Travailler à Westminster
Intelligence non requise
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Londres, TW7 4JF, UK
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Préface
Ceci est mon journal personnel, bien que finalement
l’ensemble forme un tout suffisamment consistant pour avoir un titre et former
un livre. Il n’est pas exclu que ce livre soit publié un jour, mais pour
l’instant il n’y a aucun projet en ce sens, j’ai plusieurs autres livres à
considérer avant (ils sont tous en version intégrale sur mon site). Seule mon
indécision et mon manque de temps prévient la publication de mon septième livre,
mon éditeur attend mon prochain depuis longtemps.
Inutile de me faire des commentaires (en particulier Sakkat), c'est un juste un
journal. Je le mets ici parce que je dois le relire au moins une fois avant de
le mettre en ligne sur mon site. Le mettre en ligne ainsi au jour le jour, au
fur et à mesure, est ce dont j’ai besoin pour me motiver à le corriger. Notez
aussi qu’après quelques commentaires négatifs, je vais tout simplement le faire
disparaître de ce forum. Je n’ai pas besoin de critiques négatives, non plus de
positives, j’écris d’abord pour moi sauf si j’écris de la fiction. Et je veux
aussi encourager les autres à mettre leur blog en ligne ici.
Notez que ceci sera mon dernier livre écrit en français. Après onze ans à
Londres, et six mois à Los Angeles, j’ai décidé de n’écrire que ce qui vient
naturellement, l’anglais. À part ce livre, il y en a juste un autre francophone
qui n’est pas en ligne sur mon site : « Un Québécois à Hollywood ».
Mais celui-là me demanderait trop de temps à corriger, alors c’est pas pour
demain.
Anyway, être un écrivain Québécois reconnu seulement en France, ne m’a pas
tellement aidé. On me regarde encore comme une sorte de phénomène bizarre. Un
handicapé de la langue française (pourtant, oui, oui, j’ai étudié à
Si mon blog anonyme anglophone actuel vous
intéresse, « Mycroft Holmes in Los Angeles » ou « Corporate
America, If there ever was a hell on earth, this is it », il est en ligne
ici : myholmes.blogspot.com
C’est la suite de ce que vous lirez ici en français. Je
n’ai aucun visiteur sur ce site, je n’ai jamais dit à personne qu’il existait.
Si mes employeurs lisaient ça, je serais mis à la porte immédiatement et je
devrais quitter Los Angeles pour retourner à Londres. Encore une fois, c’est
juste une motivation pour moi de corriger au fur et à mesure mon blog. Ce n’est
peut-être pas de la grande littérature, mais c’est un besoin pour moi d’écrire les
événements importants de mon existence. Vous n’êtes pas obligés de lire ça,
j’ai autre chose plus intéressant à lire sur mes quatre autres sites Internet,
en deux langues.
www.anarchistecouronne.com
www.crownedanarchist.com
rm@anarchistecouronne.com
19 octobre 2004
Mon deuxième jour
au travail. Je tente d'écrire avec mon iPaq Compaq Pocket PC et un clavier
portatif, mais je pense que le train bouge trop et que tout le monde va me
regarder, une fois qu'ils entreront durant les stations prochaines. Je devrai
trouver des endroits où écrire, je pense que je ne serai pas trop capable d'écrire
un livre comme j'espérais.
Je sais à peu près
à quoi ressemblera ma deuxième journée au travail, j'ai décidé de tout prendre
au jour le jour, seule façon de ne pas capoter. Bon, j'arrête d'écrire.
22 octobre 2004
Eh bien, finalement cette dernière réunion
n'avait rien de bien effrayant. Semblerait qu'il y a beaucoup de confusion à
propos de ce que fait l'organisation, ce que fait notre département et ce que
les employés eux-mêmes font. Bref, je n'ai pas à m'inquiéter à savoir ce qui se
passe dans l'organisation, personne ne sait. Cependant, écrire des conférences
sur les 30 sujets potentiels identifiés jusqu'à maintenant ne sera pas de
En plus, je crois avoir identifié deux autres
gais et ils semblent intéressés à me parler, bien que franchement je n'ai rien
d'attirant en ce moment, et en plus c'est pas évident que je suis gai, je ne
l'ai dit à personne. Le premier est un Libanais avec un style pas mal
impressionnant et d'une intelligence hors pair. Cependant il est un peu
fatigant et pense tout savoir (bien qu'il soit fort possible qu'il sache tout).
Il est aussi possible qu'il ne soit pas gai et que son enthousiasme ne soit que,
finalement, il est écœuré de produire des conférences et je pense qu'on lui a
dit que je prendrais cette responsabilité.
Aujourd'hui il se lamentait
qu'il lui fallait un assistant au plus vite et qu'il serait temps que l'on
explique aux nouveaux employés ce que l'on attend d'eux. J'ignore s'il parlait
de moi, en tout cas je lui ai expliqué hier qu'en ce moment je faisais une
analyse de toutes les conférences actuelles, passées et à venir, et que j'élaborais
un plan d'action. Il voulait me rencontrer aujourd’hui, sans doute pour me
balancer par la tête toutes ses conférences, mais je lui ai dit que je devais
d'abord rencontrer les directeurs au milieu de la semaine prochaine et ensuite
les subordonnés (dont il est). Je pense
qu'il ne comprend pas que je suis responsable de toutes les conférences, tel un
consultant, et non comme un producteur en tant que tel.
Juste à regarder à
l'ensemble des conférences, il y en a au moins 200 par an réparties entre les
16 facultés et 6 forums. À moi seul je peux en produire environ 7 par an,
lesquelles alors ? Certainement pas les siennes, les évaluations (de propriétés
je suppose) ne sont pas un sujet qui m'intéresse tout particulièrement,
d'autant plus que je n'ai aucune idée de ce que c'est. Je pense qu'il sera plus
probable que l'on engagera plusieurs producteurs de conférences et que ce sera
mon rôle de leur montrer comment faire et de superviser le tout. J'aimerais
bien cela, d'autant plus que si le profit n'est pas ce qui compte, alors je ne
serai jamais sous pression de produire des succès. Tout le monde s'en fout si
le tout échoue, et je puis également blâmer notre base de données qui ne
contient que des membres de l'organisation, et aucun nom de nos délégués passés
qui n'étaient pas membres.
Je dois également ajouter que j'ai bien aimé
ma première semaine, et je ressens une sorte de buzz à travailler à Westminster
où la famille royale habite depuis des milliers d'années en des châteaux tout
le tour de St. James’s Park où je vais tous les jours sur l'heure du dîner. Si
je ne perds pas trop de temps, si je suis capable d'impressionner le patron,
mon futur dans cette association est assuré pour des années, et j'aimerais bien
cet emploi sur plusieurs années.
Ah oui, à propos du deuxième gai, cela est
encore plus évident et positif. Il est un peu queeny, et il n'a pas de bague au
doigt. En plus, tenez-vous bien, il est le deuxième en charge et il était le
grand patron pendant plusieurs mois jusqu'à ce qu'ils trouvent le remplaçant du
patron précédent. Si je réussis à m'approcher de lui, je n'aurai plus rien à
craindre, je monterai vite dans
Je parle comme si j'étais un vrai capitaliste
endurci et ambitieux, prêt à marcher sur la tête des autres pour arriver à mes
fins. Bien entendu il est clair que je suis tout le contraire et que tous ces
jeux me dépriment. Cependant je joue un peu ce jeu maintenant pour m'encourager
et me motiver un peu. Sinon, le tout est si triste, que je penserais certes à
me tirer une balle dans
Je dois également parler
d'un homme qui travaille là, il est aveugle et ressemble étrangement au Prince
Charles. Lors de mon entrevue il parlait avec un membre de l'organisation (il
est membre lui-même) et après que la rencontre fut terminée, il s'est carrément
frappé dans un panneau, pensant que c'était
22 oct 04 partie 3
Mon patron devait bien savoir lorsqu’il m’a
engagé que j’écrirais un livre sur lui et l'organisation dont il a héritée.
Sinon, il est plus imbécile que je ne le pensais. Je lui ai montré mes livres
en entrevue, je lui ai clairement dit que quelques-uns étaient des livres autobiographiques qui
racontaient ma vie alors que je suis arrivé à Paris, à New York, à Londres.
Peut-il vraiment croire que je n’allais pas décrire tout ce qui passe
ici ? Peut-être souhaitait-il être immortalisé ? Dans le décor du
Parliament Square… Oh dear, certains ont une psyché incompréhensible. Je pense
qu’il était trop con pour imaginer que j’allais écrire un livre complet sur lui
et ses échecs. Inutile de penser que je pourrais parler de ses succès, seul
l’enfer mérite d’être dit, dénoncé, construit en littérature anarchiste contre
le capitalisme éhonté. Bah… bah. Je baillerai sans doute entre deux réunions,
et oublierai de mentionner ses short-comings.
Encore faudrait-il que ses erreurs
m’atteignent, car ils ont bien expliqué aujourd’hui qu’ils pratiquent une sorte
de communication interne basée sur un style de cascade. C’est-à-dire que le
grand patron radote à ses directeurs, les directeurs radotent à leurs
subordonnés, mais seulement ce qu’ils jugent nécessaire d’être dit, et les
subordonnés placotent avec le reste de la compagnie, et le tout devient une
sorte de jeu de téléphone chinois où tout m’arrive avec distorsion. Mais
n’oublions pas que j’ai des réunions avec le monstre à la tête de
l’organisation, j’entends donc les rumeurs de première main. Je suis dans le
secret des dieux, je peux moi aussi partir des rumeurs sur les événements à
venir. Non pas que cela m’intéresse, mais je suis toujours prêt pour un bon
gossip juteux. They better be juteux, or else I won’t have a book to write.
Pendant ce temps, sur mes heures de lunch, je
marche autour du St. James’s Park. Là où tout autour la famille royale actuelle
habite, y compris le jeune prince Harry. Harry est officiellement hétérosexuel,
et cela est vraiment ordinaire. Il sort tout le temps, french des filles à
moitié nues stupides, frappe des photographes, bref, rien d’intéressant.
Pourtant il fait la une des journaux chaque fois qu’il sort en ville, et tout
le monde lit ses déboires, même moi. Je dois me sentir bien près de la mort
pour lire des articles sur le jeune prince sans avenir et ses déboires. Il ne
me faudrait pas le rencontrer dans St. James’s Park, alors qu’il ferait marcher
le chien, car je te le déviergerais pour vrai et lui ferais comprendre les
vraies réalités de
Lundi 25 octobre
2004
Je m'en vais au
travail, encore une fois, pour ma deuxième semaine. J'ai travaillé toute la journée
du dimanche à chercher des fichiers de mes anciens emplois dans les conférences
pour m'aider dans mon emploi actuel, mais je n'ai pas trouvé grand-chose, et
finalement je devrai écrire moi-même ce manuel pour aider à produire des conférences.
Ma peur la plus grande est que mon patron veuille me rencontrer et que je n'aie
pas grand-chose à lui montrer. Il me faut donc bouger vite et travailler fort.
La première
semaine a été perdue à mon avis, même pas à apprendre ce que font ces facultés,
mais juste à établir la liste des conférences actuelles. Une semaine ça m'a
pris, sans compter que le tout était déjà dans une base de données sur le réseau
et que je n'avais qu’à extraire l'info dans une feuille Excel. Voila comment on
arrive à perdre son temps radicalement, même lorsque l'on désire être
productif.
Je pense que je
vais accélérer le mouvement et tenter de rencontrer les directeurs des facultés
et forums aujourd'hui et demain, car on dirait que j'ai peur de me lancer et je
retarde ces réunions le plus possible, de peur de ne pas être trop au courant
de leurs histoires et d'oublier de poser les bonnes questions. Puisque, en fin
de compte, je ne sais toujours pas ce que je fais là, dans cette association. Mon
patron n'a pas été très clair et je pense que c'est parce que dans le fond il
ne sait pas trop quoi faire avec moi. Ce qu'il avait besoin était plutôt un
consultant en conférences, mais alors cela lui aurait coûté trois fois le salaire
qu'il me paie pour sans doute pas beaucoup plus de résultats, ou alors je me
trompe et ces consultants valent vraiment le prix qu'on les paie, et alors il a
mal choisi en m'engageant. Je m'en balance complètement.
Ce week-end je
n'ai pas travaillé sur la traduction du scénario du film, et je ne prévoie pas
pouvoir y travailler avant le week-end prochain, à moins d'un miracle, tel un
acte terroriste à Westminster, qui me permettrait de demeurer à la maison pour
travailler sur mes projets. Je n'ai pas non plus remis à jour mon site Internet
depuis la parution de mon dernier livre, et mon éditeur insiste maintenant tous
les jours pour que je modifie le tout. Cependant j'ai passé tout samedi à faire
fonctionner le TomTom Go de Stephen, un navigateur électronique pour la route,
et à entrer tous les bureaux de Mercedes dans la mémoire afin qu'il puisse s'y
rendre, et j'ai également programmé d'autres points d'intérêts dont
l'installation de listes de cameras en Grande-Bretagne pour qu'il sache à
l'avance lorsqu'il en rencontrera une. Il ne lui reste que trois points à
perdre avant que la cours ne le bannisse de la route pour un an, alors qu'il
est un conducteur.
J'ai aussi perdu
le reste de la journée, de même vendredi soir, à tenter d'établir un réseau entre
mon ordi et mon portable en utilisant deux onglets Bluetooth. J'ai
partiellement réussi, mais il faut que les fichiers soient dans un dossier spécifique,
alors je commence un peu à regretter ne pas avoir acheté du Wireless LAN, mais
alors mon téléphone n'aurait pas pu communiquer avec mes ordis. Dans le fond
j'aurais peut-être dû aller vers l'infrarouge. Windows ne semble pas connaître
ou reconnaître Bluetooth. Ne suis-je pas devenu un vrai geek avec le temps ?
Considérant que je suis celui qui, le premier dans le monde, a produit des conférences
sur Wireless LAN et Bluetooth, ça m'a pris des jours à figurer comment installer
le tout. C'est qu'à l'époque où je faisais mes conférences, la technologie
n'existait que sur papier ou presque. Et ça a pris des années pour finalement
devenir un standard et d'être installé dans tous les produits sur le marché. Et
le pire, c’est qu'il me semble que tout cela n'est pas très nouveau. Même quand
j'étais bébé dans les années 70, il me semble qu'il existait bien des technologies
sans fil, et pas seulement l'ultrason ou l'infrarouge. Ils ont réinventé la
roue avec Bluetooth et Wireless LAN. Et je suppose qu'ils la réinventeront
encore, en autant que cela leur fasse de l’argent.
Je n'ai dormi que
trois heures la nuit dernière, et j'ai passé la journée à écouter Stargate et
Stargate-Atlantis à
Je suis maintenant
dans le train du retour. Je suis fort découragé parce que mon patron s'imagine
que je puis tout faire ce qu'il m'a demandé d'ici vendredi, alors que
finalement je n'aurais pas suffisamment des trois semaines allouées
initialement pour accomplir ce miracle. Je lui ai rappelé que l'on avait dit
trois semaines, et j'ai tout simplement ajouté que je lui montrerai ce que j'ai
vendredi, voilà tout. Je ne puis tout de même pas faire plus que ce que je
fais, j'y travaille même à la maison les week-ends et les soirs de semaine. Je
sens que cet emploi sera fort stressant et je pense que je vais continuer à
chercher du travail ailleurs, avant que je ne prenne mon élan et que j'aie 12 conférences
à produire en 2 semaines, puisqu'il semble que ce sera la mentalité dans cette
association de malheur. Je devrai les décevoir, mais bon, que voulez-vous. Mon
seul problème est : comment irais-je aux entrevues? Et à quels emplois
devrais-je postuler? Cette fois il me faut vraiment ce que je veux, mais on
dirait que j'ignore ce que je veux faire. Tenter de trouver un emploi comme écrivain,
et qui paie, est impossible, alors ce n'est pas une option.
Stephen a commencé son emploi comme
conducteur de voitures à temps plein pour Mercedes aujourd'hui. Il a passé
l'avant-midi dans le train à lire ce qu'il voulait, puis l'après-midi dans une
Mercedes sport luxueuse. Il me dit que ce n'est pas toujours rose, qu'en fait
c'est l'enfer, parce qu'on lui téléphone toutes les 5 minutes pour lui cracher
dessus et lui demander où il est, mais il me semble que ce doit être dix fois
mieux que d'avoir un livre à écrire sur le comment produire une conférence, et
une étude de marché complète à faire sur les conférences relatives aux propriétés,
tout cela en 4 jours. Serait-ce humainement possible de toute manière ? Ce
que je donnerais pour recouvrer ma liberté ! Serait-ce trop demander qu'un
miracle survienne pour que j'arrête de travailler ici le plus rapidement
possible, genre, demain matin ? Une grande manne d'argent qui tomberait du
ciel, ou un autre emploi dans n'importe quoi... c'est toujours possible. Si
l'homme n'avait pas menti aussi, je produirais en ce moment ma première conférence,
lentement. Au contraire, je fais du 100 milles à l'heure et je n'arrive pas à
arriver à bon port.
Mardi 26 octobre
04
Je voyage à
Bref, dans mon
compartiment de train ce soir, j'ai la représentation exacte des gens avec qui
je travaille tous les jours et que je ne puis plus endurer, cela après
seulement quelques jours. Vraiment, je ne vois pas ce que la société perdrait
si une bombe d'Al Qu’ada ferait disparaître tout ce petit monde. En tout cas ça
les ferait revenir sur terre et leur enlèverait cet air sérieux qu'ils se
donnent. Pour qui se prennent-ils ? Ils font de nous des esclaves pour
faire des millions à des gens qu'ils ne connaissent même pas et qu'ils ne
rencontreront jamais. Ils rendent notre vie misérable juste pour pouvoir se
prouver à eux-mêmes qu'ils sont capables de remporter un certain profit plus
élevé que l'année d'avant, alors qu'un autre imbécile jugé incompétent
s'occupait du département. Ces gens-là apprendraient tellement à aller vivre en
Iraq pour même quelques jours, ou en Afghanistan. Là où le peuple ne travaille que
pour se nourrir, se loger et se vêtir, et non pour des concepts dont personne
ne comprend
Ma perfect bitch
est en train de se maquiller maintenant, comme si tout son avenir en dépendait,
comme si elle avait été invitée ce soir à souper avec le Managing Director. Et
l'homme d'affaires à côté de moi est en train de lire ce que j'écris et semble
me le reprocher, comme si j'étais devenu par extension un de ses employés qui
n'a le droit de rien faire sauf travailler à son ordinateur toute la journée.
Mon jeune monsieur qui a de la classe lit son journal, j'ai envie de le
frapper. Ma lesbienne a arrêté de lire, elle regarde par la fenêtre. Ma Marketing
Manager semble retourner dans sa tête les événements de sa journée de travail,
ses interminables réunions où rien d'important ne se dit et où rien de concret
n'en ressort, pourtant nous n'avons jamais suffisamment de réunions selon eux,
il en faudrait toujours davantage, juste au cas où un mot nous aurait échappé.
Il faut dire que ces patrons n'ont pas grand-chose à faire de leur journée, ils
ne font que déléguer le travail, demander des dossiers, des rapports, des
programmes, des plans et des objectifs. Leur boulot est de nous tenir occupés,
nous assommer avec ces réunions et ces rapports à écrire qui ne seront lus par
personne.
Merde, j'ai un
livre complet à écrire en deux jours, j'y travaille jour et nuit. Aujourd'hui
ils demandaient l'impossible d'un autre employé, lui aussi a un livre à écrire
d'ici vendredi. Ils lui ont demandé si ça l'aiderait s'ils lui donnaient
jusqu'à lundi, autrement dit, ils veulent qu'il travaille tout le week-end
là-dessus et je suis convaincu que tout cela est inutile. Il avait l'air dégoûté
en affirmant qu'il travaillerait à la vitesse de la lumière pour faire tout ce
qu'ils lui demandaient d’écrire. Et je sais maintenant pourquoi tous ces gens
quittent, ce n'est pas tant le changement, le fait qu'ils avaient la vie facile
et qu'on leur demande maintenant de travailler un peu, mais bien parce que le
patron est en effet un tyran et qu'il veut tous nous achever à la tâche.
Pourtant il me semble
être un gentil père de famille, et je me demande pourquoi il a ainsi décidé de
sacrifier sa famille et ses enfants pour devenir notre chef de prison à double
plein temps. Et tu te dis que dans la tête de ces gens-là, ça ne tourne pas
rond et il souffre d'un problème psychologique profond, alors que du point de
vue du monde des affaires, il est un modèle à suivre, un succès de notre
civilisation moderne. Tout ça me fait vomir.
Je n'ai pas envie
d'embarquer dans leurs petits jeux, de me stresser pour rien alors que ce
qu'ils veulent peut très bien attendre une semaine de plus. Je ne veux pas devenir
un névrosé à leur image. Ces gens-là ont vraiment besoin de découvrir qu'il
existe quelque chose à l'extérieur de leur petit univers, et malheureusement
les événements du 11 septembre au World Trade Center de New York sont déjà tous
oubliés dans la mémoire collective.
29 octobre 2004
Vendredi, dernière
journée de ma deuxième semaine. Je ne croyais pas que j’allais être payé si
vite, mais j'ai reçu
Heureusement je ne
suis pas seul dans ma situation, le patron aime les rapports et il continue à
en demander à tout le monde, et tout le bureau est en panique absolue car ils
n'ont jamais eu à faire cela. Heureusement l'écriture me vient assez
facilement, et surtout l'imagination. Aucun doute, pour écrire un rapport, il
faut surtout avoir quelque chose à dire, et comme le tout doit venir de notre
tête, il faut savoir inventer et bullshiter notre way through. J'ai donc une
longueur d'avance sur tout le monde, et pour la première fois dans ma vie, je
pense que lorsque le patron a vu tous les livres que j'ai écrits, il s'est dit,
that's it, il me faut cet homme, il va m'écrire des briques assez facilement.
D'un autre côté cette idée ne m'enchante pas, car ce sera certes fort difficile
d'écrire des rapports de 20 pages en un temps record. Une semaine, celui-ci. Et
ce n'est pas encore terminé, je souhaite le finir aujourd'hui entre deux
réunions.
Stephen a passé une journée infernale hier et
il m'a fait subir son stress toute la soirée et ce matin. Il n'est point
capable de gérer son stress, et je vois maintenant que toutes ses crises
précédentes n'avaient rien à voir avec le fait que je ne travaillais pas. Il
est comme avant, même si maintenant il n'a plus cette pression de l'argent qui flotte
sur nos têtes. Même lorsque je travaille comme un malade, et que je fais encore
à manger, la vaisselle, le lavage, le repassage, m'occuper de l'eau et de la
bouffe des 5 chats, il n'est toujours pas content. La seule job qu'il lui reste
est de nourrir les deux serpents.
Il y a énormément de policiers en ce moment à
Londres. Lorsque l'on se tient quelque part, on en voit toujours au moins entre
2 à 6, toujours. J'ai compris hier que c'était dû sans doute aux élections
américaines qui ont lieu dans quelques jours. Ils pensent que les terroristes
vont attaquer. Je visionnais un programme sur l'Algérie, l'Égypte et l'Afghanistan
voilà quelques jours... et vraiment, je ne souhaiterais pas un tel état terroriste
ici à Londres, ou nulle part ailleurs dans le monde. Et je me suis rendu compte
qu'avec un site Internet qui s'appelle
Alors pourquoi
j'affirme des choses comme il serait temps qu'une bombe explose à Parliament
Square, pour que les employés avec qui je travaille se prennent moins au
sérieux et cessent de jouer leur petit jeu de la hiérarchie sociale (je suis le
directeur, nah, et toi tu n'es rien, alors fait ce que je te dis, nah!). C'est
simple, c'est de l'ironie, je m'amuse, du cynisme aussi peut-être, mais je ne
pense pas ce que je dis, c'est certain (même si ce n'est pas évident). Il y a
aussi que de travailler toute la journée au centre de Londres avec tout ce que
cela implique me déprime tellement que je passe mon temps à repasser en mes
idées les moyens à ma disposition pour me suicider. Malheureusement, je puis
dire maintenant qu'aucune des solutions à ma disposition n'est adéquate, je
n'oserais passer à l'acte. Alors j'ai certes ce désir de mourir indirectement
par des raisons externes, tel un acte terroriste. Mais bon, ça pourrait être
autre chose, mais ce n'est pas aussi romantique, grandiose, scandalisant,
effrayant, tel un opéra de Wagner.
Hier je réfléchissais à cette volonté de
mourir et je me disais qu'alors cela faisait de moi quelqu'un que l'on devrait
envoyer en Iraq, par exemple comme journaliste, car je n'ai certes pas peur de
mourir, je ne regretterais pas que l'on me fusille. Cependant aller en Iraq
serait un tel changement radical que je risque d'aimer cela et de ne plus
vouloir mourir, et alors je recommencerais à avoir peur de
Hier je lisais à propos des élections
américaines, et des systèmes de votes électroniques, et comment il pourrait y
avoir fraude. Et en plus, toutes les irrégularités des élections américaines
depuis plusieurs années, pratiquement toutes à l'avantage des républicains et
Bush, père et fils. Et soudainement j'ai perdu complète confiance en la
démocratie, je sais que Bush va encore gagner ses élections et qu'il n'y a plus
de différence entre le système politique américain et ceux que l'on retrouve en
Afrique. Ils ont juste trouvé un meilleur moyen pour cacher leur jeu et ne
semblent pas du tout s'inquiéter que l'on sache la vérité, en autant que l'on
ne puisse pas prouver qu'ils peuvent faire disparaître 14,000 votes d'un coup aussi
simplement que cela, en utilisant ces applications en partie financées par le
parti républicain.
C'est simple, je ne fais même plus confiance
aux sondages, il me semble dérisoire que Bush puisse avoir un pourcent de plus
que Kerry du parti démocrate, après tout ce qui s'est passé. Évidemment, si les
sondages disaient que Kerry est en avance, nous ne croirions pas les résultats
des élections. Et en ce moment les journalistes dénoncent le fait que tous les
derniers sondages indépendants disent que Kerry va gagner avec entre 1 %
et 5 %. Alors qui croire dans tout
cela ?
Je suis en ce moment au Hilton à Mayfair.
Commencé au Trader Vics avec des Tikka Pukka Pukka, et fini au Windows of The
World au 29ième étage avec Stephen. Je vais raconter cette soirée infernale
dans le train, à mon retour au travail demain.
Westminster, 8-9 nov
2004
Je dois être fatigué pour vrai ce soir, trois
personnes parlent dans mon compartiment, et bien qu'elles parlent l’anglais, je
ne comprends rien. On dirait du chinois, mais sans doute c'est de l'irlandais
ou scottish fort prononcé.
Bon, où en suis-je au travail? Rien de
nouveau, vraiment, bien que j'entame ma quatrième semaine. Enfin je suis prêt
pour ma réunion avec mon patron où l'on décidera sur quoi je travaillerai dans
les prochains mois, et alors mon vrai emploi commencera.
Je n'ai plus tellement envie de raconter ma
soirée de l'autre jour, ça fait une semaine maintenant et j'ai peine à me
souvenir de tout ce qui est survenu. Sauf que je n'ai pas dormi de la nuit et
que le lendemain j'étais malade comme un chien pendant 5 jours, et que j'ai
manqué 3 jours de travail (après deux semaines seulement, je pensais qu'ils
allaient me mettre à la porte).
Nous sommes sortis à Popstarz à King's Cross,
là où je sortais tous les vendredis soirs voilà 10 ans. À l'époque j'avais
beaucoup d'admirateurs, mais cette fois je n'en avais aucun. Il faut dire que
j'ai 32 ans, ils doivent avoir en moyenne 18 ans ceux qui sortent là
aujourd'hui, et je comprends maintenant pourquoi je ne sors plus. Bref, j'ai
vraiment eu l'impression que j'étais trop vieux et que je n'avais pas le droit
d'être à Popstarz. Je suppose que tout le monde avec qui je sortais alors ne
sort plus non plus, ou alors ils vont ailleurs et j'ignore où. Peu importe,
j'ai passé l'âge de vouloir sortir toutes les semaines.
Mais ce sont les personnes que nous avons
rencontrées avant Popstarz qui m'ont donné le plus grand mal de tête le lendemain,
lors de ma fièvre virulente. J'avais tellement honte de moi-même, saouls que
nous étions, Stephen et moi.
D'abord j'ai rencontré Stephen au Québec, un
pub gai à Marble Arch à Londres un peu sleazy et vieux. Jusque là, à part tous
ces vieux qui nous dévisageaient, rien de bien embarrassant ne s'est produit.
Puis nous avons pris un taxi jusqu'au Trader Vics.
J'ai eu une longue discussion avec l'homme dans
les toilettes qui vient des Philippines. Il m'a raconté sa vie en long et en
large, pendant que j'étais complètement saoul. Avec un salaire misérable de
Assis à côté de nous, au début de la soirée,
étaient deux femmes qui nous ont parlé l'instant d'un moment, pour savoir ce
que nous buvions : des Tikka Pukka Pukka, un drink bizarre fait avec
plusieurs sortes de rhum. Stephen était découragé de moi car je leur ai offert
d'y goûter, et selon lui, c’est comme si je leur avais dit des obscénités.
Comment pouvais-je savoir que d'offrir à un inconnu d'essayer notre drink était
une chose obscène au Trader Vics ? Stephen me disait que c'était justement
parce que nous étions au Trader Vics, un endroit où les gens ont de la classe
et là où il faut péter plus haut que le trou. Ouais. Ces deux femmes étaient
des délégués à une certaine conférence, et franchement cette idée ne
m'enchantait pas. Elles étaient américaines et réservées, elles ont vite quitté
et disaient qu'elles reviendraient plus tard pour essayer les Tikka Pukka
Pukka.
Alors deux autres femmes se sont assises à
côté de nous. Une Française qui, dans les premières 30 secondes, nous a lancé
qu'elle était propriétaire de sa propre entreprise. Well, well, elle a quelque
chose à prouver celle-là. En face d'elle se tenait une petite grosse Britannique
fatigante qui, lorsque la serveuse est venue prendre leur commande, a eu le
malheur de demander ce que c'était que nous buvions. Après un certain échange
qui a fini par nous mêler à la conversation (et où j'ai encore une fois proposé
à la grosse d’essayer mon Tikka Pukka Pukka (au grand désarroi de Stephen)),
j'ai lancé comme ça : vous devez être en Marketing ! Et avec un large
sourire elle ont dit oui. Ce type de personne, je connais trop bien. J'en ai
rencontré tout plein dans ma vie, le mot Marketing lui ressort par tous les
pores de la peau. Ces deux là ont radoté pendant une heure à discuter l'incompétence
des nouveaux employés qu’elles ont engagés. Pour la première fois j'ai compris
que le haut management devait s'amuser des heures et des heures à tous nous
juger, nous ridiculiser, et puis quoi encore, dans notre dos et en privé.
