Travailler à Westminster

Intelligence non requise

 

 

Roland Michel Tremblay

44E The Grove, Isleworth, Middx, Londres, TW7 4JF, UK

+44 (0)20 8847 5586, +44 (0)794 127 1010

rm@anarchistecouronne.com    www.anarchistecouronne.com

 

 

Préface

 

Ceci est mon journal personnel, bien que finalement l’ensemble forme un tout suffisamment consistant pour avoir un titre et former un livre. Il n’est pas exclu que ce livre soit publié un jour, mais pour l’instant il n’y a aucun projet en ce sens, j’ai plusieurs autres livres à considérer avant (ils sont tous en version intégrale sur mon site). Seule mon indécision et mon manque de temps prévient la publication de mon septième livre, mon éditeur attend mon prochain depuis longtemps.


Inutile de me faire des commentaires (en particulier Sakkat), c'est un juste un journal. Je le mets ici parce que je dois le relire au moins une fois avant de le mettre en ligne sur mon site. Le mettre en ligne ainsi au jour le jour, au fur et à mesure, est ce dont j’ai besoin pour me motiver à le corriger. Notez aussi qu’après quelques commentaires négatifs, je vais tout simplement le faire disparaître de ce forum. Je n’ai pas besoin de critiques négatives, non plus de positives, j’écris d’abord pour moi sauf si j’écris de la fiction. Et je veux aussi encourager les autres à mettre leur blog en ligne ici.


Notez que ceci sera mon dernier livre écrit en français. Après onze ans à Londres, et six mois à Los Angeles, j’ai décidé de n’écrire que ce qui vient naturellement, l’anglais. À part ce livre, il y en a juste un autre francophone qui n’est pas en ligne sur mon site : « Un Québécois à Hollywood ». Mais celui-là me demanderait trop de temps à corriger, alors c’est pas pour demain.


Anyway, être un écrivain Québécois reconnu seulement en France, ne m’a pas tellement aidé. On me regarde encore comme une sorte de phénomène bizarre. Un handicapé de la langue française (pourtant, oui, oui, j’ai étudié à la Sorbonne de Paris IV, un échec lamentable). Alors, aussi bien être un écrivain handicapé anglophone, avec une maîtrise en littérature française de l’Université de Londres. Beaucoup plus respectable que la Sorbonne dans mon cas, car j’ai passé (tout juste).

 

Si mon blog anonyme anglophone actuel vous intéresse, « Mycroft Holmes in Los Angeles » ou « Corporate America, If there ever was a hell on earth, this is it », il est en ligne ici : myholmes.blogspot.com

 

C’est la suite de ce que vous lirez ici en français. Je n’ai aucun visiteur sur ce site, je n’ai jamais dit à personne qu’il existait. Si mes employeurs lisaient ça, je serais mis à la porte immédiatement et je devrais quitter Los Angeles pour retourner à Londres. Encore une fois, c’est juste une motivation pour moi de corriger au fur et à mesure mon blog. Ce n’est peut-être pas de la grande littérature, mais c’est un besoin pour moi d’écrire les événements importants de mon existence. Vous n’êtes pas obligés de lire ça, j’ai autre chose plus intéressant à lire sur mes quatre autres sites Internet, en deux langues.


Roland Michel Tremblay


www.anarchistecouronne.com

www.crownedanarchist.com
rm@anarchistecouronne.com

 

 

19 octobre 2004

 

Mon deuxième jour au travail. Je tente d'écrire avec mon iPaq Compaq Pocket PC et un clavier portatif, mais je pense que le train bouge trop et que tout le monde va me regarder, une fois qu'ils entreront durant les stations prochaines. Je devrai trouver des endroits où écrire, je pense que je ne serai pas trop capable d'écrire un livre comme j'espérais.

Je sais à peu près à quoi ressemblera ma deuxième journée au travail, j'ai décidé de tout prendre au jour le jour, seule façon de ne pas capoter. Bon, j'arrête d'écrire.

 

 

22 octobre 2004

 

   Eh bien, finalement cette dernière réunion n'avait rien de bien effrayant. Semblerait qu'il y a beaucoup de confusion à propos de ce que fait l'organisation, ce que fait notre département et ce que les employés eux-mêmes font. Bref, je n'ai pas à m'inquiéter à savoir ce qui se passe dans l'organisation, personne ne sait. Cependant, écrire des conférences sur les 30 sujets potentiels identifiés jusqu'à maintenant ne sera pas de la tarte. Ceux qui semblent avoir travaillé là depuis des années, pour plus de 20 ans, ne sont pas du tout contents de la nouvelle administration, et je n'envie pas mon patron d'être obligé de transiger avec ces vieux cons qui ont eu la vie trop facile pendant trop longtemps, et qui ont perdu le nord et la tête parce que par trois fois dans le passé on leur a dit qu'ils déménageraient de bureau et ça ne s'est pas encore produit depuis.

   En plus, je crois avoir identifié deux autres gais et ils semblent intéressés à me parler, bien que franchement je n'ai rien d'attirant en ce moment, et en plus c'est pas évident que je suis gai, je ne l'ai dit à personne. Le premier est un Libanais avec un style pas mal impressionnant et d'une intelligence hors pair. Cependant il est un peu fatigant et pense tout savoir (bien qu'il soit fort possible qu'il sache tout). Il est aussi possible qu'il ne soit pas gai et que son enthousiasme ne soit que, finalement, il est écœuré de produire des conférences et je pense qu'on lui a dit que je prendrais cette responsabilité.

Aujourd'hui il se lamentait qu'il lui fallait un assistant au plus vite et qu'il serait temps que l'on explique aux nouveaux employés ce que l'on attend d'eux. J'ignore s'il parlait de moi, en tout cas je lui ai expliqué hier qu'en ce moment je faisais une analyse de toutes les conférences actuelles, passées et à venir, et que j'élaborais un plan d'action. Il voulait me rencontrer aujourd’hui, sans doute pour me balancer par la tête toutes ses conférences, mais je lui ai dit que je devais d'abord rencontrer les directeurs au milieu de la semaine prochaine et ensuite les subordonnés (dont il est).  Je pense qu'il ne comprend pas que je suis responsable de toutes les conférences, tel un consultant, et non comme un producteur en tant que tel.

