Le Scratipoind ou l'histoire d'une cuillère à thé

par natali

leduc@ruf.rice.edu

 

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Résumé

 

9; Une cuillère à thé à qui un fil-à-couper-le-beurre a sectionné le clitoris part à la quête d'une cause à défendre. D'aventure en aventure (dans tous les sens du terme), China la cuillère explore un monde parodique de transformations et de dérision, monde où la notion de causalité est remise en question. Parmi les nombreux personnages que rencontre la cuillère, le Scratipoind (un gros pied noir qui écrase tout ce qu'il trouve sur son passage) martèle tout particulièrement les hasards qui surviennent dans la quête de China.

 

 

Extraits

 

9; China n'ose pas ouvrir les yeux. La soupe est tiède. La graviolette trône sur une chaise sceptrée. Les légumiolles tournettent dans la populace de bouillon limpide. La soupe est tiède. Le doigt du sceptre fait tourner les yeux du bouillon. Les idiotes nouilles s'entortillent et China se souvient. Elle se souvient du temps où tout était possible, où sa vie de cuillère avait encore un sens, où l'avenir lui appartenait. La beauté des odeurs moites l'enivre. Elle s'égare, elle s'échappe. La soupe. Potage universel des âmes affamées. Horreur des petits ventres. Raison de vivre? China doit-elle se battre pour l'honneur de la soupe? Le bouillon refroidit. China a froid à la tête. La soupe est morte.

China se mouche avec le revers de la tête. La morve coule sur le métal sale, imbibé de soupâsse acariâtre. La morve coule et se morfond. La morve renifle la saison, se renfloue et puis revient. La morve se morve de morver encore. La morve dégouline comme des règles d'or. La morve pend comme des enfants restés au froid. La morve salée rebondit comme un élastique pâteux, comme un dictionnaire à moitié mutilé, comme un mot sale écrit sur les fesses d'une reine. China avale sa morve. Comme de la plasticine diluée dans du vinaigre sale. Et qui se met en motons. La morve se noue dans l'oesophage, se coince, remonte à mi-chemin entre la bouche et le nez, redescend, remonte, se bloque, s'étouffe, redescend, se coince, se met en boule, se recrache. C'est salé comme la soupe. Un peu plus que la soupe. Mais c'est meilleur. La morve gît, encore vivante aux pieds de China, sur le plancher crotté de la cuisine. China jubile. Elle dénoue son baluchon et délicatement y dépose son nouveau trésor. Elle l'insère à la page 65 du Playgirl Religieux, une page anodine, sans intérêt pour une cuillère. (p.28)

 

xxxx

 

... China tout de go allait par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai les guérilleros déambulaient sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balançaient mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondra la face en plein ciel, un couteau en plein coeur. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit: "libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire". Mais la petite cuillère en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle lui dit: "si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu". Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste. Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... à suivre. (p.46)

 

 

PRÉFACE

LE FARFELU CAMELEON

 

9; Point de suspension... Point à la ligne. Et la ligne suit le point. Et le point, la ligne. Celé dans l'évidence des enfilades, le récit, confusion de causalité et de temporalité (post hoc, ergo propter hoc), éclate dans des coordinations simples multipliant les conséquences, du farfelu au grotesque. En effet, dans les souterrains de la grotte, l'évidence des signes gravés sur les parois fait surgir, de tous les essors inconscients, les plus ironiques métamorphoses. Le fantasque et le fantasmatique s'y accomplissent dans le délire des dé-lectures à l'horizon candide des pages.

Et s'offre à nos pupilles dilatées par un style affolant, une héroïne en inox pour nous désintoxiquer des héros chevaleresques dont l'armure éblouissait de hauts faits les cornées ébahies des lecteurs avides d'images d'Épinal. Ici, au-delà des signes canoniques, une action échevelée et "féministe" se déroule. Elle rejoint les archétypes les plus insondables des dominances toutes en rondeurs de la cuillère nourricière et du couteau phallico-castrateur. Le tout se joue dans une déconstruction érotico-lyrique systématique évoquant, en plus romantique, les artifices mathématiques de l'Oulipo et les mises en branle de millions de productivités productrices. Mais le potentiel de multiplications textuelles s'ébroue ici dans une pataphysique rendant dérisoire le sérieux d'un monde qui relègue l'imagination dans les replis non économiques du pour rien.

Pourtant, là, comme pour une artiste peintre (l'auteure est aussi peintre) qui étendrait les couleurs et en verrait, en même temps, d'autres, aussi flamboyantes, une inquiétante étrangeté surgit. Des métaphores se lovent et se boursouflent comme les gorges de lézards les transformant instantanément en monstres. Gare aux pratiquants de la lecture touristique ou de la lecture savante s'approchant pas à pas. Un monde caméléonesque va les assimiler. Ils n'auront d'autre choix que de se fondre dans l'impromptu des défis kaléidoscopiques.

Les métaphores d'anté-monde et de post-univers ne masquent rien et ne révèlent rien. Ça se passe et on n'en REVIENT pas! Le trompe l'oeil se couple au tour de main de l'auteure dont la frénésie dans la dérision brosse un carnaval de surprises spirituelles trompant les réflexes les plus aguerris. Ce texte marée monte à l'assaut des neurones et se coule aux pores des épidermes à l'instar d'un cactus en fleur au milieu d'un lac salé qui, dans la pénombre, deviendrait, soudain, sur une coque blanche, mat visant l'anthracite céleste de la rutilance de sa girouette.

La merveille se passe infiniment bien de l'illusion du quotidien.

Patrick Imbert



 

Le Scratipoind ou l'histoire d'une cuillère à thé

 

natalilatan

 

 

9; 9; à Mamuze

 

 

9; 9; "On veut toujours que l'imagination soit la

9; 9; faculté de former des images. Or elle est

9; 9; plutôt la faculté de déformer les images." 9;

9; 9; -Gaston Bachelard, dans L'air et les songes



9; 9; "Il déposa le plateau sur la table et s'assit

9; 9; en face d'Athanagore; les deux hommes

9; 9; entrechoquèrent bruyamment leurs fourchettes à

9; 9; cinq doigts en piquant, d'un commun accord,

9; 9; dans la grosse boîte de ragoût condensé que

9; 9; venait d'ouvrir Dupont, le serviteur nègre"

9; 9; -Boris Vian, dans L'automne à Pékin

 

 

9; 9; "-On n'aura jamais fini."

9; 9; -Boris Vian, dans L'automne à Pékin

 

 

chapitre IV

Le silence

 

Le début de l'histoire s'était perdu entre deux tonneaux de gazoline. Les efforts mis en route pour le retrouver s'évanouissaient l'un après l'autre. J'essaie d'apprivoiser le silence.

Ça partait de son vagin et ça remontait vers son estomac. En passant dans les trompes, ça hésitait un peu à cause des parois visqueuses et tendres puis ça s'envolait vers l'oesophage, enfin ça terminait sa course en forme de vomi symbolique qui lui sortait par les oreilles.

Elle en voulait encore. La cuillère mangeait à grandes bouchées de la compote aux hormones, aidée dans son orgasme par un fil-à-couper-le-beurre qu'elle avait rencontré dans un bar de danseuses déguisées en céleri-nocturne-avec-ailes-derrière-les-fesses-et-le-cul-par-dessus-la-tête-enfouie-dans-un-sac-de-plastique. Le fil-à-couper-le-beurre, par maladresse, lui sectionna le clitoris et elle hurla à la vie. Tout était fini. Jamais plus elle n'aurait accès à ces moments de jouissance extrême où sa peau respirait l'écume montante d'un bouillon aux yeux glauques, tandis qu'entre ses jambes venait la chatouiller une petite nouille molle et vigoureuse.

 

La cuillère à thé, dans sa tasse emballée, valsait en pleurant. La psychologie d'une cuillère d'argent poli par le temps, peut paraître vide et sans intérêt. Pourtant, c'est à cause de ce vide d'esprit insensé d'une cuillère polie par les dents, qu'elle partit une nuit en croisade.

 

 

chapitre VIII

Introduction au chapitre I

 

-Ein kleiner Prinz, einen kleinen Prinz, einem kleinen Prinz, eines kleinen Prinzes...

La cuillère récitait ainsi ses déclinaisons d'allemand. Le noir de cette nuit l'avait totalement isolée sous cet arbre nu qui crispait ses bras vers le cimetière. Le vent laissait glisser son haleine d'égout sur le crâne poli de mademoiselle inoxydable, tandis que, sous les pierres lisses, s'engouffrait l'odeur de la mort et le parfum des sentinelles. Tadadam...

Elle voulut crier. Elle voulut japper. Elle voulut siffler. Elle voulut chanter. Elle voulut roter. Mais elle ne savait pas comment. De toute façon, il est interdit de faire du bruit après onze heures dans les rues de sa vile ville... dans les rues du cimetière aussi. À cette heure, qui risquerait-elle de déranger?



9; 9; chapitre V

Qui risquerait-elle de déranger?