Quand
Mais c'est à ce moment qu’est entrée au
Trader Vics ce qui semblait être une princesse merveilleuse, accompagnée de
deux gros et gras hommes noirs, immanquablement ces gardes du corps. Je brûlais
de savoir qui elle était, mais je savais bien qu'au Trader Vics, tu dois agir
comme si les célébrités n'existaient pas, c'est implicite. Sinon, on risque de
te mettre à
Comme si ma soirée n'était pas déjà trop
remplie, nous avons rencontré un drôle de couple comme il y en a beaucoup à
Londres. Ils étaient trois assis dans le coin, deux femmes et un homme, nous
étions par la fenêtre juste à côté d'eux. Cette fois, ce n'est pas moi qui ai
fait les premiers pas, ils nous ont littéralement invités dans leur cercle.
C'est qu'il y avait un débat qui faisait rage, lequel des deux amants avait
raison. La femme a longtemps été la secrétaire du monsieur, ils sont tombés en
amour et l'homme a laissé sa femme et ses deux enfants pour elle. Mais voilà,
maintenant qu'il a fait ce sacrifice (peut-être un peu tard, je ne sais pas),
elle n'est plus amoureuse de lui, elle l'a laissé. Tout cela s'est passé voilà
environ dix ans, et semblerait qu'à l'occasion ils se revoient au centre ville
de Londres pour se convaincre qu'ils n'ont pas fait une erreur en se laissant définitivement.
Et alors, pourquoi ne pas demander l'avis de parfaits étrangers ? Nous
sommes incapables de nous comprendre, peut-être seront-ils en mesure de nous
aider ? Eh bien, Stephen et moi avons attentivement écouté les deux
versions, et à vrai dire l'homme en question, malgré son âge, est assez beau.
Considérant en plus le sacrifice qu'il a fait pour sa secrétaire, c'est
pratiquement criminel qu'elle l'ait laissé tomber, et nous lui avons dit.
Cependant, nous ne savons pas toute l'histoire, et semblerait que les deux
enfants et l'agissement de l'homme en question ont beaucoup joué dans sa
décision de le laisser. Une fois il l'a cachée dans le coffre de l'auto, si on
peut la croire.
Comme elle ne voulait pas être seule avec
lui, elle a emporté sa bonne amie avec elle qui vient de Glasgow. Elle était
une parfaite mais ferme blonde, policière en plus, qui travaille avec les
animaux. Elle ressemblait en tous points à une de ces poufiasses que l'on voit
à la télé dans ces émissions pour la rescousse d'animaux. La femme immaculée,
prête à arrêter n'importe qui alors même qu'elle est en vacances à Londres.
Cette sorte de personne qui n'est en fait jamais en vacances, et qui pense
qu'elle a l'autorité de faire respecter toutes les lois, peu importe où elle est
sur
Après cela, j'ai parlé avec deux avocates qui
semblaient être en manque d'amis et qui se sont montrées très intéressées à moi,
même si je me suis imposé. J’aurais certes pu faire l’amour à l’une d’entre
elles si j’avais voulu, si j’avais eu un quelconque intérêt, et belles, elles
l’étaient. Mais bien sûr, cela ne m’intéressait pas. Et j'ai parlé avec un gros
Américain con qui disait vouloir voter pour Bush, et qui en plus semblait venir
du Texas. Si j'avais pu, je l'aurais balancé par la fenêtre. Malheureusement
les fenêtres ne s’ouvrent pas au Windows of the World de Londres (celles de New
York n’existent plus, le Windows of the World du World Trade Center n’est plus,
et j’y étais, au 101ième étage, en voyage d’affaires, six mois avant sa
destruction absolue).
Enfin, on
rencontre toute sorte de monde lorsque l'on sort à Londres dans ces endroits
chics. J'ai parlé à bien plus de gens que lorsque je sortais dans les clubs
voilà dix ans. Je devrais peut-être sortir plus souvent, mais finalement c'est
d'un intérêt limité. Tout le monde se ressemble et ont pratiquement la même
histoire à raconter, et c'est une histoire plate à mourir.
10 nov 2004
La routine qui tue. Comment pourrais-je ne
pas en parler ce soir, lorsque deux jours en ligne j'ai fait exactement la même
chose de A jusqu'à Z, à la minute près. Sauf peut-être ce que j'écris ici.
Pourtant je l'écris dans un compartiment de train où exactement les mêmes
personnes qu'hier sont assises. Je n'ai même plus la gêne d'ouvrir mon clavier
et mon Compaq iPaq, ils me connaissent maintenant, ils sont habitués. Je sais
même à quelles stations ils arrêtent. Mon vieux bonhomme arrête à Brentford,
mon gros constructeur bâti arrête à Isleworth comme la plupart des autres, et
une des filles sort à Putney.
Sur l'heure du midi je suis allé chez
McDonald de l'autre côté du pont du Parlement, près de
De toute manière
je n'ai plus d'honneur ou de fierté, je m'en balance pas mal que l'on pense et
sache que je n'ai pas un sou et que je compte mes cents, ou plutôt mes pennies.
Mais bref, je n'ai pas du tout aimé cette sensation de répéter la même chose
qu'hier jusque dans les moindres détails. Ça me tue, pourtant ce n'est que deux
jours en ligne. C'est déjà trop, c'est inacceptable, sans compter la peur que
cette journée soit répétée à l'infinie pendant des semaines, des mois, voire
des années. Ça m'avait pris bien plus de temps, lors de mon dernier emploi dans
les conférences, avant de me rendre compte que j'étais entré dans une routine
et qu'il me fallait trouver des portes de sortie. Cette fois, ça m’a pris moins
d'un mois, et je trouve cela très souffrant. Je ne comprends pas comment les
autres arrivent à survivre, à répéter la même journée pendant des années.
Ça me donne juste envie de faire comme cet
autre homme gai cuisinier qui a décidé de se stationner sur une ligne de train
rapide entre Paddington et Reading, mourant sur le coup. Les gens l'ont blâmé
parce que le train a déraillé et que six autres personnes sont mortes, alors
que j'aurais cru que personne d'autre ne mourrait. Je pense que le suicidé
ignorait lui aussi quelles auraient pu être les vraies conséquences de son acte
désespéré, mais en ce moment les médias disent que non seulement il voulait se
suicider, mais en plus il voulait tuer d'autres personnes. Bref, quelle bonne
idée que de placer son auto sur la voie ferrée, plus facile me semble-t-il que
de se lancer sur les rails. Malheureusement, je sais maintenant que ça risque
de tuer des innocents, alors cette façon de se suicider est à oublier. Tout
cela pour dire que je ne supporte pas la routine et que je ne sais pas quoi
faire pour m'en sortir. J'ai passé près de visiter l'aquarium de Londres
aujourd'hui plutôt que d'aller chez McDonald, juste pour faire différent, et je
pense que vendredi je le ferai.
Je serais également prêt à accepter cette
routine telle une sentence de prison, si le soir durant la semaine j'avais la
liberté de faire des choses différentes afin de ne pas avoir l'impression que
je répète sans cesse les mêmes choses, mais malheureusement je n'ai pas le
temps de faire autre chose que de me préparer pour le lendemain, répondre à mes
quelques e-mails avant d'aller me coucher. Ainsi il n'y a pas moyen de m'en
sortir, seuls mes week-ends seront différents, et ça ne me laisse pas beaucoup
de temps à moi ou mes projets. C'est vraiment décourageant.
11 nov 2004
J'arrive d'une célébration sur
J'ai finalement eu ma première grosse réunion
avec mon patron depuis la rencontre initiale où j'ai manqué faire une crise
cardiaque parce qu'il m'a demandé mer et monde. Et voilà, aujourd'hui c'était
comme la fin de toutes ces choses que je devais faire, la fin de ma lune de
miel. Il va lire cela ce soir, tous mes rapports. Dort-il, arrête-t-il de
travailler de temps en temps ? Je ne crois pas. Et demain nous allons
discuter les conférences sur lesquelles je vais travailler. Je dois dire qu'il
m'impressionne par sa capacité de tout garder en tête et de recracher des comptes-rendus
et résumés forts concis de l'ensemble de nos conversations. Bref, il a une
grande capacité à évaluer tout le travail et de faire une synthèse.
Ça m'a pris un mois à figurer ce qui se passe
dans l'organisation, à rencontrer tout le monde et à établir la liste des
projets et objectifs à atteindre pour les 6 prochains mois. Eh bien,
aujourd'hui il savait déjà sur quoi j'allais travailler, il a lui-même réussit
à faire la même chose que moi en parallèle des 1001 choses dont il est
responsable. En fin de compte, tout ce que j'ai fait depuis que j'ai commencé,
semble-t-il, n'était que pour lui prouver que je n'étais pas incompétent, que
j'arriverais aux mêmes conclusions que lui, et aussi que je savais comment
produire une conférence (ce rapport de 26 pages que j'ai écrit et que personne
ne lira). Je dois donc admettre que l'homme sait ce qu'il fait, qu'il a le
cerveau pour diriger la baraque, et qu’il va produire des résultats assez tôt
et tout chambarder pour le mieux (je l'espère du moins, bof, en fait je m'en
contrefous complètement).
Des nouvelles aujourd'hui, à propos du
deuxième au pouvoir, j'ai osé demander à Anita si Watson était gai. Je n'avais
rien à perdre, demain est sa dernière journée pour un bout de temps. Elle m'a
confirmé qu'implicitement tout le monde sait qu'il est gai, même s'il ne l'a
pas ouvertement annoncé à tout le monde. Il parle de son partenaire, jamais de
sa femme ou de sa blonde. Cependant, je sais maintenant qu'il a un partenaire,
ainsi je n'ai plus rien à espérer avec lui, et sans doute cela est une bonne
chose. De toute manière, à la première occasion je vais lui avouer que je suis
gai, on verra bien les résultats. C'est pas comme s'il allait le dire à tout le
monde, dans la situation où il est. C'est clair que si personne ne le sait
officiellement, si je lui demandais directement, il se désisterait et me dirait
que c'est personnel. Ainsi je devrai lui dire que je le suis avant de lui
demander, et encore, il pourrait choisir de ne rien me dire, car il juge que
son avenir dans l'organisation dépend de son silence.
Comme il était le grand directeur pendant
plusieurs mois, il a certes toutes les raisons de croire qu'il sera un jour
grand directeur, sauf si soudainement tout le monde sait qu'il est gai. Mais
tout cela est fort ridicule, car tout le monde sait qu'il est gai, c'est écrit
sur son front. Pendant ce temps, tout le monde pense que je suis hétéro, et
qu'en plus je cours après l'assistante du grand directeur, la fille du Brésil.
C'est que je ne suis pas discret avec mes compliments, mais je pense ce que je
dis. Ce sont eux les pervers, s'ils lisent à travers mes compliments que je
voudrais lui faire l'amour. De toute manière, elle ne manque jamais une
occasion de nous parler de son mari merveilleux et riche qui l'emporte dans les
meilleurs restaurants de la ville.
Triste que je parlerais enfin en toute
honnêteté de mon homosexualité avec Watson, le jour où je changerai de bureau
et que je ne le verrai plus. Triste aussi que cette fois-ci, j'avais
l'intention d'annoncer à tout le monde au travail que j'étais gai, mais que
finalement je n'ai jamais trouvé le courage, et on dirait qu'en ce moment il
est trop tard. Pourtant Anita me disait que trois autres au moins sont gais et
ils sortent souvent ensemble pour manger sur l'heure du dîner. Je pense que je
sais de qui elle parle, et ils semblent être de vraies bitches. Je n'ai pas
l'impression que je serais le bienvenu dans leur cercle, et à vrai dire je n'ai
même pas envie de tenter de m'y intégrer.
Nous sommes allés au restaurant ce midi, une pizzeria
dégueulasse à Victoria pour célébrer le départ d'Anita. J'ignorais que cela me
coûterait
Voilà, je suis arrivé à Isleworth, mon bébé
sera là avec son auto pour me prendre. Il arrive d'Hammersmith pour un travail,
le pauvre.
12 novembre 2004
Quel
misérable jour, aujourd'hui. D'habitude j'aime la pluie, mais ce matin je
voulais tellement demeurer à
J'écoutais
Bridget Jones's Diary ce matin, le premier film, car le deuxième vient de
sortir au cinéma et les critiques disent que c'est pourri. Je n'en crois rien,
comment le deuxième pourrait être merdique alors que le premier est si parfait?
En tout cas, ils ont certes encapsulé mon existence à Londres en milieu de
travail, ça m'encourage à quelque part qu'ils aient identifié tous les problèmes
reliés à l'emploi à Londres, bien qu'ils n'en parlent pas, ils nous le
montrent. Dans le fond, je ne vois que les acteurs, que j'aime bien.
Encore
la routine ce matin, un autre jour de
C'est comme ce rêve que j'ai fait dernièrement,
où soudainement je décidais de briser la boucle, commençant à comprendre que
les événements de ma vie recommençaient sans cesse, bien que quelque peu
différent chaque fois, et que mes déjà-vu soudainement me faisaient comprendre
que j'étais prisonnier d'une réalité amère où la destinée semblait s'amusait
avec moi. J’en ai écrit un scénario de film complet, et plusieurs maisons de
production sont intéressées à le produire. Je ne voulais plus jouer ce jeu, je
cherchais des portes de sorties de cette bulle artificielle. J'ai sauté sur un
escalier roulant, puis un autre qui allait dans l'autre direction, et j'ai vu
des portes de verre que je n'avais jamais remarquées auparavant. De l'autre
côté se tenait ma liberté, la brisure de ce jeu grotesque qu'est cette
existence. Où j'apprenais que tout le monde dans ma vie n'était que des acteurs
préprogrammés par un ordinateur, et qu'ils tentaient de me faire oublier par
tous les moyens qu'il existe autre chose que cette futile existence. Et je le
crois, nous sommes complètement aveuglés par les problèmes quotidiens, nos
émotions, nos tracas, la nécessité de développer ces relations humaines et de
se battre pour notre survie. Ainsi, s'il existe une simple porte qui nous
ouvrirait à un tout nouvel univers, loin de cette réalité actuelle, on ne la
verrait pas, même si elle était cachée en pleine lumière, directement en face
de nous. Est-ce que ce sont les films de
Comment
faire pour que ma journée d'aujourd’hui soit moins routinière, sans pour autant
que je me lance dans la tamise en marchant au-dessus du Westminster Bridge? Premièrement
c'est vendredi, et je n'ai pas ce stupide costume de clown sur le dos (habit et
cravate). Je vais arriver à 9h40 plutôt que 9h10, car j'ai pris le deuxième
train, et c'est ok, je vais juste finir à 17h30 au lieu de 17h. Au moins il y a
flexibilité dans ma prison et ma sentence. Joie. À part cela j'ai l'intention
de ne rien faire aujourd'hui au travail, car je voulais demeurer à la maison
pour ma santé mentale, et je ne l'ai pas fait. Alors je vais tenter par tous
les moyens de faire passer le temps rapidement sans travailler sur ces
conférences. Sauf bien sûr lors de ma réunion avec le patron.
J'ai emporté mon avant-dernier livre publié
qui mentionne en arrière que je suis gai, je vais le montrer à Watson si j'ai
La
journée est enfin terminée. Et quelle journée ! Je pense que je devrai
dormir longtemps et profondément afin de comprendre exactement comment et
combien j'ai été humilié ce soir. Sans compter, qu'encore une fois, j'ai honte
de moi-même, mais je suis suffisamment saoul pour ne pas avoir honte et,
plutôt, exprimer de la colère contre autrui.
Aurais-je envie de me suicider après tant
d'humiliation? Oui. Le ferais-je? Non. Parce que je connais trop bien cette
planète maintenant, elle est remplie de gens coincés. Et j'ai rencontré les
deux plus coincés de la planète ce soir. Mon directeur et un idiot au rétro
bar. Le tout lundi prochain.
13 novembre 2004
Je
n’arrive pas à comprendre ce qui s’est produit hier, non plus à tenter
d’expliquer à quels niveaux il faut comprendre le tout. J’ai également peur de
faire des parallèles entre ce qui s’est produit au bureau et au Rétro Bar après
coup, près de Charring Cross. Finalement, je risque fort de faire une grande
généralisation hâtive pour en arriver à décrire l’humanité au complet, et
comment pourri le tout est devenu sur cette planète. Et certes, tout dépend du
point de vue, du si vous avez 18 ans et tout le monde veut vous parler, ou 32
ans et plus personne ne peut même supporter votre vue, encore moins répondre à
des questions personnelles impertinentes que seules les célébrités et les
jeunes beautés semblent avoir le droit de poser.
Eh
bien, je n’ai pas changé en 15 ans, même si le peuple semble avoir changé
d’attitude à mon endroit. Ainsi, au lieu de raconter ce que j’apprends de mes
relations avec autrui, je vais maintenant radoter à propos du comment le monde
est devenu impatient et rude. Il est impossible de soutirer quoi que ce soit de
qui que ce soit, mais alors on apprend sur les relations humaines qui ont pris
le bord.
Bref,
une longue introduction pour une petite histoire qui m’a fait me retourner bien
des fois cette nuit, où ma culpabilité a pris le dessus. Dommage que le seul
moyen pour moi d’apprendre des autres aujourd’hui, est de courir le risque de
me faire rejeter royalement et de regretter le lendemain tout ce que j’ai dit, ainsi
que mon audace. Il semble qu’avec la perte de la jeunesse et de la beauté, plus
personne ne veut te parler, ou même avouer que tu existes, et j’en arrive à
comprendre qu’en milieu de travail c’est la même chose. Mais comme ces gens
sont justement tes collègues, ils doivent faire un effort inouïe pour demeurer
polis, alors que bien franchement ils auraient juste l’envie de t’envoyer chier
aussi férocement que ce con de Britannique que j’ai rencontré au Rétro Bar. Un
autre endroit où je n’irai plus jamais, car c’est la deuxième fois je crois que
je doive quitter les lieux parce que je semble poser les mauvaises questions
aux mauvaises personnes.
Bon,
j’avoue qu’il est vrai que je parle bien trop, surtout une fois saoul, et que
je suis incapable de me contrôler. J’identifie immédiatement tous les problèmes
embarrassants de tout le monde, ceux qu’ils n’osent même s’avouer, et alors le
tout tourne au vinaigre. Enfin, par où commencer?
Un
vendredi routinier comme les autres, semblerait que ma peur du jour de la
marmotte a pris un tournant pour le pire. Ainsi, j’ai comme décidé
inconsciemment de tout bousiller, sortir de mon arbre et d’embarrasser le bon
peuple londonien rempli de problèmes inavouables, au point où la bonne
hypocrisie anglaise n’existe plus. Il aurait fallu leur dire que j’arrivais en
ville voilà 10 ans, un petit resserrement dans les lois de l’immigration
m’aurait fait retourner au Canada depuis longtemps. Malheureusement pour eux,
ils ne l’ont pas fait, au contraire, ils ont changé les lois sur l’immigration
des gais et leurs partenaires, et je suis encore ici à les insulter
quotidiennement, et je le regrette amèrement, un peu.
Deuxième
tentative. Un vendredi routinier comme les autres, mais au lieu de retourner à
la maison le plus vite possible comme d’habitude à 17h, je suis demeuré jusqu’à
18h30, en attendant d’aller prendre une bière avec mes collègues dans le pub de
l'organisation au deuxième étage. Bon, ça n’a pas été complètement peine
perdue, mon patron à la dernière minute m’a demandé de venir dans son bureau,
il voulait un mot. D’habitude cela est synonyme de problème, mais au contraire
il voulait me complimenter sur mon travail. Il m’a affirmé que ce que j’avais
fait depuis un mois était tout simplement impressionnant, à tel point qu’il va
avoir une réunion générale lundi avec tous les directeurs, où il va leur faire
une morale insupportable en leur montrant tout ce que j’ai fait, tel un exemple
à suivre de ce qu’ils doivent faire dans leurs groupes. Il m’a cependant mis en
garde, qu’ils vont maintenant tous me détester, un peu parce que je vais ainsi
devenir le Teacher’s Pet, le chouchou de
Ainsi,
comme si soudainement j’avais réussi à avoir un peu de respect et à être
reconnu pour mon potentiel, mon cerveau s’est comme dit : il est temps de
tout bousiller. Ou alors mon cerveau se disait, nous sommes en sécurité
maintenant, prenons quelques risques, de très grands risques, pour que justement
le jeu devienne plus intéressant, pour que je ne m’endorme pas pour toujours,
parce que ma vie est trop plate.
Alors
j’ai montré mon livre Un Québécois à Paris à mon cher Watson, le gai coincé qui
n’ose pas l’avouer de peur que ses chances de monter dans la hiérarchie meurent
avant même qu’il n’ait eu la chance d’apprécier être le directeur remplaçant de
la compagnie pour six mois. Alors il a compris que j’étais gai, comme lui. Mais
il n’a rien dit. Je ne m’attendais pas à ce qu’il m’avoue le tout sur le champ.
Voilà pourquoi j’ai dû aller ensuite à cette drinking session, pour célébrer
les six employés qui quittent cette semaine (ou était-ce dix ? Ils
quittent en série en ce moment). Et rendu là, une petite conversation avec ma
Brésilienne a tourné au drame d’horreur. Elle disait avoir une théorie sur moi,
mais n’osait pas me
J’ai
pris d’attaque notre pauvre Watson, et comme je l’avais prévu, il n’a rien dit
à propos de sa vie privée. Cependant, il était également incapable de mentir,
et me disait alors que c’était personnel. Quand j’ai suggéré assez directement
qu’il avait un partenaire, il m’a corrigé pour me dire qu’il n’avait rien dit
de la sorte. À partir de ce moment, j’étais déjà très amoché. Une pinte de
bière et trois grands verres de vin rouge, et une autre pinte je crois, je ne
me souviens plus. Le mélange était assez explosif. Et c’est comme si mes
expériences passées où j’étais complètement saoul, et où j’ai insulté toute la
compagnie, n’avaient jamais existées (on apprend très lentement dans cette
existence). Mais voilà, si Watson n’osait rien m’avouer, tous ses autres petits
amis gais de l'organisation lui tournaient autour, c’était assez évident. Et je
n’ai eu à l’avouer qu’à l’un d’entre eux avant que tous les autres le sachent.
Quand j’ai quitté, une tapette du Marketing, ou ressources humaines, m’a suivi
en dehors de la salle et m’a dit : you are leaving? J’étais fort surpris
qu’il sache mon nom, il a passé son temps à m’ignorer complètement depuis un
mois, et j’ignore encore son nom.
Donc
lundi je commence une nouvelle semaine, où la perception que les gens ont de
moi va changer du tout au tout. Un, je suis gai, deux, je suis le chouchou du
grand directeur que tout le monde déteste. Ils vont finir par me jeter du
troisième étage, aucun doute. S’ils ont réussi à ignorer mon existence
jusqu’ici, je serai le gossip numéro un de toute l’organisation ce lundi
prochain. Seul moi suis capable de me mettre dans un tel pétrin. Je ne
changerai jamais. J’espère juste que je n’ai pas dit des choses que je n’aurais
pas dû dire, et que je ne suis pas plus enfoncé encore que je ne le sais pour
l’instant.
Comme
si je n’en avais pas suffisamment fait dans l'organisation, voilà que je devais
continuer mes déboires au Rétro Bar. Eh bien, la musique était peut-être bonne,
mais les gens qui y vont font vraiment chier. Pourtant le tout avait bien
commencé. J’ai osé identifier immédiatement la fille la plus intéressante du
bar, et je suis allé lui parler. Elle était bizarre, elle ressemblait à
Virginia Wolfe, elle aurait été mieux dans ce film que Nicole Kidman. En plus
elle était à moitié Française. Je lui ai montré mon livre, et elle m’a demandé
si elle pouvait le garder. Sur le coup j’ai dit non, c’était mon dernier
exemplaire. Mais je ne pouvais pas lui refuser cela, elle parle français en
plus. Et après je ne regrettais pas, parce qu’elle travaille pour le journal
The Observer. Non pas que je pense que cela changera quoi que ce soit, mais
enfin bon, on ne sait jamais.
Elle
était l’amie d’une lesbienne qui m’a semblée également fort intéressante, et
nous avons beaucoup parlé. Mais avec eux il y avait un autre couple, et un gai
vraiment con. Il était évident que le gai était en amour avec le mari de
l’autre fille, et comme je suis assez incontinent, je l’ai pratiquement crié
tout haut. Peu après le gai en question m’a rudement dit qu’il ne savait pas
qui j’étais et qu’il ne voulait pas me connaître. Il m’a carrément dit de
sacrer le camp, et je l’ai fait, car j’ai encore de l’orgueil. Ça m’a bien
ébranlé, mais aujourd’hui j’arrive à voir clair, ce n’était pas un acte gratuit
de pure méchanceté de la part d’autrui, j’ai dû sans le savoir le blesser. Bon,
si je suis responsable de sa crise, en tout cas j’ai dû lui ouvrir les yeux.
Sinon, tant pis, je m’en fous. Ils peuvent tous crever tant qu’à moi.
Sur le
coup j’ai soudainement compris pourquoi certains rejetés de la société décident
de prendre un fusil pour en exterminer plusieurs. Il faut comprendre combien
certaines personnes sont toujours repoussées et rejetées au point où il leur
devient impossible de ne pas penser à tuer tout le monde. Leur vision de ce
qu’est l’humanité est noire, et non moins valide que l’idée qu’un optimiste
s’en fait.
Aujourd’hui
je voulais disparaître dans un trou, déménager loin de toute population. Si je
voyais une seule personne, c’était déjà trop. Je suis moins extrémiste
aujourd’hui, mais j’aimerais certes ne plus avoir à faire avec autrui. Leur
regard, leur jugement, même lorsque je monte ou descend les escaliers roulants
de ces stations comme Westminster. Le tout devient insupportable, au point où
maintenant j’évite de regarder autrui, et ainsi j’espère les faire disparaître
de ma vie. Mais cela est un rêve trop beau pour devenir réalité.
Oh,
pendant que j’y pense, Stephen qui m’a attendu tout le vendredi soir
patiemment, et que j’aime plus depuis les derniers événements (ainsi que nos
cinq chats), pense maintenant que son grand patron, qui l’apprécie grandement, veuille
le nommer Sales Manager chez Mercedes. Et ainsi il deviendrait le superviseur de
tous ces imbéciles qui lui ont mené la vie dure ces derniers mois. Si c’est
vraiment le cas, ce serait une de ces ironies de l’existence dont je me ferais
un plaisir de raconter ici. La semaine prochaine devrait être intéressante, peu
importe nos succès et nos déboires.
Westminster, 16 nov 2004
Les
nouveaux développements au travail. Rien de bien particulier. Je n'ai pas vu de
changement dans le comportement des directeurs, j'ignore si le grand patron a
vanté mes mérites ou non à cette réunion hier. Pour ce qui est de Watson, il ne
me parle pratiquement plus ni ne me regarde, je ne sais pas si c'est un signe
de complicité (faisons semblant de ne pas se connaître pour ne pas éveiller les
soupçons) ou plutôt un désintéressement absolu. C'est peut-être aussi qu'il a
peur de me parler, de peur que l'on sache qu'il est gai. Bref, je l'oublie
complètement, je n'ai pas de temps à perdre avec ces enfantillages, il me
parlera lorsqu'il sera prêt et non traumatisé.
Hier
j'ai assisté à ma première réunion à propos d'une conférence que je suis
supposé reprendre, alors qu'elle est pratiquement terminée et que je n'ai
aucune idée de ce que c'est. J'avais l'air d'un con dans cette réunion, car
j'ignorais ce que je faisais là, et en plus, ça a fini vers 19h (ces gens-là
sont incapables d'avoir des réunions durant la journée sur les heures de
bureau?).
En
plus mon patron voulait une réunion rapide après coup pour savoir ce que j'en
pensais. Merde, je n'en pensais rien, je n'ai rien compris à ce qui se passait.
Et comme il m'a interdit de rencontrer le département de conférences, je n'ai
encore aucune idée du comment ils font leurs conférences. Bref, comment
pourrais-je les juger ou dire comment améliorer le tout?
Peu
importe, la nuit dernière mon cerveau s'est mis en fonction, et ce matin j'ai
écrit 4 pages de radotages sur ce que je pensais de cette misérable conférence
et comment améliorer le tout. J'espère que je ne suis pas tout à fait à côté de
la voie, et qu'il appréciera tout autant mon zèle. Si je puis lui prouver que
je suis indispensable à tous les niveaux, et que je devrais faire partie de la
direction, avec un peu de chance, la femme en charge des conférences partira et
je prendrai sa place. Et j'espère qu'elle emportera avec elle tous ses
fainéants et que je serai en charge de trouver de nouveaux employés que je
pourrai contrôler au doigt et à l'oeil. N’est-ce pas là la leçon que nous avons
toujours apprise à travers nos divers emplois dans ces compagnies capitalistes
qui n'ont jamais suffisamment de millions ? À mon tour maintenant de jouer
ce jeu, d'écrire quelques petits rapports innocents qui seront utilisés pour
anéantir des années de travail acharnées dans l'organisation, et qui certes
feront déguerpir tout le monde que je le veuille ou non, car il est impossible
pour quelqu'un qui a eu la vie facile pendant autant de temps, de soudainement
se compliquer l'existence au point où je le demande dans mon manuel de
procédures. Alors je passe pour le monstre, mais pourtant, je ne suis qu'un
simple outil de mon patron qui semble avoir une vendetta contre l'organisation
au complet. Alors je dois jouer son jeu, tout en prétendant ne pas le jouer.
Car je vois bien que mon petit Watson semble être à la tête de la résistance,
où tout ce monde qui déteste le patron se recueille ensemble pour lui cracher
dessus et comploter dans son dos. Et Watson en ce moment doit être convaincu
que je suis le chien de garde du patron, alors qu'au contraire, je suis
quelqu'un qui voudrait obéir à la loi du moindre effort.
Au
diable mon manuel du comment faire la conférence parfaite, je suis le premier à
ne rien respecter de ce que j'ai écrit. De toute manière, ce n'est même pas moi
qui l'ai écrit, c'est composé d'un paquet de fichiers que j'ai recueillis dans
mes emplois précédents. J'ai rencontré un de mes anciens collègues aujourd'hui,
et il me disait que ça s'appelait l'expérience. Ainsi j'ai compris que c'est
exactement ce que fait la direction, elle trouve l'info appropriée dans
certains livres, et semble briller en rapportant tout cela comme s'ils avaient
écrit le tout.
Une
drôle de coïncidence que d'avoir rencontré Leigh aujourd'hui à Westminster. Il
a été mis dehors avec les autres producteurs, juste après que j'aie quitté mon
emploi voilà quelques années. Il travaille maintenant dans les ventes à
Hampshire et se rend souvent à des conférences au Parliament Square. Ainsi je
le reverrai sans doute, il a parfois des conférences dans mon bâtiment. C'est
un monde très petit, faut croire. Il pense que notre rencontre n'est pas une
coïncidence, mais pour l'instant je ne vois pas ce que cette rencontre va
changer à ma vie, bien qu'il me disait que de m'avoir rencontré allait
influencer ses décisions futures à propos de savoir s'il devrait abandonner le
monde merveilleux des ventes pour continuer à écrire de la musique
professionnellement. Je lui ai donc souhaité bonne chance. Nous planifierons
peut-être des retrouvailles, avec les différents collègues avec qui nous avons
travaillé à l'époque.