Juste à regarder à l'ensemble des conférences, il y en a au moins 200 par an réparties entre les 16 facultés et 6 forums. À moi seul je peux en produire environ 7 par an, lesquelles alors ? Certainement pas les siennes, les évaluations (de propriétés je suppose) ne sont pas un sujet qui m'intéresse tout particulièrement, d'autant plus que je n'ai aucune idée de ce que c'est. Je pense qu'il sera plus probable que l'on engagera plusieurs producteurs de conférences et que ce sera mon rôle de leur montrer comment faire et de superviser le tout. J'aimerais bien cela, d'autant plus que si le profit n'est pas ce qui compte, alors je ne serai jamais sous pression de produire des succès. Tout le monde s'en fout si le tout échoue, et je puis également blâmer notre base de données qui ne contient que des membres de l'organisation, et aucun nom de nos délégués passés qui n'étaient pas membres.

   Je dois également ajouter que j'ai bien aimé ma première semaine, et je ressens une sorte de buzz à travailler à Westminster où la famille royale habite depuis des milliers d'années en des châteaux tout le tour de St. James’s Park où je vais tous les jours sur l'heure du dîner. Si je ne perds pas trop de temps, si je suis capable d'impressionner le patron, mon futur dans cette association est assuré pour des années, et j'aimerais bien cet emploi sur plusieurs années.

   Ah oui, à propos du deuxième gai, cela est encore plus évident et positif. Il est un peu queeny, et il n'a pas de bague au doigt. En plus, tenez-vous bien, il est le deuxième en charge et il était le grand patron pendant plusieurs mois jusqu'à ce qu'ils trouvent le remplaçant du patron précédent. Si je réussis à m'approcher de lui, je n'aurai plus rien à craindre, je monterai vite dans la hiérarchie. Il n'est pas exceptionnellement beau, mais il n'est pas laid. De toute manière, je suis tellement en manque de sexe, que je suis convaincu qu'il me comblerait amplement. Cependant il ne semble pas trop m’aimer. Sans trop savoir comment, je pense que je l’ai aliéné avant même de l’avoir rencontré pour notre réunion à propos des conférences.

   Je parle comme si j'étais un vrai capitaliste endurci et ambitieux, prêt à marcher sur la tête des autres pour arriver à mes fins. Bien entendu il est clair que je suis tout le contraire et que tous ces jeux me dépriment. Cependant je joue un peu ce jeu maintenant pour m'encourager et me motiver un peu. Sinon, le tout est si triste, que je penserais certes à me tirer une balle dans la tête. J'espère sincèrement que Watson soit gai et qu'il sera intéressé à moi. Je ne veux même pas que cela aille trop vite, car s'il sort déjà avec quelqu'un et s'il est inaccessible, ou s'il est marié avec enfants, je serai bien déçu et je perdrai ma motivation. Notons que je ne souhaite pas particulièrement coucher avec lui, mais avoir un allié serait déjà une bonne chose.

Je dois également parler d'un homme qui travaille là, il est aveugle et ressemble étrangement au Prince Charles. Lors de mon entrevue il parlait avec un membre de l'organisation (il est membre lui-même) et après que la rencontre fut terminée, il s'est carrément frappé dans un panneau, pensant que c'était la porte. Je n'ai pu m'empêcher de sourire, bien que je le regrette. Jamais je n'aurais cru alors que moins de deux semaines plus tard, je serais dans une réunion avec lui. En plus il s'est beaucoup lamenté, il semblait en avoir gros sur le coeur. D'autant plus qu'il déménage dans la bibliothèque et cela ne semble pas faire son affaire (alors que moi je serais très heureux d'être dans la librairie). Bon, j'arrive à destination, vaut mieux fermer l'ordi.

 

22 oct 04 partie 3

 

Mon patron devait bien savoir lorsqu’il m’a engagé que j’écrirais un livre sur lui et l'organisation dont il a héritée. Sinon, il est plus imbécile que je ne le pensais. Je lui ai montré mes livres en entrevue, je lui ai clairement dit que quelques-uns  étaient des livres autobiographiques qui racontaient ma vie alors que je suis arrivé à Paris, à New York, à Londres. Peut-il vraiment croire que je n’allais pas décrire tout ce qui passe ici ? Peut-être souhaitait-il être immortalisé ? Dans le décor du Parliament Square… Oh dear, certains ont une psyché incompréhensible. Je pense qu’il était trop con pour imaginer que j’allais écrire un livre complet sur lui et ses échecs. Inutile de penser que je pourrais parler de ses succès, seul l’enfer mérite d’être dit, dénoncé, construit en littérature anarchiste contre le capitalisme éhonté. Bah… bah. Je baillerai sans doute entre deux réunions, et oublierai de mentionner ses short-comings.

Encore faudrait-il que ses erreurs m’atteignent, car ils ont bien expliqué aujourd’hui qu’ils pratiquent une sorte de communication interne basée sur un style de cascade. C’est-à-dire que le grand patron radote à ses directeurs, les directeurs radotent à leurs subordonnés, mais seulement ce qu’ils jugent nécessaire d’être dit, et les subordonnés placotent avec le reste de la compagnie, et le tout devient une sorte de jeu de téléphone chinois où tout m’arrive avec distorsion. Mais n’oublions pas que j’ai des réunions avec le monstre à la tête de l’organisation, j’entends donc les rumeurs de première main. Je suis dans le secret des dieux, je peux moi aussi partir des rumeurs sur les événements à venir. Non pas que cela m’intéresse, mais je suis toujours prêt pour un bon gossip juteux. They better be juteux, or else I won’t have a book to write.