 

Les enfants de Tante Ernestie

Le géant de Jack et le HARICOT MAGIQUE

Graham Bell et le bois dormant

Napoléon qui rêve à Joséphine

Joséphine qui ne rêve pas

Une abeille anesthésiée par un maringouin

Un ours qui sommeille

Un vampire rougissant

Une poule au coeur d'or

Une chatte en chaleurs

Les travailleurs du buvard

Un arbre malade

Une rôtie coincée dans le grille-pain

Christine

Des vêtements dans un tiroir

Des morts qui jouent au cartes

Une spatule payante

Un stationnement gratuit

Un roi

Une reine

Une tour

Une princesse au petit pois

Des yeux de chatte

Un mot

 

 

chapitre XXI

Qui risquerait-elle de ne pas déranger?

 

Les Chinois parce qu'ils sont loin, là-bas, de l'autre côté de la réalité.

 

 

chapitre XIX

Le cri

 

Elle balança le pour et le contre. Les Chinois l'emportèrent avec une surprenante majorité et elle perça d'un cri la couche du silence.

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La couche se perça et une pluie diluvienne se déversa dans les allées paisibles du cimetière, éraflant le monument aux morts et les fleurs fanées.

 

 

chapitre I

L'histoire se corse

 

Des loups hurlaient au loin. La typographie des hurlements déferlait dans l'esprit de notre pauvre petite cuillère. Gagner une guerre. Elle aurait souhaité gagner une guerre. Être l'Héroïne nationale de sa dégénération irrationnelle. Elle voyait son nom associé au cercle des Bonnes Demoiselles et son sang se glaçait. Se chercher une bonne cause, ensuite elle partirait en campagne...pour se reposer un peu. Sa mère l'avait pourtant prévenue: "ne se fait pas héroïne qui veut!". Et alors, si elle ne voulait pas, aurait-elle plus de chances de réussir? La question résonnait en reflétant la réponse à l'endos de la cuillère, puis à l'intérieur, la où notre visage se renverse et se rend ridicule quand on s'y admire.

La tâche qu'elle se réservait semblait plutôt ardue. Cependant, la confiance règnait en maîtresse absolue, traîtresse et adultère. La quête de la cause était commencée.

 

 

chapitre XXX

Les trois Ursulines

 

Les trois Ursulines accueillirent pieusement China (puisqu'il faut l'appeler par son nom). Elles lui servirent sur un plateau doré des cuisses de poulet rasé de près, des petits pois enrobés de caramel fondant, des escargots trempés dans le bitume et de la salade de patates farcies à l'artichaut croisé avec une asperge. China dévora le tout goulûment, avec appétit, sauvagement, tranquillement, en prenant son temps, langoureusement, comme un cochon, grognant de temps en temps. Elle salit sa jolie peau métallique et s'en lécha les doigts. Quand elle eut tout gobé, elle rota bruyamment pour démontrer sa satisfaction gastrique.

Les trois Ursulines, épatées de tant d'appétit, charmées et flattées du bon goût dont faisait preuve la petite China, réservaient à leur hôte le nec plus ultra des desserts exotiques.

China souleva le couvercle et tomba à la renverse. C'était trop de bonté. Son coeur pompait, pompait, pompait, pom pom... pom pom... pom pom... Sur le plateau circulaire trônait un ravissant gâteau aux carottes agrémenté de crème fouettée. Sous le gâteau se reposait, couchée sur le côté, la dernière parution du Playgirl Religieux, consacrée à la mode nordique et aux habitudes rustres des tribus autochtones.

Le temps de cette courte description, China reprenait ses esprits et les replaçait dans sa tête. Elle se trompa et intervertit quelque fil rouge avec quelque fil vert. Les circuits remis en place, un sourire jaillit de nulle part et China, joviale, s'empressa de lire les articles intellectuels de la revue: les différentes positions du yoga, les 69 façons de se brosser les dents quand on porte un dentier, la symbolique des virgules chez les surréalistes, et surtout, l'article intitulé: "se trouver une bonne cause à défendre, ou dix-huit façons de s'attirer des ennuis". Ses yeux parcouraient les pages cuivrées tandis que les Ursulines regardaient les photos. "Tiens, regarde celui-ci, il est plus gros que celui de m'sieur l'curé... celui-là, on dirait qu'il brille dans le noir... lui me semble de meilleure qualité... gros calibre... belles courbes... joli coupé... regarde ses à-côtés... dis-donc, t'as-vu celui-là... oh la la... il serait jaloux... regarde, on dirait qu'il est mouillé... ça fait quand même un bel effet... je me sens toute drôle, pas toi?... si, moi aussi... s'il savait qu'on regarde ça, il serait furieux... ouais... ah ah ahhh ahhhhh, mais ça fait tellement de bien... ahhhh celui-là ahhhh, on voudrait le toucher, le lécher, le mordre... quoi? le mordre? ça va pas? mordre dans de l'or pur? où est passé ton sens des valeurs?... mais, tu avoueras que c'est tentant... hum hum... et lui? ahhhh ahhhh ahhhh ahhhhhhhhh... si je n'expire pas tout de suite, jamais je n'expirerai... mais touche ce papier, ça le rend plus vivant... sens ces courbes ondulées qui se frottent sous tes doigts, tes doigts s'agitent, se serrent, vont et viennent sans arrêt, hummm hummm huuummmm, tu goûtes avec tes mains, hum hummm huuummmm ahhhh ahhhhhhh ahhhh ahhhhhh... laisse-moi toucher aussi... non, laisse- moi seule..." China interrompit leur querelle par un "c'est pas fini votre fixation sur les ostensoirs???? Je trouve ça un peu poussé tout de même. 'Faut pas prendre votre curé pour un imbécile".

 

 

chapitre I (suite)

Fausse alerte

 

China avait de la confiture autour des yeux. Le soleil filtrait les appels à la Vierge et un jet de lumière éclairait une sombre tache dans le coin gauche du plancher. Sur la table de chevet se prélassait la revue entamée la veille. China n'avait pas pu la manger entièrement, à cause du papier glacé qui lui donnait des crampes. Le Playgirl Religieux était ouvert à la page 52. Un mobilier nouvel-âge lévitait avec sur les lèvres un sourire serein. China tourna la page et relut un article au sujet des invertébrés du désert. Non, rien. Elle se lèverait paresseusement, enfilerait son duvet, défilerait devant les soeurs éberluées et lècherait ses yeux confiturés pour petit-déjeuner.

Elle tourna autour d'un pot de chambre, s'interrogeant. Sa mine de confiture lui sucrait les tempes métalliques. Ça sentait le chocolat. Les pompiers viendraient peut-être aujourd'hui rendre visite aux trois Ursulines.

Elle lécha la dernière page de la revue. Hier, ça avait meilleur goût. Et cette feuille de chou ne l'avait pas aidée dans la recherche de sa raison de combattre. Les trois Ursulines lui étaient sympathiques bien qu'elle les trouvât quelque peu vicieuses. Elle partirait demain. Pour le moment, elle désirait se balancer au jardin sous le merveilleux arbre de bois massif qui traînait, comme traînent les chiens, bien qu'elle sût que les Ursulines, en bonnes petites catholiques, ne laissaient point traîner les chiens. En effet, les animaux étaient toujours bien rangés dans le tabernacle, derrière le crucifix rouge sang. La balançoire s'annonçait solide. China posa prestement sa fesse sur la planche mouillée, se donna un élan d'un coup de pied contre le sol humide qui sentait le sol humide, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux, se cabra, durcit ses muscles abdominaux... Toujours avec un jeu de jambes d'avant à arrière...

Le soleil sonna le dîner. China desserra ses doigts crispés sur la corde jaune et fit décoller une fusée à quelques pas de la porte. Les trois Ursulines parurent réjouies sur le seuil de la porte, sans doute grâce aux souvenirs qu'elles gardaient de la veille au matin, alors qu'elles priaient pieusement dans la sacristie sous l'oeil détaché du curé Cuivre Lachapelle.

 

 

chapitre XIX

Les pompiers

 

La fusée décrivit un cercle rectangulaire au-dessus du couvent et transperça littéralement le coeur d'un oiseau migrateur en quête de jalousie. Quand l'engin atteint le point culminant de sa trajectoire, une bille, qui roulait sur un plan incliné avec une force de frottement supérieure à la force de la gravité, lui fit un clin d'oeil et profita de ce qu'il ne la regardât point pour étendre la patte et lui jouer ainsi le célèbre coup du croc-en-jambe. La fusée éclata de mille feux noirs et sombres. China regarda le point se perdre dans le fond de sa poche et cracha par terre à deux reprises -sans compter la fois où elle s'était pratiquée-. Les deux Ursulines, extasiées, applaudirent tant que leurs mains rougirent, roussirent, prirent feu. China, heureuse de tant d'admiration sentit monter en elle le vin de la Paresse. Et l'odeur de la mort. Et les soupirs d'harmonica. Et les sirènes de pompier. Les pompiers. Avec leurs lances, ils transpercèrent le corps des trois Ursulines, comme il est de coutume en ce pays et comme partout ailleurs d'ailleurs. Les Ursulines se dégonflèrent en faisait pshhhh pshhhh pshhhh... Les enveloppes de plastique qui formaient jadis leurs corps se plièrent d'elles-mêmes et se rangèrent automatiquement dans une petite boîte verte à rayures jaunes. Les âmes, les âmes, les âmes s'encensèrent, dansèrent, buvèrent le vin de la rédemption et s'élevèrent vers le ciel.

China observait le tout d'un oeil inquiet. Pourvu que les pompiers ne la vissent point... Elle se refusait à leur accorder quelque pourboire que ce fût.