Je
suis dans le train, en route vers
Lundi 22 novembre 2004
Lundi
matin, je ne sais plus où j'en suis, combien de semaines je travaille dans
cette organisation. Tout ce que je sais, est que soudainement je
me suis levé stressé à mort avec l'idée fixe d'arriver au travail avant 9h,
tout ça parce que mon patron disait vendredi qu'il voulait que l'on arrive au
travail à 9h, encore mieux 8h30, et idéalement à 8h. C'est que j'ai eu le
malheur d'aller prendre une bière avec
Il a fait toutes sortes de commentaires, comme
quoi nous n'avions pas le droit de porter de jeans même si c'est le dress down
policy le vendredi, et que tout le monde malheureusement quittait en trombe dès
qu'il est 17h. Il aime répéter que lors de son premier jour, lorsque 17h a
sonné au Big Ben, il pensait qu'il y avait une alerte à la bombe, car tout le monde
sortait du bâtiment. Quel enfer cela devait être lorsqu'il était Managing
Director, et le top Directeur Commercial et du Développement de toutes ces
grandes organisations. Un peu de sa psychologie de patron, et voilà, une armée
d'employés n'a plus de vie sociale. Ils arrivent à 8h le matin et quittent à 21h
le soir. Et ça marche tellement bien ! Le stress ce matin pour que
j'arrive à l'heure, ça m'a mis d'une humeur désastreuse. Il faut dire qu'il n'y
avait plus d'eau chaude (l'Angleterre et son système de chauffage d'eau manuel
merdique) et quoi encore, tout allait mal. Je n'arrive pas à comprendre
pourquoi j'embarque dans son jeu mesquin de patron pourri jusqu'à l'os.
Peut-être que je ne veux pas qu'il pense qu'il a fait une erreur en m'engageant ?
Je devais être le blue eye boy, l'exemple parfait pour les autres. Celui qui
vient du monde commercial et qui travaille du matin jusqu'au soir, et même la
nuit, et qui performe comme jamais on n'a vu ça. Je devais leur prouver que mes
conférences sont dix fois meilleures, qu'elles allaient rapporter 400 % de
profit sur le retour en investissement. Bref, je suis celui dont il a vanté
tous les mérites devant tous les directeurs : voici comment vous devez
être, regardez tout ce que ce jeune homme a réussi à faire en moins d'un mois.
Cependant il a parlé trop vite, et il semblait dire cela vendredi soir. Je suis
un être humain comme les autres, et je suis à deux doigts de crier, comme mon
autre patronne Rachelle : j'arrive tôt le matin pour pouvoir quitter le
soir à l'heure, et non pour avoir une réunion à 17h30 et quitter à 20h !
Que je l'admire pour ainsi crier ce qu'elle pense, et agir en conséquence.
Cependant elle travaille là depuis quelques années, et elle n'a plus à faire
ses preuves. Moi j'ai tout à prouver, la première des choses, que Sherlock n'a
pas fait d'erreur en m'engageant. Malheureusement je pense qu'il a fait
l'erreur du siècle, je suis un véritable petit anarchiste et je veux en faire
le moins possible. En plus, je n'ai aucun respect pour l'autorité, et ses
petits jeux d'esprit ne trouveront pas preneur chez moi. Je ne ferai pas plus
de stress que durant mon premier mois, j'arriverai au travail à l'heure où
j'arriverai, je partirai à l'heure, sans faire d'heures supplémentaires. Sinon
je suis foutu. Je devrai travailler comme un malade jusqu'à la fin de mes
jours.
Ce qui
est intéressant est que
Quoi
d'autres Sherlock a dit ce vendredi qui embarrassait tout le monde, surtout
Jackie sa PA. Nous avons parlé des drogues, d'Amsterdam où les lois sont plus
relaxes (c'est lui qui tentait de convaincre le peuple que le système des
Pays-Bas fonctionnait mieux que celui de l'Angleterre), et quoi d’autres aussi?
Rien de bien important. Sauf que j'ai dit suffisamment de conneries que le
lendemain j'en étais encore rouge de honte, alors que vraiment je devrais m'en
foutre complètement.
Qu'est-ce
que ça change à ma vie que mon patron comprenne que je ne suis pas parfait ?
Que je suis comme les autres, un fainéant qui ne veut absolument rien faire ?
Est-ce mon problème s'il en vient à constater que mes conférences sont
royalement en retard et qu'il a fait une erreur en m'engageant ? J'ai
encore une certaine fierté, un honneur. Je ne puis tout simplement ne rien
faire. Je vais donc travailler fort, mais je n'embarquerai pas dans ses jeux.
C'est de l'enfantillage pur et simple. Mais voilà, les patrons n'ont que cela à
faire, jouer des petits jeux d'esprit afin de créer du stress.
22 nov 04 Partie 2
Il est
16h13, j’t’écoeuré comme c’est pas possible. Ce que je donnerais pour décrisser
tout de suite. Quand bien même je me serais enflé la tête après le discours de
mon patron vendredi dernier, et que j’avais décidé de prendre toute une série
de nouvelles résolutions, comme d’arriver à 8h le matin et de partir à 20h le
soir, en pratique je vois bien que je n’aurais rien respecté de tout cela. Il
me reste encore une heure et j’ignore quoi faire de ma peau, voilà pourquoi
j’écris mon livre à la place de travailler. Pourtant j’ai une conférence de
trois jours à produire en moins de 30 jours, il me faudra un miracle pour
accomplir ça. Je m’en contrefous éperdument.
J’ai
un grand besoin de m’évader loin de cette réalité. Vendredi, je suis allé
acheter un jeu PC sur Sherlock Holmes, malheureusement j’ai passé au travers ce
week-end et je ne sais plus comment m’évader les soirs de cette semaine. En
tout cas je vais aller télécharger les histoires de Sherlock Holmes sur
l’Internet, et je vais placer ces fichiers sur mon Compaq iPaq. Je suis en
crise de lire du Sir Arthur Conan Doyle en ce moment, c’est la seule chose qui
me maintienne encore en vie.
J’ignore
pourquoi je suis en crise permanente, surtout que je sais maintenant sur quoi
je dois travailler. Mais le sujet est tellement vague et infini, et j’ignore
tellement par où commencer, que je ne commence pas, tout simplement. Il faudra
bien que je m’y mette, éventuellement. Notre petit Watson vient de nous
signifier carrément que nous parlions trop dans ce bureau et qu’il ne pouvait
pas travailler. Monsieur doit écrire un rapport et a besoin de concentration.
Je connais
Je ne
puis plus supporter la vue de ce Watson, le regarder me donne de l’urticaire.
Que j’aie pu penser même un instant qu’il serait peut-être intéressant pour
moi, même comme allié, est incompréhensible. Heureusement nous changeons de
bureau ce week-end et je ne le reverrai plus. Je serai avec Sherlock (qui est
toujours en réunion de toute manière), ainsi qu’avec Rachelle et Jackie.
Rachelle parle tout le temps, nous ne ferons absolument rien, c’est officiel, elle
semble avoir beaucoup de temps à perdre. Jackie semble avoir plus de travail à
faire et il est difficile pour elle de parler toute
23 nov 2004
Je
dois écrire ceci, comme ce que j’ai écrit hier, entre les lignes du fichier sur
lequel je travaille au bureau. Non seulement cela, nous n’avons pas
d’ordinateur, juste une sorte de station virtuelle sans possibilité
d’enregistrer sur un floppy disk ce que nous faisons. Ainsi je dois m’envoyer
par e-mail ce fichier modifié, caché à travers d’autres fichiers, dans l’espoir
que Big Brother n’y verra que du feu.
Il est clair que tous nos messages sont
filtrés, si je n’écris pas partout le nom de l'organisation dans mes messages,
d’habitude je ne reçois pas ce message à la maison, ou vice versa. Si un seul
fichier dans mes dossiers ne semble pas faire partie de mon travail à
l’association, il est effacé par les gens du département technique qui font
régulièrement le tour de notre espace virtuelle. Enfin, inutile de risquer
d’installer un programme quelconque ou même une mise à jour d’Internet
Explorer, le tout serait immédiatement repéré et enlevé.
Bref, plus d’ordi au travail, plus de liberté
ou de vie privée non plus. Je cours un très grand risque en écrivant ainsi au
travail et en m’envoyant ces fichiers par e-mail, mais je n’ai pas le choix, et
de toute manière c’est en français. Je pense que je suis le seul dans tout le
bâtiment, ou même à Westminster, qui parle cette langue bizarre, une chance.
Aujourd’hui
c’est le jour où
Je
suis encore sous le choc de cette simple petite conversation de mon patron
vendredi passé. Je comprends maintenant, personne ne lui a dit que je suis allé
chez le docteur jeudi pour un vaccin contre
Et je pense que ça a marché pour Watson, il
reste très tard au travail chaque jour, mais je vois qu’il cherche déjà les
portes de sortie, prenant des jours de congé pour travailler à la maison, et
aussi hier où il disait qu’il voulait partir tôt pour enfin travailler
tranquille à la maison sur ce fameux rapport. Donc comme tout le monde, il veut
sacrer le camp, mais doit utiliser ces prétextes comme quoi il va continuer à
travailler à partir de
J’aime bien mieux ce que je lui ai lancé
lorsqu’il nous a suggéré d’arriver à 8h le matin et que ma réponse cinglante a
été : on va essayer d’arriver pour 9h. J’ai regretté toute la soirée
d’avoir osé dire une telle chose, et le lendemain aussi, mais aujourd’hui je
m’admire pour cet affront. C’est comme si je lui avais dit : va chier, on
va travailler exactement ce que notre contrat et la loi prescrit, au diable tes
combines pour faire de nous des esclaves. Inutile de se justifier, vaut mieux
agir comme on veut et subir les petits discours moralistes de temps en temps,
et alors continuer à n’en faire qu’à notre tête. C’est beaucoup plus
professionnel et on peut garder la tête haute. Ces petites humiliations
d’employés que l’on rappelle à l’ordre aussitôt une petite déviation, c’est
mesquin, et il ne faut pas répondre par l’embarras et les justifications, mais
plutôt par le mépris, la confiance en ce que nous faisons, ainsi que l’innocence
et l’ignorance. Ça devrait leur boucher un trou, à ces patrons, qui n’ont
jamais vu d’employés développés une petite psychologie de contre attaque à leur
petite psychologie de bas niveau reliée à la hiérarchie sociale.
J’ai
finalement installé le programme MobiPocket sur mon Pocket PC, et soudainement
toutes mes histoires de Sherlock Holmes et d’Arthur Conan Doyle sont
accessibles ce matin. Je n’ai eu le temps que de commencer la lecture de
Scandale en Bohémia, mais ça m’a revigoré complètement. Je me suis couché tard
cependant, comme la nuit d’avant, cette fois parce que je répondais à un prof
de grec et latin qui s’intéresse à mes deux derniers livres. Il faut dire que
j’ai également fait l’épicerie hier, et je me suis ruiné complètement. Au moins
10 paiements ne passeront pas d’ici lundi, je vais être terriblement dans le
rouge et ça va me coûter un bras. Je dois regarder à mon compte de banque ce
soir, mais je n’ose plus. Ça me fait trop peur.
Il est
presque midi, je vais bientôt aller me promener dehors. Ça devrait être
intéressant, il y a plein de parades partout, une légion de policiers qui me
regardent tous comme si j’étais un criminel, et même que l’armée vient de
débarquer. Vraiment, le discours de
Je
reviens de marcher autour de Westminster, voir les préparatifs de
Je
regardais ces imposants bâtiments qui font partie du gouvernement, deux vieux
sont sortis de l’un d’eux, avec des papiers, et il m’a semblé voir là deux
spécimens qui n’ont rien à faire d’autre toute la journée que d’inventer de
nouvelles lois, tout régulariser jusqu’à ce que l’on meurt tous étouffés sous
la bureaucratie et les tribunaux. Il m’est soudainement venu un dégoût marqué
pour eux et je me suis retenu de leur marcher dedans, prétendant ne pas voir où
je m’en allais.
Et je suis allé marcher sur le pont à la fin
de Millbank, regarder une vue superbe du Parlement. Encore plus beau qu’un
château, c’est assez impressionnant, comme la plupart de l’architecture du
coin. Au moins ils ont construit de belles choses durables. Et je me disais,
tiens, si cela devait être détruit aujourd’hui par une organisation terroriste
quelconque, le moment serait bien choisi, car j’avais la plus belle vue
possible. Finalement rien ne s’est produit, mais j’aurai vu le tout une
dernière fois si aujourd’hui est le dernier jour où le Big Ben se tiendra
debout.
À mon
retour j’ai marché dans les petites rues en arrière de Millbank, il y a un
drôle de bâtiment dans le Smith Square, assez bien, et j’ai vu la maison où
T.E. Lawrence habitait sur la rue Barton, mieux connu sous le nom de Laurence
d’Arabie. Et moi qui croyais qu’il était un personnage de film fictif. Bref. Il
devait être quelqu’un qui a causé beaucoup de morts, créé des guerres et tout,
et aujourd’hui il est un héros. Un peu comme Bush deviendra avec le temps,
malheureusement.
Merde,
je suis en train de lutter pour ne pas m’endormir, c’est toujours la même
chose. Ce soir il faut vraiment que je me couche. Je repasse mes chemises, je
regarde mes e-mails pour voir si la bonne nouvelle qui me permettra de quitter
mon emploi demain matin est arrivée jusqu’à mon inbox (dans mes rêves), et je
vais dormir. Sinon, demain je ne survivrai pas, c’est certain. En tout cas, mon
patron et sa PA déménagent aujourd’hui, ils s’en vont au troisième. Rachelle et
moi les suivrons ce week-end. Cela me laissera quelques jours de répit, sans
mon patron sur mon dos. J’arriverai en retard et je partirai tôt pour les trois
prochains jours. Il veut être obsédé, d’accord, moi aussi je serai obsédé, à
faire tout le contraire de ce que monsieur désire le plus au monde.
J’ai
écouté le CD de Rachelle hier, pas pourri, aucun doute elle sait chanter, mais ce
n’est pas mon style de musique. Comme c’est triste, qu’elle aime chanter, que
j’aime écrire, mais que nous soyons tous les deux coincés à Parliament Square,
comme deux misérables. Au moins moi j’en trouve l’inspiration pour écrire ces
lignes, j’espère qu’elle a écrit certaines chansons en conséquence. Sinon,
quelle perte de temps, d’énergie et de talent. Au diable les Arts, ils ont été
engouffrés par le capitalisme et le Corporate London.
De ma
fenêtre, je vois exactement, comme dans un cadre, la tour qui termine
Westminster Abbey. Et le ciel autour est toujours menaçant, noir et gris, avec
des nuages effrayants. On dirait un film d’horreur permanent. Il est vrai que
l’hiver à Londres est assez misérable, bien qu’il n’y ait pas de neige. Il est
14h, pourtant il fait noir et nous avons besoin de lumière pour travailler.
Ah, ce
que la journée passe lentement ! Je ne sais plus quoi faire de ma peau,
encore deux heures avant que je ne puisse partir d’ici. Au moins si j’avais pu
trouver le moyen d’avoir des histoires de Sherlock Holmes sur mon ordi, je les
lirais en ce moment, je pourrais même les imprimer sur papier, ça ne paraîtrait
pas que je ne travaille pas. Mon problème est que je me suis couché trop tard
les deux derniers jours, et en ce moment je suis tellement fatigué, que l’idée
de travailler est dérisoire. Même lire des histoires que j’aime risque de
m’endormir. Je devrais aller marcher dehors un peu, cela me réveillerait. Mais
je quitte bien trop le bureau, ils vont commencer à se demander où je vais sans
cesse. C’est trop souffrant d’être assis à ma chaise et de devoir travailler 8
heures en ligne pendant 5 jours, sans avoir la chance de dormir ou d’écrire les
soirs de semaine. Je suis à bout. Bon, je sors de ce bureau, je vais dehors. Je
reviendrai dans 15 minutes. Ils sont dans une réunion, ils ne se rendront
peut-être pas compte que je ne suis plus là. Espérons-le…
Voilà,
je suis de retour, absent 20 minutes. Personne ne semble s’être aperçu de ma
disparition. J’aurais pu être en réunion moi aussi, avec les fantômes des
employés passés. Il doit y en avoir un moyen paquet, le bâtiment doit avoir au
moins 300 ans. Si ça se trouve, il y a une centaine de personnes de plus qui
travaillent dans le même espace que nous, vibrants à une fréquence différente
ou tout simplement dans un monde parallèle. En tout cas, ils n’utilisent certes
pas d’ordinateurs, comme la vie devait être facile alors. On ne pouvait certes
pas trop espérer ou en demander de gens sans ordinateurs, les outils étant
assez limités. Il devait y avoir davantage de secrétaires, utilisant ces
machines à écrire pour retaper les mêmes pages, page après page. Mon père a
connu ça, les emplois sans ordinateur, et encore, ils utilisaient ces
ordinateurs primitifs qui utilisaient des cartes à trous. Comme je n’ai jamais
vu à quoi ressemblent ces ordinateurs, je ne sais pas trop exactement ce qu’ils
faisaient avec, si cela les aidait ou non. Je ne comprends pas le principe de
ces cartes à trous, il n’y avait certes pas de traitement de texte, alors
était-ce pour faire des calcules? Aucune idée. Ce qui me rappelle que j’ai vu
au centre de science de Manchester le premier ordinateur construit (à
l’Université de Manchester). Quand je pense que toute cette histoire a commencé
là, c’est assez impressionnant. Et que si cet ordinateur n’avait pas été
inventé, Dieu seul sait quels avancements nous n’aurions pas fait. Et ça me
fait réfléchir, quoi d’autres on n’a pas inventé qui aurait pu nous aider à
sortir de ce stupide système solaire, parce qu’un génie devait aller travailler
inutilement pour une organisation inutile à Parliament Square au lieu de
réfléchir et de créer ses nouvelles inventions ?
23 nov 04 - partie 2
À la
fin de la journée, il ne restait plus que moi et Watson dans le bureau. Je
pense qu'il m'a comme invité à aller à la conférence sur les Évaluations demain,
qui est juste à côté d'où je travaille, le Queen Elizabeth II Conference
Centre, et comme il était tout bizarre (comme d'habitude), j'étais assez
embarrassé. Mais je le suis un peu moins depuis que je le vois geler ben raide
tout le monde avec qui il parle, en particulier toutes les femelles qu'il a
interviewées cet après-midi pour les différents postes d'assistants que nous
offrons. Je dis femelles, parce que ce n'étaient ni des hommes (bizarre), ni
des femmes ou des jeunes filles. C'était des femelles, à défaut de dire des
bitches ou des sans cervelle. Elles iront très bien avec le décor de l'organisation,
je n'ai aucun doute qu'il va tous les engager. Bien, demain j'irai donc à cette
conférence, et cela me permettra de lire plusieurs nouvelles de Sherlock Holmes
plutôt que d'être assis à mon bureau, et aussi également sonder le petit
Watson, savoir enfin s'il va m'avouer des choses sur sa vie personnelle,
peut-être même me courtisera-t-il? Je ne le crois pas une seconde, il est bien
trop coincé, et nous sommes bien à deux jours de ne plus jamais se voir dans le
bâtiment, car je déménage en haut. Trop tard, il a manqué sa chance, on ne se
reverra plus et c'est sans doute une bonne chose, car il est vraiment téteux et
souffre d'un manque de personnalité flagrant. Faut l'écouter lorsqu'il parle au
téléphone, il n'a jamais rien d'intéressant ou d'intelligent à dire, quand je
pense qu'il pourrait bien se retrouver à la tête de tout le département lorsque
Sherlock quittera, et qu'il était responsable de tout ça pendant des mois. Il
est peut-être gai, mais c'est à peu près tout ce que nous avons en commun. Il
est vrai que je parle par frustration, un peu. Ça m'a fait chier qu'il n'ose
m'avouer qu'il était gai et qu'il m'ait ignoré pendant des jours au travail,
prétendant que je n'existais pas. Et là je vois qu'il m'invite à cette
conférence et cela m'agace, car je ne veux pas m'imaginer des choses, d'autant
plus que je sais très bien qu'il n'y a rien à imaginer. C'est clair qu'il n'a
aucunement l'intention de me parler davantage. Tout est professionnel, et de
toute façon, pourquoi cela devrait-il être différent ? Pourquoi deux gais
en milieu de travail devraient-ils être solidaires, devenir amis ? Aucune
raison, nous sommes des étrangers, nous sommes des collègues, par définition
nous devons nous détester, demeurer froid. Se dire bonjour avec embarras tôt le
matin lorsque l'on se croise, et ce, même si nous partageons plus de temps
ensemble chaque jour que j'en partage avec celui que j'aime.
Je ne
sais pas ce qui va se passer demain, nous verrons. Je vais lui dire clairement
le matin s'il veut que j'y aille par moi-même ou s'il veut que je vienne avec
lui. Il me semble que ce sera là un message clair. Mais il dit qu'il ne va
rester que 30 minutes, et sans doute il a des réunions et tout. Alors il ne
faudra pas trop que je lise la signification de ses réponses.
24 nov 04
Je
suis à deux doigts de leur dire qu’il y a un dégât d’eau à la maison et que je
doive partir maintenant. Mais ça ne vaut plus la peine, car
Watson
me sourit maintenant au travail, mais il est un peu tard car dans trois jours
je déménage en haut, dans un bureau où on étouffe et où je ne pourrai pas voir
dehors par la fenêtre, car le bocal à poisson où mon grand patron sera, me
bloquera la vue. Et en plus, il y aura deux fois plus de monde en haut et moins
d’espace. Encore une fois, tout le monde pourra voir mon écran d’ordinateur. Je
déteste cela, je ne peux alors que travailler, sinon c’est évident que je ne
fous rien. Misère. Et moi qui ai pris ce boulot surtout parce que je me disais
que le bureau où je travaillerais ne semblait pas si mal. Et l’emploi que j’ai
refusé à Kensal Green, nous allions déménager dans une vieille église rénovée,
et cela aurait sans doute été mieux. C’est toujours comme ça, je commence un
emploi dans un bureau où on respire et où c’est paisible, et soudainement,
souvent moins de deux mois après, on déménage où tout le monde est assis un
par-dessus l’autre, sans fenêtre, sans la chance de respirer, et aussi là où on
passera la journée à parler plutôt que de travailler. Pas d’autre choix lorsque
nous sommes dix à partager le même deux mètres carré. Apparemment ceux en haut
ne sont pas trop heureux que le patron partage maintenant leur territoire. Ils
se sentent observés et jugés… bref, j’espère qu’ils ne foutent rien, ainsi
Sherlock comprendra que je ne suis pas si mal comparé aux autres, je travaille
bien plus que la plupart du peuple dans ce bureau, même si je ne sais plus quoi
inventer pour sacrer le camp et faire autre chose que cette conférence.
J’ai
remarqué quelque chose aujourd’hui et hier, en marchant autour de Westminster.
La plupart des gens sont vieux, laids et ils ont l’air assez inintelligents. Et
je me demandais pourquoi, alors que partout ailleurs où j’ai travaillé à
Londres, les gens sont jeunes, beaux et brillants. Et soudainement j’ai
compris. Dans le domaine privé, les gens qui sont laids, vieux ou handicapés
mentaux souffrent de discrimination, ils ne sont jamais engagés, et si oui (par
erreur), ils sont mis dehors assez rapidement. Alors où donc vont travailler
tous ces mongols, ces erreurs de la nature ? Dans les gouvernements et les
associations, là où il n’y a pas de discrimination et où l’intelligence importe
peu, car on n’a de compte à rendre à personne. On peut facilement souffrir un
déficit annuel gigantesque, et même si on ne fout rien de la journée, c’est
acceptable. Ainsi tout le monde à Westminster est con, ce sont ceux qui ne
pourraient jamais vraiment travailler et réussir dans le monde stressant et
commercial de la ville.
Il y a
plusieurs choses que je veux maintenant visiter parce que je suis à Westminster
tous les jours. Le musée de la guerre où Churchill a planifié la destruction de
l’Allemagne, l’aquarium, le Parlement, Westminster Abbey,
C’est
drôle comment on peut juger les gens, mais se tromper. Et c’est très rare
d’habitude que je suis complètement à côté de la voie, je pense être bon juge
de caractère. Mais cette fois-ci je me suis trompé sur deux personnes avec qui
je travaille assez près. La première fois que j’ai vu
Et
l’autre personne dont je me suis trompé sur sa personnalité, c’est Rachelle.
Elle m’a semblé très sérieuse, et une pimbêche pincée lorsque je suis venu à
l’entrevue. Je lui ai dit bonjour de la tête, car je savais qu’elle deviendrait
importante dans ma vie, étant assise juste à côté du bocal à poisson du patron.
Eh bien, elle est jeune d’esprit (même si elle perd ses cheveux), un peu
fo-folle, et n’hésite pas à crier tout haut ce qu’elle pense. Elle est
chanteuse de Western et veut déménager à Nashville aux États-Unis. Elle est la
première à sortir le soir lorsque c’est l’heure de partir, même que ce soir
elle veut quitter une demi-heure avant l’heure parce que le patron n’est pas
dans le bureau, et je me demande comment je pourrais faire de même. Le problème
est que j’arrive à 9h, elle arrive à 8h. Elle aurait donc le droit en théorie
de quitter à 16h, et moi à 17h. Donc rien ne l’empêche de décrisser, et si elle
ne décrisse pas d’habitude, c’est parce que le patron a dû réussir à la
convaincre de travailler un plus grand nombre d’heures. Voilà, elle part, j’en
ai encore pour 30 minutes. Que vais-je faire, tout ce temps seul dans ce bureau ?
Je crois que je vais lire une nouvelle de Sherlock Holmes. Et espérer que
personne n’entrera et regardera mon écran.
25 nov 04
Je
n’ai pas fait grand-chose aujourd’hui. D’abord je suis allé à cette conférence
sur les IFRS, Dieu seul sait ce que ça mange en hiver. J’ai assisté aux deux
premières présentations, et j’ai dû lutter comme jamais pour ne pas m’endormir.
Pourtant je me suis couché tôt hier, justement pour pouvoir survivre l’heure où
je serais dans cette salle de conférence. Il n’y a rien à faire, moi les
conférences, ça m’assomme complètement, il n’y a rien de plus plates sur toute
En tout
cas, jamais vu une bande de péteux plus haut que le trou que ces délégués
aujourd’hui. J’ignore pourquoi ils sont aussi prétentieux, mais ils ont tous
des habits cravates, et aucun d’eux n’a enlevé son côte d’habit. Ils se
prennent pour
Après,
tant bien que mal, d’avoir tenté de survivre la première heure de la
conférence, j’ai quitté immédiatement, et en sortant j’ai lâché un grand soupir
de soulagement. Je me disais que je déteste tant aller aux conférences que je
changerais la date de ma conférence actuelle de Mars à Juin, dans l’espoir
qu’en juin prochain je ne travaillerai plus ici ou je serai déjà mort quelque
part dans un fossé.
Je
suis allé à la banque, pour tenter de sortir de l’argent de mes cartes de
crédit pour le mettre dans mon compte, et j’ai dû marcher jusqu’à Victoria pour
ça. Si je ne l’avais pas fait, 5 paiements n’auraient pas passé d’ici à lundi
prochain et ma banque m’aurait chargé 5 fois
J’ai
appris bien des choses aujourd’hui. De
J’ai
particulièrement aimé entendre
Dans
la rue, les travailleurs de la construction arrêtent de travailler pour
regarder
Il est
17h, mais je n’ose pas partir, tout le monde est encore là dans le bureau et ça
ferait bizarre que je parte maintenant. Je pense que je vais rester 30 minutes
de plus. D’autant plus que je suis en train de boire du vin avec d’autres
collègues. C’est rien, on m’a versé un verre de whisky imbuvable. Je suis à peu
près certain que nous ne boirions pas si le directeur était encore sur notre
étage.
Il y a
de ces jours où partir du bureau n’est pas facile. Et demain je pense que je
vais arriver à 21h30, car les chances seront grandes que je ne pourrai pas
sacrer le camp à 17h comme je l’espère.
25 nov 2004 - partie 2
Mon
Dieu que j'ai entendu des choses politiquement incorrectes dans les derniers 30
minutes. Rachelle disant: Sherlock et homme dans la même phrase ?
Affirmant ainsi qu'elle ne pensait pas qu'il était très masculin, pourtant il a
trois enfants. Mais Sinéad a répété ce que lui-même, Sherlock, disait à propos
de Watson, qu'il était so girlish, autrement dit tapette. Je pense qu'elle se
trompe, en fait il disait que Watson avait une sonnerie sur son téléphone
mobile un peu girlish, mais je ne crois pas qu'il ait dit que Watson était
girlish. Encore que, je me trompe peut-être.
Drôle
que c'est tout à fait acceptable que Michelle dise de Sherlock qu'il n'est pas
un homme, mais qu'il est tout à fait inacceptable pour Sherlock de dire que
Watson est comme une femme. C'est qu'il est l'autorité incarnée, il vient
directement après Dieu le père, il demande la perfection de tout et chacun, il
doit donc être parfait lui-même. Et s'il ne l'est pas, hourra !, nous les mécréants
pouvons le dénoncer, l'attaquer, bref, s'en débarrasser. Et sinon, alors, nous
n'avons pas besoin d'être si parfaits, si monsieur lui-même n'est point
parfait.
26 Novembre 2004
26
novembre, je ne pensais pas que j’atteindrais cette date. Je serai payé un
salaire complet ce lundi, et c’est la fin du mois. Si je suis encore ici, c’est
que je vais y rester. Bien que ce matin il m’est passé à travers le cerveau
toutes ces idées du comment m’en sortir, quelles étaient les solutions à mon
problème. Et il ne me semble plus que ce soit le retour au Canada ou de
déménager ailleurs. Ce qu’il me faut vraiment, et c’est ce que font par
milliers les professionnels de Londres qui ont des salaires faramineux, c’est
de tout laisser tomber et d’aller vivre à la campagne. Le problème est que
j’ignore comment ces milliers de personnes réussissent, un, à trouver l’argent
pour déménager à la campagne, et deux, que font-ils pour survivre ensuite ?
Trouvent-ils des emplois à la campagne avant de planifier leur déménagement ?
Ce serait logique. Ainsi il me faudrait chercher de l’emploi à l’extérieur de
la ville, mais là c’est Stephen, lui aussi doit vouloir partir, trouver de
l’emploi dans le même coin et vendre ou sous-louer son appartement. Tout ça, ce
sont de grands obstacles. Trop grands peut-être, pour l’instant de toute
manière. C’est lorsque tous les deux n’avions pas d’emplois qu’il fallait y
songer, je l’ai mentionné à Stephen alors, plusieurs fois, mais il était devenu
sourd, dû à sa panique existentielle de ne pas avoir d’emploi et d’argent, et
de perdre son appartement, etc.
Ce matin, tout ce qui aurait pu mal aller, a tourné
au vinaigre. Je pense que c’est peut-être dû, en partie, au fait que je me suis
levé 10 minutes plus tard que d’habitude. À partir de cet instant, ma vie est
devenue comme un château de cartes qui s’écroulait, et j’ai passé très près de
franchir cette frontière entre être sain d’esprit et devenir complètement
cinglé.