Pendant ce temps, sur mes heures de lunch, je marche autour du St. James’s Park. Là où tout autour la famille royale actuelle habite, y compris le jeune prince Harry. Harry est officiellement hétérosexuel, et cela est vraiment ordinaire. Il sort tout le temps, french des filles à moitié nues stupides, frappe des photographes, bref, rien d’intéressant. Pourtant il fait la une des journaux chaque fois qu’il sort en ville, et tout le monde lit ses déboires, même moi. Je dois me sentir bien près de la mort pour lire des articles sur le jeune prince sans avenir et ses déboires. Il ne me faudrait pas le rencontrer dans St. James’s Park, alors qu’il ferait marcher le chien, car je te le déviergerais pour vrai et lui ferais comprendre les vraies réalités de la vie. Un jeune con comme lui, sans cerveau, riche à craquer, sans rien avoir à faire, il mérite une bonne dose de réalité. Mais voilà, il entre dans l’armée l’an prochain, et cela est plus qu’une bonne dose de réalité, bien que je sais qu’ils vont y aller doucement parce qu’il est le fils du futur King. Good. Ou alors ils vont le martyriser à cause de cela, je ne sais pas. J’espère qu’il en écrira un livre, alors nous saurons. Il semble être tout à fait sans envergure, mais s’il écrivait un livre, nous verrions sans doute qu’il existe en trois dimensions (au moins) et que ce sont les journalistes du Evening Standard qui sont à blâmer pour nous avoir convaincu que le jeune idiot n’avait rien dans la cervelle.

 

 

Lundi 25 octobre 2004

 

Je m'en vais au travail, encore une fois, pour ma deuxième semaine. J'ai travaillé toute la journée du dimanche à chercher des fichiers de mes anciens emplois dans les conférences pour m'aider dans mon emploi actuel, mais je n'ai pas trouvé grand-chose, et finalement je devrai écrire moi-même ce manuel pour aider à produire des conférences. Ma peur la plus grande est que mon patron veuille me rencontrer et que je n'aie pas grand-chose à lui montrer. Il me faut donc bouger vite et travailler fort.

La première semaine a été perdue à mon avis, même pas à apprendre ce que font ces facultés, mais juste à établir la liste des conférences actuelles. Une semaine ça m'a pris, sans compter que le tout était déjà dans une base de données sur le réseau et que je n'avais qu’à extraire l'info dans une feuille Excel. Voila comment on arrive à perdre son temps radicalement, même lorsque l'on désire être productif.

Je pense que je vais accélérer le mouvement et tenter de rencontrer les directeurs des facultés et forums aujourd'hui et demain, car on dirait que j'ai peur de me lancer et je retarde ces réunions le plus possible, de peur de ne pas être trop au courant de leurs histoires et d'oublier de poser les bonnes questions. Puisque, en fin de compte, je ne sais toujours pas ce que je fais là, dans cette association. Mon patron n'a pas été très clair et je pense que c'est parce que dans le fond il ne sait pas trop quoi faire avec moi. Ce qu'il avait besoin était plutôt un consultant en conférences, mais alors cela lui aurait coûté trois fois le salaire qu'il me paie pour sans doute pas beaucoup plus de résultats, ou alors je me trompe et ces consultants valent vraiment le prix qu'on les paie, et alors il a mal choisi en m'engageant. Je m'en balance complètement.

Ce week-end je n'ai pas travaillé sur la traduction du scénario du film, et je ne prévoie pas pouvoir y travailler avant le week-end prochain, à moins d'un miracle, tel un acte terroriste à Westminster, qui me permettrait de demeurer à la maison pour travailler sur mes projets. Je n'ai pas non plus remis à jour mon site Internet depuis la parution de mon dernier livre, et mon éditeur insiste maintenant tous les jours pour que je modifie le tout. Cependant j'ai passé tout samedi à faire fonctionner le TomTom Go de Stephen, un navigateur électronique pour la route, et à entrer tous les bureaux de Mercedes dans la mémoire afin qu'il puisse s'y rendre, et j'ai également programmé d'autres points d'intérêts dont l'installation de listes de cameras en Grande-Bretagne pour qu'il sache à l'avance lorsqu'il en rencontrera une. Il ne lui reste que trois points à perdre avant que la cours ne le bannisse de la route pour un an, alors qu'il est un conducteur.

J'ai aussi perdu le reste de la journée, de même vendredi soir, à tenter d'établir un réseau entre mon ordi et mon portable en utilisant deux onglets Bluetooth. J'ai partiellement réussi, mais il faut que les fichiers soient dans un dossier spécifique, alors je commence un peu à regretter ne pas avoir acheté du Wireless LAN, mais alors mon téléphone n'aurait pas pu communiquer avec mes ordis. Dans le fond j'aurais peut-être dû aller vers l'infrarouge. Windows ne semble pas connaître ou reconnaître Bluetooth. Ne suis-je pas devenu un vrai geek avec le temps ? Considérant que je suis celui qui, le premier dans le monde, a produit des conférences sur Wireless LAN et Bluetooth, ça m'a pris des jours à figurer comment installer le tout. C'est qu'à l'époque où je faisais mes conférences, la technologie n'existait que sur papier ou presque. Et ça a pris des années pour finalement devenir un standard et d'être installé dans tous les produits sur le marché. Et le pire, c’est qu'il me semble que tout cela n'est pas très nouveau. Même quand j'étais bébé dans les années 70, il me semble qu'il existait bien des technologies sans fil, et pas seulement l'ultrason ou l'infrarouge. Ils ont réinventé la roue avec Bluetooth et Wireless LAN. Et je suppose qu'ils la réinventeront encore, en autant que cela leur fasse de l’argent.