Les pompiers plièrent pavillon et leur retraite fut brève et glorieuse. Ils avaient gardé le scalp de la plus laide. Ils adoraient tout ce qui était laid. Les escargots, les lézards, les yeux à double foyer, les cryptes cachées dans les fentes rocheuses, la maladie, les virus, les épingles à couche pleine...

China, dissimulée derrière la vitre opaque, brûlait son coeur à petits feux follets.

Sur le lit s'étalaient divers effets assez personnels et voilà. La divine cuillère rassembla le tout dans un mouchoir carreauté, fit quelques noeuds. Elle avait oublié le Playgirl Religieux. Elle dénoua son baluchon et y ajouta le précieux ouvrage.

Tandis qu'elle remontait l'allée qui menait à la grille d'entrée, elle trébucha sur un cheveu qui était tombé du scalp emporté par les pompiers. Avec effort, China l'empocha. Le bonheur l'étouffait dangereusement. Elle poussa un léger cri qui ressemblait plutôt à une sorte de gémissement en italique.

 

 

chapitre CMMXCIII

Le cheveu

 

Le cheveu qu'elle avait osé empocher résistait à l'eau, au vent, à la lèpre, au feu, au mobilier passé mode, au bois de mon coeur, au Canada, au fer à friser, à la soupe, à la langue française, à la langue espagnole, à la langue de boeuf, à la langue d'ours, aux escalopes de veau, à l'ouette, aux robinets qui ont des fuites, au débit du Nil en cru, aux débiles bibites de juillet et d'août, aux shampooing laveurs de cheveux, au syndicat des cheveux travailleurs, à la mode de la Paresse, au vin de la..., à la réalité, aux colorants végétaux, à la rosée des soirs retournés, à la la la la poum poum pi doum di da da da boum, à la place publique, aux vils ustensiles, aux langoustes langoureuses, aux poux et au temps.

China avait l'impression de tenir dans sa poche le silence, le monde entier, la mer des Caraïbes, un sablier, un encrier d'écolier, une bouchée de vie, une tranche de jambon, une cuillerée de yogourt, une tasse de thé au caramel, une juteuse orange, l'ours de Freud, une perle dans un lavabo, une histoire sans fin, une abeille inoffensive, la terre du ciel, un pion, un petit biscuit chinois, une bonne mine de crayon, une assemblée tranquille, la paix, une asperge, des endives, un flan sans oeufs, un meurtre sans préméditation ou une méditation transcendantale.

Le cheveu exerçait sur elle une force égale à la racine carrée de la somme des deux carrés des forces composantes horizontale et verticale. China calcula cette force et ébaucha, sur le sable du chemin, un petit dessin qui représentait exactement le vecteur de cette force. Un sourire parcourut son échine. Un lièvre au pelage d'humus traversa le sentier, les jambes autour de son cou. Un parfum de femme enceinte régnait sur les lieux. Ça sentait mauvais. Parfois non. Ce n'était pas de cette puanteur qui vous remonte de la vésicule biliaire, ni la viscosité qui vous reste coincée dans la gorge avant d'être vomie. Ça ne sentait pas si mauvais que ça après tout. Ça sentait la cuillère en chaleurs.

China tomba sur le dos. Étendue par terre, elle se débattait avec elle-même, les deux mains mouillées sur l'extrémité de son manche, avec son incapacité de jouir. Maudit fil-à-couper-le-beurre! Le cheveu. Elle luttait avec son propre corps. Les différentes instances de ses neurones la déchiraient en deux. L'auto-analyse ne semblait pas l'enchanter. Ô cruel souvenir de sa gloire passée! Oeuvre de tant de jours en un jour effacée! Le sang giclait de son nez. China la cuillère recherchait le bonheur. Le cheveu.

 

 

chapitre LXIX

L'armée des hêtres à lances

 

À ce moment précis, une armée de soldats de plomb marchait en colonnes sur la route qui mène à Rome. Or, il se trouvait que China était étendue sur cette route et se démenait comme une diablesse. Furieuse contre elle-même. Le cheveu.

Elle souffrait de ne pouvoir souffrir. Le lac de sang qui affluait de ses narines bientôt la recouvrirait et elle se noierait.

Voyant une tache immonde encombrer le chemin, le général Führer sonna l'olifant pour avertir ses troupes d'un danger possible. En moins de deux, trois, ou quatre, China était encerclée de pics et de hêtres. Un petit nerveux de hêtre avait été jusqu'à lui planter sa lame dans l'oeil. Elle ne dit que dale. Pas un mot. Pas un souffle. Pas un cri. China fut surprise de se retrouver ligotée comme une vulgaire cuillère à soupe sur une planche à laver, ligotée en offrande au roi des rois des hêtres à lances. Elle, à qui était réservée une vie de plénitude, de snobisme et de mondanité!

Le roi, enthousiaste à cause des rondeurs de notre petite amie, se laissa fantasmer sur les diverses utilités de sa récente prisonnière. La catapulte, la catapulte, la belle catapulte que voilà!

 

 

chapitre IL

China la catapulte

 

C'est ainsi que China connut la guerre. En situation d'arme, en position offensive. Les fantassins lui fourraient un raisin dans la paume de son âme. Sa mission lui dictait de tout recracher en direction de l'ennemi.

Elle cacha longtemps son mépris et son mécontentement envers le roi des hêtres à lances. Elle le flattait du revers de son corps, à rebrousse poil. La nuit, elle se détachait psychologiquement (à défaut de le pouvoir physiquement) de la planche à savon et s'imaginait l'Héroïne d'une scène plus que défoulante. Le roi par terre gémissait de crainte devant le Savoir, la Puissance et l'Endurance de China. Peut-être avait-elle donc enfin touché le but ultime de sa quête, la raison pour laquelle elle voudrait se battre... Et puis non. Zut de zut de zut de zut de flûte! Ce serait trop facile d'écraser ce roi minable. Elle devait se consacrer à une cause plus noble, digne de son rang.

Tout d'abord, il fallait s'échapper, fuir une réalité trop réelle pour être irréelle. Et c'est là que tadadam... intervenait l'objet magique: la revue Playgirl Religieux que China gardait dans sa poche. La cuillère à thé glissa la précieuse revue entre les pattes de son gardien, chez lequel elle avait observé un penchant pour la pornographie religieuse. Le malheureux ne put résister à la page des ostensoirs déjà léchée par les Ursulines. Surtout cette odeur de couvent qui s'y était subrepticement infiltrée...

-Ahhhhhhh! (je vous épargne les détails)

 

 

chapitre à illustrer

chapitre W

 

La grande cuillère

 

China profita de ce que la gueule de son gardien était ouverte pour y insérer les liens qui l'emprisonnaient. Elle assena ensuite au pauvre innocent un coup plus que bien placé entre les deux narines. Les narines gonflèrent, gonflèrent, gonflèrent... Le gardien s'éleva un moment puis fut emporté au loin par une faible brise, entraînant à sa suite China qui mordit langoureusement le bras gauche de l'obsédé religieux. D'un coup, ce dernier resserra les dents, rompit la corde, laissant ainsi à China une liberté notoire.

China frappa deux coups sur un piano qui passait par là par hasard. Un homme-orchestre en sortit, qui lui prêta un parachute. Ravie de cette coïncidence prévisible, China tendit à l'homme un morceau de fromage au citron.

Le hêtre à lance fondit comme un enfant en larmes.

Le piano l'avala.

China, souriante, atterrit sur un tas de détritus. De plus près, on pouvait remarquer que c'était du fumier. Ça puait. Beaucoup.

L'avocat, à qui le tas de purin appartenait, lui tomba sur le dos à bras raccourcis. Furieuse de tant de brutalité, de cet accueil désolant, China lui assena une horde de compliments auxquels cet hurluberlu n'était pas accoutumé. Pris de panique, l'avocat, à moitié mûr, devint soudainement transparent. Des rideaux se greffèrent à son indifférence. Avant qu'un dialogue ait eu une chance d'exister, l'avocat ferma ses persiennes. Le volet-communication était clos.

Instinctivement, China aboutit dans une magnifique cuisine campagnarde. Une odeur de fumier régnait en maîtresse absolue. Des plats étaient éparpillés ci et là, en ordre bordélique. Sur un mur se bataillaient des ustensiles contre un féroce rhinocéros. Une cloche sonna la mi-temps. Le rhinoféroce regagna l'angle gauche du ring et se fit éponger les aisselles par un jeune garçon en fleurs. Les ustensiles, froids, rigides, fiers et un peu cabossées, se roulèrent dans la dignité.

-He, oh! Y'a personne?

Personne ne répondit pas, occupé avec la bonne dans une pièce adjacente.

-He, oh! Y'a quelqu'un?

Quelqu'un ne répondit pas, occupé avec le rhinoféroce dans un coin.

-Merdre!

-Ouais... répondit quelqu'un qui venait de comprendre qu'on le cherchait.

-Euh hum... China se sentait toute petite devant cette assommante cuillère d'acier intoxicable.

-Salut toi, qui te sens toute petite devant cette assommante cuillère d'assiette incroquable!

-Sa... sa... sa... sa... luuuut... ,bafouilla China, qui se sentait toute petite devant cette assommante réalité de cuillère d'assez intolérable.

-Tu cherches du travail? questionnèrent des yeux imposants.

-Euh hum... cafouilla China qui se sentait venir une envie de se sentir un peu plus petite devant cette arrogante cuillère d'amère destinée.

