endroit où il demeure, il ne dit jamais Yonkers, il dit Worchester. Il refuse d'aller voir ses amis avec la New Yorkers de ses parents, il veut la Saab. Je ne doute pas que ses parents la lui prêtent quand ils voient les intérêts de leur enfant. Quel monde d'hypocrisie, moi qui croyais que cela n'existait que dans les romans de Balzac. Je croyais qu'il existait une fraternité dans les universités et collèges. Edward me disait que sa fraternité avait une méchante initiation. Il devait se promener toute la journée avec une grosse planche digne du bâton à phynance du père Ubu de Jarry, puis le soir venu il devait se baisser les culottes, se mettre à quatre pattes et là les gens de la fraternité frappaient en christ. Je pense que j'aurais laissé l'école. Moi qui pleurais tellement j'avais peur de commencer mon secondaire lorsque j'avais douze ans. Il n'y avait même pas d'initiation en plus. Tous les membres de la fraternité ont un tatouage indélébile sur la fesse, marqué à vie par le conformisme d'une fraternité débile. Ils en sont fiers ! Bien sûr, on peut répliquer que la vie n'est pas assez longue pour commencer à regretter un tatou indélébile sur une fesse, on s'en foutra bien de ça dans 30 ans, quand on sera tous morts. Je sais qu'il ne m'a encore rien dit à propos des initiations dans les universités américaines en dehors des fraternités. Ils ont tout poussé à l'extrême. Un bal des finissants chaque fin d'année où il faut se trouver une fille ou un gars, aller au bal habillé comme un vrai monsieur ou une vraie madame, louer la limousine pour augmenter à la prétention, se réserver une chambre d'hôtel et coucher avec la demoiselle ou le monsieur à la fin de la soirée. Est-ce fait pour faciliter les mariages ou la destruction de la morale ? C'est drôle qu'on n'entende pas la religion parler là-dessus. Combien de filles tombent enceintes à la suite de ces bals ? Combien attrapent une maladie vénérienne, combien se marient ? Cela ne sert-il qu'à se vanter ensuite ? Hey, j'ai couché avec la plus belle, t'aurais dû la voir au lit, elle m'a sucé... et cela fait paniquer celui qui a couché avec une plus laide ou celui qui n'a pas couché avec l'autre, et celui qui n'avait pas de fille ou qui n'est pas allé au bal. Que fait un gay là-dedans ? Il se force à coucher avec la fille, il ne veut pas être rejeté. Bref, le monde des straights m'écœure encore plus que le monde des gays. Parce qu'en plus toutes leurs niaiseries sont institutionnalisées et presque obligatoires, sinon on est un moins que rien. Ça aussi ça ne pardonne pas, ça conduit au suicide.

A New York on marche dans un bloc de riche où il est interdit de klaxonner, le bloc d'après on est dans un des pires coins où se retrouver la nuit, le bloc d'après on est dans le village gai, une rue plus loin le quartier chinois. Bref, à chaque bloc on se retrouve dans un univers différent, on passe du plus riche au plus pauvre, du plus croyant extrémiste au plus athée orthodoxe. C'est la loi, les riches ne peuvent que devenir plus riches, les pauvres ne peuvent que devenir plus pauvres et s'entre-tuer ou tuer les riches. On ne paye presque pas de taxe, comme par hasard les riches ont des assurances pour la santé et le chômage pendant que les pauvres crèvent de faim et n'ont surtout pas accès aux hôpitaux. On a la conscience tranquille cependant, on a construit des projets, de gigantesques édifices à appartements pour les pauvres, rien de plus dangereux que ces endroits. On commence à découvrir le welfare à New York, on se demande à quoi ça ressemble. A chaque mètre dans le centre-ville se tient un mendiant. Je pensais qu'il fallait aider le tiers monde, je pense que l'on devrait commencer par New York. Bien sûr, c'est écœurant au Canada de se faire enlever la moitié de son salaire pour aider les autres. Une personne sur dix bénéficie de l'aide sociale au Québec, disait La Presse du 1er juillet. On ne compte même pas les 10 % sur l'assurance-chômage et ceux qui comme moi, et je me demande encore comment, ne reçoivent ni l'un ni l'autre et sont capables de survivre et même d'aller à New York. Ce serait moins pire si on prenait la moitié de notre salaire pour bien l'investir et ne pas gaspiller. C'est ça le problème au Canada, c'est qu'on dépense comme des déchaînés là où il ne faut pas. Personne ne semble avoir des comptes à rendre, ou bien on se fout pas mal de l'opinion publique et des scandales qui finalement n'en sont plus. Etre en politique c'est apprendre à faire ce que l'on veut, servir ses amis, éviter les fuites, mais surtout, apprendre à vivre avec les scandales, rendre sa conscience à un niveau où le scandale devient une pratique courante. Plus tu as de scandales à ton actif, plus les gens te connaissent, plus ils votent pour toi. Quel politicien pourrait commencer à s'inquiéter parce qu'il a tant fourré le peuple, alors que tout le monde en politique fait la même chose ? Quelle honte y a-t-il à rouler en limousine avec un chauffeur, à avoir une maison tous frais payés, une pension à vie pour quatre ans comme député, une pension excessive à vie pour huit ans comme député, lorsque tous les députés ont la même chose ? Des pots-de-vin ? A la pochetée mes amis ! J'en écrirai une brique un jour juste sur la corruption politique qui concerne le Saguenay-Lac-St-Jean. Pendant ce temps le peuple naïf se meurt à côté. Et encore, le Canada est l'endroit où il fait le mieux vivre dans le monde si l'on se fit à l'O.N.U. J'ose à peine imaginer ce qui se passe ailleurs. Nous ne sommes que 27 millions sur sept milliards, je crois. Ce qui fait 0,003871 % de la population mondiale. N'est-ce pas que c'est peu ? Les Etats-Unis qui font tant de bruits dans le monde ne seraient que 0,035714 % du monde. Mes chiffres sont probablement faux, je me trompe, parce que ça fait déjà quatre ans que je n'ai plus fait de math et que j'ai tout oublié, même comment calculer un pourcentage. C'est incroyable quand on sait que j'ai passé mon cours de dérivés et d'intégrales avec 91 % et que la moyenne de la classe ne passait pas. Est-ce que tout ce que l'on apprend à l'école est oublié quatre ans plus tard ? Bien sûr que non, tout est oublié après quatre mois. Voilà pourquoi il faut 25 ans pour apprendre complex physics.

Il n'est plus possible de marcher dans New York sans dire que c'est ici qu'on a tourné le film The Godfather part III. Parlant de maffia, Ed habite juste à côté des mafioso. Ils se pensent en sécurité, les pauvres. Quand donc la première bombe va sauter ? Mais au contraire, disent-ils, ils sont tellement sous surveillance étroite qu'aucun bandit n'oserait s'aventurer ici. Je comprends, tout le monde est au courant que la maffia est là. Il y a pourtant un assez impressionnant dispositif de sécurité chez Edward. Je ne me surprends guère de voir comment les riches font bon ménage avec la maffia. Aussi institutionnalisés les uns que les autres. Tout ce monde vit bien ensemble parce que chacun est protégé par les lois, les politiciens et la police. (Je deviens un véritable paranoïaque ma foi.)

N'entre pas qui veut aux Etats-Unis. Les douanes américaines ont presque fait faire à Sébastien un infarctus. Le gars était bête, il ne croyait pas qu'on avait loué la voiture et semblait croire que nous allions à New York pour autre chose que visiter un ami. En effet, ça sonne plutôt banal d'aller à New York pour voir un ami. C'est bien certain qu'un tel événement mérite d'être scruté à la loupe. On nous a carrément dit de nous tasser sur le côté et de ne pas sortir de la voiture, sinon ils allaient tirer. On pouvait voir leurs fusils à la ceinture, n'importe quel gardien qui est proche de l'argent à New York a son fusil. Sébastien voulait sortir avant qu'ils viennent, le gars a posé sa main sur son arme, on a refermé la porte de la voiture assez vite. Ils ont fouillé la voiture de fond en comble, je me demande ce qu'ils ont pensé de ma pointe de tarte Key Lime dans un plat de margarine Monarch, je pense qu'ils ont été déçus de ne trouver là rien d'autre que de la tarte. A l'intérieur, on nous a demandé de vider nos poches, on a observé nos portefeuilles minutieusement, chaque carte, chaque papier. Ils ont regardé si nos poches étaient vraiment vides, ils ont passé leurs mains sur nous pour s'en assurer davantage. Nos sacs de voyage ont aussi été passés au peigne fin. Ils ont même essayé de lire chacune des feuilles que j'avais dans mon sac. Une lettre pour Edward dont Sébastien ignore l'existence, je me demande bien ce qu'ils ont pu y comprendre. Ils ne parlent même pas un mot français, cela, à la frontière de l'Etat de New York et du Québec. C'est comme si, d'un bord à l'autre de la manche, on ne parlait ni anglais du bord des Français, ni français du bord des Anglais. C'est ridicule. On nous a demandé quelle était notre relation. Le cœur a manqué me sortir. Savent-ils que nous sommes gays ? L'ont-ils déduit ? Ont-ils trouvé un quelconque papier qui le mentionnait ? Alors que moi et Sébastien on a soigneusement tout fait pour ne rien emporter de tel dans nos affaires. Sébastien avait même une carte d'un bar gai, on l'a jetée par la fenêtre avant d'arriver. Mais Sébastien pense qu'ils posaient la question dans le sens de famille, il voulait savoir si on était frère. Imaginons un instant que nous leur dirions que nous sommes gays, ou pire, c'est mon mari monsieur. On ne s'en serait jamais sorti. Sébas disait qu'il avait connu un travesti qui est passé une journée complète aux douanes américaines à se faire poser mille fois les mêmes stupides questions : Where are you going? Why are you going there? Where are you coming from? What do you do for a living? Il se demande encore comment ça se fait qu'ils l'aient laissé passer, ou même, qu'ils ne l'aient pas battu. C'est connu, on n'a aucun droit aux frontières. La consigne, faire peur, insinuer le pire pour faire ressortir une quelconque vérité, surtout, ne pas souhaiter la bienvenue. Ça a bien fonctionné, nous étions prêts à retourner au Canada sans demander notre reste. La chose qui nous a convaincus de continuer, c'est qu'on avait peur que ce soit pire aux douanes canadiennes. Mais là, étrangement, on nous a demandé si on avait acheté quelque chose et on nous a remercié en nous souhaitant la bienvenue dans notre propre pays. On est tombé sur son bon jour, je pense. Sébastien s'est rongé les ongles de New York jusqu'aux frontières du Québec, il m'était impossible de l'arrêter, à chaque christie de minute il recommençait. On avait même peur que quelqu'un se serve de nous pour passer de la drogue, on a inspecté la voiture avant de retraverser. Pendant ce temps les mafiosi ont la belle vie, ils continuent de s'institutionnaliser, à prendre le contrôle. Bref, c'est un peu stupide, c'est les plus grands de la drogue qui nous fouillent aux frontières pour s'assurer qu'on ne leur vole pas un cent des profits effrayants qu'ils récoltent à chaque année. Bientôt il sera toujours interdit de traverser avec de la drogue, mais il sera possible d'acheter de la coke aux barrières. Bienvenue dans votre pays où le crime organisé fait loi.

Un oiseau mort était attaché par les pattes à un fil électrique. C'était franchement spécial d'essayer de découvrir qui avait fait cela, dans quel contexte, pourquoi. Eh bien, fidèle à mon imagination, j'y ai vu les pratiques rituelles de quelques groupes bizarres, sectaires, religieux fanatiques, sacrifice quelconque, mais j'ai probablement trop vu de films. Un comédien noir dans Greenwich Village venait de finir son spectacle lorsque nous sommes arrivés. Il était en train de ramasser l'argent que les curieux devaient moralement lui donner pour avoir regardé le spectacle. Tout le monde sans exception donnait des billets. On l'a vu engloutir des tonnes de billets dans son sac qui débordait. Ou bien les gens sont en manque d'humour et jugent qu'il est moins cher de donner 1 $ ou 5 $ pour quelqu'un dans la rue, ou il était franchement drôle le bonhomme. J'ignore comment interpréter ça, mais je sais que le gars se fait plus d'argent qu'un ingénieur dans sa journée. Il y avait au moins mille personnes autour et il refait son spectacle à toutes les heures. Comme d'habitude, les restaurants végétariens sont immangeables, sauf Dojo, restaurant connu à New York pour ses prix et ses portions. Une grosse femme mendiait dans la rue, nous sommes repassés trois fois en quatre heures, j'ai fini par lui donner quatre dollars, un dollar par heure. Elle faisait tellement pitié, pieds nus. C'est surprenant mais plusieurs personnes parlent français à New York. Pas du Québec cependant, de la France plutôt. Les gens apprennent le français quand ils ne veulent pas apprendre l'espagnol.

Comme Paris, New York est une ville de taxis, il n'y a que cela partout. Heureusement, ce n'est pas comme à Ottawa, c'est le free market et c'est abordable. Sauf au Yonkers proche de chez Edward. On ne paye pas à la distance parcourue, on paye au flat rate qui change selon le statut social de la personne qui embarque et au nombre de personnes qui voyagent. Mais bon, on ne réglera pas les histoires de taxi ici. On a parcouru à pied New York au complet pour observer les Steinway & Sons chez tous les vendeurs de pianos de l'île. Sébastien a bien joui pendant que j'ai bien souffert. Sébastien s'est mis dans la tête de me montrer comment se servir de son synthétiseur, il veut m'incorporer à son groupe de musique. C'est bien, car s'il réussissait dans la musique ou s'il commençait à jouer un peu partout pour gagner sa vie et que je ne servais à rien, je le laisserais. Quand bien même il serait riche, je souffrirais trop pour être avec lui. Dépendance, parallèle de mon échec et de sa réussite. Etrangement M. Wilkins disait la même chose. M. Wilkins c'est un vieux croûton qu'on a rencontré dans un bar gai du village, Splash c'est le nom. Bref, il serait en partie le propriétaire de trois grosses compagnies de disques, propriétaire aussi d'une firme importante. Il oscille entre Londres, Paris et New York. Il a eu le coup de foudre lorsqu'il m'a vu, m'a fait le baisemain (quelle galanterie), était prêt à m'offrir le monde. Je lui ai fait croire que je ne parlais pas l'anglais pour éviter de trop parler avec lui. Je regrette, je ne pouvais lui dire ce que je voulais et jamais Sébastien ne lui disait ce que je voulais qu'il lui dise. Si bien qu'en cinq minutes je suis devenu un parfait bilingue. Bref, je lui ai dit qu'il devait plutôt aider Sébastien, que lui cherchait justement à faire un disque et qu'il avait déjà pas mal de bonnes chansons. Plus tard Sébastien lui a dit que j'écrivais, il était prêt à m'aider moi, mais pas Sébastien. Il a dit : "What are you gonna do if one of you succeed? It won't work anymore". Bref, j'ai dû lui dire que je participais à la musique avec Sébastien, que j'écrivais les paroles de certaines chansons et que je l'aidais pour les autres, dans le fond c'est vrai. Je lui ai dit ça pour qu'il s'intéresse à nous en tant que couple. Il a dit de glisser la cassette démo avec mes manuscrits. Bref, il était prêt à m'aider, mais seulement si ce que j'écrivais était en anglais. Le français ça ne vaut pas la peine d'y penser, m'a-t-il dit. Par cela, il semblait vraisemblable dans son histoire. S'il mentait il aurait voulu mes écrits même s'ils étaient en français. On ne pense pas qu'il était ce qu'il disait. Malgré Edward qui disait qu'effectivement il y avait une famille de Wilkins à Long Island qui est très riche et qui possédait des compagnies importantes, mais va savoir si c'est vraiment lui. Il n'avait aucun moyen de le prouver en plus, comme c'est bizarre pour quelqu'un qui espère ramasser des jeunes en leur promettant mer et monde. Mais il faut avouer qu'il serait stupide de se promener à New York dans les bars gais avec ses adresses, son titre, ses comptes de banques, cartes de crédit, etc. Il voulait aller au téléphone pour que quelqu'un nous le confirme. Je n'ai pas voulu. Il disait que sa limousine était proche. Il disait qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un d'aussi beau que moi. Ça, que ça vienne de n'importe qui, ça fait plaisir. Il disait qu'il ferait n'importe quoi pour être dans mes pantalons et que l'avenir m'appartenait. J'ai éclaté de rire, vite réprimé parce qu'il ne fallait pas qu'il s'imagine que je comprenais tout ce qu'il disait. Pourtant, tout m'est permis pour croire que son histoire est vraie. N'étais-je pas à New York ? N'y a-t-il pas de riches excentriques un peu partout en manque de viande fraîche ? En plus, Sébastien capotait tellement, il a dit que tout le monde me regardait partout où on allait. J'ai toujours cru que je pourrais être un bon acteur, mais pas au prix de coucher avec un autre. J'ai déjà dit que j'aurais toujours ma chance un autre jour, par un autre moyen, et puis, même si je ne sais pas d'où me viennent ces quelques fibres morales, je refuse de gagner quelque chose de cette façon. Ce n'est pas le premier sugar daddy que je rencontre. L'ancien gros propriétaire du bar Deluxe à Ottawa cherchait des jeunes danseurs et des prostitués. M. Darkman de Montréal cherchait des jeunes qu'il pouvait regarder se promener nus ou faire l'amour avec d'autres. Probablement aurait-il fallu que je couche avec, il me garantissait un appartement, une automobile, suffisamment d'argent pour vivre et des voyages dans le monde entier. Puis Wilkins, le plus riche, à New York. Quelle discrimination, le monde appartient à ceux qui sont beaux, pourvu qu'ils acceptent d'en faire profiter les autres.

Ed se trouve gros et dit que les filles sont moins difficiles que les gays en ce qui concerne la beauté. Il reproche ça aux gays. Il trouve ça tellement injuste de ne pas être beau et d'être gay, alors qu'il est incapable de comprendre que l'injustice ne s'arrête pas là. Que lui-même, comme il dit, a tout eu. Lorsqu'il nous faisait l'énumération de tout ce qu'il avait, j'ai souffert, parce que moi je n'en ai même pas eu le dixième et que je suis affreusement endetté et que je n'ai aucun moyen de m'en sortir. Ou du moins pas encore assez désespéré pour prendre les grands moyens, c'est à dire inviter M. Wilkins dans mon lit. Mais Edward n'est pas si laid, ou bien l'amour est aveugle. Il est un peu gros, c'est vrai. Trop de beurre sur ses toasts j'imagine, ou trop de bouffe américaine. Il m'a fait de grosses déclarations d'amour, m'a lui aussi affirmé que j'étais très beau, mais qu'il était encore plus amoureux moralement, en amour avec ma personnalité et mon charme. Sébastien y est allé aussi avec son amour, il devient plus amoureux lorsque tout à coup il se rend compte que tout le monde s'intéresse à moi. Ironiquement, moi je voyais les gens qui le regardaient. Se peut-il que les gens qui regardent nos copains on ne les manque pas ? Oubliant même ceux qui nous regardent ? Suis-je si beau de toute façon ? Ai-je une si belle personnalité ? Il m'est impossible de m'enfermer dans ma chambre avec ces souvenirs et soudainement être heureux. Ce quelque positif n'est rien à comparer du négatif qui m'entoure. Cela ne m'apporte rien de plus, Sébastien m'a trompé de toute façon et moi aussi. Ça ne m'a pas empêché de mourir de faim ces derniers temps non plus. Ce n'est pas Sébastien qui m'aide financièrement, on partage au dollar près tout ce que l'on fait ensemble, même s'il paye 6000 $ d'impôts par année, signe qu'il en gagne de l'argent. Il paye plus d'impôts à chaque année que je gagne en un an. Je pense que j'ai fourni davantage que lui durant le voyage. C'est moi qui ai payé à chaque toll pour l'utilisation des autoroutes, des ponts, des routes. Parce qu'aux Etats-Unis rien n'est gratuit. Pas même l'utilisation des routes et des ponts. Souvent il faut payer, il faut payer partout. Sortir coûte parfois 30 $ juste pour l'entrée. Cela va jusqu'à 50 $ et on n'a pas encore consommé. Paris aussi c'est comme ça. Prix d'entrée injustifié ? Je l'ignore, on n'a jamais osé payer pour aller voir si cela en valait la peine. J'ai l'impression que c'est là pour éviter que les pauvres entrent. Dans un univers de riches et de pauvres, faut empêcher les pauvres de vivre. Ils ont réussi avec moi, je n'y vais pas. C'est peut-être là que l'on rencontre les plus riches monsieur Wilkins ?

 

 

Voilà que Sébastien m'annonce qu'il veut partir pour New York en septembre. Quoi ? Après toutes mes critiques contre New York et les Etats-Unis, voilà soudainement que j'irais y demeurer ? Cela ne serait pas fou. Il faudrait peut-être me faire une bonne idée de tout ce système et même me débarrasser de mes préjugés assez marqués contre les USA. Mais ne parlons pas trop vite, j'ai lu les quelques règlements à propos des visas dans le journal France-Amérique, ça semble franchement compliqué. Aussi compliqué que les douanes américaines, peut-être plus. Parce que là, c'est vrai qu'ils vont se monter un dossier contre moi. Je devrais peut-être en profiter pour déclarer que Sébastien est mon conjoint et que par conséquent, si l'un ou l'autre réussit à avoir un visa, l'autre peut l'accompagner même s'il n'a pas le droit de travailler. C'est là que l'on voit comment on peut souffrir de discrimination. On risque la séparation à chaque fois parce que l'un ne peut suivre l'autre. Sinon, on arrête complètement nos projets. Bref, je suis écœuré d'Ottawa, on n'arrive nulle part ici. J'opterais pour Paris, mais à défaut de pouvoir y aller, pourquoi pas New York ?

J'ai appelé Edward ce soir pour lui parler de nos projets et demander de l'information. Eh bien, dépressif parce que je n'étais plus là, il est sorti et a rencontré un gars. Il était si beau, qu'il dit, qu'il pense que c'était de la charité s'il a couché avec. Ça m'a fait mal. Voilà soudainement que je me sens laid comme ce n'est pas possible. Parce qu'en fait je n'ai pas de muscle, je suis un peu gros même si tout le monde dit le contraire, et que, si j'arrive à bien paraître, ce n'est pas dans le portrait type que les films mythifient. J'ai embrassé Ed pendant que Sébastien prenait sa douche quand on était à New York. Mais je n'aimais pas cela, bien que j'étais toujours bandé. Ça m'a même rendu davantage amoureux avec Sébastien, parce que la différence entre lui et Ed est grande, et je vois mieux ce que j'ai. Pauvre Sébastien, il ne me faudrait pas impunément risquer ma relation avec lui. Mais ne soyons pas naïf.

Un moment donné, à New York, on cherchait un restaurant végétarien et Edward voulait absolument que je demande à des policiers. J'ai refusé parce que les policiers sont certainement ignorants de cela, en plus, je les soupçonnais d'être des végétarienophobes. Mais Ed a insisté, j'ai fini par le leur demandé. Non seulement ils étaient végétarienophobes, mais en plus, ils sont homophobes. C'est surprenant, à une semaine des Gays Games. Le policier m'a répondu que la seule viande qu'il mangeait était celle entre les jambes d'une femme, viande que je ne mangeais certainement pas. Ou bien on associe le végétarisme à l'homosexualité, et remarquez que c'est peut-être vrai statistiquement parlant, ou bien il est temps que je me fasse couper les cheveux, parce que je ne vois plus rien et qu'on a l'air de croire que seul un gay peut avoir des cheveux comme ça. Je ne sais pas, mais on ne me pense pas gay lorsque j'ai les cheveux courts et c'est la deuxième fois en un mois que l'on m'accuse d'être gay juste après avoir parlé de végétarisme. De surcroît, je pensais que le policier disait autre chose, bien que je savais à quoi il faisait référence. Lorsqu'il m'a dit devant ses trois copains, Sébastien et Ed que je ne mangeais pas de cette viande-là, je lui ai dit que non je n'en mangeais pas, lui affirmant ainsi que j'étais vraiment gay, cave que je suis. Il a une de ces façons de réduire une femme à un morceau de viande. J'étais crissement insulté après. Un peu plus loin il y avait encore quatre policiers qui parlaient tranquillement au lieu de marcher autour pour voir ce qui se passait dans cette place remplie de touristes. J'ai passé proche de leur crier qu'il y en avait peut-être qui se faisaient violer ou voler dans un coin noir, et de leur demander combien le peuple de New York les payait pour bavarder et rire des passants. J'ai franchement une image négative des policiers. Ils ne me semblent bons qu'à ramasser de l'argent avec des contraventions pour excès de vitesse ou de stationnement. S'ils traitent les femmes violées ou les gens à qui on a volé quelque chose comme ils m'ont parlé et ridiculisé, je ne veux rien avoir à faire avec la police. J'aime mieux endurer mon mal que de commencer à parler avec un innocent qui manque du minimum de respect qu'un citoyen est en droit d'attendre. Une contravention ? Donnez-la-moi et fichez-moi la paix. C'est drôle, les policiers me font aussi peur que les maniaques, peut-être même davantage parce que lorsque l'autorité décide de te donner des problèmes, il n'y a pas de porte de sortie. Tandis que lorsqu'un mécréant de la rue veut ton portefeuille, il y a toujours l'autorité pour t'aider. Mais avec une telle autorité, c'est risqué. Quel recours as-tu s'ils découvrent que tu es gay et qu'ils sont homophobes ? Surtout lorsqu'ils ne vont jamais trop loin ou que ton cas semble banal comparativement à ce qui se passe à côté ? Si des policiers te retiennent deux jours, t'humilient, te frappent un peu à la limite, tant que tu ne te retrouves pas à l'hôpital, je ne crois pas que tu aies un recours quelconque. Il n'est pas souhaitable non plus d'avoir un quelconque casier judiciaire, parce qu'à ce moment ton avenir est foutu. Dans chaque endroit où j'ai demandé pour un emploi on m'a fait remplir une feuille et l'on a vérifié avec la Gendarmerie royale du Canada si j'avais un quelconque dossier judiciaire. On te pose la même question aux douanes. Si tu as quelque chose à te reprocher, tu es foutu, tu es certain de passer la journée là, tu n'es pas sûr de passer. Surtout quelqu'un qui aurait déjà été pris pour ne serait-ce qu'une cigarette de hasch, quelque chose de si commun dans la société.

 

 

Dans une heure faut que je décrisse d'icitte, moi et le Sébastien on va aller prendre une bière et je vais me saouler la gueule parce que la vie est plate et que je n'ai plus rien à faire d'autre. Maudit qu'il fait chaud ! On devient non fonctionnel quand il fait chaud comme ça. Au moins l'hiver on a le chauffage. Qu'essadone d'avoir une TV si on n'a pas l'air climatisé et que lorsqu'il fait chaud on est incapable de la regarder ? En plus j'ai des problèmes avec mon ordinateur non payé, des plans pour que je le flanque par la fenêtre. J'espère que je vais le payer un jour, ou en bon Américain, j'espère mourir avant d'avoir à le payer.

J'ai appris aujourd'hui que ça fait vraiment longtemps que j'ai quitté les bancs de mes cours de mathématiques et que le retour en génie va m'être un vrai calvaire. Pourquoi ? Parce que les Américains représentent 5 % de la population mondiale et que mes calculs, j'ignore comment j'ai fait mon compte, sont extraordinairement à côté de la plaque. Comme d'habitude, je ne me suis même pas questionné si logiquement une réponse en bas d'un pour cent était possible. Bref, 70 % des avocats de la planète se trouvent aux USA. Je me demande si cela signifie que là-bas on a moins de chance de se faire fourrer qu'ailleurs, ou qu'au contraire, il est impossible de ne pas se faire fourrer par la justice. Puis, 64 % des Américains-Noirs pensent qu'O.J. Simpson, dans son procès pour meurtre, va se faire fourrer par la justice parce qu'il est un Noir. Est-ce le fruit de la paranoïa ou bien est-ce que des études prouvent qu'aux USA on est jugé différemment selon la couleur ? J'aime croire qu'en cette terre de liberté il y a effectivement plusieurs justices. Pour ma part, I felt like a whimp lorsque j'ai appelé les écoles de New York pour un emploi. J'ai été traité comme un immigrant venu d'un pays politiquement instable qui cherchait à fuir en trouvant un emploi aux Etats-Unis, ce qui me permettrait d'avoir la carte de naturalisation appelée Green Card. On m'a franchement dit que les politiques à respecter étaient que l'on n'engageait que les gens qui avaient des papiers en règles. On avait l'impression que j'essayais de passer illégalement les lignes. Christ ! Quelle sorte de pays de la liberté est-ce cela ? Il m'est impossible d'y déménager, impossible d'y trouver un emploi, je n'y ai pas de famille, je ne peux tout de même pas épouser une femme pour avoir la nationalité, bon dieu, gardez-le votre pays ! Je n'en veux rien savoir. Pourquoi est-ce si difficile de changer de pays, que dis-je, si impossible ? Mon dieu, bilan de ces derniers temps, dernières fibres morales religieuses avant de devenir un chômeur invétéré, suivi d'un paria de la société sur l'aide sociale, puis maintenant un immigrant illégal qui cherche à s'installer en terre de liberté. Je suis à bout !

 

 

Ed vient de m'appeler, il a encore rencontré un gars, ils se sont retrouvés nus dans sa voiture, ils se sont masturbés puis se sont arrêtés, paraît que le gars avait une bite trop grosse. Cela s'ajoute aux deux du début de la semaine, même si Ed dit qu'il n'a rien fait avec le deuxième. Qu'est-ce que ça change quand le premier était si extraordinaire ? Et Sébastien qui veut déménager avec Edward en septembre à New York, dans le même appartement... ce sera clair dès le début, on ne se touche même pas, on s'oublie complètement. Mais comment vais-je survivre aux beaux gars qu'il va ramener ? Plutôt mourir ! Une seule chambre en plus, plutôt mourir ! La mère d'Ed lui a demandé si j'étais homosexuel. Ça y est, c'est clair, j'ai vraiment l'air tapette, c'est écrit dans ma face ! Personne ne veut que je me fasse couper les cheveux, « tu es si beau comme ça ». Personne ne veut que je largue mes vêtements noirs, « tu as un style tellement français ». Sébastien et Edward veulent que j'aie l'air tapette ! Me voilà donc face à un dilemme. Ou bien je continue à m'habiller comme ça et accepte que l'on me prenne pour un homosexuel, ou bien je retombe dans mes jeans bleus et t-shirt blanc avec mes cheveux courts et passe totalement inaperçu dans la masse. La mère d'Edward a eu cette impression parce qu'Ed lui a dit que moi et Sébastien étions artistes. Artistes et homosexualité équivaut-il à végétarisme et homosexualité ? Moi un artiste ? Avec la connotation négative que ça implique, j'aime autant laisser faire. Je ne veux pas être classé artiste, ni intellectuel, ni excentrique ! Mais j'ai tellement l'air con avec des jeans, je n'ai aucune personnalité, j'ai l'air du dernier adolescent qui n'a aucun espoir en la vie. Bref, la mère d'Ed veut savoir si la nature lui a donné l'horreur, elle dit être prête à l'accepter. Elle dit aussi qu'Ed montre toutes les caractéristiques de l'homosexuel moyen : toujours de mauvaise humeur, dépressif à mourir, chambre trop bien rangée, malheureux alors qu'il a tout. Moi il me faut oublier Edward et vite. Partir pour New York ? Pas sûr si ça me tente. Partir pour Paris ? Pas sûr si ça me tente. Rester à Ottawa ? Pas sûr si ça me tente. Montréal ? Non. Jonquière (comme mon père m'a encore poussé pour que j'y retourne) ? Pas sûr. L'Afghanistan, ça, ça m'intéresse. C'est quoi qu'on retrouve là-bas ? Des Musulmans ou des Juifs ? Quelle sorte de guerre il y a là-bas ? Qu'est-ce qui s'y prépare ? Je l'ignore complètement. Je ne savais même pas (Jim non plus d'ailleurs) que Washington était à l'est, je croyais que c'était dans l'Etat de Washington. Je ne suis pas à blâmer pour cette ignorance majeure après trois années à l'université en droit, philosophie et littérature. Voyez plutôt comment notre beau système scolaire n'a pas su m'apprendre les choses vraiment importantes en dix-sept années d'études. Qu'ignorais-je encore ? Que les gens qui sont pour la séparation du Québec depuis toujours sont des intellectuels, des artistes, des gens qui ont des études universitaires de niveau supérieur. Des déconnectés, semble-t-il. Moi qui ne suis ni artiste, ni intellectuel, ni lauréat d'une maîtrise, affirme que je dois donc être contre la séparation du Québec. Parce qu'à l'heure actuelle j'oscille entre les Etats-Unis, la France, le Québec, l'Ontario, et je vous jure que les frontières sont infranchissables et que n'importe quel peuple fait ce qu'il peut pour se protéger de l'étranger. Le Libre-échange entre les Américains et les Canadiens ? J'en ris ! Avec le Mexique peut-être, on en a de l'argent à faire avec le cheap labor. Je souhaite que les Mexicains fassent leur révolution industrielle cinquante fois plus vite que les Canadiens. On en reparlera de ces pseudo-ententes d'unification. Je ne doute pas que l'Europe-Unie ne le sera qu'à moitié. Je veux pouvoir aller n'importe où n'importe quand sans des formalités à n'en plus finir ! Et laissez faire le permanent guilt trip que vous nous offrez juste parce qu'on a décidé de sortir un peu de notre trou. Eh bien, je ne me suis pas découragé avec Paris et sa bureaucratie universitaire, mais voyez, ils se seront arrangés pour me renvoyer mes choses à chaque fois pour me dire ensuite que je me prends trop tard et qu'il n'y a plus de place. Le plus simple aurait été de me dire que mes résultats étaient insuffisants. Je n'aurais pas tété autant à m'imaginer que j'allais devenir Parisien du jour au lendemain. Gardez-la votre France ! Ça veut coloniser l'univers en entier et c'est incapable de reconnaître ses brebis perdues dans ses anciennes colonies. Qu'est-ce que ça donne de nous envoyer leur gros bonhomme pour venir crier Vive le Québec libre ! si on n'est même pas foutu de reconnaître que les Québécois devraient pouvoir accéder plus facilement à la nationalité française que les restes de la planète ? Ah bon, il y a de l'argent à faire avec les restes ? Tant mieux ! Si un jour je deviens riche, je serai heureux de remettre la moitié de mes revenus à Impôts Canada et au gouvernement ontarien. Puisque j'ai bien l'impression que c'est ici que je vais crever. Bientôt, avec la séparation du Québec, il me faudra renoncer à la nationalité québécoise si je veux rester avec Sébastien au Canada. Et comme les formalités d'usage pour redevenir québécois sont pratiquement impossibles à remplir (je m'y connais en matière d'immigration internationale), j'accepte de mourir chez les Ontariens. Heurk, je vais devenir un Franco-Ontarien ! Il va falloir que je commence à me lamenter comme eux, comme si je n'en avais pas déjà assez d'être une minorité en Amérique du Nord ou au Canada en étant québécois, il va me falloir être la minorité de la minorité en étant franco-ontarien. Et la minorité de la minorité de la minorité en étant québécois, franco-ontarien et homosexuel. J'm'en fous, parce que j'm'en fous de leurs idées de minorités qui vont disparaître. Qu'elles disparaissent et qu'on n'en parle plus ! Pendant ce temps j'ai acheté aujourd'hui une grammaire anglaise ainsi qu'un livre qui va m'apprendre tout ce qu'il y a à apprendre pour devenir au moins le cerveau moyen anglais. Ô descendants of England, be happy, I'm gonna give you my money and my life! Mais attention, j'ai bien envie de vous détester autant que tous les autres et même de vous critiquer jusqu'à ma mort. On ne vit pas dans une société sans la critiquer, ou alors on va s'en faire passer des belles. Surtout en Ontario, ça ne prend pas grand-chose pour que tout le monde se mette à paniquer et que l'on passe une série de lois anti-liberté. Ça prend juste quatre jeunes par année qui se tuent dans un accident d'automobile pour justifier, chaque année, un renforcement infernal des lois en rapport à la jeunesse.

Je viens de parler à Sébastien, il est convaincu qu'il va partir pour New York même si je n'y vais pas. Ses plans sont tellement simples qu'ils effraient. On part, sur place j'essaie de trouver un emploi si entre-temps je n'en ai pas trouvé un. On emménage avec Edward, on va à tous les parties, on rencontre les grosses légumes de la scène de la musique, on les tète, on les suce, on finit par atteindre les sommets des palmarès. New York, tout est permis. J'ai juste peur de ne pas cadrer dans le décor, juste peur de ne pas connaître suffisamment la musique et de passer pour un crétin qui veut se faire du crédit là-dessus. Je me sens comme l'autre moitié du groupe Wham ! de George Michael. C'est lui qui faisait tout, et les deux avaient le crédit. Ce qui fait me demander s'ils ne sortaient pas ensemble ces deux-là. Voyons Roland, pour ce que ça coûte de partir des mauvaises rumeurs sur l'homosexualité, tu devrais t'abstenir d'accuser tout le monde de mériter le calvaire de s'assumer homosexuel publiquement.

 

 

J'essaye d'économiser de l'argent que je n'ai pas pour New York. J'avoue que comme étudiant je sors en masse, je voyage tout le temps, je bouffe partout au restaurant. Bref, hier je suis sorti de la maison pour aller acheter un journal, du lait et des bananes, cela m'a coûté exactement 141,38 $. J'ai fini par acheter un CD de U2, une cassette vidéo de U2 (parce que le gars au comptoir était beau, sic), mes deux livres de grammaire anglaise et presque 80 $ d'épicerie alors que j'ai oublié d'acheter du lait et des bananes. Pas de danger que j'y retourne pour les bananes, je risquerais qu'elles me coûtent un autre 50 $.

Aujourd'hui j'ai reçu deux preuves de notre grosse administration nationale et internationale. Une lettre de Paris-Sorbonne III me disant qu'il n'y a pas de préinscription permise, je dois me présenter entre le 9 et le 20 septembre pour m'inscrire en deuxième cycle. Ils savent très bien que je ne peux aller m'inscrire, revenir au Canada si je suis accepté, demander un visa étudiant, retourner à Paris. Je laisse faire, ils m'ont eu, je meurs, ah ! Ça leur a pris quatre lettres pour enfin me dire ça. Les autres lettres ils me disaient pourtant de leur renvoyer telle chose, attendre telle affaire, la poster de telle date à telle date.

Deuxième lettre que j'ai reçue, l'Université d'Ottawa pour mon inscription en génie. On est rendu en juillet, voilà deux semaines ils m'ont écrit parce qu'ils n'avaient pas mon bulletin de CEGEP. Comment ? J'ai déjà fini un B.A. en littérature à votre université, ils ont toutes les informations possibles imaginables sur mon cas ! Mais non monsieur, votre dossier est éparpillé entre la Faculté des arts, le service d'admission à Tabaret, et nous, nous sommes à Colonel By tout au fond du campus. Retrouver votre bulletin là-dedans prend des délais fort considérables et souvent non fructueux. Mais, vous m'avez déjà accepté l'an passé en génie électrique, où sont donc tous les papiers ? On a tout jeté monsieur, ou on a tout perdu. Maintenant qu'ils ont le christ de papier, ils m'ont renvoyé une lettre aujourd'hui, ils vont bientôt se pencher sur mon dossier. On arrive à la fin de l'été, il n'y a donc aucun moyen de prévoir sa vie au moins trente jours à l'avance ?

 

 

Voilà, mi-juillet, ça fait toujours peur la mi-juillet. L'été achève psychologiquement, les feuilles commencent à freaker, elles veulent crisser l'camp à terre, le froid de certaines journées rappelle les débuts d'année scolaire si terrifiants pour les étudiants. Est-ce la nostalgie qui me fait paniquer quarante-cinq jours avant la fin ? Ou l'incertitude où je suis ? En fait, en plein 14 Juillet, c'est le jour où il me faut oublier la France. Je me suis pris trop tard. Si je m'étais pris entre octobre de l'an dernier et mi-janvier de cette année, j'aurais peut-être été accepté. C'est extraordinaire, il faut prévoir un an à l'avance ce que l'on veut, et eux ils t'acceptent deux semaines avant le début des cours. Que s'imaginent-ils donc ? Que l'on peut radicalement changer nos projets à une semaine d'avis ?

Il y a un article dans le Citizen qui est très écœurant. « Hatfield's failure to help gays lamented », est le titre. Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, notre province voisine, enfin, deux provinces à l'est de l'Ontario, était connu comme étant gay : « [...] it was well-known in the gay community that Hatfield, premier of New Brunswick from 1970-1987, was homosexual. "I find it ironic that Mr. Hatfield was in power for 17 years and never did anything for the community," Williams told the inquiry during public hearings. [...] [Ironique ? Moi je trouve ça écœurant !] Another witness at the blood inquiry said Hatfield's determination to keep his homosexuality secret from New Brunswickers is likely one of the reasons he wouldn't support gay rights. » Quand quelqu'un qui est lui-même gay est prêt à discriminer les gays de peur que l'on pense qu'il soit gay et qu'il perde le pouvoir, on est rendu bien bas. Comme en Ontario, des députés hétéros ont peur de se faire prendre pour des queers (tapettes) parce qu'ils appuieraient un projet de loi aidant les homosexuels. J'en appelle aux gays de la planète, il faut sortir de l'ombre, ne pas avoir peur de crier partout qui nous sommes ! A le dire à ma famille, je n'ai rien expérimenté de bien affreux. Il y a cette période noire de six mois à un an où ils passent à travers les cinq étapes de la mort pour ensuite renaître dans l'acceptation et l'amour. Je ne conseille cependant pas à ceux qui habitent encore chez leurs parents de leur annoncer une telle nouvelle. Ma famille semble trouver cela normal maintenant. Ma mère me dit que je ne peux pas laisser Sébastien pour aller à Paris. Ma sœur accepte le fait que c'est aussi sérieux entre moi et Sébastien qu'entre elle et François malgré leur maison qui achève d'être construite. Bref, plus il y en a qui sortent de l'ombre, plus ça semble normal, moins on souffre. Sans compter qu'il y aura de moins en moins de gays qui vont vainement se marier avec des gens du sexe opposé, ou d'autres qui vont faire des choses aussi insensées que le Hatfield du Nouveau-Brunswick.

Parlant des gays, la parade de 100 000 personnes pour le Stonewall a été dénoncée dans le Citizen, paraît que ce serait 1 200 000 personnes (6 juillet). Il est dit que la parade prenait quatre heures pour passer n'importe quel point. Le gars d'Ottawa se lamente également que les photos qu'on en a rapportées c'est les quelques travestis et nus qu'il y avait alors qu'on a oublié de dire que la plupart étaient en jeans et t-shirt. Ce qu'il questionne c'est l'intérêt des médias à nous montrer comme des gens loin du monde ordinaire. Il est vrai que 100 000 personnes c'est impossible, parce qu'il y avait 100 000 personnes HIV positive aux Gay Games, disait Edward. Ils ne peuvent tout de même pas tous être porteurs du VIH ? C'est doublement impossible parce qu'à Toronto la semaine suivante, une parade pour les gays a attiré cela 100 000 personnes. Je ne crois pas que ce puisse être les mêmes personnes (?). Parlons-en de cette parade à Toronto, dans La Presse du 4 juillet on a un article de grandeur moyenne, dans le Citizen du 4 juillet on a qu'une photo avec deux lignes pour la légende. The Sun of Ottawa (4 juillet, en page couverture, caractères qui dépassent les marges du journal) : "100,000 gays vow fight for rights." The Sun nous montre une photo en page 2, effrayante, si c'est ça l'image que l'on veut transmettre des gays, ça fait peur. Voyez le résumé qu'ils nous offrent : "Toronto's Gay and Lesbian Pride Day ran the gamut yesterday from the divine to the outrageous: 2,000 attended religious ceremony at Maple Leaf Gardens. Bare-breasted woman with pierced nipples hawked T-shirts. Man wearing jockstrap and army boots gave a shoeshine to guy dressed in a tartan mini-skirt." Dans cet article on parle des politiciens qui sont justement gays, mais dans le placard : « Toronto Coun. Kyle Rae also poured scorn on "closeted gay men" in the legislature "who betrayed our community." Rae called the unnamed politicians "some of the most repugnant hypocrites I have ever encountered" and slammed a legislature composed of "cowards and opportunists". » Je n'aurais pu mieux dire. Ainsi il faut être abonné à trois journaux pour être bien informé. Un sleazy pour être au courant des mythes et préjugés qui alimentent le peuple (The Sun ou Le Journal de Montréal en l'occurrence) et deux dits politically correct. Deux, parce qu'ils ont chacun des lignes éditoriales à respecter, et, pour une raison ou une autre, ne divulguent jamais toutes les informations. Même que souvent ils les déforment.

Bon, je vais partir pour Jonquière mardi en autobus ou mercredi en train. Je n'ai plus le choix, ils sont en train de capoter là-bas. J'ai dit à ma sœur que je vais partir pour New York, ils ont commencé à paniquer. Encore des plans de nègres ! A very racist comment, mais je leur ai dit qu'ils me connaissaient, ben oui, encore des plans de nègres.