Je n'ai dormi que trois heures la nuit dernière, et j'ai passé la journée à écouter Stargate et Stargate-Atlantis à la télévision. J'avais vraiment besoin de m'évader, en pensée du moins, et heureusement ces séries à la télé réussissent à me faire oublier la réalité qui n'a plus rien d'enviable dans mon cas. J’aimerais travailler à nouveau sur une telle série plutôt que dans les conférences ! Comme lorsque je développais cette série télé de science fiction pour la NBC, durant la nuit, avant de retourner au travail le lendemain. Je donnerais n'importe quoi. Je suppose qu'il me faudrait écrire des scénarios afin qu'un jour je puisse en revenir là. Mais c'est une catch 22, je n'ai plus le temps d'écrire, et avec 20 jours de vacances par an, je n'aurai plus jamais le temps d'écrire. Ma vie appartient désormais à une association sur Parliament Square à Londres, c'est ma prison, et ils sont mes bourreaux. J'ai dû accepter cette sentence à cause de l'argent, alors que j'ai toujours dit que l'argent ne m'arrêterait pas dans mes projets. Il me faut donc trouver les solutions, et vite. Voyez, une semaine, et déjà je cherche les portes de sortie. Il n'y a pas d'espoir pour moi.

Je suis maintenant dans le train du retour. Je suis fort découragé parce que mon patron s'imagine que je puis tout faire ce qu'il m'a demandé d'ici vendredi, alors que finalement je n'aurais pas suffisamment des trois semaines allouées initialement pour accomplir ce miracle. Je lui ai rappelé que l'on avait dit trois semaines, et j'ai tout simplement ajouté que je lui montrerai ce que j'ai vendredi, voilà tout. Je ne puis tout de même pas faire plus que ce que je fais, j'y travaille même à la maison les week-ends et les soirs de semaine. Je sens que cet emploi sera fort stressant et je pense que je vais continuer à chercher du travail ailleurs, avant que je ne prenne mon élan et que j'aie 12 conférences à produire en 2 semaines, puisqu'il semble que ce sera la mentalité dans cette association de malheur. Je devrai les décevoir, mais bon, que voulez-vous. Mon seul problème est : comment irais-je aux entrevues? Et à quels emplois devrais-je postuler? Cette fois il me faut vraiment ce que je veux, mais on dirait que j'ignore ce que je veux faire. Tenter de trouver un emploi comme écrivain, et qui paie, est impossible, alors ce n'est pas une option.

   Stephen a commencé son emploi comme conducteur de voitures à temps plein pour Mercedes aujourd'hui. Il a passé l'avant-midi dans le train à lire ce qu'il voulait, puis l'après-midi dans une Mercedes sport luxueuse. Il me dit que ce n'est pas toujours rose, qu'en fait c'est l'enfer, parce qu'on lui téléphone toutes les 5 minutes pour lui cracher dessus et lui demander où il est, mais il me semble que ce doit être dix fois mieux que d'avoir un livre à écrire sur le comment produire une conférence, et une étude de marché complète à faire sur les conférences relatives aux propriétés, tout cela en 4 jours. Serait-ce humainement possible de toute manière ? Ce que je donnerais pour recouvrer ma liberté ! Serait-ce trop demander qu'un miracle survienne pour que j'arrête de travailler ici le plus rapidement possible, genre, demain matin ? Une grande manne d'argent qui tomberait du ciel, ou un autre emploi dans n'importe quoi... c'est toujours possible. Si l'homme n'avait pas menti aussi, je produirais en ce moment ma première conférence, lentement. Au contraire, je fais du 100 milles à l'heure et je n'arrive pas à arriver à bon port.

 

 

Mardi 26 octobre 04

 

Je voyage à la Harry Potter way depuis quelques jours. Je voyage en première classe entre Isleworth et Waterloo, depuis que je me suis renseigné et que j'ai appris que je n'ai pas besoin de billet première classe. Dans mon compartiment ce soir, j'une une bitch pincée, coincée du cul, qui lit Charlotte Gray comme si elle allait dans quelques instants rencontrer le pape. J'ai également un beau jeune homme professionnel qui lui aussi me fait chier, car il a le mot classe estampillé dans le front. J'ai une autre femme qui semble être une lesbienne intelligente mais une activiste anti-tout. J'ai un homme d'affaires qui parle au téléphone à ses subordonnés pour leur dire que ce serait très bénéfique s'ils se rendaient à une de ces soirées vendredi, alors que ses subordonnés doivent en avoir plein leur casse du boulot rendu au vendredi soir, et qu'ils aimeraient bien avoir une vie en dehors du travail. Finalement, j'ai une grosse vache qui doit être une Marketing Manager dans la City, pas trop intelligente, mais qui pense probablement tout savoir et qui se permet de juger tout le monde et de faire la morale à tout et chacun, car elle, elle est certainement parfaite.

Bref, dans mon compartiment de train ce soir, j'ai la représentation exacte des gens avec qui je travaille tous les jours et que je ne puis plus endurer, cela après seulement quelques jours. Vraiment, je ne vois pas ce que la société perdrait si une bombe d'Al Qu’ada ferait disparaître tout ce petit monde. En tout cas ça les ferait revenir sur terre et leur enlèverait cet air sérieux qu'ils se donnent. Pour qui se prennent-ils ? Ils font de nous des esclaves pour faire des millions à des gens qu'ils ne connaissent même pas et qu'ils ne rencontreront jamais. Ils rendent notre vie misérable juste pour pouvoir se prouver à eux-mêmes qu'ils sont capables de remporter un certain profit plus élevé que l'année d'avant, alors qu'un autre imbécile jugé incompétent s'occupait du département. Ces gens-là apprendraient tellement à aller vivre en Iraq pour même quelques jours, ou en Afghanistan. Là où le peuple ne travaille que pour se nourrir, se loger et se vêtir, et non pour des concepts dont personne ne comprend la signification. Là où une journée, il est trop dangereux d'aller travailler et il faut s'adapter à un monde bien plus volatile que celui du centre de Londres.