Tout me poussait à bout. Rien n’était repassé
à 5 minutes avant que mon train n’arrive, je n’avais pas assez d’argent et j’ai
demandé 2 livres à Stephen, j’avais versé de l’eau dans la cafetière hier mais
j’ai oublié de mettre le café, et je ne sais pas quoi d’autre, mais il y avait
plusieurs autres petites choses. Ainsi Stephen m’a reconduit à Richmond afin
que je puisse prendre le train et arriver au travail pour 9h, mais voilà, j’ai
manqué le train par 30 secondes, et le prochain en était un qui arrêtait à
toutes les stations, et qui en plus était en retard. C’est à ce moment que
Stephen m’a téléphoné pour m’annoncer qu’il avait oublié de me donner 2 livres.
J’ai dû faire un détour rendu au travail pour aller sortir 10 livres de mon
compte de banque, et comme je sais que certains de mes paiements risquent de ne
pas passer, je ne voulais pas faire ça. 70 livres que ce deux livres risque de
me coûter maintenant. Et là commencent les annonces : « Mesdames et
messieurs, votre train est en retard, il n’arrivera jamais à
Richmond-upon-Thames, et le jour où il arrivera, il arrêtera partout et
n’atteindra jamais Waterloo, sa destination finale ». Et rendu dans le
train, à Clapham Junction, voilà qu’encore une fois je tombe sur un conducteur
de train zélé, qui décide de nous aliéner complètement en répétant au moins 12
fois dans une langue pratiquement inconnue que le train n’arrêtera pas à
Queenstown Road et que les gens qui veulent aller à Queenstown Road doivent
sortir du train et se rendre à la plate-forme 14. Si je transcrivais ici
exactement tout ce que cet homme a dit à tue-tête dans le train ce matin, au
moins 12 fois en ligne, je perdrais tous mes lecteurs. À la fin je n’en pouvais
tellement plus que j’ai claqué mon livre, je l’ai jeté dans mon sac, je l’ai
zippé, et j’étais comme une soupape sous pression prête à exploser. N’importe
quel passager à ce point, qui aurait osé me parler, en aurait souffert les
conséquences. Morsures, brûlures, violence verbale et physique, j’étais
vraiment à bout et prêt à n’importe quoi. C’est dans ces moments-là que les
voleurs devraient tenter leur chance, avec toute cette haine intérieure qui ne paraît
même pas, ils auraient affaire à un cas déterminé.
Rendu finalement à Waterloo, je suis devenu
comme une sorte de robot. Je ne sentais plus mon corps, je regardais en face de
moi au loin à l’horizon, alors qu’il n’y avait rien à regarder. Je suis devenu
un automate, je n’avais plus besoin de réfléchir pour me rendre au travail le
matin, aussi bien se déconnecter complètement du corps. Et c’est ce qui s’est
produit aujourd’hui, je n’étais définitivement plus là, bien que mon corps
marchait machinalement vers l’Underground pour se rendre à Westminster. Et
c’est seulement lorsque je me suis rendu compte de ce fait, que je suis revenu
sur terre. De comprendre que je n’étais plus là, dans cette sorte de transe,
comme si la réalité m’était devenue si insupportable que j’en étais au point où
j’allais perdre connaissance. Trop de souffrance, alors la conscience décide de
partir. Après avoir pris les 10 livres que je n’ai pas au guichet automatique à
Westminster, je continuais à marcher avec mon air absent, jusqu’à ce que
j’entende cette musique intolérable de ces musiciens dans le métro, et il m’est
venu soudainement l’envie de prendre un élan et de sacrer un bon coup de pied à
la tête de ce musicien. Et c’est par un miracle, et une fraction de seconde,
que j’ai su me contrôler. Il était à la fin de ce voyage infernal et il allait
payer pour tout ce que j’avais enduré. Et pourtant, un autre jour, tout cet
enfer m’aurait semblé tolérable et sans problème, mais voyez comment quelques
petits détails peuvent emmener des gens complètement normaux au bord du gouffre
de la folie furieuse. Et le pire est que nous ne savons jamais quand nous
allons rencontrer quelqu’un qui en est à ce point, il y a de la destinée là
dessous.
7
décembre 2004
Ça fait
un petit bout de temps que je n’ai rien écrit ici, depuis en fait cette
critique négative d’un de mes livres dans un magazine français. Depuis, je n’ai
plus tellement la motivation d’écrire, surtout en français. Ainsi j’ai décidé
de laisser tomber les écrits à propos de tout et de rien, et de ne raconter que
les événements importants, ou lorsque j’en aurai gros sur le cœur. Ainsi, je
suppose, ce livre ne sera jamais terminé ou n’aura jamais suffisamment de pages
pour un livre, et donc éventuellement tout ceci sera oublié. Enfin… parlons des
derniers événements.
Aujourd’hui j’ai raconté à Rachelle que
j’étais gai. Comme elle est ma patronne, je n’avais pas envie de commencer à
lui mentir. Mais voilà, bien que je lui aie dit de ne le dire à personne, moins
de 30 secondes plus tard elle courait déjà à travers le bâtiment pour le
raconter à toutes ses amies. Encore une erreur, je ne sais pas. On verra bien.
Noël approche. C’est inutile, je n’ai à dire
qui me semble valoir la peine, et cette critique négative m’a vraiment démotivé.
Il ne me faudrait écrire que lorsque j’ai quelque chose à dire, mais
semble-t-il, c’est en écrivant que l’on trouve des choses à dire. Bon, bon, ce
livre va commencer, pas d’inquiétudes. Rien de banal à partir de maintenant. I’m going to move into a higher
gear, so watch out!
Je
viens de parler avec la plus vieille employée de la compagnie. Je parlais
français avec une collègue de l’Afrique, et est elle est venue nous dire :
alors, vous apprenez les différences entre vos accents coloniaux ? Nous
sommes tous les deux restés surpris et béats d’un tel commentaire, c’était dit
comme s’il était normal de parler de l’Afrique et du Canada comme des colonies,
et que nous avions des accents coloniaux. Je suppose que ce type de langage
était acceptable voilà encore quelques décennies, mais aujourd’hui c’est
presque ahurissant d’entendre une telle chose. Pauvre elle, elle est demeurée
toute mal à l’aise, comprenant qu’elle avait dit quelque chose qu’elle n’aurait
pas dû. J’ai hâte de découvrir d’autres mots de son vocabulaire qui trahissent
l’histoire de l’Angleterre et son empire colonial.
13
décembre 2004
Samedi matin je me suis réveillé avec un
grand mal de tête. C’était le lendemain de la veille, le party de noël au
bureau. Je savais que j’allais me lever avec de graves problèmes de conscience,
d’avoir insulté des gens, d’avoir fait des erreurs, de toutes les stupidités
que j’allais dire, cependant j’ignorais que ça atteindrait 9 sur l’échelle de
Richter. Comme une sorte de grand tremblement de terre, ma vie a été retournée
encore une fois et je voulais m’enfoncer dans les entrailles de la terre où
personne jamais n’allait me retrouver. Et pourtant, c’est à peine si j’ai
insulté qui que ce soit, en fait, jamais dans ma vie suis-je allé dans un party
aussi saoul en ayant tout de même un bon comportement.
Oh bien sûr, j’ai rencontré des gens du
département des conférences, qui sont en crise en ce moment parce qu’ils ont
peur de ce que je représente, car je suis dans les conférences, mais pas dans
leur groupe. Et en plus, le patron m’a interdit d’aller les rencontrer. Alors
ils imaginent le pire. Sans doute pensent-ils à tort que leur patronne va être
mise dehors et que je vais prendre sa place.
Je les ai tous insultés, premièrement en ne
les reconnaissant pas, pourtant je les ai rencontrés voilà 2 semaines à une
conférence au Queen Elizabeth II Conference Centre. Et je leur ai demandé à
nouveau s’ils étaient des managers ou non, et bien sûr, ils ne sont que des
assistants, et cette question les offusque, et je leur avais déjà posé cette
question voilà deux semaines. Ce qu’ils ont dû penser de moi. Et à un moment
donné la fille a explosé, elle me criait par la tête que je devais rencontrer la
femme responsable des conférences le plus rapidement possible, que je devais
lui dire ce qu’il en était, ce que je fais ici, etc. Mais voilà, je ne le sais
pas moi-même, le rôle que je rempli, dans cette organisation. Que m’en irais-je
lui dire ? La rassurer, et comment ? Je paris qu’elle aussi samedi
matin s’est levée en panique, de m’avoir parlé ainsi (elle était saoule
apparemment, quelle surprise). En tout cas, si j’étais le patron, me rendre à
ces soirées serait une priorité, une fois que les gens sont complètement fêlés
de la tête à cause de l’alcool, la vérité sort de partout.
Autres choses stupides que j’ai faites,
vouloir reconduire à la maison Sinéad et
Une discussion avec l’autre Irlandais m’a
fait littéralement perdre la tête et devenir parano. Je n’arrive même plus à me
souvenir de ce qu’il m’a dit, mais ça résonnait dans ma tête de saoul
comme : « Moi et Mohammed sommes pro-islamistes, nous sommes pro-Bin
Laden, nous trois (avec un autre que je n’ai pas compris), nous sommes toute l'organisation,
nous la contrôlons, et nous allons faire exploser Parliament Square, et toute
l’Angleterre, et toute la planète ! » Pourtant, je pense que tout ce qu’il
m’a dit est qu’il était pour
Je me
tracassais tellement samedi, toute la journée, avec ma conscience, qu’à un
moment donné j’ai dû me dire que j’étais en train de devenir fou et qu’il
fallait que je passe à autre chose, que j’oublie le tout. Je me parlais
constamment à moi-même à voix haute, me reprochant ce que j’avais dit, et
souffrant plusieurs attaques à chaque cinq minutes. J’ai compris que c’était là
les premiers stages de la folie, et c’est alors que je me suis senti mieux et
que j’ai compris la futilité de tout ça. Somme toute, peu importe ce que
j’avais dit la veille, cela ne valait pas la peine de sombrer dans la névrose.
Et cela
me prouve que la frontière entre être sain d’esprit et la folie furieuse, est
assez mince. J’étais heureux cependant d’entendre Sinéad ce matin me dire
qu’elle aussi avait souffert des moments de panique samedi matin. Elle aussi
croyait en avoir trop dit, en particulier, je suppose, ce qu’elle m’a raconté à
propos du directeur de son département, qui est selon elle un imbécile qui joue
un jeu. Tout ce qu’il fait est artificiel, qu’elle me disait. Et moi j’y ai été
de plus belle, lui affirmant que c’était vrai, qu’il était prétentieux, et
qu’il ne lisait le Financial Times en face de tout le monde au bureau que pour
prouver quelque chose, et non pas parce que ça l’intéresse ou qu’il apprend
là-dedans quoi que ce soit. C’est pour l’image, mais le pauvre ne se rend pas
compte que tout le monde le sait que c’est de la frime et qu’en fait il n’a pas
de cerveau. Cependant, certains directeurs plus haut que lui semblent être
aveugles, car ils viennent de lui donner une promotion et il est maintenant
dans un autre département. Ce qui a soulagé tout le monde, au moins on s’en est
débarrassé.
En tout
cas, de savoir que Sinéad s’était elle aussi inquiétée, m’indiquait que je
n’étais pas complètement cinglé, qu’il est normal de s’inquiéter le lendemain
d’un party de noël alors que nous étions saoul et que le lendemain on a des
trous de mémoire. Pourtant, d’autres au travail ne semblent pas du tout s’être
inquiété le lendemain, je pense qu’ils ont peut-être dit pire que moi et
Sinéad, et malgré tout, ils n’ont même pas réfléchi à tout cela. Et bien que je
les admire à un certain niveau pour être capable ainsi de s’en foutre, je dois
tout de même dire que je préfère être capable le lendemain d’apprendre de mes
erreurs et de ne pas les répéter dans l’avenir, justement vendredi prochain où
nous aurons une autre soirée de Noël, mais cette fois-ci de notre département.
Même s’il me faut risquer la folie lors de mon mea culpa le jour d’après.
Il me ne reste que cinq jours au travail
avant que Stephen et moi soyons en vacances jusqu’au 4 janvier, 18 jours en
tout. Je dois avouer que je n’arrive pas à le croire, 18 jours de congé payés,
c’est ça les emplois au gouvernement ou les institutions similaires. Tous mes
emplois précédent à Londres, et même au Canada, je travaillais jusqu’au 24
décembre et les 26, 27, 28 et 29 (je crois), et je recommençais le 2 janvier.
En tout cas, on travaille toutes les heures possibles, et seulement lorsqu’il
faudrait que l’employeur paie double, nous ne travaillons pas. Mais ces jours
sont des jours de congé obligatoires que la compagnie nous oblige à prendre à
Noël. Même que lorsque je travaillais à la cafétéria de l’Université d’Ottawa,
j’ai travaillé deux ans en ligne toutes les heures et les jours du temps des
fêtes, et ils ont oublié de me payer mes heures supplémentaires et le temps
double. Ces gens-là sont très avares, même si en fait cet argent qui nous
revient par la loi, ne sort aucunement de leurs propres poches. Qu’est-ce que
ça change à leur existence que l’on me paie ce qui me revient au lieu d’aliéner
tous les employés et provoquer leur fuite ou l’assaut des bureaux du
syndicat ?
Bref, où je suis en ce moment, je n’ai 18
jours que parce que j’avais trois jours et demi à prendre de vacances et qu’en
plus je vais manquer une journée sans être payé. Et trois jours entre Noël et
le jour de l’an sont des congés obligatoires, et par conséquent, j’ai bien
moins de journées de vacances que la normale, parce que c’est trois jours sont
déjà enlevés du nombre que je puis prendre. Je n’ai que 22 jours de vacances
par an, alors qu’avant j’en avais 28. Alors les institutions, c’est pas si
terrible, bien que ma collègue en face de moi m’affirme qu’elle aura 45 jours
de congé l’an prochain, en tout. 1 mois et demi ! Mais elle a ajouté les
jours fériés et 5 jours de plus qu’elle n’a pas pris cette année et qui seront
transférés à l’an prochain.
En ce qui concerne où nous irons en vacances,
Stephen n’en peut plus, il doit sacrer son camp du pays le plus rapidement
possible, un seul problème, il ignore où. Il semblerait que la perte prochaine
de son permis de conduire ne l’affecte plus autant qu’avant, car maintenant il
est le Manager du Site où il travaille, sous les yeux jaloux de ses collègues
qui l’ont tous traités comme de la merde. Il ne croit plus perdre son emploi
même s’il n’a pas le droit de conduire. Sauf qu’il ne veut pas partir plus de 7
jours, car il ne peut manquer cet appel en cour de justice, pour défendre son
point de vue. Il est vrai qu’il va perdre son permis de conduire pour des
niaiseries, dont 6 points de perdus sur 12 juste pour avoir deux fois été par
erreur dans une rue miniature à sens unique. À croire qu’ils l’ont déclaré sens
unique juste pour placer une caméra et collecter l’argent. Sauf que de perdre 3
points sur ton permis, alors que tu es conducteur sur la route, ça te fait
perdre ton permis assez rapidement, alors qu’en fait tu n’es pas du tout un
danger de la route. Mais voilà, l’Angleterre, comme ailleurs j’imagine, l’État du
Big Brother est bien présent. Il y a maintenant des caméras dans toutes les
rues et dans tous les bâtiments. Et cet argument est suffisant pour convaincre
bien des gens de quitter les grands centres. Si j’en avais la possibilité, je
le ferais aussi. Mais c’est impossible, pas d’argent, pas d’emploi garantis pour
Stephen et moi, etc. En tout cas, pour l’instant Stephen fera plus d’argent
qu’avant. Alors nous survivrons.
Questions écriture de scénarios de films, je
dois avouer avoir refusé deux chances dernièrement, mais je ne regrette pas,
car vendredi j’ai reçu un nouveau projet d’un dessinateur 3D avec une équipe,
qui veut que j’écrive un scénario de 30 minutes dont le sujet n’est pas trop
pire. Science Fiction, alors j’en avais beaucoup à raconter. J’espère que ça
débouchera sur quelque chose et que les idées que je lui ai données hier seront
acceptées. En ce moment l’histoire souffre un peu. Enfin, on verra.
Je dois dire que je ne me plais pas trop au
travail depuis que nous avons déménagés un étage plus haut. J’ai perdu ma belle
vue par la fenêtre de l’Abbaye de Westminster, j’ai perdu tout l’espace que
j’avais autour de moi, et j’ai perdu Sinéad. Bref, le matin maintenant je n’ai
pas trop la motivation de me rendre au travail pour aller voir Rachelle et Jaz
qui ne semblent pas du tout m’aimer, sans compter l’autre qui ne vient que
trois jours par semaine de Coventry, mais qui ne semble pas du tout être
capable de m’endurer non plus. C’est pire maintenant, tous les cinq sommes pratiquement
assis l’un sur l’autre. Ma personnalité ressort trop et elles ne le digèrent
pas. Serais-je trop flamboyant, comme justement Stephen a été accusé la semaine
dernière de l’être au travail ? Semblerait que nous sommes gais, cela est
indéniable, au travail nous prenons beaucoup de place, notre personnalité
déborde de partout. D’autres m’aiment beaucoup, entre autres
En tout cas, il semble que Jaz commence à
m’apprécier, mais j’ai dû faire un effort. L’écouter pendant quelques jours et
la flatter. Elle aime bien entendre qu’elle est le mouton noir de toute
l’organisation, qu’elle a raison dans sa marginalité, du moins elle se pense
différente parce qu’elle est de la gauche et qu’elle aime Clinton. Je suis
assez certain que la majeure partie des gens au travail préfèrent Clinton à
Bush, mais elle dit que la plupart sont d’extrême droite. Je n’ai pas encore eu
la chance de faire la rencontre de ces monstres, mais il semble que plus on
approche du Parlement de Londres, plus l’extrême droite se fait sentir.
J’ignore pourquoi. Ailleurs dans
Peut-on vraiment soudainement commencer à
aimer quelqu’un parce que l’on a trouvé qu’ils écoutaient nos problèmes ?
Il me semble que c’est impossible. Quand je déteste quelqu’un, je le déteste,
je ne changerai pas d’opinion avec le temps. Impossible. Sans doute parce qu’il
est très rare qu’une personne change d’attitude à mi-chemin. Et que si
soudainement ils semblent plus agréables, parce que justement soi-même avons
fait tous les efforts en ce sens, alors c’est qu’ils n’ont tout de même pas changé
leur nature et doive encore avoir en tête ce sentiment pour soi. Sans nous
connaître vraiment, c’est avec l’instinct qu’ils nous jugent fatigants ou
gênants. On verra bien.
Là je voudrais bien partir une demi-heure à
l’avance, mais deux bitches qui étaient déjà là lorsque je suis arrivé
sauraient que je pars 30 minutes avant l’heure. Sinon, ce ne serait pas un
problème, personne d’autre ne sait à quelle heure je suis arrivé ici, 9h ou
9h35, quelle différence pour eux? Mais voilà, ces super-women arrivent ici à 8h
le matin, elles pourraient partir à 16h, mais à 17h30 elles sont encore ici,
elles semblent partir à 18h. Inutile d’indiquer ici qu’aucune d’elles n’ont de
vie sociale ou d’homme qui les attend à la maison. Et la manière dont elles me
regarderaient, si je partais 30 minutes à l’avance, est un début d’explication
pourquoi ces folles ne partagent pas leur vie avec quelqu’un. Enfin, encore
cinq minutes et je puis enfin décrisser d’icitte. Hourra ! Enfin ma
liberté…
19 décembre 2004
Deux jours après le commencement de mes
fameuses vacances de noël, je suis à l'hôpital. Pas n'importe quel hôpital, le
pire de toute l'Angleterre, tel que jugé par toutes les statistiques dans les
journaux depuis 10 ans : West Middlesex Hospital à Isleworth. Les gens ici
meurent pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le pourquoi ils sont venus
ici en premier lieu. Apparemment la saleté à elle seule est responsable pour
bien des morts, et
Enfin, pourquoi suis-je à l'hôpital, vous
vous demandez bien. Encore un de ces virus, le deuxième que j'attrape en 2
mois, et comme mon asthme est assez marqué, pour moi c'est plusieurs jours à ne
point être capable de dormir ou respirer. C'est la troisième fois en un an que
je souffre ainsi, mais la première fois que je viens aux urgences, car mon
docteur est fermé le week-end. Eh bien, après plusieurs injections et prises de
sang, ils avaient l'air convaincu que j'allais mourir bientôt. Pas assez
d'oxygène dans le sang, et quoi d'autres, « chest infection ». Bref,
sans avoir trop bien compris les conséquences de venir aux urgences, voilà que
je suis prisonnier de mon lit, et que si je veux aller aux toilettes, je dois
emmener mon poteau avec le sac de liquide blanc. Et la petite Chinoise panique
parce que je ne respire pas son gaz. C'est donc une véritable prison, d'autant
plus que je ne puis utiliser mon téléphone mobile, et donc je n'ai plus de
communication avec l'extérieur. Bref, si Stephen n'était pas venu avec moi,
personne ne saurait que je suis ici.
Enfin, ils ont un petit ordinateur
sophistiqué qui te permet d'aller sur l'Internet, faire un appel, envoyer un
message SMS, écouter la radio, la télé et les films, merveilleux, me direz vous !
Eh bien, il faut une carte, et aucune des machines sur les trois étages n'est
capable de nous en vendre une. Ainsi, sans mon Pocket PC, j'étais foutu.
Les quatre premières
heures, je les ai passées à regarder la vieille en face de moi en train de mourir.
Elle tousse, elle crache, elle chante, elle est vieille, et elle porte cette
petite robe laide que nous portons tous et qui sont les signes de notre
humiliation. Quand j'ai demandé à l'infirmière si je pouvais remettre mon
t-shirt, elle m'a demandé pourquoi, m'affirmant que ces chemises ouvertes qui montrent
ton dos et ton cul à tout le monde sont bien plus confortables. Je lui ai dit :
tu blagues, là ? C'est à ce moment je pense qu'elle pensait à appeler la
police, comprenant que je serais un cas difficile. Je lui posais trop de
questions aussi, j'aime comprendre ce qui se passe, mais elle est habituée à
des gens qui ne posent pas de questions, et elle a évité de me donner les
réponses. Ainsi j'ignore encore pourquoi je suis ici.
Typique de Stephen, ça lui a pris trois
heures pour aller chercher mon stock, m'acheter un Macdonald et me trouver.
Pendant une heure, il se promenait dans tout l'hôpital plutôt que de retourner
là où nous étions pour que la femme lui dise où j'étais. Ainsi il est arrivé
avec un Macdonald froid immangeable, sans compter qu'il a acheté un veggie
burger dégueul, au lieu d'un Quorn Burger, et bref, je ne pouvais pas manger ça.
Et la bouffe de l'hôpital, je ne pouvais pas la manger non plus. Apparemment
ils n'ont jamais entendu parler de végétariens ici, c'est comme si je leur
avais dit que j'étais un extra-terrestre.
Donc je n'étais pas de bonne humeur, et je me
suis lamenté quand Stephen est arrivé, et là je regrette un peu, mais il faut
avouer que
Stephen a été très gentil, je dois avouer,
pendant que je me lamentais à propos de tout. Je me sens un peu coupable. Ce
que je n'ai pas aimé, est que personne ne sache en haut si on m'a donné mes
antibiotiques en bas. Ainsi ils ne m'ont rien donné jusqu'à 22h, de peur que je
fasse une surdose. Je lui ai demandé si ce ne serait pas indiqué dans mon
dossier qui fait maintenant 50 pages. Elle me dit que non. Et je comprends,
trois docteurs sinon quatre, et autant d'infirmières, s'occupaient de moi en
bas aux urgences. C'était un après-midi tranquille, paraît-il, et à tour de
rôle ils venaient me prendre du sang, m'injecter des choses, me faire respirer
des liquides bizarres. Et semblerait que pendant tout ce temps-là, aucun d'eux
ne prenait en note ce qu'ils me donnaient. Et maintenant je comprends pourquoi
les statistiques sont élevées en rapport aux empoisonnements dû aux mauvais
médicaments donnés aux patients et les surdoses.
Quand
20 décembre 2004
Est-il normal que la veille ils me donnent
des injections et des pilules jaunes, et le lendemain d'autres injections sans
pilules jaunes, et lorsque je demande à propos de ces autres pilules,
soudainement ils me les donnent ? Et puis cet après-midi, quelque chose de
tout à fait nouveau : des antibiotiques au compte goutte sur mon poteau.
Ils ne semblent jamais me donner la même chose, j'ai eu de nouvelles pilules
aussi, aujourd'hui. J'ai l'impression d’être un cobaye et qu'ils essaient
toutes leurs drogues sur moi, sans trop écrire quelque part tout ce qu'ils
m'ont donné. Et je ne me sens pas mieux du tout, au contraire, après tous ces
médicaments je me sens pire. Alors c'est certain que je serai ici une journée
de plus, et nul doute ils me donneront encore plein de nouveaux médicaments.
Aujourd'hui j'ai gardé mes rideaux fermés
pour la plupart de la journée, car je ne pouvais plus supporter la vue de la
vieille vache en face de moi. Ça a 85 ans, ça a l'air innocent, ça en a pour 3
semaines à vivre, et ça trouve le moyen de me faire chier toute la nuit comme
c'est pas possible. Chaque fois que je toussais, elle toussait aussi tout en
disant quelque chose en même temps. La seule fois où j'ai pu distinguer ce
qu'elle disait, c’était : shut up ! Ce qui est assez violent pour une
vieille à l'article de la mort. Ce matin je l'ai presque confrontée, je voulais
lui demander si c'était elle qui pensait pouvoir nous insulter en nous chantant
des bêtises toute la nuit. Mais elle aurait nié le tout, et comme ce qu'elle
fait semble fort innocent, elle n'aurait eu qu'à me dénoncer à l'infirmière
pour comportement menaçant. Comme elle est une vieille de 85 ans, qui
croirait-on ? La vieille autruche. Il n'y a pas d'âge pour les agresseurs
psychologiques (les bully), on les trouve même sur leur lit de mort.
Ici il y a trop de docteurs et trop
d'infirmières différentes qui s'occupent de tout le monde. D'un shift à l'autre
ils ne reviennent pas, nous en avons de nouveaux. La communication se perd, ils
sont incapables de garder par écrit tout ce qui se passe, c'est comme le jeu du
téléphone chinois. Quand tu entres, tu as une infection et une crise d'asthme,
trois jours plus tard tu as le cancer et tu as une tumeur au cerveau. Ce matin,
à 8h précise, il devait bien y avoir 40 docteurs et infirmières à côté, qui
tous parlaient en même temps et même criaient, pendant que les patients et moi
dormaient encore. Je me souviens m'être dit que jamais nulle part où j'ai
travaillé dans le passé le niveau de décibels n’a dû ainsi dépasser la limite
permise par le gouvernement local. C'est comme s'ils se foutaient des patients.
Encore à toute heure de la nuit leur téléphone sonne pendant 15 minutes à
pleine capacité, ils parlent très fort, bref, j'ai l'impression qu'ils pensent
que puisque l'on ne paie pas directement (mais l’on paie beaucoup via nos
taxes), ils nous rendent un service et nous ne pouvons nous plaindre.
Je dois avouer que de ce côté je suis fort
impressionné, bien que ce soit la même chose au Canada, mais tout est gratuit.
Le lit, la bouffe, et le 200 livres de drogues qu'ils m'ont injectés depuis
deux jours. On dirait un hôtel gratuit. Si tu es un mendiant dans la rue,
fais-toi admettre à l'hôpital pendant plusieurs jours. D'après ce que je peux
comprendre, sortir d'ici est bien difficile, il faut pratiquement leur prouver
que nous sommes guéris, ou alors, comme à l'hôpital des fous, leur prouver que
nous ne sommes plus fous (et comment prouver ça ?).
21 déc 2004
Après trois jours dans cet hôpital, je suis
convaincu que je suis en prison et j'ai peur qu'ils ne me laissent jamais
partir. Tous les jours j'espère qu'ils vont me dire que je puis sacrer le camp,
mais chaque fois c'est non, car je fais encore de la température. Merde, trois
jours dans un hôpital bourrés de médicaments à longueur de journée, comment
puis-je me sentir plus malade chaque nouveau jour, et comment puis-je encore
avoir cette fièvre ? C'est simple, leurs médicaments ne fonctionnent pas, c'est
trop et pas la bonne chose. Ma condition empire, c'est clair. Mais ils sont
incapables de voir ça, de l'admettre.
Là je vais
commencer à refuser certains traitements, car je pense qu'ils exagèrent. Leur
nébuleuse, ou je ne sais pas comment ils appellent ça, ce sont deux petits
flacons de Ventolin dans un masque que tu respires pendant cinq minutes, je
n'en peux plus. C'est trop et trop souvent, je m'inquiète vraiment de l'impact
de tout ceci sur ma santé. Ils sont tout simplement devenus fous dans les
hôpitaux, ils te bourrent de médicaments sans raison, ils sont malades dans la
tête.
Je dois trouver le moyen de partir demain,
d'une manière ou d'une autre. Je ne resterai pas ici jusqu'au 26 décembre,
comme ils le planifient sans vouloir me le dire. Encore cinq jours de ce régime
et je mourrai, c'est certain. En tout cas, j'ai appris une leçon
essentielle : ne va aux urgences qui si vraiment tu sais qu'ils ne vont
pas te garder, car alors s'en sortir est impossible. Ils ont tout à fait le
contrôle sur ton existence. Me laisseraient-ils partir si j'avais acheté des
billets d'avion pour le Canada ? Voudront-ils voir les billets ?
Quelle autre raison pourra faire l'affaire ?
La vieille femme à côté de moi veut partir
depuis deux jours, apparemment elle est tombée en face de son appartement, et
finalement c'était plus de peur que de mal. Mais voilà, ils l'ont gardé ici
contre son gré pendant des jours, ils l'ont bourré de médicaments qui ont fait
monter sa pression dans le sang, alors ils pensaient qu’elle était malade, mais
en fait ils l'ont rendu malade. Une autre raison pourquoi ils ne voulaient pas
la laisser partir est que plusieurs travailleurs sociaux sont venus la voir, et
maintenant ils s'imposent dans sa vie sans qu'elle ne le veuille. Elle tentait
de dire que ce n'était pas nécessaire, deux personnes viennent déjà la voir
chaque jour, mais ils ne voulaient rien entendre. Maintenant elle va recevoir
la visite d'un travailleur social le matin et le soir, pendant trente minutes
chaque session. Pauvre femme. Elle aussi regrette sans doute sa petite chute.
Et que dire des infirmières. Ok, elles sont
gentilles, mais franchement, elles sont négligentes. Des bulles d'air dans mes
veines, des caillots de sang remontés dans le tube qui sont retournés dans mes
veines, et plein d'autres choses qu'il me serait trop long à expliquer. En tout
cas, moi qui déteste les aiguilles, par cinq fois on a dû me réinsérer cette
maudite aiguille gigantesque par laquelle leur liquide entre. Et je vois
qu'encore une fois c'est en train de sortir du trou, et qu'une sixième fois
sera nécessaire, car l'infirmière est incapable de la faire tenir en place.