Sans perdre un instant, China se retrouva, serpillière en main, à quatre pattes, au pied de la majestueuse cuillère magique.

-Frotte, frotte, pourvu que ça brille, pourvu que tu frittes, frattes, frottes.

Ainsi elle frotta, frotta, frotta pendant des heures et des jours et des semaines et des mois et des années. Puis, elle s'aperçut que le temps passait, qu'elle avait acquis assez d'expérience dans l'art de frotter pour savoir que jamais, elle ne voudrais se consacrer à cette cause. Elle releva le nez qu'elle cogna contre... contre... contre un grand bol de potage où elle glissa les narines. Euh hum...

 

 

chapitre suivant

Y'a plus d'saison

 

Le vent tournoyait. Le bitume sentait le caoutchouc brûlé. La terre se faisait une beauté. Son maquillage débordait. Elle s'était beurrée de rouge à mer et de bleu à ciel. La marmite sortait de ses langes sur un petit feu de bois bachelardien. L'âne (il y avait un âne) bêlait comme une vache bleue. Le soleil était d'encre et les lumiolles de grougrou sauvageaient les parterres rebelles des armées pacifiques. Le Scratipoind s'éveillait.

Les herbes de la conscience chatouillaient les arbres excités d'une compassion éphémère. Le givre et la grive sommeillaient dans les yeux glauques et perdus d'une abeille lointaine. Sur les boulets se dessinaient des morceaux de pain. Des miettes de sagesse jutaient sur la vide plaine. Le Scratipoind s'éveillait.

Les oisillots rouspétaient des coliques baveuses dans l'air de le dire et de le faire. Les raquettes sauvages frappaient les skieurs. De là-haut, sur la butte, le lion escaladait les années. Les éclairs des lampadaires aspiraient des éléphants tandis que les kikilofouques papaoutaient une fredaison délambiquée. Le Scratipoind s'éveillait.

Étonnée, China leva les yeux.

Le Scratipoind s'avançait. Ses pas résonnaient aux orteils des mélancolies douloureuses. China. Sa peau spasmait une musique d'ivoire sur un tambourineur acharné. Les pores démantibulaient ses sensations graves de toiles ouvertes aux fuites de la folie. China.

Le Scratipoind s'avançait. Son pas résonnait aux orteils des mentales digestions. Ses orteils noirs, son talon noir, ses articulations noires, sa plante de pied noire. Il écrasait tout tout tout sur son dépassage. Le vent, le bitume, la terre, la marmite, l'âne, le soleil, les lumiolles, les herbes de la conscience, les arbres, le givre, la grive, l'abeille lointaine, les boulets, le pain, les miettes de sagesse, les oisillots, les raquettes, les skieurs, le lion, les éclairs, les kikilofouques... China s'était cachée. Son acier trempait encore dans la soupe. Le potage était cuit. 9; 9;

 

 

chapitre VI

Le passage au présent

 

China n'osait pas ouvrir les yeux. Son nez encore humide reniflait la douce marmite. Sur ses épaules pesait l'ombre noire. L'ombre du Scratipoind.

Le marmiton léchait ses antennes.

La soupière attendait. Sur le rebord de la fenêtre où étaient venus se percher des oiseaux bleus, une tarte bleue chantonnait un air de cirque. Pom pom pom pi dou di dam... La la la la la... Boum boum bi dou...

Sur le silence régnait la douleur du calme sévère et inquiétant. Un air de cercueil planait dans la cuisine. Le Dagobert d'or mi-massif-mi-toc semblait avoir enfoui ses défaites au creux d'un pied de folie. Le lit de la rivière avait maintenant deux étages. La superposition des caractères fuyait de peur d'être bien. Une poule traversa la cour, la tête sous le bras. China n'osait pas ouvrir les yeux. Le spectacle, désolant! Le clown rate toujours son numéro. Le lion bouffe la tête du dompteur. L'amazone tombe incessement de cheval. Les trapézistes se pètent la gueule. L'acrobate s'assoit à cheval sur son fil de fer tranchant. L'avaleur de sabres s'étouffe en buvant un verre d'eau. La femme à barbe se montre nue. Les singes ne font plus rire que les idiots. Les enfants pleurent. Les parents dorment, sont saouls ou se cachent dans des coins sombres. China n'ose pas ouvrir les yeux. La tasse de thé est trop dure à avaler. Ne parlons pas de la soupe.

L'infâme cuistot encore sommeille (il sommeille toujours). L'infâme cuistot sommeille encore (toujours il sommeille). Le cuistot infâme sommeille toujours. Il dort. Dort-il? Dort-il en sommeillant ou sommeille-t-il uniquement? Il ne dort pas. Ne dort-il pas?

China n'ose pas ouvrir les yeux. La soupe est tiède. La graviolette trône sur une chaise sceptrée. Les légumiolles tournettent dans la populace de bouillon limpide. La soupe est tiède. Le doigt du sceptre fait tourner les yeux du bouillon. Les idiotes nouilles s'entortillent et China se souvient. Elle se souvient du temps où tout était possible, où sa vie de cuillère avait encore un sens, où l'avenir lui appartenait. La beauté des odeurs moites l'enivre. Elle s'égare, elle s'échappe. La soupe. Potage universel des âmes affamées. Horreur des petits ventres. Raison de vivre? China doit-elle se battre pour l'honneur de la soupe? Le bouillon refroidit. China a froid à la tête. La soupe est morte.

China se mouche avec le revers de la tête. La morve coule sur le métal sale, imbibé de soupâsse acariâtre. La morve coule et se morfond. La morve renifle la saison, se renfloue et puis revient. La morve se morve de morver encore. La morve dégouline comme des règles d'or. La morve pend comme des enfants restés au froid. La morve salée rebondit comme un élastique pâteux, comme un dictionnaire à moitié mutilé, comme un mot sale écrit sur les fesses d'une reine. China avale sa morve. Comme de la plasticine diluée dans du vinaigre sale. Et qui se met en motons. La morve se noue dans l'oesophage, se coince, remonte à mi-chemin entre la bouche et le nez, redescend, remonte, se bloque, s'étouffe, redescend, se coince, se met en boule, se recrache. C'est salé comme la soupe. Un peu plus que la soupe. Mais c'est meilleur. La morve gît, encore vivante aux pieds de China, sur le plancher crotté de la cuisine. China jubile. Elle dénoue son baluchon et délicatement y dépose son nouveau trésor. Elle l'insère à la page 65 du Playgirl Religieux, une page anodine, sans intérêt pour une cuillère.

 

 

chapitre VIII

Ce qu'il advint du cheveu oublié sur le chemin lorsque China fut faite prisonnière par l'armée de hêtres à lances

 

Non, China ne se battra pas pour la soupe. Elle regarde une dernière fois les yeux qui implorent sa pitié dans le bouillon. Non, elle ne se battra pas pour la soupe. Elle refuse catégoriquement... La soupe lui fait un clin d'oeil et, arrive tout-à-coup un cheveu sur la soupe. China reconnaît immédiatement LE CHEVEU qu'elle avait laissé sur le chemin lorsqu'elle avait été capturée par les hêtres à lances. Vite, elle dégage le cheveu du potage. Elle le prend, le secoue, le flatte, le lèche. Le cheveu rougit. Elle l'amène à part. Lui parle doucement...

-Alors, où étais-tu? Qu'as-tu fais? Comment es-tu arrivé jusqu'ici?...

-Wôôôôôôô... minute! Pas tant de questions! Je vous raconte tout, chère Comtesse, chère Baronne, chère Princesse, chère Reine, chère Impératrice, chère Donzelle. Lorsque vous fûtes amenée par les armées des hêtres à lances, je me fis piétiner maintes fois. Trop invisible, personne ne me remarqua et je vous perdis de vue. Fort heureusement, un charretier des plus nobles passa à la tombée de la nuit et s'arrêta pour faire un somme. Je profitai de l'obscurité pour me glisser gentiment dans le crin du cheval (qui était une jument alezane). La route était cahoteuse et je m'endormis.

Le cheveu fait ici une pause. Il cherche un mouchoir dans sa poche mais n'en trouve pas. Il se mouche sur le revers de sa manche. La morve coule un peu sur ses pieds et ça le gêne que China puisse voir ça. Il s'excuse et China le lèche. C'est salé.

-Continue...

-Je disais donc que la lune trop féroce m'avait dévoré, me prenant pour un vers luisant. Quand la malheureuse s'étouffa, je fus expulsé promptement et j'attapis sur un tapis volant perse. Grâce à la terre! je ne me fis point remarquer. Je me faufilai ensuite entre les brins du tapis. Et c'est un pur hasard si un des fils, jaloux de mon extrême beauté, me poussa hors de l'embarcation et que j'assoupis dans la soupe où vous me vîtes...

-Oh! Quel récit époustouflant! Tu dois être bien fatigué après toutes ces heures de péripéties! Viens avec moi...

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chapitre IX

Le Chinois

 

-Un peu d'air frais, ça fait du bien.

-Oh oui, surtout, sortir de cette infâme cuisine où... (China hésite).

-Où quoi? demande le cheveu.

-Où ça pue.

Ils se promènent. Ils ne savent pas où ils vont.

-Où allons-nous? demande le cheveu.

-Je ne sais pas. Nous ne savons pas, ni l'un, ni l'autre. C'est écrit un peu plus haut.