Ma perfect bitch est en train de se maquiller maintenant, comme si tout son avenir en dépendait, comme si elle avait été invitée ce soir à souper avec le Managing Director. Et l'homme d'affaires à côté de moi est en train de lire ce que j'écris et semble me le reprocher, comme si j'étais devenu par extension un de ses employés qui n'a le droit de rien faire sauf travailler à son ordinateur toute la journée. Mon jeune monsieur qui a de la classe lit son journal, j'ai envie de le frapper. Ma lesbienne a arrêté de lire, elle regarde par la fenêtre. Ma Marketing Manager semble retourner dans sa tête les événements de sa journée de travail, ses interminables réunions où rien d'important ne se dit et où rien de concret n'en ressort, pourtant nous n'avons jamais suffisamment de réunions selon eux, il en faudrait toujours davantage, juste au cas où un mot nous aurait échappé. Il faut dire que ces patrons n'ont pas grand-chose à faire de leur journée, ils ne font que déléguer le travail, demander des dossiers, des rapports, des programmes, des plans et des objectifs. Leur boulot est de nous tenir occupés, nous assommer avec ces réunions et ces rapports à écrire qui ne seront lus par personne.

Merde, j'ai un livre complet à écrire en deux jours, j'y travaille jour et nuit. Aujourd'hui ils demandaient l'impossible d'un autre employé, lui aussi a un livre à écrire d'ici vendredi. Ils lui ont demandé si ça l'aiderait s'ils lui donnaient jusqu'à lundi, autrement dit, ils veulent qu'il travaille tout le week-end là-dessus et je suis convaincu que tout cela est inutile. Il avait l'air dégoûté en affirmant qu'il travaillerait à la vitesse de la lumière pour faire tout ce qu'ils lui demandaient d’écrire. Et je sais maintenant pourquoi tous ces gens quittent, ce n'est pas tant le changement, le fait qu'ils avaient la vie facile et qu'on leur demande maintenant de travailler un peu, mais bien parce que le patron est en effet un tyran et qu'il veut tous nous achever à la tâche.

Pourtant il me semble être un gentil père de famille, et je me demande pourquoi il a ainsi décidé de sacrifier sa famille et ses enfants pour devenir notre chef de prison à double plein temps. Et tu te dis que dans la tête de ces gens-là, ça ne tourne pas rond et il souffre d'un problème psychologique profond, alors que du point de vue du monde des affaires, il est un modèle à suivre, un succès de notre civilisation moderne. Tout ça me fait vomir.

Je n'ai pas envie d'embarquer dans leurs petits jeux, de me stresser pour rien alors que ce qu'ils veulent peut très bien attendre une semaine de plus. Je ne veux pas devenir un névrosé à leur image. Ces gens-là ont vraiment besoin de découvrir qu'il existe quelque chose à l'extérieur de leur petit univers, et malheureusement les événements du 11 septembre au World Trade Center de New York sont déjà tous oubliés dans la mémoire collective.

 

29 octobre 2004

 

Vendredi, dernière journée de ma deuxième semaine. Je ne croyais pas que j’allais être payé si vite, mais j'ai reçu 800 livres pour mes deux premières semaines d'enfer. Mon impression initiale était que c'était beaucoup d'argent pour très peu de travail accompli, l'écriture d'un rapport de 20 pages et d'une liste de toutes les conférences passées et actuelles de l'organisation. Pourtant lorsque l'on regarde le marché, c'est peu d'argent comparé aux autres emplois à Londres, et surtout pour ce début rocambolesque d'écriture de rapports alors que je ne suis, en théorie, qu'un producteur de conférences, et que ceux-ci d'habitude ne décident par leurs sujets, ils font ce qu'on leur dit de faire.

Heureusement je ne suis pas seul dans ma situation, le patron aime les rapports et il continue à en demander à tout le monde, et tout le bureau est en panique absolue car ils n'ont jamais eu à faire cela. Heureusement l'écriture me vient assez facilement, et surtout l'imagination. Aucun doute, pour écrire un rapport, il faut surtout avoir quelque chose à dire, et comme le tout doit venir de notre tête, il faut savoir inventer et bullshiter notre way through. J'ai donc une longueur d'avance sur tout le monde, et pour la première fois dans ma vie, je pense que lorsque le patron a vu tous les livres que j'ai écrits, il s'est dit, that's it, il me faut cet homme, il va m'écrire des briques assez facilement. D'un autre côté cette idée ne m'enchante pas, car ce sera certes fort difficile d'écrire des rapports de 20 pages en un temps record. Une semaine, celui-ci. Et ce n'est pas encore terminé, je souhaite le finir aujourd'hui entre deux réunions.

   Stephen a passé une journée infernale hier et il m'a fait subir son stress toute la soirée et ce matin. Il n'est point capable de gérer son stress, et je vois maintenant que toutes ses crises précédentes n'avaient rien à voir avec le fait que je ne travaillais pas. Il est comme avant, même si maintenant il n'a plus cette pression de l'argent qui flotte sur nos têtes. Même lorsque je travaille comme un malade, et que je fais encore à manger, la vaisselle, le lavage, le repassage, m'occuper de l'eau et de la bouffe des 5 chats, il n'est toujours pas content. La seule job qu'il lui reste est de nourrir les deux serpents.

   Il y a énormément de policiers en ce moment à Londres. Lorsque l'on se tient quelque part, on en voit toujours au moins entre 2 à 6, toujours. J'ai compris hier que c'était dû sans doute aux élections américaines qui ont lieu dans quelques jours. Ils pensent que les terroristes vont attaquer. Je visionnais un programme sur l'Algérie, l'Égypte et l'Afghanistan voilà quelques jours... et vraiment, je ne souhaiterais pas un tel état terroriste ici à Londres, ou nulle part ailleurs dans le monde. Et je me suis rendu compte qu'avec un site Internet qui s'appelle l'Anarchiste Couronné, et un livre avec un titre comme l'Anarchiste, le bon peuple va s'imaginer que je suis un terroriste, ou que j'appuie leurs causes. En fait, je n'ai aucune opinion à propos de leurs causes, et à vrai dire je suis tellement éloigné de tout cela que je ne saurais me prononcer. Tout le monde peut être blâmé dans ces histoires de terroristes, et je suis trop ignorant pour en parler.