D'ailleurs, cette technologie du tube pour le liquide, c'est la pire
technologie que j'aie vue dans ma vie. Premièrement il n'y a aucun moyen de se
déconnecter vite fait de cette machine du diable, et tu dois traîner tout ça avec
toi peu importe où tu vas. Tu ne peux pas mettre non plus un chandail, parce
que ce maudit tuyau te sort par le bras. Ça sonne à toutes les 20 minutes,
surtout la nuit, pour toutes sortes de raisons, réveillant tout le monde sur
l'étage. Ou bien le tube est bouché ou le sac est vide. En plus, elle est
grosse cette machine et fait un bruit infernal. Bref, à elle seule elle est
responsable de bien des maux et me rend complètement malade.
Le plus difficile la nuit est de m'endormir,
et lorsque je dors je suis ok. Quand je me réveille, je tousse, je crache, j'ai
mal à la tête, je suis incapable de respirer. Comme on me réveille à chaque
heure, vous imaginez l'enfer dans lequel je suis. Et quand je tousse, je
réveille tout le monde et c'est la panique absolue. Hier un vieux bonhomme
m'insultait à voix haute en faisant semblant de parler dans son sommeil, il
ronflait en même temps. Je n'ai rien compris, car en ce moment je suis
tellement paqueté de drogues et de gaz, que je n'entends plus rien, ni ne vois
plus rien. Mais j'ai entendu quelque chose comme « Fucking French ».
Et vous savez qui a pris ma défense ? La bully d'hier, qui semble avoir
développé une soudaine sympathie pour moi. Elle lui a dit de se fermer la
gueule (shut up !). Et pas en même temps qu'elle toussait, assez clairement.
L'infirmier au comptoir capotait, il se demandait ce qui se passait.
Stephen pense que l'idée des billets d'avion
est une mauvaise idée. Sans doute ils se pensent les dieux tout puissants qui
ont le droit de te faire manquer ton vol pour ta propre santé. Il faudra
trouver mieux. L'idée de bouffer encore ici ce soir me lève le coeur, ces
légumes décongelés et ce pouding dégueulasse, je n'en puis plus.
Maintenant ils
veulent analyser mon mucus, je dois leur cracher ça de mes entrailles dans un
bocal. Que vont-ils apprendre de cette matière verte visqueuse ? Et je ne
sais pas comment en faire sortir dans un bocal. Pourquoi je suis autant malade
est bien ce mucus, et la seule raison du pourquoi j'ai autant de mucus c'est
qu'ici c'est sec et chaud. À la maison je n'aurais pas ce problème.
Les deux vieilles assises l'une en face de
l'autre depuis trois jours, qui se regardent en chien de faïence sans se dire
un mot, viennent finalement d'échanger un mot. Une des vieilles se demandait si
elle allait un jour partir d'ici, ils lui ont dit qu'à 14h30 elle partirait. Il
est 16h21. Mais ils lui ont dit la même chose hier.
Pas une seule infirmière ou infirmier dans cet
hôpital semble être de nationalité britannique. Je ne savais pas que c'était un
emploi comme nettoyeurs de bâtiments ou ramassage des poubelles, autrement ces
infirmiers et ces infirmières seraient certes britanniques. Plusieurs docteurs
sont de nationalités bizarres, mais il y a encore des Brits. Ils se promènent
en troupeau d'une pièce à l'autre et discutent très fort tous les problèmes des
patients. C'est sans doute à ce moment qu'ils perdent la tête et crient :
donnons-lui ces pilules, on ne sait pas trop à quoi elles servent, voilà notre
chance de savoir. Injectons-lui tous ces liquides, et voyons les résultats. Ou
alors ils n'arrivent pas à s'entendre sur ce qu'ils veulent nous administrer,
se contredisent tous, et comme les infirmiers ne parlent pas l'anglais, ils
comprennent que tout ce qui est mentionné doit nous être administré.
Stephen vient de partir, c'est un vrai
supplice pour lui d'être ici. Il a vu deux de ses amis proches mourir dans cet
hôpital, et ça lui rappelle aussi de mauvais souvenir parce que, souvent il
s'est retrouvé à l'hôpital. Mais il a dit qu'il viendrait à tous les jours.
Cependant il prend son temps, il trouve des raisons pour arriver très tard et
il ne sait plus quoi inventer pour sacrer le camp au plus vite. N'empêche, il
doit m'aimer pour vrai, et en plus, il croyait que j'aurais pu mourir. Mon
docteur aussi, il me disait que beaucoup de monde même à 25 ans peuvent mourir
d'une crise d'asthme comme celle que j'ai souffert ces deux derniers mois. Et
je le crois. Mais je lui ai fait relaxer les médicaments quand même. Maintenant
ils ne me les donneront qu'aux moments clés (les nébuleuses). Encore, voyez
comment la communication ne fonctionne pas : l'infirmière arrive et me dit
qu'ils ont arrêté mes antibiotiques. Franchement ! La logique elle-même
sait que l’on n’arrête jamais des antibiotiques, surtout quand on voit que le
patient est encore malade. Heureusement je ne suis pas suffisamment vieux ou
gaga pour prendre tout ce qu'elle me dit pour de l’argent comptant, et je lui
ai dit que cela était impossible. Elle a vérifié, et en effet, ça n'avait pas
été cancellé.
Mon docteur, que je vois assis au comptoir
depuis trois jours mais qui ne m'a jamais parlé ou ausculté (des dizaines
d'autres l'ont fait cependant), m'a ausculté et parlé ce soir pour la première
fois. Son accent ne me revenait pas, il parle très bien l'anglais, ce n'était
donc pas facile de deviner. Il est Français. Alors nous avons parlé français.
Je lui ai demandé ce qu'il pensait du système de santé britannique. Il me
disait qu'ici tout le monde pensait qu'en France c'était luxurieux et efficace,
mais il me disait que c'était sans doute la même chose qu'ici. Ainsi les
journaux de Londres nous font peur inutilement en criant partout qu'en France
et en Allemagne leur système de santé est merveilleux, tandis qu'en Angleterre
il est en décrépitude. Mais il a bien dit qu'ici il y avait beaucoup
d’administrateurs, qui n'avaient pas grand-chose à faire d’autre que de tourner
en rond et prendre des décisions qui prennent le dessus sur les décisions des
docteurs, qui eux, agissent dans l'intérêt de leurs patients. Surtout ils ont
un Bed Manager qui semble tout à fait inutile, selon lui. Enfin, il ne me
confirmait que ce que j'avais remarqué. Tous ces gens qui marchent partout et
crient le matin à 6h maintenant, ce sont tous des administrateurs qui n'ont
rien à faire. Et personne ne comprend pourquoi il y en a tant et leur utilité.
C'est simple, il y en a plus que des infirmières et des docteurs. Eh bien, ils
sauront où couper lorsque ce sera le temps de se serrer la ceinture, mais
malheureusement, j'ai comme l'impression qu'ils couperaient sur les docteurs et
les infirmières avant de couper les patrons, ce sont eux finalement qui
prennent les décisions.
Ma bonne femme d'en face soudainement me fait
bien pitié. Toute sa visite est enfin partie, elle a reçu quelque chose comme
une centaine de personnes de 2h de l'après-midi jusqu'à 8h le soir, c'est juste
si je n’ai pas vu le pape à la fin. Il y avait une telle racaille juste en face
de moi, heureusement j'ai pu fermer mes rideaux et dormir malgré le poulailler.
Mais elle est une femme joviale, elle semble intelligente quand elle a de la
visite (elle n'arrête pas de répéter à tout le monde que son fils est revenu
d'Iceland pour la voir), mais en arrière de tout ça c'était la panique absolue.
Enfin les visites sont terminées (Dieu merci !), et apparemment elle a
vomi partout dans les toilettes. Quand l'infirmière est venue lui demander si
elle avait dégueulé partout, elle a dit oui, plusieurs fois, et elle s'est mise
à pleurer. Elle racontait tout fort que c'était horrible, que ça venait de ses
poumons pour ressortir par la bouche, couleur effrayante, goût insupportable,
etc. Sa crise semblait indiquer que soudainement elle avait peur de la mort. Ou
alors que son expérience est tellement déplaisante qu'elle est insoutenable.
Bref, elle m'a fait pitié. Et quand l'infirmière lui a demandé quand le tout
avait commencé, elle a affirmé que c'était survenu à partir du moment où elle
recevait sa visite la plus importante, pendant qu'elle tentait d'être Posh.
Elle a donc une certaine humilité. Cependant de mon point de vue, c'est encore
une bitch. Ses écouteurs sont disparus, sans doute parce qu'elle écoutait de la
musique full blast toutes les nuits, et les infirmières lui ont confisqués sans
lui dire. Hier soir, sans preuve ou même une idée de ce qui était survenu à ses
écouteurs, elle a accusé Stephen de les avoir volés. Faut pas une salope pour
ainsi juger les autres sans savoir ? C'est clair qu'elle me déteste, et qu'hier,
loin de me défendre contre ce vieux dans le coin qui parlait, elle voulait
juste qu'il se taise. Lui aussi jouait son jeu, parler fort en une sorte de
délire où nous sommes supposés comprendre ce qu'ils veulent nous dire. Arrêter
de tousser peut-être ? Et comment arrête-t-on de tousser lorsque nous
avons une crise d'asthme, je vous demande ? Voilà pourquoi j'ai passé plus
de deux heures dans les toilettes la nuit dernière, pour qu'ils puissent
dormir. Mais aller aux toilettes, je crois, les réveille. Vaut mieux ça de
toute manière que je tousse comme un malade jusqu'à ce qu'ils soient tous
aliénés.
Il y a un gai qui travaille ici, fort jeune,
qui en plus est d'une beauté assez hors du commun, même pour les bars gais de
Londres. Il est d'une perfection à tout casser, mais bien sûr je ne suis pas du
tout intéressé. Je suis malade, j'ai l'air d'un zombi (les hôpitaux sont
excellents pour transformer leurs patients en zombi, et on m'a dit que ça me
prendrait une semaine pour me remettre de l'expérience traumatisante d'être à
l'hôpital). Bref, il est bien trop jeune et beau pour moi, je n'aurais aucune
chance. Cependant je suis le seul jeune patient de toute mon aile (ce qui fait
me demander ce que je fais ici, vraiment), et les autres travailleurs qui sont
des hommes, sont ou vieux ou ils viennent du Zaïre (il y en a un qui est pas mal
zélé qui vient du Zaïre, qui est fier de son pays qu'il a sans doute dû quitter
à la première opportunité, et le problème est qu'il chante tout le temps
pendant que l'on tente de dormir). Rien de bien intéressant pour
Ils viennent d'allumer les lumières à 5,000
Watts qui sont juste au-dessus de nos têtes. C'est simple, avec un tel
éclairage ils pourraient opérer dans n'importe quel compartiment. Et c'était
peut-être le but à l'origine, et donc ces lumières ne devraient pas être
allumées, jamais, sauf en cas d'urgence. C'est tellement éblouissant, que moi
et Stephen, hier, la tête nous en tournait. J’ai demandé à l’infirmière de les
fermer, elle s'est exécutée, mais deux minutes après un autre con qui passait
par là a décidé de les rouvrir (sans doute un administrateur), et nous avons dû
souffrir cela toute l'après-midi, et toute la soirée jusqu'à 22h. Il y a qu’avec
un tel éclairage, il est impossible de dormir entre 20h et 22h, ainsi c'est
peut-être un moyen d'être certain que nous tomberons tous endormis dès 22h. On
n'a pas le choix, sinon on ne dormirait pas. Les lumières se rallument à 6h
exactement. 8h pile de sommeil, et moi qui croyais que justement les malades
devaient dormir beaucoup pour reprendre des forces. Mais je comprends qu'au
rythme auquel ils nous forcent à avaler ces médicaments, ils ont besoin
d'exactement 16h par jour, puisque 8h sans pilules ou injections, c'est un peu
trop pour eux à mon avis.
22 décembre 2004
Ma nuit d'hier n'était pas mieux que les
précédentes, bien que ma fièvre soit enfin partie. Et aujourd'hui je ne peux
m'empêcher de tousser à longueur de journée, ce qui n'aide pas mes plans
d'évasions. J'ai déjà dit à l'infirmière que j'aimerais bien quitter
aujourd'hui, mais il me faut encore le dire au docteur français qui va tenter
de me convaincre de rester un autre quatre jours. Je suis prêt à me déconnecter
de ma machine et de partir en courant, s'ils n'agissent pas trop vite. Je sais
bien qu'ils devront me donner une prescription ou autre avant que je ne parte,
et ils pourraient traîner jusqu'à 21h ce soir.
Ma détermination de partir ce matin a été
amplifiée par une infirmière du diable qui m'est tombée de nulle part, que je
n'ai jamais vu en quatre jours, et qui me dit que les rideaux doivent être
ouverts, que nous n'avons pas le droit au plus simple droit de l'intimité.
Tellement bête, je me suis dit chanceux de n'avoir eu que des infirmières
gentilles depuis le début, même la première était tout de même correcte.
Si ce n'était que ça. Mais ma batch de vieux,
qui sont peu à peu disparus (soient ils sont retournés à la maison, ils sont
ailleurs dans l'hôpital ou ils sont morts), a été remplacé par des jeunes, tard
la nuit dernière, qui m'ont beaucoup inquiétés. Le problème des jeunes qui se
ramassent à l'urgence, c'est que souvent ils y sont pour avoir été saoul et
avoir assommé ou poignardé quelqu'un. Un était déjà parti à mon réveil, mais le
deuxième est juste à côté de moi. Il ne parle pas du tout l'anglais, je n'ai
aucune idée de sa nationalité, bien qu'il ne soit ni noir ni blanc. Il louchait
vers mes affaires un peu trop. Tout de suite j'ai compris qu'il me volerait
peut-être tout, et depuis je ne suis plus tranquille, je ne puis même plus
aller aux toilettes.
Bon, quand je dis qu'il ne parle pas
l'anglais, je pense qu'il prétend ne pas le parler. Il semble être capable de
communiquer avec le balayeur et l'homme du café, mais aucun des autres employés
de l'hôpital. Je pense qu'il a été poignardé, quoi que ce soit difficile de
savoir exactement. Ce doit être assez sérieux, ils avaient bien des grosses
machines dans son compartiment ce matin.
Bien entendu, ce matin notre troupeau de
directeurs et de docteurs s’est retrouvé juste à côté de mon rideau pour
discuter en long et en large le nouveau patient qui vient d'arriver. Ils
étaient un nombre record d'au moins 25 personnes. Puis soudainement ils ont
tous marchés vers notre homme perdu, à moitié nu, qui tentait de dormir. Pauvre
lui, je comprends alors qu'il ait pu prétendre ne pas parler l'anglais, dans
l'espoir qu'ils partent. Et finalement ça a marché, ils sont partis. Le dernier
étant un gros aristocrate riche anglais qui parle à
Ils viennent de me faire une prise de sang,
je pense que d'habitude ça prend entre une heure trente et deux heures à avoir
des résultats. Donc je dois encore un peu attendre.
Découragé par la bitch infirmière, j'ai
décidé de parler au balayeur de plancher du Zaïre. Bien entendu il parle
français, et en plus son frère habite au Québec. Well, si c'était ma décision,
tous les francophones du Zaïre pourraient déménager au Québec, ainsi la langue
française serait sauvée pour quelques années encore. Cependant il me disait
qu'il y avait beaucoup de Canadiens au Zaïre. Et cela m'a beaucoup inquiété. Qui
sont-ils ? Que font-ils ? Des missionnaires ? Alors que nous
sommes dans le nouveau millénaire ? J'aurais cru qu'ils étaient tous
morts. Ces pauvres Africains se font encore laver le cerveau par nos propres
religieux qui ne sont plus qu'une minorité dans notre propre pays, parce que ça
fait longtemps en christ que l'on a compris leur jeu, leur manipulation, et
leurs intérêts mesquins qui n'ont rien à voir avec la religion. Plutôt des desseins
floues de contrôle de l'humanité, partout dans le monde, le pouvoir, et aussi
l'asservissement des individus. Quand un Africain me parle de Dieu, et comment
c'est merveilleux, et que je vois que rien d'autre dans sa vie n’existe sauf sa
religion catholique romaine, je comprends qu'il est non seulement lavé du
cerveau, mais également qu'il est maintenant comme un automate. Au moins il ne
sera pas un danger pour son prochain, sans doute parce qu'il n'a plus trop la
faculté de penser. On devrait arrêter ces missionnaires d'aller en Afrique, et
surtout par leur donner le droit de salir le nom de notre pays.
Enfin, je pars d’ici !
6 Janvier 2005
Je
suis tellement découragé en ce moment, je suis au bureau mais c’est comme si je
n’y étais pas. Tout provient du fait que ce matin, lorsque je suis arrivé, la
jeune de 20 ans et ma patronne me faisaient la gueule et n’ont pas vraiment
répondu à mon bonjour. Je me suis comme souvenu des deux journées précédentes
et tout ce que Rachelle a dit à propos de tout ce que j’ai dit, et vraiment je
constate qu’elle ne m’aime pas du tout. Elle me trouve fatigant et c’est à
peine si elle peut me supporter. En plus elle ne le cache même pas, sa
personnalité ne lui permet pas cette hypocrisie. Elle vient de se faire jeter
par son copain et maintenant elle est partie en guerre contre les hommes (pas
dans le sens d’humanité). Elle déteste ouvertement les hommes et crie souvent
qu’ils sont tous des salauds (wankers, bastards, etc.). Elle sait que je suis
gai, mais cela ne semble pas aider ma situation. Je suis toujours un homme, et
en plus je suis fatigant.
Il est également possible qu’elle me déteste
parce que certains rapports que j’ai écrits ont comme détruit le travail de ces
petites amies, en particulier la grosse torche du département d’en bas que je
ne puis plus sentir. Deux fois elle est venue ici ce matin pour parler pendant
20 minutes avec Rachelle, alors que ce midi elles sont allées manger ensemble
pour plus de deux heures, où sans doute elles s’amusent à critiquer tout le
monde et à faire du commérage. Ainsi je ne l’aurai jamais de mon côté, c’est
peine perdu, les dommages sont faits.
Elle
est supposée devenir ma patronne, bien qu’elle ne le soit pas encore tout à
fait. Pour l’instant je réponds encore directement à Sherlock, et heureusement.
Elle me fait trop chier et je suis à la veille de lui demander c’est quoi son
problème et pourquoi elle me déteste autant. Ce pourrait encore être de la
paranoïa à ce stage, il est vrai que je suis un être assez sensible qui appuie
sur le bouton de panique assez rapidement, mais je me trompe rarement. Et puis
c’est assez clair. Je me souviens qu’avant les fêtes elle disait que j’étais
fort curieux, et que justement c’est pourquoi elle ne m’avait rien dit de sa
vie privée. C’est un peu con de sa part lorsque l’on considère qu’elle est la
plus grande radoteuse de l’organisation et que personne n’a de secrets qui
valent la peine d’être gardés. Elle les raconte à tout le monde, et tous ses
problèmes aussi. Alors on s’en fous-tu qu’elle me raconte son cancer, son
copain qui l’a jetée à la rue, son alcoolisme marqué qu’elle ne semble pas
cacher non plus, et sa non-satisfaction au travail parce que Sherlock ne l’aime
pas trop et qu’il cherche à s’en débarrasser ? J’espère maintenant qu’il
réussira, car ça devient de plus en plus difficile de venir au travail le matin
et de faire mon boulot. Au contraire, je n’ai que l’envie de crisser le camp.
Je me cherche déjà des raisons pour ne pas venir demain, et j’ai déjà mentionné
que nous n’avons pas d’eau chaude en ce moment, ce qui est vrai de toute
manière.
Peut-être
aussi que la semaine a été difficile parce que c’est le retour après les
vacances. Et que nous sommes allés en Belgique, Hollande, Allemagne, Autriche,
Suisse et France. Après ça, retomber dans le moule de la routine est tuant. Ce
midi, le chanteur habituel de la station Westminster chantait encore Losing My
Religion, et j’ai passé près d’y dire de changer de chanson parce que ça
commençait à me déprimer de ne plus être capable de distinguer à chaque fois
que je passe si oui ou non une autre journée s’est déroulée depuis la dernière
fois que j’ai entendu cette chanson. Je me disais que peut-être j’ai rêvé le
reste de la journée d’hier, et le matin même, et que finalement chaque jour
était la même journée.
Patrice
est venu du Canada avec Caroline de Paris. Nous sommes sortis avant hier après
ma journée de travail, et j’ai revu tous mes amis d’antan, de lorsque nous
étions tous à Londres et heureux dans des vies plus simples. Le Bébésito était
là, avec son nouveau copain, un comptable qui se prenait pour le nombril du
monde. Je n’ai rencontré que deux comptables dans ma vie, les deux étaient
gais, travaillaient dans
Celui
d’avant-hier était tout un spécimen de prétention. Je me croyais prétentieux,
mais au moins j’ai encore les deux pieds sur terre. Lui il est parti depuis
longtemps. C’est un frustré de la vie qui chie plus haut que le trou parce
qu’il est comptable, non mais. Il m’a raconté en détails comment il était le
seul responsable de presqu’un million de livres et comment tous ses collègues
au travail devaient venir mendier pour avoir de cet argent, et qu’il n’avait
toujours qu’une seule réponse : non. Il m’a d’abord fait pitié, mais le
lendemain mon sentiment était plutôt l’écœurement. En plus il m’a raconté
comment il avait attrapé la malaria voilà quelques temps en Afrique, et que son
corps était toujours un demi degré au-dessus de la normale. Peut-être était-il
saoul, en tout cas je l’espère. Il a tout du détestable et je ne comprends pas
ce que le Bébésito fait avec lui. Ils sortent ensemble depuis 6 mois, à mon
avis ça va durer un autre mois et ce sera fini.
14 Janvier 2005
Aujourd'hui c'est vendredi. Deuxième semaine
depuis le retour des vacances. J'ai travaillé cinq jours complets cette fois,
malgré que j'étais malade comme un chien (encore !) pendant au moins deux
jours. Mais je ne pouvais plus manquer le travail parce que vendredi dernier il
n'y avait plus d'eau chaude et j'ai dû demeurer à la maison pour attendre le
plombier. Ce n'était pas tout à fait nécessaire, car le père de Stephen était
là de toute manière, mais nous pouvons travailler à partir de la maison, et
dans mon cas, seulement si j'ai une bonne raison, comme vendredi dernier.
Stephen a également été malade cette semaine
et il n'a pu prendre qu'une seule journée de congé, car ils l'ont obligé à
retourner au travail le lendemain alors qu'il était réellement mourant. Ce qui
n'a pas aidé son humeur et son comportement. Depuis quelques jours il est
littéralement hystérique, et je ne pouvais pas sortir de la maison assez
rapidement ce matin pour l'éviter (car le stupide contrôleur d'eau chaude n'a
pas fonctionné, encore une fois, et l'eau était froide ce matin). Il a explosé
au travail hier, et même avec son patron qu'il a insulté complètement alors que
tous les problèmes qu'il a subis hier provenaient d'un conducteur qui a menti à
tout le monde pour que certaines tâches se fassent. Ce qui a provoqué une
explosion de problèmes qui a mis Stephen dans la merde (n'est-ce pas toujours
le cas ?).
Mes contacts en France à propos de cette
série télévisée sur laquelle j'aurais dû travailler, mais j'ai à peine réussi à
traduire quelques lignes en deux semaines, doivent commencer à perdre patience.
À mon avis, à moins que je ne travaille comme un malade tout le week-end, ils
vont me remercier pour mes services et m'envoyer promener. En plus, les
Québécois qui travaillent sur un autre de mes scénarios m'annoncent que le
projet n'a pas reçu d'argent du gouvernement, mais qu'il y a encore espoir si
nous réécrivons le tout en entier. Où ai-je déjà entendu ça ? Ah oui,
lorsque j'ai envoyé mes pièces de théâtre à cette association de directeurs au
Québec voilà bien 15 ans. Là encore on me demandait de tout réécrire, et en
plus, de tout réécrire en joual québécois. Ainsi au Québec, si on n'écrit pas
en français, pas de subvention, et si on n'écrit pas dans le jargon des pionniers,
faut pas rêver en couleur, pas de subvention. L'ironie est qu'avant Michel
Tremblay et ses Belles-sœurs en... quelle année déjà ? 1939 je crois, ou
peut-être 1979... avant cette pièce de théâtre, personne n'écrivait dans la
langue parlée du peuple. Maintenant, grâce à lui, on n'a plus le choix.
Pourquoi donc faut-il que tout dans cette
société fonctionne par les extrêmes ? Sans doute parce que nous sommes
tous des extrémistes dans le fond de nos coeurs. Ou alors nous n'avons aucune
intelligence. Bref, je dois tout réécrire, mon personnage principal leur a
semblé trop diabolique, cynique, ironique, psychologique et impénétrable.
Tient, il me semble là me reconnaître tout à fait dans tous les livres que j'ai
écrits.
Heureusement que je n'ai jamais attendu après
les subventions gouvernementales pour écrire. Premièrement je n'aurais jamais
reçu de bourse, ils m'auraient demandé de tout réécrire au moins 100 fois, un
peu comme un gouvernement communiste et socialiste. Et même après avoir tout réécrit
et avoir détruit l'oeuvre, cela n'aurait pas suffit. Ainsi il n'y a pas de
portes de sortie. Il faut avoir un bon emploi dans les conférences dans une
bonne société capitaliste, et se tuer à la tâche pour écrire la littérature que
nous désirons écrire la nuit, alors que nous travaillons le lendemain. Ou
alors, comme je fais en ce moment, j'écris dans le train qui m'emporte à
Westminster. Tout ce livre a été écrit dans ce train, sauf lorsque j'étais
mourant à l'hôpital, sans doute d'une grippe attrapée dans le train. Lorsque
nous sommes une centaine par wagon qui sommes assis un par-dessus l'autre à se
respirer chacun le trou du cul, comment ne pas attraper toutes leurs maladies ?
Depuis octobre je suis malade en permanence. J'ai dû arrêter de fumer, de
boire, d'écrire et de vivre. Pas pour rien que je suis maintenant incapable de
respirer, dans le sens littéral et symbolique. Cette société m'étouffe, elle me
tue, et je n'en peux plus.
Encore hier au travail,
Je discutais hier avec Sinéad l'Irlandaise,
que plusieurs personnes avaient besoin de discipline, d'une hiérarchie sociale,
d'une autorité toute puissante et d'une routine réglée au quart de tour. Sinon,
leur vie prend le bord, ils perdent la tête, ils prennent un fusil et
commencent à tirer dans toutes les directions (encore la mort, disons plutôt
qu'ils entrent en dépression et vont chez le médecin pour être bourrés de
pilules, ah ces pilules miraculeuses). Et je lui disais, vraiment, il existe
des gens qui ne peuvent vivre sans ces choses, qui justement m'exaspèrent
tellement que je refuse de vivre dans une société Big Brother ainsi régimentaire.
Il semblerait qu'avec le temps et le simple outil de sensibilisation de par les
médias, on finit par convaincre le peuple qu'il faut des caméras partout, il
faut des figures d'autorité partout, il faut 100,000 policiers dans les rues de
Londres, et 300,000 personnes en charge de donner des tickets de stationnements.
Il faut également que dans chaque train et sur chaque plateforme, une voix
d'ordinateur nous disent toutes les lois de la sécurité, ce que nous n'avons
pas le droit de faire, où nous sommes, ce que nous devons faire, etc., tout
cela répété deux secondes après par un humain qui lui aussi s’imagine que nous
n'avons rien compris et que le lavage de cerveau n'est pas tout à fait complet,
à moins que l'on nous dise au moins 10 fois qu'il est interdit de fumer, qu'il
existe une section où les téléphones mobiles ne peuvent pas être utilisés, que
nous n'avons pas le droit de mettre nos pieds sur les bancs, qu'il existe un
espace entre le train et le quai et que nous devons faire attention de ne pas
tomber dans le trou, et quoi d'autres vont-ils inventer pour nous rendre
cinglés ? Christ, pensent-ils que nous ne savons pas depuis le temps qu'il
est interdit de fumer partout sur cette planète ? Et dites-moi, qui donc
dernièrement est tombé entre le train et le quai, ou a mis ses pieds sur un
banc ? Personne. Pourtant, comme si nous étions des enfants, ils nous répètent
ça sans cesse, et là, je dois être certain de ne pas oublier mon sac, qu'ils
viennent de dire, nous sommes enfin arrivés à Waterloo.
Lundi 17 Janvier
2005
Aujourd'hui a été une journée éreintante. Je
ne crois pas avoir utilisé ce mot auparavant, et si je l'utilise aujourd'hui,
c'est que cette journée n'a pas été infernale ou fort stressante, juste
éreintante. Pourquoi ? C'est Rachelle. Sans vraiment m'attaquer de front,
elle a un couteau et elle m'en donne de petits coups toute la journée. Alors à
la longue ça devient stressant, et c'est rendu au soir que l'on se rend compte
de l'impact de ces jeux innocents, lorsque soudainement l'idée de retourner au
travail le lendemain devient insupportable, où on pense à chercher un autre
emploi, etc.
J'ignore pourquoi, mais Rachelle tout
simplement me déteste. Il n'y a rien que je puis faire à ce sujet, elle est
assise à côté de moi et ça je ne l'ai pas choisi. C'était sa décision, comme
elle doit le regretter maintenant. Son problème est qu'elle est incapable de
cacher son mauvais caractère, encore moins de prétendre être indifférente à un
employé lorsque cet employé l'énerve. Et aujourd'hui nous avons eu plusieurs
différends sur bien des sujets, aucunement reliés au travail.
Alors la solution à ce problème délicat, je
n'ai qu'à me fermer la gueule et faire mon travail. Mais voilà, ce n'est pas
une vie, c'est déprimant, ça te donne juste l'envie de trouver un autre boulot.
Et je vais m'y mettre, lorsque j'aurai terminé tous les projets sur lesquels je
travaille en ce moment, mais comme ces projets me prendront une éternité...
Semblerait que toute la journée nous avons eu
la chance unique de se prouver combien toutes nos opinions diffèrent de A
jusqu'à Z. Assez extraordinaire, elle est comme mon opposée absolue. En plus
elle déteste ouvertement tous les hommes, cela n'est pas nouveau. Et certes, en
premier lieu, elle ne peut pas sentir Sherlock, elle ne l'a jamais caché, même
en face de lui. Elle s'imagine sans doute que ni moi, ni Sherlock, n’avons une
quelconque intelligence, puisque nous sommes incapables de partager au moins
une de ses idées. Bref, elle est maintenant enragée contre moi, alors que je
n'ai pratiquement rien fait et que nous n'avons pas, à proprement parler, de
lien commun au travail.
