SOLEIL DEVANT
Pièce de Théâtre par Franck Meyrous

Franck Meyrous est né le 29 septembre 1967 à Fontenay-aux-Roses (région parisienne). Il a fait un bac Arts-Plastiques et une maîtrise de Lettres Modernes à la Sorbonne de Paris. Il travaille actuellement dans l'audiovisuel à Paris.
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Les passages qui se présentent sous la forme
du roman peuvent être soit “ lus ” par un comédien en scène (Vé ou
n’importe quel autre personnage), soit interprétés en restituant à une ou
plusieurs voix les descriptions, les dialogues et les phases d’action.
Le comédien qui joue Vé peut incarner tous
les personnages “ imaginaires ”, mais on peut aussi les considérer
comme des rôles à part entière.
Excepté les quatre ou cinq premières scènes
et les quatre ou cinq dernières, toutes les scènes intermédiaires peuvent être battues comme des
cartes et interverties à condition de respecter leur chronologie interne (La
troisième apparition de la Grande Chienne ne doit pas précéder la seconde,
etc.).
Soleil Devant
Le ciel est bleu, je ne suis pas d’humeur.
J’ai mal. J’ai vingt six ans. Mais nous ne sommes pas du temps. Nous sommes ce
qui passe. Mais pas du temps. Le ciel est limpide. J’ai des gants, des lunettes
de protection. Les tuyaux s’accoudent, l’arc crache des étincelles, l’heure avance.
Je soude, dans la cadence des flammes.
-
Vé !
Je réponds j’arrive. Je relève ma visière.
Un avion se fraie un chemin au milieu des nuages. Je prends l’élévateur pour
rejoindre le sommet. Mes chaussures frottent, métal contre métal. J’aime ces
câbles, cette plaque boulonnée où la peinture s’écaille. Ce sont les plus vieux
qui travaillent là-haut. Sam ne sait pas ce qu’est le vertige. Il me tend un
gobelet :
-
J’ai pas soif.
-
Qu’est-ce que t’as ?
-
Je suis fatigué.
Il me sourit.
- Tu t’y feras.
Sam est de ma stature, mais on le croirait
plus petit, à cause de son côté toujours inquiet. Il mord dans son sandwich. Je
dis :
-T’es un gamin, t’es content, t’as qu’à
jouer, tu rigoles, tout le monde est aux petits soins pour toi et ça se termine
par un sale boulot où tu te fais engueuler par le pire débile. C’est comme si
un type t’offrait une bière, et qu’après tu lui doives, je sais pas moi, ta
voiture, tu vois ?
Il me sourit encore. Des miettes sont
coincées entre ses dents grises. J’ai envie de me balancer sur l’air. Le vent
se prend dans les structures. Je ne me souviens pas d’un seul truc vraiment
sympa, ni vraiment beau, ni vraiment émouvant.
Les bruits se bousculent. Je raccorde du
douze puis du seize. Je fume une clope. Le soleil se rapproche des collines.
Quelqu’un hurle un ordre. Le soleil est une bombe sur le point d’éclater. Les
poulies grincent. Les poulies grincent. Les poulies grincent.
Sam me secoue le bras.
Ho, tu es où ?
J’ai cramé le bout de mes chaussures. Il m’envoie une grande baffe dans le casque.
-
Tu veux te faire virer ?
L’élévateur charge les hommes et les outils.
On se traîne les uns derrière les autres en raclant le sol poussiéreux. Un mec
dont je connais à peine le prénom me tape dans le dos.
-
Tu te sens comment ?, me demande Sam.
-
C’est fini.
-
Qu’est-ce qui est fini ?
-
Le secteur H.
Il me dit c’est bien. Dans le baraquement
les filles à gros seins des posters nous regardent nous dénuder, on pue, on a
la bite en berne, les filles sourient comme des peignes, leurs courbes bronzées
prennent sur nous leur revanche d’esclaves.
Sam cadenasse son casier et me tend une
cigarette. Les machines sans vie.
-
Je te ramène, dit-il, comme si je ne le savais pas.
Je baisse la vitre pour poser mon bras, la
carrosserie est bouillante, je retire mon coude en criant :
-
Merde.
Sam se marre. Sa main droite frôle mes
cheveux.
-
Ne fais pas ça.
Il me parle du contrat pour le prochain chantier, une résidence pour vieux à trois cents kilomètres au sud, je pense à ma mère qui moisit entre deux eaux, à ses longs cheveux poisseux. Je sais qu’elle serait restée belle, sans ce stupide accident. Je sais qu’elle ne m’aurait jamais laissé partir. Je sais que chaque geste qu’on fait est la suite d’un autre geste, qui ne nous appartient pas forcément.
Vé :
-
Vous venez souvent ?