Alors pourquoi j'affirme des choses comme il serait temps qu'une bombe explose à Parliament Square, pour que les employés avec qui je travaille se prennent moins au sérieux et cessent de jouer leur petit jeu de la hiérarchie sociale (je suis le directeur, nah, et toi tu n'es rien, alors fait ce que je te dis, nah!). C'est simple, c'est de l'ironie, je m'amuse, du cynisme aussi peut-être, mais je ne pense pas ce que je dis, c'est certain (même si ce n'est pas évident). Il y a aussi que de travailler toute la journée au centre de Londres avec tout ce que cela implique me déprime tellement que je passe mon temps à repasser en mes idées les moyens à ma disposition pour me suicider. Malheureusement, je puis dire maintenant qu'aucune des solutions à ma disposition n'est adéquate, je n'oserais passer à l'acte. Alors j'ai certes ce désir de mourir indirectement par des raisons externes, tel un acte terroriste. Mais bon, ça pourrait être autre chose, mais ce n'est pas aussi romantique, grandiose, scandalisant, effrayant, tel un opéra de Wagner.

   Hier je réfléchissais à cette volonté de mourir et je me disais qu'alors cela faisait de moi quelqu'un que l'on devrait envoyer en Iraq, par exemple comme journaliste, car je n'ai certes pas peur de mourir, je ne regretterais pas que l'on me fusille. Cependant aller en Iraq serait un tel changement radical que je risque d'aimer cela et de ne plus vouloir mourir, et alors je recommencerais à avoir peur de la mort. Je sais, fort compliqué tout cela. De toute manière, j'ignore comment je réussirais à aller en Iraq ou en Afghanistan, légalement du moins. Et surtout y trouver du travail. Je pourrais toujours simplement écrire un livre, mais il me faudrait au moins 25,000 livres pour que je me lance dans une telle aventure, et en ce moment j'ai plutôt 60,000 livres de dettes.

   Hier je lisais à propos des élections américaines, et des systèmes de votes électroniques, et comment il pourrait y avoir fraude. Et en plus, toutes les irrégularités des élections américaines depuis plusieurs années, pratiquement toutes à l'avantage des républicains et Bush, père et fils. Et soudainement j'ai perdu complète confiance en la démocratie, je sais que Bush va encore gagner ses élections et qu'il n'y a plus de différence entre le système politique américain et ceux que l'on retrouve en Afrique. Ils ont juste trouvé un meilleur moyen pour cacher leur jeu et ne semblent pas du tout s'inquiéter que l'on sache la vérité, en autant que l'on ne puisse pas prouver qu'ils peuvent faire disparaître 14,000 votes d'un coup aussi simplement que cela, en utilisant ces applications en partie financées par le parti républicain.

   C'est simple, je ne fais même plus confiance aux sondages, il me semble dérisoire que Bush puisse avoir un pourcent de plus que Kerry du parti démocrate, après tout ce qui s'est passé. Évidemment, si les sondages disaient que Kerry est en avance, nous ne croirions pas les résultats des élections. Et en ce moment les journalistes dénoncent le fait que tous les derniers sondages indépendants disent que Kerry va gagner avec entre 1 % et 5 %.  Alors qui croire dans tout cela ?

   Je suis en ce moment au Hilton à Mayfair. Commencé au Trader Vics avec des Tikka Pukka Pukka, et fini au Windows of The World au 29ième étage avec Stephen. Je vais raconter cette soirée infernale dans le train, à mon retour au travail demain.

 

 

Westminster, 8-9 nov 2004

  

   Je dois être fatigué pour vrai ce soir, trois personnes parlent dans mon compartiment, et bien qu'elles parlent l’anglais, je ne comprends rien. On dirait du chinois, mais sans doute c'est de l'irlandais ou scottish fort prononcé.

   Bon, où en suis-je au travail? Rien de nouveau, vraiment, bien que j'entame ma quatrième semaine. Enfin je suis prêt pour ma réunion avec mon patron où l'on décidera sur quoi je travaillerai dans les prochains mois, et alors mon vrai emploi commencera.

   Je n'ai plus tellement envie de raconter ma soirée de l'autre jour, ça fait une semaine maintenant et j'ai peine à me souvenir de tout ce qui est survenu. Sauf que je n'ai pas dormi de la nuit et que le lendemain j'étais malade comme un chien pendant 5 jours, et que j'ai manqué 3 jours de travail (après deux semaines seulement, je pensais qu'ils allaient me mettre à la porte).

   Nous sommes sortis à Popstarz à King's Cross, là où je sortais tous les vendredis soirs voilà 10 ans. À l'époque j'avais beaucoup d'admirateurs, mais cette fois je n'en avais aucun. Il faut dire que j'ai 32 ans, ils doivent avoir en moyenne 18 ans ceux qui sortent là aujourd'hui, et je comprends maintenant pourquoi je ne sors plus. Bref, j'ai vraiment eu l'impression que j'étais trop vieux et que je n'avais pas le droit d'être à Popstarz. Je suppose que tout le monde avec qui je sortais alors ne sort plus non plus, ou alors ils vont ailleurs et j'ignore où. Peu importe, j'ai passé l'âge de vouloir sortir toutes les semaines.

   Mais ce sont les personnes que nous avons rencontrées avant Popstarz qui m'ont donné le plus grand mal de tête le lendemain, lors de ma fièvre virulente. J'avais tellement honte de moi-même, saouls que nous étions, Stephen et moi.

   D'abord j'ai rencontré Stephen au Québec, un pub gai à Marble Arch à Londres un peu sleazy et vieux. Jusque là, à part tous ces vieux qui nous dévisageaient, rien de bien embarrassant ne s'est produit. Puis nous avons pris un taxi jusqu'au Trader Vics.