Mais voilà, elle va devenir ma patronne
bientôt, c'est avec elle que je devrai avoir toutes mes réunions, de qui je
recevrai mes ordres. Et bien que je serais heureux de ne plus avoir à répondre
à Sherlock, je commence à m'inquiéter de ce que cette bitch pourra faire pour
me détruire dans mon dos aux yeux du patron. Et déjà aujourd'hui, puisque cela
était évident qu'elle m'a craché dessus toute la journée, j'ai discuté avec les
deux autres filles avec qui je partage notre petit deux mètres carré (la
troisième fille n'étant pas là cette semaine). Je leur ai demandé pourquoi
Rachelle ne m'aimait pas, qu'il était clair qu'il y a avait de la tension, etc.
La fille des finances a bien admit qu'il y avait une divergence d'opinion, un
clash de personnalités, car nous avions tous les deux de fortes opinions
opposées.
Et tout cela était fort important que je le
dise, car si je vais annoncer à Sherlock que je ne travaillerai pas avec
Rachelle à cause d'une divergence d'opinion, et qu'aussi, tout simplement, elle
ne puis pas me sentir, il me faudra au moins pouvoir affirmer qu'il y a des
témoins à tout cela et que le tout n'est pas juste dans ma tête. Il est bien
certain que Rachelle n'avouera jamais ses sentiments et sa conduite, ce n'est
d'ailleurs pas son style. Elle est une de ces personnes complètement
imprévisibles qui ont une opinion arrêtée sur tout et qui vont lutter contre le
monde entier pour faire accepter ces opinions, et qui sont incapables
d'accepter que les autres puissent avoir des opinions contraires. Et ça c'est
assez nouveau pour moi dans mes relations avec les Londoniens. Si je me suis
déjà battu avec des gens similaires, alors ils étaient un peu moins extrémistes
qu'elle, et tout simplement me détestaient et m'ont poignardé dans le dos à
maintes reprises sans même que je le sache, ou alors il n'y a pas eu trop
d'échanges entre nous. Mais cette fois c'est fort, c'est puissant, c'est une
haine pratiquement ouvertement déclarée. Et ce n'est pas parce que je suis gai,
non plus parce que je suis Canadien-Français (quoique que d'être un peu
imbécile parce que je ne comprends pas tout n'a certainement pas dû aider, je
lui tombe alors encore plus sur le système), et ce n'est pas non plus parce que
je suis une menace à son intelligence ou son emploi. C'est clairement parce qu’elle
est une personne à principes et que moi sans doute je n'ai aucun principe. Elle
est morale et moraliste, et moi je n'ai aucune morale. Elle pleure encore sur
les morts des tours de New York, je m'en contrefous éperdument, ça fait des
années cette histoire. Finalement elle est rangée et croit en l'autorité, je
suis un véritable anarchiste.
Cependant je pense que justement elle n'est
pas complètement folle. Elle a su voir ce que les autres ne peuvent pas voir,
car ils finissent tous par succomber à mon charme innocent. Oh que oui, je
réussis toujours à charmer les plus endurcis, mais malheureusement jamais tous.
Il y en a toujours un ou une qui résiste encore à l'envahisseur. Cette fois, je
crois que c'est parce qu'elle a su voir clair, ce qu'est vraiment ma personnalité.
Alors que tous les autres passent par-dessus mes commentaires quotidiens, comme
si je n'avais rien dit, elle, elle bloque à chaque fois, scandalisée.
Je ne crois pas que nous puissions nous accorder
sur une même opinion, pas une seule. Il existe ainsi des gens sur la planète
qui sont nos opposés absolus, et voilà, elle et moi c'est le jour et la nuit.
Comment alors survivre ? Comment travailler ensemble à des objectifs communs ?
Impossible. Ça va tourner au vinaigre, surtout lorsque finalement elle sera
responsable de moi, et j'espère juste qu'au dernier moment cela ne surviendra
pas. Et quelle erreur ce serait de toute manière, que connaît-elle au monde des
conférences ? Absolument rien. Si elle ne demande pas de ne pas être
responsable de moi, je le demanderai.
Mais il s'agit peut-être également d’un début
d'explication au pourquoi elle m'a dans le collimateur. Elle aurait dû être
responsable de moi dès le départ, mais ne l'a jamais été. Elle devait reprendre
les rênes, juste après le Jour de l'an, mais voilà, cela ne s'est pas
concrétisé. En plus, tout cela est venu symboliser le fait que Sherlock lui a
enlevé plusieurs responsabilités, une après l'autre, et je couronne cet échec
lamentable de sa carrière qui s'en va chez le diable.
Tout cela serait bien suffisant à justifier
pourquoi elle me déteste autant, même si je lui donne le crédit que peut-être
c'est à cause de nos divergences d'opinions. Dieu seul sait ce qui se passe
dans la tête de Rachelle. Et j'ai tout fait, et je fais encore des efforts,
pour qu'elle m'aime, pour qu'elle aussi succombe à mon charme, comme les deux
autres en face de moi qui me détestaient mais qui maintenant me disent qu'elles
aiment venir au travail à cause de moi. Mais tout cela est peine perdue.
18 Janvier 2005,
Putney
Je m'en vais au travail, encore une fois. Je
me sens bien mal ce matin, après m'être saoulé hier et avoir relu ma vieille
poésie (et fumé un paquet complet de cigarettes !). En tout cas ça remet
les idées en place, ça aide à tout remettre dans son contexte. Je regrette ma
petite crise d'hier, même si elle est nécessaire à la solution de mes problèmes
futurs avec Rachelle. J'ai eu l'air d'un pleurnichard, d'un homme cassé qui
s'apitoyait sur son sort : « je ne suis tellement pas chanceux, il y
a toujours une bitch ou un con pour me détester et me causer du trouble ! »,
que je semblais crier.
Pourtant Rachelle est la moins pire de toutes
les bitches et les malades qui m'ont fait chier dans mes emplois antérieurs. Je
dois admettre que même les réunions avec le grand patron ne sont pas si
effrayantes, même si le stress peu parfois me bouffer tout cru lorsque je suis
en retard ou que je n'ai rien fait depuis quelques jours. C'est pratiquement
l'emploi de rêve, même s'il s'agit tout de même d'un vrai emploi qui ne me
laisse plus le temps de rien faire, surtout pas de dormir (et comme j'aimerais
dormir ce matin !). Donc, je ne puis pas trop me lamenter, personne n'est
vraiment méchant, même si la plupart ne sont pas des cerveaux ambulants, à
première vue. Pourquoi alors se lamenter ?
Bof, ce n'est pas vraiment que je me lamente,
mais plutôt que je fais juste raconter mes journées lorsqu'un événement
survient, car en ce moment la routine est tout ce qui existe. Alors une petite
crise, même toute petite, vaut bien que j'en fasse tout un plat. Espérons aussi
que tout cela n'est pas un exercice inutile, je vois déjà mes critiques me
dire, après avoir lu ce livre, comment ils se sont emmerdés à mourir. Eh bien,
à ce que je sache, je ne vous ai pas demandé de lire ces lignes, alors arrêtez
dès maintenant et oubliez d'écrire votre critique.
Ce qui est intéressant et différent de mes
emplois antérieurs, est que je doive utiliser le mot éreintant plutôt
qu'infernal. Une journée un peu stressante plutôt que la pire journée de ma
vie. Une femme qui semble avoir une divergence d'opinion d'avec moi, plutôt
qu'une bitch qui vient de me poignarder dans le dos et qui m'a pratiquement
fait perdre mon job. Enfin, on voit la différence d'avec le monde commercial,
où les gens se coupent la gorge à longueur de journée.
Après avoir survécu à tout cela, je dois dire
qu'une semaine à Westminster, loin du vrai monde des affaires, est une partie
de plaisir. Et leurs petites simagrées me font bien rire. Rachelle ne mérite
même pas que je m'arrête un instant pour considérer la menace qu'elle
représente et que j'élabore un plan d'action pour que son attaque soit
renversée et qu'elle soit blâmée à ma place. Elle ne me semble pas très
dangereuse, comparée à ce que j'ai confronté dans le passé. Mais ne
sous-estimons pas nos adversaires, il est clair que je ne suis pas encore sous
son aile, et là les problèmes risquent de commencer. Elle pourrait s'avérer
être une adversaire redoutable, et aux grands maux, les grands moyens. Il me
faudra la détruire aux yeux de tous, et surtout aux yeux de Sherlock. Et ce ne
sera pas très difficile, elle le déteste autant qu'elle me déteste. Avec un peu
de chance, je la remplacerai en tant que Directeur des Opérations.
Elle ne semble pas faire grand-chose de toute
manière, aussitôt que je sors de la pièce, elle parle sur son téléphone mobile
ou elle visite des sites Internet non reliés au travail. Mais je constate
qu'elle ne me fait pas trop confiance, car aussitôt que j'entre, elle arrête et
prétend travailler. Amusant, alors que c'est moi l'employé, et donc moi qui
devrait cacher le fait que je ne fous rien de la journée. Mais en ce moment, je
travaille comme un malade.
27 jan 2005
J'arrive
à la fin de cette damnée première conférence, cela m'aura pris en tout plus de
trois mois, un nouveau record de longueur, puisque d'habitude il faut en
produire une en 30 jours. Bon, il est vrai que j'ai fait des rapports, des
analyses de marchés, d'autres projets, et que ça a pris bien du temps avant que
le département de Construction finisse par me donner le feu vert, et qu'à mis
chemin ils ont changé mon programme au complet, et puis quoi encore.
L'important est que je puisse justifier pourquoi ça m'a pris une éternité et
que, malgré tout, mon patron pense que je suis un travailleur miracle, même si,
il faut bien se rendre à l'évidence, ce que j'ai fait jusqu'à maintenant est
fort médiocre. Never mind, nous sommes à Westminster. Comparé à tous les autres
qui travaillent ici, je puis vous affirmer que ma médiocrité brille
d'intelligence. Voilà pourquoi je suis encore le « blue eye boy » aux
yeux de Sherlock, alors que mes yeux sont noirs, comme ceux du diable.
Hier
une fille est revenue pour une troisième entrevue, pour la position dans les ventes,
c'est-à-dire publicité et exposition. Ça commençait à être le temps, hier j'ai
passé la journée à négocier un contrat de publicité de moins de 9000 livres, et
déjà cela était trop. Ils veulent payer la moitié de ça, pour quelque chose qui
leur aurait coûté 20,000 chez notre compétiteur, alors même qu'ils sont les
publicitaires principaux sur les conférences de ce compétiteur. Alors je me
fais jouer ici, pas assez d'expérience dans les pubs. Je dois leur extirper le
plus d'argent possible, et je sais qu'ils peuvent payer.
Cette
fille commence lundi ou mardi prochain, et comme les autres qui travaillent ici,
avant que je ne commence, je m'imagine qu'elle va reprendre toutes ces
négociations et me débarrasser de ce rôle de vendeur que je ne veux absolument
pas. Mais je me trompe grandement. Je vois déjà comment le tout se produira.
Elle prendra au moins un mois pour juste apprendre ce qu'est l'organisation, et
puis un peu d'analyse pour comprendre où nous pouvons faire de l'argent. Et
comme elle est aussi en charge de vendre de l'espace dans nos magazines et
autres publications, alors voilà, elle ne travaillera jamais avec moi sur mes
conférences. Donc je ne dois pas trop rêver et croire qu'elle va changer ma
vie, on ne peut compter que sur soi-même dans ce monde. Ces conférences ne
feront d'argent que si je deviens un vendeur, alors même que j'ai toujours dit
que si mon emploi devenait un emploi de merde, je quitte. Pour l'instant c'est
ok.
Mais vendeur, à Westminster ? Vous voulez rire ?
Il n'y a aucun vendeur dans un rayon d'un mille autour du Parliament Square. Il
y a juste des bureaux gouvernementaux remplis de vieilles laides au nez crochu
(à peu près comme Margaret Thatcher) et qui sans doute sont faites en plastique
et se pensent meilleures et plus importantes que
Hier
au travail, il y avait un peu trop de familiarité. À un moment donné tous
riaient de moi (avec moi comme ils aiment dire), et je me rends compte que je
suis devenu le clown du département. Cela est fort dangereux et je devrais
faire attention. Lorsque le respect disparaît, nous sommes foutus. Et tout ce
travail que j'ai fait pour demeurer plus sérieux au travail ces dernières
semaines, tout est à l'eau. Il semblerait que garder la tête basse à
Westminster soit impossible dans mon cas. Je suis bien trop extroverti. Et
maintenant je vais en payer le prix. Heureusement Sherlock est toujours dans
son bocal à poisson, et pour lui ce monde parallèle où je suis frivole et le
clown de l'organisation, il ne connaît pas. Pour lui je suis encore l'employé
modèle qui va faire de l'argent. Misère.
Westminster, 28 Janvier 2005
Extraordinaire
comment une journée et une carrière peuvent être détruites en moins de 30
secondes, et tout à fait de façon inattendue. Il est vrai que je n’ai pas
respecté le fait que je doive me fermer la gueule au travail, prétendre ne pas
entendre ce que les pies radotent à toute heure de la journée, tout simplement
faire mon boulot, m’enfermer dans ma bulle, prétendre ne pas exister. Mais ce
matin elles parlaient du fait que plusieurs personnes, dont tout le département
du marketing, portent des jeans, alors qu’elles n’en ont pas le droit. Au lieu
d’encourager ce mouvement pour qu’elles puissent aussi porter des jeans, au
contraire, elles font tout pour arrêter les autres d’en porter, car elles
jugent cela comme étant injuste. Comme je commençais à parler, Rachelle m’a
confronté avec ses opinions tout à fait contraires aux miennes (comme d’habitude).
Pourtant j’ai bien eu une attaque précédente pour me signifier l’alerte rouge,
et que je devais être sur mes gardes. Mais je n’ai pas écouté tout ça. Parce
que c’est vendredi et que le vendredi nous sommes remplis d’énergie, parce que
nous savons que c’est la fin de la semaine. Alors nous sommes en air, prêts à
danser, chanter, se saouler et mourir crucifié à l’autel à la fin d’une journée
de party qui n’a plus de fin. Je suis vite revenu à la réalité cependant. Et
l’envie de célébrer s’est évaporée dans la nature.
Lorsque
le petit différend amusant a commencé entre moi et la fille du Brésil, et que
Rachelle s’en est mêlée pour me « blaster », j’ai mis ma main devant
elle comme pour l’arrêter, et je me suis retourné pour signifier que je ne lui
parlais pas. Comme elle a continué de plus belle, j’ai dû me lever et partir de
la pièce en affirmant que je n’avais pas l’intention d’argumenter aujourd’hui.
Je
suis alors allé dans les toilettes et j’ai compris à ce moment l’étendue de ma
bévue. Que pouvais-je alors faire ? Une démonstration aussi claire que je
ne puis plus la supporter, qu’il existe un problème réel et que nous ne
pourrons jamais travailler ensemble ? Qu’allais-je ensuite faire,
retourner à ma place dans l’espoir que personne ne s’en rendrait compte, que
personne n’aurait vu quoi que ce soit, ou aurait miraculeusement tout oublié ?
J’étais dans la merde, il n’y avait pas de porte de sortie. Je voulais alors
repartir à la maison pour travailler, mais comment allais-je justifier ça, sans
rendre la situation encore pire qu’elle ne l’était ? Impossible. Je dois
demeurer à ma place, sans parler de la journée, prétendre que tout va bien.
Mais tout le monde sait que quelque chose s’est produit, que ça ne va pas, et
que je suis d’une humeur massacrante.
Après
cet orage, voilà qu’elle me pose une question à propos de mon emploi, me
demandant si je voulais des procédures établies à propos de mon emploi. Une
question si compliquée, que je ne la comprends toujours pas. Elle me pose cela
alors que je suis prêt à retourner à la maison pour la journée, ou même ne plus
jamais revenir à Westminster. Avais-je vraiment envie de lui répondre ? Et
pourtant la seule chose qui me venait à l’esprit était : pourquoi me demande-t-elle
ça, maintenant ? Elle qui ne me parle jamais de choses reliées au bureau ?
Était-ce parce qu’elle voulait savoir si j’allais répondre sans exploser et
quitter les lieux ? Comme pour me tester ? Ou alors elle se sentait
coupable d’avoir sauté dans notre conversation et d’avoir commencé à argumenter
avec moi alors que je ne le voulais pas ? Elle revenait donc à des sujets
plus terre à terre, le travail. Mais voilà, en me demandant ça, c’est comme si
elle réaffirmait qu’elle serait bientôt ma patronne, et alors je n’aurai pas le
choix de transiger avec elle. Mais je pense qu’elle tente d’être gentille. Elle
m’a donné une sorte de support spongieux pour mettre devant mon clavier
d’ordinateur, mais je n’en voulais pas de toute manière.
Elle a
tout intérêt à être gentille, elle s’est déjà bataillée avec plusieurs employés
dans les dernières semaines. Depuis deux semaines elle est tout simplement
hystérique dans ce bureau. Plus rien ne va l’arrêter dans son élan, elle est
devenue incontrôlable. Et ce n’est pas Sherlock qui va l’arrêter, elle l’envoie
promener aller-retour et il demeure impuissant. Le pauvre, je suppose que c’est
la même chose à la maison, sa femme doit le faire mettre à genou et il doit lui
obéir au doigt et à l’heure. Voilà sans doute pourquoi il demeure au travail en
permanence. Il semble arriver à 6 heures le matin et il semble partir à 20h.
Comme il habite très loin en banlieue, et que fort souvent il a des réunions en
dehors du bureau le soir, il ne doit jamais voir sa femme ou ses enfants.
Heureusement au travail il peut s’enfermer dans son bocal et il n’a pas à
supporter le monstre. Moi je n’ai pas le choix.
1er
Février 2005
Je n’arrive pas à croire que ce soit déjà le
mois de février. Les filles non plus au travail. C’est bizarre, lorsque le
temps passe vite pour moi, le temps leur semble également aller rapidement. Et
lorsqu’il me semble que je vais mourir d’ennuie avant la fin de la journée,
elles aussi ne sont que des zombies endormies qui n’en peuvent plus d’attendre
que le Big Ben sonne les cloches de 17h.
Peut-être que tout
cela est connecté à la température et la pression dans le bureau, et donc notre
humeur générale, mais je pense plutôt que le tout a plus à voir avec
Bref, depuis octobre dernier, il me semble
que le temps a passé très vite, bien que franchement je n’aie même pas eu le
temps de terminer une première conférence. J’ai beau me dire que tant que je
puis justifier ce retard, il n’y a rien à craindre, mais sans doute faut-il que
je me rende à l’évidence. Je ne pourrai sans doute pas le justifier et ça
commence à mal paraître. Un directeur aujourd’hui s’est exclamé : tu
travailles encore là-dessus ? Et il avait crissement
raison, bien que ça m’ait insulté ben raide et que je souhaitais lui dire qu’il
se mêle de ses affaires.
Une bonne nouvelle
aujourd’hui, cependant, un grand changement a été annoncé à propos du
département de conférences. C’est officiel depuis un mois, bien qu’on ne le
savait pas, on n’a plus besoin d’utiliser ce département très bien organisé
pour s’occuper de nos conférences. La raison est bien simple, ils demandent
65 % des profits. Alors maintenant on va aller à l’extérieur, et donc
donner nos profits à une organisation externe. C’est un peu stupide, il me
semble que ce qu’il faut faire est plutôt de s’arranger pour un partage du
profit un peu plus raisonnable et ainsi garder tous les profits à l’intérieur
de notre association. Sinon, il faudra se reconstruire une toute nouvelle
structure de conférence, sauf qu’ils ne sont pas prêts à engager qui que ce
soit. Et je pense que Sherlock ne se rend pas compte que d’engager une
compagnie externe nous coûtera un bras. Je n’ai pas le choix cependant de
trouver ces compagnies externes et demander des estimés. Et alors je dois
retourner vers le département des conférences et leur dire : voici combien
vous devez me charger au lieu de votre 65 %. Et s’ils refusent, alors
oublions-les. Ils fermeront bien assez tôt et alors je serai le seul
responsable des conférences à l’intérieur de notre département.
Tout le monde doit
maintenant faire leurs conférences comme je le fais, trouver les conférenciers
et écrire les programmes. Ils pensent que tout cela se fait automatiquement et
en moins d’une semaine, parce qu’ils savent déjà qui ils veulent inviter. Ce
sont des imbéciles qui n’y comprennent rien, un mois n’est pas suffisant pour
produire une conférence de deux jours avec 25 conférenciers. Et le tout va mal
tourner, je le sens, lorsque tous les assistants seront prisonniers de
conférences interminables qui ne vont nulle part, et qu’ils ne pourront rien
faire d’autre. De l’organisation sera nécessaire alors, et je pense que je
jouerai un rôle dans tout ça. Mais quand ? Et est-ce que mon salaire va
changer ? Et surtout, mon ordre du temps. C’est-à-dire, vais-je devoir
continuer à produire des conférences, ou plutôt superviser toutes les
conférences ? Nous verrons. Mais il faut que quelque chose survienne,
sinon je vais recommencer à postuler à d’autres emplois dans les médias. Je ne
détesterais pas travailler pour
9 fév 05
Je suis tellement fatigué, j’arrive de Clapham
South. Je me suis absenté pendant deux heures cet après-midi. Ça a fait plaisir
à Rachelle, je me demande bien pourquoi. À mon retour, lorsque j’ai annoncé que
je partirais plus tard pour compenser, elle a dit de ne pas m’en faire, de
partir à l’heure. Je me demande si elle cherche à être gentille, encore une
fois, ou si au contraire ce soir, à la grande soirée des Directeurs des
Facultés et Forums elle ne va pas me poignarder dans le dos en racontant à tout
le monde que j’ai passé l’après-midi à Clapham South, puis revenu au bureau
pour passer des coups de fil et envoyé un fax. Le problème est que c’est la
première fois que cela m’arrive d’exagérer ainsi, et sans doute la dernière
fois pour un bon bout de temps. Cependant, pour elle, c’est inespéré, surtout
si elle cherche à me discréditer. Bien sûr, que je parte à 18h au lieu de 17h
pour compenser détruirait sa belle histoire. J’aime croire qu’elle tente d’être
gentille, mais je ne saurais dire.
10 fév 2005
Hier a
été une journée non pas éreintante, mais fort stressante. Lorsque je suis
revenu à l’appartement j’étais d’une humeur massacrante, ça m’a pris deux
heures pour décompresser. Je n’avais pas l’argent non plus pour acheter de la
bière, alors j’ai bu une petite bouteille de vin de framboise laissée par mon
oncle la dernière fois qu’il était à Londres. Cette petite bouteille était
inespérée.
Le
pire de toute cette histoire est que le tout est une histoire d’avocat. Ma
première demi-heure au travail a été rendue fort compliquée à cause de cette
histoire de visa pour que je puisse demeurer en Angleterre. Oui, un avocat
génial, qui a tout réglé mes problèmes voilà deux ans et qui nous a coûté
₤ 1,300. Cette année, pour un autre visa qui, semble-t-il est le
dernier que j’aurai à demander (sauf que l’an prochain je devrai encore payer
pour avoir ma citoyenneté), il me faut encore payer ₤ 1,400, et je ne
sais pas où les trouver. Les histoires d’immigration c’est de l’arnaque, un
moyen pour un pays de faire de l’argent et engraisser ses avocats.
Je viens d’acheter un ordinateur, Stephen me
disait que c’était ok, mais là ce n’est plus le cas. Il comptait sur sa mère
pour payer l’avocat, mais comme il a manqué certains paiements de remboursement
de dettes à sa mère, il est bien convaincu qu’elle va dire un non catégorique.
Et Stephen, comme toujours, a trouvé le moyen de me blâmer pour toute cette
histoire. J’ai acheté l’ordinateur, et je ne lui ai pas rappelé qu’il fallait
qu’il paie sa mère. Ainsi la solution qu’il me reste en ce moment est de vendre
cet ordinateur sur eBay à pure perte. Je vais attendre quelques jours encore
avant de lui offrir cette possibilité, car j’aimerais certes garder cet
ordinateur qui me rend la vie bien plus facile.
Le
deuxième avocat est une histoire d’horreur. Toute la journée je me suis débattu
avec cette histoire, mais ça date déjà depuis cinq mois. Ce foutu camion qui a
détruit tout le côté de ma Renault 5 et qui a fait au-dessus de ₤ 2,000
de dommages. Bien que je ne demande que ₤ 300 à cause de la valeur
de la voiture, ces compagnies d’assurance se sont engagés des avocats. et cette
tempête inutile pour 300 misérables livres dure depuis septembre dernier. Ils
ont certes déjà dépensé plus de ₤ 30,000 en tout pour éviter de
payer ₤ 300. Il y a tous les gens qui travaillent là-dessus aux
compagnies d’assurance et dans les deux bureaux d’avocats, au moins trois
assesseurs ont fait le tour de mon auto pour figurer l’état de destruction, et
alors que tout est évident et qu’il n’y a même pas à discuter cette histoire,
l’autre parti proclame qu’il n’y a jamais eu d’accident. Depuis cinq mois et je
ne voyais plus la fin du tunnel. Ça allait se rendre en cours de justice, ça
allait nous coûter ₤ 50,000 sinon ₤ 100,000 pour nous battre
contre eux. Ils auraient sans doute dépensé le double de tout ça, et sans doute
les compagnies d’assurance aussi. Les seuls qui auraient profité dans toute
cette histoire sont bien les avocats qui, j’en suis certain, sont à la source
de cette escalade de problèmes et ce manque de diplomatie marqué qui fait que
l’on est prêt à poursuivre le monde entier en justice juste par principe,
oubliant que toute cette histoire au départ n’était que pour un misérable
₤ 300. Et ce misérable ₤ 300, je ne le l’obtiens pas
immédiatement, j’ai au moins 10 paiements qui ne passeront pas d’ici à ce que
je sois payé, et le tout va me coûter ₤ 600 en frais de toute sorte.
Alors
hier j’ai pris mes petits pieds, j’ai dû oublier toute la journée mes
responsabilités au travail, et je suis parti pour Clapham South pour faire ma
propre enquête à
Je constate que la plupart des gens que je
rencontre individuellement sont des gens honnêtes. Et je pense que le
conducteur du camion l’était aussi, puisqu’il a pris le temps d’aller dans le
bureau du site de construction pour donner tous les détails à propos de
l’accident. C’est aussitôt que les avocats sont tombés là-dedans que le tout a
commencé à prendre une éternité et que les coûts ont commencé à monter de façon
vertigineuse. Ils en sortiront tout à fait gagnants, peu importe l’issue du
conflit.
14 février 2005
C’est
J’ai
passé la journée entière hier à chercher tous les papiers nécessaires à ma
demande de visa. Tabarnack que je suis écoeuré de faire ça, de payer une
fortune, d’espérer encore une fois que je ne serai pas expulsé par un escadron
le lendemain de ma demande, etc. Stephen a trouvé l’argent finalement, emprunt
chez sa mère. Quand il s’est assis pour me faire la morale du siècle, comme
quoi je lui coûtais cher et que j’étais irresponsable, je lui ai proposé de
vendre mon ordinateur à la place. Soudainement ça l’a comme bloqué dans sa
morale, et il m’a affirmé que ce ne serait pas nécessaire. Tant mieux.
Maintenant si je pouvais juste recevoir ce ₤ 300 de cette compagnie
d’assurance, ça règlerait tous mes problèmes ce mois-ci. À partir
d’aujourd’hui, tous les paiements dans mon compte jusqu’à ce que je sois payé
dans deux semaines ne passeront pas et je n’ai même pas l’argent pour manger le
midi. Tout ça à cause de ce damné ordinateur, mais heureusement je suis en
train de m’en servir pour écrire en ce moment, alors il faut au moins que je
reconnaisse que, peu importe les conséquences, ça en valait la peine.
Lundi
encore une fois, le train est plein à craquer, comme d’habitude. Avoir ajouté
deux trains par heure ne semble pas avoir changé le fait que les trains sont
toujours trop pleins de monde. Je m’en vais au bureau au Parliament Square, et
cette idée ne m’enchante pas, bien que ce retour au travail soit moins pire que
la semaine dernière où je revenais d’un quatre jours de congé.
Je souhaiterais que quelque chose
d’exceptionnel survienne, comme une inondation, une tempête de neige
effroyable, que mon patron ou Rachelle fasse une crise cardiaque spectaculaire,
peu importe. Mes journées sont tellement longues et inintéressantes, que même
des événements moins extrêmes me satisferaient, tels que mon patron ou Rachelle
malade pour un jour ou deux, et je suis incapable d’imaginer quoi d’autre. En
fait, Rachelle travaille à partir de la maison aujourd’hui, et dans son cas,
c’est clair qu’elle ne va rien foutre de la journée. Ça doit être évident même
pour Sherlock, pourtant il n’a pas dit non lorsqu’elle l’a demandé. Je ne crois
pas que l’absence de Rachelle aujourd’hui soit suffisante pour me rendre
heureux, ou même faire de ma journée quelque chose de tolérable. La plupart du
temps elle est toujours en réunion de toute manière.
Je dois avouer que ça m’a fait un choc
d’apprendre qu’elle soit plus jeune que moi d’un an. Soudainement j’ai perdu
beaucoup de respect pour elle, il ne me semble pas justifié qu’elle soit ma
patronne. Je me rends compte aujourd’hui, que jamais je n’ai eu un patron plus
jeune que moi. Mais tout cela c’est dérisoire, qu’importe son âge ? Ces
sont des préjugés, c’est psychologique, ce n’est pas justifié. Cependant ça m’a
drôlement soulagé. Soudainement, cette grande et grosse figure autoritaire,
pour ne pas dire totalitaire, n’est qu’une enfant plus jeune que moi. Sans
doute remplie de doutes sur ses capacités à être en charge. Encore des
préjugés, mais je suis incapable de les arrêter. Je dois bien m’accrocher à ce
que je peux pour survivre dans ce bureau. Et tout cela est bien de la jalousie
pure et simple. Je suis jaloux que quelqu’un de plus jeune que moi puisse être
mon patron, parce que cela m’indique que moi je ne suis pas encore patron alors
que j’ai passé cet âge, et que j’ai dû prendre un mauvais tournant à quelque
part, sinon je serais là où elle est. Ça c’était ma première pensée, mais j’ai
tout de suite compris également qu’il est facile pour moi de me justifier
pourquoi je ne suis pas encore Président-directeur général de la compagnie,
j’ai toujours su lâcher mes boulots pour écrire un certain temps avant de
devoir recommencer à travailler. Alors je dois bien accepter des gens qui
pourraient être bien plus jeunes que moi me donner des ordres. Au moins elle a
un air d’autorité et donne l’impression de savoir ce qu’elle fait. Ça pourrait
être pire. Je pourrais recevoir des ordres d’un enfant de 18 ans qui n’y
connaît rien mais qui pense tout connaître. Ça ferait sans doute un bon roman.
Je
suis presque à Waterloo. J’ai une folle à côté de moi qui semble lire ces
lignes et comprendre le français. Je déteste ça quand on lit au-dessus de mon
épaule, surtout lorsque l’on lit ce que j’écris et que je me sens jugé au fil
de l’écriture.