Ils vont, clopin-clopant, bras-dessus-dessous, copin-copine, sur un petit chemin étroit en forme de lacet de patin. Au bout d'une demi-journée de marche forcée, ils se trouvent nez-à-chapeau avec un petit, mais tout petit petit, petit Chinois. Le Chinois s'excuse de ne pas les avoir aperçus.

-Je m'excuse de ne pas vous avoir aperçus.

-Bon, ça va pour cette fois, mais ne recommencez plus, dit le cheveu sur un ton à la fois mièvre, ironique, enchanteur, envoûtant, sarcastique, parodique, moqueur et intéressé.

-Merci, répond China.

À ce nom, le Chinois embrasse la cuillère entre le manche et le coeur. Il lui lèche le dos et arrose ses pieds d'un mélange onctueux de rares parfums. China le regarde, avec de grands yeux (elle avait mis ses petits yeux dans son baluchon). Ses sens n'en finissent plus de se bouleverser et elle tombe à la renverse, sur le dos du cheveu, qui crie, qui crie, qui crie et se met à japper, à aboyer, à fumer, à se suicider. Le Chinois ricane doucement dans ses mains noires.

 

 

chapitre J

Le maudit Alibab Atroce

 

Le soleil déjà pointille la ligne d'horizon. Les moutonnages en haut en haut réveillent les souris des grises mélancolies. Le Chinois murmure quelques mots aux orteils de China. Ces derniers haussent les épaules. Le gros orteil du pied gauche montre les dents, aiguise ses crocs et prend une bonne bouchée dans le nez du Chinois.

-Ayoyeyiyo! soupire le visage du Chinois.

Ses doigts se crispent. Il jure en chinois, ou en japonais, de toutes façons, c'est du pareil au même pour la petite China. China sourit. Ce Chinois a l'air sympathique, tout de même. Elle lui sourit gentiment, comme ça... Et elle lui dit "vous" et elle est polie. Elle le regarde et plus elle le regarde, plus elle observe que le Chinois n'est pas jaune du tout. Il est entièrement noir. Entièrement. Il dit qu'il s'appelle Alibab Atroce. Elle le croit. Elle fait bien, parce que c'est vraiment son nom. Un sale nom. Un nom noir de suie comme ses mains, son corps, ses pieds... son pied gauche est rouge.

China fixe ce pied rouge et elle pense un moment à la soupe, à l'odeur de la soupe, au Scratipoind. Au noir Scratipoind. L'immense pied noir au cerveau dégonflé. Le Grand Scratipoind... Le Scratipoind... Ah!

Elle demande au Chinois:

-Pourquoi le gauche est rouge?

-Pourquoi que quoi est rouge?

-Votre pied gauche...

-Euh hum... c'est une histoire vieillotte. C'est à cause du Scratipoind...

À ce nom, China s'écrapoutit. Elle fait une grosse tache de sang gris sur le tapis (ils avaient tous deux marché jusqu'à une coupole parsemée de graines de tapis. Le cheveu était mort, suicidé (c'est écrit un peu plus haut)). China n'a pas honte du tout, et pour le prouver, elle le crie haut et fort:

-Je n'ai pas honte, pour le prouver, je le crie haut et fort: "je n'ai pas honte, je n'ai pas honte".

Le Chinois la regarde, lui fait un clin d'oeil. Il en pince pour le Scratipoind autant que China. Ils se le partageront. Enfin, c'est ce qu'il croit.

China pince le Chinois et le Chinois bêle. China veut l'égorger mais avant elle veut savoir ce qui est arrivé au Scratipoind.

-Qu'est-ce qui est arrivé au Scratipoind?

-Le Scratipoind? Quel Scratipoind? demande le Chinois qui a soudain perdu la mémoire.

-...Vous venez tout juste de m'en parler...

-Oui, probablement, mais je viens de perdre la mémoire, un mauvais courant sans doute...

-Et, parfois vous la retrouver?

-Mais qui?

-Ben, votre mémoire.

-Ma mémoire? Pourquoi faut-il que je la retrouve?

-Ben, euh hum, vous venez de me dire que vous l'aviez perdue...

-J'ai pas perdu la mémoire.

-Alors, parlez moi du Scratipoind.

-Le Scratipoind, mais qu'est-ce? Et vous, petite insolente, qui êtes-vous et que faites vous avec moi?

-Je suis China, cuillère de nature et future Héroïne de profession.

-Allez-vous-en, saleté de saleté!

Et le Chinois fait lui-même trois petits tours et puis s'en va. Avant que le Chinois se volatilise complètement, China observe qu'il était devenu entièrement vert... sauf les cheveux qui étaient bleus.

 

 

chapitre précédent

Merci à notre commanditaire officiel

 

China reste pensive. Elle se retrouve seule, au beau milieu de cette coupole parsemée de graines de tapis. Au-dessus de sa tête dansent des peintures sauvages. Elle le dira un jour à quelqu'un. Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Elle repense aux Ursulines, à leur curé, aux pompiers, au Scratipoind... Ah! Le Scratipoind, quelle créature! De la force, du pouvoir! De toutes façons, ça, elle l'a déjà. Ce qu'elle veut, c'est une cause à défendre. Une bonne cause. Une maudite bonne cause!

En attendant de trouver la perle des perles des causes à défendre, elle ouvre un contenant aux graffitis barbares. Elle se verse un peu de rien. Elle boit tout d'un trait. Une commandite de Stéfanie-Myléna.

Une bulle d'air entend voler une mouche. La mouche se cloue sur du verre bleu qui se brise. La main sur le verre, China saigne. Elle se rend compte que c'est la deuxième fois qu'elle perd du sang aujourd'hui. Elle lèche sa plaie. C'est bon. Elle en reprend encore. Une commandite Stéfanie-Myléna.

Et elle planifie son avenir. Un jour, elle sera l'Héroïne nationale que toute l'humanité attend. Un jour. Pour le moment, ses traits tirés annoncent une pause commerciale. Une commandite Stéfanie-Myléna.

Son ventre s'ouvre. Un écran géant en sort. Une commandite Stéfanie-Myléna. Les rayons cathodiques émis percent les yeux d'un serpent à sonnette. Le reptile s'entortille, déglutit son repas: deux Hambourgeois et une Bruxelloise. Une commandite Stéfanie-Myléna. China dort. Son oreiller en duvet d'oie du Canada épouse parfaitement les courbes lisses de son minois angélique. Un jour elle sera dictatrice. Une commandite Stéfanie-Myléna. Sur son trône trônera avec elle un trésor de mille et un Empires. Une commandite Stéfanie-Myléna. Devant China défilent des images exceptionnelles d'une nuit d'hiver. C'est l'été. Une commandite Stéfanie-Myléna. Elle dort. Une commandite Stéfanie-Myléna. Du Manoir éloigné viennent de petits cris. Une commandite Stéfanie-Myléna. Une peur existentielle sourcille du sourcil. La plaine de cris durs et froids s'engrogne. Une commandite Stéfanie-Myléna. Le jus de pêche s'empêche de dormir. Une commandite Stéfanie-Myléna.

China, frénétique, rêve en silence au lendemains étourdissants d'une nuit d'escargot. L'escargot en question traîne sa traîne de bave amère sur la peau miroitante de la cuillère en sueurs. Une commandite Stéfanie-Myléna. Ça chatouilline. China espère. Ça chatouilline trop. Elle rit. Son sourire brillant éclate de beauté. Son haleine fraîche à la pâte connue. Une commandite Stéfanie-Myléna. Elle passe une nuit plutôt bleue. Une commandite Stéfanie-Myléna.

 

 

chapitre à supprimer

Un peu de sentiments

 

Et elle s'ennuie toute seule dans ses rêves trop longs.

 

 

chapitre XIIIIIIIII

La deuxième route

 

China s'éveille en sursaut. La sueur de son front la noie. Elle frappe deux coups sur un piano qui passe par là. Un homme-orchestre en sort et lui tend une bouée de sauvetage. Elle la passe autour de son cou. Ça lui va assez bien. Elle cligne de l'oeil. L'homme disparaît en jouant de l'harmonica. China reconnaît le plafond de la coupole. Le tapis a poussé. On peut désormais tenter de définir sa couleur. Entre le bleu et le bleu. Quelque chose à la fois obscur et clair. Brillant et terne. Un beau tapis. Elle pleure. Elle rit. Elle s'en fout. Complètement. Elle rit, elle délire. Le Scratipoind, le cheveu, la vie, la catapulte, l'avenir... China ne sait plus rien de rien. China s'en fout. Le plafond de la coupole tourne et tourne et tourne et tourne... comme une mer de cris perdus sur un soleil brisé.

China rit. China rit. China rit. Rit et rit et rit... Elle crache sa joie dans le vent qui la gifle. Ha ha ha ha ha ha ha ha ha ha!!!!!!! L'écorce de ses yeux brille de larmes. La cuillère joyeuse est toute tordue. Des bosses apparaissent sur ses doigts glacés. Elle est si heureuse, si gaie! Rien ne peut l'empêcher de s'esclaffer. Elle se sent si libre dans ce vent gelé. Elle tousse, elle tousse, elle rit, elle s'étouffe, elle tente de se calmer. Mission impossible. Le rire mêlé au vent l'étrangle. Elle suffoque. Elle pleure. Ses poumons se gonflent in extenso, se vident et crachent. Les ventricules de son coeur pistillent. China panique. Elle ne rit plus, elle gémit, elle gueule avec sa grande gueule. Les parois de son corps bosselé font comme un moteur rouillé qui veut démarrer. Sur ses tempes, China sent le vent qui fouette de l'intérieur. Elle tousse, tousse, une grosse boule de feu encombre sa gorge, racle à fond l'oesophage et ressort d'un coup sur le bleu tapis de la coupole. China tombe, se cogne la tête sur le piano qui n'avait pas suivi l'homme-orchestre, et les démons de la nuit viennent encore lui dire salut!