 

 

Là j'ai le cœur gros comme cela fait longtemps que je ne l'avais pas eu. J'avais de l'appréhension avant de débarquer à Jonquière, je voudrais maintenant repartir aussitôt. Premièrement j'arrive dans cette nouvelle maison de mon père que je ne connais pas et ne veux pas connaître. Je me sens mal quand je suis chez les autres, je n'ai qu'une envie, c'est de partir. Je ne suis pas chez moi et je n'ai pas la disposition psychologique pour passer deux semaines ici. Sébastien m'a appelé hier, il a été refusé en génie. Ce fut la crise de la décennie. Ses parents en ont perdu la raison, tu parles, qu'est-ce qu'ils ont à voir là-dedans. Ils sont plus dépressifs que l'enfant et ça rend l'enfant malade. Parce que le Sébastien n'arrêtait pas de me dire qu'il n'allait pas entrer en génie même s'il était accepté, qu'il travaillerait sur sa musique à Ottawa ou à New York. Il disait même que la meilleure chose ce serait de ne pas être accepté, ça faciliterait les décisions. Mais c'est que quand ça arrive le message est clair, tu n'es rien, tu n'es pas foutu d'entrer dans un programme où tous les flots du secondaire entrent, avec des bourses même. Tu as vraiment l'impression que la société te ferme la première porte de toute et que ta misère est écrite sur ton relevé de notes. Il avait besoin de moi et je n'y étais pas. Mais là, je me demande bien ce qui pourrait nous empêcher d'aller à New York. Ses parents exagèrent, ils n'arrêtaient pas de lui demander ce qu'il allait faire s'il n'était pas accepté. Maintenant, ils l'obligent à garder son emploi à plein temps à la BNR alors que Sébastien ne peut plus le sentir ce job-là tellement il y a du stress et des problèmes. Là ses parents lui disent que Sébastien est con, qu'il aurait dû faire ci ou ça, entre autres, s'inscrire à l'Université de Carleton plutôt qu'à Ottawa. De toute façon, je m'interroge sur l'Université d'Ottawa. Comment moi, Sara et Sébastien avons pu être refusés chacun dans des programmes différents alors que nous avons déjà un diplôme universitaire ? Le génie en plus, c'est supposé être ouvert, les gens qui ont 70 % et qui sortent du collège réussissent à entrer, comme Deschênes. J'ai l'impression que le petit sondage pourri que fait le magazine MacLean depuis quelques années y est pour quelque chose. On pense aider les étudiants à choisir les bonnes universités en comparant les institutions, tout ce qu'on réussit à faire c'est augmenter les exigences d'acceptation et de grossir les bourses aux meilleurs étudiants du monde entier au détriment des autres. Ainsi, fière de sa campagne de 34 millions de dollars, l'Université d'Ottawa refuse tout le monde et paye davantage les meilleurs étudiants étrangers pour qu'ils changent d'université. Ce qui fait que l'accès aux études, ce n'est plus dans leur vocabulaire. C'est drôle, j'ai l'impression que je vais être refusé moi aussi. Ce serait là matière à faire un article dans le journal et une enquête, parce que l'an passé j'avais une moyenne pondérée bien plus basse et j'avais un diplôme en moins.

Je suis dépressif parce que c'est déprimant de retourner chez tes parents et de devoir justifier chacune des choses de ta vie, justifier chacune des choses que tu vas faire. Ainsi, expliquer que je vais aller à New York, je suis fort surpris, ils ont tous bien réagi à cette idée. Du moins, ils n'ont pas fait de crise. Comme dirait Sébastien, ils sont habitués au Roland et à ses idées de fou. Après cela, je me demande bien ce qui pourrait les surprendre. Même leur dire que j'ai rencontré un sugar daddy comme M. Wilkins et que j'ai décidé de le suivre dans sa maison d'Angleterre ne les surprendrait pas. Bref, on s'est bien engueulé, maintenant je suis prêt à retourner à Ottawa. Je sais maintenant que ma vie n'est plus ici et que le plus loin je reste de mon passé, le mieux c'est.

Je devrais arrêter de faire des blagues plates, genre, que personne ne va venir à mon mariage parce que ça va se passer en Ontario et que c'est le bout du monde. Autre blague, j'ai reçu une lettre de Toronto pour un emploi de moniteur de langue seconde dans le nord de l'Ontario et on s'adresse à moi dans les termes de madame. Alors j'ai dit que je n'avais pas encore changé de sexe que je sache, que cela allait venir, mais pas tout de suite. Je me demande quelle portée peuvent avoir de telles blagues même s'ils rient fort. En tout cas, ça enlève les tabous et c'est ça qui compte. Mais il faut que j'arrête de parler de Sébastien, ils vont croire que je fais une obsession et que je suis prêt à le suivre au bout du monde, jusqu'à New York. Eh bien, ils auraient raison de le croire. Il me faut poster mes lettres de demande d'emploi à New York.

 

 

Plus ça avance, plus je suis convaincu que ça ne vaut pas la peine d'aller à New York. On vient enfin de lâcher le morceau à l'ambassade américaine à Montréal, cela peut prendre de six mois à un an avant que le service d'immigration et de naturalisation des Etats-Unis analyse ma demande. Edward m'a envoyé les annonces du New York Times, ils recherchent des bilingues, mais à l'heure actuelle je ne saurais dire si je suis effectivement bilingue dans leur définition.

Le vieux monsieur Dupuis, le pensionnaire chez ma mère, est surprenant. Il m'a raconté ses épisodes avec les hôpitaux. Il est genre très grincheux et exige des soins. Fumeur et alcolo, les hôpitaux ne veulent plus rien savoir de lui. Amédée, lui, est cardiaque et son médecin refuse de l'aider pour la simple raison qu'il fume ! Heureusement qu'on peut encore changer de médecin, mais ça vous montre quel genre de conscience nourrit nos médecins, infirmiers et infirmières. Bientôt on ne va pas aider les sidéens parce que c'est un châtiment de Dieu selon les religieux. Ils le crient d'ailleurs qu'on devrait nous laisser mourir. Ça, ça se voit déjà dans les hôpitaux. A Montréal, les sidéens doivent s'orienter vers les centres spécialisés, la majorité des autres centres refusent de s'occuper d'eux à ce que j'ai lu dans les journaux. Que dire des femmes qui ne sont plus en mariage pour une raison ou pour une autre ? Selon certains religieux américains : they do not deserve anything! Voilà où notre société en est avec l'égalité entre les humains. Bientôt il faudra être dans une famille traditionnelle au sens de la religion, avoir un comportement sans reproche aux yeux de l'Etat, n'avoir rien fait pour tomber malade, et encore, où dessine-t-on la frontière entre ce qui est recherché ou non ? Une tumeur au cerveau apparaît-elle parce que l'on regarde des films pornos ? Imaginez un instant que l'on décide de ne plus traiter les maladies vénériennes, qu'adviendrait-il éventuellement ? En théorie, avec notre société parfaite, il n'y aurait aucun problème. Ceux qui ont péché finiraient par en mourir. Mais enlevez-vous ça de la tête, la société n'est pas parfaite, elle ne le sera jamais ! Et une majorité finirait par crever des différentes MTS. Je vous dis qu'il ne faut pas rester trop loin de ce qu'une gang de malades est capable de dire pour protéger ses propres intérêts, il faut toujours être là pour les dénoncer. Sinon, ça ne serait pas long que ça deviendrait invivable ici. Et ça, il n'y a pas grand-monde qui semble vouloir le voir. Sheep sheep sheep, alléluia, et ils pourront faire ce qu'ils veulent de nous au nom de leur Dieu hypothétique dont on se fout pas mal.

Je suis sorti hier avec Lévesque dans un bar straight de Chicoutimi. J'ai rencontré ma cousine Marie-Pier. Je lui ai dit que j'étais gay parce que je savais qu'elle le savait. Bien sûr, elle m'a répondu qu'elle le savait depuis longtemps. Elle dit que c'est son frère qui le lui a dit. Paraît que c'est moi qui le lui aurais dit. Cela me surprend. Ou bien j'avais vraiment bu, ou bien c'est là le pire mensonge que l'on puisse entendre. Ça paye de vouloir leur dire, c'est là qu'on comprend qu'ils savent depuis longtemps. Marie-Pier me disait que l'homosexualité c'était quelque chose qui courait vite de bouche à oreille dans la famille. Elle a commencé par me dire que, si j'étais heureux là-dedans, elle était bien contente pour moi. Son ton était tellement méprisant que je suis resté mal. Ensuite elle a dit que la famille ne serait pas plus surprise d'apprendre que j'ai le sida. Tabarnack ! Est-ce que je t'accuse d'avoir des champignons dans le vagin, ou des morpions, parce que tu sors souvent sans ton copain dans le bar où on flirte le plus en ville, moé ? P'tite crisse d'enfant pure, sors donc un peu pour voir si tous les gays ont le sida ! J'y ai dit qu'il fallait que je retourne voir mes amis, ça me donne un avant-goût de ce qui se dit dans la famille.

 

 

On m'a beaucoup dragué au Zénith. C'est la première fois qu'on me drague autant dans un bar straight. Est-ce parce que j'ai vieilli un peu ? ou bien c'était le gros bouton qui avait décidé de me pousser sur le menton ? Le meilleur c'est qu'il ne paraissait pas avant que je décide de le squeezer pour faire sortir le blanc et le sang. Mais c'était un bouton non squeezable, il n'y avait rien dedans et je m'obstinais à faire sortir le tout. Résultat, la première chose que Dominique m'a dite lorsque je suis sorti de la salle de bain, c'est qu'il fallait me cacher ça au plus vite. Odette a essayé, Dominique a essayé, ma mère a essayé, du fond de teint, du rouge à lèvre couleur peau, un fond + un tube à beige, bref, des millénaires de perfectionnements en maquillage n'ont rien donné. Je suis vraiment déçu, le maquillage, ça ne marche pas ! J'aimais mieux sortir avec une grosse tache rouge sur le menton qu'avec une tache de peinture qui paraissait. Voyez, ça ne m'a pas empêché d'être dragué.

Deux jours après je sortais avec Sylvain dans le bar gai MYF de Chicoutimi. On avait été au Vieux Pub avant, mais là c'est définitivement trop vieux. Bien sûr, tout le monde nous regardait. Au MYF, on me draguait un peu moins. C'était plus discret qu'au Zénith. Les gars et même les filles sont plus beaux au Saguenay-Lac-St-Jean qu'à Ottawa, Montréal, Paris ou New York. Ce n'est pas des blagues, ils sont vraiment tous beaux. Je me suis mis à m'inquiéter, en arrivant chez moi j'ai ressenti le besoin d'appeler Sébastien pour m'assurer qu'il existait encore. Il y en avait un sans gilet, un deuxième plus tard dans la soirée, sont crissement beaux, mais pas touche, si beau et sans gilet, ça a couché avec tout le monde. Sylvain ne s'intéresse à personne. Il n'a même pas regardé le monde je pense. C'est lui qui pourtant est libre et qui se lamente d'avoir eu juste un copain en trois ans, pendant huit mois seulement (le gars ne s'acceptait pas). On a rencontré Dominique sur place (pas ma sœur). Elle était beaucoup plus gentille qu'à notre première rencontre l'été d'avant. On aurait dit qu'elle était contente de voir du monde. C'est d'ailleurs ce qu'elle a dit lorsque l'on est allé au Privé, le bar de lesbiennes en bas du MYF. Elle dit que ces filles sont contentes de voir du monde quand il en arrive, et que du monde, c'était moi, Sylvain, elle et son amie. Je suppose qu'elle excluait cette dernière, en fait, le monde c'était elle tout court. Elle a une haute opinion d'elle-même et je comprends pourquoi. Selon Dom, la majorité des lesbiennes du bar étaient boutchs, en d'autres termes masculines. Dominique est tout ce qu'il y a de plus féminine, maquillage au premier plan. Excusez-moi, je ne désire pas entrer dans le débat des traîtresses chez les lesbiennes, c'est-à-dire celles qui se rasent le poil des jambes, je vous confesse que je m'en fous qu'elles soient poilues ou non. L'amie de Dominique, ô ironie, c'est ma grosse Allemande (qui n'en est pas une) aux-seins-lourds-qui-pendent-très-bas et qui fascinait mon cerveau l'été passé en même temps que je découvrais la pureté de certaines jeunes filles du bar le Caméléon. Cette fille est effrayante, habillée en grosse alternative, cheveux courts, j'étais presque heureux qu'elle me parle et qu'elle constate que je n'étais pas un beau petit garçon pur et que moi aussi j'écoutais Bérurier noir. Bref, c'était l'éléphant aux pieds d'argile. Elle est sensible, on sent qu'elle a besoin d'affection, et le mot marge, elle l'a pris dans son sens le plus large. Ce n'est pas moi qui accuse toutes les lesbiennes du Saguenay d'être des boutchs ! C'est Dom et son amie (qui n'est pas sa petite amie). Il y a que Dominique m'a vraiment pris pour un jeune con l'an passé et que cette année sa façon d'agir a changé du tout au tout sans que je puisse m'expliquer pourquoi. Elle disait que la semaine passée elle pensait justement à Sylvain et à moi. Etais-je flatté ? Je l'ignore. On a vu une petite fille pure danser comme une folle sur le plancher de danse du MYF, je lui ai demandé si elle la connaissait, elle m'a dit oui et que dans sa cervelle c'était vraiment Zérrrroooo. La façon dont elle m'a dit ça, ça méritait de se retrouver dans un film. Ensuite moi et Sylvain sommes allés à La Caverne, le nouveau bar de François, le gars à qui appartenait Amadéus le Disquaire dans le temps. On a exactement les mêmes goûts musicaux. Hier j'ai fait un peu le cave en me donnant en spectacle, seul sur la piste de danse. Mais lorsque je demande The Smiths et que la chanson qu'il met c'est How soon is now?, il y a de quoi danser, surtout avec six bières dans le corps. Saoul mes amis ! J'ai été direct au but avec Fred, je lui ai dit que les bars gais dans le coin ça faisait pitié, que la musique c'est pourri. Il a dit que c'était vrai. Je lui ai ensuite dit que la Renaissance dans le temps, ça c'était un bon bar gai. J'ai comme l'impression qu'il est gay.

 

 

La crise allait éclater, j'aurais dû m'en douter et la prévenir, mais voilà, les choses sont ainsi faites ici que ça explose lorsque l'on s'y attend le moins. Croyez-vous que je n'aie l'expérience depuis le temps ? Je fais tout pour essayer de ne pas trop en faire, même jusqu'à ne pas sortir de la maison, mais voilà qu'aujourd'hui j'ai dit à ma mère qu'elle mettait beaucoup trop de beurre sur le pain. Ça tombait mal parce qu'elle était fatiguée de son avant-midi de travail où elle garde quatre enfants à 1 $ l'heure, et qu'en plus, le grand-père venait et elle n'avait pas eu le temps de faire son ménage. Pour ajouter au tout, Amédée a décidé de sacrer le camp parce que je serais selon lui quelqu'un qui chiale tout le temps. J'imagine que j'ai des torts dans cette histoire, je passe un commentaire sans m'en rendre compte, ma sœur est comme ça aussi, et surtout mon père. Mais maintenant que la famille est définitivement éclatée, il faut faire avec Amédée, le chien, M. Dupuis, Odette, Louiselle, Valois, Patrick et sa copine, la fille d'Amédée et son copain. Peut-on vraiment essayer de contenter toute cette nouvelle famille que l'on m'impose ? Bien sûr, mais même à essayer ça ne fonctionne pas. Le vrai problème c'est Amédée. Ma mère s'accuse elle-même, mais on sait que c'est Amédée. C'est lui qui marmonne en arrière et qui ne dit jamais rien jusqu'à ce qu'il claque la porte parce que ma mère ne nous dit jamais rien non plus. Il faut s'adapter, il faut prendre sa place et ne rien dire, il faut essayer de développer une complicité, bien que ce soit difficile avec des hypocrites qui font semblant que tout va bien en disant que rien ne va dans notre dos et que les agents de liaison ne font pas leur travail, c'est-à-dire en nous conseillant clairement de ne pas faire ci ou ça. Ça me donne encore l'impression d'être un mauvais garçon, quelqu'un qui ne sait pas vivre, pourtant, quand je regarde à côté, j'ai l'impression que nos petits problèmes sont tout de même banals. Pierre-Marc semble être sur la drogue, il boit comme un déchaîné chaque soir, il vient de perdre sa blonde, il a fait trois accidents avec l'auto d'Harold en trois jours à cause de l'alcool. Marie-Anne ne rentre plus le soir, à la plage elle disparaît avec des gangs de gars que l'on accuse de voler des roulottes. La situation dans la famille du côté de ma mère ne tient plus qu'à un fil, ma mère est maintenant incapable de sentir Tania, elle trouve qu'elle chiale trop après Fernand et qu'elle fait tout le contraire de ce qui serait normal avec ses enfants. Pourtant, lorsque ma mère s'est mise à pleurer tantôt, j'ai dit que je comprenais maintenant, que j'allais essayer de faire un effort à l'avenir, qu'Amédée, j'allais essayer de m'en rapprocher pour rire avec lui. Semblerait que l'épisode de l'ordinateur que je lui ai donné soit passé et que maintenant il me faudrait faire un autre geste pour réussir à m'entendre avec. C'est bien, mais c'est à sens unique. Ma mère m'a dit en plus que c'est déjà très difficile pour son copain d'accepter les homosexuels, qu'il est incapable de les sentir, mais si en plus il fallait qu'ils se lamentent, là, c'est trop. Elle dit que M. Dupuis lui a dit que les végétariens il connaissait ça, ils finissent tous dans des sectes religieuses bizarres puis se font mettre en prison. Puis quoi encore ? Elle dit qu'il ne faudrait jamais qu'il sache que je suis gay, ce serait la guerre. Elle dit qu'il veut tous les tuer. Je me demande ce qui flotte dans le cœur d'Odette, j'imagine que je vais le savoir avant de partir, sinon, le motton va rester, ils vont se contenir jusqu'à ce que je parte. Est-ce un bon moyen de régler un problème ? Ils voudraient que l'on soit hypocrite à mort. Qu'on les flatte à ne plus finir, qu'on dise que tout est beau et bon, même quand ce n'est pas le cas. Et on le fait, mais pas assez à leur goût.

C'est l'enfer dans la famille parce que Pierre-Marc vient de décider qu'il allait faire électrotechnique au CEGEP plutôt que l'ingénierie à l'université. Bien sûr, Harold était le premier à dire que j'étais un médiocre lorsque j'ai lâché les sciences pures au CEGEP et que j'ai abandonné le droit. Je ne vaux pas grand-chose à ses yeux, à l'entendre ses enfants allaient devenir médecins. J'ai abordé la possibilité d'aller en génie devant le grand-père, ses yeux se sont illuminés. Je regrette de lui donner de faux espoirs, je n'étais pas pour lui dire que je m'en allais à New York, quand même. Je lui ai répété quatre fois que ça allait attendre un an parce que j'allais prendre un arrêt pour travailler. Il m'a dit qu'il allait payer mes études (après s'être assuré que j'avais bien l'intention de les finir et d'avoir demandé si j'en avais les capacités). Il m'a dit de ne pas hésiter à l'appeler si j'avais des problèmes et que j'étais en génie. Autrement, crève de faim mon p'tit garçon, parce qu'on s'en fout. Ainsi donc la société s'organise pour aider et tout donner à ceux qui deviendront médecin, ingénieur ou avocat, alors qu'eux, ils n'auront pas de problèmes plus tard. Le reste, on ne les connaît pas. Mais quels sont donc leurs intérêts ? S'imaginent-ils que si l'on est ingénieur on va les soutenir plus tard, et que sinon il n'y a aucune chance qu'on les soutienne ? Il a dit qu'il fallait au moins que l'on me réchappe, genre, qu'il fallait que l'on me conduise quelque part. Comme si mon diplôme en littérature, ça, ça ne valait rien. Ma mère et Odette en ont long à dire sur la famille de mon père de Desbiens qui n'osait pas, encore aujourd'hui, se mélanger avec les Champagne parce qu'eux sont des intellectuels et que les Champagne sont des gnochons. Je commence à voir clair. Je commence à croire que je suis vraiment mal tombé dans cette famille de malades dont plus de la moitié des seize enfants sont ingénieurs alors que l'autre moitié ne tient plus à terre et veut absolument sauver l'honneur de la famille en boostant les enfants. Ces gens-là auraient intérêt à sortir de leur trou, ils verraient que le commérage se perd dans les grandes villes et que l'honneur, ça ne veut plus rien dire. Faut pas avoir d'orgueil dans la vie. Ou du moins, il ne faut pas en faire une obsession. Mon père s'inquiète beaucoup avec moi parce qu'il trouve que je vais nulle part. J'avoue que c'est peut-être vrai, je m'en fous. Tout ce que je sais pour l'instant c'est que j'ai franchement hâte de décrisser d'ici, et ce ne sera pas parce que je n'aurai pas fait d'efforts. Puis je vais faire l'hypocrite, je vais leur dire que mes vacances ont été merveilleuses. J'aurai été une seule fois à la plage et je n'aurai même pas fait de camping. Trop cher, trop compliqué. Eux, ils sont incapables de comprendre pourquoi je veux me retrouver trois jours seul dans les bois pour refaire le plein d'énergie, parce qu'eux ça ne leur arrive jamais de voir que leur univers est tellement stressant qu'il faut s'en éloigner parfois. Sont incapables de comprendre que je puisse dépenser dix dollars parce que je suis supposé être pauvre. Pendant ce temps ils dépensent à la pochetée sur toutes sortes de choses inutiles sans s'inquiéter outre mesure. Enfin, à les entendre, si j'ai bien compris, je suis plus riche qu'eux en ce moment.

Ouh là là, j'ai parlé avec ma sœur en une soirée au chalet à son copain, on s'est vidé les entrailles. J'ignore si ça fait du bien ou si au contraire ça nous renfonce dans les problèmes, mais moi je sais que ça me renfonce. Parce que les problèmes de la famille are deeper than I thought. Où donc étais-je moi ? Comment donc ai-je pu oublier des choses qui sont davantage marquées dans le cœur de ma sœur ? Au début j'avais peur, quand ma sœur boit huit bières, habituellement une crise va suivre. J'y ai goûté plus d'une fois. Là, par miracle, la crise n'a pas éclaté. Mais à la fin, il était temps que l'on aille se coucher, ça s'en venait. Conclusion, tous les gens qui l'entourent sont des malades, des parents jusqu'à Nancy en passant par tous les techniciens du bureau et les ingénieurs seniors. Disons qu'elle avait bu. Mais j'apprends à me souvenir que nous étions des enfants battus. Voilà, certains en déduiraient que ça explique pourquoi je suis homosexuel. Bien sûr, battez vos enfants, ils deviendront névrosés, homosexuels ou premier ministre. Il est vrai cependant que chez nous ça fonctionnait aux coups de pied et aux claques. J'apprends aussi que ma sœur était la plus droguée et folle de la ville avec ses amies. Bon, je le savais déjà, mais enfin, c'est pire à chaque fois que j'en entends davantage. Même François prenait de la drogue en masse. Plus de doute maintenant, tout le monde a pris de la drogue. Ma mère dit que je ne suis pas mieux parce que je suis alcoolique et que dans sa définition la bière c'est de la drogue. Ma sœur volait de 10 $ à 15 $ par jour à ma mère pour la drogue, je me demande si on peut encore me reprocher mon voyage en France de l'an passé. Ce n'est pas suffisant d'avoir pleuré avec ma mère et ma sœur aujourd'hui, Odette aussi pleurait ce soir à la maison. Des problèmes avec son père, je pense que la famille l'accuse de quelque chose à tort et que le père ne veut pas comprendre qu'Odette n'a pas tous les torts. Il en aurait parlé à Jean-Marc qui l'aurait répété à Odette et voilà que l'on va essayer de régler la question avant que le cancer emporte le vieux dans sa tombe. Il n'y a pas que nous qui avons des problèmes ! Ça n'ose même pas l'avouer et ça nous juge à mort. Bref, quand ma mère me met dehors, ce que l'on me cache c'est que ma sœur l'appelle pour lui dire qu'elle n'est plus sa mère, qu'elle ne veut plus rien savoir d'elle, la traite d'esti de chienne. Je comprends maintenant pourquoi ma mère pleurait tant, moi qui voulais mourir. En plus qu'on avait caché la vérité à tout le monde, surtout à ma sœur, et que tout ce monde s'est assis avec moi pour me faire comprendre que je devais faire un effort avec Amédée, que jamais je ne réussirais à m'entendre avec qui que ce soit. Bref, c'est moi qui ne savais pas vivre. Alors, quand ils ont su le fond de l'histoire, l'alcoolique que ma mère avait ramassé, qu'il m'avait foutu dehors sans raison valable, ils se sont tous retournés contre ma mère alors que moi j'avais fini par accepter que c'était moi le fauteur de trouble. Comme à l'heure actuelle d'ailleurs. Je veux repartir parce que j'ai l'impression que certaines personnes ne peuvent me sentir, ce qui en bout de ligne me rend tout de même coupable indirectement de causer du trouble par ma seule présence. Mais Amédée agissait comme ça avant de savoir que j'étais gay, maintenant ce serait pire, aucun pardon possible. L'homophobie existe bel et bien, mais il est inutile de cacher son homosexualité, ils finissent toujours par tout savoir. J'apprends aussi, par ma sœur, que ni ma mère ni mon père n'ont accepté mon homosexualité. On refuse de m'en dire davantage mais paraît qu'ils ne l'accepteront jamais. Quelle belle mise en scène ! Ma sœur par contre l'aurait accepté à 100 % et prendrait ma défense partout où elle pourrait. Tant mieux si c'est le cas, c'est elle qui a réagi le plus mal de toute façon. Je me souviendrai toujours de sa crise dans l'auto au jour de l'an, avec Néomie en plus. J'apprends aussi que c'est Néomie le problème. C'est elle qui allait se vider le cœur à ma sœur, j'ignore ce qu'elle lui a dit, mais ma sœur en a perdu la raison. Genre, j'm'en fous ben de tes problèmes de petite fille qui se trouve un premier chum gay, moi c'est mon frère ! J'étais avec Sébastien à Ottawa dans ma chambre, ma sœur entendait des craquements et se rongeait les sangs dans son lit, s'imaginant le pire. Elle pensait que j'étais en train de prendre le sida pendant qu'elle était dans sa chambre à rien faire. C'est là qu'a éclaté la crise et qu'il me fallait déménager. J'avais trouvé une chambre et finalement il m'a fallu rester pour les trois derniers mois. Elles refusaient que je reçoive Sébastien alors qu'elles, chaque soir, recevaient Eric et Jacques accompagné de son enfant de quatre ans. Quelle injustice, pardonnable pour le contexte j'imagine. Mais que pouvions-nous faire moi et Sébastien ? On ne pouvait aller ni chez lui ni chez moi. Ni l'un ni l'autre ne pouvait payer une chambre d'hôtel histoire de se retrouver ensemble, même juste pour s'embrasser ou se tenir la main. Ma sœur aime exagérer les volées qu'elle a mangées. Je l'écoute et je dois me demander si c'était aussi l'enfer. En fait, n'ayant jamais connu autre chose, tout me semblait normal. Si c'était à recommencer, pas de problème pour moi. J'ai été tellement sage comparativement aux autres, à ma sœur surtout. Moi c'est plus tard que j'allais emmener la crise : hey, by the way, I'm gay! Attestant la note parfaite de zéro à mes parents pour l'élevage des enfants. Perdants sur toute la ligne. Enfin presque, ma sœur est finalement ingénieure. Mais à quel prix ? Elle avoue avoir été obligée du début jusqu'à la fin. Elle n'avait pas le choix. J'avoue que c'est vrai, car comment peut-on demeurer en génie lorsque l'on a coulé cinq cours la première année ? Ma sœur m'a avoué qu'elle me détestait dans le temps et je comprends aujourd'hui pourquoi elle jouissait quand c'est moi qui mangeais la volée. J'ai toujours cru que j'avais été plus battu qu'elle, elle pensait la même chose. Quand elle recevait des coups, je pleurais pour elle, mais elle, elle pensait qu'ainsi justice était rendue, qu'enfin c'était à mon tour. Par la suite, semblerait qu'on lui répétait sans cesse que j'avais toujours des 100 % à l'école, que j'étais sur mon ordinateur, je programmais, j'étais un brain. Elle avait effectivement toutes les raisons de me détester. Ce que les parents n'avaient pas prévu, c'est que les sciences je les balancerais sous prétexte d'aller en droit. Pire, j'ai balancé le droit sans leur rien dire, pour qu'ils constatent ensuite qu'il était trop tard pour tenter quoi que ce soit. C'est ce jour-là que tout s'est détérioré et que mes parents m'ont définitivement lâché. Le grand-père aujourd'hui disait, pour m'encourager à aller en génie, que j'avais toujours été plus intelligent que ma sœur. A moi on me disait exactement le contraire. C'est drôle que tout à coup cela refasse surface. Après mes presque tentatives de suicide, encore cette année, parce que j'ai toujours eu le sentiment d'être un moins que rien qui n'arriverait jamais nulle part dans la vie. Vous savez, c'est ce genre de blabla qui détruit les familles. Ces comparaisons qui font que les enfants ne se parlent plus entre eux, qu'ils souhaitent que les autres meurent étouffés. Mon oncle Rémi en est à sa deuxième tentative d'étranglement de ma tante Audrey-Anne. Terrorisée, elle refuse de le poursuivre en justice. Son but à Rémi est de pouvoir habiter la maison avec sa maîtresse, sans que ma tante reste là. On ne peut pas dire qu'il ne s'en passe pas des choses dans cette famille de chrétiens catholiques jusqu'aux dents. Ma sœur a terriblement peur d'aller passer un test du sida, elle dit qu'elle a couché avec des gars de toutes les nationalités et elle s'imagine que c'est impossible (tout à coup elle se réveille) qu'elle n'ait pas le sida. Elle a très peur de l'avoir donné à son futur. Mon père, lui, ne se pose même pas la question avec ses différentes maîtresses. Dieu sait comment tout ce monde-là s'inquiétait et s'inquiète encore pour moi. Le proverbe le dit, commence par t'inquiéter avec toi-même, ensuite va renifler chez ton voisin et fais courir des bruits. C'est ça la vie dans les familles traditionnelles. Je comprends pourquoi plus personne ne se parle dans la famille, avec tous les commérages, qui voudrait ne pas fuir ? Lorsque même ton père fait partir les rumeurs, il n'y a plus rien que tu peux faire pour contrôler les miettes de ta vie que les gens ont interprétées à leur façon, toujours négativement. Ma mère s'est remise à pleurer de plus belle aujourd'hui en se rappelant ce que mon père disait, qu'elle avait tellement un gros cul qu'il ne l'emmènerait jamais jouer aux quilles, ça découragerait tout le monde. Elle trouve le cœur pour en rire en même temps qu'elle en pleure. Je ne veux pas alerter la planète, mais ma mère est moins grosse que la majorité des mères de famille de ce monde. Une fois il avait sorti une de ses petites culottes, l'avait montrée à toute la visite et avait dit que c'était malheureusement tout ce que ça femme pouvait porter. Lorsque tu regardes mon père pourtant, il a l'air très distingué, les femmes se l'arrachent. Ce sont des comportements que les gens ne voient même pas. Il doit toujours faire son commentaire mal placé, on me reprochait aujourd'hui d'être un peu comme ça. C'est très vrai, j'ai été programmé en ce sens. Dorénavant j'aurai une défense, je dirai que c'est la faute à mon père et que mon grand-père n'a pas aidé. Mon grand-père brandirait sa christ de religion s'il venait à savoir que je suis gay, d'ailleurs il serait surprenant qu'il ne le sache pas. Pourtant les rumeurs courent qu'il est gay. La vie est ainsi faite qu'il faut sauver les apparences. Vivre en fonction des autres et seulement en fonction des autres. Plus besoin de Dieu pour nous juger, les autres s'en chargent. Un jugement dernier ? Pourquoi faire ? Les remords nous détruiront bien suffisamment pour que Dieu finisse par dire que notre dette est payée. On dit que la naïveté c'est dangereux, moi je regrette mon éveil au monde des adultes. La prise de conscience de ce qu'il me faudra sans cesse affronter jusqu'à la fin de mes jours. Je suis si bien dans le fond d'Ottawa, tout m'arrive avec distorsion, je peux encore raccrocher quand ça ne fait plus mon affaire. Vivement mon isolement complet dans une montagne quelque part. S'il me faut m'isoler, tant pis, je suis prêt pour la vie en solitaire loin de ces relations avec autrui.

 

 

Demain je repars, je n'ai pas le choix. Patrick s'en vient et il lui faudra bien coucher quelque part. J'ai fait semblant que ça tombait bien, il arrivait quand je partais, j'essaye de leur faire croire que je ne pars pas à cause qu'il arrive. De toute façon il n'y a que ma sœur qui m'ait prouvé qu'elle voulait que je reste plus longtemps. Ma mère peut bien continuer à pleurer, j'imagine que cela veut aussi dire qu'elle voudrait que moi et Amédée ça puisse bien aller, mais je crois que c'est sans espoir, du moins pour cette fois. Elle sera satisfaite si je pars, malheureuse à la fois. C'est ça l'amour, ça exige des sacrifices. Bullshit. Mon père n'a rien dit, il m'a dit d'accord tu pars demain. En fait, ça règle le problème du couchage de Patrick et de sa belle copine. Mon père doit se sentir mal. Ah ! ces enfants qui ne sont plus capables de foutre le camp de la robe maternelle, c'est du masochisme ma foi. Ils sont hypocrites jusqu'au bout, jusqu'à ce que la soupape saute. Alors là, les risques que l'on ne revienne plus s'agrandissent. Une semaine de plus, Amédée et ma mère c'était fini. Peut-être que je devrais aller passer une autre semaine chez ma mère ? Ah non, trop dangereux, voyez l'oncle Rémi qui veut étouffer Audrey-Anne, ça pourrait donner des idées à Amédée. Un nouveau Amityville la maison du diable, on se ferait tous tirer au fusil durant la nuit parce qu'il aurait recommencé à boire. Moi le premier, je suis gay. C'est drôle comment en deux jours seulement on peut en apprendre des choses. En comprendre des choses. Ainsi le père d'Odette serait un alcoolique permanent depuis son jeune âge, un vrai paranoïaque, il a toujours cru que ces seize enfants complotaient dans son dos pour lui voler ses deux choses les plus importantes : sa maison, sa voiture. Il disait à tout le monde que ses enfants essayaient de le faire interner, Odette au premier plan. Il était extraordinairement violent. Bon dieu d'alcoolique de fou ! Incapable d'avouer qu'il avait tous les torts, sur son lit de mort, cancer généralisé, drogues assez puissantes pour achever un cheval, il vient de renouveler son permis de conduire et marmonne contre Odette. Et cette dernière qui se ronge les sangs et en pleure... I can't wait to go home, fuyons cet univers malsain qu'est la famille traditionnelle tant vantée par la religion !

 

 

Chez Sébastien ça ne va pas mieux. Sébastien en a par-dessus la tête d'être obligé d'aider son père avec la serre, les fenêtres, finir le toit sur la serre et puis quoi encore. Les enfants sont-ils des esclaves ? En plus, il paye 150 $ par mois aux parents, ça ne les contente pas. Son père il chiale, il chiale après Sébastien sans cesse. C'est le temps qu'il parte et ça tombe bien, on s'en va. Ses parents l'ignorent encore. Ils provoquent la fuite sans le savoir, ils vont bientôt se retrouver complètement seuls, et là, ils vont paniquer parce qu'ils sont vraiment dépendants de leurs enfants et semblent parfois l'ignorer. L'année prochaine Sara se marie et déménage avec son copain. Quand Sébastien a été mis dehors ou obligé à partir par sa famille voilà quatre ans, parce qu'il était gay, peu longtemps après la famille regrettait amèrement et voulait qu'il revienne. On dirait que les parents finissent par ne plus voir clair. Ils finissent par s'encroûter et à sans cesse exiger des choses. Souvent les enfants ne peuvent plus vivre avec leurs parents et ce n'est pas toujours la faute aux enfants, c'est les parents qui sont incapables de s'adapter aux réalités, quand les enfants ne sont plus des enfants en fait. Peut-être aussi que les enfants ne veulent pas accepter qu'ils ne sont plus des enfants, mais le problème c'est autant les parents. Dans l'autobus j'ai vraiment compris toute l'indépendance que j'avais acquise. Maintenant je n'ai plus à attendre après mes parents pour vivre. Maintenant je n'ai plus à aller à l'école si je ne veux pas. Maintenant je peux partir pour n'importe où sans avoir de comptes à rendre, m'installer pour aussi longtemps que je veux ou peux selon les lois, recommencer une vie du jour au lendemain. Sentir la liberté, même si elle n'existe pas. A force d'être cynique, on devient lucide.

Sébastien m'appelle et me dit que son père pleure. Sa mère vient juste de lui dire : « J'espère que tu n'auras jamais d'enfants ! » Toc, la guillotine vient de tomber, celle que j'attendais, mais je ne croyais pas qu'elle frapperait si fort. Au début je pensais que son père pleurait à cause de ses mauvais souvenirs de guerre, les Allemands qui sont venus tuer tout le monde, je ne sais pas moi, je sais qu'il vivait durant la guerre. Mais voilà que c'est parce que Sébastien vient juste de leur annoncer qu'il veut partir pour New York. Quoi ? On veut partir pour trois ou quatre mois, six à la limite, et ses parents se mettent à pleurer ? Comme c'est attendrissant, c'est le moment où l'on apprend que nos parents nous aiment. Après avoir eu l'impression qu'ils faisaient tout pour nous décourager et se débarrasser de nous. Il ne faudrait vivre qu'en fonction d'eux ? Eh bien, s'il me faut me battre avec eux, je le ferai, mais je ne gagnerai pas. C'est terminé, les pleurs font toujours leur effet, Sébastien ne voudra jamais partir. Sébas me disait que maintenant qu'il ne serait jamais ingénieur, ses parents ne voudront jamais l'aider pour son hypothèque, c'est trop risqué. Jamais on ne pourra partir, son père s'est mis à pleurer ! Et mon père qui encore cette semaine me disait qu'un homme ça ne pleure pas. Cela désarme complètement. On a envie de leur offrir le monde après ça, tout leur donner ce qu'on peut, devenir ingénieur s'il le faut. Est-ce possible que les parents reposent autant d'espoirs sur leurs enfants ? S'ils tiennent tant à nous, pourquoi leurs actions vont dans le sens contraire ? Pourquoi leur aide doit-elle être conditionnelle ? Dieu qu'ils ne se mêlent pas de leurs affaires ! Ils sont toujours là à essayer de contrôler nos vies. La paix ! Vous l'avez vécue votre vie ? Laissez-nous vivre la nôtre ! Il n'y a pas de si grand sacrifice que vous faites qui mériterait que l'on vous offre le monde. Et s'ils font un quelconque sacrifice pour nous, là, c'est fini, nous leur devons tout ensuite. Il faudrait leur en remettre dix fois le montant, en argent ou en fierté. Se peut-il qu'ils se targuent sans cesse à qui peut l'entendre qu'ils ont les meilleurs enfants du monde, qu'ils étudient ou étudieront en génie, qu'ils seront des avocats, et quand arrive le temps de contredire le tout à qui a entendu ces histoires, c'est là que la dépression commence ? Sébastien n'est pas accepté en génie. Personne ne l'a su, sauf sa famille immédiate. Moi, pas de complexe, lorsque j'ai été refusé en maîtrise parce que je suis trop poche, tout le monde l'a su, je l'ai crié partout sans exception. Même à la cousine Marie-Pier, ce qui veut dire qu'à l'heure actuelle tout le monde est au courant : je suis cruche ! Quelle douleur pour mes pauvres parents qui n'achèvent plus de s'illusionner sur mon avenir. Je me demande quelle phase ils traversent quand c'est accompli et que ma sœur est effectivement ingénieure. On se retourne vers moi pour me dire, watch out, tu nous as joué dans le passé, mais maintenant tu vas faire ce que l'on te dira. La mère de Sébastien a dit qu'il fallait que Sébastien remplisse les formulaires de chaque université du Canada pour qu'il entre en génie l'an prochain, à n'importe quel prix. My God! He's 26 now! Let him enjoy life a bit! He has done five or six years of university, it's enough!

Ah, je n'en peux plus, changeons de sujet. Dans le Citizen du 31 juillet, en première page, on voit une gang de jeunes lavés du cerveau qui s'amusent à se rencontrer en des congrès pour convaincre leur génération de demeurer vierge jusqu'au mariage. S'ils n'ont pas été brainwashés par leurs parents ou la religion, eux, je me demande bien de quelle planète ils débarquent. Naturellement, le mot God revient à toutes leurs phrases. Tous ces vierges sont là pour nous expliquer tous les problèmes qu'impliquent le sexe avant le mariage sans même l'avoir expérimenté. Ils vont jusqu'à dire qu'il ne faut même pas donner un petit bec ou se tenir la main. Pourquoi manger et respirer alors ? Qui sont-ils eux pour venir nous dire de nous abstenir avant le mariage ? Ce n'est pas pour rien qu'ils parlent de God's plan all the time. Go back home, have sex, and come back after to tell me if it was better! Moi je dis qu'un jeune qui est rendu là pour parler de virginité c'est un jeune obsédé par l'idée d'avoir du sexe et qui a un problème psychologique profond. Surtout quand ils commencent à voir ça comme une maladie, ces jeunes-là ne seront pas normaux en mariage, ils vont avoir le sexe en horreur, comme les femmes dans le temps qui ne jouissaient pas en faisant l'amour parce que leur curé leur disait que c'était péché. Une folle s'avance pour dire qu'après cinq ans de vie commune avec son copain, elle est redevenue vierge par un reborn et que l'on peut recommencer à zéro parce que Dieu nous pardonne. Eh bien si c'est vrai, let's have sex, God will forgive you anyway. Tu auras juste à te confesser cinq minutes avant le mariage. Il y en a des estis de fuckés, j'te jure...

 

 

Août ! Août, mes amis ! A-ouuuhhhhhhh ! Time for a change, a radical one! Tout s'est bien déroulé depuis le début, organisation parfaite du temps, sans planification, évidemment. Ça commence par le toit chez Sébastien, les vacances chez moi, puis embranchement : ou bien je trouve un emploi chez Bell Canada comme téléphoniste parce que j'ai une entrevue mercredi matin, ou bien on part pour New York d'ici pas longtemps parce que Sébastien va avoir une entrevue pour un emploi comme counselling en ordinateur à 84 000 $ U.S. par année. Si cela est possible. Edward travaille justement à placer des gens dans le domaine de l'informatique. Emploi available immédiatly. Me semble me voir déjà aller au Village Voice pour leur dire que leur journal manque d'ethnicité et que c'est le temps qu'un jeune branché ait sa chronique française, même s'il est pour travailler gratuitement. New York en moins de trois semaines ? Mieux que toutes mes espérances. Les parents qui sont au courant et d'accord en plus, ou du moins ne me feront pas un roarrr gigantesque. Je vais exploser !

 

 

Vivre autant sur les vicissitudes que moi à l'heure actuelle, cela me semble impossible. Sébastien n'en veut pas de son emploi à 84 000 $ U.S. par année. Il veut faire de la musique à plein temps. Or, il ne veut plus partir pour New York parce que ses 21 000 $ Can. vont disparaître dans le temps de le dire. Je vois bien qu'il ne veut même pas crisser le camp d'Ottawa. Encore un p'tit garçon qui ne s'appartient pas, mais qui appartient à ses parents. Là je sais qu'il me manque quelques clés. Sébastien n'ose plus me dire ce qui se passe dans sa tête, ce qui se passe chez ses parents. La crise de son père, je n'en ai plus entendu parler. Selon Sébastien ce ne serait pas que Sébastien va partir loin, ce serait que Sébastien s'en va nulle part et qu'il n'aura jamais un bon travail. Je refuse de le croire. Sébastien veut rester à Ottawa parce que ses parents ne veulent pas qu'il parte ! Je pousse pour Toronto ou Montréal, Montréal au moins, je vois bien que Sébastien ne veut pas, n'ose même pas me le dire. Ça me donne envie de partir seul pour New York. Des gens incapables de prendre des décisions, ça me fait chier. Mais les gens qui tètent et qui par la même occasion me font téter, c'est inadmissible !

Je viens de parler à Sébastien. Là je décroche. J'ai envie de me payer une journée de congé. Il parle de Vancouver. Il veut partir pour Vancouver ! En parallèle il parle de Toronto, Montréal, New York. Moi je décroche. On dirait un enfant. Je me demande si je ne prends pas le tout un peu trop au sérieux. La différence c'est que moi je n'ai rien à perdre, que je partirais aujourd'hui s'il le faut. J'ai même l'impression qu'avoir de l'argent est un obstacle. Quand tu n'as rien, tu ne peux rien perdre, tu n'as rien peu importe où tu es. Quand tu as de l'argent ça fait mal, parce que tu risques de le perdre et tu aurais pu faire une utilisation plus intelligente de cet argent. L'avoir bloque la liberté !