Je
suis dans un café à Embankment maintenant, à cause de la connexion Wireless
LAN. J’ignore pourquoi je suis tombé dans le piège de payer ₤ 5 de
plus par mois pour pouvoir me connecter à l’Internet dans plusieurs cafés. Sans
doute parce que passer par BT, au lieu de payer ₤ 5 par mois pour 8
heures d’Internet, ce serait ₤ 5 par heure. Mais voilà, je dépense
une fortune en panini, shortbreads et cafés chaque fois que je veux me
connecter à l’Internet. En plus, je n’ai pas besoin de me connecter durant la
journée, tout peut attendre le soir à la maison. Peut-être vais-je canceller le
mois prochain. Parfois c’est bien, si j’attends un message important, mais
c’est rare. Bref, j’ai eu le temps d’écrire un paragraphe, télécharger mes
e-mails prend bien trop de temps. Je dois retourner au bureau, une journée
lente et plate.
15 février 2005
Je
suis dans une sorte de panique en ce moment. Je viens d’expérimenter en une
seule journée tout ce que le livre The Dilbert Principle de Thomas Scott tente
d’exprimer. Je viens de me rendre compte que l’homme à la tête du département
de marketing est un imbécile pur qui n’y connaît rien et est incapable de faire
une campagne de marketing. En plus, il m’a bêtement dit que le département de
marketing ne s’occupe pas de la promotion des conférences. Il n’y a pas tant de
produits et services que nous offrons, et je dirais qu’avec 200 conférences par
année, voilà certes quelque chose qui mériterait son propre département de
marketing. Malheureusement notre département de marketing ne semble pas vouloir
faire son boulot, et je suis bien mal pris en ce moment, car j’ignore qui
s’occupera du marketing. Sans marketing, c’est clair que cette conférence
tombera à l’eau. Bien sûr, si notre département de conférences s’occupe de mes
conférences (et j’ai hâte que cela soit enfin déterminé), ils s’occuperont du
marketing, cependant tout ce qu’ils font est de poster la brochure à nos
membres des facultés concernées. Je pourrais faire cela moi-même en cinq
minutes. Ils ne font pas de plan de marketing, ils ne contactent pas les autres
associations susceptibles d’avoir des membres intéressés à venir à la
conférence, ils n’entrent aucunement en contact avec d’autres compagnies
susceptibles d’avoir des listes qui pourraient nous apporter une trentaine de
délégués. Bref, avec un budget de ₤ 12,000, mon problème sera de
figurer comment le dépenser. Mais un autre problème immédiat est qu’il semble
que je devrais également faire le marketing de mes conférences. Cela devient
ridicule, je suis même responsable des publicitaires (et surtout des ventes),
mais en plus, en ce moment, c’est mon nom et mon numéro de téléphone qui sont
sur les brochures pour que les délégués s’enregistrent. Ainsi je vais devenir
une centrale téléphonique et travailler 24 heures sur 24. Dans cette baraque,
ils s’imaginent que l’on peut faire un plan de marketing en un après-midi. J’ai
vu des marketing administrateurs qui travaillaient sur trois conférences
seulement pendant des mois. Je me rends compte que tout simplement personne ne
cherche à m’aider, aucune structure n’existe, personne ne veut travailler
davantage et perdre de son budget. Et voilà en plus que le plouk à la tête du
marketing, après m’avoir envoyé chier, envoie des e-mails à toute la compagnie
comme quoi ils peuvent venir chercher de l’argent sur le budget de ma
conférence pour un kiosque d’exposition à une conférence quelconque. Non mais,
pour qui se prend-t-il ? ₤ 500 de mon ₤ 12,000,
c’est 4.2 % de mon budget. Et cela ne paraît peut-être pas si grave, mais
voilà, tout est en l’air en ce moment et j’ignore combien me coûtera ma
campagne de marketing, car j’ignore encore qui fera le marketing. Je pourrais
bien me retrouver à payer une compagnie plus de la moitié de ce ₤ 12,000
juste pour faire mon marketing. Et maintenant c’est ₤ 500, demain ce
sera un autre ₤ 1,000, et voilà, cette conférence sera un flop. Le
culot de cet imbécile qui ne veut rien savoir de moi et qui prend ainsi la
décision de couper mon budget. Demain je vais écrire à mon Directeur pour
mettre un frein à ce con. Chose certaine, pour moi nous n’avons tout simplement
pas de département de marketing, alors cet idiot n’a certainement aucun pouvoir
sur mes conférences et surtout sur le budget. Il pense que ça vient du
département de Construction, mais ce n’est pas du tout le cas, ça viens de tous
les départements. Alors je ne vais pas commencer à donner mon budget à droite
et à gauche par plaisir, qu’il aille se faire foutre. Il me faudrait ₤ 18,000
de budget pour faire de cette conférence un succès, pas ₤ 12,000.
Misère.
Je devrais commencer à préparer ma porte de
sortie. Je pense que de m’engager était une mauvaise idée et que je ne suis pas
suffisamment payé pour cumuler tous les titres d’un bureau de conférence et de
mettre en place toutes les structures d’un nouveau département. Je n’ai aucun
pouvoir décisionnel, je ne peux rien faire avancer, car tout le monde dort dans
cette association, pourtant j’ai des échéances infernales impossibles à
respecter. Mon Dieu, que vais-je faire ?
17 février 2005
Hier
je me suis battu toute la journée pour que le département de marketing ne
prenne pas ₤ 500 de mon budget, et je pense avoir réussi ça. Mon
patron m’a dit : apprends ta leçon, un rapport financier ne doit jamais
être montré à personne, pour éviter que tout le monde vienne te voler ton budget.
Merde, et moi qui pensais que j’avais toute l’expérience du monde, je ne savais
même pas cette règle de base.
Ainsi, tu fais le rapport financier de ton
projet, et ensuite tu l’enfermes dans les tiroirs fermés à clé de la
secrétaire, et ainsi tu t’éviteras bien des ennuis. On pourrait alors se
demander pourquoi devrais-je perdre mon temps à faire quelque chose que
personne ne lira. Malheureusement il faut encore que mon patron le lise, ou que
ce soit à portée de main lorsqu’il en a besoin.
Autre
fait bizarre, Sherlock ne comprenait pas pourquoi j’agissais comme si le
département de marketing n’existait pas. Selon lui, ils allaient encore faire
les campagnes de mes projets. Je lui ai montré les deux messages du directeur
du marketing, et bien que Rachelle et moi le lisons comme s’il m’envoyait
promener (et assez radicalement), Sherlock lui y lit une invitation à partager
le lit du marketing. Bref, nous sommes revenus au même point. Il doit contacter
le directeur du marketing, à nouveau, et comme il va oublier, je dois à nouveau
lui rappeler de communiquer avec le marketing en début de semaine prochaine. Il
a laissé un message au directeur du marketing de rappeler, mais c’est ça le
secret de ces grands directeurs, ils refusent de faire le boulot, ne retournent
pas tes appels, et alors tu dois comprendre que tu dois faire faire ton
marketing par une organisation externe, qui te chargera trois fois plus que son
ton propre département de marketing l’aurait fait.
Ce qui
m’apporte un autre problème impossible à régler. J’ai contacté une quinzaine de
compagnies de management de conférences, leur demandant simplement des devis,
et j’en arrive à comprendre, par leur silence, qu’eux aussi doivent avoir un
directeur de marketing qui ne veut pas faire son job et qui ignore mes appels
et mes messages. Lorsque tu imagines l’impact que pourrait avoir le management
de peut-être 60 et potentiellement 200 conférences par année, il me semble que
je laisserais tout tomber pour préparer un devis. Le problème est que tout cela
est tellement vague… par exemple le management des délégués peut signifier bien
des choses et pourrait coûter de ₤ 20 à ₤ 100 chacun. Ou
alors une campagne de marketing, ça pourrait coûter entre ₤ 3,000 et
₤ 150,000. Ainsi mes questions sont impossibles à répondre, et je
constate aussi qu’ils ne savent pas ce qu’ils disent, car aucun d’eux ne
réussit à s’entendre sur combien telle ou telle chose va coûter. Leurs prix
fluctuent tellement, je pense que ceux qui m’ont envoyé des devis, ont tout
simplement écrit n’importe quoi, et que l’addition finale sera au moins trois
fois plus grande. Bref, si j’avais leurs compagnies, je pense qu’il serait
temps que je fouette mes employés, car ils m’auraient fait perdre beaucoup
d’argent. Il me semble qu’ils devraient savoir combien ça coûte pour eux de
faire le management d’une conférence ? C’est ce qu’ils font tous les
jours. Je commence à me demander s’ils ont de l’expérience ou non. Ou alors
c’est que leurs prix sont fort relatifs, et changent en fonction du client. Si
c’est Microsoft ou Mercedes, la facture atteindra ₤ 150,000. Si
c’est une petite association du trou du cul, 110,000 membres ou non, on veut
rien savoir. À ₤ 150,000 la conférence, comme une des femmes me
disait hier que ça me coûterait, que font-ils exactement ? Ils font sauter
une bombe nucléaire à la fin de l’événement ? Acheter une bombe nucléaire
sur le marché noir coûte environ ₤ 20,000 maintenant, moins cher que
le marketing d’une de mes conférences. Je lui ai dit qu’à ce prix je
m’attendais à perdre connaissance à la fin, et elle m’a affirmé que je verrais
la différence. Eh bien, dans la semaine des quatre jeudi peut-être.
23 février 2005
Autant
je parlais de conférences et de contrats lors de ma dernière digression, autant
je me sens loin de tout cet univers aujourd’hui, alors que je reviens au
travail après une absence de cinq jours, dont trois où j’aurais dû me rendre au
travail. J’ai été malade encore une fois, mais rien d’aussi grave qu’au mois de
novembre ou juste avant noël. Cependant, c’est la troisième fois en mois de six
mois et ça commençait à m’inquiéter. Je suis allé chez le docteur hier et je
l’ai bombardé de questions. Finalement je vais aller dans un centre spécialisé
pour l’étude des maladies pulmonaires et on va savoir exactement comment avancé
mon cancer des poumons est. Je blague bien sûr, c’est peut-être moins grave, je
suis peut-être juste séropositif, et alors c’est le système immunitaire qui
fait défaut, et non mon asthme. Dans mon cas le VIH serait mieux que le cancer,
car si ce sont les poumons, à mon avis je n’en ai plus que pour six mois à
vivre. Je blague encore. En fait, elle m’a dit que j’étais alarmiste et que
plusieurs de ses patients ont été malades trois fois cet hiver. Et je me
souviens qu’au Canada en hiver, toute la population est malade tout l’hiver.
N’empêche, je vais aller à ce grand centre Bromley, ou quelque chose du genre,
où apparemment toute la famille royale va, qu’elle m’a dit, ainsi je n’ai pas à
m’inquiéter, c’est le meilleur centre pulmonaire au monde. Ça devrait être une
bonne expérience à raconter. Et faut-il toujours ajouter ensuite que
Comment
je me sens ce matin, retourner au travail après trois jours de congé, commencé
un vendredi ? Bien mal à l’aise. On se demande toujours si on a encore
notre emploi, si tout notre travail ne s’est pas écroulé de lui-même en notre
absence, si un opportuniste ne nous a pas poignardé dans le dos. Bref, on se
retrouve dans une situation entre la vie et la mort, encore pire que la
maladie. Je n’ai pas hâte de confronter mon patron, ou de répondre aux gens à
propos du comment je vais, comment malade j’ai été, quelle couleur était mon
vomi, etc. J’ai l’intention d’être assez économique dans mes dires, de toute
manière personne ne serait suffisamment malade dans la tête pour prendre trois
jours de congé de maladie s’il n’était pas malade, non ? Même moi n’aurait
pas ce culot.
Je
n’ai pas l’intention non plus de commencer à paniquer parce que soudainement
mon patron, qui n’a pas eu de feedback depuis des lustres, viendra sans doute
me voir ce matin pour lui demander un compte rendu de ce que je fais, alors que
je reviens d’un congé maladie. C’est son style. Devoir aller dans une réunion
pour dire que nous n’avons rien fait et que nous ne savons plus où nous en
sommes, parce que logiquement, nous n’étions pas au bureau. Mais les patrons ne
comprennent pas ces choses, ils n’ont jamais lu The Dilbert Principle de Thomas
Scott, ils sont convaincus de ce qu’ils font et s’entêtent à nous casser les
pieds. J’espère qu’il me donnera au moins une journée, le temps que je ponde
quelques pages pour mon rapport.
Peut-être
que quelque chose a changé au travail. Souvent, et je ne me l’explique pas,
nous travaillons quelque part pendant des mois et rien ne change. On s’absente
quelques temps et soudainement, à notre retour, tout a changé. Comme si nos
collègues et nos patrons n’attendaient que ça, que nous tombions malade ou
allions à une conférence pendant une semaine, pour se décider à tout changer. À
prendre de grandes décisions, à nous causer une crise cardiaque à notre retour.
Souvent c’est négatif, mais dans mon cas n’importe quel changement ne peut être
que positif.
Ah
oui, il neige depuis trois jours à Londres, et moi qui disais tout le temps
qu’à Londres il ne neigeait qu’une fois par année, et seulement pendant cinq
minutes. Cette neige tente de rester au sol, mais ça semble bien difficile,
elle fond rapidement. En tout cas j’adore. Les Anglais n’ont pas l’air trop
impressionnés par cette couverture blanche sur le sol, et ces merveilleux
flocons de neige qui tombent du ciel, tel un miracle du créateur tout puissant.
Pourtant, ils n’en voient jamais, j’aurais cru qu’ils ouvriraient le Champagne.
Stephen vient de me téléphoner, il m’a dit qu’aujourd’hui Londres va avoir sa
pire tempête de neige depuis 100 ans. Je ne puis plus me contenir.
Hier
j’ai appris que j’ai finalement obtenu mon dernier visa, celui avec lequel je
peux demeurer en Angleterre indéfiniment, pour travailler, et sans condition.
Enfin, je pense. Je vais aller chercher mon passeport aujourd’hui chez
l’avocat, il est situé près de la station de métro Mansion House sur
23 feb 2005 – partie 2
Je suis au bureau en ce moment, et je ne
comprends pas pourquoi, mais je suis en panique absolue. Est-ce parce que le
premier mot que
Le gros congrès sur les jeux olympiques, que
j’ai détruit avec mon rapport, je viens de trouver la brochure en bas. Le
problème est qu’ils ne m’ont pas tenu au courant du tout, et qu’ils ont été de
l’avant même si tout pointait vers un échec marqué. Je ne sais plus quoi
penser, peut-être que ce sera un succès, et alors de façon éclatante on verra
que je suis complètement incompétent ? Et vraiment, si ce congrès est un succès,
alors ils ont accompli des miracles, tout simplement. Mais si c’est un échec,
alors on verra que j’avais raison et je serai soulagé. Cependant je souhaite
que ce soit un succès.
Pour les changements, il y a une fille assise
au bout de la table et elle me regarde en permanence. Elle n’a pas le choix,
son bureau est collé au mien et, avec elle à cet endroit, je ne puis pas
travailler. Il faut avouer que c’est une sixième personne ajoutée dans notre
petit carré de quatre mètres par quatre mètres. J’espère qu’ils vont tous
attraper ma grippe, malheureusement je ne tousse plus du tout. Aucune preuve donc
que j’étais malade.
On dirait que tout a changé ici, mais non,
rien n’a changé. C’est tout dans ma tête. J’aurais besoin d’une autre heure à
rien faire avant de me retrouver dans le bain et de pouvoir enfin me concentrer
sur quelque chose. Mais je suis tellement surveillé ici, si je ne fous rien
pendant deux minutes, une alarme sonne, une cerise gigantesque se met à
tourner, et une grande flèche illuminée qui part du plafond pour me pointer
directement montre à tout le monde que je ne fous rien pendant deux minutes.
25 février 2005
La fameuse tempête de neige que l’on
attendait n’est finalement arrivée qu’aujourd’hui. Tout est magnifique, d’un
blanc éclatant. Enfin les dépotoirs qui peuplent ma ligne de train d’Isleworth
jusqu’à Waterloo disparaissent sous une mince couche de neige, et soudainement
il me semble que mon esprit s’est réveillé.
Je me sens très philosophique aujourd’hui,
j’ai les idées claires, je suis inspiré. Cependant, dans moins de dix minutes je
serai arrivé à destination, et cette inspiration ne servira même pas à écrire
mon rapport, puisque je l’ai terminé hier. Et ceci dit, soudainement je n’ai
plus rien à dire. Sauf peut-être qu’aujourd’hui, à la station, j’ai regardé les
maisons aux toits blancs, et la rue, et la neige tombante, et soudainement un
flux de souvenirs du Canada m’est revenu. Drôle à dire, ce n’était pas
plaisant. La neige, c’est beau quand ça ne tombe pas pendant six mois. Quand
l’hiver n’en finit plus, ça n’en vaut plus la peine. Alors je me suis retourné
pour regarder les rails du chemin de fer à la place, et alors cette vision des
enfers de l’hiver du nord québécois a disparu de mon esprit à jamais. Je puis
maintenant habiter l’Angleterre pour l’éternité, et ce, sans aucune condition,
sauf celle que je doive habiter ici de façon permanente et ne jamais quitter
pour plus de deux ans. Mentir à propos de ça ne sera certes pas un problème,
alors je puis ainsi dire sans condition. Et j’ai bien l’intention d’habiter ici
pour toujours. L’an prochain je serai Britannique, et alors peut-être j’irai
habiter en France. J’aimerais bien aussi habiter à l’extérieur de Londres,
peut-être dans le nord près de York, ou même le Pays de Galle, ou l’Écosse. Ce
dernier permis de résidence m’a vraiment libéré, un poids immense a été levé.
Je ne dépends plus de Stephen pour demeurer ici. Mais c’est peut-être la pureté
de cette neige qui me remet les idées en place, et remet le tout en perspective.
Il n’y a pas à dire, la neige a un drôle d’effet sur moi, elle débloque mes
neurones, elle est grandiose, elle a le pouvoir de changer le monde physique et
psychologique. Aucun politicien en ce moment n’est capable de faire ça, au
contraire, comme la télévision, ils abrutissent la population. Aujourd’hui
toute l’Angleterre devrait prendre un jour de congé pour aller marcher dans un
parc. Et demain, tout le monde serait heureux.
28 février 2005
Master Bitch m’a vraiment dans le collimateur
aujourd’hui, et j’ignore pourquoi exactement. Elle semble prête à me sauter à
la gorge pour m’étrangler. Petits coups de couteau encore une fois, toujours au
même endroit. Toute une histoire parce que je ne mettais pas à jour, tours les
jours, le message de mon répondeur automatique, alors qu’elle s’en fout bien
que personne d’autre dans la compagnie ne mette à jour son message. C’est donc
clair que c’est de la discrimination, puisque je suis le seul qu’elle a chicané
à ce propos.
Un peu
plus tard, je dis que mercredi matin je vais à l’hôpital pour des prises de
sang, et que je serai une heure en retard, et alors elle me dit que je devrai
partir une heure plus tard que d’habitude pour compenser. Or, jamais depuis que
je travaille ici, n’a-t-elle exigé une telle chose pour personne qui se devait
d’arriver en retard pour une raison ou une autre. Certainement pas elle-même,
alors que justement elle a souvent de ces rendez-vous personnels en dehors du
bureau, mais sur les heures du bureau.
Je pense
qu’elle souffre parce qu’elle voudrait un plus grand contrôle sur moi, mais que
justement elle n’a pas encore cette autorité. Alors elle tente par tous les
moyens de s’approprier ce pouvoir en m’exigeant mille et une choses, mais moi
je fais tout pour que justement elle n’ait rien à voir avec moi. Et plus je me
distance d’elle, et que je demande à Sherlock directement ce que je veux, le
plus elle tente de s’imposer comme ma responsable et m’exige des choses. Si
elle va trop loin éventuellement, je devrai faire quelque chose, demander à mon
patron si justement elle est responsable de moi ou non.
Je l’ai
vue dans le passé aller lui demander directement la responsabilité de plusieurs
personnes dans le département et elle l’a eue. Je ne voudrais pas qu’elle tente
de m’avoir ainsi. Elle fait la vache avec moi, me demande de rester une heure
de plus parce que je serai une heure en retard, alors qu’en ce moment elle est
en train de surfer l’Internet depuis plus de 45 minutes. Elle regarde des vases
sur le site d’Argos. Ça me brûle les lèvres de lui dire sèchement, comme elle
fait : alors, tu vas rester 45 minutes de plus ce soir pour compenser tout
le temps que tu perds à te promener sur le Net au lieu de travailler ?
Vous imaginez sa réaction, ce serait la guerre déclarée entre elle et moi, et
je serais à la rue dans le temps de le dire.
D’ailleurs
elle a mentionné cet après-midi que ma période de probation ne se terminait que
dans deux mois. En fait, ce qu’elle me rappelait est bien qu’ils sont encore
tout à fait libres de me jeter dehors à une journée d’avis juste avant le 20
avril. J’ignore à quoi elle s’amuse, mais si elle veut une guerre, je lui en
donnerai une, et on verra bien qui se ramassera à la rue avant le 20 avril.
1 mars 2005
Le stress de revoir Master Bitch aujourd’hui me
tue littéralement. J’avais un plan simple et précis d’arriver une demi-heure
avant mon heure habituelle pour compenser mon rendez-vous chez le docteur
demain, surtout parce que je sais qu’elle arrive à 8h30 et ne fous rien de la
première demi-heure, sauf parler avec toutes ses petites amies dans les autres
départements, qui elles aussi arrivent toutes très tôt pour ne rien faire
pendant ce temps, en attendant que les autres arrivent à 9h30. Bref, ce fut un désastre.
Quatre flocons de neige par minute tombent en ce moment sur Londres, alors vous
comprenez bien que tout le système de transport est complètement
paralysé ! Les deux premiers trains ont été cancellés et le troisième
était en retard. Quarante minutes je me suis gelé le cul sur la plateforme à Isleworth,
et non seulement je n’arriverai pas 30 minutes à l’avance, mais en plus je
serai en retard de l’heure à laquelle habituellement j’arrive. Et les trains
semblent fonctionner maintenant, ainsi si j’étais parti à l’heure habituelle,
je n’aurais pas attendu autant. Alors en ce moment je suis d’une humeur
massacrante, et si une seule personne a le malheur de venir me parler, je vais
la mordre.
Ça tombe mal, aujourd’hui commence le nouvel
employé Américain qui, apparemment, est d’une beauté hors pair. Toutes les
filles semblent être tombées en amour avec lui. Il sera assis à côté de moi,
son visage face à mon côté droit. Toute la journée il va me regarder travailler,
et j’espère qu’il travaillera. Malheureusement je ne serai pas responsable de
lui, ainsi je ne pourrai pas lui faire faire ce que je veux qu’il fasse. Je
devrai passer par Sherlock, lui dire : c’est ça qu’il faut qu’il fasse, et
alors il lui dira. J’ai la nette impression qu’il ne fera rien du tout et que
toutes mes espérances tomberont à l’eau. Je me suis déjà fait à l’idée qu’il ne
travaillera pas à trouver des publicitaires pour mes conférences, qu’il aura
trop vite d’autres responsabilités, et que ce seront ces autres façons de faire
de l’argent qui deviendront ses priorités. Au moins je me suis déjà fait à
l’idée.
Master Bitch va
passer l’avant-midi avec lui, pour lui expliquer combien merveilleux ce sera de
travailler avec elle, j’imagine. Pour mon malheur, il tombera sans doute
amoureux d’elle, et elle de lui, et alors je serai comme le fromage entre deux
tranches de pain sec. Je n’ai pas à m’en faire à ce sujet, personne n’aime le
pain sec, et surtout un pain sec aussi défraîchit que Rachelle. Je n’ai pas
l’intention de la détruire à ses yeux, au contraire, j’espère que tout
naturellement ils en viendront à se détester. Et cela ne saurait tarder, Master
Bitch déteste les hommes, tous les hommes. Même les beaux Américains ? Et
c’est peut-être ça le problème.
Ma journée est enfin terminée. J’ai rencontré
le nouvel Américain qui vient d’Alabama en Georgie. Premièrement il est vieux,
cheveux blancs, au moins 50 ans. En plus, j’aurais dû y penser, il est marié,
sinon il ne serait plus en Angleterre. Lui, il a eu son permis de résident
permanent voilà neuf ans, le jour où il est débarqué à Londres et qu’il a marié
sa British d’Ealing. Quelle discrimination qu’il ait pu ainsi avoir via son
mariage, la même journée, ce qui m’a pris dix ans à avoir, après quatre visas
différents à grand prix et maux de tête. Ça m’a fait chier.
Comme j’ai le don de toujours poser les
mauvaises questions, ma première question a pratiquement été : as-tu ou
aurais-tu voté pour Bush ? À cette question il s’est abstenu de répondre.
J’ai alors lancé qu’il est pro-Bush, mais qu’il n’ose l’avouer de peur
d’aliéner tout le monde autour contre lui. Il n’a pas nié ce fait. Alors, tout
ce qu’il me reste à lui dire maintenant est que je suis gai, et sans doute il
en perdra la raison, s’il est si pro-Bush. Mais je ne lui ai pas avoué encore,
j’attends au moins qu’il apprenne à m’apprécier à ma juste valeur. Alors je
prendrai le risque de l’offusquer dans ses fibres morales. De toute manière il
m’a avoué ne pas avoir d’enfants, sans doute un crime aussi punissable que
d’être gai sous le régime Bushien. Je pourrai lui reprocher ça. Il semblait
d’ailleurs regretter me dire qu’il n’avait pas d’enfant, who cares
anyway ?
L’homme n’a aucune
expérience en marketing, et son expérience est surtout la vente d’espace
publicitaire dans des magazines. Ensuite une petite expérience à vendre des
espaces à des expositions, mais ça ne m’a pas trop convaincu. Heureusement je
pourrai lui montrer tout ce qu’il doit apprendre, et je serai capable de lui
indiquer comment faire le marketing des conférences. En plus il me semble
capable de faire toutes ces choses, et je pourrai également le façonner et
prendre le contrôle. Cela me soulage, j’ai eu peur de n’avoir aucun pouvoir sur
lui et que, finalement, il ne travaille aucunement sur les conférences. Encore
que, je pourrais encore me tromper. Son titre est Sales Manager, alors que moi
je ne suis qu’un exécutif. En théorie il est donc plus élevé que moi dans la
hiérarchie, mais en pratique il n’y connaît rien et moi, au contraire, j’ai
toute l’expérience nécessaire.
Autant j’aurais
voulu qu’il comprenne par lui-même comment Rachelle est un cauchemar et un
frein à tous nos projets, autant je me suis lancé sur lui pour lui dire de
l’éviter et de tenter de demeurer sous Sherlock, et non elle. Il m’a confirmé
que la première chose qu’elle lui a dite c’est : je suis ta patronne, tu
réponds à mes ordres. Je suis convaincu que Sherlock ne lui a jamais dit ça,
c’est sa façon de reprendre le contrôle sur moi et d’éviter un problème
similaire. En tout cas je lui ai dit de tout faire pour demeurer sous Sherlock
et de l’ignorer. Nous verrons ce que cela donnera.
En tout cas, il
commande un certain respect par son âge et son allure. Il n’aura aucune misère
à convaincre le peuple d’investir ₤ 24,000 dans une conférence, il a
un air d’autorité en qui on peut avoir confiance. Je suis très heureux de ce
choix, et j’ai un peu honte des enfantillages de Rachelle qui commenceront
demain, et qui nous donnera tous une mauvaise image. La maman qui compte ses
petits à toutes les minutes, et veut un compte rendu à la seconde près de notre
horaire du temps. Et qui explose à toutes les heures pour des raisons inconnues,
mais qui certes n’en valent pas la peine. Je ne voudrais pas qu’elle aille lui
dire que, parce qu’il est cinq minutes en retard, il devra partir cinq minutes
plus tard le soir même. J’en mourrais de honte. J’espère juste qu’il ne
s’offusquera pas de toutes ces choses et qu’il ne décidera pas de partir pour
tant d’enfantillages. Cependant l’homme en question est sans doute un vendeur
déterminé qui travaillera toutes les heures supplémentaires possibles afin de
faire le plus d’argent possible. Après tout, il travaille à la commission, et
probablement qu’il fera deux fois mon salaire. Ainsi Master Bitch n’aura jamais
à lui crier par la tête, à être découragé de lui, ou à lui dire de faire des
heures supplémentaires pour compenser les heures perdues. Je pense qu’il sera
l’employé modèle, et je n’aime pas trop cette idée. En tout cas, moi, je ne
suis pas à la commission et mon salaire est très bas comparé au monde privé.
Alors à 17h, je fous le camp. Et je vais lui apprendre à faire la même chose.
J’espère qu’il m’écoutera.
2 mars 2005
Je suis vraiment découragé de moi. Ce midi je
me sentais tellement coupable, tout ça parce que depuis deux jours je crie à
tous ceux qui veulent l’entendre que Rachelle est un obstacle à la bonne marche
des conférences dans l’association. En détails, je me suis assuré que le
nouveau Manager des ventes soit complètement conscient que Master Bitch est une
bitch, et qu’il faille l’éviter et tout faire pour ne pas être sous elle. Mais
voilà, je pense que je n’ai pas été très discret, et en plus de courir le
risque que George (l’Américain) raconte tout cela à Rachelle, je pense que j’ai
parlé un peu fort dans la salle de réunion, et que tout le département des
Constructions a entendu mes plaintes. En plus, je n’y suis pas allé avec le dos
de la cuillère, j’ai également blasté tout le département des constructions,
dans leur propre salle de réunion, me rendant compte seulement après coup de
mon erreur. Ainsi, durant toute mon heure de lunch, je me disais que j’allais
certes en réentendre parler et que je devrais être prêt à quitter l’association
à la fin du mois. Je ne voyais pas d’autres moyens de m’en sortir, après avoir
été surpris en flagrant délit d’avoir anéanti l’image de tout le monde aux yeux
d’un nouvel employé. Ils ne comprennent pas qu’il est en panique absolue et que
si je n’avais pas intervenu, George aurait quitté la compagnie avant la fin de
la semaine. Je dois sans cesse le rassurer et le convaincre que tout sera
facile une fois qu’il sera installé.
Enfin bref, ça ne faisait même pas deux
minutes que j’étais revenu dans le bureau avant d’apprendre que Rachelle
voulait une réunion mise à jour dans moins de deux minutes. Ça m’a tué. Je suis
allé aux toilettes pour réfléchir, j’en étais pratiquement à me frapper la tête
dans le mur, me demandant comment j’avais pu être aussi con et raconter ainsi
haut et fort comment cette femme me fait chier. Alors je suis retourné dans le
bureau et nous sommes allés dans une salle de réunion. J’étais en mode
destruction, ma mauvaise humeur pouvait se lire sur mon visage. J’étais prêt à
lui dire ceci, que je retournais dans ma tête : écoute Rachelle, c’est
clair que tu me détestes, je ne t’aime pas non plus, je rends ma démission, je
finirai à la fin du mois. Et même, je peux quitter les lieux dès maintenant. Et
alors dans ma tête je me disais que j’allais envoyer mon CV partout et le plus
rapidement possible, et qu’avec un peu de chance je n’aurais pas à attendre
très longtemps un nouvel emploi dans les conférences. Mais je voyais déjà d’ici
la crise de Stephen, et sans doute sa famille : quoi, encore un emploi de
perdu alors qu’il n’a plus un sou ? Ça aurait été la crise, et sans doute
encore une fois reconsidérer l’idée du retour au Canada, surtout si j’allais
être incapable de trouver de l’emploi rapidement, et ce, juste après avoir
enfin eu mon visa de résident permanent.