C'est le bonheur qui lui fend l'âme à coup répétés d'âcres haches sur le foie. Le métal luit dans la nuit cristalline. China est l'Impératrice des rêves indistincts. Sa peau grise ravive les brasiers éteints depuis trop d'années. Le Diable l'observe sur son trône d'Ange séduisant. China, humble devant tant d'honneur, cache son visage sous un édredon qu'elle vient de trouver dans le piano à pattes. Il fait bon. Il fait chaud. Le duvet caresse ses pensées et China jubile. Ses souvenirs encore brûlants écrivent son futur. Qu'il faille penser toujours à l'allée de grands pins, à la soupe bouillante, au fil-à-couper-le-beurre... Souvenirs, souvenirs...

L'intensité vive des flammes diaboliques fleurent sa peau de baisers horribles. Belzébuth, zut de zut, a l'oeil ouvert. L'ouverture, le focus, le zoom, l'intérêt évident qu'il porte à la cuillère rebondit en fusée spéciale-spatiale. La langouste langoureuse ondule sous ses jambes. L'haleine craintive de China halète ses désirs. Le Maître des Enfers se lèche les babines. La lèvre humide, China est gourmande. Elle croque dans la pomme les pépins amers, le sucre de la moelle onctueuse l'excite. Le Diable boit l'alcool des bassesses spectrales. La tension monte, fait un tour, remonte, redescend, vaguelette entre les deux. Les yeux de China picotent, picoti, picota. Le soufre insuffle un passage dangereux. China n'en peut plus. Son cerveau disfonctionnel pour l'instant chavire en eaux troubles et s'éteint au contact du froid liquide pur. Elle s'éveille.

Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière...

 

 

chapitre X

la décadence

 

... Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière... Elle ouvre tout grand les yeux, s'entortille les doigts, se raidit les pieds, s'humecte les lèvres, se pince le coeur, se lèche le dos, écarquille le rideau de ses cheveux sales...

China dégobille. L'excitation qu'elle avait éprouvée la nuit dans ses rêves n'est rien à côté de l'extrême délire qui lui fait tourner le creux et le dos. Les exhalaisons des premières pousses de tapis pénètrent ardemment les pores de sa robe d'acier. China est conquise. Devant elle se dresse une ombre à la fois terrifiante et familière...

Partant du sol, des orteils sensuels rythment en cadence un air radieux de Tob Bylan. Comme une pierre qui roule, les ongles sans mousse, seule transparence, éclatent de beauté sur le fond terne paysager. La plante noire murmure quelques paroles. The times they are a-changin'. China sent en elle monter la voix grave et profonde du Scratipoind. Helvetii jam per angustias et fines Sequanorum suas copias traduxerant et in Haeduorum fines pervenerant eorumque agros populabantur. Le Scratipoind n'est pas si bête que ça. Il a appris par coeur l'histoire des migrations helvétiques en latin. China tremble sous tant de savoir. Le Scratipoind n'a pas que l'intelligence. Dans ses moments de repos, il se plaît à cultiver un physique plus que séduisant. Les muscles de sa cheville démontrent une sensibilité à la fois naturelle et plastique. China chavire.

Le Scratipoind s'avance de son pied noir et menaçant. Le sol sous son poids traverse le plancher. Le magma frénétique, ami intime de China par le biais de Belzébuth, vient asperger le noir pied de mille et un feux de guerre. Le Scratipoind, grognon, repart en courant avec dans ses yeux une lueur de méchanceté et l'odeur du futur. China ne paie rien pour attendre. Elle ne paie rien puisqu'elle n'achète rien.

China, seule dans un coin, pleure en silence tout l'amour qu'elle a pour ce pied d'athlète, son héros, son modèle.

Le Scratipoind poursuit sa route en écrasant tout sur son passage. Il grabuge. Il rage. Il porte drapeau noir sur sa peau noire. Pavillon noir dans son âme égarée.

China le regarde s'éloigner. Il a l'air si déterminé, si angoissé, si possédé, si déterminé, si angoissé, si possédé, si... si seulement elle pouvait lui parler! Elle lui dirait qu'il est noir, que son corps entier n'est pourtant qu'un pied, qu'il n'agit pas comme un pied, que c'est plutôt elle qui agit comme un pied, qu'elle en a deux, qu'il est ci et qu'il est ça, qu'il a l'air si déterminé, si angoissé, si possédé, qu'il a fait elle ne sait quoi à un Chinois qui a le pied gauche tout rouge, qu'il est celui qu'elle attend, qu'il est intelligent et beau et tout et tout.

 

 

chapitre intelligent

Le rêve rouge

 

Déçue un peu de la performance crapuleuse du Scratipoind, China défonce une porte, porte un costume de clown, cloue un clou sur un mur, murmure des hippopotameries à un pinson voyageur et s'écrase un pot de yogourt sur la tête. Encore, elle s'écrapoutit sur le sol. Elle ne sait plus où elle est. Sa jupe toute tordue sèche ses pleurs en silence. China est joyeuse, saoule de vie et d'amour déçue. Elle veut que la rencontre avec le Scratipoind n'ait jamais eu lieu. Elle s'imagine un nouveau fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée, tout frais, tout neuf, avec quand même un petit mauvais caractère pour pouvoir passer de belles nuits. Le fil se tend, s'écoutille, se détend, apparaît. Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée nouveau cru est tout oreille, tout coeur, tout cerveau, toute tête, tout fou, tout flamme, tout brûlé à écouter le récit que China veut lui conter. Elle dit que c'est un rêve qu'elle a fait. Il ne la croit pas. Il dit que c'est quelque chose qui lui est arrivé avant que l'histoire commence, avant que China rencontre le premier fil-à-couper-le-beurre, avant de rencontrer le Scratipoind. China ne veut plus raconter son rêve. C'est le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée qui lui raconte ce qui s'est passé...

... China tout de go allait par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai les guérilleros déambulaient sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balançaient mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondra la face en plein ciel, un couteau en plein coeur. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit: "libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire". Mais la petite cuillère en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle lui dit: "si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu". Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste. Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... à suivre

Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée croit qu'il en a assez dit. Il est jaloux, de toute évidence. Il ne peut concevoir qu'un couteau et une cuillère prennent le temps de se payer du bon temps. Un couteau et une fourchette, ça passe encore... mais une cuillère et un couteau, il y a là de quoi fouetter de la crème.

China veut savoir la suite de son rêve. "Mon rêve, mon rêve, mon rêve! Je veux savoir la suite, la suite, la suite tout de suite!" Le fil-à couper-le-beurre-saveur-améliorée se tait. Il sort de sa poche la clé du bonheur. La seule qu'il possède. Une bien fragile clé en peau de malheur. Une clé faite de rien. D'un peu de simplicité. China change ses yeux. Avec des yeux bleus, on voit mieux. Le fil-à-couper-le-beurre-saveur-améliorée, d'un air humble et solennel, lui tend le précieux objet magique. Maintenant que China a la clé du bonheur, elle n'a qu'à trouver le bonheur pour le déverrouiller. Elle entoure tendrement de papier mouchoir usé (le seul qu'il lui reste) le précieux trésor qu'elle range romantiquement dans son baluchon à côté de la page 65 du Playgirl Religieux. China renoue son grand mouchoir qu'elle redéguise en baluchon. Elle berce son fichu dans ses bras, comme on berce une poupée sans cheveux.

China trouve que sa quête de cause commence à se définir. Elle cherche désormais le bonheur. Lorsqu'elle l'aura trouvé, elle jugera s'il est nécessaire de battre des oeufs en neige. Elle ne devra pas oublier les chandelles, signe inhumain des années dangereuses qu'elle aura passées et repassées sur une vieille planche à repasser si personne n'est passé par là une fois de plus ou de moins que le loup sera haché devant un écran bleu d'où éclate un jet phosphorescent frappé d'inanition. Ne relisez pas cette phrase. China rigole sous une gondole volante. Destination: le SUD!

 

 

chapitre __

L'inattendu

 

China tout de go s'en va par monts et par vaux. Par une belle matinée du mois de mai, les guérilleros déambulent sous les palmiers dont les têtes chlorophylliennes se balancent mollement au gré des souffles ailés des coléoptères frugivores. Soudain, un guérillero s'effondre la face en plein coeur, un couteau en plein ciel. Pauvre couteau, se dit China, il va mourir noyé dans un bain de sang qui, manquant d'oxygène, va l'asphyxier. Elle se précipite, bondit sur la poitrine du vilain guérillero et tire tire tire de toutes ses forces de petite cuillère courageuse, ce que voyant, un des guérilleros lui balance une grenade en pleine face. Il s'enfuit, il s'enfuit, ce qui est déjà quelque chose. La petite cuillère n'a que le temps de coincer la cuillère de la grenade afin de retenir en son sein ces souffles infernaux qui sinon étêteraient tous les palmiers et équeuteraient tous les coléoptères. Sans bout c'est pas l'boute! La cuillère rusée lui dit:

-Libère-moi! Je suis prisonnière de cette grosse grenade ventrue. Que faire, que faire, aide-moi... sois solidaire.