A partir de maintenant j'entre dans la ligne rouge, je n'ai plus d'argent. Mais je vais déjà mieux, j'ai ouvert mon magnétoscope, pris un verre de vin, mis mes lunettes de soleil que j'ai achetées hier (devinez avec quel argent), et je suis déjà parti pour New York. J'en suis maintenant à mon deuxième verre, la planète m'appartient ! Il est une heure de l'après-midi, je suis un vrai alcoolique. J'ai un six pack de bière de Hollande dans le frigidaire, j'ai l'intention de l'entamer tout à l'heure. Ce matin Diana Kennedy m'a téléphoné du New Jersey pour dire qu'elle désire m'aider pour New York, elle parle un très bon français, elle va me rappeler si elle trouve quelque chose. Elle me dit de lui téléphoner sans faute quand je serai là-bas. Nul doute, elle veut se faire des amis français.

 

 

Quelle vie ! J'ai fait une gaffe terrible tout à l'heure. Le père de Sébastien est tombé de l'échelle, Sébastien est allé à l'hôpital avec son père, ils lui ont dit de retourner à la maison, qu'il n'y avait pas de problème. Le problème c'est qu'en arrivant à la maison le père de Sébastien a perdu connaissance, ses yeux sont devenus blanc et lui tout raide, Sébastien était sûr qu'il était mort. Il est retourné à l'hôpital à une vitesse folle, brûlant tous les feux rouges, klaxonnant aux carrefours. Son père a repris connaissance, il disait qu'il entendait Sébastien crier. Je n'ai pas su voir la gravité de la situation et j'ai dit comme ça qu'ils allaient maintenant obliger Sébastien à finir le toit de la serre tout seul. Sébastien m'a dit que c'était très égoïste ce que je disais là, qu'il n'était pas du tout question de ça à l'heure actuelle où son père était à l'hôpital et qu'on s'inquiétait. C'est vrai. Maintenant que je retéléphone pour m'excuser et lui dire que je n'avais pas compris la gravité de la situation, ils sont partis. Sébastien m'a presque raccroché au nez. Des plans pour qu'il me laisse. Qu'il s'imagine que je n'ai pas de cœur. En tout cas, une chose est certaine, Sébastien va maintenant être un fils docile. Je suis convaincu maintenant, mais alors là, vraiment convaincu qu'il n'est plus question de partir. Les parents de Sébastien sont trop vieux, il faut les soutenir, et blablabla. Christ ! Quand on sait ce que ces parents font pour leurs enfants ! Il n'a jamais été question d'aider Sébastien financièrement, peu importe les durs moments de son existence. Surtout pas lorsqu'ils l'ont mis dehors.

Je viens de parler avec Sébastien, ça sent le salon mortuaire chez lui. Je me suis excusé pour tout à l'heure, il ne pouvait pas me parler. Il va me rappeler dans dix à quinze minutes. Bon dieu, qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qu'il me cache ? Il ne se rend pas compte que ça me rend malade cette maladie de ne pouvoir me parler. Je parie que dans dix à quinze minutes il ne m'en dira pas davantage. Rien ne se passe, l'hôpital est incapable de dire pourquoi il a perdu connaissance. Ils pensent que c'est la crise cardiaque, le père lui-même est incapable de répondre, lui qui a déjà fait une crise cardiaque.

Effectivement, il ne m'a rien dit. En fait, pendant vingt minutes on est demeuré silencieux au téléphone. Semblerait que le gros problème c'est que Sébastien soit demeuré traumatisé d'avoir cru pendant vingt minutes que son père était mort à côté de lui. Je peux comprendre ça, moi je me traumatise pour bien moins. Les silences de Sébastien entre autres.

 

 

Aujourd'hui j'ai reçu une nouvelle dont je me demande si elle est bonne ou mauvaise. Je n'ai pas été accepté à l'Université d'Ottawa en génie mécanique. On dirait que je régresse plus j'avance. A peine terminé le collège, toutes les portes me sont ouvertes. Après un diplôme de quatre ans en arts, toutes les portes me sont fermées. La femme m'a dit que j'avais fait application une semaine en retard. Bullshit, on m'avait dit qu'il n'y avait pas de problème. La bureaucratie de l'Université d'Ottawa n'est pas à sous-estimer. Après trois années d'études et trois envois de mon diplôme de collège, ils n'avaient toujours pas le papier en question. Lorsqu'ils l'ont eu, c'était pour me dire qu'il était trop tard. Tant pis tabarnack ! On dirait qu'une force fait tout en son pouvoir pour que j'entre dans la vie sociale de plein fouet. Je ne peux expliquer cela autrement, je n'ai réussi à me faire accepter nulle part, moi qui ai toujours été un premier de classe [sic]. Il m'est difficile de supporter de voir le campus de l'Université d'Ottawa, je n'aurais pas assez d'une douzaine de bombes pour me débarrasser de tout ce qui m'écœure sur ce campus. Aucun bon souvenir, que des cauchemars. J'ai cette envie de voir soudainement disparaître toutes les personnes avec lesquelles j'ai été en contact depuis trois ans. Que ce soit les employés de bureau, les professeurs, les étudiants, les employeurs, aucun, je dis bien aucun ne m'a épargné d'arrière-goût. Pas même mes amis. Je n'ai donc eu aucun ami sur ce stupide campus ? Est-ce de ma faute ? C'est bien possible, je n'ai pas fait beaucoup d'efforts. Je vais dire comme Calvin (and Hobbes) quand on lui dit qu'il faut qu'il en profite parce qu'il est en train de passer les plus belles années de sa vie. Il répond alors : « Quoi ? ça va devenir pire ? ».

J'avais un bouton sur le front, j'avais décidé que j'allais m'en débarrasser. Comme les annonces publicitaires font un malheur ces temps-ci à propos du sujet, je n'ai plus hésité, je suis allé acheter un produit miracle. Clearasil, Clearatube, médicament liquide contre l'acné, formule extra-efficace (acide salicylique 2,0 % p/p). Esti de calice ! J'avais un bouton, après une semaine d'usage, j'en ai une dizaine ! Je pense que le problème provient du fait que mes boutons ce n'est pas de l'acné. Utiliser ce stupide médicament me donne de l'acné ! Mais comment est-ce possible ? Je vais m'acheter des parts dans cette compagnie, du jamais vu, un médicament qui empire ta condition, provoquant une dépendance qui assure ta fortune ! C'est clair, il m'est apparu des boutons que je n'avais jamais eus auparavant. Ils sont non squeezables, ils me grattent à mort. Ecoutez, j'ai passé à travers ma jeunesse sans avoir un seul bouton, aujourd'hui ça commencerait ? Demain je cours essayer la formule Oxy 5, ils sont assez fatigants avec leurs annonces, Oxycute-les !, j'ai hâte de voir les résultats. Oops, je me souviens d'avoir regardé, c'est le même produit, acide salicylique.

Bref, excusez ma digression, on ne veut plus de moi à l'université. N'en demeure qu'à moi de m'ouvrir au monde extérieur. Allez ! c'est le temps de sortir du ventre du monstre ! On s'en va affronter the real world. Je vous le dis tout de suite, je n'ai rien à perdre et rien à gagner, parce que je me fous pas mal de vous et de toutes vos histoires ! Je n'ai pas l'intention de me laisser marcher sur les pieds, et parti comme je suis là, aucun emploi que je risque d'avoir nécessite un quelconque effort supplémentaire de ma part. Vous voulez être bitch ? J'ai l'expérience. Moi aussi je peux être bitch. Ce coup-là je ne vais pas faire de dépression, I'm gonna fight 'til the end. If someone is gonna lose, it won't be me! Ah Christ, je sais très bien ce qui m'attend. Des compagnies aussi affreuses que celles où j'étais à la cafétéria de l'université. Je vous attends de pied ferme. Je suis tellement frustré que le marché du travail soit aussi infernal et pénible, n'est-ce pas là le fruit des patrons et des travailleurs ? Si c'est aussi l'enfer, n'est-ce pas que c'est parce que personne ne fait d'effort ? Tout le monde s'en fiche ? Quand la première personne rencontrée t'envoie chier, c'est final, à ton tour t'envoies chier tout le monde ? Oui, je suis vraiment prêt à répondre, à m'engager dans l'armée (les syndicats), puis écœurer ceux qui voudront m'écœurer. I really can understand those who kill others. I wouldn't be surprise if someday I kill someone. When everyone is doing their best to get killed, how can I be surprised? Le seul problème c'est qu'il n'existe aucune justification possible ensuite. Il reste à accepter le châtiment de la justice collective. Mais prenons Denis Lortie. Il est entré à l'Assemblée nationale à Québec avec une mitraillette, s'est mis à tirer dans le tas, en a tué une poignée, en a envoyé un bon paquet à l'hôpital. Geste désespéré comme on en voit souvent dans les sociétés qui tentent de nous rendre cinglés. Or, voilà que dix ans plus tard il est libéré et qu'il peut enfin recommencer à jouir de la vie. Mais c'est séduisant un tel exemple ! Ça me donne envie de faire la même chose. En bonus on m'exempterait de toutes mes obligations pendant dix ans, ne serait-ce pas merveilleux ? Quand je pense que casser les deux jambes de quelqu'un fait tout aussi bien l'affaire et que cela ne donne pas beaucoup à faire en prison, peut-être même que je m'en sortirais avec une année de travaux communautaires. C'est tentant. J'aurais bien cassé les deux jambes de M. Legault. Puis celles de la petite guenon Aline. J'ai déjà dit que ces gens-là ont une famille, des enfants, s'inquiètent pour eux et pourtant crachent sur les autres. Des sentiments que pour leurs proches, le reste, si ça crève, we don't care. Mais ces gens-là ne s'inquiètent peut-être même pas avec leurs enfants ?

Qu'est-ce que mon avenir me prépare ? Pourquoi m'avoir tant fait niaiser avec les demandes d'université à Paris, à Montréal et à Ottawa, l'histoire de déménager à New York ou Toronto ou Montréal, si finalement tout ce qu'il y avait au programme c'était Ottawa ? Pourquoi avoir tant nourri mes rêves, mes idées, si c'était pour tout anéantir à la fin ? Quel est donc le but poursuivi par tout ce fatras qui m'est tombé sur la tête cette année ? Que me faut-il donc apprendre dans tout cela ? La morale de Candide : on n'est jamais mieux que chez-soi à cultiver son jardin ? Ou à préparer sa révolution !

 

 

J'ai décidé de tenter ma chance pour l'aide sociale parce que de toute façon je fais une recherche intensive d'emploi et que, si ça ne débouche pas, il me faudra bien survivre. Mais je rêve en couleur, il me sera impossible de remplir les qualifications pour réussir à avoir du bien-être, je suis même incapable de rejoindre Laurie Cloutier mon agente. C'est que c'est impossible de les appeler au numéro général, le répondeur dit que la femme est occupée avec une autre personne et qu'il faut rappeler plus tard ou venir en personne. Of course, j'ai essayé d'appeler cinquante fois, impossible d'avoir la ligne. Venez pas me dire que ces gens-là prennent le temps de répondre, ils veulent nous décourager. Mais quand la responsable de mon dossier ne répond pas aux messages que je laisse sur son répondeur, je me demande ce que je vais faire, surtout que même lorsque je me rends sur place il m'est impossible de lui parler. Ils ont pensé à tout, ils bloquent la communication pendant quelques jours, c'est toujours ça de gagné, ils sont sûrs qu'une moitié va abandonner. Enfin bref, depuis deux jours je cherche du travail de façon intensive. Demain je devrais réussir à l'appeler, elle va me dire qu'à partir du lendemain je dois trouver deux employeurs au minimum par jour. La christ, je vais alors lui dire d'arrêter de niaiser, que je crève de faim, je n'ai plus un sou et je dois de l'argent à tout le monde. Ce n'est pas de ma faute si elle est impossible à joindre. De toute façon je n'ai pas besoin d'être gentil avec elle, elle est assez bête. J'ai juste besoin que l'on m'aide et je vous jure que je ne me sentirai nullement coupable. Une société qui est incapable de fournir de l'emploi à ses diplômés d'études universitaires et qui est capable de les endetter pour au-dessus de 15 000 $ pour un papier, ça mérite une certaine compensation quelque part. Parce qu'il y a tellement d'argent jeté par les fenêtres, les journaux en rapportent tous les jours. Comment se fait-il qu'il y ait un million de personnes, surtout des vieux (c'est le vrai chiffre donné par Statistique Canada), qui chaque année vont à Miami ? Combien demeurent là pendant six mois, reviennent ici pour l'autre six mois, foutent rien de leur journée et réussissent à faire vivre deux maisons et deux automobiles ? Venez pas me dire que la majorité des vieux n'a pas d'argent. Comment se fait-il que les pensions de vieillesse sont en train de conduire les gouvernements vers la faillite alors que les jeunes crèvent de faim ? C'est maintenant officiel, si tous les boomers vont recevoir les diverses pensions auxquelles ils ont droit, le pays doit déclarer faillite. Que s'est-il passé, donc ? Il y a une limite à ce qu'un vieux peut espérer gagner pour finir sa vie comme un riche sans rien faire. Oui bon, je ne me sentirai pas coupable parce qu'on est dans le pays où il fait le mieux vivre et je suis endetté jusqu'au cou et je meurs de faim, impossible de trouver un emploi même comme serveur dans un restaurant et incapable de payer mon prochain loyer. Paraît que la récession est passée depuis un bout de temps. Je ne me sentirai pas coupable parce que j'en ai besoin (on dirait que je me sens déjà coupable). Je viens de comprendre que les gens qui sont sur l'aide sociale ne sont pas tous de vrais saoulons. Moi je serai fier de dire à tout le monde, voyez, je suis sur le bien-être, c'est là où votre belle société m'a conduit ! Je venais de la plus belle des familles traditionnelles qui soient, et voyez, ils m'ont laissé crever de faim dans la rue. Tout cela à cause de votre morale et de votre religion, parce que ce sont eux qui ont nourri les préjugés qui font que mes parents et les gens qui les entourent se foutent de moi et que, si je crève de faim, c'est tant pis pour moi. J'avais juste à ne pas lâcher le droit, à aller en génie, à ne pas être homosexuel, à ne pas demeurer si loin. Je n'ai pas été foutu de trouver un travail qui puisse me donner une quelconque expérience aujourd'hui. Je suis à la sortie des études, me voilà à zéro au point de vue social. Je suis à la fin de tout, me voilà au début de tout. Avec aucune chance pour prouver que je suis meilleur que le voisin. A moins que le voisin ne soit meilleur ? Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? J'en suis au bilan alors que je n'ai encore rien entrepris.

 

 

Je me suis battu au téléphone avec ma travailleuse sociale en titre. Ils m'ont découragé deux fois, faut le faire ! Cette fois je lui ai vraiment crié par la tête, lui demandant s'ils étaient là pour nous aider ou quoi !? « Ecoutez monsieur, vous avez fait ci, vous avez fait ça, je n'ai plus entendu parler de vous, on garde pas les papiers indéfiniment, il faut recommencer le processus à zéro. » Tabaaaaaaaaarrrrrrrnnnnnaaaaaaaaacccckkkk ! En plus, le système anti-feu se déclenche pendant que je lui parlais, je lui demande d'attendre, mes choses étaient en train de brûler sur le feu, j'étais dans mon bain en plus, j'étais tout mouillé, tout nu au bout du fil, elle disait qu'elle ne voulait pas attendre, qu'elle allait raccrocher, je n'avais même pas encore commencé à crier, j'ai parcouru vingt-cinq kilomètres en bicyclette pour des emplois aujourd'hui, elle s'en fout pas mal, son seul but est que je laisse tomber. Ben je n'ai pas envie de laisser faire, s'il me faut juste encore huit jours de calvaires à chercher un emploi pour avoir du BS, je vais le faire ! Demain je vais être là à 8h30. Combien de caves seront là à attendre en ligne ? On va voir. Ils vont me dire que je dois téléphoner le lendemain, je vais téléphoner le jour même. Je vais demander une autre travailleuse sociale prétextant que la mienne est une christ de bitch qui gagne trop bien son salaire. Ils ne voudront pas. Je vais leur dire que je crève de faim depuis novembre passé, ils vont dire qu'ils s'en foutent. Le garde de sécurité (essentiel, je le sens) me dira de me contrôler avant de me jeter dehors, me disant de revenir lorsque je me serai calmé. Je ne me sentais pas si violent, j'ignore pourquoi le manège de la bitch m'affecte autant. Je n'avais jamais rencontré d'aussi grande merde dans toutes mes relations avec autrui. Elle est l'employée modèle parfaite pour l'emploi en question. Elle en a de l'expérience, la maudite, alors que moi c'est la première fois qu'il me faille transiger avec des gens qui font exprès pour te mettre en colère. Je suis certain qu'ils enregistrent les conversations téléphoniques, sinon ils devraient, pour utiliser les menaces verbales en procès au cas on quelqu'un (pas moi, bien sûr) déciderait de la suivre un soir pour l'envoyer dans un précipice. Je me demande à quoi elle ressemble, oh mon dieu, ce doit être terrible ! Mais les chances sont grandes que je ne la verrai jamais.

 

 

On m'a légué un nouveau travailleur social. Son répondeur ne parle qu'en anglais. Cela me fait royalement chier parce que le jour même la femme au comptoir, la seule, ne parlait pas un mot français et il m'a fallu exprimer dans une langue débile tous mes démêlés avec la justice gouvernementale. Je pensais franchement que Benjamin Côté allait être le top des plus méchants. Celui qui ne rappelle pas, qui est le pire de tous, l'intraitable, l'imparlable. J'allais alors ne pas me justifier une miette, faire tout ce qu'il allait me dire sans broncher. J'ai appelé jeudi, j'ai laissé un message, j'ai rappelé vendredi, j'ai laissé un message, j'ai rappelé lundi, j'ai laissé un message. Il m'a rappelé dans l'après-midi du lundi. Il parlait français. Avant qu'il ne dise un mot je lui ai expliqué que je comprenais que leur but était de nous décourager dans les rouages de leur labyrinthe, mais que là, ça faisait plus d'un mois que j'étais perdu dedans et qu'il fallait m'en sortir avant d'en mourir. Surprenant, il a accepté ma semaine de recherche d'emploi de la semaine d'avant plutôt que de m'en demander une autre. Il m'a fait juste un peu la morale, mais ce n'est rien comparé à l'autre. Je n'ai pris aucune chance, j'ai continué à chercher des emplois hier et aujourd'hui. Je le rencontre à 14h30 ce mardi, c'est-à-dire aujourd'hui. Il me faut emmener la liste des choses suivantes : le plan suivi de ma recherche d'emploi depuis le 20 juin (depuis le début de l'été !), ma carte d'assurance sociale, ma carte d'assurance-maladie, mon extrait de naissance, mon permis de conduire, mes carnets de comptes de banques mis à jour, mes relevés de carte de crédit mis à jour, ma facture du compte d'Hydro-Ontario, copie de mon bail et de ceux des dernières années, mes talons d'assurance-chômage, des chèques personnalisés, les lettres que j'ai envoyées lors de la crise de mon départ à propos de l'emploi du musée cet été, puis tout ce qui pourrait m'aider dans ma demande d'argent au gouvernement. Je vais donc emmener en plus mes déclarations d'impôts des deux dernières années, des factures d'épiceries, curriculum vitae, lettres de mes employeurs, l'état de mes dettes, billets de médecins pour mes allergies, etc. Le gouvernement va faire l'enquête du siècle sur mon cas ! Il me sera impossible de leur cacher quoi que ce soit dans l'avenir. J'ai la nette impression qu'ils vont téléphoner mes colocataires pour vérifier certaines informations. Ils ont voulu avoir le numéro de téléphone de ma mère, je suis convaincu qu'ils vont l'appeler. J'ai bien envie d'arrêter toutes les procédures maintenant. Me faudra-t-il me déplacer pour aller chercher les chèques ? J'ai mal au ventre tout à coup. J'ai vraiment envie de laisser faire. Je ne veux pas que l'on m'étiquette comme un BS. Ah, ils ont bien fait leur ouvrage, même le premier ministre disait dernièrement qu'il fallait trouver de l'emploi aux chômeurs qui buvaient leur bière en face de leur TV et qui ne font rien de productif pour la société. Voilà, je suis un gros saoulon qui ne fout rien et qui profite de la société. Il ne me viendrait jamais à l'esprit que je paye beaucoup de taxes et que je vais payer de l'impôt ma vie durant, la moitié de mon salaire, pour venir en aide à ces sécurités sociales. Voyez le beau système. On aide les gens qui en ont besoin, en leur crachant dessus et en leur faisant clairement comprendre que c'est par mépris qu'on les aide et qu'on ne veut pas qu'ils mendient dans les rues parce que ça paraît mal, et patati et patata. Aider les pauvres, c'est comme lutter pour faire reconnaître l'homosexualité. Personne ne veut rien savoir jusqu'à ce qu'on leur fasse comprendre que c'est immoral de ne pas les aider et que leur conscience va en manger un coup. Même là, ce n'est pas le peuple qui décide d'agir, c'est le gouvernement. Le peuple n'en a rien à foutre si les trois quarts de la planète se meurent. Moi non plus d'ailleurs, j'en ai suffisamment à m'inquiéter avec moi-même. On ne devrait pas dire qu'en Amérique on est libre ou riche, on devrait dire qu'en Amérique on est un peu plus libre et un peu moins pauvre qu'ailleurs. Bon, il me faut aller rencontrer mon nouveau travailleur social.

Ouh là là, il m'a reposé exactement les mêmes questions qu'au téléphone. Le petit bureau où l'entrevue prenait place, j'avais l'impression que l'on enregistrait notre conversation. Il m'était impossible de regarder l'autre côté du comptoir, la prochaine fois je risque le tout pour le tout et s'il ressort encore pour photocopier toutes les cochonneries que je lui donne, je regarderai. Bref, ils ont monté un vrai dossier sur moi. Il m'a dit tout simplement : reviens jeudi après une heure, il y aura un chèque pour toi. Quoi ? Ce serait aussi facile que ça ? Après les préliminaires, je m'attendais à ce qu'il ne me reçoive pas, comme l'autre gars de l'autre jour. Je pensais qu'il m'inviterait à une deuxième entrevue après avoir appelé mes références. Je pensais que cela prendrait, comme pour l'assurance-chômage, deux mois avant de déboucher à un chèque palpable. Murielle avait raison, si je n'avais pas été rebiffé par la folle la première fois, j'aurais fait mes cinq jours de recherche d'emploi en me fermant la gueule et j'aurais vite eu de l'argent. Si je n'avais pas quitté un emploi, ils m'auraient donné un chèque sur-le-champ. Murielle avait une automobile en plus, ils lui donnaient de l'argent pour ça aussi. Si c'est vrai qu'une personne sur quatre dans l'Outaouais reçoit de l'aide sociale et que c'est souvent toute leur vie qu'ils le reçoivent, il y un problème. Il faut compliquer les procédures, il faut vérifier si les gens se cherchent bien un emploi ! Je m'attends à ce qu'ils me rappellent bientôt pour vérifier ma recherche d'emploi. Je vais d'ailleurs continuer à chercher, mais je vais oublier les jobines de serveur en espérant qu'ils ne m'appelleront pas. Je vais me concentrer sur un vrai travail professionnel du champ dans lequel j'ai étudié. Quand je pense que j'aurais pu recevoir de l'argent durant tout l'été. Mais je ne regrette pas de ne pas en avoir eu, j'aurais eu mauvaise conscience même si, en fait, j'en avais vraiment besoin. Cela m'a semblé difficile, c'était illusoire. Mais c'est facile de dire cela après coup. Laurie Cloutier, elle, je ne l'oublierai jamais. Bref, mon expérience a été traumatisante.

C'est fini, Sébastien ne veut plus que j'emménage chez lui en septembre. Son père est venu lui dire qu'à l'avenir il faudrait que l'on soit discret, parce que lorsque l'on fait l'amour, tout le monde le sait. Sébastien est entré en dépression. Ainsi ses parents nous entendent faire l'amour depuis deux ans et n'ont jamais rien dit ? Ça les fatigue énormément et ils ont attendu d'être aussi mal pris pour oser en glisser une phrase ? Sébastien voulait mourir, il se demande maintenant s'ils ne l'entendent pas se masturber, moi je me demande s'ils ne l'entendent pas parler au téléphone. Ce qui reviendrait à dire qu'ils en savent long sur notre vie. Je ne comprends pas. Ils nous demandent d'être plus discrets, d'un autre côté ils nous surveillent, nous épient, nous écoutent tant qu'ils peuvent à notre insu. Combien de fois quand moi et Sébastien sommes dans une pièce, tout à coup voilà sa mère qui arrose les fleurs justement sous la fenêtre ? Ou son père qui fait semblant de s'occuper à quelque chose tout en essayant de voir ce qui se passe ? La dernière fois c'est quand Sébastien prenait sa douche dans le sous-sol et que j'étais dans la salle de bain à me brosser les dents. Tout à coup voilà son père qui essaye d'entrer, sachant très bien que Sébastien prenait sa douche. Et toutes les fois où, voyant mes souliers à la porte d'entrée cet hiver, son père s'est essayé à venir porter, genre, le sac à dos de Sébastien dans la chambre, espérant une bonne fois se frapper à une porte qui n'était pas barrée. My God, ils sont curieux et nous reprochent leur curiosité. Il me semble les voir en train d'essayer de nous écouter lorsqu'on parle. Bref, ça ne me tente plus tellement de déménager là, c'était trop beau aussi, 150 $ par mois, c'était le paradis.

Edward m'a téléphoné. Je n'ai plus aucun sentiment pour lui. C'est même incroyable après en avoir tant eu. Même pas une petite flamme. Je ne cacherai pas que sa vie sexuelle active avec le beau peuple de New York m'a franchement écœurée. Ils sont si beaux !, dit-il. J'ai couché avec Untel et Untel, insiste-t-il. Tant mieux ! Sébastien ! Viens à ma rescousse ! Parce que c'est vrai que je l'aime mon Sébastien. C'est vrai que je n'ai plus l'intention de le tromper. J'avais vraiment des sentiments pour Ed, je ne m'explique pas pourquoi ils sont morts alors que pour lui, ça ne l'est pas encore. Il m'a répété qu'il m'aimait, que je lui manquais, qu'il voudrait me revoir, qu'il parle de moi à tous ses nouveaux amis gays, amis qui lui apprennent à s'accepter davantage. Il m'a même demandé trois fois de quitter Sébastien pour aller le rejoindre à New York, que je pouvais rester aussi longtemps que je voudrais dans son appartement qu'il va bientôt habiter. Cette offre ne me tente pas du tout.

 

 

Les deux pires choses qui existent dans la vie d'un homme c'est premièrement les autobus de ville et deuxièmement les emplois à temps plein au profit d'un autre et qui ne rapporte pas. Même si cela rapportait, c'est le désespoir. Il s'en est passé des choses depuis le 16 août. Après avoir reçu un gros 168 $ d'aide sociale, comme prévu par moi et les services sociaux, j'ai décroché l'emploi de rêve : 11,50 $ de l'heure, nécessite une parfaite maîtrise de la langue française, retranscription de nouvelles audio sur papier. C'est merveilleux parce que je n'ai pas la technique pour écrire rapidement lorsque je ne regarde pas le clavier. Or, il m'est permis de sans cesse regarder le clavier, so it's the perfect job. The only problem is that it will kill me. C'est déjà moins pire que l'école en parallèle d'un emploi qui ne rapporte rien, mais c'est psychologiquement infernal parce que c'est ma vie ! Plus moyen de s'en sortir. Toute ma vie je pouvais entrevoir la lumière au bout du tunnel, me dire que j'étais étudiant et que c'était normal de souffrir, de ne pas manger à ma faim, d'arriver crever mort après des journées de seize heures. Mais là je n'ai plus aucun espoir. Dans trois mois, si je survis jusque là, le dentiste me sera payé en partie. Il me faut arriver à écrire au moins soixante pages par jour. Je fais de mon mieux, je n'arrive pas à en faire plus de quinze à vingt par jour. Sinon je peux doubler cela en corrigeant à moitié, alors il y aura des erreurs et puis ils ont l'air de s'en foutre. Serai-je à la hauteur ? I guess so, but not now. Le sous-boss, je ne l'aime vraiment pas. Tout ça parce que je pense qu'il a un préjugé. D'homme à homme et d'homme à femme dans un bureau, c'est tout à fait différent. Camil ne semble pas me digérer. Ce sont mes cheveux je suppose, ma jeunesse peut-être, mon habillement, pourquoi pas. L'autre petit con sans envergure me fait penser à Daniel Poliquin. La vie est un calvaire. On ne fait jamais ce que l'on veut faire. Aujourd'hui dans l'autobus je me disais que, tant qu'à travailler dans ce calice de bureau laid pendant quinze ans, comme les conasses avec qui je travaille, j'aimerais mieux coucher avec des gros propriétaires de compagnies de disques comme mon beau M. Wilkins. Donnez-moi mer et monde, et je vous embrasserai le trou du cul ! Pourquoi pas, ils sont humains eux aussi, et la vie est tellement plate que la prostitution me semble représenter la vraie vie active. J'exigerais que l'on me suce, il est toujours plaisant de se faire sucer, même par un chien. Oui, Cam et les grosses Anglaises s'entendent bien. Cam et Roland ne s'entendent pas. Cam et Aris se disent bonjour mais pas davantage. Chris et les filles, ça clique. Roland et Lise, ça flashe tellement que la famille traditionnelle s'en vient avant consommation entière des relations de travail. En effet, elle se sent obligée de me sourire chaque fois que je la regarde. Elle m'aime, moi qui ai justement peur de ne pas être à la hauteur. M'aurait-elle engagé pour mes capacités ou ma beauté ? Une femme est venue passer une entrevue lors de mon deuxième jour de travail. Sacrement, elle s'est mise à taper sur le clavier, on a dû arrêter le ventilateur, ça faisait trop de vent. Un français et un anglais impeccables ! J'ai passé proche de lui dire qu'elle était trop compétente pour le poste et qu'il fallait qu'elle quitte immédiatement les lieux. J'ai l'impression que Lise regrette son choix. Mais bof, un gars à travers la masse de femmes, surtout des grosses, ça fait du bien. Il y a autant d'hommes que de femmes dans le bureau, mais fait curieux, les hommes sont tous aux postes plus élevés, les femmes en bas de l'échelle. A mon avis je vais bientôt monter en grade. En cinq ans je serai le patron de la compagnie. Un poste d'éditeur va s'ouvrir, il s'agit de revoir à tous les articles déjà envoyés par télécopieur, les réimprimer puis les renvoyer. C'est déjà plus élevé que mon travail actuel, j'espère que ce sera moi qui l'aurai, Lise m'a dit que je suis qualifié. Les trois ou quatre femmes francophones qui travaillent à la transcription sont toutes minces, désinvoltes, fatigantes, fumeuses qui ne se gênent pas pour nous étouffer le soir alors que c'est strictement interdit, flâneuses aussi, terminant quinze minutes avant le temps. Les deux Anglaises avec qui je travaille de jour sont toutes les deux gigantesques, habillées en habit de sport, la bouche en trou de cul de poule, travaillent comme des acharnées, ne prennent aucune pause, pas même à midi, terminent une demi-heure après l'heure. Naturellement, le fossé est à la largeur de la grosseur des Anglaises. Tout ce monde se méprise, ne se demande rien. Les Anglaises ne semblent pas vouloir profiter de moi, ce qui n'est pas le cas des Françaises. Le problème c'est que les trois ou quatre Françaises ont toutes essayé d'avoir le poste plein temps durant le jour plutôt que le poste à temps partiel sur appel le soir. Aucune ne s'est qualifiée pour le poste. Et voilà que je tombe du ciel. Toute la journée du mardi j'ai dû me battre avec Jessica pour l'arrêter dans son élan, elle a tenté par tous les moyens de prouver mon incompétence, sa supériorité en tout, me montrant de A à Z tout ce qu'elle savait sur l'ordinateur. Pourquoi ? Pour ensuite pouvoir crier à qui voudra peut-être l'entendre : « C'est lui qui a le poste et c'est moi qui dois tout lui montrer ! » Ta folie ne te servira à rien, sinon à me montrer des trucs et faciliter ma tâche. Elle ambitionne vraiment, il me faut sans cesse mesurer ce qu'elle me dit. Elle a même osé dire que Lise choisissait ses employés selon le look plutôt que la compétence. Heureusement que la semaine prochaine elle travaillera de soir. J'ai déjà dit à Lise que le travail de Jessica est plutôt passable alors qu'en fait il n'est pas si pire, voyez, je suis prêt à tout moi aussi. J'ignore si je serai le seul à faire du français pendant que les deux grosses feront leur anglais, j'espère que oui, parce qu'alors ce sera plaisant. Heureusement que ma supérieure immédiate est gentille. Ça a toujours été mon problème, je me suis toujours bien entendu avec les subordonnés, jamais avec les patrons. Mais les patrons s'entendent-ils avec leurs subordonnés ? J'ai crissement hâte à la fin de la semaine. Je sais que le 4 septembre il y a congé, I can't wait until then! Je ne veux pas moisir dans un bureau. Liberté ! Liberté ! Croyez-vous vraiment que l'on puisse m'enfermer dans une tour ? Autant enfermer un chat vivant dans un four à micro-onde, le faire cuire pendant quarante heures et croire qu'il n'explosera pas.

Je déménage chez Sébastien en fin de semaine. J'aurai donc changé ma vie du tout au tout, en une seule semaine. Du détritus sur l'aide sociale au gros bonhomme riche complet-cravate qui va se payer une voiture neuve en investissant dans un REER, Régime enregistré d'épargne retraite, cela pour pouvoir achever de me cuire le cerveau à Miami dans mes vieux jours. Heureusement j'ai l'intention de ne pas moisir là trop longtemps. Je suis même prêt à laisser Sébastien si je ne vois aucune porte de sortie à moyen terme. Heureusement je n'ai pas besoin de porter de complet-cravate, ce doit être un des seuls bureaux de la ville où l'on peut s'habiller comme on veut. Du moins, je n'ai pas encore entendu parler d'un code à cet effet. C'est extraordinaire, aussitôt que tu as un travail à temps plein tu es tellement bien protégé que tu te demandes comment ils arrivent dans leurs comptes. Seuls les riches sont autant protégés. Le dentiste payé, les médicaments payés, les congés maladies payés à long terme, les congés payés tout le temps, protection pour l'avenir, service d'avocat, pension, le tout est doublé et quadruplé pour le conjoint et les enfants, bref, vivre ne me coûtera plus grand-chose si je réussis à m'accrocher à cet emploi. Tous ces avantages alors que nous ne sommes même pas syndiqués. J'étais un ver de terre, me voilà devenu néant à travers la masse. Moi qui rêvais encore voilà pas longtemps de partir pour Paris, New York, Vancouver, Toronto, Montréal, Londres, mais je sais bien que la vie serait la même qu'à Ottawa si c'est pour s'enfermer dans un bureau. Merde ! Je n'ai plus une seule minute à moi !

La vie est tellement plate, je vais recommencer à penser au suicide. Peut-on éternellement vivre de rêve et de chimère ? Quels sont mes rêves exactement ? Je n'en ai plus. J'essaye de penser, rien ne me vient à l'esprit. Je suis vide, complètement vide. C'est vrai que l'homme tend vers la mort et que c'est grâce à son instinct de survie qu'il endure jusqu'à son heure. Mais l'instinct de survie, c'est la motivation. Je n'en ai plus aucune. Je n'en ai jamais eu. Rien ne me tente. Mort !!!

 

 

Suis-je en transition ? Oui, voilà deux semaines je commençais ma vie de travailleur routinier en société, découvrant tout à coup un univers où les riches et les biens nantis se sont surprotégés, tentant de convaincre les restes, avec l'étiquette de dégoût, que l'aide sociale c'est pour eux. Il s'agit des mêmes sécurités pourtant. Ce lundi je vais être payé 23 $ de l'heure, temps double. J'ai eu un chèque de 643 $ pour deux petites semaines de travail. J'ai vite couru acheter trois cassettes vidéo de U2 que je regrette, elles rendent dépressif Sébastien et moi de même. There is no point to listen to group that have been in the industry since 12 years. Ils ne font que nous montrer tout le chemin que l'on a à faire avant d'en arriver là. Voilà une semaine je déménageais chez Sébastien. Voilà une semaine on a mis une annonce dans le journal pour trouver un guitariste et un batteur. On a rencontré une couple de crétins qui ne connaissaient rien, ça a complètement découragé Sébastien.

J'ai envie de laisser mon emploi. Transcrire les conférences du ministre des Affaires extérieures, ce n'est pas tout à fait ce que je veux faire. Il est très intéressant de voir que l'information ne circule pas tant que cela. Comme l'histoire du douanier qui a été arrêté près de Sherbrooke parce qu'il laissait passer illégalement des camions remplis de cigarettes et d'alcool. Les gens de Sherbrooke ont eu une partie des informations et une version des faits. Ici à Ottawa on a eu une autre version des faits et une autre partie des informations. On interroge le sous-ministre de la commission de la Gendarmerie royale du Canada, il n'en sait pas plus que le journaliste sur le sujet. Des gars comme lui j'en ai un almanach tout plein. Des sous-ministres et des adjoints et des présidents et des chefs et des sergents et des policiers et des enquêteurs et des responsables et des vices-ci et des vices-ça, et ça se pavane aux nouvelles, ça ne sait rien, sont là pour rassurer et dire que tout va bien, que c'est exceptionnel, que ça ne remet pas en question la confiance que l'on peut avoir dans les institutions, ça prouve que la GRC fait son travail, et bladibli et bladibla. Pendant ce temps on ne sait rien de ce qui se passe vraiment et on sait que des douaniers vendus, il y en a un christ de paquet ! On en a arrêté un pour satisfaire le peuple assoiffé d'histoires. Sont tous achetés ces gens-là, ça se sent, ça s'entend. Ça n'ose pas parler, ça ne dit rien, ça ne fout rien. Ecoutez, moi je ne fous pas grand-chose en une journée de travail, les autres c'est la même chose. Ils ne foutent pas grand-chose parce qu'il est impossible de faire trop de choses en sept heures de travail. On arrive de dix à quinze minutes en retard, on arrête pour aller fumer ou prendre un café, on arrête pour aller manger, c'est vendredi alors il faut que ce soit détendu. Voilà.

 

 

Je n'ai rien à dire. Il fait trop froid dans ce sous-sol pour que j'écrive. J'ai mis des gants. Je regrette d'avoir traité Marlène de grosse torche dans mon journal. Je trouve que les gros méritent du respect parce qu'ils souffrent plus que les homosexuels. Quelqu'un qui est gay, quand il en aura assez, il pourra toujours rencontrer quelqu'un. Mais un gros... Il est possible que ça dépende des gens, mais chose certaine, les gros souffrent beaucoup. Je ne rirai plus d'eux. Mais y a-t-il une loi qui fasse que je ne doive plus rire d'eux parce qu'ils souffrent ? Laissez-moi rire. Je suis gay, on rit de moi à chaque coin de rue, je peux encore me cacher, mais les gros sont à la merci du premier crétin venu. Et puis après ? Il faut rire de tout dans la vie, même des gros, même des tapettes. Holà les grosses tabarnack ! Seize ans à 12 $ l'heure ! Refus de monter dans la hiérarchie, jusqu'à redescendre pour laisser la place à l'autre con. Pauvre Marlène. Ma belle Lise est enceinte ! Un gros nono y a trempé son pinceau ! Un être immonde va sortir de ce ventre. Le premier bruit qu'il fera sera : woooaaaaaa ! Et elle, ma belle Lise, elle va jouir. Parce que les femmes, quand elles accouchent, ce n'est pas vrai qu'elles souffrent. C'est ça le grand secret des femmes, c'est que quand elles accouchent, elles jouissent comme jamais un homme ne pourrait les faire jouir. Elles ne peuvent donc en parler. On les entend jouir dans un périmètre de trois kilomètres, ça fait peur aux hommes tellement qu'ils ont cru qu'elles souffraient, les sots. Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte !

 

 

Me voilà dans l'autobus qui me conduit au travail. Je ne suis pas malheureux, étrangement, mais je ne suis pas heureux non plus. J'ai perdu la fin de semaine à courir les batteurs avec Sébas et nous allons de découverte en découverte. Ce matin c'est jour férié. Il n'y avait pas de bus pour m'emmener à Baseline et la ville est déserte. Brouillard fantomatique, il n'y a plus de doute, l'hiver s'en vient. J'ignore même s'il y aura un automne. Hier je suis allé emprunter un crayon marqueur à la librairie à côté du Rosie Lee où on va tout le temps. Ça m'a coûté 54 $. Un gigantesque dictionnaire anglais-français, un énorme dictionnaire anglais, un dictionnaire spanish-english, quatre livres dont Gide. On dirait que je cherche à devenir le plus gros consommateur de la planète. Arrêtez-moi, je suis en train d'acheter tout ce que je vois !

 

 

Je suis d'humeur massacrante. Sébastien avait entièrement raison, il y aurait beaucoup de problèmes, il me faudrait tout avaler sans dire un mot. Quel autre choix ai-je ? Je ne me sens tellement pas chez moi, je paye tellement peu, les parents à Sébastien sont tellement entêtés, ils n'en font qu'à leur tête sans nous rien dire, ils exigent sans cesse. Ainsi j'ai vite appris que je ne serais pas chez moi. Les portes doivent demeurer ouvertes, parce qu'il me faut bien comprendre ce que les autres n'ont jamais compris : je loue une chambre et non un appartement. Si ce n'était que cela. Je savais qu'ils viendraient faire leur lavage, mais j'avais observé sa mère, elle attendait que Roberta, l'ancienne locataire, soit partie pour y aller. Or, je travaille toute la journée et ils font sans cesse du lavage en ma présence. Cette machine qui lave durant deux heures et la sécheuse qui prend une heure trente. Ils lavent donc tout le temps ici ? Bon, si ce n'était que du lavage. Mais maintenant il faut barrer la porte en bas, je ne peux donc plus entrer par l'extérieur, il me faut passer par en haut. Si ce n'était que ça. Mais tous les étudiants de la mère de Sébastien vont à la toilette en bas et ces enfants ont envie deux fois par leçon d'une heure. C'est pire que des toilettes publiques et moi qui mets toujours des papiers autour du bol parce que ça m'écœure dans les toilettes publiques. Aujourd'hui il y a un étudiant qui a pissé sur le bol, à côté du bol, il en a mis partout sur la poignée de porte et je sais que ce n'est pas parce qu'il s'est lavé les mains. Vendredi passé les toilettes étaient bouchées, il y avait un tas de merde gigantesque dedans. Est-ce que ça va être comme ça tous les jours ? C'est que c'est moi qui dois nettoyer et qui fournis le papier de toilette. Mais si ce n'était que ça ! Je fais une épicerie de malade, Sébastien mange chez moi au moins une fois par deux jours et sa sœur au moins une fois par trois jours. Mais si ce n'était que ça ! On est renfoncé dans le pire trou qu'il n'y a pas, les bus ne fonctionnent pas. Je dois me payer une heure de bus pour revenir et vingt-cinq minutes de marche en plus. Si ce n'était que ça ! L'automobile, ils viennent de changer les pneus, 350 $, on me demande d'en payer le quart ! Qu'est-ce que ça va être bientôt ? Il faudra changer les brakes et le muffler (les freins et le silencieux), 1000 $, on va m'en demander le quart, pour une voiture que je ne peux même pas utiliser et que j'embarque dedans quand Sébastien veut aller quelque part ? Eh bien, j'ai fait la gaffe de dire à Sébastien l'aventure des toilettes aujourd'hui, il m'a répété ce qu'il me dit depuis le début : « Je te l'avais dit ». Mais il a été dire ça à sa mère et elle lui a dit que pour 150 $ je n'avais pas tellement le droit de me lamenter. C'est immédiatement après que l'on m'annonce que je dois payer pour la voiture que je n'utilise pas. Voilà maintenant que je possède un pneu de voiture ! Sans compter que l'on m'a répété au moins une douzaine de fois que Roberta avait trop chauffé et que la facture avait cumulé 500 $ durant l'hiver. La pauvre, elle a failli mourir de froid et eux se lamentent pour les 500 $. Au début de septembre il me faut mettre des gants pour écrire à l'ordinateur, imaginons un peu cet hiver, je vais mourir. On m'a assez averti, je ne peux pas toucher au chauffage. Il m'en serait impossible de toute manière, ça se contrôle en haut. Roberta avait eu la sagesse de s'acheter deux petites chaufferettes, bien sûr, ça consomme beaucoup. Pour 150 $ je ne peux peut-être pas me lamenter, mais on est juste le 12 du mois et ça m'a déjà coûté 225 $ auquel va s'ajouter le téléphone et qui sait, une facture d'électricité surprise ? Parce que j'ai vu une facture d'hydro qui traînait en bas et c'était une facture individuelle, comme s'il s'agissait d'une facture pour le bas. Je me sens coupable d'envoyer la chasse d'eau des toilettes parce qu'à chaque fois une grosse pompe se met en marche et ça coûte cher en électricité. Je sais qu'il n'y a rien de gratuit sur la planète, mais est-ce que chaque petit détail doit vraiment avoir un prix, élevé par-dessus le marché ?