Bref, je n’ai pas eu à attendre longtemps ma
confirmation que quelqu’un qui m’avait sans doute entendu parler contre elle
lui avait rapporté mes propos. Elle disait qu’elle avait entendu dire que
j’étais encore mêlé en rapport à qui est ma patronne, elle ou Sherlock. Elle
m’a clairement assuré que même si j’ai des réunions avec Sherlock, elle est
bien ma responsable directe, et qu’il n’y a aucune confusion à ce propos. Elle
me demandait si ce serait plus facile si elle devenait ma seule contacte, ainsi
je n’aurais plus jamais rien à faire avec Sherlock. Je lui ai affirmé
clairement que la situation n’était pas du tout confuse et que j’aimais très
bien la situation telle qu’elle l’était. Que j’aimais ma relation avec Sherlock
et que, contrairement aux apparences, il y avait beaucoup d’échanges entre lui
et moi (sans doute parce que je passe mon temps à lui écrire des rapports pour
lui prouver que je ne perds pas mon temps, alors qu’écrire ces rapports
inutiles prend tout mon temps). Ce que j’ai réussi à éviter, c’est de la voir
sauter dans le bureau de Sherlock pour lui exiger toute coupure de relation de
travail entre lui et moi, et que dans le futur je n’aurais à faire qu’à elle. Dieu
merci cela a été évité (j’espère).
Jusqu’à maintenant la situation n’était pas
tout à fait intolérable, elle ne m’avait pas encore confronté avec : tu as
dit à untel que j’étais une vache énervante, à contourner pour éviter les
ennuis, et qui explose à toutes les minutes pour aucune raison valable, et qui
rend la vie de tout le monde impossible. Au contraire, malgré que quelqu’un
doive bien lui avoir parlé, elle m’a semblée bien plus intelligente que je ne
l’imaginais capable. Elle a décidé de jouer la carte de la flatterie pour
restaurer une certaine complicité et me rassurer. Elle m’a lancé que c’était un
plaisir de voir comment je m’étais intégré à l’association, comment j’avais
réussi à tout apprendre aussi rapidement les différents sujets, et avoir su
également identifié les pommes pourries de l’organisation. Bref, elle était
impressionnée de mon travail et elle s’en réjouissait. Vous imaginez ma
surprise, moi qui me suis soudainement retenu de lui lancer en plein visage que
je quittais mon emploi, à cause d’elle ! Mais voyez-vous, si j’avais
annoncé à tout le monde que je quittais parce que je me sens incapable de
travailler avec elle, cela aurait été tout ce que Sherlock aurait eu besoin
pour décider de me garder et de se débarrasser d’elle. Les dommages sur sa
personnalité auraient été incalculables. Si elle-même a été capable de voir ma
valeur et mon potentiel, et qu’elle sait l’apprécier malgré qu’elle ne m’aime
pas trop, il est bien certain que Sherlock a fait la même constatation et en
est arrivé aux mêmes conclusions. Et cela, en dépit du fait que mes objectifs
n’ont pas du tout été atteint, en cinq mois je n’ai pas produit cinq
conférences, mais bien une seule qui est très en retard. Dans le monde
commercial je serais déjà à la rue. Bien sûr j’ai fait toutes ces analyses,
recherches, rapport sur comment mettre sur pied notre nouvelle structure de
conférence, alors je n’ai pas trop à m’en faire, je ne parais pas si
incompétent. Enfin, c’est seulement la semaine prochaine que j’aurai ma
rencontre avec Sherlock, qui est la révision de mon travail des derniers mois.
C’est donc à ce moment si je saurai s’il pense comme Rachelle. Il est fort
possible qu’il m’annonce sa déception, mais je serais certes surpris d’une
telle nouvelle.
Enfin, je dois
dire que je ne sais plus à quoi m’attendre avec Rachelle. Je ne sais pas qui
lui a parlé et combien elle en sait. Peut-être cela lui aurait été impossible
d’être si positive à cette réunion si elle en savait davantage. Ainsi peut-être
que pour l’instant je suis sauf.
4 mars 2005
Hier j’ai eu une journée stressante où toute
la journée j’étais comme stressé à mort et je courrais dans toutes les
directions, et ce, sans raison valable. Hier aurait dû être une journée relax,
mais j’ignore pourquoi, je ressentais le besoin de me frapper la tête dans les
murs et de me dépêcher à pratiquement ne rien faire.
Peut-être est-ce la nouvelle situation au
travail, ce nouvel employé d’Alabama, qui a tout chambardé notre petit univers,
puisqu’il est imposant, assis au bout de la table. Il a certes eu un impact sur
Rachelle, je l’ai trouvé beaucoup plus calme, donc la présence de l’Américain
l’intimide également. Je ne doute pas que la semaine prochaine elle en sera au
même point qu’avant. Et moi aussi, j’imagine. La nouveauté ne dure jamais qu’un
temps. Et j’ai également compris qu’il ne travaillera pas beaucoup sur mes
conférences, il est responsable de faire de l’argent sur n’importe lequel de
nos produits et services, au-dessus de 2,000, je suppose. Depuis deux jours il
travaille surtout à trouver des contacts et publicitaires pour vendre de
l’espace dans une série de nos magazines (puisque nous avons perdu la compagnie
qui s’en chargeait, en plus de l’imprimerie de tous nos magazines, à cause de
Rachelle et son caractère de chien). Je ne vois pas George commencer à
téléphoner des bureaux d’avocats pour trouver de l’argent, et je m’en fous
royalement.
Pendant ce temps j’ai trouvé ce qui me
sauvera peut-être de mon incompétence marquée : la compagnie qui va
s’organiser de l’organisation de mes conférences, y compris le marketing et les
publicitaires. Nous les rencontrons aujourd’hui, ce matin, et c’est pourquoi
j’ai quitté la maison une demi-heure plus tôt. Quand quelques flocons de neige
tombent du ciel en Angleterre, tous les trains sont cancellés. Je n’ai donc
pris aucune chance, mais heureusement mon train était à l’heure (pour une
fois !).
Cette réunion devait avoir lieu avec un
directeur et un subordonné, mais j’ai dû les effrayer au téléphone en tentant
de les préparer à cette réunion. J’ai décrit mon patron tel un Corporate
Monster qui avale les vendeurs dans son sommeil. Qu’il fallait éviter le
discours traditionnel des ventes et combien leur compagnie est merveilleuse. Je
voulais une réunion qui nous montrerait le côté pratique des choses,
c’est-à-dire, comment peuvent-ils dès lundi matin prendre cette conférence et
la sauver du désastre, alors qu’il ne reste que deux mois avant qu’elle ne
prenne place. Comment feront-ils, et peuvent-ils le faire, pour faire un cool
₤ 100,000 de profit sur cette conférence. Et pas de tataouinage,
parce que mon patron n’a pas beaucoup de temps ou de patience. Bref, maintenant
ils vont apporter leur Managing Directeur grand Vice-président pour toute
l’Europe. Wow, me disais-je. Retournement soudain. Ils voient certes ce contrat
comme quelque chose d’important, alors que pendant un instant je pensais qu’ils
allaient dire à mon patron : vous êtes un compte insignifiant, on fait
trente fois plus d’argent avec d’autres Blue Chip Companies qui sont
suffisamment crétins pour nous lancer des millions à la tête pour organiser
leurs campagnes publicitaires. Mais voilà qu’ils nous envoient leur Managing
Director.
Pour ajouter à l’enfer, et ce qui explique sa
venue, c’est que Sherlock le connaît ! Dieu seul sait comment ces deux là
se connaissent, mon patron semble avoir eu des réunions avec la planète
entière. Alors soudainement il fallait avoir la salle de réunion York, qui est
la plus luxueuse de tout le bâtiment, et j’ai également commandé du café, du
thé et des biscuits (avec l’aide généreuse de Rachelle, je dois avouer). Et
Dieu que ça a été difficile de sécuriser cette salle de réunion, car elle était
déjà réservée à quelqu’un d’autre que j’ai dû contacter.
Ainsi Sherlock veut faire bonne impression,
et alors je fais du stress parce que ce sont eux qui devraient s’inquiéter avec
l’idée de faire bonne impression. J’avais l’intention de prendre le contrôle de
cette réunion, d’entrer dans les détails des coûts, mais plus maintenant. Ce
sera une réunion entre grands patrons, et moi je suis l’exécutif de service, je
vais me taire et observer le cirque. Je leur donne cinq minutes avant qu’ils ne
commencent mutuellement à se lécher le derrière.
7 mars 2005
Un
autre retour au travail après un court week-end, je me demande quand ce sera le
congé de pâques. Dans trois jours j’ai ma réunion avec mon patron pour figurer
ce que j’ai fait depuis quelques mois, et je commence à avoir peur qu’il me
dise que je n’ai produit qu’une seule conférence. Pourtant ce serait injuste si
on considère tout ce que j’ai fait d’autres en parallèle, qui tient plus du
consultant que du simple producteur. Je suis prêt pour lui, mais je vais tout
de même me faire une liste de tout ce que j’ai fait depuis le début, afin
d’être armé contre son attaque. Heureusement je n’ai pas cette réunion avec
Rachelle, bien qu’elle se soit tout de même arrangée pour avoir une petite
réunion éclair avec moi la journée même où elle rencontrait les brebis dont
elle est responsable. Bref, elle n’avait que du positif à dire, je commence à
m’inquiéter que Sherlock aura peut-être du négatif.
Hier
je contemplais envoyer mon CV à une compagnie qui disait avoir trouvé un de mes
vieux CV sur un site quelconque. Une agence qui recherche des producteurs de
conférences pour un salaire qui va jusqu’à ₤ 32,000 par année. Je me
disais qu’avec une augmentation de salaire de 35 %, ce serait plus simple
de payer mes dettes, même si c’était sans doute pour une compagnie commerciale dans
Tout
ça cependant m’a fait comprendre que je pouvais laisser cet emploi, en autant
que j’en trouvais un autre auparavant. Et je me sentais bien mal de me voir
dans la position de devoir leur dire que je quitterais l’association. Sans
doute parce que ça ne fait pas suffisamment longtemps que j’y suis, et que je
n’ai pas encore tout à fait accompli ce que je devais faire, instaurer toutes
les structures de leur nouveau département de conférences. Mais je pense que
c’est surtout la peur de leur avouer une telle chose, leur sentiment que je les
laisse tomber. Et l’humiliation après coup que je devrais subir pendant un mois
à continuer à travailler avec eux. Bien que je pense encore être dans ma
période où je peux les laisser tomber à une journée d’avis, ne l’oublions pas.
Cette belle protection qu’ils se réservent pendant six mois, de pouvoir me
jeter dehors n’importe quand, c’est à double tranchant. Et si des avocats sont
suffisamment imbéciles pour avoir écrit de telles clauses, et que les
employeurs sont assez fous pour les avoir acceptées, eh bien moi je vais les
utiliser pour me libérer de cet univers fétide qui me fait débander. Pourtant,
je ne me vois pas chercher de l’emploi de sitôt, je n’ai tout simplement pas le
temps ou la motivation.
Ce
matin je m’en vais au travail à reculons, et je pense que le tout est dû au
petit commentaire de Rachelle que nous devions chuchoter lorsque nous parlons
au téléphone plutôt que de parler normalement. Je suis incapable de faire ça,
et elle non plus, elle crie sans cesse. Cependant elle est directrice des
opérations, et les directrices ont le droit de crier au téléphone, de faire des
crises, de sauter partout dans le département, et de nous dire de nous la
fermer. Donc maintenant je ne désire plus parler au téléphone et je vais faire
mes appels lorsqu’elle sera en réunion.
Je donnerais n’importe quoi pour qu’une bonne
nouvelle surgisse ce matin, n’importe quoi qui viendrait détruire cette routine
qui tue. Quelque chose qui pourrait me motiver pour le reste de la journée,
sinon le reste de la semaine. Ils n’ont pas besoin de se faire écraser par un
autobus à deux étages pour me satisfaire, ils n’ont qu’à donner leur démission
et à partir le plus rapidement possible.
8 mars 2005
Je
pense être en panique absolue en ce moment à cause de ce que je suppose
pourrait être appelé ma conscience professionnelle. Je veux commencer à
travailler sur ces deux nouvelles conférences, mais chaque jour quelque chose
m’en empêche, ou alors rien ne sort. Je veux au moins dire que j’ai trois
conférences à mon actif, je veux commencer le processus, je veux en finir avec
ces deux conférences encore non commencées. Aujourd’hui je vais y travailler
comme un malade.
Ce qui
n’aide pas non plus c’est que Stephen pense encore avoir enfreint une de ces
nombreuses infractions du code routier et que cette fois-ci il va perdre son
permis de conduire et son emploi, pour avoir fait un U-Turn juste en face d’une
caméra. Extraordinaire comment un U-Turn et passer en face de trois caméras à
cinq mille à l’heure plus rapidement que la limite permise puisse nous faire
perdre notre permis comme si nous étions des terroristes dangereux, et aussi
notre emploi, et finalement notre appartement. Vraiment, ce qu’il nous faut
dans cette société, c’est davantage de caméras partout, pour être certain que
lorsque je jette mon chewing gum dans la rue ou mon bout de cigarette, j’aille
en prison au plus vite. Dernièrement ils montraient à la télé la police donner
des contraventions de ₤ 100 à qui jetaient des bouts de cigarettes
sur le trottoir. Ce n’est pas tant que la société soit devenue Big Brother qui
m’inquiète, mais plutôt toutes ces lois dérisoires qui passent au Parlement, et
surtout, l’obsession compulsive avec laquelle les autorités tentent de faire
des millions sur le dos de la population enragée, en tentant d’atteindre un
niveau zéro de tolérance sur des chimères. S’ils avaient tenté d’enrayer le crime
organisé avec autant de ferveur (mais ça, malheureusement, ça coûte de l’argent
au lieu d’en rapporter), il n’y aurait plus de crime organisé.
Mais
de toutes ces histoires de caméra et Big Brother et d’aliénation, hier a battu
tous les records à ce sujet. Je revenais dans le train de 17h22 de Waterloo
jusqu’à Isleworth, lorsque j’ai malencontreusement placé mon manteau sur le
banc à côté de moi pendant trois minutes, tout cela alors qu’il y avait autour
de moi plusieurs bancs vides. Aussitôt que les voyageurs sont arrivés en
trombe, j’ai tout de suite enlevé mon manteau. Et s’il y a un seul avantage à
ces nouveaux trains qu’ils viennent de nous imposer, c’est que ça ne coûte rien
de plus pour utiliser la première classe, et que personne ne le sait sauf quelques
passagers éclairés. Ainsi avec un peu de chance il reste toujours un banc en
première classe, et cela est fort important, parce que les bancs dans ce train
sont trop petits pour une personne même très mince. C’est comme si les
ingénieurs s’étaient dit : bon, une personne a besoin de
Bref,
l’imbécile qui s’occupe de fermer et ouvrir les portes du train a réussi à voir
via la caméra au-dessus de moi, que mon manteau était sur mon banc pendant
trois minutes. Cela semble l’avoir enragé. Alors pendant 50 minutes il a tout
fait pour me tourmenter via le système de communication interne, aliénant ainsi
les 1,000 passagers du train. Il criait à tue tête que les bancs n’étaient pas
pour les bagages mais bien pour les personnes, et que la première classe était
pour tout le monde sur ce trajet, et il invitait tout le monde à trouver cette
première classe et à l’utiliser. À chaque station il répétait son discours de
cinq minutes pour les nouveaux passagers. À travers tout ça il se devait encore
de faire tous les autres messages habituels, et l’ordinateur aussi (car le tout
doit être répété au moins quatre fois, comme je l’ai déjà mentionné). Ainsi
pendant 50 minutes il était impossible de se concentrer, d’écrire ou de lire
quoi que ce soit, nous ne pouvions qu’écouter cet ouvreur de portes enragé et
cet ordinateur de bord nous raconter des conneries que tout le monde connaît
déjà. Pour plus du trois quart du trajet je me suis bouché les oreilles
tellement je n’en pouvais plus, c’est comme s’il nous tenait tous en otages, et
tout cela était de ma faute.
Je n’étais pas de bonne humeur lorsque je suis
arrivé à la maison, j’ai passé près de tout débâtir. Et je me suis dit, si ça
ne m’a pas tout à fait convaincu de quitter mon emploi et de partir travailler
ailleurs qu’au centre de n’importe grande ville de ce monde, rien ne me
convaincra de le faire. Si je dois encore prendre un seul train, ou un seul
autobus, ou surtout un métro, mieux vaut mourir.
9 mars 2005
Ce
matin je me suis levé et comme d’habitude je courrais partout dans
l’appartement pour me préparer à partir. Je me suis souvenu qu’hier, toute la
soirée, je courais partout pour faire le lavage, préparer mes vêtements et mes
gadgets pour le lendemain, enregistrer quelques émissions à la télé, et
finalement il y a une dizaine de choses que je devais faire et que je n’ai pas
pu. Et alors que je courrais vers la station Isleworth ce matin, je me suis
arrêté une demi-seconde pour observer que les fleurs étaient sorties dans les
arbres, et les feuilles commençaient à sortir. Je l’avais constaté voilà
quelques jours, mais je n’avais pas encore eu le temps de m’y arrêter ou d’y
penser. Finalement j’ai compris que nous étions dans le mois de mars, et que
dans une dizaine de jours ce serait le printemps.
Ce qui
m’a découragé le plus, a été de constater que je ne me gardais aucune minute
pour réfléchir à l’existence, ou même réfléchir. Je ne fais que courir toute la
journée pour attraper un train, pour ne pas être en retard au bureau ou pour
arriver le plus vite possible à la maison. Le temps passe très vite, mais je ne
le vois pas passer. Et je suis fatigué de courir ainsi, de ne pas avoir le
temps de rien faire, de ne point voir ma vie passer. Non pas que je pense que
cette vie vaille la peine d’être vécue, donnez-moi un cancer n’importe quand,
cependant dans les conditions actuelles, la vie est devenue tout simplement
intolérable.
Je
cumule les frustrations, les lamentations, le stress, la panique, et je sens
que tout va bientôt sauter. Je me constate complètement impuissant pour changer
ma vie du tout au tout, pour vivre une vie sereine loin des grandes villes,
n’importe où à faire n’importe quoi. Et que ferais-je de mes dettes… qui font
que mon salaire actuel est insuffisant, alors que c’est déjà impossible d’avoir
un tel salaire même où j’habite, à peine à l’extérieur de Londres. Seul le
centre de Londres offre de bons salaires, parce qu’ils savent que c’est un
enfer de s’y rendre chaque jour et d’y vivre.
Il y
avait un temps où je me disais qu’un jour, écrire tous ces livres, me
libérerait de cette vie infernale. Après avoir écrit plus de vingt-cinq livres,
j’étais bien convaincu que quelque chose surviendrait. Six livres publiés plus
tard, avec moins de 10,000 exemplaires vendus en tout, je comprends maintenant
que l’écriture ne sera toujours qu’un passe-temps, et rien d’autre. On se
demande comment quelqu’un arrive à le prendre au sérieux. Et l’instant d’un
moment, j’ai écrit cinq ou six scénarios de films, et plusieurs idées de
scénario. Et encore une fois je pensais que tout cela allait me libérer de mon
enfer. Mais ça n’a pratiquement rien payé, et je ne vois pas non plus de porte
de sortie à l’horizon.
C’est une chose d’avoir des rêves et de vivre
dans l’espoir de les réaliser. C’est également merveilleux de croire l’instant
d’un moment que nous en sommes à la réalisation de nos rêves et que nous sommes
à deux doigts d’être heureux. Mais c’est affligeant de constater que ces rêves
ne se réaliseront jamais et que nous en avons la preuve incontestable devant
les yeux. Ou alors ils se réalisent et rien ne change ! Alors il faut
accepter cette existence pourrie et médiocre, accepter notre misère et la
souffrir. Et je suis incapable d’accepter ces choses.
Merde, quelle belle lettre de suicide cela
ferait.
11 mars 2005
Cette
semaine, je ne suis pas très fier de moi. Je n’ai rien fait au travail, ni à la
maison, bref, j’ai fait du remplissage toute la semaine. Je n’ai fait que
tenter de remplir mon temps pour qu’il passe plus vite, mais je n’ai rien
accompli de concret, ni sur mes conférences, ni sur mes scénarios de film. J’ai
travaillé très fort à trouver les moyens de ne pas faire ce que je devais
faire, bien que j’aie tenté d’y travailler, mais personne au travail ne voulait
m’aider et finalement ça m’a découragé. Ma première conférence s’en va chez le
diable, d’un côté le département du design n’y travaille pas, de l’autre mon
patron est incapable de rencontrer au moins une autre compagnie de logistique
en conférences pour enfin prendre sa décision à propos de qui va s’occuper de
cet événement, et en plus, je ne parle pas de la mise en place de toutes les
structures nécessaires comme le marketing, ventes, publicitaires et puis quoi
encore. C’est clair que si cette conférence a lieu en juin comme prévu, ce sera
un flop monumental. D’un autre côté le directeur ne veut pas changer la date au
mois de septembre parce qu’il a une autre conférence en tête qu’il veut que je
fasse, et il la veut pour le mois de septembre également. En tout cas Master
Bitch n’était pas là de toute la semaine, ce qui a facilité mon inaction
absolue.
Je n’oublie certes pas mon ambition dans tout
cela, je suis demeuré debout hier jusqu’à 1h30 du matin pour trouver le moyen
pour mon patron de synchroniser ses e-mails de son ordinateur principal à son
Compaq iPaq Pocket PC, un gadget vieux de 5 ans mais que j’utilise encore tous
les jours (nous en avons tous un au travail, mais bien sûr le mien je l’ai
acheté moi-même voilà des années). Bref, je n’avais jamais synchronisé mes e-mails
là-dessus, et en plus je n’avais pas compris d’abord qu’il tentait de
synchroniser des sous-dossiers. Je lui ai envoyé un e-mail à partir de la
maison à une heure du matin. Lui régler un problème sur lequel il a fucké
pendant trois jours, et dont aucun membre du département informatique n’a su
l’aider. J’espère juste qu’il n’a pas trouvé la solution par lui-même depuis
hier, c’était simple comme problème, que ça m’a pris moins de cinq minutes pour
trouver la solution, et personne d’autre dans les forums sur le site de HP ne
s’est lamenté sur ce problème. J’en conclue que tout le monde est suffisamment
intelligent pour savoir synchroniser ses e-mails avec son Pocket PC, mais
personne dans toute mon organisation n’avait cette capacité de cliquer sur
trois boutons pour se rendre aux fonctions appropriés. Travailler à
Westminster, intelligence non requise, c’est le cas de le dire.
Je n’ai pas eu ma réunion d’évaluation de mon
premier six mois, finalement. Cela a été déplacé de deux semaines.
Heureusement, en deux semaines j’aurai eu le temps de développer deux
programmes de conférence et sans doute ma première conférence sera en pleine
campagne de marketing. Cela paraîtra mieux. Hier, avant le fameux 14h, j’ai
passé mon temps à écrire tout ce que j’avais fait depuis le 20 octobre dernier,
pour justement être capable de justifier clairement que malgré les apparences,
je n’ai pas perdu mon temps. Oh, c’était convainquant en plus, une longue liste
de tous les rapports, projets, études de marchés et manuels que j’ai écrits
depuis que j’ai commencé à travailler au Parliament Square. Et certes, je vais
utiliser cette liste dans deux semaines à ma réunion. Mais il faut savoir tout
remettre en son contexte. Plusieurs de ces projets ne m’ont pris que quelques
heures à écrire, mais moi je brandis tout ça comme s’il s’agissait d’une œuvre
miraculeuse que seul un travailleur miracle aurait pu accomplir. Tout cela,
bien entendu, pour leur faire oublier que je n’ai fait qu’une conférence en
cinq mois. Et malgré que Sherlock soit tout de même d’une intelligence
supérieure aux autres, je pense que j’aurai tout de même réussi à le manipuler
à ce niveau. C’est ce doute qui me tuait hier, jusqu’à quel point saurait-il
voir dans mes combines et mes mensonges ? Il n’est peut-être pas si
imbécile qu’on le pense. Mais il paraît peut-être intelligent seulement parce
que tous les autres autour de lui sont d’une nullité assez extraordinaire, et
n’ont absolument aucune intelligence, et certes, aucune capacité de travail.
Par contraste il doit bien voir que je suis un travailleur exceptionnel, bien
que je ne fous rien. C’est que je travaille très fort à lui prouver que je suis
cet employé essentiel, et que finalement je passe plus de temps à lui écrire
des rapports détaillés et à l’aider quand son Pocket PC a des problèmes, que de
travailler sur mes conférences. Ça s’appelle « sucking to the boss on
a massive scale » ou « lécher le cul du patron sur une échelle
astronomique ». Et j’espère que ça va porter fruit, sinon, quelle perte de
temps.
Je me demande comment toute cette histoire va
se terminer. J’estime avoir déjà 140 pages écrites. Encore quelques semaines et
j’en aurai un livre complet, et écrire davantage ne serait que me répéter.
J’aurai également terminé mon livre de poésie en anglais relié à cet emploi, et
en fait, celui-là peut déjà être terminé car je puis prendre d’autres poèmes ailleurs
pour en faire un livre, ou le fusionner avec mon dernier livre de poésie. Et
par expérience je sais que lorsque je n’ai plus rien à dire sur ce qui se passe
dans ma vie, ordinairement un changement radical survient. Mais quel changement
pourrait survenir ?
11
mars 2005
Nous sommes Vendredi après-midi, c’est
assez tranquille au bureau. Mes patrons travaillent à la maison (Sherlock) ou
sont malades ou sont en voyage d’affaires au Pays de Galle (Rachelle). Comme
chaque vendredi, mon étage est vide, sauf mes collègues immédiats qui, eux,
sont bien trop parfaits pour manquer une heure de travail. Cette perfection
leur permet ensuite de calculer le nombre de secondes où je vais en période de
lunch, pour rapporter ensuite à mes patrons que je suis parti 20 secondes de
plus que j’aurais dû. À la longue, par leur mesquinerie, ils deviennent plus
fatigants qu’un patron qui a décidé de se débloquer les sinus à nous crier
après. Je n’ai envie de rien faire aujourd’hui, comme je disais ce matin, et je
tiens bon, je n’ai rien fait de la journée.
Ce matin j’ai perdu mon temps à couper
en six fichiers mon fichier d’e-mails, que je me suis ensuite envoyé à la
maison. Ils ont tous rebondis et donc finalement j’ai perdu un avant-midi
complet. Bref, j’ai tout de même appris qu’un e-mail de plus de 2 MB est
impossible à envoyer ou à recevoir à partir du bureau. Assez surprenant lorsque
l’on se rend compte que 2 MB est assez facile à sauter, et qu’aucune
présentation PowerPoint de conférence est plus petite que 2 MB. Mais ce n’est
pas la première compagnie pour laquelle je travaille qui a ce problème
technique.
Dieu qu’ils sont silencieux
aujourd’hui, on vient déjà de me reprocher de trop parler, je pense que tout le
monde sait maintenant que j’ai décidé que je ne ferais rien de la journée. Le
pire est qu’à écrire ainsi mon livre au bureau, je tape très rapidement et ils
s’imaginent alors que je travaille très fort. Écrire un livre, ce n’est pas
travailler, sinon ça paierait quelque chose. Écrire un livre, c’est perdre son
temps.
Je
me suis rendu compte aujourd’hui, disons que je le savais, mais c’est la
première fois que j’en ai la preuve, bref, je me suis rendu compte aujourd’hui
que tous les sites que je visite se retrouve dans mon historique sur
l’ordinateur. Ce que je ne savais pas est qu’ils ont également un historique
complet de tous les fichiers que j’ouvre et combien de temps j’ai passé sur
chaque fichier. Ainsi c’est assez dangereux quand je lis mes Sherlock Holmes au
bureau. En plus, lorsque j’efface mes fichiers, ils se retrouvent tous dans cet
historique. Pourtant lorsque l’on efface un fichier par erreur, le département
d’informatique nous fait toute une histoire à propos qu’ils ne pourront
peut-être pas retrouver ces fichiers, ou que c’est très compliqué, et alors ça
va leur prendre quelques semaines avant de nous trouver ce fichier. Ou bien ils
mentent et ils savent que ces fichiers se retrouvent dans notre historique, ou
alors ils sont paresseux et, en effet, ils vont chercher ces fichiers sur les
copies du réseau.
Je
viens de parler avec mon Américain d’Alabama, je l’ai appelé George, puisqu’il
est un grand admirateur de George Bush. Il me dit croire en Dieu et d’aller à
l’Église catholique assez souvent, bien qu’il soit protestant. C’est que sa
femme d’Ealing est catholique. Ils habitent Guildford, le coin le plus reculé
possible, afin que pour le moins d’argent possible, ils puissent tout de même
avoir une petite maison et un jardin de la grandeur de ma Renault 5. Il me
confirme qu’en Georgie ils avaient une gigantesque maison,
Je
me suis aventuré pour lui demander s’il en était à sa deuxième femme, et il m’a
dit oui. Lorsque je lui ai demandé si sa première femme venait de
Alors
je pensais qu’il s’agissait de blagues de vendeurs, et que peut-être qu’il ne
pensait pas nécessairement ce qu’il disait, mais il m’a confirmé qu’il le
croyait sincèrement. Well, ça confirme certainement que les femmes que ces
hétéros marient ne demeurent pas sereines et gentilles très longtemps, et que
le mariage semble enfin les libérer contre leurs caprices et leurs lamentations
qu’elles gardaient à l’intérieur, de peur de faire fuir leur futur mari.
Les femmes sont tellement obsédées à l’idée
de ne pas mourir seules ou « spinsters », l’idée du mariage est tant
ancrée en elles, qu’elles ne semblent pas tellement se soucier du qui elles
vont marier, en autant qu’elles se marient. C’est après cette étape enfin
accomplie qu’elles comprennent leur erreur. Que tous les hommes sont des
salauds, et que seuls les gais valent vraiment la peine d’être mariés. Puisque
d’une manière ou d’une autre, le sexe devient vite secondaire après le mariage,
et un gai au moins demeure romantique jusqu’à la fin des temps.
Il faut bien sûr que ces femmes
sachent d’abord qu’elles marient un gai, et sachent à quoi s’attendre, sinon,
oh quel enfer, il leur faudra un psychologue jusqu’à la fin des temps. Marier
un gai dans le placard, c’est le désastre, parce que lui-même ne sait pas ce
qu’il fait. Qu’avons-nous à faire des hommes, ces incapables qui ne comprennent
jamais rien ? Après ça, vaut mieux virer lesbienne !
Cependant je n’ai pas l’autre côté de
la médaille, je n’ai pas parlé avec ses deux femmes pour savoir si peut-être il
est lui-même devenu un maniaque de la propreté une fois marié, ou alors un porc
qui ne pense qu’à sa bière dans les pubs après le travail.
14 mars 2005