Mais la petite cuillère (qui n'est pas si petite que ça!) en a plein le dos des jérémiades, d'autant plus qu'elle commence à trouver beau le couteau. Elle dit à la cuillère-grenade:

-Si je te libère, je te tue et moi aussi. Ce n'est pas la liberté ou la mort, c'est la liberté égale la mort. Tu es mal partie dans la vie, voilà ce que c'est de ne pas étudier et de te précipiter dans le premier emploi venu.

Elle l'abandonne à son esclavage rusé et tire tire sur le couteau pâlissant. Enfin un flot de sang les recouvre. Le guérillero rend l'âme et tout le reste (à qui?). Vite vite vite ils courent à la mer, rutilant, et nagent de conserve. Les muscles fins et arqués du couteau frôlent les courbes intelligentes de China, le sel cristallise leurs patines. Des éclats de lumière s'ébattent dans l'azur océan... À suivre toujours le courant, ils arriveront quelque part un jour.

Sur les rives, des poissons émerveillés brillent sous des parasols dénudés d'intelligence. Ils regardent s'éloigner la drôle de paire entortillée, le couteau enroulé sur le manche de la cuillère, la pointe enclavée dans le creux de l'âme de la cuillère. Une symbiose. Un grain de sable dans une forêt vierge (ou à moitié). Un australopithèque en guerre contre l'évolution. Deux pois chiches dans un somnifère. Une commandite Stéfanie-Myléna.

China sommeille un peu, embrassée des contours avantageux du couteau. Les douces vagues la font dodeliner. Dodelin-dodelin. Elle souhaiterait en ce moment avoir au moins un petit grain de pistil qui puisse la réconforter dans sa quête du bonheur. Le couteau la chatouille. Elle rit. Hi hi hi hi... Brave China! Toujours prête à faire une folle de toi! Chantons, chantons, l'hymne à la cuillère à thé passée à toutes les sauces. Mais vous n'avez encore rien vu... il paraît que certaines sauces sont plus épicées que d'autres.

 

 

chapitre CX

La sauce au miel

 

China se colle au manche du couteau, s'y pend, s'en fait une écharpe. Elle le lèche bien comme il faut partout où c'est doux. Dans l'écume des vagues ruisselantes chante un poisson du Paradis. Son chant, hymne à la fidélité, englue China et le couteau dans une nuit éternelle. C'est la nuit. Il fait noir. Il fait même sombre et pas clair du tout. C'est la nuit. Il fait clair et pas noir du tout dans le coeur de China. Elle se serre encore contre la joue mouillée qui l'accompagne. Dans un silence irrévérencieux, ils se regardent et rougissent, ils s'appuient l'un sur l'autre, comme une béquille s'appuie sous une aisselle pour soutenir une jambe perdue qui risque de se détacher du corps auquel elle est accrochée par un seul ligament. Les deux colombes s'empoignent ardemment, s'enlacent, s'étouffent, s'étranglent, se froissent, s'oppressent, s'attachent, se bandent, se bloquent, se bouclent, se coincent et s'enfoncent dans un gouffre sucré et gourmant. Le couteau ajuste son tir, se gêne, s'entortille, s'empêtre dans son intimité. China contracte son encolure, se pompe, respire, se colle, se colle, se colle comme une pomme à la mélasse. Son métal brillant se confond avec celui du couteau. Ils se frottent pour mieux briller, se calent avec l'impression qu'entre leurs peaux moites s'imisce un sirop de maïs tiède et mièvre. Leurs âmes, comme emportées par un bain tourbillon, s'envolent avec les queues des poissons multicolores.

China s'enfonce dans les yeux glauques du couteau et lui promet un avenir rose et mou. Le miel de leur vie campera sous leurs désirs.

Il est impossible pour China d'être le moindrement heureuse. Son incapacité se rit d'elle au sud de son nombril. Il y fait beau, une plage grandiose avec palmier et vagues de sable, mais il y manque le parasol fantastique du bonheur et du désir.

 

 

chapitre R

La sauce aux oignons

 

China relève un pan de sa jupe imbibée d'eau salée, le tord et éponge la larme au coin de son oeil. Un sanglot court fait trémousser une épaule. Et puis une autre et encore une autre et bientôt, c'est une danse d'épaules avec sourire à l'envers. China pleure. Elle pleure tant que le niveau de l'eau se met à monter monter monter. Le couteau l'observe, sidéré. Puis il la tient, la serre, tente d'apaiser ses douleurs psychologiques, s'interroge.

Un oignon passe par là.

avant-avant-propos

 

 

Avertissement

 

L'avant-propos que vous aller lire contient des scènes de violence. Si vous êtes quelque peu fragile du coeur, préparez vos diachylons et percez un trou dans le trottoir.

 

 

chapitre R

La sauce aux oignons

 

Un oignon, dis-je, passe par là et s'interroge.

-Je m'interroge, dit l'oignon.

C'est ce que je vous disais.

L'oignon traîne sa patte pour mieux la faire saigner. Hier, un automobiliste en colère l'a frappé avec une poële à frire enduite d'huile de cacao moisie. L'oignon sacre en oignon. C'est un langage qui pue.

China, déjà en larmes, fait gonfler les flots de plus belle. Le couteau, planté là, désespéré, ne sachant que faire, tente d'analyser la situation plus que dramatique. D'un côté se trouve un oignon blessé qui est là on ne sait pas pourquoi, de l'autre côté, une cuillère, fragile émotivement, tente l'expérience de sa vie: faire déborder l'Océan. Le couteau prend les paris.

Les trémoussements de China se font de plus en plus morbides. Elle se grise d'avoir la tête si tournante, si porte ballottante, si rageuse de l'intérieur, si... enfin! C'est la destinée... Elle sent venir dans son dos une ombre solide et ferme. Ses yeux palpent les pas lourds de conséquence qui martèlent ses larmes, ses haussements plaintifs d'épaule. Le couteau la regarde de ce regard inquisiteur qu'ont les maris trompés. Qui est-ce que? Quoi que c'est? What is that? Was ist dass? Kiu estis? Le couteau fume dans l'eau qui lui vient plus haut que le nombril, plus haut que le cou. Le couteau s'emboîte. Prend la piqûre et se met à se trémousser aussi, à geindre, à mouiller l'eau salé. China le prend près de son coeur, le lèche, fait briller sa carcasse de lune tendue vers l'avenir et dépose ses larmes dans le creux de son manche. Le couteau encore sans glotte grogne un peu. Ils vont se noyer d'une minute à l'autre. Ils font des bulles dans l'eau. China rit parce que les bulles la chatouillent. Le couteau s'identifie à la bulle que China tient sur le bout de ses lèvres, navire déserté par son équipage parti à la chasse aux aspirines marines. Sous-marines. Il pose sur China toute la gratitude qu'il lui doit. Il ne la laisse pas là trop longtemps, parce que China n'a pas un dos très résistant et la range à nouveau dans sa poche. La bulle éclate.

Le couteau ne respire que par à-coup. Il monte à la surface, comme un poisson roulant et il se rendort comme une cigale morte. China ne pleure plus. Elle rote. L'eau continue encore à monter.

-Arrête de pisser dans l'eau.

-Je ne pisse pas dans l'eau, répond le couteau.

Langoureusement, une langouste langoureuse passe entre le couteau et la cuillère puis repasse entre leurs yeux. Elle est suivie d'une trace opaque et orangeâtre.

-Allez, bois, c'est de la vraie.

-De la vraie quoi? demande China.

-De la vraie orangeade. Allez, goûte!

China, méfiante, toise la langouste. Le couteau prend une gorgée pour plaire à la langouste.

 

 

chapitre neuf

La sauce piquante

 

C'est de la sauce piquante. La langouste se tord les antennes, ce doit être une de ces langoustes-clown qui errent dans l'Océan. Le couteau rougit, tousse, s'étouffe, s'étrangle. Il veut crier, crier:

-Arrrrrrrrrrgggggggggg!!!!!!!!!!

 

China le frappe dans le dos, lui pince les fesses, le nez et les yeux, lui frappe la tête contre une fausse-baleine, lui rentre le doigt dans les oreilles. Ouf! Tout est à nouveau en place.

Le couteau sort une fière chandelle de sa poche pour l'offrir en bouquet à China. La langouste s'en va en sanglotant, la tête entre les pieds, piteuse. L'eau continue à monter. China désespère de trouver un jour l'échelle dont l'eau se sert. Bientôt, la mer touchera au ciel. Bientôt, ils ne pourront plus respirer. Bientôt...

 

 

chapitre G

Hé hé hé...

 

-Hé hé hé...

La langouste se réjouit. Elle se réjouit tant qu'elle arrête de pleurer. L'eau ne grimpe plus. China et le couteau se réjouissent. La langouste se fâche et pleure. L'eau se remet à grimper. China et le couteau sont désespérés. La langouste se réjouit, etc...