On ne m'a pas payé temps double et demi pour la fête du travail comme la loi le prescrit, je ne me suis même pas lamenté. Ma belle Lise n'est pas enceinte finalement, elle ne faisait que mettre des gilets de femme enceinte. Peut-être a-t-elle accouchée ? Quel enfer ç'aurait été si je lui avais demandé à quel moment le monstre allait naître. Sébastien vient d'appeler, il est au café Rosie Lee, il appelait pour me dire de ne pas m'inquiéter, qu'ils avaient joué plus longtemps que d'habitude. Il me dit que l'autre beau petit gars, Gilles, n'est pas là, je peux le croire, le mensonge serait trop dangereux. Mais pourquoi finissent-ils une heure trente minutes plus tard que d'habitude ? A force de jouer de la musique avec Gordon, se pourrait-il que Sébastien ait finalement pris goût à Gordon ? En tout cas, on sait depuis longtemps que Gordon ne se ferait pas prier. De toute façon je m'en balance. Je m'en fous davantage si c'est Gordon. Je n'ai qu'à ne plus y penser et attendre que la vérité se sache, parce que la vérité vient toujours. Cette fois-ci il n'y aura pas de pardon. Je me sens tellement pris ici, je ne me souviens pas d'avoir été si enfermé, même chez Jim. La mère de Sébastien avait nettoyé la salle de bain de fond en comble dans les cinq minutes qui ont suivi mes lamentations. On aurait dit qu'elle était frustrée, je me sens vraiment mal. Toute la soirée j'ai eu mal au ventre. Aujourd'hui il y a eu un genre de crise, eh bien quand elle est revenue me voir après, c'était comme si rien n'était. Elle m'a demandé si tout allait bien, j'ai moi aussi joué le jeu. Elle m'a demandé si j'avais assez de couvertures, je n'ai pas eu à jouer l'hypocrite ici, j'ai mis sur mon lit à peu près toutes les couvertures que j'avais. Elle m'a demandé si je gelais en bas, j'ai joué l'hypocrite, elle m'a dit qu'ils commenceraient à chauffer éventuellement. Bien, éventuellement donc, ils vont commencer à chauffer. Quelque chose me dit que je vais geler cet hiver. Quelque chose me dit que je découvre soudainement une autonomie qu'il me faut vraiment aller chercher, c'est-à-dire libre de payer mes propres choses, libre de faire ce que je veux quand je veux, libre de ne pas toujours douter d'un copain, libre de toute autorité ou pseudo qui s'en permet trop. Je n'aime pas douter de Sébastien, pourtant je ne peux plus lui faire confiance. Je ne veux pas non plus que cela me rende malade. Je sais que s'il rencontrait un beau petit gars et qu'il avait la chance de coucher avec, il le ferait. Il est possible que je ferais de même et je confesse que cela ne change rien à mes sentiments. Je suis jeune, ma vie achèverait-elle ? Je n'arrive pas à voir mon futur, peut-être n'existe-t-il pas ? Il m'a toujours semblé que je mourrais jeune. Sincèrement je le souhaite, encore plus si c'est pour découvrir qu'il n'y a rien après la mort. Retournerais-je demeurer à Jonquière un jour ? J'irais pour y mourir dans la honte d'être un raté au même titre que les autres qui n'ont pas fini leur secondaire cinq et qui sont laitiers ou je ne sais quoi et qui se payent des voitures de 35 000 $ et qui héritent de maison sans rien faire à téter le sein de leur blonde. Je ne peux plus relire le début de mon journal parce que ça a été écrit dans le feu de l'action, où j'étais convaincu que j'allais aller en France et que j'allais enfin naître et commencer à vivre.

 

 

Les jours passent, tous plus plates les uns que les autres. On a toujours l'impression que ça va changer mais on se rend compte que notre vie c'est cette succession de journées plates. Hier au bureau on m'a parachuté une vieille conasse qui fait sa maîtrise en littérature à l'Université d'Ottawa. Pincée comme une autruche, docile comme un canard... (je vais arrêter d'être méchant), elle occupe le même emploi que moi à temps partiel, mais elle aura une maîtrise l'an prochain. Que cette femme vienne me narguer dans mon échec ne peut vouloir dire qu'une chose : Dieu m'a envoyé cette épreuve pour tester mon dévouement à ses doctrines. Eh bien je vais le rater son test, parce que je me fous pas mal de ses doctrines et de ses ministres.

Aujourd'hui je suis découragé. Sébastien et moi ne sommes pas sur la même longueur d'onde. Je voudrais m'isoler de la ville, il voudrait habiter le centre-ville. Je croyais qu'on déboucherait dans la musique, mais Sébastien semble avoir abandonné. Il passe ses journées à cuisiner et à apprendre ses classiques, Schubert... à tel point que je lui ai conseillé, au moins, de tenter de passer sa dixième année de piano puis son associé, parce qu'alors il pourra vivre à donner des cours de piano. J'ai de la misère à croire qu'il débouchera, il n'a ni la volonté ni la motivation. Il y a une limite à ce que je peux faire pour lui donner la détermination qui lui manque. Pourtant sa musique est franchement intéressante, nostalgique ou dépressive à souhait, il pourrait aller loin avec le talent qu'il a. Quelle perte s'il abandonnait aussi facilement. Cela me fait réfléchir, combien de gens talentueux abandonnent trop facilement et nous privent d'œuvres essentielles à l'humanité ? Mais existe-t-il seulement une œuvre qui ait été essentielle à l'humanité ?

 

 

Je suis en panique totale. Il y a quelque quatre ou cinq camions de pompier dans la rue, la cuisine est passée au feu, Sébastien s'est brûlé complètement la main. Et le piano ? Je n'ose plus bouger devant la gravité des événements. Il y a une vingtaine de pompiers dans la maison, je vais voir.

J'ai passé deux heures à nettoyer la cuisine, Sébastien est à l'hôpital encore, je suis complètement mort. J'ai hâte et je n'ai pas hâte de reparler à Sébastien. C'est le genre de chose qui transforme quelqu'un et j'ai peur qu'il ait pris quelque décision tout à coup. Il était très bizarre tout à l'heure. Ce n'est pas moi qui vais lui faire la morale, je pense que la leçon est assez forte. Je me foutais tellement de la cuisine, j'ai presque pleuré quand j'ai vu sa main et que l'idée qu'il ne pourrait plus jouer au piano m'a traversé l'esprit. C'aurait été suffisant pour qu'il se suicide, le pauvre est déjà assez déprimé ces temps-ci. J'espère que tout ira bien, ça ne prend pas grand-chose pour mettre en émoi plus d'une trentaine de personnes. Un poêlon oublié sur le feu et voilà comment plusieurs personnes meurent chaque année. Quand donc va-t-il revenir ? L'attente me tue !

Eh bien docteur, tout a commencé lorsque j'avais cinq ans, le petit train rouge alors que je voulais être dans le petit train vert. Mais je n'étais tout de même pas dans le petit train noir, et là, si à la maternelle j'avais fait partie du petit train noir, je n'aurais pas survécu à mon adolescence. Il faudrait sans doute poursuivre les coupables.

Le pauvre Sébastien est finalement revenu avec un bandage, il se promène partout avec un pot d'eau glacé. Il a joué pendant une heure au piano, juste de la main gauche, c'était pathétique. Heureusement que je sais que ça va revenir sa brûlure au deuxième degré. En tout cas, ce n'est pas moi qui vais maintenant insister pour qu'il joue du piano, pas pour l'instant du moins. Il est allé acheter des œufs et a laissé un poêlon sur le feu au maximum, pensant que c'était au minimum. Je suis désolé mais ça c'est pire que de la distraction, c'est de l'inconscience. Comme dit sa mère, on va se prendre de bonnes assurances plus tard. La mère trouve soudainement que ses enfants manquent de maturité, elle me conseille d'en parler à Sébastien. Jamais ! De toute manière ce n'est pas un manque de maturité.

 

 

Nous avons continué à chercher un terrain. Sébastien et son père sont tombés en amour avec le #15 du chemin Flemming à Cantley. Bien sûr, j'aime le #15, mais je voudrais que Sébastien recouvre la vue parce que d'autres terrains sont mieux et à coûts moins élevés. Enfin, si Sébastien est heureux là, ça vaut la peine de construire là, parce que je ne voudrais pas qu'une crise éclate plus tard et qu'il me reproche d'avoir été si malheureux dans un endroit où il ne voulait pas vivre. Quant à moi je distingue une sorte d'indifférence. Je me laisse transporter par les flots un peu à la Roland l'Aventure. Oui, je suis passif, je laisserais presque les autres décider pour moi. Cela risque de se retourner contre moi, si je ne puis me reconnaître en rien. A un moment donné on s'est chicané moi et son père, je me sentais agressé. Je voulais avoir des renseignements sur le terrain qui donne sur la rivière, eux ne voulaient rien savoir, ils avaient trouvé. Bon dieu ! C'est toujours bien important, je vais travailler toute ma vie pour ça ! J'aimerais un peu de bonne volonté, la vue qu'ils imaginent imprenable n'existe pas. L'isolement qui existe aujourd'hui sera inexistant dans dix ans. Ça, non seulement ils ne l'avouent pas, mais ils vont se rendre compte que c'est vrai. Je regrette de le dire, mais il s'avère que j'ai toujours eu raison à chaque fois qu'il y a eu un débat. Mais moi, en tout temps, la portée de mes paroles est nulle.

Je viens de marcher un peu sur le campus, je suis plus jeune que tous les étudiants. Je me demande si je devrais me réjouir ou pleurer. Je viens de voir une pancarte qui me demandait où je serai dans cinq ans. Je viens de trouver l'info-guide de cette année, je l'ai ouvert à une photo où on voit une fille qui saute de joie avec son diplôme dans une main. Légende : « Ton avenir, on l'a à cœur ! Université d'Ottawa ». Je dépéris.

 

 

Il pleut aujourd'hui, ça me rend malade. Ed vient de téléphoner, ça m'a achevé. Je suis prêt à prendre ma retraite dans une maison éloignée de la ville, avec comme but, sortir le moins possible. Ed appelle de New York pour nous dire qu'il va bientôt atteindre le 100 en ce qui concerne le sexe avec les gars de New York, qu'il a un copain, qu'il a couché avec trois autres gars cette fin de semaine, qu'il ne l'a pas dit à son copain et qu'il n'est pas prêt à avoir un copain parce qu'il veut continuer à coucher avec tout le monde. En plus, d'après ce que j'ai pu comprendre, il a couché avec deux autres personnes en même temps. Il m'a perdu complètement. Je ne veux plus, absolument plus rien savoir. Il s'en vante tellement que je me demande si c'est vrai. Ne se rend-t-il pas compte que plus il en parle, plus il m'écœure ? Pense-t-il provoquer la jalousie et que la jalousie est saine pour deux personnes ? Il a encore dit qu'il pensait à moi, qu'il projette de venir ici, j'ai dit à Sébastien de le convaincre du contraire. Il voulait qu'on aille à Montréal une fin de semaine, je lui ai dit que cela m'était impossible. Je ne voulais même pas lui parler.

Je suis un véritable ermite, c'est vrai que je pourrais m'isoler et ne jamais sortir du même carré. Je suis très dépressif aujourd'hui, d'autant plus qu'avant-hier on est encore sorti avec Gordon et Gilles, et que Sébastien le regarde un peu trop le petit Gilles, et que moi j'en ai assez de douter, douter de lui, douter de moi, et que je ne veux pas passer ma vie à douter ou à capoter chaque fois que Sébastien n'est pas là ou qu'il sort sans moi ou qu'il regarde un petit garçon qui serait susceptible de s'intéresser à lui. D'un autre côté je ne veux pas finir ma vie seul. Mais est-ce que je pourrais peut-être trouver quelqu'un comme moi ? Il me faudrait passer une annonce dans le journal un jour, ça se lirait comme suit : « Recherche beau petit garçon non sociable, végétarien et vierge, qui déteste les bars. »

 

 

J'ai reçu une lettre aujourd'hui, un pincement, un regret ou je ne sais quoi. Paris IV, La Sorbonne, m'accepte. Mais elle m'accepte en licence au lieu de la maîtrise et sous condition que je réussisse FR 209 et un UV de latin. Début des cours : 17 octobre, lundi prochain. Mais là, ça implique tellement de choses ! Passeport, visa étudiant, Sébastien, emploi, déménagement, billets d'avion, argent, prêt et bourse, mon imprimante qui m'endette. En plus c'est pour reculer d'un an. Mais c'est à Paris quand même. Ce n'est pas rien. C'est la Sorbonne en plus. Il faut dire, je ne suis peut-être pas aussi cruchon que je le pensais.

 

 

Une journée est passée depuis mon acceptation, on dirait une semaine. Remise en question sur remise en question, cela me tombe vraiment du ciel. De quoi je me lamente encore ? Hier il m'était inconcevable que je parte sans Sébastien. C'était décidé. Puis ensuite j'ai tout fait pour le convaincre de venir. Rien à faire, il aime ses parents et ses parents ne sont pas d'accord. C'est drôle, c'est là que je me suis rendu compte que j'aimais définitivement Sébastien et qu'effectivement j'aurais peine à le quitter. Je voudrais vraiment finir mes jours avec. Je n'ai aucune envie de le tromper, je pense que je vieillis. Il y a que je suis misérable et que Paris m'offre la révolution. Expérience oblige, il me faut un changement radical. Sans transition ? C'est un peu ça qui inquiète mes parents. Maintenant il me faut convaincre Sébastien. Un truc serait de le convaincre de venir jusqu'à Noël en espérant qu'il voudra alors rester avec moi ensuite. Je ne peux me permettre de ne pas y aller, je risquerais trop de le regretter. Il me resterait à reculer mon acceptation d'un an, mais alors on aurait un terrain, une maison et je ne pourrais plus partir. Encore trois ans d'université... aaahhh, Roland, ça te tente ? N'oublie pas que c'est surtout ta carte d'entrée en France.

Ah, tout a bien été calculé par le grand manitou. La semaine passée je me morfondais entre les murs de l'Université d'Ottawa, la semaine prochaine je serai à la Sorbonne. J'hésite beaucoup moins depuis que j'ai parlé avec Marie-Rose Créthien, je vais probablement être en maîtrise. Oh Sébastien, je t'aime, mais un an à Paris et j'ai une maîtrise. Puisque cette stupide société de compétition ne fonctionne qu'avec des titres, il me faut donc tout faire pour ne rien perdre d'une crédibilité trop facilement perdue. Parce qu'on aime se détruire. On a l'impression d'être grand en détruisant la crédibilité de quelqu'un. Je regretterais trop de ne point partir, il est impossible que je ne parte pas. Prions pour que Sébastien vienne.

 

 

Partir ou ne pas partir, telle n'est pas la question. Pouvoir partir ou ne pas pouvoir partir, telle est la question. Rarement les obstacles ou surtout l'argent m'arrêtent dans mes projets, mais cette fois c'est quitte ou double. Personne n'est d'accord avec mon départ, comme si on m'obligeait à vivre ici, comme si je n'avais pas le choix de ne pouvoir me soustraire à leur vie, à la vie routinière et plate d'Ottawa. Les prêts ça ne fonctionne pas du tout et il m'en faudrait trois fois plus que ce qu'ils m'offrent. Je n'arrive pas à voir qui va signer pour mon visa, il faut que je prouve à l'ambassade française être en mesure de me faire déposer un certain montant chaque mois dans mon compte. J'aurai le passeport jeudi. J'aurai le prêt un jour de décembre ou de janvier avec de la chance, parce qu'il faut que ma mère l'encaisse et le dépose sur ma carte de crédit, et ça c'est impossible. Ecoutez bien, vous, les générations suivantes, cette société qui se targue d'être la plus évoluée de tous les temps, au tournant du deuxième millénaire en échanges commerciaux, communications, interactions et tout, encore une fois ne fonctionne que pour les gros beefs à milliards et avoue son incapacité à envoyer un de ses jeunes étudier à l'étranger. Ce n'est pas la même situation en Chine, dirait-on. Ce qui me fait d'ailleurs penser que je vais prendre la place d'un jeune Français à la Sorbonne. Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps, il faut bien que j'aille étudier là où on me fait de la place. Quelle ironie, le Canada est incapable de m'offrir une place dans ses universités, la Sorbonne m'accepte malgré ma demande qui est arrivée trois mois en retard. S'il n'y a pas une leçon à apprendre là-dedans...

L'envie de partir pour Paris au printemps passé était plus grande que mon envie actuelle. Pourtant je n'étais pas accepté. Mais je me souviens de l'élément déclencheur, et si je suis fidèle à moi-même, je vais partir. Il y a une vieille truie qui s'étire le cou pour lire ce que j'écris (je suis dans l'autobus), je suis à la veille de lui demander si elle en veut une copie, ce me fera une lectrice. Le problème c'est qu'elle doit être de cette race majoritaire anti-tout. La société n'évolue pas très vite. Si on se fatigue encore avec la haine du prochain et que l'on se bat dans de futiles débats, nous n'arriverons à rien. Tient, ça me tente de parler de la Constitution canadienne. Mais heureusement je suis arrivé à destination, au travail, downtown Ottawa.

 

 

Mon cœur à Paris, mon corps enseveli sous les formalités au Canada. Si je réussis à partir, ce sera là ma plus grande réussite dans la vie. Il ne faut pas se le cacher, sous prétexte de nous protéger, il faut maintenant des miracles pour réunir tous les papiers et s'acquitter de toutes les formalités pour aller étudier ailleurs. Le tout a commencé avec le passeport, ensuite le visa. Jusque là, je ne me doutais de rien. Pour avoir le visa il me faut une confirmation de prêt et bourse. Bon, alors j'apprends que le programme dans lequel je vais aller étudier est non reconnu par le gouvernement du Québec et que je ne peux donc pas avoir de bourse comme tout le monde. Mieux, mon prêt sera moins élevé que si j'étudiais à Ottawa. Alors seulement 3100 $ avant Noël et un montant inférieur à 3100 $ à définir après Noël en rapport à mon revenu annuel. Il me faudra remplir la DSR, déclaration de situation réelle, où il me faudra savoir exactement le montant que j'ai gagné cette année. Or, j'ai certainement trop travaillé, j'ignore comment je vais survivre. Je suppose que c'est comme ça que l'on encourage le vol et la prostitution. Quel genre de protectionniste pourri enferme la littérature française au Québec ? N'est-il pas logique d'étudier la littérature française en France ? Je dénonce la non-reconnaissance de mon champ d'étude et j'accuse le gouvernement du Québec de vouloir nous imposer sa vision de la littérature française, morcelée de littérature québécoise. Je n'en ai rien à foutre de leurs politiques de découragement. Au contraire, un interdit ? il me faut le transgresser. A l'ambassade il me faut prouver un revenu de 900 $ par mois, à signer par contrat par mes parents, nécessitant également la signature d'un directeur de banque ou d'un notaire public. Mon père, ingénieur, chef de son service, est trop pauvre pour garantir une telle somme. Je télécopierai ça à mon père aujourd'hui, ça ne marchera pas, j'espère que Sébastien signera. Mais il n'est pas chaud à l'idée de s'hypothéquer de ce montant-là même s'il s'agit d'un contrat factice. Cela pourrait l'arrêter dans ses projets avec les banques, elles pourraient dire qu'il ne peut pas emprunter parce qu'il doit donner 900 $ par mois à un crétin. Voilà que la femme m'apprend hier qu'elle avait oublié de me dire qu'il faut une confirmation de la Régie de l'assurance-maladie du Québec qui prouve que je serai couvert en France. Or, la Régie refuse de me donner ce papier, je suis parti du Québec depuis trop longtemps. Pendant ce temps la Régie de l'Ontario ne veut pas m'aider, elle estime que j'étais en Ontario pour mes études, que je ne suis pas de leur responsabilité. Il me faudrait donc aller sur place à Montréal défendre mon point de vue, c'est-à-dire leur prouver que je suis un Québécois je suppose. Mais rien ne me dit qu'ils vont me le donner leur christ de papier si je vais à Montréal comme ils me le demandent, et moi je dois quitter mon emploi et être prêt à partir, et s'ils me donnent le papier il me faut courir à l'ambassade à Montréal, mais j'ai les contrats de l'ambassade d'Ottawa, et j'ai déjà quitté mon emploi et la belle Lise est frustrée ben raide, ils veulent que je travaille plus longtemps, et moi je dois déménager mes choses parce que la mère de Sébastien ne les veut pas là, et je n'ai pas encore vendu l'imprimante et vous pouvez comprendre que je ne dors plus. Voilà pourquoi si je réussis à partir ce sera le miracle. Je prévois un deuxième miracle nécessaire pour arriver à m'inscrire lorsque je serai là-bas, si j'y arrive. Pour avoir mon prêt, impossible. L'Université d'Ottawa devra le renvoyer à Québec quand elle le recevra, Québec devra réanalyser le tout, puis ils devront envoyer ça à ma mère que je devrai mandater pour aller le chercher pour moi, tout ça avant mercredi. C'est impossible, impossible, ci-gît Roland, mort enseveli sous les formalités. Une véritable révolution.

Il semble que la révolution se fera et même qu'elle se fera avec mon prêt. Tout irait-il trop bien ? Vous savez, je n'ai pas encore vraiment réalisé que j'allais partir et déjà tout le monde au bureau me félicite pour mon acceptation. Tout le monde donc est au courant ? Ainsi je termine ce cahier en affirmant que j'ai quitté mon emploi et que je vais partir pour Paris à moins de problème de dernière minute. Alors ne manquez pas la suite des aventures de Roland à Paris qui s'intitulent : « On a marché sur Paris ! »

 

 

A peine avais-je convaincu Sébastien de venir, voilà qu'il se réveille soudainement. A cinq jours de partir, il lui faut renouveler son passeport, il va l'avoir mardi peut-être. Sa mère a pleuré toute la journée. Je peux comprendre cela, mais ce que je ne veux comprendre c'est que Sébastien ne partira plus : "There is no way I'm going to leave my mother for you!" Fine! Vas-y dans les jupes de ta mère, meurs-y, moi je serai loin. Ça ce n'est rien, ce soir c'est le père qui va y aller de son discours : « BNR, travail, toutes les années que tu as foutues en l'air... », bon dieu de bon dieu ! S'il y a bien une seule autorité qu'il ne faut pas écouter sur cette planète, c'est bien celle des parents ! Elle n'a pour intérêts que les siens propres. Montrez-moi un seul parent capable de prendre une décision en fonction de ce que son enfant veut, je vous montrerai l'exception. A moi seul je n'aurais jamais rien écrit, j'aurais fait mes sciences pures, mon génie ou mon droit à l'Université Laval à Québec, j'aurais une blonde stable, je penserais au mariage, je n'aurais jamais fait le tour de l'Europe, de New York et de la France. Bref, j'aurais été tout ce qu'il y a de plus malheureux et de misérable dans le monde. Eh bien, si Sébastien n'est même pas capable de venir en France pour huit misérables mois à cause de ses parents qu'il aime tant, moi je pars sans remords et je serai heureux. Ah, rien de tel que les larmes pour arrêter une armée en action. Il suffit d'une larme pour que l'univers s'écroule.

Je suis tellement fatigué, tellement écœuré, que ça ne me tente plus de partir. Ça ne me tente plus de rien faire en fait. Je vais dormir en arrivant. Je n'ai pas un sou pour partir, ça va leur prendre plus que deux semaines pour annuler le premier prêt, deux autres semaines pour l'envoyer à ma mère, ce, pour un prêt déjà émis et envoyé à l'Université d'Ottawa. Je me demande bien ce que ça leur prend pour signer un esti de papier. C'est à croire qu'il n'y a qu'une seule personne chargée de s'occuper des 50 000 prêts à émettre. D'ailleurs j'en ai mon quota de toutes ces institutions gouvernementales pourries qui multiplient les formalités mais qui sont impossibles à joindre. A l'aide sociale, à Revenu Canada, à l'assurance-chômage, à Immigration Canada, impossible de les rejoindre, à mon avis ils n'ont qu'une ligne téléphonique pour tout le Québec. A la Régie de l'assurance-maladie, aux finances à l'université, aux ambassades, c'est la même chanson. Bonjour, ici une boîte vocalique qui vous parle. Le système peut s'adresser à vous en français et en anglais. Si vous désirez que le système s'adresse en français, veuillez appuyer sur le 1 au son du timbre sonore. Si vous désirez que le système s'adresse en anglais, veuillez appuyer sur le 2 au son du bip sonore. Hi, this is a recording. The system can speak in French or in English. If you want the system to talk to you in English please press 1 at the signal. If you want the system to speak French please press 2 at the beep. Do your choice now. Bip ! Si vous désirez des informations sur la grosse bitch du coin qui fout rien pendant que vous tétez au bout du téléphone, veuillez appuyer sur le 3. Si vous désirez téter encore plus longtemps sur notre système infaillible qui vous rendra malade avant la fin et qui n'a pour but que de vous coûter une fortune en frais interurbains et vous décourager à nous demander de l'aide, press 4. Burp, couick, prout, nous avons des difficultés à acheminer votre appel, toutes nos opératrices sont actuellement occupées avec des cas problèmes, please call back later. Si vous êtes sur le point de vous tirer une balle, veuillez patienter, nous nous efforçons d'écourter votre attente. Nous cherchons la personne la plus apte à répondre à votre névrose. N'oubliez pas, your call is important to us. Nous transmettons maintenant votre appel à l'asile le plus près de chez vous. Merci d'avoir pensé à nous, à bientôt !

Je me demande s'il y aura de meilleurs temps en ce qui concerne les formalités et les obligations. On souhaiterait une faillite du pays pour désencrasser la bureaucratie. C'est vrai qu'il y en a du gras à couper et il y en a tellement qu'il ne faudrait pas que je me retrouve à la tête du pays un jour, ça ferait mal. Première des choses, je déréglementerais tout. Il n'y aurait pas cinquante-six sortes d'assurances, il n'y en aurait qu'une seule générale. On aurait une seule carte magnétisée au lieu d'en avoir une vingtaine qui ne suffisent jamais à contenter personne. Cette carte d'identité pourrait servir également aux organisations non gouvernementales, comme les banques. La carte ne donnerait accès qu'aux informations nécessaires à l'organisme avec qui on fait affaire. Un seul dossier informatisé commun pour toutes les institutions, gouvernementales ou non. C'est à la même adresse que l'on pourrait tout demander. Le gouvernement n'a pas à nous compliquer l'existence.

 

 

Je dors debout. Il est 6h45, ma dernière journée d'emploi. Aujourd'hui je vais essayer de me débarrasser « d'une » formalité, celle qui prouve que j'ai de l'argent pour partir. Curieusement l'Ambassade de France à Montréal m'exige de prouver que j'ai 6000 $ dans un compte plutôt qu'une preuve de revenu de 900 $ par mois. C'aurait dû être fait depuis une semaine, mais mes parents ont tellement tété pour enfin m'annoncer que la banque a refusé de leur signer un papier qui affirme qu'à leur deux ils vont me communiquer 7200 $ durant la prochaine année... ça c'est vraiment inquiétant. Je me demande comment le gouvernement du Québec a pu s'imaginer un seul instant que mes parents avaient l'obligation de me donner 8500 $ par année pour chacune des trois dernières années. Il n'y a pas à dire, le gouvernement nous en fait croire. Chaque année il baisse le montant qu'il juge suffisant pour vivre. Ne sait-il pas au sujet de l'inflation et des frais de scolarité qui ont augmenté de 200 % depuis 1989 ?

 

 

Le miracle s'est produit, je pars demain à 19h30. En trois heures j'ai eu mon papier de la Régie de l'assurance-maladie, mon visa étudiant et mes billets d'avion. Vive Montréal ! Je pense qu'à Ottawa on étouffe sous la bureaucratie, c'est probablement un des effets encore peu connus du fédéralisme.

 

 

Comment commencer à décrire les derniers événements. Comment raconter maintenant les détails de la révolution qui vient de se produire. Les coïncidences, ça fait longtemps que je n'y crois plus. Sébastien est venu finalement, heureusement. Je regrette qu'il doive repartir d'ici deux semaines. On aura le temps de visiter Granville en Normandie, là d'où vient son père. Je crois que c'est mieux qu'il reparte car sa musique a plus de chance de déboucher s'il continue à travailler avec Gordon et Amy. De toute façon je vais avoir besoin de temps pour mes études et lui il perd le sien ici.

Le premier jour, le mercredi 26 octobre, on a trouvé un hôtel sur la rue Cujas, qui, sans le savoir vraiment, était juste à côté de la Sorbonne. J'ai rencontré Mme Créthien qui ne voulait pas reconnaître mon diplôme de quatre ans, disant que je n'avais fait que trois ans d'université. Finalement ça fonctionne, je suis en maîtrise conditionnelle, il paraît que c'est plus simple et plus facile que la licence. Le premier jour j'ai réussi un vrai tour de force : trouver un directeur de maîtrise qui accepte Artaud et ses Cahiers de Rodez en un sujet plutôt général, j'ai carte blanche tant que ça a des bases littéraires. J'ai aussi rencontré Franklin au bureau du prof qui m'a tout de suite offert son appartement pour une dizaine de jours. Alors on partage l'appartement avec son colocataire Grégoire. On a ainsi eu accès à toute la société de Paris. On a loué une voiture à l'aéroport Charles de Gaulle, on a cherché longtemps, finalement on est arrivé chez Franklin sans trop savoir s'ils étaient gays. Certains signes ne nous ont pas échappés, entre autres les cassettes de Madonna, magazine avec Marky Mark, certains livres dont Si le grain ne meurt de Gide. Mais enfin, c'est quand Grégoire nous a présenté le lendemain la revue sur le sida, qu'il fait et publie à tous les deux mois, qu'on ne doutait plus.

La Sorbonne. Gigantesque je dirais de prime abord. Architecture complexe je dirais ensuite. Je n'arrive pas à figurer combien grand c'est, là le problème. Cependant je pense que l'Université d'Ottawa est beaucoup plus grande. La bureaucratie y est terrible. Sans l'aide de Franklin, j'aurais abandonné. J'étais prêt à retourner au Canada parce que ça me semblait être une mission impossible et que je ne croyais pas que l'on m'accepterait en maîtrise. Je n'arrive pas à remplir toutes les formalités parce qu'il me faut sans cesse des papiers, des tampons, des attestations, des photos, des signatures, des accords de professeurs pour suivre leur cours. D'abord il me faut l'essentiel, la feuille verte du bureau des équivalences. Mais avant tout il me faut le dossier d'inscription que je n'ai jamais eu encore et que j'espère recevoir le mercredi 2 novembre chez Grégoire. Là-dedans j'aurai la feuille rose de l'inscription administrative, la feuille bleue de l'inscription pédagogique, la feuille blanche pour la carte d'étudiant, les papiers pour que l'on monte un dossier à mon nom à l'inscription administrative. Ensuite il me faudra l'inscription pédagogique - je ne sais plus trop où aller pour ça - afin de m'inscrire en licence et en maîtrise, parce que je suis inscrit à des cours relatifs aux deux niveaux. Je me suis déjà rendu au département de latin pour prendre un cours qui était déjà complet, elle a fini par m'inscrire à un autre cours plus compliqué et j'y suis retourné le lendemain pour le faire changer parce que l'autre Crétine Créthien s'était fourrée. Ensuite je me suis rendu plusieurs fois au département de langue pour m'inscrire sans succès à un cours de grammaire pourri qu'ils veulent s'assurer que je suis capable de faire. Ici tout le monde le coule ce cours. J'ai dû faire signer par mon prof une autre feuille rose qu'un autre prof devra signer, je collectionne les feuilles avec des tampons qu'il me faudra retourner officialiser lorsque j'aurai ma carte d'étudiant, c'est-à-dire quand mon dossier sera complet, c'est-à-dire jamais. Au départ je me disais que c'était impossible de tout faire ça en trois jours, d'autant plus que tout est toujours fermé, ça ouvre pour deux heures, le mercredi seulement, il y a toujours des files d'attente impossibles. Mais je me rends compte que tout le monde est aussi fucké que moi, personne ne sait vraiment tout ce qu'il a à faire, en particulier Franklin qui, pourtant, a déjà étudié là pendant trois ans. Puis l'administration est consciente qu'aucune date limite ne peut être respectée, elle sait qu'il faut au moins un mois et demi pour s'inscrire. Rien n'est informatisé, une bureaucratie tellement gigantesque que pour la changer il faudrait que le tout passe au feu. Le conservatisme tue, ils courent à leur perte. On étouffe dans les méandres de l'administration : 17, rue de la Sorbonne, escalier G, troisième étage, ensuite escalier C, troisième porte à gauche, bonne chance. Personne ne sait où est quoi, même les bonnes femmes secrétaires de l'école.

Les logements, ah bien là on ne mentait pas. A 1000 $ par mois, de vrais taudis. Ne vous demandez pas pourquoi les touristes repartent désenchantés lorsqu'il faut faire quatorze hôtels avant d'en trouver un qui n'affiche pas complet en plein mois d'octobre, puis vingt-huit pour en trouver un seul qui est à la limite du potable lorsqu'on se décide enfin à mettre le prix. Les appartements, je ne pense pas que l'on puisse vivre plus mal ou misérablement encore en Ethiopie ou dans les pays pauvres. Cher en plus, une petite pièce qui sent la merde et la pisse, pas de cuisine, pas d'eau chaude, pas de chauffage, pas de lumière, pas de douche, une toilette sale sur l'étage, sept étages sans ascenseur, puis trente personnes en complet-cravate et robes luxueuses prêtes à se battre pour l'avoir. Christ ! Il n'y a pas de conseil municipal à Paris ? Il paraît que tous les gouvernements n'en ont que pour Paris. Qu'est-ce qu'ils foutent ? Je veux bien croire que les bâtiments sont classés historiques et que l'on ne peut y toucher, mais quand même, quand on a une crise du logement aussi grande depuis si longtemps, il faut agir ! Des tours, il faut en construire au plus vite, le peuple est en train de mourir dans des pièces tellement insalubres que je me surprends que la peste n'y fasse pas son apparition. Je suis très pauvre, j'ai franchement l'impression que c'est dans une affaire comme ça que je vais me retrouver. Je vais vendre l'imprimante bientôt, j'ai l'impression qu'il me faudrait aussi vendre l'ordinateur. Mes parents ne peuvent pas m'aider, c'est clair, je dois déjà 4000 $ à Sébastien. Il y a une limite à ce que je peux lui emprunter, déjà qu'il ne veut pas trop m'en prêter. En plus, mes études ne servent à rien, un an de maîtrise, un an de DEA, puis quatre ou cinq autres années pour le doctorat. Ça prend deux ans pour avoir l'équivalent de la maîtrise du Canada. Je n'aurai certainement pas le choix de déclarer faillite à la fin de mes études. On pensait prendre l'appartement juste en haut de chez Grégoire. Ça pue, il n'y a pas de douche, pas d'eau chaude, rien pour cuisiner, des tapisseries vraiment dégueulasses, les plafonds troués dont la peinture décolle, un gros compteur d'électricité dans l'entrée (parce que ça, ça va tourner et coûter cher en plus), pas de chauffage, des tapis qu'il faut enlever, des planchers qu'il faut sabler, vernir, il faut entrer le lit par la fenêtre, le tout va me coûter trois fois le prix que ma mère paye pour sa maison de deux étages avec a un sous-sol pratiquement fini, un garage, du terrain, un pommier, deux grands érables. Franchement, Paris, je pense que je vais apprendre à te détester à ta juste valeur. Parce que la misère, je ne l'aurai jamais vue d'aussi près.

 

 

Je suis dans mon cours de latin, un vrai calvaire. La femme parle en avant, dans le grand amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, comme à l'église, je n'entends absolument rien. Je vais le couler ce cours. J'ai trouvé une chambre à la Maison des étudiants canadiens, c'est bien. Ça ne me tente pas de recommencer l'école ! C'est plate, plate, plate. Elle radote des histoires de l'époque des Grecs, des Romains, christ, l'empire romain de l'époque avec les Grecs à l'arrière, c'est plus d'actualité que les guerres en Bosnie et au Rwanda. C'est la base de toutes nos sociétés, dans tous les domaines. La dernière fois que j'ai étudié cela, c'était mon cours d'histoire du droit, que j'ai coulé d'ailleurs, enfin, je l'ai coulé en théorie en rapport à la moyenne de la classe. Que vais-je faire ? La fille en avant de moi, elle pue. Une autre qui n'a probablement pas de douche. Les livres d'Artaud sont trop chers, j'ai envie de tout lâcher, mais c'est impossible. Et mon Sébastien qui dort à la chambre. J'ai couché sur le plancher, je dois les avertir si je reçois quelqu'un sinon c'est l'expulsion, trente francs la nuit en plus. Il y a une de ces belles peintures dans l'amphithéâtre, dont un bel homme nu. Il faut que j'arrête de regarder, les autres vont capoter. Je sens que je vais m'emmerder royalement ici, au moins à Ottawa les cours étaient intéressants et on comprenait le prof. Ici les cours sont juste une formalité de plus. On vous les donne, ça ne sert pas à grand-chose, vous relirez tout cela dans les quinze briques à lire pour l'examen. Elle nous lance une série de noms et d'époques qu'on est incapable de prendre en note, il aurait été si simple de nous distribuer une feuille avec tout ça dessus. Quand la société comprendra la praticité, la vie de l'étudiant sera tellement plus productive ! Des bancs d'églises justement, il faut se prévoir une palette dure pour écrire. J'utilise le carton dur dans lequel se trouve mon diplôme de l'Université d'Ottawa, je m'y accroche tant que je peux. Cette femme n'a aucun talent de communication, elle n'a jamais perdu mon attention parce qu'elle n'a jamais réussi à l'accrocher une seule fois. Encore quarante minutes, heureusement que ça dure juste une heure. Il va falloir enregistrer les cours, seul moyen de m'en sortir, et continuer mon travail de transcription ici. Je pense qu'elle a perdu l'attention de tout le monde, ils regardent tous au plafond.

 

 

Je me prépare à aller au cours de M. Maginel, FR 310, poésie, stylistique, etc. Puis ça a l'air plate en christ et les chances de couler le cours sont de l'ordre de 80 %. Quel calvaire, c'est fini les B et les A en ne foutant presque rien. Mais j'ai moins de dix heures de cours par semaine, je ne peux pas me lamenter, et je n'aurai pas de copain pour m'empêcher d'étudier. Mes intentions sont de travailler fort, mais je suis mal parti pour cela. Vingt-sept semaines d'enseignement, sept mois, je vais mourir ! Quand tu coules, tu coules un an complet ! Je n'ai même pas choisi mes cours, j'ai pris les mêmes que Franklin. C'est peut-être mieux ainsi, les seuls cours intéressants semblent être les plus impossibles à passer. C'est-à-dire que, lorsque tu entres dans l'antre du christianisme, tu en as pour vingt ans à t'en sortir. Il me faudra m'intoxiquer à Artaud, même pas à ces écrits les plus passionnants.

 

 

Je viens de réussir à m'inscrire, 690 balles, 150 $. C'est différent des 8000 $ que ça m'aurait coûté à Ottawa. Pour le logement c'est 1500 F, chauffé et éclairé. C'est la même chose qu'à Ottawa. C'est propre à la Maison des étudiants canadiens, j'espère que les réformes en cours au Canada ne feront pas disparaître ça.

Sébastien va bientôt repartir, j'ai hâte parce que je dois vraiment me mettre à mes études et là je manque trop de cours. Mais je sens que ça va être le vide complet. Ce sera très dur, d'autant plus que je n'ai pas l'intention d'aller voir ailleurs. Je suis tombé dans un milieu gai et un milieu d'écrivains non encore publiés, comme c'est la mode. Paris est plein de ces écrivains non encore publiés. J'ai rencontré Francine Juste qui essaie de passer à l'histoire avec ses écrits sur le théâtre Nô. Ça m'intéresse, j'ai une copie de son mémoire, je verrai à cela un jour.

J'ai rencontré Philippe, un gay reconverti qui a laissé le plus beau gars du monde, à ce qu'on en dit, pour sortir avec Anne, qui, elle, a laissé son mari pour Philippe. Elle a un garçon Lenaïk et une fille Anaïk, tous deux très beaux. Je me demande où tout cela va me mener. On a visité le Mans en fin de semaine passée. Les vieilles maisons médiévales à planchers non à niveau, très beau. On a rencontré Adélaïde, elle vient de se payer une baraque de 250 000 $ qu'elle rénove.

 

 

Si j'avais eu à faire mes études en France, malade de réussir comme je l'étais (mais avec la loi du moindre effort), j'aurais tout coulé, doublé sans cesse et je me serais suicidé. Ce système à punition qui coûte cher en temps, de démotivation qui fait recommencer des années même quand on travaille fort, c'est de la grosse bullshit. Ça nous laisse dans la rue avec rien après vingt ans d'études. Même pas un diplôme qui permette d'avoir un emploi un cran plus haut que serveur, emploi qui a besoin de zéro année d'étude. Et encore, après vingt années d'études tu as quelque chose de changé dans le cerveau, tu es moins compétent que le premier con du bord pour servir les gens aux tables. On m'a dit que ce système était bien mieux, il forçait les gens à étudier, il permet l'accès, mais en élimine ensuite de 60 % à 80 %. Faut pas exagérer ! On n'étudie peut-être pas comme des malades, mais on étudie beaucoup quand même. Où est la motivation lorsque tu travailles fort pour rien ? Après vingt ans, ça suffit. J'en ai mon quota des études ! Si j'échoue, j'échoue et c'est fini. Pas de maîtrise et c'est tant mieux. Quand on nous a dit qu'Ionesco a abandonné son doctorat, on voulait dire que, ou bien il avait coulé un p'tit christ de cours d'histoire du latin et tout était fini pour lui, ou bien justement, après 25 ans à l'école, il n'en pouvait plus et il a laissé faire sa dernière année d'étude pour enfin respirer l'air pollué de Paris à son aise. C'est ça la vie, l'obsession de la réussite alors que seuls quelques-uns réussiront. Mais attention, il n'y en a pas que quelques-uns qui ont fourni un effort totalement inutile pour la société, et ce ne sont pas ceux qui abandonnent qui étaient les pires sujets. De ceux qui réussissent, je ne peux m'empêcher de penser aux monstres que cela donne. Genre, le journaliste Michel Vastel, ils finissent par se transformer en quelque chose de pas vivant. La vie pourrait être si intéressante, on en a fait un calvaire monumental.

 

 

La solitude commence à se faire sentir, la vie commence à être plate. Sébastien comprend davantage qu'il m'aime pour vrai. Une séparation est toujours nécessaire, mais une séparation psychologique, comme celle d'être à Paris, est beaucoup plus forte. Il m'appelle deux fois par jour, la dernière fois à quatre heures du matin. Je n'ai pas l'intention de le tromper, même pas avec Franklin, qui, ma foi, est très beau. En plus qu'il m'a déjà fait comprendre que lui et son copain c'est une relation ouverte. Il essaye de me convaincre, comme les autres, qu'une relation homosexuelle dans la fidélité c'est impossible. A ça il m'est difficile de dire que ce n'est pas vrai, même moi et Sébastien nous nous sommes trompés. Mais à cela je réponds que ça ne veut pas dire qu'il ne faille faire d'efforts, parce qu'alors c'est certain que ça ne durera pas. Je réponds également qu'une relation hétérosexuelle dans la fidélité c'est impossible. Peut-être seulement à sens unique chez les dévots et les dévotes qui ont un tant soit peu peur de l'enfer, et encore. Moi j'irai en enfer de toute façon. Il faut arrêter de s'illusionner, j'ai lu la Bible, personne ne sera épargné. Pas de rédemption pour la race humaine, elle doit mourir pour le besoin même de la race.