   J'ai eu une longue discussion avec l'homme dans les toilettes qui vient des Philippines. Il m'a raconté sa vie en long et en large, pendant que j'étais complètement saoul. Avec un salaire misérable de 14,000 livres par an, en plus qu'il est ici depuis 25 ans, c'est assez triste. C'est comme si depuis mon arrivée à Londres, je n'avais subi aucun avancement social quelconque, comme si je travaillais encore à WHSmith depuis tout ce temps à un salaire de misère. Heureusement, j'ai réussi à plus que tripler mon salaire depuis mon arrivée en Angleterre. Mais ce n'est pas son cas, et en plus son fils est un artiste qui tente de vivre de sa peinture. Il me disait ça complètement découragé, comme s'il s'agissait de la fin du monde. J'ai dû lui dire qu'il fallait qu'il encourage son fils, peu importe ce qu'il faisait. Si le capitalisme gagne sur l'art, nous sommes tous perdus. C'est fort connu en sociologie que, l'épanouissement d'une société, ou la marque de son succès après s’être déclarée riche avec une économie en santé, est bien combien elle investit dans les arts et sait l’apprécier. Or, sans art, cela signifie que cette société n'est pas en santé, n'a pas de loisirs, est plutôt mécanique, centrée sur autre chose tels que sa survie ou l'argent. Triste. Bref, mon bonhomme, lui, aimerait bien que son fils devienne avocat, car il s'inquiète justement avec l'argent et sa survie. La honte quand Stephen est venu aux toilettes pendant que je lui parlais, et qu'il a donné un pourboire de 10 pence. Le vieux, sans savoir que Stephen était mon copain, a pris le 10 pence, me l'a montré et s'est exclamé: regarde comment les britanniques sont cheaps, 10 pence! Je lui ai dit que j'étais avec lui, et qu'effectivement il était avare, et je lui ai offert une deuxième livre pour compenser.

   Assis à côté de nous, au début de la soirée, étaient deux femmes qui nous ont parlé l'instant d'un moment, pour savoir ce que nous buvions : des Tikka Pukka Pukka, un drink bizarre fait avec plusieurs sortes de rhum. Stephen était découragé de moi car je leur ai offert d'y goûter, et selon lui, c’est comme si je leur avais dit des obscénités. Comment pouvais-je savoir que d'offrir à un inconnu d'essayer notre drink était une chose obscène au Trader Vics ? Stephen me disait que c'était justement parce que nous étions au Trader Vics, un endroit où les gens ont de la classe et là où il faut péter plus haut que le trou. Ouais. Ces deux femmes étaient des délégués à une certaine conférence, et franchement cette idée ne m'enchantait pas. Elles étaient américaines et réservées, elles ont vite quitté et disaient qu'elles reviendraient plus tard pour essayer les Tikka Pukka Pukka.

   Alors deux autres femmes se sont assises à côté de nous. Une Française qui, dans les premières 30 secondes, nous a lancé qu'elle était propriétaire de sa propre entreprise. Well, well, elle a quelque chose à prouver celle-là. En face d'elle se tenait une petite grosse Britannique fatigante qui, lorsque la serveuse est venue prendre leur commande, a eu le malheur de demander ce que c'était que nous buvions. Après un certain échange qui a fini par nous mêler à la conversation (et où j'ai encore une fois proposé à la grosse d’essayer mon Tikka Pukka Pukka (au grand désarroi de Stephen)), j'ai lancé comme ça : vous devez être en Marketing ! Et avec un large sourire elle ont dit oui. Ce type de personne, je connais trop bien. J'en ai rencontré tout plein dans ma vie, le mot Marketing lui ressort par tous les pores de la peau. Ces deux là ont radoté pendant une heure à discuter l'incompétence des nouveaux employés qu’elles ont engagés. Pour la première fois j'ai compris que le haut management devait s'amuser des heures et des heures à tous nous juger, nous ridiculiser, et puis quoi encore, dans notre dos et en privé.

   Quand la Française a demandé à Stephen ce que nous faisions dans la vie, il lui a répondu que j'écrivais, qu'en fait j'avais écrit plus de vingt-cinq livres. Comme je suis revenu des toilettes à ce moment, elle était toute embarrassée, car je l'ai entendu dire que je semblais bien jeune pour avoir écrit autant. Elle m'accusait pratiquement de mentir, et elles ont dû rire ensuite en se disant que sans doute j'en inventais. Quand elles se sont levées pour partir, je lui ai dit que je n'avais pas encore eu la chance de lui parler de ce qu'elle fait, et elle m'a dit de l'imaginer. Eh bien, imaginons-le. Elle doit être propriétaire d'une cabane à patates frites avec trois employés, et elle s'imagine être une PDG de premier ordre, le criant à tout le monde au Trader Vics, pensant qu'elle est spéciale. Peut-être ignore-t-elle que les femmes en affaires, ça pleut aujourd'hui ? Il n'y a rien de bien particulier ou de remarquable là-dedans. Enfin bref, elle m'a jugé rapidement, pensant que je mentais sur ce que je fais dans la vie, je lui donne donc le bénéfice du doute, impossible de la juger ainsi après l'avoir rencontrée pendant une heure, et ce, sans vraiment lui avoir parlé plus de cinq minutes.

   Mais c'est à ce moment qu’est entrée au Trader Vics ce qui semblait être une princesse merveilleuse, accompagnée de deux gros et gras hommes noirs, immanquablement ces gardes du corps. Je brûlais de savoir qui elle était, mais je savais bien qu'au Trader Vics, tu dois agir comme si les célébrités n'existaient pas, c'est implicite. Sinon, on risque de te mettre à la porte. Lorsque je me suis levé pour aller lui parler, Stephen m'a répété par deux fois de ne pas y aller, que ses monstres allaient me sauter dessus. Je savais donc à quoi m'attendre, ils allaient me repousser, mais je me disais que j'étais suffisamment fort psychologiquement pour subir cet affront, que dire, cette humiliation. Je ne l'étais pas, le lendemain, non seulement la honte me tuait, mais en plus, j'ai maintenant peur de tous les Noirs un peu gros que je rencontre. Il m'a traumatisé complètement, pourtant il ne m'a pas dit grand-chose, il m'a dit avec un air bête quelque chose que je n'ai pas compris, bien que je savais qu'il me disait de déguerpir, maintenant que sa bouffe était arrivée (des huîtres). Comme si avant que leur commande n'arrive, il avait suffisamment de concentration pour me laisser parler à la princesse. Mais après, il ne pourrait pas manger et me surveiller en même temps. Bref, je lui ai parlé à la princesse, mais elle m'a menti, me racontant qu'elle travaillait dans les grandes expositions et qu'elle venait de la Macédoine. Je ne sais pas trop que croire. Enfin, je les ai quittés et nous sommes allés en haut, au dernier étage de l'hôtel, au Windows of The World.