Ils sont encerclés d'un cercle assez vicieux et voyeur, par-dessus le marché! China l'intéresse. Il s'approche, resserrant son étreinte. La langouste rougit. La langouste roussit. La langouste éclate. Le niveau de l'eau, pourtant, continue son escalade. Le cercle n'existe plus, cependant.

China et le couteau nagent tant qu'ils le peuvent encore. China pointe devant elle une île en forme de baudruche, un caecum immense qui semble se dégonfler. Ils s'approchent de la terrible créature. China entend comme un souffle léger, une chute qui murmure des murs mûrs, comme un silence en robe de soie. De près, il est facile de remarquer qu'il s'agit d'une fausse-baleine, épouvantail à renards. Le couteau entreprend d'en faire le tour afin de se faire une petite idée. Sur le dessus du caecum, rien à déclarer. Nenni. Nil. Que la lisse pelure. Sur le flan est, cependant, une large fissure bée bouche bée.

-Oh! China, vient voir par ici.

Souriante jusque dans l'encolure, la cuillère se ramène au petit trot d'hippocampe. Vous auriez dû voir la brèche! Un puits ne laisse jamais autant d'eau sans surveillance, d'autant plus que cette eau sent la basse-cour. Et quelle basse-cour! Il faut trouver un moyen (ou un gros) de colmater tout ça. En cuillère responsable, China sort de son baluchon le manuel du parfait petit bricoleur.

-Alors, petite, ça vient cette information? demande le couteau submergé.

-Euh hum, je crois que je n'ai pas la page concernant les fausses-baleines... Peut-être qu'on peut essayer avec les instructions pour faire accoucher une trouifgulie.

-Je crois que nous n'avons pas tellement le choix, se résigne le couteau.

China empoigne la clé à molette et serre le mollet du couteau, qui crie.

-Ayoye!

China s'arme d'une aiguille pointue qu'elle garde toujours dans ses cheveux et pique le couteau.

-Ayoye!

China s'amuse comme un escargot gluant.

Le couteau crie.

-Ayoye!

Et la fausse-baleine retrouve sa forme initiale, toute recousue.

-Oh oh...

-Quoi?

-Regarde!

Et là-bas, à côté de la fausse-baleine est née une petite

fausse-baleinette avec une boucle sur la tête. Des larmes de vent déferlent sur l'Océan, emmêlées d'une bourrasque de rhume d'éléphant. Des guitares jouent un hymne barbare, des violons sanglotent sans glotte, grugent des termites violettes tandis que la grêle pèse dans le cou des fausses-baleines. On annonce un été.

-Pourvu qu'il n'y ait pas de printemps cette décennie, pense China.

Au loin, des aspirateurs crachent leur venin. China pense au printemps qu'elle déteste, aux Ursulines qui ont gaspillé leur vie, aux ronflements des tracteurs sur la côte; ses cellules s'entrechoquent sans trouver d'issue, se brisent, se consument puis se reforment de cette même enveloppe colorée que le vent laisse s'échapper sans remords. Jusqu'ici, rien n'est encore survenu; tout est arrivé. China n'est pas au bout de ses peines. Elle se réjouit.

Un cri, un cri affreux. Un cri tellement affreux que tous les affreux à la ronde accourent pour mieux l'entendre. C'est la toute jeune fausse-baleinette qui braille en braille. Elle est aveugle, ce n'est pas de sa faute; China n'aurait pas dû piquer si fort le couteau avec l'aiguille. Ce qui est fait est fait. Elle a réussi à se mettre à dos la fausse-baleinette et par conséquent, la fausse-baleine aussi. La fausse-baleine aboie, jappe, traînant une mauvaise haleine de chatte morte écrasée sur un canapé brun. China n'en peut plus. Elle sent derrière elle le martèlement marqué d'une ombre noire...

Les rives sont encore loin. Les horloges du ciel indiquent qu'il est l'heure d'aller se coucher. Les éclairs éclabousseurs font leur travail d'artiste tandis que s'habillent dans leurs loges des gros bouledogues sans queue et sans densité. Le pas.

Entre les nuages en furie qui masquent l'horizon, China reconnaît le Scratipoind.

 

 

chapitre XIV

Le roi soleil

 

Aveuglée par une intense luminosité, China se masque les yeux d'une main tremblante. Dans l'interstice de ses doigts, elle a encore une vue intéressante sur le Scratipoind. Le galbe du pied noir s'enroule sur lui-même, raisonne dans un tourbillon juvénile pour aller se perdre dans l'encolure d'une vague. China attend son Cavalier Noir. Les fausses-baleines, mère et fille, guettent la venue du grand pied d'un oeil mauvais (ou d'un mauvais oeil). Leurs fausses dents tremblent sous leurs claquements incessants. Sans le moindre remerciement pour leur fidèle salvatrice! Enfin, quoi! On n'a plus les fausses-baleines qu'on navet!

Le soleil couchant se fait de plus en plus agressif. La lune ne respire plus. Elle est morte dans un soulier mal peint. Elle a éteint toutes ses bougies et ne bouge plus. Une spatule se coince dans son oeil droit qui est croche. Une libellule traverse la mer sur une feuille de liberté. Des éclairs s'évadent d'un nuage trop lourd de conséquences et frappent un renard qui n'a pas eu peur des fausses-baleines parce qu'il est aveugle, sourd et dépourvu de nez. Les éclairs, éblouis, s'évanouissent dans un miaulement piteux. China supporte mal la chaleur qui la fait fondre. Le Scratipoind s'indigne, se renfrogne et se prépare. D'un seul élan, il s'élève bien haut, et retombe lourdement sur la plus grosse fausse-baleine. Étrangement, le niveau de l'eau se met à descendre et à redescendre, si bien que bientôt, China sent le sol visqueux sous ses pas. Le Scratipoind se relève et tombe par inadvertance sur le soleil.

 

 

chapitre deuf

La fausse-baleinette

 

La fausse-baleinette gît sur le sol où sont plantés les pieds de China et du couteau. Le Scratipoind a encore le pied dans l'oeil du soleil. Tout est sombre. Le Scartipoind est heureux. Il peut aller et venir à son gré. China tente de trouver un interrupteur. Le couteau palpe une espèce de ficelle, la tire et un store s'ouvre. Derrière ce qui était le store se tient une petite allumette qui brûle sans interruption. China s'en approche pour se réchauffer; depuis que le Scratipoind a le pied dans l'oeil du soleil, il fait froid. La fausse-baleinette se dégonfle. L'eau est imbibée par un sol assoiffé. Pauvre petit sol! Il a faim. Il a faim et il voit China. Il a faim et il voit China et le couteau... Il a faim et il voit China et le couteau et la fausse-baleinette... Il ouvre tout grand sa grande gueule et happe ce qui reste de la fausse-baleinette. Il rote. Il digère mal et s'en retourne vers son sol natal, le sol. Il vomit un os.

Un gros bruit de vomissure s'en suit, comme un camion d'éboueur en digestion. Là-haut dans le ciel se poursuit le combat inégal entre le soleil et le Scratipoind. Seule l'allumette brille tel un espoir dans un cercueil. Frissons magistraux. China a froid. Elle observe le Scratipoind dans la sueur et le courage. Le grand pied veut se dégager de toute responsabilité. Il tire un grand coup sur ses orteils avec un revolver en forme de poule. Il réussit à se retirer du soleil. Le soleil se dégonfle sans émettre de rayons. China et le couteau se serrent autour de l'allumette. Le Scratipoind s'amuse avec le soleil comme une aspirine s'amuse avec un ballon. Une étincelle se perd dans l'oeil de China, revient, se reperd dans ce labyrinthe lubrique.

Le Scratipoind s'avance. Le cercle autour de la petite allumette se ressert. China et le couteau se soudent ensemble. Il fait encore froid. Dans un bruit assourdissant, le grand pied noir s'étale de tout son long. Belzébuth laisse traîner des bouts de ficelle tendus n'importe où! Le pied saigne du nez. China s'approche de lui pour le consoler. D'un seul geste, il se retourne et court vers un autre horizon vertical; quand le soleil est dégonflé, les horizons sont verticaux.

Le beau couteau sourit. China pleure. Le Scratipoind est parti.

Mais au loin, on peut percevoir la grosse voix bourrue du Scratipoind:

-

En posant sur vos joues mes dernières chaleurs

J'osais surprendre un peu de candeur

Dans la fertilité des affres cornemuses

Autour du chapeau feutré de la cinquième Muse

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Les cinq chandelles se sont tues

Armoires fleuries des prairies folles

Sur le bord d'une route frivole

Des grappes d'oliviers ont vu:

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Ô trésor de la nuit sous les toiles vierges

Les fleurs sont mortes d'insipide bonheur

Sous l'édredon fatal d'une musique vierge

Des yeux regardent avec douceur:

J'arrache les dents d'une écrevisse femelle

Les larmes cessent de rouler sur les joues de China. Elle n'en croit pas ses oreilles. Le Scratipoind fait des vers pourris.

 

 

chapitre décevant

La déception

 

Déprimée, China s'enveloppe dans un petit coton bleu. Le couteau, tout pétillant de santé, fait le geste de la déshabiller, mais elle est déjà nue dans son coton. Il ne comprend pas du tout pourquoi China est si déçue que le Scratipoind fasse de si mauvais vers. Ce n'est qu'un ignorant après tout.

Le Scratipoind est loin maintenant; le couteau en profite pour regonfler le soleil.

 

 

chapitre à clous

Le fakir