Le cas de Grégoire, c'est effrayant. Il est séropositif, c'est certain, mais incapable de le dire. J'ignore si Franklin est au courant, il jouait l'innocent. Grégoire nous l'a suffisamment fait comprendre par des phrases clés subtiles, genre qu'il va mourir dans cinq ans, que Dieu l'a déjà puni. Il s'est mis à croire en Dieu comme un malade, atteignant le fétichisme. Je cherche à voir ce que l'on me cache, c'est très difficile. Grégoire a tellement idéalisé sa mort qu'il veut mourir à 33 ans. Il dit qu'il lui reste cinq ans pour s'accomplir. Bref, il m'a fait peur le Grégoire, je n'ai d'ailleurs jamais eu aussi peur de ma vie ces derniers temps. Je ne suis pas le seul. Il atteint un genre de degré de folie, il est instable psychologiquement et devient incontrôlable. S'il se contentait de me regarder dans le blanc des yeux avec son air démoniaque, ce ne serait rien, mais lorsqu'il en vient à me faire peur pour ma vie, c'est insupportable. Il a perdu tous ses amis, on m'a dit. Nous sommes allés dans sa ville natale, personne n'a voulu nous recevoir. Il est tellement méchant avec les gens, a-t-il toujours été comme ça ? Mais peut-être aussi que sa méchanceté est une conséquence du rejet. D'après ce qu'il dit, il a toujours été turbulent. Un gars capable de planter une fourchette bord en bord de la main de sa sœur parce qu'elle mâchait de la gomme, ou capable de jeter un couteau à la tête d'un de ses frères sauvé miraculeusement, ou encore, capable de tirer au fusil sur un autre de ses frères, redevient-il correct en vieillissant ? Retombe-t-il dans un état semblable lorsqu'il devient maniaco-dépressif ? Je sais maintenant ce que c'est que d'être vraiment dépressif. C'est loin de ce que je vis, ça. Il boit une bière et il devient malade. Ou même sans boire, le soir il devient comme fou, il parle sans cesse, fort, c'est incohérent, il dit n'importe quoi. Quand il conduit, ayant bu ou non, c'est terrible, on manque de se tuer tout le temps. La fin de semaine à Granville m'a été un calvaire. Il est obligé à la solitude. Se retrouver en face de quelqu'un qui est homosexuel et ne pas savoir, c'est déjà difficile de le comprendre. L'autre nous envoie tous les messages, on ne le croit pas. Lorsque soi-même on est gay, on le croit plus facilement et on capte les messages. Mais le sida c'est autre chose. C'est écrit là dans la face, on nous le dit et on ne le croit pas encore. Comme si c'était inexistant, qu'il n'y en avait nul part. Sébastien ne voulait rien savoir, avec un taux aussi élevé de séropositifs, pourquoi n'en serait-il pas ? Mais il a fini par être convaincu, pas trop tard j'espère, parce que le Grégoire s'est toujours intéressé à Sébastien depuis le début et ça m'inquiétait. C'est comme si Grégoire devenait de plus en plus fou en voyant moi et Sébastien amoureux, et surtout Franklin et Edrin ensemble. Ce n'est pas pour rien si Franklin n'habite plus chez Grégoire depuis trois mois, il y a une limite à se faire cracher dessus. Il me proposait d'aller demeurer là, il est malade ou quoi ? Franklin aussi a eu peur le soir à Granville où Grégoire conduisait tout croche dans les rues de la ville, avec ses trois ou quatre bières dans le nez. Rasant les falaises, manquant de frapper toutes les automobiles, Sébastien en est resté estomaqué. Moi je suis devenu très cynique, je l'attendais celle-là. J'étais incapable de dire que nous retournerions à l'hôtel à pied, j'avais peur de la réaction de Grégoire. Jaloux, on aurait dit qu'il fallait qu'il se débarrasse de moi. Partout, toute la fin de semaine, je paniquais, surveillant sans cesse toutes les façons qu'il aurait pu avoir de me tuer. Sébastien me disait que j'avais atteint le plus haut degré de paranoïa de ma vie. J'aurais tant voulu m'en convaincre, mais la peur ne partait pas. Sébastien a soudainement compris le soir avant le fameux soir où on a tous failli mourir en bas de la falaise. Comme si au dernier moment Grégoire avait renoncé à ses idées de nous tuer tous. Un moment donné de la journée, il voulait mettre mon doigt dans une prise électrique d'une ampoule cassée. Il courait partout après moi, Sébastien a eu peur et m'a défendu. Il a fallu que Sébastien se fâche pour qu'il arrête. Je m'étais dépêché d'entrer dans le restaurant avec Franklin. Ensuite il voulait me jeter dans un bassin d'eau très grand. Peut-être s'amuse-t-il à nous faire peur, mais n'est-ce pas comme cela que les accidents surviennent ? Sébastien a identifié quatre étapes de sa dépression. Il se lève calme le matin, commence à capoter le soir et à parler fort, il entre dans une période de dépression complète et silencieuse, puis il sort de sa léthargie et devient dangereux. Avec l'alcool mes amis, attachez-vous. Encore que, en bas de la falaise, s'il s'était éjecté de la voiture, nous, attachés comme nous l'étions, nous serions tous morts. Mais il y avait les plages ensuite. Nous sommes allés marcher sur le bord de l'eau et monsieur est disparu complètement pour aller se cacher dans les rochers. Il y avait des pancartes partout qui disaient de ne pas aller là, les éboulements sont très fréquents. Partout je pensais qu'il était là et qu'il aurait pu me pousser dans le vide. Heureusement nous n'avons pas cherché où il s'était caché et je n'ai jamais quitté Sébastien. Puis il y avait encore ces petites marches tellement dangereuses taillées directement dans la falaise, il voulait passer par là, j'ai dit no way, I won't go there.

Le soir à l'hôtel, Sébastien était traumatisé, je lui ai répondu qu'il était paranoïaque. Il venait de comprendre comment je me sentais depuis deux semaines et pourquoi je ne voulais absolument pas que Grégoire vienne avec nous à Granville. J'ai tant insisté, jamais il ne m'écoute. On a parlé jusqu'à cinq heures du matin, Sébastien voulait partir durant la nuit, sans eux, ou louer une voiture et leur dire cela le lendemain. Non, j'ai dit qu'il serait plus sage de finir le voyage avec eux pour éviter les diverses conséquences ensuite. Peut-être ça l'aurait rendu encore plus dépressif et il m'aurait attendu dans un coin de Paris plus tard ? Sébastien voulait me ramener au Canada. Mais enfin, le lendemain ça n'a pas trop été mal, nous sommes arrivés à Paris avant la troisième étape de sa dépression. Nous nous sommes laissés en de bons termes. Je n'ai plus à m'inquiéter je pense. Mais je ne veux plus le revoir.

Pauvre Sébastien, lui qui rêvait de me montrer Granville pour me convaincre qu'il fallait s'y acheter une maison de campagne un jour, j'avoue bien franchement que je n'ai jamais été aussi traumatisé de ma vie qu'à Granville. J'en fais des cauchemars. Mais bon, j'ai quand même pu apprécier la place. Comme à Paris, il pleut tout le temps. J'ai un trou dans mon soulier, quand il mouille, j'ai le pied droit tout trempé, je n'ai pas l'argent pour m'acheter des espadrilles. Selon mes calculs, la semaine prochaine je devrais commencer à grignoter ce qu'il me reste. Je ne peux plus en demander à Sébastien, il ne lui reste plus que 12 000 $ sur ses 21 000 $ qu'il avait en septembre. Ni ma mère ni mon père ni ma sœur n'ont fait un effort pour m'aider. Pas même un 50 $ malgré mon insistance. Mon père me donnera ce qu'il peut le jour où il faudra que je lui dise : là il faut que tu m'aides, je crève de faim dans la rue. Je n'ose pas le lui dire et là je cumule les choses à payer. La misère s'en vient, la pire que j'aie connue. Elle y est déjà de toute manière, je ne peux rien faire. Comment vais-je payer décembre ? Le ticket de RER ? La vie est désespérante. Les gens qui sont prêts à nous aider sont ceux qui attendent quelque chose en retour.

J'arrive d'un souper chez Franklin et Edrin. J'y ai rencontré une amie québécoise, Marie-Liza Bouchard. Une coïncidence si je la retrouve ici à Paris ? Cette fille était dans ma classe à Jonquière en sixième année voilà onze ans. Je ne l'ai revue qu'une seule fois par la suite au bar l'Envol à Jonquière voilà deux ans. Je lui avais fait part de mes intentions d'aller étudier en France, intentions que je ne croyais guère dans le temps. Avec son mari Fabrice, elle m'avait donné des conseils. Or, Fabrice est un très bon ami d'Edrin et voilà comment ce soir je me retrouve à souper avec elle. S'il y a une quelconque chose qu'il me faut comprendre par cela, je l'ignore complètement pour le moment. Le futur m'en dira peut-être davantage, mais pour l'instant il m'arrive toute sorte de choses ou chances et je suis incapable de les interpréter, de voir pourquoi elles arrivent, j'ai même l'impression de passer à côté de chances incroyables. Il y a le César entre autres à qui je devrais faire lire mes pièces de théâtre, le Fabrice que je devrais tenter de rencontrer et tous ces gens dans le milieu qui n'attendent que des projets. Enfin, j'avance là-dedans sans trop faire d'efforts, pensant sans doute que tout arrivera du ciel, comme d'habitude. Chaque chose en son temps. J'espère que je n'ai pas tort. De toute façon je ne suis pas celui qui regrette de ne pas avoir agi de telle sorte ce jour-là. Etre fataliste ça a cela de bon, on s'inquiète peut-être un peu moins avec la vie. Mais si peu moins.

 

 

Aujourd'hui j'ai retrouvé toutes mes inhibitions. Romantique moment hélas, dans le Jardin du Luxembourg, Franklin m'ouvre enfin les yeux aux basses réalités de ce monde. César est séropositif, il va crever bientôt. Un choc, mais encore moins que ce qui va suivre. L'ex-copain de Franklin le trompait à son insu et a pris le sida comme ça quelque part, le trouvant dans la rue et lui demandant gentiment s'il voulait bien l'aider à régler tous ses problèmes du quotidien. Le problème c'est que les problèmes vont se régler, mais il y a encore une vie à vivre, dix ans peut-être. Si j'ai bien compris - parce que le sujet est tellement délicat que j'ose à peine poser des questions, mais enfin, je l'ai tout de même bombardé de questions - Franklin aurait continué de sortir avec le gars même après qu'il eut su qu'il l'avait trompé et qu'il avait contracté l'horrible chose. Il y a eu pénétration sans condom pendant les six mois que l'autre savait qu'il était séropositif. Franklin l'ignorait. Ce dernier croit que son copain voulait être certain de ne pas terminer ses jours seul. Le miracle serait que Franklin n'est pas séropositif, il a été suivi par l'institut Pasteur qui l'a décrété cas exceptionnel. Après que Franklin eut quitté ce gars, Edrin est sorti avec le même gars pour une bonne période de temps encore. Puis Edrin a laissé le gars et s'est mis à sortir avec Franklin en une relation non protégée. Tout ça voilà trois mois. Le dernier test que Franklin a fait c'est cet été. Edrin, son dernier test, je l'ignore. En tout cas il en faut de l'Amour, des sentiments, de la passion et tout le tralala pour sortir avec la mort et prendre toutes les chances de l'attraper. L'histoire d'Edward est impardonnable, je croyais qu'il était presque vierge, monsieur avait couché avec tout le monde. L'histoire de Luk est impardonnable et Sébastien savait très bien que le Luk couchait avec la planète. J'ignore ce qui nous pousse à faire des folies. Le sexe, c'est toujours donc bien fort comme besoin pour oser ainsi risquer sa vie à chaque fois. Qu'allons-nous faire lorsque César crèvera ? Ce n'est pas clair, on n'est pas sûr, selon Franklin il y aurait eu pénétration sans condom. Cela fait moins de six mois en plus, ce n'est pas comme si personne n'était au courant à propos du sida. Il me faudrait ne plus faire confiance à Sébastien. Selon Franklin, si on se revoit en janvier on va probablement rester fidèle. Mais si on attendait au mois de juin c'est sûr qu'on se tromperait. La vie est plate. On ne peut même plus avoir de sexe tranquille avec son propre partenaire. Je pense qu'aujourd'hui j'ai vraiment été ouvert à la réalité du sida, c'est la première fois vraiment que je prends conscience que ça existe peut-être quelque part même si on ne voit aucun symptôme. Enfin, comprendre que nous sommes mortels ne peut faire de mal. Mais mourir vingt ans plus tôt, du sida plutôt que d'un cancer plus commun, n'est-ce pas du pareil au même ? Sauf pour ceux qui avaient en tête de s'accomplir avant leur mort. Trop tard mes amis, fallait s'accomplir avant. De toute manière, qu'est-ce qu'ils en ont à foutre les gens de votre petit accomplissement personnel ? Rien, rien, rien. Tu deviens séropositif, tu as le sida, tu crèves et c'est tant mieux. Et ça, toutes les bonnes femmes et les petits vieux qui vont à l'église, ou tous les gros beefs qui se rencontrent pour boire un pot, vous le diront. Qu'ils crèvent les maudits, enfin débarrassé de ces minables tapettes, véritable empoisonnement de nos belles sociétés pleines de prières faites au bon Dieu pour nous sauver, nous sauver de l'insoutenable menace des gays je suppose, et pleine de bière pour nous sauver du péché du monde. Alléluia cher Dieu et que ta volonté se fasse !

 

 

Aujourd'hui on m'a dragué en direct à Châtelet-Les Halles. Un gars, sous prétexte que je tenais des lettres et que j'allais au bureau de poste sur la rue du Louvre, proposait de me suivre parce qu'il ignorait où était le seul bureau de poste ouvert du coin en ce samedi. Alors on a commencé à parler, il est Switzerlandais. Sur le coup je pensais à un pays bizarre que je ne cherchais pas à situer sur une carte mentale (pour ce que ça vaut ces cartes), puis en réfléchissant j'ai compris qu'il s'agissait de la Suisse. We spoke English because his French is really bad. His English is not that great either. He spoke German. He asked me some questions, like how old I am, if I have any family here, if I do any sports. Questions that lead to, "do you want to come to my place?". So he invited me to eat at that vegetarian restaurant (he's vegetarian!) Le Grenier de Notre-Dame near le petit-pont Saint-Michel. It was not that good. He paid for me, c'est normal lorsque tu entretiens ta future victime. Un bon sugar daddy paye toujours les factures, c'est à peu près tout ce qu'il fait à part t'emmener partout sur la planète. J'ai demandé où était son hôtel, j'y retourne ce soir pour qu'on aille prendre un verre ensemble. At the very end he told me he liked me very much, he repeated it twice. Il avait déjà un autre rendez-vous avec une autre tapette pour aller nager à 17 heures. Je suppose qu'il va coucher avec à 19 heures, puis à 22 heures avec moi. Il n'aura rien perdu de ses trois jours à Paris. Inutile de dire que je n'irai pas chez lui ce soir. Mais c'était le seul moyen pour ne pas à avoir à lui donner mon numéro et mon adresse. Je l'ai bien regardé pourtant, il n'est pas laid. Mais si je suis pour tromper Sébastien à nouveau, ce sera au moins avec quelqu'un qui est jeune et beau. Sinon ma conscience risque de me faire perdre Sébastien pour des monstres genre Eric. Parce qu'il s'appelle Eric, et il a un frère qui s'appelle Roland. Des noms typiquement allemands je suppose. Alors voici comment on se fait payer un souper dans Paris quand on est pauvre, sans passer au lit ensuite. Il me faudrait en rencontrer un par jour d'ici Noël, car je commence à mourir royalement de faim. Le problème c'est que ce n'est qu'à la fin du repas que l'on sait s'il va payer ou non. Et lorsque tu te demandes si tu vas payer les 100 balles ou non que tu n'as pas, tu paniques. Je l'imagine tout nu, il doit être un peu défraîchi. Il dit qu'il a 33 ans, l'âge du Christ à sa mort, l'âge magique. Un an de plus on serait trop vieux, un an de moins on est encore frais et un gay de 19 ans pourrait se dire que ce n'est pas si pire en rapport à la viande qu'il y a sur le marché. Mais ses cheveux blancs le trahissent, à cet âge-là le Christ est mort depuis longtemps, il a eu le temps de décomposer deux fois.

Lorsque je suis allé recevoir mes vaccins, la femme chargée de l'accueil à l'hospital Nostre-Dame sur la place du Parvys m'a reçu. Dieu qu'elle était bête ! Bête avec tout le monde. Je m'étais préparé à en dire le moins possible, ne pas lui poser la question à propos de l'hépatite B dont je n'ai pas reçu le vaccin, parce qu'elle était vraiment de mauvaise humeur et qu'elle allait me recevoir comme seuls les Français savent recevoir. Bref, elle s'est transformée comme par enchantement quand elle a vu que j'étais Canadien. La même chose chez sa collègue, qui elle, m'a chicané en grand lorsque je suis entré dans la salle des vaccins et qu'il y avait une femme à poil là-dedans. Elles se sont toutes mises à crier, un homme qui voit une femme à poil ! Au secours, le viol va suivre ! Elle a regretté ensuite, elle s'est reprise avec des blagues, me disant que ça ne me faisait probablement pas trop d'effets puisque je devais être habitué d'en voir. Bien sûr, une nouvelle chaque soir dans mon lit. La réceptionniste était d'ailleurs mal à l'aise parce que l'autre m'avait chicané. J'ai reçu le vaccin de la tuberculose, paraît que dans trois semaines ça va se mettre à couler, le gros abcès que cela va faire. Pisser le sang qu'elle me disait. Bon dieu, êtes-vous bien certaine de m'avoir donné une injection pour me prémunir contre la tuberculose ou bien vous m'avez donné la maladie ? Des fois je remercie le ciel de n'être pas né en Algérie avec une peau un peu bronzée et quelques années et kilos en plus. Jamais je n'aurais pu m'en sortir avec toutes les formalités d'usage avec des gens aussi bêtes dans chaque bureau de Paris. C'est tout à leur vouloir vous savez. Il y a toujours une solution, parfois très simple, c'est à savoir si elles vont faire l'effort ou non de la trouver, et fort souvent cela va en fonction de la tête.

 

 

Je suis dans le Jardin du Luxembourg, je manque mon cours avec Maginel ce matin, il est tellement plate. J'ai été à seulement un ou deux de ses cours depuis un mois et demi. Je n'ai assisté à aucun cours de M. Radenac. Il fait trop froid pour écrire. Je vais aller à la biblio de la Sorbonne, un jour il me faudra bien la visiter. J'ai un de ces maux de tête, Paris suce mes dernières énergies. Je n'ai même pas encore commencé à étudier, à se demander si je vais commencer un jour. Réveille ! C'est le mois de décembre ! Selon Franklin, qui est à Rome en ce moment, il y a tout plein de gays dans le cours de M. Tapin. Malheureusement ils sont tous laids. Il y a tellement de sensibilisation sur le sida, pourtant les chiffres des statistiques ne cessent d'augmenter. Il y a cette folie de faire du sport chez les gays. Rares sont les gays qui ne s'entraînent pas. Pour rester beaux je crois, car dans cet univers il faut être beau pour coucher avec quelqu'un. Je ne parle pas d'avoir une relation de fidélité, ça, je ne suis pas sûr que ça existe, et à Paris je sais que ça n'existe pas. Bref, il s'en passe des choses catholiques dans les centres de sport, du sexe, du pognassage, des transmissions de maladies. Mais ça c'est aussi chez les straights, ne vous illusionnez pas trop vite, chaque hôtel du monde entier possède son industrie de paradis aphrodisiaque.

Il y a une nouvelle génération de quêteux qui déferle sur Paris et surtout dans le métropolitain : « Bonjour mesdames et messieurs. Excusez-moi de vous importuner, je sais que ce n'est pas la première fois aujourd'hui et j'espère que ce sera la dernière. » Tu parles d'une solidarité. Et là, c'est ici que l'histoire change un peu selon la personne : « Je n'ai pas mangé depuis deux jours. J'ai perdu mon emploi, ma femme et mes enfants. Je me suis retrouvé dans la rue. Si vous pourriez me dépanner de quelques francs ou même d'un ticket restaurant, ça pourrait me permettre de me loger, de me nourrir et de me laver ce soir. Je vous remercie mesdames et messieurs de votre générosité et j'espère que ça ne vous arrivera jamais. » Tu parles s'ils le souhaitent, et d'ailleurs ça risque de m'arriver bientôt. Parfois on entend la même histoire raconter par deux personnes différentes, dans deux coins différents du métro. Peut-il vraiment y avoir deux hommes qui ont des femmes qui se font des tampax avec des kleenex et du scotch tape (des serviettes hygiéniques avec des mouchoirs de papier et du ruban adhésif) ? Ces mendiants qui me rendent coupable, moi qui ne pourrai même pas vivre au-delà du mois de novembre. Je donne sans cesse mes dernières pièces empruntées à ces femmes arabes qui ne bougent pas, assises sur des marches, tenant un enfant ou deux. Elles restent là pendant des heures, ça parce qu'ils sont probablement ici illégalement et que cela, ça ne pardonne pas. Ça ne m'en prendrait pas beaucoup pour être ici illégalement. Perdre un papier important ou me le faire voler, faire une erreur dans toute la paperasserie administrative ou de l'immigration, tout cela est fort possible. Ne plus avoir d'argent pour retourner au Canada, ou être incapable d'y retourner sous peine de perdre quelque chose ici, comme la carte de résident. Et puis je voudrais travailler mais c'est illégal.

Il y a aussi les musiciens, Sébastien n'aura pas de problème à en trouver, les métros en sont pleins. Souvent ils sont agressants, ils entrent juste avant que les portes ne ferment alors qu'il n'y a plus de place et que les gens sont crevés de leur journée. Ils commencent à se faire de la place et à jouer de l'accordéon alors qu'ils semblent ne savoir qu'un morceau ou deux. Est-ce que ça paye la mendicité ? J'ai l'impression que oui, sinon, que font tous ces gens, il faut bien qu'ils payent leur logement, la bouffe. Tout ça est hors de prix à Paris.

Où sont les beaux gars en France ? Le seul que j'ai vu et qui m'a vraiment frappé c'était justement au BVG, l'auberge sur la rue des Bernardins. Un Américain je pense, ô ironie. Pas que les gars soient laids, mais d'un genre différent qui ne m'excite pas. Ça, pour ressembler à des cartes de mode, ils l'ont très bien. Grand, mince, l'air motard un peu, fragile à la fois (sont pas des Hell's Angels), ce n'est pas pour moi. Non pas que les Américains soient tous beaux, même en général, mais au moins on en voit quelques-uns de temps à autre qui sont biens. Peut-on se conditionner à ce qui est beau comme on se conditionne au café ? Est-ce que je m'habituerai à leur idée de la beauté d'un homme en France ? On en reparlera lorsque je serai vraiment en manque de sexe, ce qui ne saurait tarder.

 

 

J'ai dix jours pour lire dix livres de grammaire profonds et plats. Solution ? N'en lire aucun. Comment voulez-vous travailler sur une maîtrise si je n'arrive même pas à étudier le partiel d'un cours ? Je ne pense même pas au suicide, je m'en fous complètement.

           Ouah, ça sent le ti-pére Nouël à plein nez, 1er décembre, mes copines at Ottawa U assistent à leur dernier cours de l'année et s'inquiètent à cause des examens. C'est à peu près la même chose pour moi, mon examen partiel est samedi de la semaine prochaine et c'est pire que n'importe lequel examen final que j'ai eu à passer at Ottawa U. Boosté comme je le suis, finalement, j'ai l'impression d'y jouer ma vie. Demain est une journée consacrée entièrement à la lecture du livre le plus plat de la planète, L'Enonciation en linguistique française. Il faut croire, la planète est pleine de ces livres tellement plats qu'ils fournissent de bonnes raisons aux gens de mettre fin à leurs jours. Ecrit par Maingueneau, Dominique. Si je rencontre cette femme à Paris, je la tue et ensuite je lui explique que c'est parce que j'ai quatre de ses briques à me payer en quatre jours. Allons voir dans quelle université de Paris elle enseigne... c'est non seulement un homme, mais il a de la chance en plus, il enseigne à l'université d'Amiens. J'ignore c'est où. Moi en France, la seule ville dont je connaisse l'existence, c'est Paris. Et ce n'est pas une ville française, c'est une ville internationale. La preuve c'est que je ne suis jamais allé à Paris par un autre chemin qu'en passant par le pôle Nord, ou du moins par le Groenland.

Aujourd'hui ça m'a fait chier, Franklin me prend pour un cave. Ah oui, pas besoin d'aller au cours, RM y va. Or, moi aussi j'avais l'intention de le prendre pour un cave aujourd'hui et j'avais décidé de ne pas y aller. Je l'appelle pour lui dire qu'il faut qu'il y aille, il me dit qu'il n'y va pas, et ce, même si je n'y vais pas. Mais il me signale que si je commence à ne pas aller à mes cours, c'est une mauvaise habitude que je vais prendre et qu'après je vais abandonner. En plus il ajoute que si je n'ai pas commencé à étudier, je suis déjà foutu. Paniqué ben raide je suis allé à l'école, j'ai sorti mes briques de Maingueneau et mes grammaires. Et lui ? Pendant ce temps j'ignore ce qu'il faisait, mais il réussit très bien à me faire marcher. Ce n'est pas mêlant, je suis téléguidable à distance. Il me semble l'entendre dire à Edrin combien je suis un petit con qui court d'un bord et de l'autre, naïf, qui fait tout ce qu'on lui dit de faire.

Il y a de si belles filles en France et des gars si laids que je vais me mettre à courtiser les filles. De toute façon ça ne donne rien de courtiser les hommes à la Maison des étudiants canadiens, là on ne peut pas faire plus straight. Parfois j'ai tendance à oublier qu'ils existent encore ceux-là. Steve, le gars à côté qui se vante d'être un homme rose, a un petit garçon de huit ans et a apprécié le livre Being at home with Claude de René-Daniel Dubois. Que penser d'un tel paradoxe ? Est-il gay ou est-il vraiment ce nouveau spécimen d'homme différent qui vient de naître avec la génération X ? Le gars d'en face aussi a aimé le livre, ils en discutaient tous les deux, se le vantant l'un l'autre. Peut-on être sensible, aimer les pièces de théâtre gaies, regarder les autres gars sans avoir l'impression d'être menacé, tout ça en étant hétéro ? C'est mes deux grands-pères qui doivent se retourner dans leur tombe, eux qui n'ont jamais osé changer une couche ou cuisiner quoi que ce soit. Demain avec eux (avec les gens de la MEC) je vais voir, en famille, une pièce de théâtre de Robert Lepage, le génie québécois en action.

 

 

A Paris il y a une idée qui vogue chez les gays comme quoi, après s'être bien assagi avec le sexe, le temps arrive où il faut se choisir une femme, l'épouser, aller rester avec elle. L'histoire dit même qu'il s'agit d'un mariage de convention et que la consommation du mariage y est un concept vague. Les époux gardent leur indépendance sexuelle, et paraît-il, il y a beaucoup de femmes à Paris prêtes à s'embarquer dans des histoires comme ça. On se croirait en plein roman balzacien, on se demande c'est quoi les intérêts de qui dans tout cela si ce n'est de sauver les apparences. Car enfin, la seule motivation qu'une femme hétéro aurait à se marier avec une tapette (les gays ont le droit de dire tapette, les straights non, alors pensez-y deux fois avant de m'appeler tapette), c'est pour garantir que les travaux trop difficiles comme de sortir les poubelles seront accomplis et pour montrer à toute la société qu'elles ne sont pas de vieilles filles. Ça pourrait également camoufler de nombreuses escapades. Le gay, lui, c'est probablement pour contenter ceux qui seraient encore ignorants du fait qu'il est gay. Egalement pour fermer la trappe des oncles et des tantes qui, perplexes, s'aventurent encore chaque jour de l'an à demander s'il n'y a pas une fraîche jeune fille à épouser dans notre vie, renforçant à chaque année un peu plus leurs doutes sur l'homosexualité. Mais remarquez que la vie parisienne est plus complexe que je ne le crois et que les intérêts de telles unions me sont encore peu connus. Ainsi on m'a présenté la belle Anaïk, 22 ans, mais qui semble plus jeune. Blonde, belles petites fesses rondes, j'en suis presque tombé amoureux. Le pire, chose impensable, je viens de me masturber en pensant à elle. N'allez pas en déduire que l'on pourrait changer la switch qui est dans mon cerveau. Ça arrive très peu souvent et ça ne dure jamais longtemps. Mais j'aimerais bien faire l'amour avec. J'ai dit à la blague, l'autre jour au souper, que je cherchais une épouse de convention pour avoir des enfants. Elle s'est écriée qu'elle était intéressée. Arrête ! Tu nourris des fantasmes que Sébastien ne pardonnerait jamais. La belle Anaïk. La question c'est, pendant combien de temps lui ferais-je l'amour en la désirant avant que je baisse les bras et que je lui annonce la fin de notre relation ? Si elle veut se faire un copain et moi de même, faudra-t-il les voir en cachette ? ou come on everybody, tonight is the night show: me, my wife, my boyfriend and my wife's brand new boyfriend. Je suppose que je jouirais plus à regarder le copain de ma femme sauter ma femme que moi à la sauter. Des plans de malade tout ça. Mais j'aimerais bien avoir des enfants. Pas besoin de mariage cependant. Je me demande quand je vais commencer à me renseigner à propos des moyens à ma disposition pour avoir des bébés in vitro, in vivo ou une femme qui voudrait elle aussi un enfant, ou prête à accepter de l'argent pour m'en faire un ou deux. La vente des bébés, un marché lucratif, à coup de 15 000 ou 25 000 dollars, plus onéreux qu'une automobile ! C'est pourtant moins gros qu'une auto et ça chiale en bonus. Les prix sont gonflés, c'est évident. On se rabaisse sur la morale encore une fois pour justifier de tels prix. Dieu qu'elle sert cette morale, à devenir immoral en fait. Combien d'avortements chaque minute à Paris seulement ? Combien de bébés donnés à la naissance ou tués après la naissance dans les pays bizarres où avoir une fille est une vraie perte pour la famille à cause des coutumes ? Un bébé ça ne vaut rien ! Alors donnez-m'en un gratuitement, il me coûtera de toute façon assez cher. J'ai l'intention de l'entretenir davantage que ce que mes parents ont pu mettre en argent pour maintenir en condition leur automobile ces vingt dernières années (une vraie fortune parce qu'ils avaient une Ford et une Hyundai).

Il est dangereux de devenir un modèle en société, on est alors la meilleure cible de Dieu pour prouver ou convaincre certaines personnes de certaines choses. Comme moi, si je devenais connu, il faudrait me donner le sida. Alors là on serait certain que j'en parlerais et que j'en parlerais, convainquant ainsi un millier de petits gays à prendre le condom. Ça permettrait aussi à quantité de religieux pourris de se rendre immoraux en exploitant mon cas pour prouver leur « moral disorder » qui mérite la peine capitale. Ils vont tous brûler en enfer ceux-là. Dieu, je te le dis, t'imagines pas qu'une autre tapette qui crève du sida va changer beaucoup de choses. Ça fait juste renforcer la crise existentielle des humains, ils n'osent plus vivre, se rendent coupables de tout, finissent par détester la vie. Avoir si peur de mourir que ça nous tue. Profitez de la vie « mes anges », la vie est encore rose pour vous. Plus pour longtemps, sida ou pas, vous allez tous passer à la trappe.

 

 

L'action vient juste de se terminer et je me demandais si j'allais suivre le bal. La fille à côté vient de se faire sauter par son copain et elle jouit en christ. Tout l'étage l'entend, même que le lit craque pour un moins deux étages. La première fois que je l'ai entendue jouir je me suis mis à paniquer, j'essayais de distinguer si c'était un chien avec une patte prise dans un piège, ou enfin une fille en train de se faire violer dans la cour. Elle jouit comme se lamente un animal qui a mal. Ce n'est pas méchant, c'est une réalité. Le gars, lui, est silencieux. Je me demande s'il est beau. C'est ensuite mon voisin psychologue qui s'est mis à se masturber pendant plus de trente minutes. Celui-là même qui nous étalait aujourd'hui ses théories freudiennes sur l'homosexualité. D'abord il a commencé par nous confirmer que ses profs prenaient encore tous ça pour une maladie. Ensuite il nous a dit que selon lui il s'agissait d'un manque d'amour qui faisait qu'on finissait par s'aimer excessivement soi-même jusqu'au narcissisme. Qu'on s'aimait tellement qu'il fallait une extension à soi et c'était pourquoi on s'actualisait dans les arts. Sans compter notre obsession maladive du pénis, au point qu'il nous en faut absolument un pour soi et un autre d'un autre. Sure baby, I need yours! Now now now! You know how much I need it! Je le mettrais dans ma bouche, le boufferais en entier, je vais te montrer moi c'est quoi un obsédé du pénis en manque ! D'ailleurs, je pense que l'étage au complet est en manque. Tout ce beau monde a des copains et des copines, mais aux quatre coins de la planète. Alors c'est ici et ça souffre dans l'ascétisme. Je souffre, je souffre !

Je m'entends très bien avec France, c'est son nom, un cerveau ambulant d'ailleurs, on a des conversations intelligentes, intéressantes, passionnantes, pas sexuelles, hélas. Elle a son copain à Montréal, il s'en vient rester ici après Noël. Elle me passionne à cause d'un traumatisme relié à l'enfance. Elle est pareille à ma tante Nadège. Elle parle sans cesse d'homosexualité, comme si elle regrettait un peu de ne pas être, je ne dirais pas lesbienne, mais homosexuel. Bref, demain je vais encore déjeuner avec elle, en tête à tête. Me posera-t-elle la question directement ? Elle connaît bien des choses, mais je ne peux comprendre qu'elle s'intéresserait à moi. J'ai un complexe d'infériorité face à elle. J'ai l'air si jeune et si peu expérimenté et elle a tant d'amis, du monde des arts de Montréal en plus. J'ai peur qu'elle comprenne que je suis un ignorant qui n'a rien à dire. C'est drôle, parce que c'est exactement le sentiment que j'ai avec Nadège. Ce qui est plus surprenant encore c'est que toutes deux prennent le temps de discuter avec moi et semblent m'estimer. C'est incompréhensible. Peut-être que je n'arrive pas à comprendre ce qui se passe vraiment dans leur cerveau ? Peut-être bien qu'elles sont esseulées et perdues sur une planète où on les rejette un peu et qu'en moi elles trouvent une oreille attentive en admiration, que dis-je, en pâmoison ? J'ai hâte de voir demain.

J'ai connu le gars du dessous aujourd'hui, il fait son DEA sur Gide (Gide c'est le signal d'alarme). Il s'appelle Maurice et il est naturellement gay. Il est dans mon cours du jeudi avec M. Dalloz et depuis un mois je ne l'avais jamais vu. Il dit qu'il se rappelle la question stupide que j'ai posée en québécois dans le cours, mais comme il était assis par terre dans le corridor, il ne pouvait pas voir qui c'était. Bref, croyez-le ou non, c'est un spécialiste du quétaine, « du ringard », un spécialiste du kitsch. Il trippe sur tout ce qui est quétaine à mourir, du moins quétaine au plus quétaine, il est passé maître dans la quétainerie. Jamais je n'aurais cru que j'allais rencontrer une affaire comme ça un jour. Je savais qu'en la majeure partie des tapettes de la planète, dans une certaine catégorie, on retrouvait un degré de quétaine assez important, mais ça c'est le jack pot. Alors, il a fait sa thèse de maîtrise sur le kitsch dans Notre-Dame-des-fleurs de Jean Genet, le comparant à ce qu'il y avait de quétaine dans la littérature. Sa chambre est placardée d'affiches de Madonna, à moitié nue de préférence, avec au travers ici et là des petits hommes nus musclés à la mode du jour. Sur sa porte de chambre on retrouve une découpure de revue photo-roman que ma sœur et ma tante Tania lisaient quand elles avaient 10 et 16 ans. Il capote sur la musique House et Techno à en danser cinq heures durant sans se fatiguer, puis il a l'obsession du corps parfait et musclé, lui aussi s'entraîne tous les jours. C'est le sexe qui conduit le monde ! Freud l'a dit ! Ceux qui n'ont pas le pénis comme obsession, c'est le vagin de leur mère qui les tourmente ! Ce n'est pas pour rien que les murs et les planchers craquent de partout à la Maison des étudiants canadiens et qu'on entend crier jusqu'à quel point le sexe ça peut être important. Franklin le disait, il a été un an et demi sans personne avec qui coucher, il a cru qu'il allait se flinguer. Grégoire, selon Franklin, serait en crise dépressive et suicidaire parce que justement il n'aurait personne pour partager sa vie. Mais c'est absurde, parce que Grégoire a du sexe lorsqu'il va faire du sport. Ce qui est drôle c'est que Maurice ressemble étrangement à César et que chaque fois que je regarde Maurice je pense à César, et chaque fois je trouve que César fait pitié parce que je sais qu'il va mourir sous peu. C'est cruelle la vie. On ne vit que pour le sexe, mais le sexe ça tue.

Noël cette année je le passe seul avec une bouteille d'alcool. Parce que ni mes parents ni Sébastien ne veulent me payer de billet. Steve Tremblay, mon petit psychologue en herbe, vient de Jonquière, c'est curieux. Mais je ne vois aucunement ce que cela change pour l'instant. C'est comme de rencontrer Marie-Liza, on dirait que ça n'a rien changé et que ça ne va rien changer. Une misérable ville de 60 000 habitants, voilà que je les rencontre dispersés un peu partout sur la planète. Comme si de telles coïncidences arrivaient pour rien. Ce qui est impossible, de par mon expérience tout s'avère significatif dans la vie. A un certain niveau je suppose. Probablement qu'on va se rencontrer à l'Envol de Jonquière dans les années à venir. Steve a fait un gros trip de drogues dures dans sa jeunesse. Il traîne toujours au bar l'Envol de Paris qui appartient à un Québécois. C'est pendant qu'il était en crise, drogue et tout, qu'il a eu son enfant. Tsk, impressionnant, parlez-moi des belles familles hétérosexuelles modernes. Parce que c'est fréquent cette histoire-là. J'ai ma petite théorie freudienne là-dessus, mais je vais la garder pour moi, les gens partiraient en courant.

Les profs de la Sorbonne me font chier. Pour qui se prennent-ils ? Je lis la Grammaire du Français classique et moderne écrite par deux profs de la Sorbonne et ils ont ce ton pédant qui nous dicte ce que l'on est en droit de dire ou pas, ce qu'on est obligé d'utiliser ou non. Ils jugent négativement le roman moderne. Réveillez-vous ! Vous êtes en train de manquer le bateau de la révolution littéraire qui s'opère, eh papa ! Ils sont un siècle en retard et ils s'imaginent que ce sont eux qui font la littérature et la langue parce qu'ils ont passé à travers un petit doctorat pourri. J'ai des petites nouvelles pour vous autres quand vous dites que l'on ne devrait pas s'inspirer de Faulkner ou de Joyce lorsqu'il s'agit d'employer le discours direct sans aucune marque interne ou externe de morphèmes ou termes annonciateurs ou suggestifs ou de guillemets et ses traditionnels deux-points : c'est faux ! La seule chose que vous pouvez dire là-dessus c'est que ça rend la lecture difficile. Puis commencez donc par relire votre grammaire qui prétend nous dicter la vérité, elle est pleine de fautes d'orthographes, d'erreurs de frappe et de retranscription. En plus, elle est tellement prétentieuse votre grammaire qu'elle est impossible à comprendre. Ce n'est pas normal de prendre quatre jours pour lire trente-six pages parce qu'on a tellement voulu faire grammaire de haut niveau que l'on n'explique rien, alors il faut se concentrer une heure sur chaque page. Ça donne juste envie de lâcher le livre, sortir de sa chambre, téléphoner à des gens. Je vais couler mon examen samedi, pas par manque de volonté, mais à cause de la complexité de ces grammaires qui ne cessent d'en inventer, pensant ainsi passer à l'histoire grammaticale du XXIième siècle. Aucune chance, ça fait peur. Il est trois heures du matin, je n'étudie pas, je n'y arrive pas. Ce n'est pas nouveau. Mais au moins j'ai la cervelle en fonction. Il est 21 heures only in Ottawa. I wish I could be there. Je vois d'ici les sujets de doctorat de ces profs-là. Ça devait ressembler à l'étude du point-virgule dans Le Soulier de satin de Paul Claudel. Et c'est ces gens-là qui viennent péter plus haut que le trou ensuite pensant tout savoir. J'en ai assez de ce qu'il est permis ou pas de faire. J'en ai assez parce que c'est les écrivains qui la font la grammaire et qui font que l'usage change et que de siècle en siècle ça évolue et que si on ne laisse pas respirer les auteurs on arrivera à la stagnation et ces profs pourront se targuer d'être ceux qui l'ont défini cette grammaire. Non ! Si je veux m'affirmer auteur, il me faudra inventer la grammaire Roland. Ce ne sera pas un problème, j'ai déjà un plan tout fait. Ça commencerait par l'étude des ellipses dans l'œuvre de Roland qui nous amènerait à inventer le premier chapitre: Les grands absents de la grammaire classique, traditionnelle et moderne. On y retrouverait entre autres le langage Roland, les figures de style à la sauce Roland, les théories psychanalytiques des mécanismes de l'imaginaire selon Roland, comment Roland a été déviergé de son innocence face à la grammaire, et puis un chapitre complet consacré à la prétention de Roland ainsi que ses modalités et fonctions à l'intérieur de la construction de phrases hyper-complexées. Je ferais des millions ! Je me demande si Hachette publierait mon livre et le vendrait aussi cher que celui de mes nouveaux collègues de la Sorbonne. Ah que je suis méchant ce soir. Ces pauvres vieux qui ont dû passer une couple de nuits blanches à nous recopier d'autres grammaires la théorie qu'ils semblent nous apporter ici comme si tout cela venait d'eux. Bon encore, je suis vraiment méchant ce soir. D'accord, je vais aller me coucher parce que demain il va falloir que je me le paye ce stupide livre de grammaire plate à mort.

 

 

J'ai parlé avec France aujourd'hui, j'ai beaucoup de respect pour elle. Elle a cogné sur ma porte à sept heures, demain elle veut le faire encore. Je serai incapable de lui dire non, il y a des gens comme ça à qui l'on donnerait le monde sans garantie. Elle me demanderait de lui prêter de l'argent que je n'ai pas et je dirais oui. Je lui ai raconté l'histoire de ma mère qui m'avait dit qu'elle ne voulait plus jamais me revoir à cause de son copain alcoolique qui venait de claquer la porte pour aller manquer son suicide dans la nature, je l'ai gagnée complètement. Maintenant elle va avoir l'instinct maternel et une forte amitié. Complice de mes problèmes, elle croit probablement que je lui ai avoué le plus dur de mes secrets, une confession que l'on ne fait que par courrier recommandé. Dans le fond c'est un peu vrai. Mon seul regret a été de lui dire que je n'étais pas dans la rue, mon père habitait deux rues plus loin. J'aurais voulu lui dire que j'étais vraiment dans la rue, sans le sou. Mais on ne peut tout de même pas faire plus pitié pour le plaisir d'avoir l'amitié des gens, et d'ailleurs je ne suis pas sûr si c'est une bonne idée d'installer des bases amicales sur ces histoires. Je n'ai nul besoin d'une mère protectrice, j'ai besoin d'une bonne amie à Paris, une amie que je serais heureux de voir, ce qui est très rare. En fait, à part Sébastien, je ne me souviens pas d'avoir vraiment été heureux de rencontrer quelqu'un. Edward peut-être. C'est plutôt un besoin quand ça fait trop longtemps que tu pourris dans ta chambre. Ou bien, bon, parfois entendre les problèmes de tes amis ça te fait comprendre que les tiens ne sont pas si grands.

Le meilleur ami de France est gay, comme par hasard. C'est pourquoi elle s'est tout de suite reconnue en moi, à cause de cet autre moi à Montréal probablement. Qui sont donc ces gays, grands confidents de ces femmes, qui répandent la bonne nouvelle et l'écoute sur leur chemin et nous facilitent la tâche afin d'approcher les gens ? Ainsi serait-ce que les gays sont les seuls hommes qui écoutent ces femmes ? Seraient-ils les seuls hommes à ne point vouloir voler une parcelle de leur sexualité ? C'est que la France me confiait que les conversations avec les hommes sont souvent oppressantes. Ici à la Maison des étudiants canadiens, ça fait trois mois que les gars n'ont pas baisé et ils ne peuvent plus se contenir, même si leur douce moitié existe quelque part sur la planète. Je lui ai dit que je croyais en la fidélité, je le pense malgré mes erreurs, sinon toute relation serait impossible. A ne pas croire en la fidélité j'aurais déjà couché avec le Switzerlandais, avec l'autre en bas, je serais sorti dans les bars gais de Paris, j'aurais rencontré des gens, j'aurais déjà couché avec Franklin, et puis même avec Franklin et Edrin à la fois. Quelle vie ce serait pour Sébastien, le pauvre. C'est pourquoi je pense que même s'il y a des manques, vaut mieux ne pas s'entendre sur un concept de fidélité plutôt morcelé. Les chances de coucher avec le monde sont infinies. Je suis gay et voyez les chances qui se sont présentées à moi. Ce doit être pire chez les straights, cela voudrait dire que j'aurais cinq victimes potentielles sur huit, juste dans l'aile de mon étage. En étant gay, j'ignore quelles seraient les victimes possibles dans la maison. Peut-être Eric, mais il est ou coincé ou discret. Quelques filles m'ont d'ailleurs fait un minimum d'avance au 5 à 7 l'autre jour. Un minimum, il faudrait ensuite que je me compromette. Alors elles pourraient se rétracter et m'accuser d'être la bête immonde qui veut coucher avec elles. Mais enfin, ce n'est pas sûr qu'elles se rétracteraient. Il n'y a plus de belle morale, les filles ne sont pas plus folles que les gars, du sexe, elles en veulent. D'ailleurs, le gars à côté se masturbe encore ce matin.