La femme de la plage :
-
C’est la première fois depuis cent ans.
Vé :
-
Cent ans ?
La femme de la plage :
-
Un peu plus en réalité.
Vé :
-
Pourtant on dirait que c’est encore chez vous, la plage, la
cabane, le petit bois derrière. On devine que ce sont de beaux souvenirs.
La femme :
-
Ce n’est pas une cabane, c’est une maison qui comptait dix-huit
chambres et cinq salons. J’y venais surtout en hiver.
Vé :
-
Vous me ferez entrer ?
La femme :
-
Les chiens sauvages ont déchiqueté des centaines d’enfants. Il
ne faut pas rester si tard. Vous devriez reprendre le chemin du village avant
que le soleil se couche. On se perd facilement dans la nuit.
Vé :
-
Il suffit de suivre la mer.
La femme :
-
Passée une certaine heure, on l’entend de tous les côtés. Avec
les cris des chiens fous, je les appelle comme ça, les dingos, les chiens fous.
Vé :
-
Vous connaissiez quelqu’un ?
La femme :
-
J’ai traversé trop de vies. Il y a eu une église derrière ces
collines. Ca ne date pas d’hier. Elle était tout en bois. Une tempête l’a arrachée
comme une touffe de cheveux sur le crâne d’une vieille femme.
Vé :
-
Un seul homme a compté, pour vous, ou plusieurs ?
Elle ne répond pas.
Vé :
-
Je suis indiscret ?
La femme :
-
J’ai fui les hommes.
Vé :
-
Vous préfériez les femmes ?
La femme :
-
J’ai fui les femmes. (Un temps.) Je n’ai goûté qu’à la nudité
des enfants, je couchais avec de jeunes garçons, je les pressais contre mes
seins, pendant qu’ils me tétaient, je démêlais leurs cheveux, parfois je
sentais leur petite érection inoffensive sur mon nombril, c’était merveilleux.
Vé
-
Vous mentez. Pour vous diminuer. Pour me faire de la peine.
-
La femme :
-
Vous avez peur de mes perversions ? Ce ne sont pas les
vôtres, pourquoi en avoir peur ?
Vé :
-
Vous avez été une mère exemplaire. Une femme d’affaires. Un
grand chef de guerre. Vous avez soulevé des montagnes. Tout le monde vous
admirait. Dans chaque coin du pays il y a des monuments à votre effigie. On m’a
enseigné vos exploits à l’école.
La femme :
-
On vous a induit en erreur. On a falsifié les documents.
L’histoire est pleine de bassesses et de compromis. Je n’ai fait que traverser
une immense vague de souffrance en m’arrangeant pour qu’elle engloutisse les
autres avant moi. (Un temps.) Ceux qui se souvenaient de moi sont morts depuis
si longtemps que ceux qui se souvenaient d’eux sont morts aussi.
Vé :
- Vous êtes une légende.
La femme :
-
Je suis une maladie tapie dans l’ombre. (Un temps.) Allez-y,
jeune homme, je suis prête.
Vé :
- Prenons notre temps.
La femme :
- Prenez le vôtre. On m’a retiré les cinq
sens, la logique, les sentiments, et le temps dont je dépends vous
disloquerait.
Vé :
-
Demain ?
La femme :
-
Demain ne veut rien dire. Pensez à moi et je viendrai peut-être.
Vé :
-
Je penserai à vous.
La femme :
-
Vous ne devriez pas.
Vé :
- Et vous viendrez.
Vé :
- Pourquoi tu ne me réponds pas
connard ? Ca fait deux heures que je te secoue, que je te masse le cœur
gentiment, que je te raconte ma vie pour que tu te marres. Tu as les poumons
pleins d’eau et tu es fatigué. Mais je t’ai sauvé, tu comprends ? Je t’ai
sauvé. Comment est-ce que tu crois que tu as atterri ici ? Je vais me
lasser et les chiens jaunes te boufferont, mon gars. Ce ne sera pas mon
problème, je ne leur disputerai pas un tibia. (Un temps.) Je te laisse réfléchir. Tu seras mon frère. (Un temps.) Je savais que
l’idée te plairait. Un frère vous manque toujours. J’aurais pu te proposer
d’être ton père, mais je n’ai pas la dureté. Un frère, c’est bien. Tu es plus
beau que moi, mais l’eau t’a esquinté. Tu dois t’y préparer, on termine tous en
purée. A moins que tu sois une exception. Tu deviendras de la cire, comme les
Saints. (Un temps.) Je t’ai parlé de la femme, celle de la plage ? Une
vieille guedin qui ne sait pas quoi inventer pour qu’on s’intéresse à elle. Elle
s’habille comme un fantôme. Elle prétend qu’on lui a fichu un coup de pelle
derrière la tête à la fin du dix-neuvième siècle et qu’elle a agonisé au bord
du lagon pendant trois jours. Les chiens ont pas osé la manger. Les mouettes,
les crabes, les asticots, aucune bestiole ne s’est mise au travail. Elle s’est
desséchée comme un pruneau. Elle dit que c’est parce qu’elle était une sorcière
et qu’une sorcière qui meurt c’est du poison. (Un temps.) Si ça ne t’intéresse
pas, tu peux te casser.