   Comme si ma soirée n'était pas déjà trop remplie, nous avons rencontré un drôle de couple comme il y en a beaucoup à Londres. Ils étaient trois assis dans le coin, deux femmes et un homme, nous étions par la fenêtre juste à côté d'eux. Cette fois, ce n'est pas moi qui ai fait les premiers pas, ils nous ont littéralement invités dans leur cercle. C'est qu'il y avait un débat qui faisait rage, lequel des deux amants avait raison. La femme a longtemps été la secrétaire du monsieur, ils sont tombés en amour et l'homme a laissé sa femme et ses deux enfants pour elle. Mais voilà, maintenant qu'il a fait ce sacrifice (peut-être un peu tard, je ne sais pas), elle n'est plus amoureuse de lui, elle l'a laissé. Tout cela s'est passé voilà environ dix ans, et semblerait qu'à l'occasion ils se revoient au centre ville de Londres pour se convaincre qu'ils n'ont pas fait une erreur en se laissant définitivement. Et alors, pourquoi ne pas demander l'avis de parfaits étrangers ? Nous sommes incapables de nous comprendre, peut-être seront-ils en mesure de nous aider ? Eh bien, Stephen et moi avons attentivement écouté les deux versions, et à vrai dire l'homme en question, malgré son âge, est assez beau. Considérant en plus le sacrifice qu'il a fait pour sa secrétaire, c'est pratiquement criminel qu'elle l'ait laissé tomber, et nous lui avons dit. Cependant, nous ne savons pas toute l'histoire, et semblerait que les deux enfants et l'agissement de l'homme en question ont beaucoup joué dans sa décision de le laisser. Une fois il l'a cachée dans le coffre de l'auto, si on peut la croire.

   Comme elle ne voulait pas être seule avec lui, elle a emporté sa bonne amie avec elle qui vient de Glasgow. Elle était une parfaite mais ferme blonde, policière en plus, qui travaille avec les animaux. Elle ressemblait en tous points à une de ces poufiasses que l'on voit à la télé dans ces émissions pour la rescousse d'animaux. La femme immaculée, prête à arrêter n'importe qui alors même qu'elle est en vacances à Londres. Cette sorte de personne qui n'est en fait jamais en vacances, et qui pense qu'elle a l'autorité de faire respecter toutes les lois, peu importe où elle est sur la planète. Bref, elle s'était mise en tête de savoir si nous prenions de la drogue. Quand elles m'ont posé la question, j'étais déjà tellement saoul, que si effectivement je prenais de la drogue, je ne me serais pas méfié et je leur aurais dit. J'ose à peine imaginer les conséquences aujourd'hui. Cette Écossaise, qui prend définitivement son job à cœur, aurait peut-être décidé de m'arrêter sur le champ, incapable de se détendre pour prendre une bière avec ses amis. Mais voilà, maintenant elle s'était mise en tête que Stephen avait un grave problème d'héroïne, et elle me demandait s'il en prenait, m'affirmant qu'il montrait tous les symptômes. Dieu merci, même saoul j'ai été capable de lui dire que c'était impossible, qu’il n’en prenait pas. En tout cas, ils nous ont finalement laissés, et il était temps.

   Après cela, j'ai parlé avec deux avocates qui semblaient être en manque d'amis et qui se sont montrées très intéressées à moi, même si je me suis imposé. J’aurais certes pu faire l’amour à l’une d’entre elles si j’avais voulu, si j’avais eu un quelconque intérêt, et belles, elles l’étaient. Mais bien sûr, cela ne m’intéressait pas. Et j'ai parlé avec un gros Américain con qui disait vouloir voter pour Bush, et qui en plus semblait venir du Texas. Si j'avais pu, je l'aurais balancé par la fenêtre. Malheureusement les fenêtres ne s’ouvrent pas au Windows of the World de Londres (celles de New York n’existent plus, le Windows of the World du World Trade Center n’est plus, et j’y étais, au 101ième étage, en voyage d’affaires, six mois avant sa destruction absolue).

Enfin, on rencontre toute sorte de monde lorsque l'on sort à Londres dans ces endroits chics. J'ai parlé à bien plus de gens que lorsque je sortais dans les clubs voilà dix ans. Je devrais peut-être sortir plus souvent, mais finalement c'est d'un intérêt limité. Tout le monde se ressemble et ont pratiquement la même histoire à raconter, et c'est une histoire plate à mourir.

 

10 nov 2004

 

   La routine qui tue. Comment pourrais-je ne pas en parler ce soir, lorsque deux jours en ligne j'ai fait exactement la même chose de A jusqu'à Z, à la minute près. Sauf peut-être ce que j'écris ici. Pourtant je l'écris dans un compartiment de train où exactement les mêmes personnes qu'hier sont assises. Je n'ai même plus la gêne d'ouvrir mon clavier et mon Compaq iPaq, ils me connaissent maintenant, ils sont habitués. Je sais même à quelles stations ils arrêtent. Mon vieux bonhomme arrête à Brentford, mon gros constructeur bâti arrête à Isleworth comme la plupart des autres, et une des filles sort à Putney.

   Sur l'heure du midi je suis allé chez McDonald de l'autre côté du pont du Parlement, près de la galerie Saatchi. Eh bien, j'ai été servi par le même gars qui me sourit tout le temps et qui m'a reconnu d'hier parce que je n'avais pas beaucoup d'argent, et ça l'amusait que je demande combien coûte un Quorn Burger et un chausson aux pommes. Le con, il pensait sans doute que je mentais lorsque je lui ai demandé où était le guichet automatique, qu'en fait je n'avais pas d'argent. Pourtant je fais sans doute trois fois son salaire, alors qu'il ne vienne pas me faire chier.

De toute manière je n'ai plus d'honneur ou de fierté, je m'en balance pas mal que l'on pense et sache que je n'ai pas un sou et