 

 

La vie est plate, affreuse, longue, ennuyante. On la perd à faire des choses totalement inintéressantes, comme si c'était la seule chose que l'on avait trouvé à en faire, la rendre la plus démotivante possible. Il n'y a rien de plus plat que la grammaire sur la planète et je ne vois pas l'heure de relire des notes complètement assourdissantes et incompréhensibles. Je n'ai pas le courage de lire les briques qu'il me faut lire pour samedi. La France m'a déjà laissé tomber. Notre pacte de fidélité de ce matin, elle ne semble pas le mettre en pratique. La voilà qui va souper avec Steve, seule, et qu'elle veut sortir à l'Envol. Moi c'est l'abandon complet. Je ne vais servir que pour prendre le café tôt le matin. J'ai dû l'effrayer avec mes histoires d'enfant traumatisé. Le gars d'en dessous, Maurice, j'ai dû lui dire certaines choses qu'il n'a pas digérées, il est devenu soudainement froid. Je ne vais plus aller les voir, les laisser venir à moi, de toute façon je ne suis pas de nature très sociable. Je déteste les gens, ils n'ont rien à dire, rien à m'apprendre. Quelques exceptions, mais même les exceptions font des problèmes. Je vois déjà notre amie France aller parler au psychologue de mon homosexualité, me voilà tout découvert. Mais maintenant que je parle avec Maurice, que j'ai parlé un peu avec lui, alors que tout le monde le sait pour lui, me voilà probablement étiqueté. La vie n'est qu'une longue série d'étiquetage. D'où viens-tu, en quoi étudies-tu, as-tu une copine, ou même un copain... et voilà, on te pose une étiquette, on pourra t'envoyer à la morgue plus facilement quand on te retrouvera écrasé sur les rails en dessous d'un RER. Parce que je ne me fais pas d'illusions, les formalités que l'on doit rencontrer quand on meurt doivent être infernales. Heureusement nous n'y sommes plus et ce n'est plus de notre ressort. On m'expatrierait peut-être dans le fond du Québec ? Mon père ferait tout pour qu'on me mette au four à 4000oC le plus tôt possible, alors que par superstition j'aimerais que l'on attende trois jours avant de le faire. En plus, le mieux serait que l'on jette mes cendres sur un champ vert. Mais la liberté n'existe pas dans ce bas monde, on va m'enfermer dans une urne affreuse, plaquée faux or ou en argent. Peut-être en or, quel gaspillage ce serait. Mais je ne me fais pas d'illusions là-dessus non plus, personne ne voudra débourser pour mon urne. Est-ce qu'on dit une urne ou un urne ? Comme dirait la mère de Sébastien, la vie est une belle saloperie. On ne se demande pas pourquoi Yves Navarre et Romain Gary se sont suicidés malgré leur succès, la vie est une vraie saloperie. Tu vois le métro passer, tu as juste envie de te tirer en dessous. Tu n'as même plus besoin de le faire volontairement - ou bien c'est inconscient - depuis mon arrivée à Paris on m'y a presque poussé à trois reprises, par des gens énervés qui ne voulaient pas attendre trois minutes pour le prochain train. Mais à courir comme ça, faudra deux heures de repos rendu à la maison pour compenser cette demi-heure de course dans la vie souterraine de Paris où chaque jour des millions de gens y risquent leur vie. Grégoire me parlait de ces gens qui chaque jour se lancent sur les voies ou ceux qui justement y sont poussés. On entend que suite à un accident les trains en direction de Charles de Gaulle Etoile seront retardés de quinze minutes. Le temps qu'on enlève le corps écrabouillé sur les voies, électrocuté, coupé en morceaux, mort instantanée, what a way to die ! A Paris en plus, on immortalise le mythe. Je vais aller boire une bière, j'ai envie de me saouler la gueule, ne pas étudier, couler le partiel, abandonner mes études, crisser le camp sur le pouce, aller le plus loin possible de Paris. Un autre moyen d'aller loin serait peut-être de me jeter sur les rails justement. Mais comme je suis pervers, je m'arrangerais pour qu'on m'y pousse et ainsi porter la mauvaise conscience de l'humanité sur au moins une personne. Elle se sentira coupable de m'avoir poussé sur les rails, mais en fait, elle devrait plutôt se sentir coupable de n'avoir rien fait pour améliorer le sort de l'humanité. La vie est une vraie saloperie.

Je viens de terminer la lecture de mes notes pour le seul cours de M. Tapin, j'y ai passé la journée entière. Il me faudrait relire d'ici samedi 10h mes notes au moins trois fois, ma Grammaire du français (600 pages), Syntaxe du français, L'Enonciation en linguistique française (La grammaire 1: phonologie, morphologie, lexicologie), Introduction à l'analyse stylistique, Le Vers français, un dictionnaire de lexicologie à apprendre par cœur, une grammaire du 17ième siècle, et bien sûr, connaître à fond Tartuffe et L'Ecole des femmes de Molière. Limitons-nous à huit briques, deux par jour, est-ce possible ou vais-je flancher ? La question se pose-t-elle. La vie est vraiment plate. Pourquoi faut-il sans cesse que l'on m'en impose autant. La matière du cours est tellement dense, le plan de l'examen me semble tellement irréaliste, en deux heures j'aurai à peu près juste le temps d'écrire mon nom et de lire les questions. Cinq grosses parties, des douzaines de sous-parties. Peut-être s'imaginent-ils que l'on va écrire une phrase par sous-partie ? Et cela serait-il possible. Le tout implique une connaissance professionnelle d'une science si grande qu'elle était restée totalement insoupçonnée : la christ de grammaire ! Moi qui déteste la grammaire. Moi qui ne voulais qu'apprendre à ne plus faire trop d'erreurs. Je vois maintenant, je le sais que la moitié de la classe va couler et que j'en serai. Autant abandonner tout de suite, c'est une perte de temps. Je n'ai pas été habitué à un tel système, je vais recevoir la volée de ma vie, une méchante claque en pleine face. Je vais, disons, tenter de faire mon possible. Y travailler comme c'est possible dans les circonstances, et prier. Prier pour qu'une aide extérieure m'absolve de cette tâche, ou du moins, qu'elle m'aide à passer au travers, aussi pour l'année scolaire qui s'en vient. Que dirait tout le monde si je retournais au Canada ? Que diraient les gens de la nef mère si je rebroussais chemin et décidais d'abandonner mes idées de grandeurs de découvrir la fin de l'océan ? Quel échec ce serait. Dans ce cas-là j'aimerais encore mieux demeurer ici et perdre mon temps, à espérer que Sébastien vienne m'y retrouver, parce que là je m'ennuie pour vrai. Il était nu dans mon rêve tout à l'heure. Nous étions l'un contre l'autre et c'était si réel que je me suis réveillé en sueur. Ça commence à être grave. Il faut que quelque chose arrive, qu'il vienne ou que j'y aille, l'un ou l'autre, mais vite ! Bof, finalement le partiel ne m'énerve pas. Il est là pour nous donner une claque et pour s'assurer qu'on lit un peu. Alors je vais lire un peu, recevoir la claque, ne pas la sentir ou faire semblant, et survivre.

 

 

Je suis dans le cours de M. Tapin. Je viens d'apprendre que le partiel ne compte pas et que la majorité n'ira même pas à l'examen. Dans la même veine j'ai appris que le taux d'échec est 80 % et que la lecture des livres que j'ai achetés serait largement insuffisante. Suicide suicide suicide suicide suicide suicide.

 

 

Je m'ennuie de Sébastien. Je me souviens de ce souvenir à l'Université d'Ottawa où on s'était embrassé un peu pas mal à la sortie arrière de Fauteux, mon ancien pavillon de droit, souvenir oublié. Les souvenirs qui me remontent, étrangement, sont ceux où l'on s'est rencontré. Quand il est venu chez moi un soir d'hiver, on s'était sauté dessus, quelle sensation c'était. Quelle nostalgie soudainement. Si c'était fini entre nous, comme je souffrirais en ce moment. J'ai même peur que quelque chose change. J'ai aussi ce dernier souvenir, la veille de son départ pour le Canada, quand il était en caleçon, parlant au téléphone avec Albane. Je m'étais collé contre lui. Je souffre. C'est plaisant de voir que ce qui m'excite le plus en ce moment ce sont ces souvenirs et non pas les possibles qui pourraient arriver avec d'autres. Je n'aime pas l'idée d'avoir du sexe pour avoir du sexe. Je ne condamne pas cela cependant. Si je n'étais pas avec Sébastien, bien sûr, à défaut d'avoir quelqu'un, pourquoi pas. Mais ça m'excite moins, il y a une fin brutale, rapide et on n'est pas contenté. Mais je ne peux pas dire que j'ai eu beaucoup de sexe pour avoir du sexe à l'opposé des autres, straights y compris, qui m'entourent. En fait, je n'en ai pas eu. Avec le prof il ne s'est pratiquement rien passé et ça ne m'excitait pas. Sylvain, ça m'a traumatisé plus qu'autre chose, je ne m'acceptais pas. Il n'y a que Sébastien et Edward. Mais Edward, puisqu'il doit toujours y avoir un mais, ça n'a été qu'une seule nuit et on n'est pas passé des heures dans les bras l'un l'autre. Le spectre de Sébastien nous rongeait. Mais j'avais des sentiments pour lui, sentiments complètement morts aujourd'hui. Franklin me disait que, si j'ai eu des sentiments pour Ed, il est impossible que j'en aie eu ensuite pour Sébastien. Au contraire, j'aime davantage Sébastien aujourd'hui. J'avoue que cela est inexplicable après tout ce qui s'est passé.

J'écoutais des filles parler aujourd'hui, faut être malade pour faire ses études à la Sorbonne. Ça fait deux et trois ans qu'elles tentent de passer ce cours de grammaire chiant. C'est délibérément fait pour te faire couler des années pour la bonne réputation d'une école. Des écoles avec de bonnes réputations, sure, but not on my back! Il y a une limite aux problèmes que je veux me donner pour le plaisir de dire que je suis gradué de la Sorbonne, en admettant que je vais m'en sortir. C'est sûr, the first thing I should do is start studying. Sure, that's what I should do, but that's not what I will do.

Je n'ai pas pu dormir, on est allé à l'Envol, le bar québécois. C'est moins pire que j'imaginais, même que l'atmosphère y est agréable. Bref, je me suis senti chez moi, d'autant plus qu'on a écouté le téléjournal de Montréal et même que ça m'a fait un peu chier. Toute une mise en scène melting pot de toutes les pièces de Michel Tremblay, spécialement pour monsieur Tremblay. On est en train de lui dire merci parce qu'il va mourir bientôt ou quoi ? Ça me montre que moi je n'arrive nulle part. Seigneur, j'ai fait un misérable 6000 $ cet année, le seuil de pauvreté c'est 12 000 $. Les espoirs conduisent le monde, on espère des choses et ça reste espoir, ça ne se réalise pas. Comment on fait pour devenir U2 ? On travaille fort, mais cela suffit-il ? Le Bono, cette nouvelle mode de montrer une image de soi un peu homo et même travestie. Peut-il vraiment en tirer profit ? C'est ça l'image un peu dure qu'ils recherchent ? Un groupe non gay en arriverait-il à pousser la fausse image jusqu'au point de nous faire croire qu'il est gay ? Moi je n'ose même pas avouer que je suis gay aux gens de la Maison des étudiants canadiens, ni à ma classe, ni au travail, ni... eux ils en font une fierté et ils ne le sont pas. A moins qu'ils le soient, sincèrement je l'espère, mais alors leurs chansons seraient de la frime. Au moins Morrissey (un autre avec qui je coucherais) ne tente pas de nous en faire croire. Quoique je devrais peut-être me sentir flatté ? Comme si c'était un modèle à suivre en société ? C'est être branché d'être gay ? Demandons à Mimi on the beach, Jane Siberry, pas lesbienne mais fait tout pour qu'on le croit. Elle l'a avoué publiquement, elle n'est pas lesbienne. Ce doit être un aveu difficile à faire. Je peux les comprendre, moi non plus je ne voudrais pas être hétéro. Tout mais pas ça ! Mais il faut que je fasse attention aux préjugés. Je suis un peu vite à les juger. Peut-être qu'on arrive à être straight et avoir des rêves et de l'imagination et être heureux et vouloir faire le bien. Ce serait déjà mieux que moi, parce qu'il ne faudrait pas me laisser m'amuser avec une centrale nucléaire, ça péterait en trois minutes. Puis il faut me souvenir du scientifique que j'ai rencontré l'autre soir, à peine si je lui ai dit une chose, genre, ton univers de scientifique, il s'est senti attaqué et a éprouvé le besoin de se justifier. Me disant qu'il était capable de sentiment et de passion et qu'il était capable d'aimer sa copine et que les gens se font une fausse opinion de lui. J'avais un peu honte de moi, mais après trois heures de conversation plate à mourir à propos de Science, Dieu, Vérité et des concepts et des notions tellement vagues que les morts deviennent davantage réels que les vivants, je me demandais si je n'avais pas raison dans mes préjugés. Pauvre femme, ce doit être fatigant de vivre avec ça. Pourtant je devrais pouvoir faire un effort, tant de gens se font de fausses idées sur moi, ouh, il est gay, immoral, sida, mérite la mort. Mais souvent les gens ont raison dans leurs préjugés, surtout en ce qui me concerne. Oui je suis immoral, oui je suis peut-être séropositif, je suis très à risque de toute manière, puis oui je mérite la mort, pour renaître en Antéchrist et tous vous exterminer. On relira peut-être ça un jour et vous pourrez confirmer vos préjugés. Oui, j'en avais des idées à la Staline, pour un juste rétablissement de l'équilibre pour l'histoire. Mais moi j'aurais réussi à me débarrasser de tout le monde, parce que c'est tout ce qu'il mérite le monde. En psychanalyse, que voudrait dire cette volonté de détruire l'humanité ? Frustration, refoulement, complexe inversé, drame de l'enfance, enfant qui s'est rendu compte qu'il n'existait pas sur terre d'origines merveilleuses et qui maintenant va se venger de sa misère. Eh bien non, je ne suis pas violent, ce serait encore un préjugé de le croire. Au contraire, la France est tombée amoureuse de moi. Me flattant sans cesse, se rapprochant avec des familiarités un peu folles. Elle ne garde pas tout pour elle, ce soir à l'Envol elle a presque carrément avoué à l'assemblée que j'étais gay. Je n'ai vraiment pas aimé.

 

 

I am in the Métropolitain, somewhere between l'Assemblée nationale and Concorde. Un quêteux a fait son discours et a insisté sur le fait qu'il acceptait toute forme de nourriture. Or, j'avais un sandwich gruyère à moitié mangé dans la main. Que pouvais-je faire d'autre qu'écouter mon cœur et dans un élan lui offrir mon sandwich gruyère ? Il ne l'a pas voulu ! Je n'arrive pas à le croire, c'est trop drôle. Mais ça a soulagé ma conscience. Ce qui est encore plus drôle c'est qu'il a commencé par dire que beaucoup de quêteux n'étaient pas sincères et d'autres l'étaient, que c'était sa propre situation et qu'il n'avait rien mangé depuis x jours. Mais quelqu'un qui n'a rien mangé depuis x jours refuserait-il trois quarts d'un sandwich gruyère ? Et dieu qu'il était appétissant ce sandwich. J'avoue qu'il serait immoral de juger la sincérité de quelqu'un sur l'acceptation ou non d'un sandwich gruyère. Si ça se trouve, ça prouve que quêter dans le métro c'est noble, dire que l'on accepte toute sorte de nourriture également, mais de ramasser un sandwich entamé, ça par exemple, un quêteux n'oserait jamais s'abaisser à cela.

 

 

La France m'a complètement laissé tomber. Allez, ouste ! Non seulement elle ne me parle plus, mais en plus elle va prendre un verre de bière avec Eric et un autre avec Steve ensuite. Comme par hasard, tout ce beau monde tout à coup me regarde bizarrement. Ça a commencé avec Christel, elle est devenue bête du jour au lendemain, Eric me parle maintenant un minimum, et Steve, lui, au contraire, m'observe avec des yeux d'un psychologue surintéressé à enfin analyser un cas gay. Quel est donc l'intérêt de France d'avoir crié à tout le monde que j'étais gay ? On ne peut pas faire confiance à ceux qui semblent les plus ouverts, ce sont ceux qui ont tellement banalisé l'homosexualité qu'ils le crient partout, se foutant des restes de préjugés qui restent à l'intérieur des gens. Et si moi aussi j'ai envie de les mépriser pour leur hétérosexualité, hein ? La fille à côté entre autres qui fait craquer le lit et qui jouit pour les trois étages ? Elle s'en retourne à Montréal d'ailleurs, elle semble heureuse de laisser son Tunisien à ce qu'on voit. Etre gay n'est pas si pire, mais que des gens qui n'en ont jamais côtoyé tout à coup en côtoient un, ce n'est pas toujours évident et c'est toujours un long apprentissage. Un peu comme de découvrir que ton voisin est séropositif, je suppose.

 

 

Je repense à Ed. Sans lui je ne serais même pas à Paris. Il m'a téléphoné ce soir. Je lui ai dit que je m'ennuyais de lui, il a explosé. Il dit qu'il a encore montré ma photo à des amis hier. En plus, il a dit à son copain qu'il m'aimait avant tout et que je passais avant tout le monde. Il est malade. Il paye un appartement de 1100 $ dans le centre-ville de New York, il veut que j'aille le rejoindre. Si je m'écoutais je partirais ce soir. Ainsi j'ai mon deuxième copain qui m'attend à New York avec une place pour moi dans son lit. Bref, Ed m'attend à New York, il dit qu'il viendra peut-être à Paris quand il aura trouvé un colocataire et qu'il pourra enfin économiser de l'argent. Il se demandait s'il fallait mettre Sébastien au courant. Je lui ai suggéré de venir pendant que Sébastien serait là. Il a dit non. He doesn't seem to understand that I don't want to sleep with him, because I love my Sébastien more than anything. Que ferai-je lorsqu'il viendra ? Il est passé sur plusieurs gars depuis peu, son dernier copain l'a laissé là, il en a trouvé un autre qui n'est pas un vrai copain. Ces derniers chums étaient tellement beaux que ça ne s'explique pas au téléphone. Mais ce qui s'explique c'est que c'est impossible de garder des chums comme ça plus d'un mois. Et encore, ils te trompent. C'est beau la vie. Enfin, demain il me faut me trouver une lampe de poche et descendre dans le trou. J'ignore ce que je vais y trouver, peut-être même y a-t-il des sans-abri en dessous. Je ne sais même pas s'il y a effectivement une station de métro désaffectée. Là il me faut descendre en bas parce que ce soir on fête la Noël à la Maison des étudiants canadiens. Noël un 10 décembre, ça se comprend, tout le monde décrisse le 15 pour le Canada. Mais qu'est-ce qu'ils vont tous faire au Canada, l'action, c'est ici qu'elle se passe, pas en Amérique.

 

 

I feel so sick my fingers hurt. Qu'est-ce que j'ai fait ? Huit bières, je vais fonctionner comme un zombi toute la journée. Je commence à me sentir coupable de ne rien foutre pour la maîtrise et l'université. Il y a eu la soirée dansante de l'élite de la MEC hier, ce fut terrible. Des gens au doctorat ou au postdoctorat qui ne sont jamais sortis de leur vie, ou du moins jamais sortis dans les cinq dernières années. On en a fait des monstres. Ça danse comme des planches de bois séchées au soleil, mais fait surprenant, une bonne partie connaissait les chansons. La musique était d'ailleurs très bonne, j'ai dansé. Mais bon, c'est le genre de soirée qui fait peur et dont tu regrettes d'avoir trop crié le lendemain. Là je n'ose plus sortir de ma chambre. Ils ont passé Tainted love, Sunday Bloody Sunday, The Smiths, Duran Duran, ce n'est pas pour me rajeunir. Moi qui suis déjà si vieux. Il y avait une fille tellement niaiseuse, mais paraît-il, elle n'est pas comme ça d'habitude. Elle se tenait si près de moi que je ne comprenais plus. Après coup, Maurice m'a dit qu'elle savait que j'étais gay. En plus elle le contait à tout le monde. Ça va m'apprendre, à l'avenir je ne me ferais plus d'amis gays dans les genres de pensions comme ici. Il me reste la misanthropie pour ne plus me tracasser. Ah et puis je m'en fous. Mais si Sébastien venait habiter avec moi après Noël ? Ce sera clair qu'on est ensemble. J'ose à peine y penser. De toute façon, je rêve si j'imagine que Sébastien va venir après Noël. Je suis arrivé à côté d'un gars qui parlait avec une superbe fille. Tout à coup j'entends parler philosophie hyper-poussée, comme j'en voyais dans mes cours de philo anthropologique ou anthropomorphique, je ne sais plus. Pauvre fille. L'autre malade de tantôt, Florence qu'elle s'appelle (je ne mens pas, la semaine passée je rencontrais la France, et maintenant c'est Florence), commence à me dire que ça n'a pas de bon sens parce que le gars est incapable de parler d'autre chose que de philosophie. Juste en arrière il y avait l'autre scientifique avec qui j'ai passé une soirée à m'obstiner à propos de la vérification scientifique de l'hypothèse d'une vérité ou de la Vérité. Alors on commence à rire, que ces gens-là n'ont pas de vie, leur vie c'est leurs études. Alors j'ai soudain le malheur de demander à Florence, qui est au doctorat, sur quoi elle avait fait son mémoire de maîtrise. Oh my god! « J'ai fait une étude de linguistique comparée entre un roman français et un roman espagnol de... » ça a duré vingt-cinq minutes, la tête m'en tournait. A la fin je me suis retourné vers Eric et je lui ai dit à la blague qu'elle était aussi pire que les deux autres. Aucune réaction, elle s'est défendue qu'elle c'était différent, que c'était important et intéressant. Ça me fait penser à l'étude que fait Maurice pour une revue, une analyse du rôle social que joue Madonna par la dichotomie vierge \ putain dans Like a Virgin et Erotica. Son plan de travail est digne d'un mémoire de doctorat. Ça fait peur une telle analyse intellectuelle des vidéos de Madonna.

Parlant de Madonna, moi et Maurice sommes sortis au Queen. J'étais assez paqueté, je ne me souviens plus si on y a été en bateau ou en Airbus. Sur les Champs Elysées il n'y a plus d'autobus, de taxi, de métro ou de RER. Il y a tous ces gens qui marchent d'un bord et de l'autre et qui vont comprendre bientôt qu'ils vont devoir marcher ou attendre le métro de cinq heures trente du matin pour rentrer. Comme par hasard à la porte du Queen on se croirait devant un bar illégal où pour pénétrer à l'intérieur il faut un mot de passe et prouver que tu es bien la pire salope de la planète. Le gars a demandé à Maurice quel âge j'avais. Quatre personnes sont passées devant nous alors qu'ils étaient en arrière, là je commençais à m'agiter parce que moi leur petit jeu plate ça me fait chier et que leur bar de trou du cul pourri avec trois ou quatre grosses drag queens, vieilles par-dessus le marché, je n'y tiens pas plus qu'il ne le faut. Faire téter les gens comme ça, même quand on a le titre du bar tapette des Champs Elysées, ça ne mérite pas que l'on se déplace du Canada pour aller voir ça. D'autant plus que, je l'ai déjà dit, les bars gais sur la planète c'est universel et que celui-ci ne fait pas exception, on se serait cru au K.O.X. à Montréal. Identique. Surtout paqueté, je me sentais chez moi. Bref, je n'ai pas trop niaisé, après les quatre mongols, deux autres en arrière voulaient passer également. J'ai fait le blocage, je me suis mis sur le pan de la porte et la femme s'est affolée. Je lui ai demandé si on pouvait passer, en voulant dire que ça suffisait le niaisage. Finalement elle a dit oui. Maurice n'en revenait pas, il me disait que c'était courant qu'ils ne te fassent pas entrer. Bullshit. Il m'avait averti de me taire sinon on pouvait se faire refuser l'accès. Bref, dans les toilettes il y a un comptoir où ils vendent des barres de chocolats et de la gomme. Aucune de bonne, c'est assez incroyable. Le sexe y est aussi en vente je suppose, il y avait un de ces gars presque tout nu, il pissait là en me montrant sa grosse bite. Il y avait une dizaine de gars musclés en bedaine dans le bar, c'est l'avantage des bars gais. Mais tu sors de là tellement en manque de sexe, ils provoquent des inhibitions, tu veux exploser, sauter sur le premier du bord, avoir du sexe là dans le bar. Un gars m'a dragué, je lui avais enlevé une mousse sur son manteau. La nouvelle mode à Paris, enlevez-lui une mousse et il vous donnera le paradis, pour un soir. Bref, il me regardait, il était beau, je le regardais, j'étais pas mal amoché, il était beau, il me regardait, j'étais là à penser à Sébastien, je le déshabillais, je revoyais Sébastien nu, je voyais sa grosse bite, sa petite bedaine, j'essayais de penser à Sébastien, il me regardait, et Maurice disait qu'il était beau, il me regardait, là Maurice m'a dit que si je voulais me ramasser quelqu'un il n'y avait pas de problème pour lui parce que lui aussi voudrait bien se ramasser quelqu'un, il me regardait, je voyais la forme de son corps et j'ai fait signe à Maurice de marcher plus loin, je ne voulais plus rester là. Un peu plus tard Maurice m'a dit qu'il voulait draguer et me demandait si cela me dérangeait d'être seul. Bien sûr que non, me retrouver seul dans les rues de Paris à trois heures du matin, c'est mon style. Finalement il n'a pas osé parce que je pense qu'il a vu ses intérêts et que ses intérêts c'était moi. Mais il ne faut jamais sous-estimer Roland, Sébastien-Sébastien-Sébastien ! C'est une épreuve que Dieu m'envoie de temps à autre pour voir si je vais résister, si j'ai une once de volonté. On a marché à pied pour le retour. Des Champs Elysées à la Cité universitaire. Deux heures de marche, paqueté. A se demander si on n'a pas été aidé par des extra-terrestres, ça me semble impossible aujourd'hui cette marche. Comme d'habitude la musique était d'une platitude qui caractérise tous les bars gais de la planète, du techno qui saute dans le house. Quel malade a inventé ce genre de musique ? C'est encore pire que le rap qu'on avait réussi à imposer partout en 1990. Ils ont acheté à coups de milliards les succès que tout le monde déteste mais qu'on finit par se rentrer dans le crâne à force de sortir dans les bars. Tu entends le rythme techno et tu bandes automatiquement. Voilà pourquoi ce sera difficile de se débarrasser de ce genre de musique dans les bars gais. Aurais-je vieilli ? Incapable d'embarquer dans les modes actuelles ? Pourtant hier je me suis bien rendu compte que je ne cadrais pas avec le modèle du petit étudiant en maîtrise de la Sorbonne. C'est un problème ça le rejet systématique de tout, je devrais réfléchir. Mais que je le veuille ou non, la musique techno, il faudra me la faire avaler de force, parce que ça tue. Paris la nuit, c'est de l'arnaque. Quatre-vingts francs pour entrer dans le bar tapette des Champs Elysées. Vingt-deux dollars ! La bière ? Cinquante francs ! A ce rythme-là, nul besoin de vous dire que j'étais le seul qui avait bu avec Maurice dans tout le bar. Ne comprennent-ils pas qu'il y a de l'argent à faire avec la boisson ? Pas cher et tout le monde boit et ça facilite tous les contacts ? Qui peut payer 80 francs pour sortir ? C'est de la ruine ! Et que faire des pauvres petits étudiants, beaux, qui voudraient rencontrer quelqu'un ? Non seulement on les effraie à l'entrée mais on leur demande toutes leurs économies. Paris l'arnaque ! J'ai de la misère à comprendre que l'on puisse accepter de telles choses. On devrait organiser un boycottage du Queen, ou ouvrir un bar juste à côté qui ne demande rien pour l'entrée et qui offrirait la bière à dix francs. C'est un bar pour l'élite ou quoi ? Egalité, Fraternité, Liberté, ça ne vous dit rien ça ? Ça, c'est la plus grosse connerie du siècle. On aurait besoin d'une petite révolution pour ramener les gens sur la terre. Heureusement Montréal est encore épargné et que l'on ne demande pas des prix d'entrée aussi exorbitants. Maurice dit que d'habitude c'est bien pire que ce que je pense. Il y a qu'ils choisissent les plus beaux et les plus fins et les habitués, en interdisant l'entrée aux femmes, aux laids, aux vieux et aux quétaines. Quand il y a trop de monde, une grosse file d'attente, c'est encore plus humiliant. Ils te font entrer et c'est à l'intérieur que la femme dit aux portiers de te sortir. Paraît que c'est encore pire dans les autres bars de Paris. Ça explique pourquoi il n'y avait aucun vieux. C'est discriminatoire mais, de ce point de vue-là, j'en suis bien heureux. J'ai toujours un fan club de vieux qui me tourne autour, ça permet à Sébastien de dire que c'est tout ce que j'attire.

C'est ce soir que je vais descendre dans le ravin pour voir où conduit le chemin de fer. C'est lourd à porter. Mais si je n'y vais pas, comment aurai-je un autre rendez-vous ? Ce n'est pas comme de se dire, est-ce que je sors seul ce soir dans le Marais ? On remet ça à plus tard parce qu'on pourra toujours le faire. De toute façon je n'ai pas l'intention de sortir seul dans le Marais. Et j'irais là ce soir ? Je me suis procuré une chandelle et des allumettes. Je vais partir d'ici vers deux heures. Je n'emmènerai pas de papier d'identité sauf ma carte de résidence de la Cité. Il m'a traversé l'esprit d'aller au Queen seul. Eh bien ça m'a donné encore plus mal au ventre que d'aller explorer les bas-fonds de Paris. J'ai repris confiance, le dimanche Paris est tellement désert, je ne crois pas que je vais rencontrer quoi que ce soit. Mais que vais-je rencontrer ? J'ai tendance à oublier qu'il y a un dessein à tout cela. C'est même très inquiétant. C'est comme mon départ pour Paris, sans trop le vouloir tu fais toutes les démarches et c'est tellement de troubles qu'à la fin tu pars, pour pas que cela ait été fait pour rien.

 

 

J'y suis enfin allé hier. J'ai passé proche de laisser faire, ça semblait trop risqué. J'en reparlerai tantôt. J'ai eu le temps de décompresser mais je suis en christ. Le petit pecnot d'en face, Eric, il fait crissement chier. C'est straight, c'est puceau, ça se nourrit d'Emmanuelle la prostituée et ses quarante clients, ça ne s'affirme pas et ça vient se permettre des commentaires comme quoi je ne suis pas évolué parce que je suis végétarien, pourquoi pas aussi parce que je suis gay ? Parce que ce soir France ne s'est pas empêchée de parler de mon homosexualité devant Steve. De quel droit peut-elle parler de ça ouvertement, surtout après mes mises en garde ? Christ, si elle m'avait conté qu'elle s'est fait avorter deux fois dans la même année, sacrée enceinte par deux gars différents, je n'irais pas le crier sur les toits ! Et c'est presque le même problème parce que le préjugé auquel on a à faire face est justement celui de l'immoralité. Mais le végétarisme, c'est fort. J'ai presque autant honte de le dire que d'être homo. Je parle du cadavre qu'elle a dans son assiette, elle me dit qu'avant elle le disait ça, c'est-à-dire parler des os de poulet comme d'un cadavre. Ça lui rappelle des mauvais souvenirs peut-être ? Elle semblait suggérer que je n'étais pas évolué pour la seule raison que madame a décidé d'arrêter douze ans de végétarisme militant l'an passé en même temps que sa prise de décision de venir en France, parce qu'en France on te regarde comme un martien quand tu dis que tu es végétarien. C'est bien de valeur mais ce n'est pas parce que tu pensais quelque chose dans le temps et que tu ne le penses plus aujourd'hui que moi je suis arriéré parce que je le pense aujourd'hui et que je ne le pensais pas dans le temps. Et Eric avec son petit commentaire, qu'elle au moins elle avait évolué. Qu'il vienne me reparler le p'tit christ, j'm'en vas te'l dévierger moé, hostie ! Tellement en manque de sexe que ça ne sait plus où se branler, étrangement il s'accroche aux hommes. Ô Dieu ! Le p'tit fils à son poupa va bientôt découvrir les réalités de la vie et de l'amour ? Come on ! Peut-être que lorsque tu évolueras tu deviendras végétarien aussi, qui sait ? Je ne pense pas qu'il soit possible de retirer quoi que ce soit de positif à vivre dans des résidences. Au contraire, tu deviens comme fou, tu t'évanouis dans la masse, tu ne réfléchis plus. Le cerveau de tout le monde devient un et un seul. Ils sont tous contents d'être Québécois en plus. Vive le Québec libre ! Maudits Français ! Anglais Square head, tête de bloc ! C'est tout heureux de vivre, ça respire pour la première et dernière fois de leur vie, moi ça fait longtemps que je fais le plein au gaz ! Mais moé chu pas pur tabarnack ! Ça me regarde pis ça s'imagine que je n'ai pas vécu, que je suis un p'tit crétin qu'y'a jamais sorti de chez lui. Ça donne envie de prendre un fusil puis de tirer dans le tas. A savoir si je passais l'été ici, je ferais des recherches intensives d'appartement. Ici c'est caverneux.

 

 

Salut Sébastien,

Je t'écris aujourd'hui parce que je m'ennuie énormément. Je pense à toi sans cesse, l'idée que l'on ne se voit pas à Noël me désole. Mes parents ne m'aideront pas, c'est confirmé. Ils disent que ça ne fait pas assez longtemps que je suis parti. Ça fait six mois que je n'ai pas été à Jonquière. Je pense sans cesse à toi, je revois ton visage, tes mains, tes jambes, tes pieds, fallait être inconscient pour partir en France. Mais il le fallait. Je suis allé au Queen, mais aucun ne te vaut, même si comme je t'ai dit il y en avait quelques-uns de beaux. Mais je ne t'ai pas trompé, tu me suffis même à distance.

Tu te souviens de Granville ? Je voudrais y retourner avec toi. Je voudrais y habiter et me débrouiller sur place pour trouver de quoi vivre. Cours d'anglais, cours de français, cours de piano. Pourquoi tous nos projets sont-ils pour plus tard ?

Pouvoir te prendre dans mes bras, t'écraser contre moi, t'embrasser toute la nuit, ma langue dans ta bouche, ma main dans tes caleçons, moi nu contre toi. Ô Sébastien, je suis à toi car tu es beau, simple, gentil et que je peux avoir confiance. Avec toi je suis heureux. Tu m'aimes ? Quand viendras-tu à Paris ? Faut pas avoir peur des changements radicaux, ils apportent beaucoup.

Dans tes bras, dans un lit, ne serions-nous pas beaux ? Survivre sans te voir, c'est impossible ! Le cap des trois ans est passé, on entame notre quatrième année. Allons-nous nous tromper et risquer de perdre une relation qui pourrait durer une vie ? Si tu étais à côté de moi je commencerais par enlever ton chandail et tes pantalons. Puis tes caleçons et tes bas. Je te mettrais sur le ventre, te caresserais les cheveux, te masserais le cou, les bras, les mains, le dos, les fesses. Et là j'embrasserais tes fesses, je les lécherais partout, le trou, je lécherais le trou pendant dix minutes en même temps que je masserais tes couilles. Je jouirais, toi aussi. Après je masserais tes jambes, tes pieds, je lécherais tes orteils, placerais mon visage dans le creux de tes pieds. Ensuite je te donnerais une claque sur les fesses et tu te retournerais. Je masserais tes seins, ton ventre. Je te frencherais jusqu'à ce qu'on s'étouffe. Je baverais dans ta bouche et toi dans la mienne, pendant que je gratterais ta bite et que je te masturberais. Après je masserais tes genoux et je t'attacherais aux pattes du lit sur le ventre. Je mettrais ma bite dans toi après avoir bien léché à nouveau. Je ferais cela, entrer et sortir, pendant vingt minutes, sans venir. Ensuite c'est toi qui m'attacherais, tu entrerais en moi, pendant vingt minutes tu entrerais et sortirais. Tu finirais par venir dans moi. Je me retournerais, te prendrais dans mes bras, me masturberais et je viendrais à mon tour. Là on serait mort et on dormirait nu l'un contre l'autre. Voilà ce que nous ferons si je descends le 24 décembre.

 

 

Je prévois des jours encore plus noirs, j'ai vraiment atteint le fond du baril. J'ai 115 $ dans le rouge sur ma carte de crédit et ça c'est si j'ai bien compté. Il me reste quatre coupons repas, je regrette d'en avoir donné un à une femme qui ne semblait même pas en avoir besoin. Il n'est certes pas question que je retourne au Canada pour Noël. Connaissez-vous l'histoire du malheur ?

Connaissez-vous l'histoire du bonheur ? Il frappe encore à ma porte, est-ce possible ? Je vais essayer de changer la date de mon billet le plus tôt possible. Je repars pour Ottawa illico presto, j'ai convaincu Sébastien que mon prêt après Noël je vais le lui donner. En plus, il me confirme presque sa venue à Paris en janvier ou février. Ça ne me donne pas plus d'argent mais ça va me permettre de respirer et de travailler sur ma bibliographie à Ottawa. Faudrait que je parle avec M. Abarnou, lui faire croire que je dois descendre parce que mon grand-père est mort.

Connaissez-vous l'histoire du malheur ? Je viens de rappeler Sébastien, c'est 700 $ qu'il faut qu'il dépose pour que je paye mon loyer avant de partir et que je rembourse ma carte de crédit en souffrance. Tout à coup il s'est mis à crier : « Quoi ? et ça c'est en plus du billet d'avion de 700 dollars ? » C'est franchement irréaliste ce départ anticipé. Il va rappeler tantôt pour me dire de laisser faire. La vie est complexe.

Connaissez-vous l'histoire du bonmalheur ? Demain je vais chercher un billet.

 

 

Qui suis-je moi mes amis pour venir au monde et venir vous dire ce qui est bien et ce qui ne l'est pas ? Vous, qui êtes-vous mes ennemis pour venir me dire que mes jugements sur ce qui est bien ou mal sont bien ou mal ? Moi qui arrive à la fin de ma vie et vous qui ne l'avez point encore commencée ? Si je dis que je suis beau, est-ce du narcissisme ? Ne savez-vous pas que si j'eus été laid je n'aurais jamais trouvé suffisamment de papier pour assouvir ma peine ? Et si vous eûtes été un tant soit peu beau, votre vie en serait à jamais changée. Alors, ne cracheriez-vous pas sur moi qui suis laid ?

 

 

Je n'ose pas écrire le reste de ma soirée d'hier. Je viens d'avoir un de ces rêves qui fait que je veux repartir tout de suite pour Jonquière. Un cri désespéré qui m'appelle là pour une raison que j'ignore. J'ai fait deux fois ce genre de rêve dans ma vie, qui me fait songer que parfois je m'ennuie plus inconsciemment de chez moi que je ne le crois. La première fois j'étais dans l'ouest canadien et je voulais tellement être à la maison que je me suis retrouvé à l'intérieur de ma chambre avant, constatant que mes meubles avaient changé de place, ce qui s'est avéré vrai lors de mon retour. Ainsi ce rêve prémonitoire m'annonçait que l'on avait viré ma chambre de bord. J'avais même palpé des disques cette première fois. Selon le décalage horaire, il faisait effectivement clair à Jonquière, il était cinq heures du matin en Alberta. Cette fois-ci je voyais la vue de par ma chambre arrière, c'était tellement beau que le cœur me battait. Je touchais le rebord de la fenêtre tant que je pouvais, même que j'ai essayé d'arracher la petite fenêtre. J'y serais arrivé, mais je ne voulais pas la briser. J'y étais tellement, je me suis réveillé de mon demi-sommeil tout étourdi. Le seul hic c'est que tout était vert et que les arbres avaient des feuilles. Or je sais que là-bas il y a de la neige depuis trois bonnes semaines. Je vois que c'est vrai que j'ai un blocage, c'est le chum de ma mère qui m'empêche l'entrée de la maison et le stupide chien auquel je suis allergique. Peut-on espérer qu'ils crèvent tous les deux ? Mais alors ma mère serait malheureuse. En plus il y a un pensionnaire, un deuxième bientôt qui fera que ma mère pourra en vivre, mais que moi je ne pourrai même plus penser y coucher un soir, même si Amédée disparaissait dans la nature. Peut-être ma mère se trouvera un autre homme ? Ils me semblent tellement liés par l'argent que ce me semble une possibilité impensable. Il me faut maintenant aller à mon cours de latin avant d'aller changer la date de mon billet d'avion. Je ne crois pas avoir beaucoup dormi, je ne suis pourtant pas fatigué.

 

 

 Les cafés de l'opéra me rendent sociologique. Je regarde tous ces gens, j'attends l'ouverture de l'agence de voyage. Un café à même l'Underground de Paris, dans les bas-fonds de la France. J'ai encore manqué mon cours de latin, je manquerai celui de Dalloz. Paris.

 

 

Si je passe à travers mon année universitaire, je jure de... j'allais dire de me raser la tête, mais il y a tout de même une chance que je passerai à travers, alors je jure de remercier Dieu. Vaut mieux remercier Dieu que de se raser la tête. L'alcool et l'altitude est un mélange qui me rend folâtre. J'ignore s'il y aura des cours à la Sorbonne la semaine prochaine. Je me sens coupable, je me ronge les sangs. Il y a que je retourne un mois au Canada et que j'ai besoin d'une autre bière et que les hôtesses sont cheaps et que je ne veux pas passer pour un alcoolique sur les ailes d'Air Canada. J'aime mieux Canadian, ils se foutent du client sur Air Canada. C'est ça quand tu as ton monopole. Je suis végétarien ? Ça cause problème, elles sont toutes fuckées, plus capables de comprendre la chaîne industrielle de la distribution des cochonneries pour contenter le passager qui souffre un voyage interminable de sept heures. Le service me fait penser un peu à ce film ou tout le vol l'avion risque de s'écraser, les moteurs pètent, les ailes partent, plus de roues, pire, plus de café, et voilà qu'à la fin on vous dit merci d'avoir pris Air Canada, nous espérons vous revoir bientôt sur nos lignes.

J'étais bien mal pris ce matin quand Steve m'a demandé si j'allais à Jonquière, notre ville commune. Enervé comme je l'étais, comment ma destination aurait pu être autre chose que ma famille ? C'est qu'il ne comprend pas que mon Sébastien m'attend à Ottawa et que je n'en peux plus d'être loin. N'empêche que ce matin le cœur m'a plié en deux. Quoi ? Quitter Paris ? Je vais dire comme Franklin, bientôt je ne pourrai plus me passer de Paris. J'y étais encore et je m'ennuyais déjà. C'est inexplicable. Je ne me suis même pas ennuyé une miette d'Ottawa. Il fallait que je me dise que j'allais bientôt revenir, ça ne suffisait pas. Tout l'étage était là ce matin pour me dire à Dieu. C'était charmant, Steve en bedaine en plus. Tout à coup tu comprends que sans le vouloir tu deviens proche d'eux. Que tu existes par eux, que tu respires par leurs narines. Que lorsqu'ils sont dans le corridor tu veux ouvrir la porte et quand ils vont manger tu y vas aussi. C'est complexe la vie. Aussi complexe qu'une truite disséquée sur le bord du comptoir. J'aime Paris aussitôt que je sais que je vais le perdre.

Céline Dion se marie avec son gérant. Célinas, my beauty, like all gays in America I need your picture all over my room! I love you so much, you became suddenly the Madonna of Quâback. I want you to become more successful, so Quâback will finally be on the map. But if Quâback is not on the map, who cares? And we will finally be able to get rid of English everywhere and at last we will be free to speak French and only French! I hate English so much, I can't stand anyone who speaks that language at all. Moreover, when I hear just one English word, I want to take out a gun and shoot those bastards! I am the separatist you don't want to meet around the corner. Oh, oh, I guess we will be arriving soon. I can't wait to go to Ottawa and hear some Chinese or Arab people. Soon French will be the third official language in Ottawa. In fact, I can tell you French is already the third. Les statistiques mentent encore ! Les statistiques sont l'outil rêvé des gouvernements pour nous faire gober à peu près n'importe quoi. La différence d'avec le régime communiste, c'est que sous Staline au moins la Russie connaissait la vérité, il suffisait de prétendre ne pas la connaître. C'est déjà mieux qu'ici. De toute façon j'aime les Arabes, eux au moins ils ne parlent pas l'anglais. J'aime les Anglais. Ce n'est pas de leur faute s'ils sont nés dans des familles anglaises, il ne faudrait pas commencer à faire de la discrimination. Etre anglais ou ne pas l'être, ce n'est pas un choix. Puis j'aime Jean Chrétien, c'est un brave bougre. Ses politiques sont tout sauf transparentes et c'est ce dont un pays a besoin. J'adore les Indiens qui veulent ravoir l'Amérique du Nord en entier parce que leurs ancêtres y auraient peut-être habité et qu'on les aurait décapités jusqu'au dernier. Que voulez-vous, quand la civilisation arrive, il faut prendre le virage. Puis j'adore CSIS, c'est grâce à eux qu'on nourrit le racisme et que l'on sauve notre pureté d'origine. Sans les Services Secrets d'intelligence canadiens, nous serions privés de l'équivalent du Ku Klux Klan canadien, The Heritage Front, financé et composé à même l'argent et les agents secrets du pays, ce brave Grant Bristow par exemple. C'est bien, nous sommes en train de nous construire une histoire et un patrimoine. Je me sens fédéraliste aujourd'hui, comment cela pourrait-il être autrement. Je vis à Ottawa, je veux m'y établir plutôt qu'à Paris, ça vous montre jusqu'à quel point je suis fédéraliste. Aujourd'hui j'adore vraiment les Anglais, sans eux notre niveau de vie serait encore les cavernes et les feux de camp, car la France ne se servait de ses colonies que pour les matières premières, pillage en fait. Ce n'est pas du colonialisme ça. Je vous l'ai dit que je connaissais mon histoire, n'importe quel historien français me contredira, mais franchement, dites-moi, croiriez-vous vraiment un historien français qui parle de l'histoire de la France ? Aujourd'hui j'aime le pape, il n'y a pas plus saint qu'un pape, c'est ma grand-mère qui le dit. Selon ma grand-mère un pape ça devient pape par ordre du ciel, ça communique directement avec Dieu et ça n'a pas tué personne pour arriver où c'est. Ça n'a même pas trafiqué quelques magouilles et écrasé tous les autres pour arriver à la tête du gouvernement le plus puissant de la planète. Pour ma grand-mère, un pape c'est pur. Moi aussi j'ai la foi, il n'y a pas plus saint qu'un pape. On atterrit, c'est le temps, je commençais à devenir fou aliéné.