La vieille danseuse :
-
Vous êtes déjà allé à l’opéra ?
Vé :
-
D’où vous sortez, encore ? Vous savez l’heure qu’il
est ?
La vieille danseuse :
-
Tous les hommes sont des porcs. Il y a trop de lumière. (Elle
jette un foulard sur la lampe.) Trop de lumière pour mes yeux clairs.
Vé :
-
On voit quand même vos rides.
La danseuse :
- Ne soyez pas odieux. Je connaissais à
peine votre mère et vous me reprochez sa déchéance. Je suis magnifique.
Vé :
-
J’ai sommeil.
La danseuse :
- Ma cambrure. Intacte. Mes cuisses et mes
mollets de marbre. Je fais mes exercices à la barre tous les matins. Et les
petites putes de quinze ans sans talent rechignent au moindre effort…
Vé :
-
Vous étiez foutue à vingt-quatre ans, à cause de vos genoux.
Tout le monde le sait. Ne vous mettez pas à chialer. (Un temps.) Vous auriez pu
donner des cours ou planter des salades, mais c’était plus facile de devenir
folle. Vous ne me faites plus pitié.
La danseuse :
-
J’étais une étoile.
Vé :
- Je veux dormir.
La danseuse :
-
Laissez-moi danser pour vous. Ce sera la dernière fois. Je fais
mes adieux. (Un temps.) Où est mon public ?
Vé :
-
J’aimerais me reposer.
La danseuse :
-
Vous êtes un monstre. Je vous considérais. On se trompe sur les
gens. Je pensais que vous aviez du cœur, de la sensibilité. Vos critiques ont toujours
été très constructives. Vous m’avez offert des chocolats à la liqueur et des
bouquets d’orchidées. Si j’avais eu quelques années de moins (elle rit), je me
serais imaginée que vous me faisiez la cour. Mais vos hommages étaient emplis
de respect. (Un temps.) Mes amants m’ont tous massacrée. Ce sont eux qui m’ont
brisé les jambes.
Vé :
-
Vos ligaments ont lâché.
La danseuse :
- Ce sont eux. Les ligaments ou les rotules,
dites ce que vous voulez, ce sont ces sadiques qui m’ont détraquée. Je n’aurais
jamais dû en approcher un seul. Toute ma dévotion à mon art, quand vous avez un
don, vous vous devez de le conserver dans la plus stricte solitude. Comme un
aliment sous vide. (Elle esquisse un mouvement de bras. Un temps.)
Applaudissez. (Elle exécute une pirouette. Elle crie :)
Applaudissez !
Vé :
-
Et vous vous en irez ? (Elle fait signe que oui. Il
applaudit sans conviction, elle disparaît après deux trois entrechats, il
dit :) Vieille emmerdeuse.
La tête de la vieille danseuse se glisse
entre deux rideaux, elle demande :
-
Comment ?
Il répond :
-
J’ai dit que vous étiez hideuse.
La vieille :
-
Bonne nuit.
Vé :
- Bonne nuit.
L’ange gris :
-
Je suis l’ange gris. Je ne descends que tous les 2900 ans. Tu ne
parais pas surpris. Tu as lu les prophéties ? (Un temps.) Peu importe. Je
suis venu t’annoncer ton nouveau nom. Lébéorth. Apprête toi à être le plus
grand traître de tous les temps. Et le dernier d’entre eux. Tu iras vers les
tiens, bien qu’ils te répugnent, tu attraperas leurs mains pleines de croûtes,
tu laveras de tes larmes leurs yeux chassieux, tu ramolliras leurs cerveaux
avec des promesses mirobolantes, puis tu leur diras : “ Dieu n’est pas ce
que vous croyez. Il ne faut pas, justement, croire en Dieu. ”
Vé :
-
Je n’y crois pas.
L’ange gris :
-
C’est pour ça qu’on t’a choisi, vermine.
Vé :
- Je peux te toucher ou mes doigts vont
passer à travers toi ?
L’ange gris :
-
Cesse de m’interrompre. (Il s’éclaircit la voix.) Ton message se
répandra sur les cinq continents. (Un temps.) Tu leur diras aussi :
“ L’homme est déjà oublié. Vous êtes libres. Il n’y a aucun
principe. ”
Vé :
-
Et qu’est-ce qui va se passer ?