 

 

Le métro de New York, bien qu'il soit dangereux à souhait et que l'on puisse y faire les rencontres les plus effrayantes, je l'aime moins. Il est sale, en décomposition, on y crève de chaleur ou on y meurt de froid. Le métro de Montréal, on n'en parle pas. Trop propre, des wagons bleus quétaines, des stations trop belles, le quartier italien hérite de stations au design italien. Non, un métro faut que ce soit sale, il faut que ça pue, comme le Métropolitain de Paris. Tellement vieux qu'on se demande comment ils ont pu construire ça au début du siècle et comment cela est possible que ce soit encore en fonction. Mais rien ne vaut l'Underground de Londres. Il fait un bruit démoniaque, on dirait qu'il vit. Il sort à une vitesse vertigineuse d'un trou pas plus gros que le wagon lui-même. Le monstrueux Underground, des stations faites en rond où on étouffe, des wagons où on étouffe encore, des corridors où on étouffe encore plus, et lorsque les bombes sautent au dessus et que Londres est en feu, voilà qu'on peut enfin y étouffer tout à son aise partout sur les rails dans les tunnels.

Les gays dans les bars de Paris sont plus beaux que les Parisiens en général. Ils sont à la mode des gays de Montréal et New York. Je suppose que c'est pour ça que je m'y suis reconnu. La musique était la même qu'en Amérique, ce me semblait simple de rencontrer quelqu'un pour passer la nuit avec. Il y a cette uniformisation du monde gai dans le monde occidental, de ce que je peux constater. Comme si l'on pouvait franchir l'océan et construire une vraie société ou communauté uniforme à l'intérieur d'autres plus disparates. J'ai vu plusieurs films gais, j'ai vu des images de bars gais à Londres, on se reconnaît. Nous pourrions former notre propre nation à travers les nations. Gays de l'univers, unissez-vous ! Nous allons prendre le contrôle de ce tout. Ce sera notre société secrète qui arrivera à agir dans le noir puis à la lumière. C'est à la lumière que l'on doit notre vie et c'est à la lumière que l'on vivra. Pour cela il faut cependant façonner les nôtres et les autres.

Demain à Jonquière ce sera le temps des fêtes. Comme d'habitude on ira peut-être au Caméléon pour fêter le jour de l'an. Bar semi-gay du Saguenay, musique alternative, pas mal plus intéressante que n'importe où ailleurs dans le monde. Mais revoir Christèle et son copain, pas sûr que ça me tente. Revoir mes amis, pas sûr que ça me tente. Pourtant je ne puis me passer de Jonquière, l'Envol surtout. Mais pas l'Envol de Paris, quoique les deux envols me caractérisent. Un comme Jonquiérois et l'autre comme Québécois. Sauf que celui de Jonquière est 25 % gay, davantage certains soirs. Fleuron de notre patrimoine, faudrait sauver les ruines. Je vais bouffer comme un malade à Noël, je vais me reprendre pour toutes les fois où je n'ai pas mangé cette année. Ma mère m'aura fait un congélateur complet de pâtisseries, je regarderai dans l'armoire, je verrai que la graisse qu'elle aura utilisée sera de la Maple Leaf, alors on sait que ce n'est pas bon et que ça vient de la vieille bourrique morte qu'on a tuée pour avoir sa viande et sa graisse. Là je serai obligé de lui demander quelle sorte de graisse elle a utilisée, puis elle me dira que je niaise, Amédée va faire une crise, il va claquer la porte, elle pleurera, je retournerai chez ma sœur, j'aurai hâte de repartir, puis finalement je quitterai Jonquière satisfait, comme je le quitte toujours. Tant pis, je ne suis pas le bienvenu chez moi, je serai le bienvenu dans le monde. Car je communique avec les étoiles et le monde m'appartient.

 

 

Novembre, le mois des morts, a bien fait son ouvrage cette année. Comme le mois de mars, il déborde dans le mois suivant. Ainsi mon nouveau grand-père vient de mourir emporté par un cancer (lui et ma grand-mère se sont mariés à 83 ans voilà deux ans). Le père d'Hariette, où on allait l'été pour se baigner à St-Gédéon, est mort d'une crise cardiaque en revenant de funérailles. Quel est le troisième mort ? Je n'arrive pas à m'en souvenir, voyez, on les a déjà oubliés. Ah oui, Mme Doucet notre voisine. Ma grand-mère, elle, elle est perdue. Elle souffre d'Alzheimer et voilà qu'on l'a retrouvée dans un centre d'achat, demandant à tout le monde où était son banc d'église. Elle s'est alors mise à pleurer comme un enfant. Ma mère me racontait cela en riant, n'est-ce pas héréditaire l'Alzheimer ? Mais enfin, ça ne vaut pas la fois où ma grand-mère cherchait sa rembourrure de sein à l'église entre les bancs, pour se rendre compte ensuite qu'elle les avait mises du même côté dans son soutien-gorge. Alors elle avait une grosse boule d'un bord et de l'autre rien du tout. Elle priait le Seigneur ainsi. Je propose que ma grand-mère est devenue folle à force de prier et de croire en Dieu. Vous pouvez le constater, tout ce que je raconte d'elle mène au curé. Ainsi je prends conscience que l'humain est mortel et que tout le monde qui m'énerve et qui m'écœure va finir par crever très bientôt. J'espère qu'ils crèveront tous avant moi, ça me permettra enfin de jouir de la vie. Mais que dis-je, petit ignare que je suis, les cons crèvent et sont immédiatement remplacés par d'autres. Et ces cons d'avant ou d'après guerre souhaitent tous impatiemment que moi je crève. Je mourrai peut-être avant eux, qui sait. C'est bien de savoir que l'on va mourir à l'avance, si tel est le cas. Ça change radicalement une vie j'imagine, César tout à coup se met à préparer des soupes à l'oignon, à nous donner la recette, à écrire ce qui sera sans doute son premier et dernier scénario de cinéma. On fera comme avec Bernard-Marie Koltès, que César a interrogé d'ailleurs, que César n'a pas été capable d'interroger d'ailleurs à cause de l'émotion, on savait qu'il n'en avait plus pour longtemps. On fera comme avec Cyril Collard, un dernier film et puis couic, la mort au bûcher. Edrin le connaissait. On fera comme avec Yves de Navarre. Edrin me disait qu'il lui avait dit au téléphone avant son départ pour Montréal : « Je m'en vais en Amérique pour renaître », à quoi Edrin a spontanément répondu : « Comment pourrais-tu renaître en Amérique alors que tu n'as même pas réussi à naître ici ? » Quelle insulte, je l'ai prise en pleine face, évidemment Yves a raccroché le téléphone au nez d'Edrin. C'est vrai qu'Yves Navarre était un homme impossible, mon ancien ami Georges l'avait rencontré à Jonquière dans le temps, il en était revenu traumatisé, il en a parlé pendant un mois. Ça ne l'a pas empêché de déguster son livre Le Petit Galopin de nos corps. J'ai ce livre dans ma bibliothèque, pages titre et frontispice enlevées, pour pas qu'on reconnaisse le livre. Pourquoi ne me suis-je pas levé ce jour-là, j'aurais rencontré Yves à sa conférence du CEGEP de Jonquière. C'était le temps qu'Yves vienne, ça fait deux fois que je vois Albert Jacquard en conférence à Jonquière et je commençais à en avoir ma claque. Pas besoin d'être à Paris pour connaître la planète quand la planète se déplace jusqu'à vous. Edrin regrette ses paroles. Une seule petite phrase sans importance devient les remords les plus gigantesques lorsque la personne meurt. La vie est belle parfois, il s'agit d'être sur le bord de crever et puis tous nos ennemis se rendent compte de la futilité de certaines idées et de certains débats. C'est qu'il y a quelque chose de plus haut que tout ça, de plus sérieux qu'on a tendance à oublier : la mort. Mais comme le proverbe dit : « Les humains pètent, les écrits restent. »

Moi je suis incompétent pour parler de littérature, je ne suis pas un étudiant aux études supérieures à la Sorbonne. Dans le fond, je ne connais même pas la France. Peut-on entièrement discréditer quelqu'un parce que parfois il radote certaines choses ? La France connaît-elle son histoire coloniale en Amérique ? Moi je l'ai oubliée. Il est rare que quelqu'un avoue son ignorance, il faut du cran pour ouvrir son cerveau à l'humanité et lui dire en pleine face : regardez ! Vingt ans d'études et je ne connais qu'une infime partie de toutes vos niaiseries ! Et c'est tant mieux, parce que sinon ces vingt dernières années m'auraient été un supplice s'il m'avait fallu tout connaître, et surtout tout connaître de l'histoire de la France.

Le père de Sébastien ce soir m'a subtilement fait comprendre que si Sébastien allait travailler c'est qu'il avait besoin d'argent. Et puis après ? Il a dit que c'est qu'il a compris que l'on ne pouvait vivre d'eau fraîche et de philosophie, me suggérant ainsi que moi je vis d'eau fraîche et de philosophie. Si je suis en France pour poursuivre des études supérieures, il me semble que ce n'est pas pour de l'eau fraîche. Au contraire, j'ai un désir de m'en sortir, de ne pas mourir dans la misère jusqu'à la fin de mes jours. Puis ce n'est pas vrai que je n'aime pas l'argent, je suis peut-être un idéaliste à un certain niveau, mais je ne suis pas inconscient. Ça lui a enlevé un préjugé mauvais pour ma santé. Hier pour la première fois Sébastien m'a fait comprendre que de ses parents il en avait assez et qu'il ne pourrait pas toujours tenter de les satisfaire. D'autant plus qu'ils ne croient pas du tout en sa réussite dans la musique et que par le fait même ils deviennent le plus grand obstacle à franchir.

  Sébastien vient de téléphoner du bureau, il est en christ contre moi parce que j'ai dit à Paul combien d'argent il lui restait. Comment pouvais-je savoir que ses finances devaient être tenues dans le secret des dieux ? Je n'ai pas hâte qu'il arrive de travailler, ça m'inquiète, il avait vraiment l'air fâché. J'ai l'impression que je vais maintenant insister pour qu'il reste au Canada. J'aime autant m'engouffrer seul en France que d'y entraîner quelqu'un d'autre avec moi. Je ne veux définitivement pas avoir la responsabilité de sa faillite. Mais comme il dit, c'est déjà trop tard.

 

 

J'ai encore vu un film sur les vampires dernièrement. Il y a tout ce parallèle entre la vie d'un vampire et celle d'un gay. Comme si la nuit il fallait se cacher pour aller sucer des bites loin des yeux de la populace qui n'en peut supporter la seule pensée. Sucer jusqu'à en crever d'une maladie bizarre. Puis au grand jour, retourner dans les catacombes de Paris ou bien redevenir le gentil papa de famille marié avec deux enfants. Mais les temps changent, on n'a plus besoin de se marier et d'avoir des enfants pour l'apparence. On n'a plus besoin non plus de s'enfermer dans les égouts de la ville pour aller sucer la bite de son copain. On le crie partout et les gens trouvent ça normal maintenant. Car ils l'avouent enfin, la bonne mémère aussi suce la bite de son mari. Sinon le mari devrait se poser des questions, considérer la possibilité de changer de mémère. Ça me rappelle les parents de Christèle, capables de battre les enfants, mais incapables de se déshabiller pour faire l'amour. On fait ça de temps en temps, tout habillé, sous les couvertures, dans le noir, quand tout le monde est parti. Voilà pourquoi il est devenu alcoolique le vieux et qu'il s'est mis à battre les enfants. Et qu'elle est devenue folle et qu'on a dû l'interner dans un hospice pour malades mentaux. Moi j'ai fait office de père pour la Christèle. Je l'ai fait souffrir aussi. Longtemps j'ai essayé de me convaincre que l'on pourrait se marier un jour. J'ai éjaculé une couple de fois avec elle, jamais à l'intérieur, elle avait peur de tomber enceinte même avec un condom alors qu'en plus elle prenait la pilule et que le sida était loin de l'actualité.

 

 

Dans le journal The Citizen aujourd'hui (23 décembre) il y a un paradoxe effrayant. D'un côté nous avons Robert Eady, mieux connu sous le nom d'ennemi public numéro un des divorcés, des divorcées, des avortées, des homosexuels, des lesbiennes, des pornographes et de leurs clients potentiels. Aussi bien dire l'ennemi public numéro un de la société en général. De l'autre côté vous avez Claudette Gravelle surnommée la Sœur C., la meilleure amie des sidéens d'Ottawa qui a vu mourir quinze de ses nouveaux amis en dix-huit mois. Robert Eady lui-même se dit porte-parole de l'Eglise catholique, son message en est un de haine du prochain. Il prend souvent la parole dans le Citizen : "Thousands of people still go to church on Sundays, but very few are prepared to openly oppose homosexuality, divorce, abortion, pornography.", "Many believers have been so brainwashed [en particulier par toi] they actually sympathize with the false notion that Christianity has been a negative force in the history of this country." Sure, religion brings us only love and peace, that's why I love you so much. Bref, ce n'est pas dans cet article que l'on peut apprécier la violence de ce monstre. Disons cependant qu'il est en guerre contre une émission gaie qui passe à la radio de l'Université de Carleton et qu'il revendique au CRTC la perte du permis de radiodiffusion. Sister C. transmet un vrai message d'amour, elle me semble parler davantage au nom de Dieu. Le problème c'est qu'elle doit se battre avec l'Eglise pour faire le bien, car l'Eglise, c'est bien connu, est devenue une force du mal. Elle catégorise les gens et juge lesquels on peut aider. En première page : « Gravelle is a member of the Sisters of Charity. She's also a regular volunteer at the Living Room, a drop-in centre for people, mostly men, with HIV and AIDS. They call her "Sister C." She calls them "the guys." The statement she makes is that the Catholic Church is building a bridge with the gay community, one gentle-hearted nun at a time. » « She won't discuss church policy or the apparent contradiction of her many close friendships with gay men and the Vatican's anti-homosexual stance. "The church is more than a set of rules," she allows. "There is a lot of love in the church." » How come it's the first time I can see it? And the article is clear, Sister C. is in contradiction with the church, with the Vatican. « "I feel at ease in the gay community just as I feel at ease in my own surroundings. People are people. You don't have to put up a barrier because your culture is different." » « She adds: "History will judge us not on how people got AIDS but on how we accepted to walk hand in hand with other people who were suffering." »

Voilà tout un message que Robert Eady devrait avaler, de force s'il le faut. Ou plutôt non, laissons-le mourir dans sa haine. J'adresse plutôt mon message aux autres, je suis parfois haineux moi aussi, souvent parce que la société qui m'entoure est elle-même haineuse. J'invite donc les gens à prendre un recul lorsque n'importe qui s'approche pour parler de haine, même s'il dit parler au nom de l'Eglise catholique. Créer un fossé, quel qu'il soit, est contraire à n'importe quel projet d'amour. L'Eglise ou les religions ont un message de haine et de guerre à transmettre, l'ancien testament que l'on cite sans cesse est clair là-dessus. Prenons donc le message de l'Eglise avec un grain de sel et nous sauverons ce qui reste d'humanité dans ce monde. Allez et vivez en paix, que le curé dit à chaque semaine après avoir bien dit de détester les homosexuels et de se battre afin qu'ils n'aient aucun droit. Aimez-vous les uns les autres, que le curé dit après vous avoir dit de détester et de rejeter la femme célibataire qui s'est fait avorter, même si elle fait partie de la famille. Cherchez donc à comprendre à qui profite que l'on ait une société de haine, de conformisme, de gens à l'écoute parfaite des préceptes de l'Eglise, cela par peur. Posez-vous la question : et si la vie était vraiment plus simple qu'on voudrait nous le faire croire ? Pourquoi se compliquer l'existence, la vie est si simple pourtant.

 

 

D'habitude Noël est la date pour les crises. Cette année la seule lueur de crise à l'horizon, nous sommes le matin tout de même, c'est la sœur de Sébastien qui vient de nous annoncer que dorénavant, quand son copain serait là, il faudrait que je couche dans le sous-sol. Moi qui suis allergique au sous-sol ! Il ignore que nous sommes gays. Ça fait pourtant trois ans que je sors avec Sébastien, deux ans que je couche chez lui dans son lit. Tout le monde le sait. Même que le copain de Sara a déjà couché ici plusieurs fois pendant que je couchais dans la chambre de Sébastien. Même qu'elle s'est lamentée qu'on faisait trop de bruit en faisant l'amour. C'est quoi cette soudaine histoire ? Il n'y a qu'à le lui dire qu'on est gay bon dieu, une chose qu'il sait déjà en plus. C'est stupide les gens, ils savent que les autres savent, ils n'osent pas en parler même s'ils savent qu'ils savent. En plus ça voudrait jouer le jeu jusqu'au bout, c'est-à-dire qu'il faudrait que j'aille coucher dans la cave. Moi qui commence à pourrir ici, moi qui voulais retourner voir ma famille pour Noël et qui ne peux pas parce que Sébastien, fils à sa môman, refuse de quitter la maison. C'est Noël aujourd'hui, et comme d'habitude, ça explosera.

(17h00) C'est Noël aujourd'hui, la vie est plate. Il ne neige même pas dehors, on voit le gazon. Je ne suis pas venu au Canada pour la famille, ni même pour Sébastien, mais pour l'esprit du temps des fêtes et la neige. Or, il n'y pas de neige et encore moins d'esprit du temps des fêtes chez Sébastien. La journée a été longue, elle a coulé loin la rivière ma conscience, je me suis même senti coupable de ne rien foutre. Un jour de Noël, j'étais enfin prêt à attaquer ma grammaire. Sébastien a fait une misérable mousse au chocolat, j'ai lavé pour trois heures de vaisselle pour sa misérable mousse. Elle n'a pas l'air bonne en plus. Ils font du poulet bouilli qui bouille depuis quatre heures, c'est le seul plat qu'ils vont avoir pour le repas de Noël. Ces Français, aucun sens du temps des fêtes. Noël, il faut que ça sente l'argent, il faut de la musique de Noël qui joue toute la journée, une multitude de lumières qui clignotent partout tout le temps, cinq à six plats principaux, une dizaine de desserts différents, il faut qu'on bouffe à en mourir, se paqueter de boisson par-dessus la tête, plus être capable de marcher avant dix-huit heures, crier toute la gang comme des malades, dégueuler dans son bas de Noël. C'est ça Noël. On dirait qu'ils sont en crise, ils ne boivent plus autant de vin qu'avant, à croire qu'ils ont fait une surdose de vin après mon départ. A moins que toute la famille boive en cachette quand je suis là ? C'est possible. Moi ici je n'ose rien manger et Sébastien bouffe quand je suis par exemple dans mon bain ou sur l'ordinateur, me laissant me faire ensuite ce que je veux, alors je crève davantage de faim ici qu'à Paris. J'ai de la misère à digérer la salade depuis cet été, j'ai dégueulé trois fois après avoir avalé une salade, un vrai lavage d'estomac. Alors je n'ose plus trop m'aventurer et ça complique les choses car il n'y aura que cela ce soir à manger pour moi et qu'en plus je ne peux pas leur dire que la salade je ne la digère plus parce que le père va commencer avec sa série de commentaires, « alors le végétarien incapable de manger de la salade, on aura tout vu », et que je vais encore passer pour un con et qu'ils vont se sentir mal parce qu'il ne va rien y avoir à manger pour moi et je me demande vraiment pourquoi je ne suis pas descendu seul à Jonquière, ma sœur inaugurait sa nouvelle maison blanche au toit vert à deux étages et un sous-sol avec un garage et une coulée à l'arrière, qu'elle donnait le réveillon et que cela devrait être mieux qu'ici et que la famille ici n'a fait aucun spécial pour moi et que je suis mal qu'ils fassent du spécial pour moi et que je vais encore attirer l'attention ce soir et que j'aurais dont bien dû décrisser et que parce que je suis ici ils m'ont tous fait un cadeau de Noël et moi qui suis complètement hypothéqué et qui n'ai même pas réussi à acheter the greatest hits de Charles Aznavour pour Sébastien parce qu'à Ottawa, la pseudo-bilingue, les disques français sont introuvables et que Sébastien aime la chanson où Aznavour crache sur sa femme en la traitant de grosse laide sans-cœur et que je voulais lui faire plaisir et que j'ai manqué mon coup et que là je capote et que Noël est toujours affreux et que la crise s'en vient et que je ne sais plus où me mettre et que c'est Noël et que la vie est plate...

 

 

Je pense que Sébastien est irrécupérable. On est dans le train qui fait Montréal-Jonquière et comme par hasard il y a un beau petit garçon à côté. Alors Sébastien est incapable de regarder ailleurs. Pire, il dit que je le surveille, que je l'empêche de regarder. Il fait chier en christ. Je n'ai plus l'impression que je peux lui faire confiance. On ne regarde pas les gens comme il le fait si on n'a pas l'intention de faire déboucher les choses, surtout si l'autre aussi nous regarde. Or justement le petit gars passe son temps à regarder Sébastien, sa petite bosse, sa grosse bosse dans ses pantalons. Sébastien voudrait lire ce que j'écris sur l'ordinateur. C'est la troisième fois que je suis obligé de fermer la machine.

C'est la troisième année en ligne que je me paye l'interminable train Ottawa-Jonquière. Il neige à chaque fois, c'est le dépaysement le plus pur. Avoir son adresse à Paris, perdre son temps entre les villages de Montréal jusqu'à Jonquière. Me forcer ainsi à me replier dans mes pensées, à tenter d'oublier l'obsédé lancer des coups d'œil au flot à côté. J'aime mieux fermer les yeux et ne pas souffrir. The end of the world dans mon Walkman. Hier Sébastien m'a fait une crise à propos de l'argent que je lui dois. On a parlé jusqu'à trois heures, il s'est vidé le cœur. Je ne me suis pas endormi avant quatre heures. Ce n'est pas possible d'avoir autant de problèmes que j'en ai dans le moment, presque sans en être conscient. Tellement de problèmes d'argent, d'amour, d'école, de vie. Ma vie, un gouffre sans fond, un trou noir qui aspire tout, comme dirait Sébastien. L'argent, l'argent, l'argent, il n'y a que ça dans la vie. Toujours l'argent, tout mène à l'argent, on ne vit que pour l'argent, vive l'argent.

Sébastien sait apprécier les bonnes choses, il sait jouir du luxe. Moi c'est tout le contraire. Je suis incapable d'apprécier une lampe ou une montre, le luxe me semble inutile, on va tous crever un jour ou l'autre. Le luxe est à la limite du palpable, ce qui est palpable ne change rien à ma vie. On ne se construit aucune motivation à vivre avec la richesse. Je déteste le Jardin du Luxembourg, c'est de la frime. Quand la France au complet se met à payer des châteaux et des statues recouvertes de fines feuilles d'or, ça ne me donne rien à manger. Ça profite à quelques bureaucrates qui en font leurs tours à bureaux. Ça attire les touristes qui ne savent plus quoi faire de leur peau. Demandez-leur, aux touristes, qu'est-ce qu'ils en ont à foutre de la Tour Eiffel. On la voit, on y monte, on redescend, une journée de perdue, misérable ver de terre, 5000 $ dans le feu, être venu à Paris pour voir une antenne de télévision. Je suis en train de me pomper, j'ai envie de tuer tout le monde, sauter hors du train et me perdre dans la nature. Ma cousine Line l'a bien fait. On ne l'a pas encore retrouvée. Elle a crissé son bébé là, chez une vague tante, elle est disparue dans la nature. Quelle joie, quel courage, quel détachement total de tout ce qui peut l'entourer, famille, copain, amis, argent, bébé. Elle ne saura sans doute jamais comment je l'admire. Mais il ne faut pas se faire d'illusions, ses problèmes doivent être sérieux. Drogues dures, ça je sais, prostitution, ça je m'en doute. Je pourrais débarquer à la prochaine gare, j'ai mon billet d'avion, départ le 11 janvier. Repartir pour Paris et oublier mes études. Aller explorer plus profondément encore les bas-fonds de Paris, aller jusqu'au plus profond de cette vieille station désaffectée reconstruite. Avoir du sexe chaque soir avec une personne différente, mourir d'une maladie bizarre tout au bout. Voilà une belle destinée. Quelqu'un qui se crisse de tout, ne croit plus en rien, se laisse voguer sur les vagues, se laisse engouffrer dans les tourbillons pour voir jusqu'où ils vont l'emmener. Quelqu'un qui jouit dans les bas-fonds, apprend à savourer la misère à son juste titre. Ne croire en rien ouvre toutes les portes, fait disparaître toutes les limites. L'amour, Sébastien vient de me le dire, c'est une prison. La religion, une flagellation. Dieu, selon les diverses définitions, une autorité intolérante et dévastatrice. L'amitié, une exigence impossible à combler, un blocage psychologique, une vie en fonction des autres. Les parents, je ne connais déjà plus ce que c'est, c'est déjà trop loin de moi. Des parents, c'est Dieu, et c'est pire. Ce qui me rappelle que c'est là que je vais, voir mes parents et ma sœurette et sa belle maison qui vient de lui hypothéquer la vie. J'ai bien envie d'aller quêter une cigarette au flot à côté puisque Sébastien tient le coup et que c'est la première fois que je le vois insister pour rester dans un wagon fumeur alors que moi-même j'étouffe. Un fumeur, c'est bien connu, ça n'étouffe pas, ça jouit à chaque bouffée, un suicide à moyen terme. La cigarette, ce n'est pas assez fort, il me faudrait pouvoir me suicider à court terme. La drogue ?

Je viens d'envoyer Sébastien chercher de la bière, j'en ai profité pour quêter une cigarette au flot. Il vient de Montréal, il va visiter de la famille. Quelle est la meilleure façon de crever sinon avec un mélange d'alcool et de cigarette ? Dix puffs, mes bras et mes jambes tremblent. Je pollue un peu ce bel univers que Sébastien aime. Les fumeurs apprécieraient davantage la cigarette s'ils en fumaient moins. Chaque cigarette que je...

Je reviens à la vie après une heure à me tordre sur mon banc et dans les toilettes. I'm so sick, one cigarette, half a beer et je retire ce que j'ai dit. Il s'agit ici d'un suicide à court terme. Le gars s'appelle Alain Ouellet, il fallait le voir reprendre le briquet une fois que je l'eus utilisé, il m'a pris la main, quelle chaleur dans cette prise de main. Le pauvre pitou, c'est probablement ce à quoi il doit se contenter, me toucher furtivement la main. Seize ans, secondaire quatre. Sébastien dit que je l'ai traumatisé avec mes quelques questions.

Je suis malade ! Fraîche innocence qui ne s'est jamais levée un matin pour découvrir que la vie existait et que l'on peut encore garder la foi en l'amour, pour autant que notre naïveté nous en ouvre toutes les portes. On dirait que je parle avec une grande expérience, on dirait que j'arrive à la fin de ma vie. J'ai envie de me tirer une balle, un peu d'action dans cet univers fétide et renfermé. Ce qu'on peut souffrir quand on connaît la destination du train, ça ne vaut pas un tour dans l'Underground de Paris. Sébastien était tellement heureux que j'aie parlé à Alain, il avait un sourire intarissable qui faisait sonner les cloches de minuit dans mes oreilles : "They were ringing all along, they were ringing all along!" Enterrant "the mad man" that "was singing" but "was drowned out by the church bells". Une belle histoire de gay, misérable en l'occurrence. J'ai envie de vomir la bière, je vais dégueuler des cigarettes. Alain connaissait Jessica Larouche, une fille que j'ai connue en deuxième année à l'école Jean XXIII. J'ai vraiment envie de dégueuler et ce train qui n'arrive nulle part. La grande parche de Jessica, un vieux souvenir me remonte, j'ai envie de le vomir aussi. J'ai souvent passé pour celui qui ne comprenait jamais rien dans mes classes. Je n'ai jamais réussi à comprendre un problème de math ou une règle de grammaire en tout cas. Je me débrouillais avec les livres la veille des examens. Je me demande aujourd'hui ce qu'il en était des autres, s'ils feignaient de comprendre ou s'ils comprenaient vraiment directement en classe. Ce qui serait inquiétant, si l'on faisait une étude là-dessus, ce serait de découvrir qu'en classe on n'a jamais rien appris et qu'il aurait mieux valu nous dire par écrit quoi étudier, quoi lire, quels problèmes faire et nous laisser free of boring classes. On aurait cru qu'à la Sorbonne on aurait pu adopter ce système, mais semble que non. Ces classes avec un professeur, n'était-ce pas pour l'époque où il n'y avait aucun livre de suffisamment complet pour nous enseigner une matière vide de sens ? Mes deux cours par correspondance de la Télé-Université m'ont appris davantage que dix cours en classe où un prof radote trois heures de temps. Quel calvaire pour les étudiants qui ne font que prendre des notes machinalement pour les relire et enfin les comprendre (ou peut-être même pas) la veille de l'examen. Il est temps que l'on révolutionne l'école pour maximiser la transmission du savoir et arrêter le suicide de nos jeunes qui n'y ont jamais trouvé aucune motivation. La société devrait se sentir coupable qu'après vingt ans à s'écorcher je ne sais quels os sur trois planches, je ne sache que très peu de choses, et que l'on ait perdu temps et argent avec des niaiseries. Dans quel genre de société vivons-nous ? Pourquoi faudrait-il tuer à petit feu un enfant avant qu'il puisse décrocher un emploi aussi stupide que de la retranscription de nouvelles radio sur papier ? Une société qui se dit instruite et qui engouffre toute son énergie à éduquer inutilement des enfants qui ne produisent rien pendant toutes ces années, ne court-elle pas à sa perte ? Combien d'années encore faudra-t-il laisser crever la moitié de la planète de faim pour satisfaire cette maladie de l'instruction ? Une obsession tellement institutionnalisée qu'en septembre je capotais de ne plus être à l'école, semble-t-il, je voulais y crever. C'est ironique, sachant combien je déteste les études, pour la branche que j'étudie en plus. D'accord pour l'instruction, mais faudra trouver des méthodes moins longues, moins coûteuses et moins plates.

Le p'tit christ de morveux de 16 ans qui ne lâche pas des yeux la grosse bosse de mon copain, j'ai bien envie de lui mettre ma main dans ses culottes pour le contenter. S'il manque de sexe, d'accord, mais pas sur mon copain. Plus j'avance, plus je comprends des choses, plus je comprends l'immoralité et ce qui la provoque. Huit heures de calvaire. J'écoute U2, toujours, il neige à manger debout. "Nothing changes on new year's day", et c'est tellement vrai. Life is so boring. Le flot fume comme un trou, like everyone in the train, je ne peux plus respirer. Sébastien doit être en transe, il ne réagit plus du tout, lui qui est asthmatique à mourir. Vous savez qu'on a déjà quitté des restaurants qui n'avaient pas de section non-fumeur alors que personne ne fumait ? Il est même fâché que je le regarde regarder l'autre et me dit qu'il a le droit de faire ce qu'il veut. Il fait semblant de lire son livre, Diary of a street kid. Il me faudrait une bombonne de gaz.

 

 

Le 31 décembre on est allé chez les deux grands-mères, j'y ai traîné de force Sébastien, il s'est lamenté toute la journée. D'ailleurs il a chialé pendant les cinq jours du voyage. Frustré parce que c'est stressant de rencontrer la belle-famille. C'est la dernière fois que je traîne les enfants, à l'avenir je vais les laisser à la maison. Chez la première grand-mère ça été émouvant. Chez l'autre ça a été conventionnel. A Alma on a parlé de mon père et ma mère, de tout ce qui était beau dans le temps, et maintenant le méchant monstre qui est dans le décor, Amédée, qui empêche ma mère d'aller à Alma et qui empêche mes grands-parents d'aller à Jonquière. Alors ils ont idéalisé mon père à un point tel que le grand-père s'est mis à pleurer. Nous racontant comment il avait invité mon père en même temps que ma mère le jour de Noël et que malheureusement il n'était pas venu. Et sa joie quand il a été chez ma sœur et que mon père est arrivé. Il lui a sauté au cou et s'est mis à pleurer à chaudes larmes. Lorsque le calvaire des parents assomme les enfants et achève les grands-parents, les larmes sont au rendez-vous. Sébastien s'affolait, deux heures à parler des infidélités de mon père. Ma mère, le soir même, pleurait aussi lorsque je lui ai dit que le grand-père avait pleuré. Sébastien m'en reparlera encore dans dix ans. L'autre grand-mère à Desbiens, malgré le deuil, elle était souriante et radieuse. Mère-grand, comme le deuil vous va bien, lui ai-je dit. Ben non, le mort est enterré, il est trop tard pour les condoléances. On n'en a pas parlé du mort, il n'a jamais vécu le mort. Il est allé rejoindre sa première femme au cimetière, le deuxième mort. Une délivrance, le cimetière, qu'on en dit. Délivrance pour les vivants à tous les points de vue. Les vivants qui en ont assez de souffrir à cause du mort-vivant et les vivants qui en ont assez de la vie.

 

 

Sébastien et moi avons eu une grosse discussion sur l'infidélité avec ma mère la veille du jour de l'an. Ma mère parle un peu plus qu'avant d'ailleurs. Elle m'a raconté que l'on étouffe un peu partout les histoires de femmes qui abusent des enfants. Il n'y a pas que les hommes qui soient des monstres, il n'y a pas que les frères pour abuser sexuellement des enfants. Ma mère a passé sa jeunesse dans des couvents de sœurs et chaque soir c'était le free-for-all. Des filles qui couchaient ensemble partout, des sœurs qui avaient du sexe avec des jeunes filles, les attitrées choux-choux de sœur Unetelle, l'abus aussi. Elle se rappelle du nom de chaque sœur, moi je ne connais que les endroits : Black Lake ou Lac noir, St-Côme de Beauce Lignaire. Je n'en sais pas plus. C'était sous l'ère duplessiste ça aussi. Mais on ne peut pas dire, ah, l'ère duplessiste, c'est normal, et oublier le tout. Ces sœurs sont coupables, on ne les enverra pas en prison, elles.

C'est décourageant de parler avec les adultes. A chaque fois tu en apprends des vertes et des pas mûres et c'est pourtant tellement peu par rapport à tout ce qui s'est passé. Ainsi mon oncle Harold trompe sa femme depuis longtemps, plusieurs maîtresses, trouvées à même le lieu de travail je suppose. C'est décourageant la vie. Ma mère dit que s'il fallait mettre une cloche au cou de chaque homme et que ça sonnerait quand il trompe sa femme, il n'y a pas beaucoup d'hommes dont la cloche n'aurait pas sonné. Elle connaît sa génération, elle vit avec ces gens-là. Ils ont fêté leurs cinq ans, elle et Amédée. Cinq ans ? Ça fait juste trois ans et demi qu'ils m'ont mis dehors. J'ai appris que Joseph avait un copain depuis des années, malgré qu'il soit marié et qu'il ait quatre filles et un gars. Ça me donne rien d'essayer d'être fidèle si je sais que Sébastien ne l'est pas. Je souffre pour rien. Je capote et je deviens prêt à tuer. Personne n'est fidèle, la fidélité n'existe pas. C'est ça la vraie épreuve de ce monde, la fidélité. Je sais aussi que les femmes ne sont pas plus saintes que les hommes, je les comprends. Elles aussi les cloches sonnent à la planche. Il ne faut pas se leurrer, j'étais chez ma grand-mère à Desbiens à observer des tantes qui a première vue semblent pures, laissez-moi rire. Aucun couple n'a été épargné de la violence conjugale, peu importe la forme qu'elle peut prendre. Il me semble en effet que j'ai bien peu d'expérience.

Life sucks. Sucks, sucks, sucks. I am bored. I had some nightmares last night. I was unable to sleep at all. I was at La Sorbonne in my class, I was late and realized I was going to fail. I will kill myself. The only solution. I will fail everything. It will be the biggest failure of my life. What a waste, money, time, etc. I'm so sick, I cannot breathe. I am at the fourth level of Pavillon Simard in Ottawa U. The class of Mr. Lemay. I will puke everywhere. My head! It will explode!

Le matin du premier janvier de la nouvelle année, une chicane monstrueuse a éclaté entre ma sœur et son copain à propos du chat. Le pauvre petit minou à ma sœur, Chani The Master. Lui il est maniaque de sa belle maison, il en fait le ménage vingt-quatre heures par jour. Il veut se débarrasser du chat. Je demande au lecteur une minute de silence. [...] Sur le quai, avant de prendre le train, pour la première fois mon père semblait fier de son fils. Il allait dire une phrase, on attendait la phrase, ça allait sortir, l'aluminium qui flotte dans son cerveau agissait (à Jonquière, capitale mondiale de l'aluminium, on a tous notre petit bagage d'aluminium qui nous flotte dans le cerveau), il bloquait, on attendait, il allait dire sa phrase, aller ! dis-le papa ! chante-la ta chanson ! Malheureusement la phrase qui est sortie c'est : « Fais un homme de toi ». Ah non, je ne vais pas commenter ça, il regrettait tant de l'avoir dit. Mais je n'ai pas le choix, ça a été dit. Poupa, je ne suis pas un homme. Mon prof de théâtre, Mme Couture, l'a déjà dit quand elle parlait de Michel Tremblêêê, il ne faut pas avoir peur de ce qu'on dit : « Les homosexuels sont des demi-hommes ». On ne changera rien à ça. Vive les demi-hommes ! et je vous encule ! « Fais un homme de toi. » Ça résonne dans ma tête, ça se mélange à l'aluminium et au mercure. Ne me demandez pas d'interpréter ce qu'il voulait dire, ma définition d'un homme est beaucoup trop large pour le peuple. Ça me rappelle ce que disait Derek l'autre soir chez Richard quand son père a su qu'il n'était qu'un demi. Son père lui a dit : "I just want you to be a man!" On pourrait en faire une chanson à pleurer : "I juuust waaaant yooou to beeee a maaaaaaaaaaaaann!", et tout le monde pleurerait et on ferait reculer la cause des demi-hommes. Derek a répondu à son père ceci : "Sorry, but to put my dick in a cunt does not make me a man!" and he slamed the door, never came back. On ne pouvait pas mieux répondre. On va faire un peu de philosophie, qu'est-ce qu'un homme ? Que fait un homme, un vrai ? Il saute sa copine, il saute la copine des autres, il fait parfois du sport and actually can enjoy it. What else? En fait, c'est plus facile de dire ce qu'un homme n'est pas. Un homme ça ne fait pas son lit, ça ne fait pas à manger, ça ne fait pas le ménage, ça ne fait pas le lavage, ça ne s'occupe pas des enfants, ça ne magasine pas, ça ne fait pas l'épicerie, ça ne sort pas au restaurant (avec sa femme du moins), ça ne va pas danser (avec sa femme du moins). Par contre, un homme ça se bat pour la télécommande de la TV, ça lit son journal, ça recherche du sexe facile. Maintenant que j'y pense, je suis un homme, un vrai, je me suis reconnu dans ma définition. A moins que mes idées sur ce que sont un homme et un demi ne soient biaisées ?

 

 

Jean-Guy Couture, évêque de Chicoutimi, nous faisait son discours moraliste annuel dans le Progrès-Dimanche du 1er janvier. Une belle ode au merveilleux succès de librairie de tous les temps que Jean-Paul a décidé de nous pondre avant de crever. Son livre papal a été tiré à vingt millions d'exemplaires, en vingt langues différentes. Selon Jean-Guy il en faudrait cinquante fois plus, c'est-à-dire un milliard de copies du dernier torchon du pape. Existe-t-il seulement un milliard de chrétiens sur la planète ? Et même, combien sont vraiment croyants ou pratiquants sur les 900 millions que l'on nous brandit ? Que voudrait-il qu'on en fasse de son milliard de copies, qu'on se torche avec ? Alors il en faudrait cent fois plus de copies parce qu'il y en a justement deux milliards sur la planète qui n'ont pas de papier de toilette. Jean-Guy parle de l'immense besoin d'espérance des hommes et des femmes. Il faut bien plus que de l'espérance pour contenter les hommes et les femmes ainsi que pour régler leurs problèmes. Espérer c'est s'illusionner, ça désespère et puis ça tue. On veut du concret tout de suite ! Un Américain sur cinq crève de faim dans Le Journal de Montréal : « Un Américain sur cinq a recours aux programmes d'aide alimentaire du gouvernement, des milliers de personnes âgées sont sous-alimentées. "Des millions d'Américains ont faim". » Qu'a donc fait Jean-Guy pour leur venir en aide aujourd'hui, puisqu'il est au pouvoir et que ses moutons feront ce qu'il dira ? On le voit photographié dans son bel habit, à côté d'une superbe crèche couronnée d'un sapin de Noël. Il parle. Il dit que c'est au niveau du cœur et de la volonté qu'il faut fonder les assises de la justice et de la paix. Mais surtout, il vante Jean-Paul et sert remarquablement bien d'agent publicitaire pour promouvoir la vente de l'escroquerie du siècle. Ce n'est pas avec des mots que l'on réussit un « changement d'attitude nécessaire » à la paix dans le monde, bien au contraire, chaque mot du pape soulève la colère et la haine des 4/5 ou plus de la planète qui ne sont pas chrétiens. Ça me fait penser aux Anglais qui chantaient : "Do they know it's Christmas" en parlant d'Africains en train de crever qui sont tout sauf chrétiens et qui n'en ont rien à foutre du Christ. « L'être humain est sorti de l'amour de Dieu et il est fait pour aimer et être aimé. C'est la base incontournable pour bâtir un monde meilleur. » Alors il faudrait commencer par accepter que je sois fait pour que Sébastien m'aime, que moi je l'aime, et il faudrait que le pape m'aime et aime Sébastien même si moi et Sébastien on s'aime. « L'amour qui est respect de l'autre, de sa différence, de sa dignité, et qui engendre la paix. Dans son message pour le premier jour de l'année qui commence, Jean-Paul II lance encore un appel ardent en faveur de la paix. » Pourtant il a reconfirmé sa déclaration de guerre contre les gays, on peut le lire dans chaque journal n'importe où en Occident, on peut l'entendre dans chaque discours de religieux. Il a même réitéré sa déclaration de guerre contre les femmes qui doivent demeurer l'esclave de leur mari et ne pas aspirer aux ordres. « Il veut apporter une lueur d'espérance dans un monde si troublé par les lueurs du pouvoir. » Jean-Guy devrait s'ouvrir les yeux et suivre un cours de politique. Ignore-t-il que le Vatican est à la tête de ces luttes du pouvoir ? « On revient donc à la même et à la seule source du bonheur : l'Amour. Que la nouvelle année nous ramène à cette source ! » Combien de vieux et de vieilles vont s'enfler la tête en entendant un si beau discours, puis sortiront de la maison pour mépriser le premier venu ? Les beaux discours ne changent pas le monde, ils n'engendrent que les guerres. Bravo Jean-Paul, vingt millions d'exemplaires, je ne crois pas que personne puisse rivaliser avec toi. Moi je parle dans le vide, mais je ne m'avoue pas vaincu pour autant.

 

 

Aujourd'hui je me sens coupable. Je me sens coupable d'écrire, d'avoir écrit, d'en avoir fait en tout temps ma priorité. Je me sens coupable d'être parti pour la France avec l'argent des autres, coupable d'avoir tant emprunté à la banque pour les études, l'ordinateur, l'imprimante. D'avoir emprunté à Sébastien 5000 $ que je suis incapable de repayer. D'avoir eu 600 $ de mon père alors que je n'ai été le voir qu'un soir sur mes trois soirs à Jonquière. Je me sens coupable de n'avoir rien lu encore pour ma maîtrise ou mes quatre cours à la Sorbonne. Coupable au niveau de tous mes amis que j'ai perdus, de l'emploi que j'ai quitté, du Saguenay où j'aurais dû rester, d'avoir traîner Sébastien de force à Jonquière, d'avoir trompé Sébastien. Coupable d'être homosexuel, d'être entouré de gens qui m'aiment et que je suis incapable de contenter ou d'aimer à leur juste valeur. Coupable de ne rendre justice ni à moi ni à personne. En un mot, je me sens coupable de vivre. Les parents de Sébastien disent que c'est foutu pour moi la Sorbonne, c'est encourageant. Sébastien me reproche sans cesse d'exister. Il est toujours de mauvaise humeur, je viens de sortir de ma grippe, là il vient de l'attraper, alors il se lamente plus que jamais. Coupable d'avoir une facture de téléphone de 552 $ qui s'ajoute aux 1200 F que j'ai payé en France. Existe-t-il une limite à ce qu'un humain peut faire pour s'enfoncer dans un trou ? Je ne pense guère au suicide, Paris m'a enlevé cette idée. Je comprends maintenant que ce serait vain et que ça ne ferait que rendre coupable mes parents et la famille de Sébastien pour le reste de leurs jours. Puis toute ma vie aurait été vaine. Encore une vie de perdue, misérable ver de terre qui n'a pas su trouver sa voie, qui, pourtant, était là toute indiquée dans le ciel. J'aurais dû me faire prêtre et déblatérer des niaiseries chaque dimanche. J'aurais au moins pu mettre les pendules à l'heure dans mon comté. J'aurais fait le bien et cela aurait donné un sens à ma vie. En ce moment je ne fais que le mal, cela donne un sens à ma vie. Voyez combien le tout est relatif. Je déraille complètement. Pourquoi ne pas me faire pape, je vendrais aujourd'hui vingt millions d'exemplaires d'une pseudo-morale. De l'argent que je n'aurais même pas besoin. Je l'investirais pour montrer que je fais le bien alors que je fais le mal. Le pape n'est pas bien, il est mal. Un prêtre n'est pas bien, il est mal. Ils font souffrir beaucoup de gens. Souffrir ne peut pas être bien. La vie ne peut pas être bien. Elle est autre chose.

 

 

Demain le départ. Je suis heureux d'aller retrouver le parc Montsouris, les rues de Paris, le Jardin du Luxembourg, la Sorbonne, les baguettes et le fromage, mais je suis effrayé à l'idée de retomber dans la sale routine des études. Aujourd'hui je regardais tous les papiers de formalités, mes notes de cours, toute la bureaucratie qui m'attend encore une fois lorsque je serai là. Bref, repartir est un calvaire. Je suis vraiment aux limites de ma bibliographie et de mon mini-mémoire. Je suis aux limites d'être obligé d'aller voir M. Abarnou pour lui dire où j'en suis dans mes recherches. Je suis en retard dans tous mes cours et personne ne voudra me donner ses notes. Je n'ai absolument ouvert aucun livre, je sens que je vais payer cette irresponsabilité.

 

 

It's 3 a.m., might be 10 p.m., I have never been so fucked with the décalage horaire. I cannot say if today is the 13, the 12 or the 11, I just hope it's not 14 January. I just called Ed in New York, he made a bad joke, like he was in Paris for the new year while I was in Canada. I felt bad, don't know why. I want to go anywhere on holiday, but not Paris. I feel like I have no more choice, but do all these fucking things I don't feel like doing. It was not the right year. I have just slept more than fifteen hours. Ed has a roommate in his apartment. He stays quiet now, no boyfriend, no going to bars, he got too many sicknesses. Crabs, and the rest I don't want to know. I invited him to Paris, he said he has no money. It might be better that way. I was thinking in the plane, I guess I'll stay quiet too.

I'm drunk and I feel depressed. I don't feel like doing my masters degree, my motivation is lower than when I failed Law. I have to pass it but I'm going to fail everything. Ce sera la mort, aussi bien mourir tout de suite. Ma vie serait-elle une longue série d'échecs ? J'étais si heureux à Ottawa avec mon Sébastien, si heureux à ne pas travailler ou étudier, tellement heureux. A Paris c'est infernal. On allait pratiquer la voix, puis ensuite la musique, puis ensuite on allait prendre un café au Rosie Lee, on jouait une partie d'échec et l'on faisait un dessert. Je ne suis tellement pas heureux à Paris. Je pleure en ce moment. Ça fait longtemps que je n'avais pas pleuré. What's the matter with me? I was ready to start living, not to die at the Sorbonne. On n'abandonne pas tout pour aller chercher une délivrance à Oxford ou Harvard, c'est de la folie. Je n'ai vu que Paris, que la chance d'y demeurer un an ou plus, c'était mon ouverture sur la vie. Je pleure, c'est incompréhensible et c'est sérieux. J'ai vraiment l'impression que je vais laisser tomber. Ce n'est que six mois ou dix de calvaire pourtant. Je voudrais tout avoir sans rien faire, that's the problem. Dans un vrai bon film américain, c'est à ce moment que l'acteur se retourne, qu'il passe à l'action, qu'il va réussir et qu'à la fin tout le monde sera content et satisfait. Qu'est-ce que j'en ai à foutre des autres, serais-je assez fou pour continuer à cause des autres, ce qu'ils vont penser ? La maîtrise à la Sorbonne je m'en fous, je n'en ai jamais voulu, je voulais vous faire peur et vous faire ravaler ma non-acceptation à Ottawa. Tout aurait été si simple si j'avais été accepté à Ottawa. Voilà la remise en question, rithème numéro cinq, retour sur soi, regrets, remords, et dans Philadelphia ça se termine par une victoire en cour de justice, mais un échec par la mort. No happy ending here, on ne guérit pas du sida. La mère de Sébastien pleurait quand je suis parti, c'est la seule qui ait pleuré, je trouvais qu'il n'y avait pas de raison. Maintenant je comprends. Car moi je ne comprends pas, moi je n'ai jamais rien compris à l'amour. Moi je n'ai jamais aimé personne, moi je n'ai toujours écouté que moi et aujourd'hui je comprends. J'ai ces lettres sur mon mur, des gens qui m'aiment, que j'ai abandonnés, mais qui comprennent que les études à Paris sont importantes. Je ne puis les décevoir, mais seront-ils bien déçus ? Ne s'en foutent-ils pas finalement ? Je suis terriblement fatigué et je ne comprends plus rien et je ne veux plus rien comprendre.

Bon, qu'est-ce que je fais maintenant ? J'ai un mal de tête terrible, ma crise semble passée. J'en suis à ma deuxième tasse de café javellisante, bientôt mon estomac sera propre propre propre, car je vais aller faire un bon tas dans les toilettes. Après une telle crise, il me semble que je devrais partir pour la Sorbonne, mais j'ai plutôt l'intention de demeurer ici bien au chaud. Je suis incorrigible, je cours après des chimères, je vais mourir en enfer et je me demande si cela peut être pire que ma situation actuelle.

 

 

Je n'aime pas tellement écrire en public, les gens s'imaginent que tu t'imagines que tu vas devenir un grand auteur et ils te regardent avec leur sourire narquois. Il y a quelques beaux gars qui courent, je me demande si quelqu'un va venir me parler. Il existe finalement de beaux gars en France, il s'agissait de leur enlever leurs vêtements ou du moins de les habiller en habit de sport. Je déteste faire de la discrimination, mais parfois il faut en faire. Un gros s'est assis à côté de moi, je n'ai pas bronché, il est reparti. J'ai acheté un billet pour les marionnettes de Montsouris : « La Belle au bois dormant ». Ça commence dans quinze minutes.

Je suis maintenant dans la salle. Je me sens stupide car je suis seul dans mon coin, sans enfant à côté pour justifier ma présence. Pourtant Jonquière est réputé pour son festival international de la marionnette et c'est surtout les adultes qui y vont. Les parents sont chanceux, ils peuvent assister à tous les trucs pour enfants sans complexe. Paraît que c'est Guignol, comme à la TV. Il y a davantage de parents que d'enfants dans la salle. Très lucratif le marché des enfants. J'ai l'impression qu'il y a des pères de famille qui, même accompagnés d'enfants, feel stupid to come in. Christie, la salle est pleine !

C'est l'entracte maintenant. C'est extra, la fée Carabosse est venue annoncer la mort de la princesse, les enfants capotaient, un parent a dû sortir avec son enfant. La fée était tellement laide, toute verte, l'enfant s'est mis à pleurer comme un malade. On devrait interdire les enfants à ces représentations de marionnettes, ils sont incapables de se concentrer plus d'une minute. Alors la bonne fée est apparue pour dire que la princesse dormirait pour 100 ans.

C'est bien, les enfants, j'aimerais vraiment en avoir. Mais comment faire ? Le flot en face de moi s'appelle Tristan et il est obsédé par la petite fille en face de lui qui lève sa robe dans les airs avec un large sourire. La grand-mère à côté lui a demandé si elle ne s'appelait pas Iseult par hasard. La pièce recommence. C'est lui ! C'est le vrai guignol en chair et en bois ! Je ne serai pas venu à Paris pour rien finalement.

J'ai demandé à la fille à l'entrée, je suis déçu, chaque parc à son guignol. Elle pense que, « si » ça passait à la TV, c'était ceux du Jardin du Luxembourg. Ça me fait penser qu'aujourd'hui je n'ai rien foutu.

 

 

Hier, pendant qu'Eric tentait d'imprimer sa dissertation sur mon ordinateur, voilà que Virginie se faufile dans ma chambre pour venir raconter sa soirée d'hier pendant qu'Eric était retourné dans sa chambre. Alors bien sûr il a fallu la raconter une deuxième fois à Eric lorsqu'il est revenu. Après elle s'est enfuie dans sa chambre, a raconté son histoire une troisième fois à un inconnu au téléphone. Puis elle est revenue dans ma chambre la raconter une quatrième fois à France qui venait voir ce qu'on faisait. Si vous vous imaginez que je vais raconter cette histoire ici, vous vous gourez complètement.

Je suis dans la station Pigalle. J'arrive de chez Franklin, on était pas mal content de se voir aujourd'hui au cours de M. Tapin. La classe sérieuse de grammaire qui attendait le prof silencieusement bad trippait à nous entendre : « Hey, chu super content de't'voir ! T'es super beau aujourd'hui ! », après j'avais honte d'aller m'asseoir à ma place.

Je voulais éviter Abarnou parce que je n'ai pas terminé ma bibliographie. En début de cours il a dit que les trois qui n'avaient pas encore remis leur biblio devaient aller le voir. A la fin il a crié : « Ah, vous voilà de retour du Canada ! » Un ton qui glace le sang dans les veines. Franklin en est au même point que moi : en maîtrise, n'a pas remis sa biblio, rien foutu, manqué autant de cours, plus un rond. A la seule exception que dernièrement il est allé aux galeries Lafayette et s'est volé une garde-robe complète. Un Ralph Lauren à 3000 balles, un autre qu'il voulait me donner. Il estime qu'il a tant payé partout et qu'il s'est tant fait fourrer, qu'il a le droit de voler aux galeries Lafayette. Il n'a donc aucun problème de conscience. C'est passionnant quand tu penses que juste à imaginer qu'il couche avec quelqu'un le rend si coupable qu'il dit que ça revient au même que de coucher avec la personne et il court raconter ça à Edrin : « Hey, Edrin, pardonne-moi, j'ai fantasmé sur un beau petit gars au gym aujourd'hui ! » Marie-Liza et Fabrice étaient là, visite surprise à Paris. Marie-Liza a pris le gilet volé. Moi j'ai pris une paire d'espadrilles de Franklin et un de ses vieux manteaux, parce qu'en France le monde me regarde bizarrement avec mon manteau de l'Université d'Ottawa. Ici la conformité c'est le terne, le noir, les couleurs sombres. Tout pour s'effacer dans la masse du million de personnes qui chaque jour sillonne la station Châtelet-Les Halles. Je vais lui en devoir une au Franklin. Je crois que notre amitié est bonne et durable. Ce qui est rare. Il est beau, aucun doute.

J'ai reparlé avec Franklin de l'épisode Grégoire. Il fait semblant que rien n'est arrivé. Il voulait me faire croire que le fameux soir où on a failli tous crever, il l'avait oublié. Mais il se rappelle cependant l'élément déclencheur, il dit que Grégoire était vraiment intéressé en Sébastien et qu'il était dépressif parce qu'il se sentait laid et repoussant. Le fameux soir Sébastien l'aurait, à la blague, traité de pédé frustré, il ne l'aurait pas digéré. C'est donc qu'il a un souvenir net de la soirée et qu'ils semblent en avoir reparlé.

 

 

Je repense à une de mes amies qui m'a dit dernièrement que pendant les six années de son mariage, elle et son mari n'ont jamais fait l'amour. Ça lui a pris six ans pour se réveiller. Moi, trois jours sans rien faire et c'est Sébastien, Sébastien, Sébastien, ça fait trois jours ! Elle est victime d'abus sexuels, un oncle, mais ça je ne suis pas supposé le savoir ni le dire à personne. Elle est si belle en plus. Je pense qu'elle a dû avoir le sexe en horreur à cause de son oncle. Son mari devait être gay ou impuissant ou pas déniaisé. C'est drôle que ça ne me touche pas, c'est-à-dire que je le dis, j'y pense, mais je suis incapable d'imaginer ce qu'elle a vécu, ce qui peut devenir si lourd et bloquer tous ses sentiments, toute sa vie. Ça lui donne l'impression d'être une moins que rien. Non seulement elle souffre et y pense sans cesse, mais on le voit qu'elle est marquée à vie. Tu te demandes ce qu'elle apprend là-dedans, si elle peut apprendre quoi que ce soit à part que l'homme est une vraie saloperie. Une famille de religieux en plus. Lorsqu'elle voulait la séparation, son frère lui a fait tout un discours comme quoi elle devait demeurer avec son mari et tenter de résoudre les problèmes, communiquer, patati et patata. Il est arrivé avec la chanson The One de U2, c'est à cause de cette chanson que je sais son histoire. Mais j'ai l'impression que le frère se goure, la chanson parle d'unité, mais pas que Bono va crever avec l'autre, au contraire, il va le laisser son copain (ou sa copine). Mon amie voyait ça dans le même sens. Enfin bon, il faudrait que je retrouve le numéro de téléphone de Bono dans mon carnet et que je l'appelle pour savoir c'est quoi le fond de l'histoire de sa chanson. Lui demander en même temps s'il veut venir prendre une bière à Paris avec moi, mais que c'est lui qui paye parce que moi ce n'est pas réaliste que je paye une bière à quelqu'un. La pauvre, le pauvre, et puis moi ? Moi, moi, moi ! Moi aussi je veux faire pitié, je veux pouvoir dire que j'ai été violé, que je me suis marié vainement comme tout le monde qui m'entoure et qui sont tous divorcés ou séparés. Il y en a qui ont de la chance et qui ne s'en rendent même pas compte.

Je m'aligne pour couler mon année scolaire. C'est sûr, confirmé, écrit dans le ciel. Le latin c'est du vrai chinois et j'ai pris conscience hier que ce serait plus difficile de passer à travers ça que la grammaire. La prof écrit ses grands tableaux de signes incompréhensibles et je suis incapable de les noter parce qu'elle écrit trop mal et que c'est impossible de figurer ses petits dessins. Elle passe le cours à nous parler dans un vocabulaire latin et français, deux langues incompréhensibles. Ablatif, datif nominatif de troisième degré de déclinaison e degré zéro adjectival de deuxième classe. Mais bonyienne, qu'est-ce qu'a radote, dans quelle langue qu'a chie ? Il n'y a pas un mot de latin dans ce que je viens dire. Homo homnis lupus. Ça veut dire : « Les tapettes règnent sur le monde », et je suis convaincu que peu de gens pourront dire que j'ai tort. Le latin est une langue morte, mais personne n'a pensé à le dire aux profs de la Sorbonne qui vivent tellement dans leur bulle qu'ils ne l'ont jamais su. A moins que ce soit encore une histoire de bureaucratie. Ça fait peut-être des siècles qu'une mention a été déposée pour que l'on supprime ces cours, depuis ça tourne dans la machine et dans une couple de millénaires on va enfin réussir à éliminer ces infects cours obligatoires. « Ce n'est pas ma faute. » M. Radenac a passé une heure à faire l'apologie de cette phrase de Valmont des Liaisons dangereuses ce mercredi. Jamais j'aurais cru que l'on puisse être plus passionné que moi encore sur la violence et la cruauté de Valmont. Plus c'est dégoûtant, plus il en raffole. Quand je vous dis que le peuple a besoin de sang, de chair fraîche et de cruauté, même les profs de la Sorbonne, qui semblent n'avoir aucune vie sexuelle, en jouissent lorsque cette violence sexuelle est là dans un livre qu'ils ont mythifié, cristallisé sur les murs des amphithéâtres. M. Dalloz est en crise existentielle permanente, peu importe le livre qu'il décortique, Céline en ce moment, il voit de la crise existentielle partout. M. Tapin, lui, je lui arracherais sa chemise jaune serin (parfois rose flamboyante) qui m'empêche de suivre son cours, et j'avalerais son nœud papillon rouge vif avec les petits carrés bleus pâles dessus. Ils feront donc n'importe quoi pour nous déconcentrer de leur matière désuète et plate à mourir ? M. Abarnou, lui, achève de mourir dans l'œuvre de Racine. Il peut citer n'importe quel passage par cœur de n'importe quelle pièce. Toute la littérature mène à Phèdre ! Il y a de quoi se tirer une balle. Moi, ma crise sexuelle je ne la transpose pas, je la vis pleinement. Et si les profs de la Sorbonne en faisaient autant, les cours provoqueraient déjà moins de suicides.

 

 

Tout ce que je fais ces temps-ci, c'est la cause désespérée. Je dirais que je suis en décompression de ma rencontre avec une de ces misérables taupes de l'administration française, Mme Créthien, du bureau des équivalences des étudiants étrangers qui m'a lancé à la tête : « Si vous n'aviez pas assez d'argent pour venir étudier en Sorbonne, vous n'aviez qu'à rester au Canada ! » Mais madame, ce n'est pas ma faute si le Canada ne me permet pas de poursuivre mes études chez moi. Et ce n'est pas gentil ce que vous dites. Ce n'est pas ma faute si le gouvernement québécois se fout de ses étudiants et que dans notre société élitiste seuls ceux qui auront des A de moyenne auront 15 000 fois plus de dollars que moi pour faire leurs études et qu'ainsi ils peuvent ne pas travailler et garder leur moyenne, et voyez la roue vicieuse et je ne m'en sors plus. Elle a explosé après que je lui ai dit que les cours de grammaire que j'ai faits au Canada valent bien que l'on m'exempte du cours FR 310. Elle criait tellement qu'il me semble qu'après elle a dû se rendre dans le bureau à côté pour justifier à ses acolytes sa totale perte de contrôle. Elle est vraiment intraitable, bête comme ses deux pieds. Hier quand je suis entré dans son bureau, avant même que je ne dise un mot, la voilà qui me dit que j'avais déjà fait une demande de révision de dossier pour entrer en maîtrise plutôt qu'en licence, qu'il ne fallait quand même pas que j'exagère, que c'était un peu fort de demander un second examen de dossier. Vieille peau. « Si vous êtes si bon, vous n'avez qu'à le faire et on n'en parle plus ! » Yeah, yeah, fuck off!

 

 

Hier dans mon cours de latin il y avait un jeune homme que j'ai regardé un peu trop longtemps. Il ressemblait étrangement à Edward. Il me regardait lui aussi, pas de doute, tous les gays parlent le même langage. A la fin du cours il est allé poser une question à la vache, Mme Colot, ça m'a permis de lui demander ce que la Colot venait de dire. Il était fier de me répéter ce que j'avais déjà très bien compris. Je ne pouvais rien lui demander de plus. Alors en montant les marches on se regardait avec un sourire, à la sortie il attendait sur le trottoir. Je lui ai donc demandé son nom et son numéro de téléphone pour qu'il m'aide dans un latin que je ne comprends nullement. Le courage que ça m'a pris pour lui téléphoner aujourd'hui ! La peur du rejet surtout, je tremblais quand je prenais son numéro de téléphone en note, il m'a fallu me reprendre à trois reprises à une heure d'intervalle chaque fois avant de signaler son numéro. Bref, on est allé au Banana café, le bar gay branché de Paris. Paraît que toutes les célébrités débarquent là. C'est près du Marais, il n'y a pas plus marginal. Le jeudi ça se promène à poil, même la grosse propriétaire. Paraît que c'est le meilleur remède contre la boulimie de voir ça, ça coupe le souffle et l'appétit pour une semaine. Il m'a bien averti avant d'entrer, c'est un bar gay, il était juste pour ne pas ajouter qu'il était straight. Il m'a avoué ensuite qu'il prenait un grand risque, j'aurais pu ne pas être gay. Mais faut croire que je ne suis pas discret, quelle pute je fais, il m'a accusé de vouloir coucher avec. Je dois être un allumeur, et même, un allumeur inconscient, incapable d'aller jusqu'au bout de ses fantasmes. Oui, bien sûr, je sais bien que je le regardais bizarrement, il ressemble tellement à Edward, en plus on est à Paris. Je vais bien dormir ce soir, c'est le renouement du passé avec le futur. Je venais à Paris pour être avec Sébastien. Sébastien n'y étant pas, je revenais à Paris courir après des chimères, retrouver un Ed qui était pourtant à New York. Mais je ne pouvais aller à New York. Il ne me restait plus qu'à rencontrer Renaud. Bref, on a parlé de fidélité toute la soirée. Une vraie obsession chez lui, je me demande jusqu'à quel point. Je n'ai pas particulièrement l'intention de coucher avec, mais j'ai l'impression que je réussirais assez facilement. Il sort avec un Libanais, Ali, ça fait un an et demi.

Je viens de parler avec France, je lui ai raconté ma soirée bizarre au Banana café. Je lui ai demandé ensuite si elle avait été fidèle. Je pensais qu'elle allait me mentir, non. Elle a déjà trompé son dernier copain ainsi que son ex-mari. Je commence à croire que la fidélité n'existe pas. Même si mon jeune Renaud en a fait tout un essai de dix longues pages et qu'il essaye de se convaincre qu'il ne va pas tromper son Ali. Bibi Ali, tchèque your baby, 'cos he's goin' to bring me in his lit! Hi, hi, hi, et tout son long essai sur la fidélité va prendre le bord. Comme c'est dommage. Ben non, garde-le ton bébé, il est beau mais je n'en ai pas besoin. J'ai le mien quelque part sur la planète et je n'en peux plus d'attendre. Je n'ai pas réussi à réveiller mes fantasmes avec ma rencontre d'aujourd'hui. Je vais aller me masturber en pensant à Sébastien, et peut-être même à la proprio du Banana café. J'ai un faible pour les grosses fag hags. Quand on aura terminé la sensibilisation sur l'homophobie, il faudra commencer la sensibilisation sur les propos anti-gros. Je ne crois pas que dans les sociétés actuelles nous devrions tolérer plus longtemps que l'on puisse abaisser à ce point plus de la moitié de la planète sans soulever les foules. Gros de l'univers, je vous ai compris ! Parce que le Renaud m'a traité de gros ce soir, alors j'en fais mon obsession. Je l'avoue, j'ai un petit pneu et je suis flasque, autant que la peau qui pend sous le bras d'une vieille. Les propos anti-vieux aussi il va falloir s'attaquer à ça bientôt, pourquoi le gouvernement ne commence-t-il pas sa publicité ? Eventuellement on aura une société parfaite à 100 % hypocrite qui n'osera plus rien dire de ce qu'elle pense. Si on empêchait les gens de penser, comme la vie sera belle ! Moi je fais le serment de me taire le jour où je n'entendrai plus aucun vieux marmonner contre moi. Ce jour sera celui du jugement dernier, ce jour-là on aura beaucoup de plaisir. Renaud m'a avoué sans honte qu'il croyait en Dieu créateur de l'Univers. Ça m'a coupé le souffle. Il m'a aussi parlé qu'Ali a reçu une lettre d'un curé qui lui a avoué que l'homosexualité n'entrait pas en contradiction avec Dieu. Le curé en question, M. Gaillot je pense, vient de se faire excommunier du catholicisme par le Saint-Siège à Rome. Son livre, qui décondamne l'avortement, la contraception, les sans-abri et la femme célibataire, est devenu un succès de librairie du jour au lendemain. J'ai même pu l'observer à la place d'honneur chez Virgin Mégastore sur les Champs Elysées. Pauvre Dieu, il vient de se retourner dans sa tombe. J'ai appris de source sûre qu'il est enterré au Père Lachaise. Quand je vous dis que Paris est le centre de l'Univers, c'est vrai !

 

 

Le gouvernement du Québec vient de m'envoyer son avis de calcul pour m'aider dans mes études. J'ignore comment ils ont fait leurs comptes, mais ils me donnent 1400 $ de moins que prévu. Alors je ne peux pas rembourser Sébastien, alors je ne peux pas espérer finir l'année. Voyons voir la crise que Sébas va faire. Pendant ce temps je suis le seul sur mon étage à avoir autant de problèmes d'argent. La fille à côté avec ses 15 000 dollars de bourse du même gouvernement pour écrire un papier sur le béton. L'autre à côté, même chose, pour écrire un papier sur Poussin. J'ai envie de leur renvoyer le papier et leur dire que si c'est tout ce qu'ils peuvent faire pour moi, ils n'ont qu'à laisser faire. Quand je pense qu'un petit mille dollars en moins à chacune des deux filles à côté pour le mettre à mon nom ferait toute la différence. Je ne revendique même pas 15 000 $ en bourse comme elles ont, je souhaiterais que l'on me laisse les 1400 $ que l'on m'avait promis en prêt. Qu'importe que je ne travaille pas encore dans mes études ou que je ne passerai peut-être pas à travers, la question en est une justice. Quand tu crèves de faim, tu n'as pas envie d'étudier, tu veux juste écrire une brique de lamentations. Quelle idée ont-ils de l'égalité des étudiants, de la liberté de s'éduquer, de la fraternité entre Québécois ? Ils n'en ont aucune. Comme la vie me sera belle, il va falloir que je trouve une solution. Il faut que je travaille, je pense que les études vont définitivement prendre le bord. Je dois trop d'argent à tout le monde et tout ce monde est en branle-bas de combat contre moi. Je leur ai dit que j'allais les rembourser et me voilà prêt à leur demander encore de l'argent. Les choses ne peuvent qu'aller plus mal.

 

 

Je suis dépressif, inquiet face à mon avenir social et amoureux. J'arrive de prendre une bière avec Edrin et Franklin. Si j'avais une vie de couple aussi mouvementée, je deviendrais fou. Ça allait mal, Franklin a pris peur qu'Edrin aille voir ailleurs, alors il lui a proposé un plan pour avoir du cul à trois. Il a essayé de ramener quelqu'un de beau d'où il s'entraîne, mais on a refusé de répondre à son plan. Finalement il en a ramassé un plutôt moyen et l'a ramené à l'appartement. Tout nu dans la douche il était bien, paraît-il, mais dehors c'était autre chose. Edrin n'a même pas bandé pendant que Franklin et l'autre éjaculaient. Alors comme Edrin n'était pas contenté, il voulait coucher avec un autre. Alors ce soir ils vont à la Banque, un sex shop bizarre où il y a des compartiments où tu peux avoir du sexe. Ça fait trois fois qu'ils y vont ensemble, ils y sont allés plusieurs fois chacun de leur côté. Franklin y va à contrecœur, il est jaloux. C'est là tout le paradoxe : lui-même n'est pas fidèle. Ils m'ont proposé d'y aller. J'ai dit que ça semblait intéressant à voir, mais pas pour avoir du sexe. J'ai dit ça comme ça, j'ai vraiment l'air d'un crétin ignorant face à eux. Semblerait que tout Paris et tout New York en font une pratique commune de ces endroits pour le sexe. Edrin m'a proposé de les regarder faire l'amour à une condition, que je me montre un peu. C'était clair, ça a été dit, je n'avais qu'à dire oui ou non. Je me demande même si cette idée allume un quelconque fantasme dans ma tête. Ça me rend plutôt dépressif. Je serais bien mal pris sans Sébastien, je serais à la merci de cette jungle. Moi qui n'avais même jamais acheté de revues pornos avant la semaine passée (j'ai reçu un Playboy pour mon quinzième anniversaire cependant). Puis j'ai repensé à Maurice, il dit que parce qu'il n'a pas de copain, il peut coucher avec qui il veut. Alors il couche avec tous ses amis et n'a pas voulu me dire s'il avait couché avec des gens à Paris. Il est déjà sorti plusieurs fois seul au Queen, c'est sûr qu'il a ramassé des gens. Mais il ne veut pas passer pour immoral. Ce qui m'inquiète dans tout cela c'est, comment Sébastien pourrait-il être fidèle quand on regarde tout ce monde autour de nous ? Je l'ai appelé ce soir, il semblait de mauvaise humeur. Il dit qu'il veut que notre relation soit construite sur la confiance. Mais c'est ça le problème, comment lui faire confiance ? C'est bien beau quand ton copain veut aller à la piscine, mais même s'il ne veut pas te tromper, rendu là il risque de te tromper. Je lui ai dit que s'il tentait de s'inscrire à un club de sport à Paris, lui et moi c'était fini. Parce que c'est clair que le sport à Paris vient avec le sexe. Peut-être qu'un jour j'en serai là, peut-être plus rapidement que je ne le pense si ça vient qu'à se terminer entre moi et Sébastien, mais pour l'instant je n'en suis pas là. Lorsque ton copain te trompe, c'est souffrant. Juste croire qu'il te trompe, c'est déjà suffisant pour que tu commences à chercher des portes de sorties. Quand bien même je lui ferais confiance, si ça me rend malade, j'aime mieux être seul et m'en payer un à l'occasion lorsque je suis trop en manque. Parce qu'il dit qu'il veut se baigner à Paris. Bien, on peut y aller ensemble, mais il voudrait que je lui prouve que j'ai confiance en le laissant y aller tout seul. Je devrais pousser plus loin avec Renaud pour voir jusqu'où il irait avant de me sauter dans les bras. Tester sa fidélité, constater jusqu'à quel point cela peut exister. S'il en viendrait à laisser son copain pour moi avant de coucher avec moi, ou s'il serait finalement prêt à tromper son copain. En fonction de cela je pourrais voir s'il est bien pour moi. Ce n'est pas évident de vivre en couple à Paris, j'en serais incapable. Je ne veux pas d'appartement à Paris plus tard si je veux que ça marche entre moi et un autre. Je pense que je panique ce soir parce que soudainement je vois que Sébastien fera encore des erreurs et que je voudrai le laisser. Alors je me rends compte que je suis seul au monde.

 

 

C'est le printemps depuis le début de l'année, n'est-ce pas le commencement de l'humanité ? Il n'y aura pas de mois de mars cette année. Pas de mois de mars parce que la température est détraquée à Paris. C'est le printemps et on n'a pas à souffrir l'interminable fin de l'hiver et le réveil au printemps et l'incroyable poussée d'adrénaline qui nous pousse à faire des folies. Coucher avec Edward, coucher avec Luk, décrisser à Paris alors qu'on n'a pas un sou. La température est détraquée et cette année il n'y aura pas de mois de mars.

Hier avec Maurice je suis allé marcher sur Clichy. On a commencé par le Sacré-cœur, il y avait une messe. God, une gang de pauvres moutons qui s'apitoient sur leur misère et qui demandent à Dieu de les sauver du péché du monde. Qu'est-ce qu'il en a à foutre, pauvres pécheurs que vous êtes ! Prends pitié de nous, prends pitié de nous, misérables que nous sommes ! S'abaisser à l'humilité la plus complète, mourir de misère pour des péchés insipides, une pensée impure, j'ai eu un frisson en voyant la craque de la jupe d'une vieille peau dans le métro. It makes me want to puke! La folie humaine n'a pas de limites. Un bloc plus bas, nous voilà à la porte de Pigalle. Les gros bonhommes, pimps, nous tiraient par les manches pour que nous entrions de force dans leurs taudis de cul. C'est flatteur, d'habitude on me botte le cul parce que j'ai l'air trop jeune. Ainsi donc j'aurais vieilli, ou bien ils étaient vraiment en manque de clients ce soir-là. Le contraste entre les moutons du Sacré-cœur et les bêtes dans les clubs de Pigalle n'en est pas un. Ce sont tous des êtres humains aussi misérables les uns que les autres, certains pleurent sur des peccadilles, d'autres jouissent sur des pacotilles. Tout ce monde se démène tant qu'il peut, ils vont tous crever bientôt. Ils vont tous se retrouver au même endroit et le péché du monde sera de toute façon pardonné. Et si c'était la conscience qui faisait le péché ? Alors ce sont les moutons du Sacré-cœur qui auraient péché le plus, ils souffrent tellement dans leurs prières. Et ça ose demander des choses à Dieu. Maurice a allumé un cierge, il n'a pas voulu me dire pourquoi. Moi je ne voulais pas payer quinze francs pour un cierge. J'ai cherché une bonne raison d'en allumer un, je n'en ai pas trouvée. Santé sur ma famille et mes proches, bonheur aussi. Mais je ne voyais pas très bien où et comment mon cierge allait agir. Je ne voyais que les quinze francs que je donnais au Sacré-cœur, probablement trente fois le prix de la chandelle. Je n'encouragerai pas ceux qui veulent ma destruction. Ce sont mes ennemis, je ne l'oublie pas. Je jouissais lorsque j'ai vu qu'on avait bombardé la cathédrale durant la guerre, on nous montrait où les bombes étaient tombées et on criait au miracle de Dieu parce que la cathédrale était pleine de fidèles qui priaient sur les tombeaux de leurs morts. Une belle bombe là-dedans et on l'aurait vu la face de leur Dieu. Craignaient-ils pour la vie des fidèles ou pour leur belle cathédrale ?

Maurice croit en un Dieu créateur de l'Univers. Il prie, inutile la prière. Il faut voir plus haut, connaître les mécanismes de l'existence, ensuite on peut prier mais agir en conséquence. Il a vite réprimé qu'il croyait en Dieu, atténué par sa définition de Dieu qui n'est pas précise. Un Dieu flou, un nuage. Une force peut-être, qu'il dit. C'est merveilleux, on a honte de dire que l'on prie, que l'on croit en quelque chose sans savoir à quoi exactement. On est croyant et cela semble suffire. Eh bien je suis croyant, je crois qu'il y a un ciel et une terre et que nous sommes tous dans le même bateau. Je vous dis que si vous croyez ça aussi, il serait temps de comprendre que l'homosexualité c'est bien peu de chose et que le bateau aura besoin de tout son monde pour arriver à bon port. Laquelle destination ? Mais le ciel voyons. Tout le monde qui m'entoure est croyant et prie. J'ai vraiment dû manquer le bateau. Je dois être le fils du diable, il est temps que je fasse mes vœux, qu'il m'exauce le tout. Mes vœux seraient que l'on va comprendre la stupidité et l'insignifiance de l'humanité. Que l'on va enfin se trouver une motivation à l'existence et jouir de la vie.

Esti que la vie est plate. Un calvaire. C'est vrai que j'ai besoin de mon Sébastien et qu'il faut que je me calme. Je ne l'ai pas trompé et j'en suis heureux. C'est la seule chose qui compte finalement. Tout le reste n'en vaut pas la peine. Je voudrais faire disparaître Renaud de ma vie et Maurice et tout le monde. Je voudrais changer de vie, partir d'ici parce que je collectionne maintenant les échecs, même dans la vie sociale. Ces amis qui ne parlent que de rouages, succès et réussite. Je n'en puis plus de les écouter. Ils me disent des choses que je sais, des choses que je ne veux pas m'avouer, des choses qui bouffent mes dernières motivations. Je déteste Paris. Ils se sont inventés une vie sociale à laquelle je ne veux adhérer. J'en ai assez que tous et chacun viennent me faire comprendre que je n'ai aucune chance de réussir. J'en ai assez de tous ces gens qui se débattent pour arriver quelque part en société et qui pensent qu'ils arrivent au bout du tunnel parce qu'ils achèvent leur maîtrise à la Sorbonne. J'en ai assez de tout le monde, de leurs simagrées, de leurs productions, de tout. J'en ai assez.

 

 

 

Sébastien m'a laissé, ça fait plusieurs mois déjà qu'il sort avec un autre. Il aimerait bien que je n'insiste pas pour lui reparler, à moins qu'il ne s'agisse de l'argent. Il me dit qu'il ne reviendra pas avec moi. Je n'ai plus la force de commenter.

 

 

Ça a commencé tout simplement le soir où je suis sorti, le premier soir. J'y ai rencontré Sébastien. Je me souviens, il me regardait avec ses yeux charmants et pleureurs pendant que Robin me faisait une conversation du christ. Il aurait voulu me sauver, me parler à la place de Robin. Il a risqué pour demander : « Tu retournes chez toi comment ? » Il a proposé de me ramener. Quand j'allais danser il venait aussi, cela me surprend aujourd'hui car ça ne lui ressemble pas. Tout comme de sortir dans ce bar d'ailleurs. Chose bizarre il semblait seul ce soir-là. Mais il était venu voir ses amis qu'il n'a pas vus de la soirée puisqu'il est resté à côté de moi. En parallèle, c'est à peine si je m'intéressais à lui, curieux de voir les gens dans le bar. Pour une première expérience en un tel endroit, tout m'était permis. On s'est retrouvé seul et il semblait vouloir dire quelque chose. Je lui ai dit : « Parle ! ». Il a dit : « Tu es très beau ». Je n'ai pas été dans la capacité de dire quelque chose sur le coup. Deux minutes plus tard je lui disais : « Tu es très beau toi aussi ». On est allé reconduire Luc avant de me déposer, celui-ci a protesté, il disait que je devais être déposé en premier. Peut-être s'intéressait-il à Sébastien ou à moi. N'empêche, enfin seuls dans la voiture, Sébastien a mis sa main sur ma jambe et m'a pris la main. Je lui ai dit : « Wow, ça va trop vite ». Juste avant de me déposer, il a dit : « C'est de valeur, j'aurais aimé parler plus longtemps. On devrait aller prendre un café pour se connaître davantage. » Aujourd'hui je me rends compte de mon ignorance et je comprends qu'il savait ce qu'il faisait. « Je n'aime pas les mind games. J'ai envie de te prendre la main, alors je le fais. » « La littérature anglaise est intéressante, j'ai moi-même écrit quelques histoires que mon professeur a qualifiées de très bonnes. » Je lui dis que le lendemain on peut se revoir à l'université pour travailler. Le lendemain est une journée mémorable. Lui assit sur une chaise, je le regardais en réfléchissant à ses bras qui pourraient m'entourer. C'est possible et ça va arriver. Je l'observais, il était si beau, un vrai gars, je me demandais si on pourrait s'aimer. Je n'avais jamais aimé, peut-être que si, mais des illusions dès le départ ce n'est pas aimer, du moins ce n'est pas l'amour. Entre les rangées de la bibliothèque on se tenait très près. On se touchait et la sensation était incroyable. Il a proposé d'aller jouer du piano dans une petite salle exprès à l'université. J'ai été impressionné par son classique. Puis là il se décide à m'embrasser. Moi, embrasser ? Je n'ai jamais fait ça en aimant cela. Je croyais qu'il fallait me résoudre à oublier cet acte car ça ne me procurait aucun plaisir. Sur le moment je voulais plutôt être dans ses bras. J'ai dit : « J'aimerais être plus près de toi ». Je lui tenais les mains, inoubliable, pour la première fois je tenais les mains d'un homme, moi. « J'aimerais aussi être plus près. » Je me suis approché sur le banc du piano, je le tenais dans mes bras alors que son chandail était un peu relevé. Il voulait voir ma circoncision parce qu'il pensait à se faire circoncire lui aussi. Je lui ai montré et lorsque le moment fut venu de serrer ma chose, il a dit : « Pas tout de suite ». Le soir même on s'est retrouvé dans un salon de l'université après les heures. J'ai enlevé mon gilet, lui aussi, on s'est embrassé, on s'est masturbé, je le regardais, nu, il était beau. J'avais cette chaleur de son ventre sur le mien, je pouvais lui toucher le visage, les mains, lui ronger les ongles. Il s'est assis sur une chaise, je lui ai léché la queue, le bout, les couilles, le ventre, le nombril, les seins, tout. Je suis resté dans ses bras longtemps. Seigneur que la vie était belle, j'étais jeune, lui aussi, je faisais des folies, c'était enfin mon tour après avoir tant souffert. Je suis rentré chez moi vraiment heureux ce soir-là, vraiment rêveur. Le lendemain quand on arrivait dans des toilettes publiques et qu'il n'y avait personne, on s'embrassait et c'était fameux. On marchait dans les corridors vides en se tenant la main. Dans l'automobile, ses mains sur moi me faisait capoter. Je m'approchais de lui sur les routes isolées, je l'embrassais dans le cou. On a fait l'amour dans un champ vert, dans la voiture. Tous les deux, là, nus sur le banc avant. Il était assis sur ma jambe, je pouvais me coller contre lui. On a éjaculé comme des déchaînés, il me trouvait beau, je le trouvais beau. Des souvenirs pour marquer une vie. Lorsque l'on faisait l'amour dans ma chambre, il m'a dit à plusieurs reprises que j'étais son plus beau chum et que je l'excitais énormément. Un soir on a fait l'amour et j'ai pénétré en lui. J'ai éjaculé en lui. Ce jour-là je me suis considéré comme n'étant plus vierge. Bientôt ce sera mon tour. « T'es le premier que je veux voir venir dans ma bouche et que je veux sentir en moi. » Des fois on se voit, on est tellement excité, c'est l'enfer. On se saute dessus, on éjacule deux et trois fois dans la même demi-heure. Quand je le vois en caleçon, ses fesses rondes et belles, je me dis, il n'y a pas plus beau. Profitons-en pendant que ça passe, on risque fort de ne plus revoir ça un jour. Si beau quand il dort, quand il se réveille fucké le matin. Je lui fais des massages, je le touche partout, ses bras, son dos, en dessous des bras. Je l'embrasse à l'occasion, je lèche ses fesses et même plus. Il dit alors qu'il est au paradis. On est allé manger au restaurant chinois une fois. J'aime sa désinvolture, sa façon simple de dire ce qu'il veut, de demander de l'eau, de remarquer des détails qui me surprennent. C'est une expérience différente de la mienne qui roule dans sa tête. Il pense différent des gens. Il apprécie l'art, il sait apprécier ce qui est beau. J'aime sa senteur, il a une senteur particulière. Quand j'entends un piano, je réagis. Il me ressemble beaucoup, je crois. Je pense que l'on est fait pour vivre ensemble. C'est même bizarre de voir jusqu'à quel point nous avons les mêmes intérêts, les mêmes ambitions. C'est même surprenant que le premier gars que je rencontre soit pratiquement l'homme parfait pour moi. Personne n'est parfait, mais les avantages sont incroyablement satisfaisants et laissent croire que les défauts sont extérieurs et secondaires. D'ailleurs, nos principaux points de litiges sont plutôt le temps et la société qui nous arrêtent dans notre relation. Il est combien de valeur de découvrir après de telles phrases que la personne en question ne m'aime plus. Alors qu'au début je me demandais si je l'aimais, si c'était plus vert ailleurs. Je n'ai pas besoin d'aller voir ailleurs, je sais que j'ai ce qu'il y a de mieux pour moi. Je l'aime, je crois que ma vie ne peut se faire sans quelqu'un qui possède les mêmes qualités. Je m'accroche au fait que le temps nous manque, qu'on n'a pas eu la chance de vraiment se connaître. Je m'accroche aussi au fait qu'un jour notre chance viendra où l'on pourra vivre un peu ensemble afin que cette vie s'ouvre enfin à nous et que notre relation commence pour de bon. Mais il faut être réaliste, le temps et la société ne permettent pas cet état de fait. Alors je lui laisse le temps de m'aimer, de voir les choses avec plus de distance, mais il faut être réaliste. Il a rencontré quelqu'un et c'est avec lui qu'il finira ses jours. Peut-être. Les gens sont tellement changeants, méchants, je m'inquiète plus que tout d'être dans l'obligation de me trouver une autre personne dont j'anticipe les conflits. Seul Sébastien m'apportait une raison capable de distinguer les faits justement. Seul Sébastien m'apportait cette assurance que l'on ne perdrait pas vainement une énergie dans des discussions du christ et des obstinations de l'enfer qui n'aboutissent nulle part sinon à la destruction. Enfin, je crois posséder les mêmes qualités, je pense être quelqu'un de pas compliqué, dans la capacité de comprendre et de pardonner. Il caractérise la sagesse et j'adore. Trop parfait pour vivre ensemble implique une séparation. Est-ce vrai ? Je n'ai pas la chance de le croire et de me défaire de mes idées, il m'offre la possibilité de croire aux jours où nous serons heureux ensemble. Je le crois car je le veux. Il existe dans ma vie une valeur importante, la stabilité. On vieillit, on comprend qu'il nous faudra bien finir nos jours un jour. Se trouver quelqu'un, s'installer quelque part, être heureux. Mais croire que je pourrais trouver cette personne à mon âge, aujourd'hui, c'est rêver haut en couleur. Je dois rencontrer ma série de personnes intéressantes, en faire souffrir plusieurs, souffrir quelques années, j'espère au moins ne pas souffrir jusqu'à 30 ans. C'est un drôle de temps que celui où nous vivons, je n'aime guère cette liberté trop grande qui fait de notre vie une chose instable au point de vue affectif. Il faut croire, je n'ai pas fini mes réflexions, mais chose certaine, tout a déjà été dit sur le sujet et je n'ai aucune inspiration à aller y chercher. Je veux quelqu'un qui m'aime, que j'aime, une relation dans la fidélité. Grâce, j'avais trouvé, il me faudra chercher encore. J'ai plein de choses à vivre, je ne dois pas me décourager. Je vais rencontrer quelqu'un d'intéressant, des qualités différentes, des valeurs différentes, je vais être heureux aussi. Combien de temps ? Bof. Je vais les revivre ces moments extraordinaires sexuellement avec ou sans Sébastien. La vie tourne vite, on vieillit vite, on meurt tôt, peut-être même que je n'atteindrai pas les 30 ans, Sébastien non plus, qui peut prévoir l'avenir ? Vivons le jour le jour, soyons heureux, tentons les folies et espérons puisque voilà le sens de notre vie.

 

 

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Note de l'éditeur : Underground est la première partie d'une trilogie. Vous pouvez lire la suite Mind The Gap et No Way Out en ligne sur le site de l'auteur : www.anarchistecouronne.com