L’ange gris :
-
Les villes se désagrégeront, les gens se jetteront du haut des
falaises, les enfants tueront leurs parents. (Un temps.) Vous aviez pris des
proportions insultantes. Les fourmis vous succèderont. Ou les rats. Ou les
grenouilles.
Vé :
-
Je ne suis pas certain…
L’ange gris :
-
Si tu sèmes les mots que je t’ai dits tu n’auras plus qu’un
geste à faire pour pousser l’humanité entière au suicide. Nous t’accordons les
pleins pouvoirs.
Vé :
- Lesquels ?
L’ange gris :
- Miracles à volonté, charisme et persuasion. Après, débrouille-toi. Tout doit
être nettoyé dans trente ans. Place aux rongeurs et aux insectes.
Vé :
-
Et l’art, la justice, le rire ?
L’ange gris :
- Vous n’avez inventé que la pornographie.
Vé :
-
Je n’ai jamais vu de films de cul.
L’ange gris, crispé :
-
Ce n’est pas ce que je te demande. (Un temps.) Tu n’es peut-être
pas comme les autres, finalement. (Un temps.) Il vous a toujours élus avec
discernement. Pas un mot de cette conversation à qui que ce soit.
L’ange disparaît dans une épaisse fumée
rose.
Sam :
- Il s’est promené trop loin. Les
promenades, c’est dangereux. On croit aller quelque part, puis on tourne par
ici ou là, et on découvre qu’il y autre chose derrière, et autre chose encore
derrière cette autre chose. Personne ne va jusqu’à la troisième baie. Il y a
des écriteaux peints en rouge pour l’éboulement. Mais lui, il fait ce qu’il
veut. On ne peut l’avertir de rien. Il
est rentré tard. Qu’est-ce qu’il a fabriqué ? La lune était pleine. On
s’inquiétait à cause des chiens. Mais ce n’était pas le plus inquiétant. Il
rigolait. Il nous a dit que là-bas il avait vu une femme. Qu’elle lui avait parlé
de son fric. Celui qu’on lui avait volé. On lui a dit : Quelle
femme ? Elle habite où ? Il nous a répondu : vous êtes des
ploucs, elle voudra pas vous connaître, alors laissez tomber, vous êtes curieux
comme des poux. Et il est monté se coucher. Il m’a dit aussi : j’arrête de
souder. Dis-leur que j’arrête de travailler. (Un temps.) J’étais furieux. C’est
moi qui l’ai amené sur les chantiers. Il pouvait pas me faire ça. C’est moi qui
me suis fait engueuler. La compagnie lui a retenu la moitié de sa dernière paie.
Il s’en fichait. J’étais furieux. C’est moi qui suis passé pour un con. Il
traînait dans ce sale coin toute la journée. Il pissait contre les arbres en
regardant le ciel. On aurait cru un drogué. Il ne vous voyait plus. Il revenait
de moins en moins dormir à l’auberge. Il s’enfermait dans la maison en ruines.
Il était tout maigre, il s’était laissé pousser la barbe et les cheveux.
J’aurais dû lui casser la gueule et le ramener au village sans lui demander son
avis.
Vé :
- Je déteste attendre. Je suis en colère
maintenant.
La femme de la plage :
- Je n’étais pas censée venir. (Un temps.)
Je n’ai rien à vous offrir. Je ne suis que des lambeaux, des bagues oxydées,
des parfums sans parfum. Je suis morte depuis plus d’un siècle, vous qui ne
croyez jamais personne, vous savez que je
vous dis la vérité.
Vé :
-
Oui.
La femme :
-
A l’époque, on portait des robes incroyables, qui ratissaient
tout sur leur passage. Pour se baigner, on restait couvertes de la tête aux
pieds. Il y a des photographies, déjà.
Vé :
-
Oui.
La femme :
-
La mer n’était plus seulement faite pour la pêche ou le
transport. On venait la regarder. On venait s’y exhiber le dimanche. J’avais
des chevaux bai et une calèche décapotable. Les villes s’éclairaient au gaz.
(Un temps.) On voyait la vie différemment. La société était rigide, mais elle
nous permettait tout. Voyager, s’habiller en homme, abandonner ses enfants.
J’ai dépensé tellement d’argent et je n’ai pas cessé de m’enrichir. Le luxe me
poursuivait comme une fatalité. J’étais entourée de parasites obséquieux, de
prétendants transis. Je n’avais pas d’amis sincères. Pour ce qui est des
hommes, je ne me privais pas de dire non.
Vé :
- Oui.
La femme :
- Votre âme m’attire. Dès que vous avez
foulé le sable de la baie, j’ai rouvert les yeux et j’ai fondu sur vous. Votre
visage baignait dans la lumière. Vous êtes si pur.